‹ Marcia de LaublyChapitre 2 sur 2 · IV · texte numérisé non relu

IV

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Là ! dil-cllc, elle ressemble h sa mère, qui, si douce qirelle fût, (Icvcnuil comme une lionne pour dé f(Midre ceux qu'elle aimuit! Je suis sûre, quand lou» les autres tremblent devant Monsieur, que vous n'aurez pas peur de lui ! Marcia eut un petit frisson.

— Si, j'ai grand'peur... Mais, ajouta-t-eile secouant la t(He, je ne le lui montrerai pas !

La vieille femme se mit à rire.

— C'est bien, Mademoiselle! Et, après tout, Monsieur aimera mieux cela, peut-être... Si tous ceux qui le flattent et qui n'osent pas dire ce qu'ils |)ensent devant lui savaient combien il les méiirise !... Voulez- vous prendre quelque cbosc, un peu de tbé?

-— Oui, je vous remercie beaucoup, cela me donnera des forces pour affronter ce terrible parent... Car je vais le voir, j.c pense ?

— Il a dit de ne i)a.s le déranger avant 1 lieure du dîner; vous le verrez alors., et, croyez-moi, soyez brave, cela lui i)laira.

Un coup lë^cr fut fiaj»pé à la porte, et Marcia, toute pâle, sans savoir pounjuoi, dit: «Entrez! » d'un ton qu'elle s'eflorçait de garder très calme.

G était une api)ariîiuii à la fois imposante et cbarmaute, — une jeune fille qu'on eût plutôt prise j)Our une, jeune femme, à la taille élevée, à l'oiiulealc chevelure brune tranchant sur un visage jiâle. Elle avait des yeux très noirs, qui pouvaieut avoir un reflet velouté ou lancer des éclairs, et une bouche dédaigneuse qui devenait douce quand elle souriait.

La nouvelle venue était admirablement habillée. Une

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étoffe de soie à reflets changeants moulait sa taille plutôt belle et majestueuse que souple, et elle portait plusieurs bagues, qui étincelaient sur ses mains très blanches, un peu grandes, mais bien faites.

— Je me présente moi-même... Mon oncle a dû vous parler de moi... Je suis Juliane Vaubley, et je demeure ici... Avez-vous tout ce qu'il vous faut?

— Merci... Cette chambre est charmante, et l'on va m'apporter du thé...

Marcia ne put ajouter un mot. Elle se sentait l'objet d'une de ces inspections polies, mais complètes, qui embrassent tous les détails d'un visage et d'une toilette. Puis, elle était très sensible à la première impression, et la vue de Juliane l'avait comme glacée. Cependant, les regards de la jeune fille semblaient bienveillants, et elle parlait dune voix douce et empressée.

— Si M"" de Laubly désire du thé, il faudrait se hâter de lui en envoyer, reprit Juliane, s'adressant à la femme de charge.

Marcia fut frappée du changement soudain de son ton, et de Texpression sèche et âpre avec laquelle elle se tourna vers la vieille femme.

— J'y vais à l'instant, Mademoiselle.

Mais l'accent de celle-ci avait aussi changé ; elle affectait un froid respect, et le sourire s'était effacé de sa bonne et fraîche figure.

Pour se donner une contenance, Marcia ôta son chapeau, tandis que M"° Vaubley jetait autour d'elle, et jusque dans le cabinet de toilette, le regard d'une maîtresse de maison. Elle revint près de Marcia, qui lissait machinalement ses cheveux.

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— l'eut- êlre doiri-je vous laisser jusqu'au dînor? On apporloni vos ba;^a;^('s dans un instant... Guillcmette vous enverra quelqu'un pour vous aider...

— Ne verrai je pas mon oncle avant ce soir?

Il sembla à Marcia que les lèvres fines de Juliane se serraient un peu nerveusement, et que le velouté de ses yeu.x s'effarait.

— Mon oncle n'aime pas qu'on le dérange à cette heure, dit-elle avec une sécheresse involontaire. Il sort de sa chambre un peu avant le dîner, et alors, vous le verrez, si vous voulez, dans la bibliothèque...

— A quelle heure a lieu le dîner '?

— A sept heures et demie... Si vous voulez descendre d'ici là, vou*5 me trouverez sur la terrasse... A propos, je dois vous avertir... peut-être, habitant un pays retiré ne. le sa::.i.)z-vous pas, — que l'on s'habille un peu pour dînjr... Pas de corsage bas, bien entendu, à la campagne, mais enfin, mon oncle aime qu'on fasse quelques frais pour lui et ses hôtes.

Il eût été naturel que Marcia dît à cette jeune fille, un peu plus âgée qu'elle, et au fait des habitudes du logis : « Je vais vous montrer mes robes ; indiquez-moi celle qu'il faut mettre. » Mais quelque chose, dans les manières de Juliane, semblait arrêter l'intimité et poser je ne sais quelle barrière.

— Je vous remercie beaucoup... Je suis un peu fatiguée, et je ne descendrai que pour dîner.

— Alors, vous m'excusez de retourner près de nos hôtes?

— Oh ! certainement...

Juliane lui adressa un sourire un peu forcé, puis dis-

MARCU i)E tAUBLt *l

IPparut, au grand soulagement de la jeune fille. Presque aussitôt, Guillemette reparut, suivie de deux domestiques qui apportaient la malle, et tenant elle-même entre ses mains un plateau de laque ancienne, sur lequel étaient rangés une vieille petite théière d'argent, un sucrier assorti, un pot à crème en porcelaine de Dresde, avec la tasse semblable, et d'appétissants petits biscuits dorés.

— Puis-je défaire votre malle, mademoiselle Marcia ?

— Oh! je serais fâché de vous voir prendre cette peine ; je suis tout à fait habituée à me servir moimême.

— Non, non, il faut que l'on vous serve ici comme les autres dames... Ce n'est pas M"" Juliane qui rangerait ses robes elle-même, quoic^u'elle n'ait probablement paa eu chez elle autant de domestiques qu'elle en emploie ici... Donnez-moi votre clef, et prenez votre tl^ bien tranquillement, je vais tout faire de mon mieux...

Marcia eût aimé à savoir ce que Guillemette pensait de Juliane. Mais, outre qu'elle était trop délicate et trop bien élevée pour questionner une servante, cette servante eût-elle vieilli dans la maison, le ton de la femme de charge impliquait un manque do sympathie qu'elle eût rougi d'encourager. Après tout, il est naturel 'qu'une femme âgé ne reçoive pas de bonne grâce les ordres d'une jeune fille, nouvellement venue dans la demeure où elle-même a servi, et cette disposition de Guillemette ne devait en rien influencer son jugement sur Juliane. Combien elle désirait pouvoir aimer cette jeune fille ! Son séjour aux Étangs en serait mille fois plus agréable.

Une heure après, ses affaires étaient rangées dans les

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placards profonds. Refusiint énerf§iquement l'aide d'une fomine de chambre, elle était coiffée avec la simplicité (jui lui était ordinaire, et habillée d'une robe de batiste écrue, que Lucie avait ornée de valenciennes et de quelques nœuds ponceau. Elle se regarda dans la vieille psyché qui ornait le cabinet de toilette, et examina d'un œil impartial l'ensemble de sa toilette. Le corsage était légèrement ouvert avec des draperies croisées, les manches, demi courtes, laissaient voir en partie ses bras blancs, et les deux ou trois nœuds nichés dans la dentelle relevaient la nuance terne de la robe. ( — Je n'ai pas de robe de soie, mais je suis assez jeune

pour m'en passer, se dit Marcia.

Elle était contente de se trouver bien, non par pure et égoïste vanité, mais parce que, se sentant à l'abri des cri-

'''^ I tiques, elle puisait dans la conscience de son charme

il •

'j l'aplomb dont elle jugeait avoir tant besoin ce soir-là.

*■* I Puis elle se mit à suivre l'aiguille de la pendule avec

un tremblement involontaire... L'idée lui vint un instant de faire demander à Juliane de venir la chercher, pour éviter cette terrible entrée, toute seule, dans un milieu inconnu. Mais alors, Juliane verrait qu'elle avait peur, et elle ne voulait confier ses impressions à personne. Elle essaya de lire, puis de travailler, pour employer les moments d'une attente qui devenait de plus en plus pénible... L'aiguille de la pendule dépassa sept heures. Allait-elle descendre tout de suite pour affronter le ter rible tête-à-tête avec son oncle, ou attendrait-elle la flcrnière minute, afin d'avoir moins de temps à passer avec lui? Son embarras fut résolu par Guillemette, qui l'avait décidément prise sous sa protection, et qui vint.

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d'un ton encourageant, l'avertir que « Monsieur » la demandait dans la bibliothèque.

— Je vais vous conduire jusqu'à la porte... N'ayez pas peur, mademoiselle Marcia... J'ai toujours eu l'idée qu'il n'a jamais tout à fait cessé d'aimer votre mère, et vous lui ressemblez tellement !

Marcia acheva en hâte de boutonner ses gants, et suivit Guillemette d'un pas décidé, serrant ses lèvres qui tremblaient, et essayant de garder ur vIs^se tranquillcj sur leauel personne ne pût lire son ïioinble frayeur.

Guillemotte s'arrête devant l'une des portes placées près de l'escalier, dans le vestibule.

— Vous traverserez les deux salons, s'il vous plait, Mademoiselle, t, tout au fond, vous frapperez à la porte de la bibliotlièque.

Marcia pose la main sur la poignée de la porte. Y aura-t-il du monde dans ces deux salons ? Devra-t-elle affronter seule, pour la première fois, les regards curieux de ces étrangers ? Elle redresse instinctivement sa taille élégante, tient sa petite tète très droite, et pousse courageusement le battant.

Quel soulagement! Personne dans les grandes bergères Louis XVI. personne autour de la table carrée, surchargée de revues et de journaux ; personne dans le« profondes embrasures où des petites tables et des fauteuils à médaillon sont disposés pour un tête-à-téte ou une solitude relative. Elle respire, et s'attarde un instant à re^iarder ce grand salon avec ses meubles blancs, ses panneaux en tapisserie de Beauvais, ses glaces encadrées

dans les trumeaux et enguirlandées de fleurs et d'amours.

Son cœur se remet à battre en ouvrant l'autre porte... Le salon est plus petit, et le style différent ; de lourds rideaux en brocart jaune et rouge pendent à l'unique, mais haute fenêtre ; la même étoffe recouvre les canapés sans grâce et les fauteuils lilmpire ; un guéridon de marbre, avec des têtes de lion en bronze doré servant de pieds, une pendule et des candélabres offrant un mélange de bronze doré et de marbre noir, tout cela serait laid si des tableaux en quantité, suspendus sur les murailles tendues de damas rouge, ne répandaient en ce lieu un attrait artistique qui saisit aussitôt Marcia. Elle n'a pas vu beaucoup de peintures, et ses connaissances en dessin sont restreintes ; mais, pour peu qu'on ait l'instinct du beau, les maîtres se révèlent, et l'on s'incline insconsciemment devant leur génie. Il y a là des portraits et des paysages qui ravissent avant même qu'on sache les noms illustres qui s'y trouvent inscrits.

Cette impression, très vive, l'empêche d'abord de remarquer l'unique occupant du salon. Mais quand il se lève et s'incline respectueusement devant elle, elle ne sent aucune frayeur, d'abord parce que c'est un homme jeune et d'une belle figure, puis, peut-être, parce qu'une nuance d'admiration, très facile à lire sur ses traits, la rassure sur l'aspect de sa propre personne et l'effet qu'elle peut produire.

Elle ne jette qu'un regard rapide sur les toiles qu'elle se propose bien de revoir à loisir, et va frapper un petit coup à la porte de la bibliothèque, prêtant l'oreille pour entendre U mot entre;:, car les battements de son

«iMir doivent, lai semble-t-il, résoioe: fiolemmeQt k son oreille.

C'est une voix de femme, douce de ton, métallique de tiinl)re, qui prononce ce mot émouvant.

Marcia rossent quelque chose de l'impression qu'on peut éprouver à être jeté à la mer, lorsqu'elle pénètre dans la vaste pièce tapissée de livres, ornée de bronzes <'t de tableaux, où va, pense-t-çlle, se décider la queslion de Taj^réinont ou du supplice que doit lui offrir son -ôjour dans cette maison.

Los lourds rideaux de velours brun, à demi tirés, assombrissent la chambre. Sur le dossier foncé d'un fauteuil très haut, Juliane s'appuie familièrement, et c'est , elle que Marcia voit tout d'abord, semblant tout éclairer avec son visage très blanc et les reflets dorés de sa robe de soie. Dans le fauteuil, les genoux enveloppés d'une fourrure, malgré la chaleur de la journée, un homme vêtu de noir, très correctement habillé pour le diner, pose, sur un des bras, une main maigre et diaphane. Son visage, très mince, très pâle, est encadré de cheveux rares, d'un blond décoloré. Il ne porte pas de barbe, ce qui permet de constater la légère déformation que l'attaque dont il a été frappé a fait subir à sa bouche. Ses yeux sont d'un gris pâle et sembleraient sans expression, si le dessin énergique de ses traits, cependant très fins, n'indiquait une force de volonté que vient confirmer de temps à autre l'éclair de ce regard rendu terne, peut-être, par l'intention arrêtée et l'habitude, depuis longtemps contractée, de dissimuler ses impressions.

L'ensemble n'est pas sympathique. En somme, cette figure donne l'idée d'une intelligence supérieure, d'uu

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caractère autoritaire et inflexible, et d'une sécheresse de sentiments, naturelle ou voulue, qui inspire un involontaire éloignement.

Il jette sur Marcia, qui s'est arrêtée près de la porte, un peu interdite, un de ses regards ternes ; puis, sans lui parler, se tourne vers son autre nièce.

— Peut-être, lorsqu'on frappe à ma porte, pourrezvous, une autre fois, vous abstenir de répondre, dit-il d'une voix sèche. Je ne suis pas sourd, et mes facultés me permettent encore de proférer le mot. : entrez... Approchez, mon enfant... Avez- vous fait un bon voyage?

La dureté de l'accent neutralise ce que ces dernières paroles peuvent avoir de bienveillant ou de poli. D'ailleurs, Marcia est toute tremblante de l'observation adressée à Juliane. Si sa délicatesse lui permettait de regarder la jeune fille, elle ne pourrait, cependant, découvrir sur ses traits la moindre trace d'émotion ou de contrariété. Pas une nuance d'incarnat n'a altéré sa belle pâleur de marbre, et elle a seulement ramené, une seconde ou deux, ses longues paupières sur ses yeux noirs.

Un instant après, elle les relève et regarde Marcia. Il semble à celle-ci qu'elle la prend en pitié ou la méprise pour sa timidité, et cette pensée lui rend soudain tout son courage.

— J'ai fait un très bon voyage, mon oncle, et j'ai eu le temps d'admirer cette splendide demeure... Il me semble qu'elle me donne un avant- goût de Versailles, qui est la chose du monde que je désire le plus voir.. .

Cette voix évoque- t-elle à l'oreille de M. Bclde d'autres accents, à jamais silencieux? Trouve-t-il une ressemblance inattendue, quoique bien naturelle, entre Marcia

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ot sa mère ? Une rougeur fugitive colore ses joues pâles, et un soupir étouffé, impationt, soulève à demi sa poitrine. Il la regarde avidement, curieusement. Juliaue, (le sa voix musicale, rompt soudain le charme :

— M"' de Laublya paru très contente de sa chambre, mon oncle... Elle ne semblait pas du tout fatiguée; d'ailleurs, je lui ai fait donner du thé, et...

— Je ne doute pas que vous n'ayez admirablement rempli vos fonctions de maîtresse de maison, interrompt sèchement M. Belde. Je désire, maintenant, que vous ne les exagériez pas au point de prendre la parole pour le compte d'une autre...

Marcia rougit d'indignation. Elle ne se sent pas disposée à aimer Juliane, qu'elle trouve hautaine avec Guillemette, et obséquieuse envers son oncle ; mais il lui est pénible d'entendre traiter ainsi une femme, une jeune fille comme elle, et elle se raidit intérieurement, décidée à ne pas supporter que ce vieillard désagréable lui park ainsi, à elle. Mais aussi, quelle différence ! Peutêtre Juliane n'a-t-elle pas d'autre foyer, tandis qu'elle, Dieu soit béni ! a un home au Chêne-Vert.

Juliane s'éloigne du fauteuil, sans répondre, sans avoir l'air froissé, et prend une tapisserie à laquelle elle se met tranquillement à travailler. Marcia n'a plus peur du tout. Elle approche tranquillement une chaise, et reprend avec la douceur joyeuse qui lui donne tant de charme :

— Oui, je suis tout à fait enchantée de ma chambre et de son confortable cabinet de toilette... Et le thé ma fait plaisir, après cette journée de chaleur desséchante...

— Vous allez trouver du monde ici, dit brusquement

M. Belde. Je suppose que nous sommes dix ou douze... Votre vie est-elle très solitaire, là-bas?

Marcia a décidé do parler de l'oucle Jean c)iaque lois que cela lui plairait, quoique, elle l'ait bien vu Ui^t ^ l'heure, quand Juliane l'a appelée M"" de l^aul^Jy, ^pp nom soit désagréable h ^. Belde. Elle le regarde }3|ien en face, et répond tranquillement :

— Il y a bon nombre de châteaux autour du Chênes- Vert. Mon oncle et Lucie sont très sociables, et je vois, en somme, beaucoup de monde pour une campagnarde.

Il fronce le sourcjl.

— C'est cependant une existence peu enviable que d'habiter la campagne tout l'hiver.

— Mais non, avec des compagnons aimants et intelligents... La nature est toujours belle, même dans sa parure d'hiver... Et puis, il y a les enfants...

Et sa voix s'attendrit en songeant aux chers bébés qui aiment tant leur cousine Cia.

— Mais vous n'avez jamais voyagé, puisque vous dites ne pas même connaître Versailles V

La voix de M. Belde est dure. On dirait qu'il cherche à souligner les tristesses ou les laci^nes de 1§ vie ^& Marcia.

— Je voyagerai peut-être quelque jour, dit- elle gaiement. En tpus cas, je suis très heureuse au Chêp^- Vert...

Il se redresse dans son fauteuil :

— Juliane, conduisez Marcia au salon, et présentezla à nos hôtes, pans cinq minutes, vous m'enverra* Sylvain.

L'audienpa est levée. Juliane roule vjvement sa tar

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pisserie, sonrit aimablcmen* à M. Belde, qui reste rinfro^'né, et invite Marcia à la suivre. Celle-ci, arrivt'c à la porte, hésite un peu, se retourne, et rencontre, attachés sur elle, les yeux nAlcs de son oncle.

— A tout à l'heure, alors, dit-elle gentiment.

La porte se referme, et elles se trouvent dans le polit salon aux tableaux.

— Gomme tout ceci me semble admirable ! s'écrie Marcia. Regardez ce portrait d'homme, un peu raide. si aristocratique, avec des yeux profonds...

— Un Vélasquez... Mais nous n'avons pas le temps de rester ici maintenant... Venez vite, s'il vous plaît.

Huit ou dix convives sont réunis dans le salon blanc. Marcia jette par hasard un coup d'œil sur une glace, et se sent frappée de la sveltesse et de la petitesse de sa taille, à côté de Juliane, si majestueuse. Celle-ci a l'aspect d'une reine ; en voyant son air fier, l'aisance avec laquelle elle traverse la vaste pièce, Marcia songe involontairement aux affronts qu'elle vient de subir.

— M"° de Laubly, M. et M"" Havard, le baron de Saint-Marc... le docteur Hugues, M"'' et M"" de Sonneval, sir Rupert etlady Trafford... M. Nalys.

Marcia se sentit un peu étourdie de ces présentations rapides. Juliane la qulUa aussitôt, et, un peu embarrassée par les regards qui s'attachaient sur elle, elle chercha un refuge auprès de deux jeunes filles ayant beaucoup de genre, des toilettes bien faites, et des coiffures à la dernière mode. Tout en échangeant avec elles quelques lieux communs sur son voyage, elle essayait de reconnaître ceux auxquels elle avait été assez légèrement présentée. Mais, sauf le couple anglais,

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elle ne pouvait les distinguer. Toutefois, ce ménage n'offrait rien de l'aspect caractéristique que nous attribuons en général aux insulaires, d'après les types que nous voyons en France. Il serait injuste et inexact de juger des Anglais de la bonne société par les spécimens que nous voyons promener en breaks par l'entreprise Cook, — ou par les bohèmes ou les besoigncux qui fréquentent certaines villes d'eaux ou certaines plages. Sir Rupert Trafford était beaucoup plus grand et un peu plus raide que la majorité des Français; mais ses traits, comme son attitude, étaient essentiellement distingués. Sa femme aussi avait quelque raideur ; cependant son visage, long et pâle, était agréable sous ses cheveux blancs et soyeux, et de tous les regards dont Marcia se sentait enveloppée, c'étaient les siens qui semblaient à la jeune fille les plus agréables et les plus bienveillants.

Presque aussitôt, le roulement d'un fauteuil se fit entendre dans la chambre voisine. La porte s'ouvrit, et M. Bclde apparut, poussé par un nègre robuste, dont les cheveux crépus et grisonnants formaient un bizarre contraste avec la peau d'ébène.

Le maître du logis fit un bref salut de la main, sans

dire un mot. Au même instant, la porte de la salle ù

manver laissait voir une table élégamment servie, et le

domcrticpie sans livrée, en habit noir, (lui avait reçu

Marcia h son arrivée, annonça le dîner d'une voix so-

leniR'ilc par ces mots, qui étonnèrent un peu la jeune

fille étant donné que Juliane remplissait les fonctions

de miîilresso de maison :

— Monsieur est servi.

82 MARCIA DE LAUBIT

Il n'y avait personne pour conduire Marria à table, l(\s fouîmes se trouvant on plus gnmd nombre que les hommos. Kilo fut placée entre les deux demoiselles de Sonnoval, qui somblaiont beaucoup plus occupées, Tune (lu docteur, encore jeune, dont elle était séparée par M"' Havard, Tautrc do son voisin, le jeune bomme que Mania avait aperçu en se rendant chez son oncle. Après avoir vainement essayé do tirer d'elles quelques renseignements sur les personnes présentes, elle se résigna à son sort, et se mit à faire ses observations à elle toute seule. D'après le tour que prit la conversation, elle comprit immédiatement que tous les hommes qui se trouvaient là possédaient une notoriété quelconque, et que deux ou trois d'entre eux, au moins, appartenaient à une section de l'Institut. Le maître de la maison s'intéressait-il à la conversation ? Nul n'eût pu le dire. Il suffisait certainement de le regarder pour constater que la paralysie n'avait atteint que ses membres inférieurs, mais que l'intelligence, puissante et nette, était intacte. Cependant, il resta silencieux pendant presque tout le temps du dîner, se bornant à incliner ou à secouer la tête lorsqu'on s'adressait directement à lui. Après quelques efforts de ce genre, ses hôtes parurent se résigner à se distraire sans lui, et la conversation se poursuivit, très savante, très intéressante, pendant que M"'' Havard et M"^ de Sonneval essayaient d'échanger quelques mots, à travers la table, sur des sujets beaucoup plus frivoles.

Le jeune voisin de M'^" de Sonneval jugea avoir rempli strictement ses devoirs de politesse, après lui avoir offert à boire et avoir répondu à ses remarques plus ou

moins banales. La conversation des hommes avait évidemment pour lui beaucoup plus d'intérêt.

A plusieurs reprises, Marcia surprit les yeux de son oncle attachés sur elle. Comme on servait Je dessert, elle tressaillit presque en entendant sa voix claire et sèche. Pour la première fois, il se mêlait à l'entretien. Il ne dit que quelques mots, pour établir la date et la provenance d'un antique morceau de sculpture assyrienne que M. Havard venait de décrire. Ces quelques mots firent évidemment autorité, et la discussion se trouva close. Mais elle fut frappée en même temps de la manière désagréable et tranchante dont il énonçait son opinion.

Le dîner ne fut pas long, grâce h un service admirar blement fait. Les messieurs conduisirent les dames sur la terrasse, et allumèrent leurs cigares, tandis que M. Belde faisait placer son fauteuil dans l'embrasure de la porte-fenêtre donnant sur le perron.

Lady Trafford chercha à rencontrer les yeux de Marcia, et lui sourit. La jeiine fille obéit avec empressement à cette invitation muette, et porta sa légère chaise de jardin près du fauteuil sur lequel la vieille dame était assise.

— Je n'ai pas encore eu le plaisir de vojjs voir pljez notre vieil ami, dit celle-ci très purement, et san^ trop d'accent britapnic|ue.

— C'est la première fois que j'y yiens... Marcia s'interrompit, hésita, puis sourit.

— Pardonnez-moi, fit-elle ^yec une cpflfiance et ^^ naturel pleins de grâce, mais je ne sais pas comment je dois vous appeler... J'habite la campagne, je suis à peine

84 MAnCIA DE LAUBIT

au courant des usages du inonde français, et encore moins au fait des habitudes anglaises... fiady Trafford sourit à son tour.

— Il faut me dire: lady Trafford, et appeler mou mari : sir Riipcrt, dit-elle avec une bienveillance affectueuse. Ce n'est pas comme chez vous, où Ton ne donne pas aux gens leur nom de famille en leur parlant... Vous êtes parente de M. Fieldc V

— Il est mon grand-oncle...

— Kt vous ne connaissiez pas les Étangs?

— Non, je n'y suis jamais venue. Mon oncle était ftïché contre ma mère... Et ma mère n'avait pas tort! ajonla-t-elle vivement.

— Je n'en doute pas, dit lady Trafford, posant ea longue main fine sur la tôte de Marcia. Vous habitez la campagne ?

— Un vieux manoîr breton...

— J'ai vu les Étangs plus gais qu'ils ne le sont en ce moment : mais je crois que votre oncle attend des jeunes gens... Nous aimons celte région ; nous la trouvons si calme, après nos courses vagabondes en tous pays !

— Vous voyagez beaucoup, lady Trafford ?

— Sir Rupert est un grand voyageur, dit-elle en souriant, et moi, je l'accompagne.

Elle regarda devant elle l'azur foncé du ciel, que parsemaient d'innombrables étoiles ; son sourire s'effaça, et elle reprit d'une voix un peu tremblante :

— Nous avons perdu, il y a bien des années, un baXb qui aurait aujourd'hui votre âge, une fille comme vous... Sir Rupert était inconsolable... Ce qui le sauva, ce fut d'entreprendre des voyages aventureux.,.

MARCIA DE LAURIT 85

— Dont lady Trafford a partagé les dangers et la gloire, dit la voix douce de Juliane. Quoi ! chère Mademoiselle, les ouvrages de sir Rupert ne parviennent pas dans le fond de votre province ? Je crois qu'une solitude doit être bien absolue pour qu'on ignore les découvertes si intéressantes qu'il a faites.

— Vous exagérez la célébrité de sir Rupert, dit lady Trafford d'un ton de reproche.

Marcia sentit des larmes monter à ses yeux.

— Je regrette, dit-elle vivement, que M"" Vaubley ne m'ait pas dit à qui j'avais l'honneur d'être présentée... Ce n'est pas, ajouta-t elle avec plus de douceur, que j'eusse besoin de connaître la célébrité qui s'attache au nom de lady Trafford pour apprécier la bienveillance qu'elle m'a témoignée, et pour ressentir, en retour, une respectueuse sympathie... Quant à ignorer ce qui s'accomplit et s'écrit de grand, je suis encore assez jeune pour n'avoir pas honte de ne pas tout connaître ! mais ceux qui m'entourent sont moins ignorants, et je ne doute pas que mon cher oncle Jean, lorsque je lui écrirai quelle agréable soirée j'ai passée, ne me félicite de connaître ceux dont lui, j'en suis sûre, a lu les récits de voyage.

— Bien répondu, dit une voix sèche, avec un ricanement presque méchant. Ne vous laissez pas tourmenter par Juliane !

Toutes trois tressaillirent. Sur un signe de M. Belde, le domestique nègre avait avancé son fauteuil jusque sur le perron, et il avait entendu au moins une partie de la conversation .

— Oh ! mon cher oncle, je ne songeais à rien de sem-

9H MARCIA DR LAURLT

blablc ! (lit Jiiliane avec sa douceur habituelle. Je ne voudrais tourmenter personne, surtout une de vo8 hotei et de vos proches [jarentes...

— Priez donc llavard de venir près de moi, s'il vous plaît... Et vous, lady Trafford, n'est-il pas prudent (|ue vous rentriez*? 11 fait frais, et je crois que votre wliist s'organiso...

La vieille dame se leva. Marcia, dans la nuit claire, la vit sourire, tandis qu'elle lui disait : a A bientôt ! » I^e fauteuil roulant de M. Belde disparut dans l'intérieur du salon, et la jeune fille sentit la main de Juliane, qui s'appuyait sur le dossier de sa chaise.

— Décidément, mon oncle vous a tout à fait prise en affection, dit M"^ Vaubley, s'ef forçant de parler gaiement. Son amitié est même singuliè. emcnt ombrageuse... car vous ne pouvez supposer, n'est-ce pas, que j'aie eu l'idée de vous blesser ?

Marcia essaya une faible dénégation.

— Je serai charmée que vous lui plaisiez... Il est très bon, quoique ses souffrances aient rendu son caractère un peu difficile. Du reste, il est surtout un peu... bourru avec ceux qu'il aime... Il veut bien me montrer qu'il a besoin de mes soins, et il est assez sûr de moi pour ne pas s'imposer une contrainte fatigante.

— Je ne pourrais supporter qu'il fût désagréable avec moi ! s'écria Marcia.

— Vraiment !

Et le regard de Juliane eut une lueur dans l'ombre.

— Excepté, reprit-elle plus doucement, si je le voyais vraiment souffrir. Alors, on peut être plus patient..

— Eh bien ! il souffre vraiment, répondit Juliane d'un accent singulier.

Il y eut une pause ; puis elle dit, aA'ec cette douceur qui donnait à Marcia l'iuipression d'un bonbon trop sucré :

— Votre lettre était si bien ! On aurait dit que vous le connaissiez... Moi, je n'aurais pas osé écrire ainsi, mais cela a très bien réussi, et c'était très habile, ajouta-t-elle avec un redoublement de douceur.

— Habile ! s'écria Marcia, suffoquée.

— Mais oui... L'avez-vous écrite comme cela, sans peine, d'inspiration ?

Marcia se leva de toute sa hauleur.

— Je n'y ai pris qu'unepcine. dit-elle très froidement, celle d'éviter de l'appeler mon cher oncle, avant de savoir s'il me serait cher ou non.

Et, sans regarder Juliane, elle traversa l'allée, et alla s'enfoncer dans un petit bosquet d'ifs et de buis taillés en cônes et en boules, sur le foud sombre desquels se détachait une blanche statue.

Tout d'abord, l'indignation gonflait son cœur. Elle n'avait jamais eu de contact qu'avec des natures droites et franches, elle n'avait jamnis trouvé que des sympathies et des affections, et la rencontre soudaine d'une nature envieuse et aigrie lui causait une sorte d'irritation.

Mais le silence et la beauté de la nuit la calmèrent presque aussitôt. Les étoiles brillaient si haut dans le ciel, semblant se rire, avec leur scintillement paisible, dospcliles, dos mesquines passions de la terre ! Los roses remontauios répandaient un si doux parfum ! La brise était si légère, si pure I

88 MAnClA DL LAUMLT

Quand Marcia ©ut erré cinq minutes à travers le bosqiK't, elle sentit (|u'clle n'en voulait pas à Juliane, uiuii pIuliM qu'i'Ile la plai^Miait.

— Pauvre fille ! se dit-elle. Si elle est intéressée et obséquieuse, c'est peut-être qu'elle n'a pas d'autre foyer, l)as (i'affoctions... Si elle me connaissait, elle n'auniit pas peur de me voir devenir sa rivale... Mais il m'est facile, à moi, d'être indépendante... Oh 1 chère, chère maison de l'oncle Jean !

Ses yeux se mouillèrent de pleurs en songeant qu'à cette heure, Jean et Lucie étaient assis dans le jardin du Chéne-Vert, pensant à elle, et que les chers enfants rêvaient peut-être à « cousine Cia » dans leurs lits blancs. Elle joignit les mains avec ferveur pour appeler les bénédictions célestes sur ce toit aimé, puis elle rentra lentement dans le salon, où le whist venait de finir, et où la disparition des dames de Sonneval, qui se plaignaient de migraine, servit de signal à une dispersion générale.

Guillemette attendait Marcia dans sa chambre.

— Monsieur a-t-il été bien pour vous ?demanda-t-ell6 avec un intérêt empressé.

— Je suppose que, pour lui, il a été très aimable, dit Marcia en riant. Mais, Guillemette... comme il traite Juliane !

Le visage de la femme de charge prit une expression pincée.

— Il la connaît, dit-elle brièvement.

— Non, j'aime mieux croire qu'il la méconnaît. EUe n'a pas de famille ?

— Si fait, Mademoiselle... Son père a une très belle situation, mais sa mère dépense plus d'argent qu'elle

n'en a, et élève mal ses autres filles... Ils ont tous été heureux quand, après la mort de la vieille cousiue qui tenait la maison de Monsieur, M"' Juliane a été invitée à venir ici... On disait qu'elle était fiancée à un officier; mais elle a préféré la chance d'hériter de son oncle à une vie un peu difficile... Quand je dis son oncle ! Il l'est à peine.

— L'aime-t-il ?

— Je ne le pense pas... Monsieur ne revient jamais sur ce qu'il a décidé, et il aurait l'air de se déjuger s'il se séparait d'elle... D'ailleurs, elle tient hien la maison, quoiqu'elle ait la main rude... Dormez, maintenant, chère petite demoiselle... Vous ne voulez pas qu'on vous aide ? Il y aurait une femme de chambre à vos ordres, si vous vouliez... Non ? Eh bien ! que le bon Dieu vous bénisse sous ce toit oii votre mère, la chère âme, a connu beaucoup de joies, et a beaucoup pleuré...

Et Marcia resta seule. Elle avait d'abord pensé qu'elle aimerait demeurer à sa fenêtre, à regarder les étoiles, les masses de bois, et les eaux sombres de l'étang. Mais la fatigue et l'émotion de son arrivée lui firent désirer le repos. Elle se glissa entre ses draps, éteignit sa bougie, et tomba dans un soleil calme et réparateur.

... Si réparateur, qu'elle s'éveilla à l'heure où tous le« hôtes donnaient encore, à l'heure charmante où les fleurs redressent leurs tètes chargées de rosée, où l'herbe est parsemée de diamants, où les oiseaux chantent plus bruyamment, où la vie, enfin, éclate de toutes parts.

Comme sa chambre était jolie sous les rayons de ce soleil matinal ! Comme c était agréable de plonger son visage dans l'eau parfumée versée dans la grande cuvette

de cristal, et, tout en s'habillant, de regarder les parterres bordés de fleurs éclatantes, les arbres taillés à l'anciemie mode et les statues de marbre, puis, plus bas, les prairies de velours, les vieux arbres centenaires, l'étang aux bords profondément découpés, avec son eau bleue, à peine moirée par la brise, la forêt de roseaux qui s'agitaient incessamment, les nénuphars qui étendaient leurs feuilles satinées, et montraient au-dessus leurs blanches fleurs à demi fermées !

Marcia était trop accoutumée à la vie au grand air pour demeurer enfermée par cette belle matinée.

Il y avait, à une toute petite distance, à la porte môme d'un potager situé au-delà des bosquets, un laid clocher d'ardoises dominant une très modeste église aux murs Lianes. Marcia était accoutumée à circuler seule dans les tranquilles campagnes qui avoisinaient le Ghène-Vert. La petite église et le hameau qui l'entouraient étaient, d'ailleurs, si près du château, qu'elle jugea impossible d'encourir les critiques de son oncle ou de ses invités. Elle prit son chapeau, ses gants, un livre de prières, et elle se glissa sans bruit dans les corridors de la maison encore endormie. C'était vraiment gai de voir partout les clairs rayons du soleil, rajeunissant et vivifiant cette vieille et imposante demeure. Elle tir£i sans bruit \e verrou d'une des portes-fenêtres, car les domestiques, pour éviter de réveiller les maîtres, se tenaient dans les régions inférieures et éloignées, et elle traversa de son pas léger et souple la terrasse, le bosquet, puis le potager, que la splendeur du matin revêtait même d'une certaine poésie, la rosée saupoudrant de diamants les grosses têtes rondes des choux et les vertes feuilles des betteraves...

La petite porte n'est pas fermée, et voilà Marcia dans un étroit sentier, au bout duquel elle voit l'église et les quL'lques maisons qui l'entourent. Leurs toits de tuile décolorée sont moins jolis que le chaume breton, sur lequel poussent la giroflée sauvage et les digitales aux clochettes empourprées. L'église, claire, blanche et pauvre, ne vaut pas non plus l'antique chapelle en granit, avec ses ogives, ses saints de pierre et ses clochetons revêtes de lichens. Mais quand elle s'est agenouillée devant le misérable autel de bois peint, non loin de deux sœur»

09 MAHCIA DE LAL'BLT

(lit Saint-Vincent, toutes recueillies sous leur« blanclies cornettes, elle oublie les laideurs et la pauvreté qui l'entourent, et aussi l'éloi^Mieinent de sa province natale et sa cliore paroisse. Partout où la même prière s'élève vers Dieu dans la langue unijpie et universelle de rK;^lise, partout où des ôtres rassemblés disent Noire Ph'e^ partout où les cœurs s'appuient sur la même foi, [)alpitcnt des mêmes espérances et se fondent dans le même amour, partout, enfin, où réside l'Hôte des vieilles cathédrales, des humbles chapelles, des masures de roseaux élevées par les mains des missionnaires, là, pour tout catholique est la patrie, le chez-soi... Pour un instant, au moins, la cruelle sensation de l'isolement est suspendue : c'est vraiment la maison paternelle.

Il était encore de bonne heure quand Marcia revint au château, n'ayant été, pensait-elle, vue par personne. Elle se mit à écrire pour Jean et Lucie de longues descriptions, puis elle prit son ouvrage et son livre, et alla s'installer tranquillement sur la terrasse, reposant de temps à autre ses yeux sur les eaux couleur d'acier qui, çà et là, reflétaient comme des plaques brillantes les rayons du soleil.

On n'était pas matinal au château. Sauf sir Rupert, qui passa devant elle en la saluant, et se dirigea vers les écuries pour faire une promenade à cheval, elle n'aperçut que M. Nalys, le jeune homme dont Alice de Sonneval avait vainement cherché, la veille, à retenir l'attention. Il se promenait dans une allée avec un livre, mais ne fit aucune tentative pour se rapprocher d'elle. Elle l'examina un instant; il lui parut avoir environ trente ans ; il était remarquablement beau, sans que la

MARCÎA DE LAUBLt 3*J

régularité de ses traits, qui avaient la netteté et la pureté d'une médaille antique, lui donnât l'air efféminé. Elle se remit à son ouvrage, et ne s'occupa plus de lui. Mais à un moment donné, il la regarda, et dès lors, à chaque tour de sa promenade, il s'intéressa au mouvement rapide de sa main maniant le crochet, ou aux repos nombreux qui entremêlaient son travail, et pendant lesquels, à son insu, sa figure gracieuse revêtait une expression rôvcuse et profonde. ^^

La cloche du déjeuner sonna avant onze heures. Juhane le présida avec sa grâce un peu majestueuse, vêtue d'une élégante toilette d'intérieur, et s'occupant de chacun avec une sollicitude charmante. M. Belde ne parut pas. Ses hôtes ne semblèrent pas s'en affliger outre mesure, et discutèrent l'emploi de leur journée avec la liberté que comportait l'hospitalité des Étangs. M. Nalys et M. llavard allaient passer la journée à Paris avec le docteur. Alice de Sonncval et sa sœur découvrirent qu'il leur manquait des soies pour l'ouvrage qu'elles brodaient, et décidèrent leur mère à prendre le train, et à profiter de l'omnibus qii conduisait ces messieurs. Lady Trafford et M"" Havard, qui était une femme de quarante ans, paisible et insignifiante, acceptèrent la proposition que leur fit M. de Saint-Marc de les conduire voir des ruines à deux ou trois lieues de là, et elles invitèrent Marcia à les accompagner, ce que la jeune fille accepta avec reconnaissance.

Gomme on se levait de table, elle s procha de Juliane :

— Dois-je aller voir mon oncle avant de parîirf

— Je crois qu'il ne veut pas être dérangé ; il est

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souffrant, et moi seule suis entrée dans sa chanil)re.

— Voulez-vous lui dire que je suis fâchée qu'il ne soit pas bien portant, et que j'espère le voir à mon retour ?

— Je n'y nian(|uerai pas.

Et une heure ai)rès tous les hôtes étaient dispersés, et la maison plonj,MÎe dans une tranquillité momentanée.

Peut-être n'étiiit-ce qu'un caprice de M. Belde qui avait privé ses convives de l'agrément, d'ailleurs douteux, de sa société, car il était assis- près de sa fenêtre, aussi correctement vêtu que d'iiabitude, et il regardait partir les voitures, lorsque Juliane, ayant frappé à sa porlo et attendu la permission d'entrer, dounée avec impatience, se glissa doucement près de lui.

— Pourquoi n'avez-vous pas accompagné ces dames ? demanda-t-il brusquement.

— Je n'aurais pas voulu retarder la lecture de votro journal, cher oncle.

— Merci ; ma vue est plus claire aujourd'hui, et je le ■ lirai seul... Cette enfant... Marcia n'est-elle pas un peu dépaysée ici ? Vous êtes-vous occupée d'elle ?

Les lèvres de Juliane se serrèrent dans une légère contraction.

— Je crois, cher oncle, dit- elle d'un ton suave, qu'elle n'a pas besoin de patronage... Elle semble posséder toute l'indépendance dont jouissent, en province, les jeunes filles qui habitent la campagne... M. de Laubly n'a probablement pas de voitures ou de domestiques pouvant l'accompagner, ou peut-être ne tient-il pas au décorum... Ce matin, elle est allée se promener toute seule.

«AftCÎA DE tAORLÏ 9Ô

Les sourcils de M. Ëelde se froncèrent légèrement.

— Pas en dehors de la propriété, je suppose 1

— Pardon. . . Gfuillaurae, le jardinier, l'a vue sortir peir la petite porte du potager.,. Mais je pense qu'elle est accoutumée à sortir seule, et que sa tante n'y voit aucun inconvénient pour elle.

M. Belde garda un instant le silence. Jaliane prit un plumeau dans un tiroir, et commença à épousseter très légèrement, sans rien déranger, les livres, les papiers, les bronzes de la bibliothèque. Elle tressaillit en entendant tout à coup la voix dure de son oncle :

— Comment la trouvez-vous, Juliane ? L'aiinezvous ?

Elle le regarda en face, peut-être pour chercher siir ses traits la réponse qu'il désirait ; mais il était impénétrable, et elle dit avec douceur :

— Je la trouve charmante, et je l'aimerai, je n'en douté pas, si elle ne continue pas à me témoigner une sorte de... oh ! le mot antipathie serait trop vif... Je n'ai pas paru lui plaire... Mais elle est très johe, beaucoup moins rustique et mieux habillée que je ne le pensais, et avec cela si fine !...

Juliane eut un petit rire discret qui semblait tout à fait involontaire, comme si elle se rappelait quelque souvenir très amusant.

— En quelle occasion avez- vous pu apprécier sa finesse "?

— Oh ! seulement à propos de cette lettre que vous m'avez montrée, et que la petite masque m'a avoué avoir pris quelque peine à écrire.

— Vraiment !

ii() MAliClA I)K LAUBLT

Les sourcils de M. Belde se rapprochèrent tout à

fait.

— Vous avez remué assez de poussière, Juliane... Avez- vous pense à la journée de demain, dimanrlio T Aurcz-vous quelques jeunes gens î Ces petites de Sonneval s'ennuient. C'est rcspèce 3e personnes qui ne vivent que pour danser, et dans Tespoir d'attraper un mari...

— Pour M"" de Laubly aussi, la soirée serait plus gaie, si l'on pouvait faire un tour de valse... M. d'Espranges doit venir avec ce jeune lieutenant qu'il vous a présenté le mois dernier.

— Très bien. Veillez à ce qu'on les fasse chercher à la station... Et envoyez-moi Sylvain, je vous prie... Non, non, laissez ces fourrures, je déteste qu'on s'occupe ainsi de moi... Allez !

Et Juliane, ainsi congédiée, s'en alla lire dans sa chambre, dans l'espoir d'abréger les longues, les ennuyeuses heures qui devaient s'écouler jusqu'au diuer...

Marcia est revenue enchantée de sa promenade. C'est étonnant comme les personnes âgées l'aiment, et comme elle aime les personnes âgées. Il n'y a guère rien à tirer de M""" Havard, qui n'est qu'un écho et un sourire, toute perdue dans la personnalité de son mari, professeur au Collège de France. Mais lady Trafford est charmante, profondément intéressante, avec la pointe d'originalité qu'a pour Marcia une nationalité étrangère, et M. de Saint- Marc, un savant paléographe, silencieux d'ordinaire, s'est déridé et animé, non seulement parce que lady Trafford est assez instruite et a recueilli assez d'observations dans ses voyages pour causer avec lui, mais parce que l'attention intelligente que lui prête Marcia le flatte presque à son insu. Il se croit blasé quant aux impressions qu'il produit : il sait que la branche savante à ^ laquelle il s'est voué n'a pas les sympathieg du public vulgaire, et il est accoutumé à l'intérêt, à l'admiration tranquille de savants comme lui. Mais il y a quelque

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chosedft très nouveau, et en inêineteinfjs de très a^<^al)le à voir, levés vers lui, ces brillants yeux bruni», à donner des ex|)licalions à une jeune fille qui avoue avec {^ai'jtê et candeur son i;,'norance, mais dont l'esprit si n;,'Ulièreinent vif et pénétrant donne une coinprébension immédiate, 8ympathi(|ue,etqui répond par des remarques originales, preuve évidente non seulonient qu'elle a saisi ce (lui lui est révélé, mais r,j*elle s'y s'intéresse.

Le vieux savant, charmé de ses deux compagnes, se sent tout près de revenir des opinions dédaigneuses qu'il avait secrètement entretenues sur l'intelligence féminine et son manque d'aptitudes pour les sciences.

Lui et lady Trafford sont trop cultivés en toutes sortes de matières pour ne pas ré[)ondre aux questions que leur adresse Marcia sur les ruines du xir** siècle qui ont été le but ou le prétexte de la promenade. Il y a une partie plus ancienne qu'elle apprend à reconnaître. M"' Havard sourit toujours, et cherche en vain à s'intéresser à ces entretiens transcendants ; mais elle aussi a pris Marcia en amité, parce que la jeune fille l'a débarrassée de son châle, lui a cueilli des fleurs, et a admiré sa toilette.

Et Marcia est si sincère ! Une sympathie presque universelle émane d'elle ; je dis presque, parce que, si elle est indulgente, prête à fermar les yeux sur la nullité ou les petites faiblesses, elle se raidit instinctivement contre ce qui lui semble bas, faux, ou médiocre dans l'ordre moral.

Elle rentre ravie, pour s'habiller avant le dîner. Quelle jolie promenade, et combien elle a appris de choses ! Tandis que la voiture l'entraînait à travers ces campagnes bien françaises, lady Trafford lui décrivait les rives

VAICIA DE tAU^LT 99

désolées du Jourdain, les îles embaumées de rArcliipel, les ruines colossales de Ninive, et M. (|e Saint-Marc dissertait sur des inscriptions réî^eurmcnt découvertes et patiemment reconstituées, gravées sur les murs d'une crypte du n'sièclejet aussi sur la langue indoustani. C'était comme un rêve ; mais elle est contente d'avoir vu s'accroitre son mince trésor de connaissances...

Elle flâne en achevant sa toilette ; elle se demande qui le train du soir va ramener ; elle se demande aussi si elle verra son oncle. Quel dommage qu'il ne soit pas indulgent et bienveillant comme sir Rupert ou le baron de Saint-Marc ! peut-être, lui aussi, l'aurait-il intéressée, quoique la chimie soit une science un peu abstraite, qui n'ait guère de part pour l'imagination. Et Juliane ? Quel dommage qu'il y ait entre elles deux comme une barrière invisible ! L'intimité eût été si naturelle et si agréable entre deux jeunes filles vivant aussi rapprochées !

La cloche du dîner retentit ; Marcia sent un petit battement de cœur, mais ce n'est pas si imposant qu'hier, puisqu'elle a des amis. Elle prend son éventail, attache à son corsage une rose rouge qu'elle a cueillie sur l^ terrasse, et descend, sans se presser, l'escalier de pierre,

Sur le palier, elle rencontre M- Nalys. Il est singulièrement élégant dans sa tenue du soir, avec l'œillet double qu'il a placé à sa boutonnière. Il s'incline profondément, et regarde, avec plus d'attention que la veille, cette petite figure gracieuse habillée de batiste et de valenciennes.

— Avez-vous eu une bonne promenade, Mademoise«e^î'^'^®'8'fiî

Sa vdUcië^^Kftl^emèit agréable, :— une de ces voix

100 WAT»rTA m lACBLT

qui donnent du charme, et même de l'importance à la plirase la plus ordinaire.

Elle lève les yeux sur cette belle fif^ure, y rencontre une expression d'admiration ajntenuc qui ne flatte i>a8 sa vanit('*, — elle n'en a pas, — mais fortifie l'impressioD de confiance en clle-nirnic dont elle a besoin, isolée comme elle l'est dans cette maison, et elle répond en souriant :

— Oh ! une promenade délicieuse ! De si îidmirablea ruines, et surtout des compagnons si intéressants!

— Intéressants! s'écrie Germaine de Sonneval, qui les a rejoints et descend lentement avec eux. Passe encore pour lady Trafford, qui est une voyageuse quasicélèbre, et dont les expressions anglaises sont amusantes... Mais le baron de Saint-Marc!... Il est aussi moisi que ses vieux parchemins !

M. Nalys sourit; il serait, par exemple, difficile de décider la signification de ce sourire. Marcia proteste chaudement.

— Il est, je le répète, très intéressant. Il explique tout si clairement ! Je suis ravie de ce qu'il m'a appris, et tout à fait reconnaissante qu'il ait bien voulu prendre la peine de m'instruire !

Germaine pince les lèvres, et relève la tête avec un léger dédain.

— Oh ! chacun a ses goûts, et je ne les discute pas ! Moi, je ne suis pas un bas -bleu...

— Ni moi non plus, dit Marcia avec un rire de bonne humeur, mais je m'intéresse à ce que l'on veut bien m'îipprendre.

Lu bas-bleu ! Haymoud Nalys la regarde avec corn-

MARCIA DE LAUBLY iOi

plaisance. Non, certes, elle n'a rien de pédant, de vaniteux ni d'orgueilleux, cette enfant au frais visage, dont les manières, légèrement timides, empruntent une grâce à cette autre manière d'être qui semble perdue de nos jours, à ce quelque chose qui devient une étrangeté à force d'être rare : le naturel.

Les hôtes du château sont tous réunis maintenant dans le salon blanc. 11 y a une légère addition à cette petite société : deux jeunes gens, l'un blond, l'autre brun, qui se retournent au bruit de la porte.

— M. d'Espranges !

Marcia prononce ce nom d'un air ravi. Elle a conservé un aimable souvenir du jeune lieutenant ; c'est une figure amie dans ce milieu étranger, et surtout, oh ! surtout il connaît le Chêne-Vert, et elle pourra lui parler de ceux qu'elle aime tant, encore plus, peut-être, depuis qu'elle est séparée d'eux tous...

Son visage, à lui, resplendit de joie. Il s'assied près d'elle, et commence à se plonger dans les souvenirs du Chêne- Vert et du voyage de Dinan. Le dîner est annoncé... Marcia jette un coup d'œil autour d'elle ; on a dit : « Mademoiselle est servie... » M. Belde ne paraîtra donc pas ce soir. Personne, du reste, ne semble s'en émouvoir. Marcia est placée près de Luc, et elle se promet un dîner agréable. Alice n'a personne pour lui disputer M. Nalys, bien que celui-ci ait do fré iiontos (hslractions, et cherche à saisir quelques bribes de la rouvcrsation de Marcia; quant à Germaine, elle daigne V lie aimable avec le jeune lieutenant qu'a amené Luc.

... Quelle belle soirée ! lis sont maintenant sir la terrasse. Raymond s'est rappioché, et intéresse xilarcia en

102 MARCtA DK LAUBLT

lui pnrlnnt de la littérature anglaise. Sa voix harmonjquso est une caresse à l'oreille, et quelle parole facile ! Il »(Mnl)]e que les mois les plus élégants viennent d'euxmêmes à ses lèvres pour exprimer les pensées les plus Ingénieuses. Me.reiaest sous le charme. Quand Raymond s'éloif,Mic, elle se retourne vers Luc, silencieux et un peu sombre.

— Quelle éloquence ! s'écrie-t-elle encore ravie. On Técouterait parler toute une nuit !

— C'est tout naturel... c'est son métier... Ne savezvous pas qu'il est un des conférenciers les plus à la mode?

— Vraiment! Savez-vous que c*est délicieux de se .trouver ainsi entouré de gens célèbres I

— Oui, c'est délicieux... bien qu'un pauvre diable qui n'a aucune notoriété, ni d'autre utilité que de se faire tuer à roccasion pour son pays, se sente singulièrement humilié de ne pas déchiffrer les inscriptions, de ne pas discourir à la Sorbonne, ou de ne pas savoir charmer les dames à la salle des Capucines...

Et il s'éloigna brusquement, au moment même où, la grosse tête crépue de Sylvain apparaissant dans l'embrasure de la porte-fenôtre, Marcia fut informée, à sa secrète frayeur, que son oncle demandait à la voir.

Le sourire s'effaça de ses lèvres, car elle crut saisir une expression à la fois ironique et satisfaite sur le visage de Juliane, et une curiosité légèrement impertinente dans le regard des deux sœurs.

Elle suivit le nègre à travers le salon.

Il ouvrit la porte de la bibUothèque, et s'effaça pour la laisser passer : elle était seule avec son oncle.

M. Belde ne semblait pas plus souffrant que d'habitude. N'ayant pas paru à table, il avait gardé un veston de velours noir qui seyait à sa figure régulière. Mais il avait l'air plus froid et plus renfrogné que jamais, et son regard acéré causa à Marcia une impression presque douloureuse.

— Avez- vous été malade, mon oncle ^ commençat-cUe timidement, ne sachant trop si elle devait s'approcher, car il ne lui tendait môme pas la main.

— J'ai à vous parler au sujet de votre sortie de ce matin, dit-il, sans lui répondre, avec un redoublement (le sécheresse. Si la rusticité des habitudes bretonnes vous permet de vaguer dans la campagne comme une dainolsellc errante, nous avons ici un autre code de convenances, et je ne puis admettre que vous fassiez seule des promenades auxquelles il y aurait, dans ce pays, des inconvénients réels.

Toute allusion tendant à critiquer ceux qui l'avaient recueillie et qui la dirigeaient, allait droit au cœur de Marcia. Sa timidité disparut tout à coup, et elle se sentit très calme et très forte pour livrer cette petite lutte.

— Ce n'est pas l'ignorance des convenances ni la rusticité des habitudes qui ont conduit mon oncle de Laubly à me permettre de sortir seule, dit-elle d'un ton ferme. Le pays que nous habitons est très sûr, notre famille y est l'objet d'un respect et d'une considération qui ont survécu à sa prospérité, et une princesse ne trouverait pas chez lîos paysans plus d'égards qu'une Laubly... Mais je ne suis pas si éir.aucipée que vous le pcns:^z, mon oncle... S'il s'était ugi d'une véritable promenade, je vous aurais

iOi MARCIA DE LAURLT

deinaiiun Ri je pouvais sortir seule. J'ai eiinpleinenl franclii la i)orte du poUïgcr et traversé la route jMiur assister à la uicssc, et je n'ai pas fait de rcncor.tro plus compronicllante que celle de deux sœurs de clia-

Les yeux perçants de M. Belde étaient demeurés attachés sur elle, et la vivacité avec laquelle elle avait parlé n'avait i)as paru lui déplaire.

— Ceci est différent, dit il. Si vous êtes dévote, je ne saurais voir d'inconvénients à ce que vous vous rendiez seule à l'église, à la condition d'y borner exclusivement vos sorties... Votre promenade en voiture vous a-t-elle amusée ?

Il y avait dans cette dernière phrase un effort d'amabilité qui radoucit immédiatement Marcia. Elle s'assit près de son oncle.

— Je me suis beaucoup amusée, répondit-elle avec empressement. Lady Traffordest à la fois bonne et bienveillante, et si intéressante ! Et votre vieil ami, M. de Saint-Marc, m'a rendue presque fière en prenant la peine de mettre à ma portée des choses très savantes.

— Prenez gardé de devenir pédante, dit-il sèchement. Cela ne convient pas à votre âge, et ceux mêmes qui se prêteraient à cette fantaisie de votre part vous critiqueraient ou riraient à vos dépens.

Marcia rougit et se leva. L'instinct de la lutte, ou plutôt de la défense, renaissait soudain en elle.

— Il n'y a pas à craindre que je devienne pédante, quoique je puisse m'iutéresser aux choses dans lesquelles il entre quelque grandeur, dit-elle fièrement. Si j'aime à me ménager quelques loisirs pour l'étude, je f.uis rac-

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commoder des bas et mettre la main à la cuisne... Au revoir, mon oncle, peut-être suis-je restée trop longtemps... Le visage de M. Belde s'était de nouveau légèrement détendu.

— Vous me paraissez une petite personne batailleuse, dit-il avec une légère expression d'amusement.

— Je n'avais jamais bataillé jusqu'à présent, répondit Marcia, dont les joues se couvrirent de rougeur.

— Oa vous a peut-être trop gâtée?

C'était presque un sourire qui paraissait maintenant sur les lèvres de M. Belde.

— Gâtée, je ne sais... Mais on m'aime tant, dû me rend si heureuse !

Et elle retint une larme qui venait à ses yeux.

— Eh ! bien, tâchez d'être heureuse aussi pendant votre séjour sous mon toit... Demandez ce que vous désirez, faites atteler le panier si vous voulez vous promener... Et maintenant, j'entends le piano... Je suppose qu'ils vont danser, je ne vous retiens pas...

Marcia, redevenue souriante, serra audacieu sèment la main qu'il ne songeait pas à lui tendre, et s'en alla, le cœur léger, vers le salon. On avait roulé le tapis d'Aubusson aux teintes claires, et les demoiselles de Sonneval glissaient avec les deux jeunes officiers, tandis que Juliane, assise au piano, jouait une valse.

— Laissez- moi vous remplacer ! s'écria gaiement Marcia, courant vers elle.

— Non, certes ; M. Nalys vient vous demander de danser.

— Je ne danse guère, il gagnera à valser avec vous... Juliane, par principe, n'aimait à être remplacée en

<(H) MAHCIA DK LAUBLT

riori ; mais la tentation était vive, le parquet de marqii<*teric pn;,'a^«'ant, et, après un moment d'hésitation, elle ne leva du tabouret, laissant sa place à Marcia.

Un instant après, un rythme doux et joyeux, singulièrement régulier, donna une impulsion toute nouvelle à la valse.

' — Gomme M"* de Laubly fait bien danser, dit Raymond Nalys, s'arrétant un instant, et re^^ardant avec complaisance la figure gracieuse de la jeune fille assise au piano.

— Elle a énormément de mesure, répondit Juliane. Mais le comble de la perfection, pour jouer des valses, c'est l'absence absolue de sentiment et d'expression... Dès qu'on a quelque sens de la musique, on ne peut plus s'astreindre à cette merveilleuse rég. arité.

— Je trouve le jeu de M"' de Laubly très différent de celui d'un orgue de Barbarie, répliqua Raymond froidement. Voulez- vous reprendre notre valse ?...

Ils étaient trop peu nombreux pour que le plaisir de la danse pût être de longue durée, bien que M"" de Sonneval eût mis obliireamment à leur disposition ses doigts quelque peu rouilles et un répertoire très restreint. M*"' Havard demanda de la musique. Les deux gœurs jouèrent, après s'être fait beaucoup prier, un morceau à quatre mains qu'elles appelaient une aubade ; mais il n'y avait pas de raison pour que ces cascades de notes, ces dissonances, ces sons heurtés qui exprimaient seulement une bizarrerie presque douloureuse, ne fussent pas tout aussi bien une sérénade, un nocturne, une rêverie, une fantaisie, etc.

Le jeune lieutenant chanta ensuite, accompagné par

MARCIA DE LAUBLY iOV ^

Germaine, et Juliane, sur la demande de M™* Havard, s'accompagna elle-même une très courte romance, dont le sens musical parut à Marcia, peu au courant de la musique moderne, aussi incompréhensible que l'aubade. Elle avait peu de voix, mais en tirait un parti étonnant, grâce aux leçons excellentes qu'elle avait prises. C'avait été le triomphe de l'art d'adoucir des notes naturellement aigres, et de donner de l'ampleur à des sons peu nourris. La science avait résolu un véritable problème, et l'ingéniosité, Thabileté devenaient presque agréables. Cette voix n'eût pas ému, n'eût pas fait monter une larme aux yeux, ni touché une fibre du cœur, mais on s'écriait avec enthousiasme : « Gomme c'est bien dit ! » Luc s'approcha de Marcia :

— Et vous, Mademoiselle, vous allez, n'est-ce pas, consentir à chanter "l

— Oh I non, non ! Je n'oserais vraiment pas ! réponditelle à voix basse.

— Ne savez-vous pas qu'une voix comme la vôtre peut et doit être admirée partout "?. . . Mademoiselle Juliane, do grâce, obtenez que votre cousine chante !

Juliane se redressa avec un sourire dédaigneux.

— Je serais très charmée que M"" de Laubly fût ma cousine, dit-elle avec cette douceur qui n'était paâ agréable à Marcia, parce qu'elle lui semblait contraster trop vivement avec l'expression du visage de îuliane. Peut-être, en ce cas, aurais-je sur elle plus d'influence pour obtenir ce que vous désirez... Mais ne sorait-co pas lui demander un effort trop pénible ? Quand on habite la campagne et qu'on voit peu de monde, on o ficiiio à dominer une imyressiou du Uiiudilc... Puis, ajoutu-i- :

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elle plus bas, vous savez comme mon oncle est difficile... Un (lilc4.tante accoutumé à n'apprécier que ce qui a été poli ot assoupli par l'art. . Pout-étre, dons Tétat de ses nerfs, rinexpéricnco do M"* de Liubly lui serait-elle dégagréablc...

— Mais elle n'est pas inexpérimentée, elle a pris d'excellentes leçons ! s'écria Luc avec chaleur.

Marcia n'avait pas entendu les dernières paroles de Juliano ; celles de Luc lui en révélèrent le sens, et elle rougit involontairement.

— Allons, chère petite, chantez quelque chose de très simple, dit lady Trafford avec bonté.

— Pent être savez-vous quelque chanson bretonne? ajouta Germaine avec une politesse mélangée d'impertinence.

Marcia la regarda, rougissant encore davantage. Elle n'était pas fort patiente, après tout, et la timidité qui l'avait d'abord arrêtée disparut dans le désir très féminin d'une petite vengeance.

— Je ne puis rien vous faire connaître de ce genre, dit- elle, car on ne parle pas la langue bretonne dans notre région, ce que je regrette d'ailleurs profondément ; mais si lady Trafford désire que je chante je ne veux pas le lui refuser...

Luc s'élança pour la conduire au piano.

— Voulez-vous voir dans ma musique s'il y a quelque chose que vous connaissiez '? Je puis vous accompagner, dit Juliane avec une grâce empressée.

■— Oh ! merci ! Seulement, peut-être n'aimerez- vous pas mon répertoire, il est très vieux...

MAIiCIA DE LAUBLY 109

Alice regarda M. Nalys, et fredonna tout bas : « Mon foclier do Saint-Malo... »

M. Nalys resta impassible. Comme la plupart des personnes rassemblées dans ce salon, c'était un amateur de musique, un habitué des concerts à la mode, et un délicat. 11 regardait avec bienveillance Marcia ôter ses gants, résigné à entendre quelque petite romance sentimentale, Chantée sur un ton tremblotant, avec des respirations défectueuses ; mais l'artiste était si charmante qu'on pouvait l'écouter avec indulgence.

Tous les assistants tressaillirent en entendant les premiers accords de l'air redoutable de la Novtna : Cas ta diva.

— Elle est folle de choisir une grande rnacliitie comme cela ! murmura Alice.

Quant à Juliane, elle leva les bras au ciel d'un geste à la fois gracieux et éploré, et glissa, rapide et sans bruit, pour fermer la porte du petit salon, de crainte, dit- elle tout bas à Raymond, que son cher oncle ne fût exaspéré pour huit jours par une telle musique et une pareille prétention.

Mais à la première note, un frisson passa sur eux tous. Qu'ils eussent ressenti d'abord de la surprise, do l'émolion; de la jalousie ou de la contrariété, une admiration involontaire les saisit bientôt, et la plupart si trouvèrent sous le charme. Pendant quelques instants, cette jeune et frêle créature, qui iciisait entendre de tels accents avec une telle simplicité, sans un mouvement autre que celui de ses maiiis sur le piano, leur parut comme transfigurée. Le cliaiit, large et recueilli, était si soutenu, si pieiiv, si pur! Jin fermant les

410 MARC/A DE LAUBLY

yciix, on pouvait bien, vraiment, s'imaginer entendre la pnHrcsse en robe blanche (|ui avait ^?couté les harmonies solennelles des forêts, et nourri sa poitrine des plus purs souffles de la brise, et des fortes émanations, des parfums vivifiants des chênes sacrés... La puissance magique du beau s'imjjosa pour un moment, et fit taire même les mesquines jalousies. Quand Marcia se leva, émue et de nouveau iuliinidée, elle comprit qu'elle venait de grandir à leurs yeux, et d'acquérir une personnalité dans ce milieu un peu dédaigneux et exclusif.

Juliane mêla ses louanges à celles des autres. Elle venait d'endurer un petit supplice, et son sourire était presque douloureux, tandis qu'elle s'efforçait, selon sa coutume, de mélanger adroitement l'éloge et la critique

— Un instrument admirable... Où avez-vous pris des leçons*? De M""' Armel-Laugé ? Ah î je comprends... Elle a été une étoile ; mon oncle en parle encore quelquefois... Seulement, peut-être sa méthode est-elle un peu vieillie... C'est dommage qu'elle vous fasse chanter cette musique italienne si boursouflée, si vide...

— De grâce, autre chose ! interrompit M. Nalys, s'approchant de Marcia avec empressement. C'est iiy:veilleux... Un timbre rare, admirable !

— Il est regrettable que vous ne chantiez pas ; de la musique allemande, dit Germaine.

— L'aimez- vous mieux ? Seulement, ce sera encore du très vieux...

Elle prit le bras de Raymond pour retourner au piano, ne's*apercevant pas que la porte du petit salon s'était rouverte sans bruit, et que, au fond de la pièce, on voyait briller la lampe de la bibliothèque.

MARCIA DE LAURLY 411

Alors, elle commença Tair du Freyschtltz avec son début si calme, si large, puis la vie et la passion, l'enthousiasme et la joie débordant à la fin en des notes tellement vibrantes, qu'ils se sentirent tous comme ramenés de bien loin, lorsqu'elle se leva et leur montra de nouveau son joli visage, encore animé par l'émotion qu'elle avait elle-même ressentie.

La porte du petit salon se ferma sans bruit. Marcia était confuse de tout ce qu'on lui disait. Juliane la loua comme les autres, mais elle murmura à l'oreille d'Alice:

— Trop dramatique. . . Je ne voudrais pas chanter de si grands et si longs morceaux.

— Mais quelle voix, cependant ! dit Alice avec une admiration presque involontaire.

Le lendemain était un dimanche. Une partie seulement des hôtes de M. Belde assistèrent à la grand* messe, unique office du village. A sa sincère satisfaction, Marcia y vit lady Trafî'ord et sir Rupert ; Luc s'y trouvait aussi avec son camarade, M. et M"' Havard, le baron de Saint -Marc et Raymond Nalys. Pour quelle part était l'intérêt que ce dernier ressentait pour Marcia dans sa présence à l'église, c'était une question. La jeune fille s'efforça de se persuader que les Sonneval, habituées do la messe d'une heure à Paris, avaient pris le train pour remplir leurs devoirs religieux; mais elle eut un peu plus tard la surprise, pénible pour une jeune àme pleine de foi, de les trouver à déjeuner, discourant sur la longueur des offices de campagne et sur l'air malsain qu'on y respirait.

Quant à Juliane, elle était arrivée assez tard, semblant accomplir un devoir de convenance.

Marcia, qui se trouvait déjà un peu étrangère dans ce

MATICIA DE LAUBLT Ho

milieu, ressentit avec une imj)ression pénible ce manque de sympathies religieuses. Il lui fut doux, cependant, de constater la communauté d'idées avec le cher vieux ménage anglais qu'elle aimait, et l'aimable et savant paléographe qui lui avait témoigné tant de bienveillance. Quant à Luc, elle avait prié avec lui à l'église de Morgères...Et Raymond? Elle avait été bien aise aussi de le voir. Il lui était très sympathique, et elle éprouvait une vague satisfaction à supposer qu'elle avait avec lui une communauté d'idées et de principes.

La journée fut agréable. Alice et Germaine ne traitaient plus Marcia comme une jeune campa;«5narde sans importance. Son talent extraordinaire d'une part, do l'autre, la bienveillance dont elle était l'objet de la part des Trafford, et par-dessus tout, peut-être, l'attention que daignait lui prêter M. Nalys, tout cela les rendait beaucoup plus aimables. Bien que Marcia ne sentît entre elles aucune racine d'amitié ni même de sympathie, elle ne pouvait s'empêcher de trouver agréables la conversation et l'entrain de jeunes filles de son âge, et piquant et instructif le tableau qu'elles faisaient presque à leur insu de leur vie.

— Je rapporterai une vraie expérience du monde, se disait Marcia en riant. Mais si l'élément intellectuel est moins vivant et moins renouvelé au Chêne-Vert, combien, cependant, l'existence y est vraie, simple et utile ! Je ne regretterai rien ici...

Au retour de la promenade, pendant laquelle elle s'était trouvée dans la même voiture que Raymond, elle monta gaiement à sa chambre pour changer de robe. Sa toilette de batiste était un peu froissée ; elle so

114 MA MCI A I)K I.AUBLT

promit (le «leinandfir le lenflomain à Gaillemptte de In: faire (J;>nn(T un coup de fer. Son autre robe du 8f)ir était en ino:j:iseline blanche à simples pois brodés, avec un fichu Marie.-Antcinet*e. Elle attacha un ruban de velours grenat à sa ciinture, se pencha en dcliors de sa fenêtre pour y cueillir une rose blanche, et, se trouvant prête de bouue heure, elle descendit dans le petit salon, avec l'espoir de s'y trouver seule et de regarder à son aise les peintures.

Personne n'était là, et une demi-heure devait s'écouler jusqu'au dîner. Elle tira doucement le store, et commença à examiner les tableaux.

. C'était une révélation. Son éducation avait été assez soignée pour qu'elle eût une idée suffisante des diverses écoles de peinture, et connût de nom les œuvres principales des maîtres ; mais nayaut jamais quitté sa province, elle n'avait guère vu de tableaux. Quel éblouissement ! Elle se tenait devant ce paysage calme et profond de Ruysdaël, et voici qu'il s'animait devant ses yeux... La perspective fuyait, le soleil perçait avec peine le feuillage sombre, l'eau scintillait et coulait... Et ce portrait de religieuse, de Philippe de Champaigne ! Elle s'attardait devant, et cherchait à deviner ce qui avait conduit au cloître cette femme pâle, aux profonds yeux noirs, aux lèvres fermes et serrées, au front large, ombragé sous les plis du voile... Quelles avaient été ses pensées dans sa solitude ? Un mélange d austérité et d'obstination, de pureté fière et d'indomptable orgueil se lisait dans chaque ligne de ce visage, qui attirait et ^epoussait à la fois, sans que Marcia sût qu'elle voyait une des compagnes de la Mère Angélique... Puis, c'était

une image pimpante, une figure relevée d'un soupçon (le rouge, avec des yeux noirs brillants, des lèvres rieuses, une chevelure poudrée, et surtout une expression jeune et mutine : un Fragonard. Que de vie dans cette iijiage d'une époque disparue, d'une femme morte depuis si longtemps ! Marcia aurait voulu la voir à vingt-cinq aus de distance, pour constater l'effet des inévitables soucis sur ce front sans nuages..

Voici le cavalier un peu raide, à la mine haute etfière, à l'expression mélancolique, dont l'image est due à Vélasquez... i"t de qui peut bien être cette Madone exquise, sans signature, qui éveille tout à coup chez Marcia un tel sentiment du beau que des larmes de ravissement montent à ses yeux, tandis que ses mains se joignent dans un mouvement d'inconsciente admiration.

Elle est jeune, cette Mère aux blonds cheveux, au visage délicat et candide : c'est bien la Vierge qui, âgée de quinze ans, dit la tradition, reçut le message de l'Ange. L'Enfant divin est posé près d elle, sur un voile blanc dont les plis font courber les brins du gazon. Il dort, et elle, agenouillée, les mains jointes, penchée en avant dans une inexprimable extase, elle adore son Dieu en aimant son Fils. L'expression de l'Enfant est incomparable. Rien de plus faible, de plus abandonné ; il semble qu'un souffle trop vif le ferait mourir; il dort, et cependant, une expression do majesté souveraine anime ce petit visage aux traits immobiles. Si Marcia avait connu cette admirable toile de Raphaël, la Vierge au voile, elle aurait été frappée de la ressemblance des deux enfants, réalisant, l'un et l'autre, cette difficulté vaincue d'une expression puissante donnée à un visage dont les

H6 MAHCIA DE I

yeux Font cIok. VA que] ravissoinc^it sur la fignrc do In Vierge ! Coinim' un rrsiiect ineffable y révêhî radunitinn d'un profond mystère, comme une tendresse ravie y montre la maternité, comme la pureté, la candeiiry font transparaître la Vierge ! Le cadre est à peine de ce monde... La campagne tranquille, aux profonds horizons, le ciel d'azur, le feuillage immobile, tout cela semblerait presque surnaturel sans le portique qui forme le sec<^)nd plan, à gauche, et sans la quenouille enroulée de fin li" que la jeune Mère a laissé glisser sur le gazon...

— Vous aimez ce tableau ? Je ne m'en étonne pas, si vos goûts artistiques sont aussi sûrs que votre instinct musical... Cette toile est attribuée à Raphaël...

Tout d'abord, Marcia a tressailli en entendant la voix froide et claire de son oncle. La porte de la bibliothèque a été ouverte sans bruit, et, de sa place, il voit la jeune fille et ridéal tableau qu'elle contemple.

— Je n'avais jamais vu de belles peintures... Quelle profonde jouissance !

Elle s'est tournée vers lui, une larme d'admiration tremble encore au bord de ses cils.

— Vous ne dessinez pas ?

— Non, mais je le regrette à peine, dit-elle en souriant. 11 me semble que la vie des peintres, des vrais, doit être une longue souffrance, à moins qu'ils n'aient reçu le génie en partage... Oh ! oui, ajoute-t-eUe avec conviction, cette toile doit être de Raphaël !

Une ombre de sourire se joue sur le visage pâle de M. Belde.

— Peut-être auriez-vous eu pour la peinture les

MARCTA DE LAUBLY i\l

mêmes dons que pour la musique. Savez- vous que vous possédez une voix merveilleuse?

Marcia sourit.

— Ils le disent, et j'en suis contente... L'oncle Jean et Lucie passent souvent à m'écouter une heure qui les repose de leurs soucis, à ce qu'ils prétendent.

— Et vous, n'éprouvez-vous pas, en chantant, des jouissances profondes? demanda-t-il avec une expression de curiosité.

— Oui, avec ma voix, il me semble que j'exprime ce que je veux.

Elle dit cela très simplement, et le regard que M. Belde attache sur elle devient plus intéressé encore.

•— Savez vous 1 impression que donne votre chant?

— Non, dit-elle en souriant, et je ne savais même pas que vous m'eussiez écoutée.

— Il donne l'impression, très peu en rapport avec votre personne, d'une puissante énergie, de sentiments profonds, d'une faculté intense de jouir et de souffrir...

Marcia se mit à rire, peut-être pour cacher l'embarras et la surprise qu'elle éprouvait à se voir ainsi analysée.

— Je crois, dit-elle, que je pourrais souffrir beaucoup si je voyais ceux que j'aime malheureux... Quant à l'énergie... on en puise toujours dans son cœur, si c'est nécessaire... Quelle admirable collection de tableaux vous avez ! ajouta-t-elle très vite, pour mettre fin à une conversation qu'elle trouvait trop personnelle.

— Si vous aimez l'art, je vous permettrai de venir un jour ici, et Raymond Nalys vous montrera mes gravures... des gravures des principaux tableaux de tous les musées de l'Europe...

vj IS MAIlCIA DK LAUBLT

Oli ! (juc cola m'intéressera! s*ccria-t elle en joi- J yu.mt les mains.

; 11 sourit prcsnue, cette fois.

— Il parait que beaucoup de choses vous intéressent... Vous avez charmé M. de Saint-Marc en lui pennettant ' conslalcr qu'il est très clair dans ses démonstrations,

us ïraffonl raffolent de vous, et Raymond Nalys assure q;:p l'expression passionnément attentive de votre visage, (juand vous écoutez, vaudrait pour lui l'enthousiasme de tout un auditoire de la salle des Capucines... Marcia rougit, ne sachant pas bien démêler ce qu'il y avait de bienveillant ou de moqueur dans les paroles de son oncle. Peut-être aussi était-elle secrètement flattée des appréciations de M. Nalys.

— Je regrette, dit M. Belde, avec son même essai de sourire, que ma santé m'ait à jamais banni de mon laboratoire; nous aurions vu si la chimie avait quelque attrait pour vous, bien qu'elle ne possède pas. comme d'autres sciences, un intérêt historique, littéraire ou métaphysique.

— On peut faire de la métaphysique à propos de tout, dit gaiement Marcia, surtout lorsqu il s'agit d'une science qui analyse, modifie, altère, améhore ou transforme les diverses substances !

Les hôtes de M. Belde ne l'eussent pas reconnu en ce moment.

— Vous ne manquez pas desprit, ma nièce... Dironsnous que vous viendrez demain voir mes gravures? Parler longtemps me fatigue, mais Nalys est une encyclopédie... Vos impressions m'amuseront, il faudra me les donner sincères... Maintenant, rejoignez les dames

ail salon, et ne dites pas, je vous prie, que vous êtes enti'ée ici, car je n'aiine pas à recevoir des visites que je n'ai point réclamées...

Elle sortit, contente ; \a bienveillance lui semblait un élément si indispensable à sa vie ! A la porte du salon, elle rencontra Juliane, qui l'enveloppa d'un regard sombre et dur.

— Peut-être devrais-je vous prévenir, dit-elle d'une voix dans l'accent de laquelle la douceur luttait avec l'irritation, que vous vous ferez tort auprès de mon oncle si vous entrez aussi librement chez lui... Sa retraite est sacrée pour tous ses hôtes, qui n'y pénètrent que lorsqu'il en a témoigné le désir.

Marcia se redressa légèrement, et ses yeux brillèrent de fierté.

— Je vous remercie de votre conseil, mais il est inutile. C'est mon oncle qui m'a appelée.

Juliane se mordit la lèvre, et détourna la tête.

— Pourquoi me déteste-t-elle ainsi? se demanda Marcia, le cœur serré. Je voudrais être à la fin de ces quinze jours, et retourner là où l'on m'aime, où l'on ne donne pas à mes actions une signification odieuse !

Mais le diner et la soirée furent si agréables qu'elle oublia de regretter le Chêne-Vert.

M. Belde vint à table ; et, bien que silencieux, il ne se montra pas sous un mauvais jour. La conversation fut, comme toujours, intéressante; Marcia eut pour voisin Raymond Nalys, qui déploya en son honneur tout le cliarme de son esprit brillant, ingénieux, légèrement paradoxal.

Luc soufîiil, ce soir-là. un véritablt" supiilicc A la vo

HO MA MCI A DE LATBLT

ril(', il put causer h son tour avec Mnrcia ; mais un instinct très sûr ni disait que la manière d'ôtre de la jouna fille avec lui n'était pas celle qu'il aurait dc^'sirée. Elle était sincèrement contente de le retrouver : elle se montrait vis-à-vis de lui franche, gaie, spirituelle ; elle lui faisait m(*'nie part de certaines pensées, de sentiments pf)iir les(juelsellc était sûre de rencontrer sa compréhension et sa synipalliic ; mais elle le traitait plutôt comme un r.mi, un caiiiaraae ou un Jeune frère. Ce qui soulignait relt' attitude, et ce qui faisait souffrir indiciblenieiit le pauvre Luc, c'était le genre d'attention qu'elle prrlnit à Raymond Nalys. Avec lui, elle laissait voir un m lanizc d'égards, de sympathie, de réserve, de gaieté et (le liinidité, qui composait quelque chose d'absolument spécial. Elle était évidemment moins expansive avec cet lioiinnc de trente ans ; on eût dit même qu'il entrait une nuance de respect dans son attitude. Mais elle é!ait trop naturelle et trop naïve pour ne pas laisser paraître Tiiilérét passionné qu'elle prenait à la facilité de sa parole et au piquant de ses aperçus, et aussi la satisfaction qu'elle éprouvait à se voir, de la part d'un homme très intelligent, très charmant, et possédant une notoriété inconleslable, l'objet d'une attention marquée et vraiment flatteuse.

Elle chanta, et il se tint près du piano. Il resta encore à côté d'elle après qu'elle eut fini, discutant les divers genres de musique.

— Je voudrais, disait-il, que vous fussiez à même de connaître et d'apprécier les modernes...

— Je les connais bien peu, mais ils me semblent manquer d'inspiration.

— Nos organisations modernes, très raffinées et très positives, en ont-elles le même besoin que nos devanciers'? Ce qui caractérise notre époque, c'est Téquilibrc des facultés, cet équilibre qui témoigne de la maturité d'un être ou d'une nation, et qui appelle à la jouissance, aussi bien qu'à l'action, toutes les puissances qui, jadis, étaient capricieusement ou irrégulièrement développées. . . Les peuples jeunes attribuent une influence prépondérante à l'imagination et au sentiment, laissant une part infime à la raison, à la logique, à la mesure. Les arts répondent à l'état des natures qui les cultivent cL dont ils satisfont les besoins... La musique a commenco par être la traduction de sentiments passionnés, d'ini pressions vives, de fantaisies capricieuses ; on ne lui dcunndait point d'être mesurée, ingénieuse, égale et savante. Aujourd'hui, il en est autrement : nous somm.n arrivés à la période de la science, du raffinement, cl nos natures, mieux formées, ne supporteraient pas l(^s lacunes et les inégalités qui nous gâtent les rares beautés disséminées dans les œuvres de nos pores.

Marcia secoua la tète.

— C'est là ce que je ne peux pas admettre, dit-elle. .Ta:nais je ne considércroi la musique comme une science. Qui dit art dit inspiration, expression pathéti(iuo de l'àmc humaine, élan vers l'idéal.

Il sembla intéressé.

Sans doute; mais tout art a ses règles qui, sans

nuire à sa beauté, contit'unent ses écarts, et, en réglant sou expression, accroissent sa puissance.

— N'est-ce pas un art dégénéré que celui qui se perd dans les règles, qui disparaît dans la servilité de la

foriuo, et ne soiit-cc pas aussi des artistes en dôcndence que ceux qui atlaclient à cette forme une telle impor- Uuwv (\n"\h ne peuvent goûter sans elle aucune beauté vraie ayant jailli du cœur, et qui s'en contentent, inèine qii.ind clio n'encadre que le vide, le médiocre, la stérilit(î '?

— Qiio voulez-vous ! c'est le défaut des civilisations très avancées... Nous sommes ainsi en littérature... La ciselure d'une monture nous attire plus f}ue le joyau luimême.

11 continua sur ce ton, ravissant Marcia malgré elle par son éloquence, et, en môme temps, heurtant imperceptiblement en elle quelque sentiment ou quelque impression. Peut être ces dissonances lui eussent-elles été désagréables'ou même pénibles si, en même temps, elles n'eussent développé en elle, par la discussion et le choc des idées, une valeur intellectuelle qu'elle n'avait pas soupçonnée jusque-là, et qui, naturellement, lui causait à constater une réelle satisfaction, en sorte qu'une conversation avec Raymond lui laissait une impression plutôt agréable.

D'ailleurs, comme beaucoup de gens très intelligents, un peu sceptiques et très éclectiques, il n'avait sur rien d'idées profondes. Il devait peut-être une part de son succès comme conférencier à ce quelque chose de fuyant, à cette absence de drapeau en quelque ordre que ce fût, à cette facilité à s'assimiler les idées ambiantes et à suivre le courant régnant. Ce n'était chez lui ni bassesse, ni versalité, ni habileté de métier, mais simplement le manque de principes et d'opinions qui distingue bon nombre de ces êtres très raffinés et amis de l'équiliLre

MARCIA DE LAUBUr 123

dont il avait parlé. Marcia eut à plusieurs reprises la jouissance très délicate de le voir frappé de ses idées à clic, et disposé à s'y ranger sur certains points. Elle était trop jeune et trop inexpérimentée pour découvrir chez lui ce manque de fond. Elle n'avait jamais rencontré jusque-là que dos natures fermes, bien formées, appuyées sur les convictions religieuses comme sur une base de granit. L'éloquence de Raymond et l'espèce de nervosité qui tenait lieu d'émotion à sa nature blasée, déguisaient à ses yeux les différences qu'il offrait avec ces natures-là. Et enfin, il faut le dire, il était, excepté Luc, qu'elle avait accueilli comme un parent, le premier homme jeune, très beau, très spirituel, qui s'occupât d'elle et parût l'admirer. Cette vague et entraînante sympathie qui précède souvent un sentiment plus vif, influençait son jugement, tandis que la valeur très réelle de Raymond la disposait à subir son influence, et, tout en discutant avec lui et en réservant ses sentiments intimes, à le voir à travers un prisme, à lui attribuer môme des qualités qu'il n'avait pas.

Luc repartait ce soir-là. Elle prit congé de lui avec une sincère affection, et exprima son désir de le revoir le dimanche suivant ; mais il s'en alla le cœur triste, découragé, et nourrissant contre le jeune et brillant conférencier à la langue dorée un resseulimont et une jalousie involontaires.

xn

Le lendomain, Juliane sembla changer de tactiqne. Elle alla frapper à la porte de Marcia au moment où celle ci rentrait de la messe, et lui offrit avec entrain une promenade à la petite ville voisine.

— Oh ! de tout mon cœur! dit Marcia, reconnaissante. Sera-ce après le déjeuner V

— Avant... Dans une heure, si vous voulez...

-- C'est que... mon oncle m'a offert de regarder ses gravures, et m'a dit d'être chez lai à dix heures.

Et la pauvre Marcia rougit de contrariété en se trouvant obligée de répondre ainsi, et surtout en voyant l'effort que fit Juliane pour dominer sa mortification.

— Prenez garde qu'il ne vous accapare, dit-elle avec une vivacité jalouse.

Puis, regrettant d'avoir laissé échapper cette parole, elle reprit plus doucement :

— n est bon, meilleur qu'il n'en a l'air ; mais si l'on n'a pas pour lui de l'affection, avec l'habitude de s'occuper des malades ou des vieillards, on peut regretter de

MARCIA T)K LAUBT.V 15."

voir SCS heures prises et ses plaisirè entravés. Alors, nous remettrons notre promenade, dit-elle avec un non vol effort pour sourire.

— Ne voulez-vous pas rester un moment ? Ma chambre est si agréable ! dit timidement Marcia.

— Merci... Voici l'heure à laquelle mon oncle aime à on tendre la lecture des journaux... \

Une heure après, Marcia descendit et se dirigea vers la bibliothèque. Juliane sy trouvait encore, lisant d'une voix claire et expressive, dans laquelle on n'aurait pu surprendre la moindre fatigue. Raymond Nalys, debout près de la fenêtre, semblait s'isoler de la politique, et regardait briller au-dessous de lui les eaux de l'étang, sur lesquelles les demoiselles de Sonneval s'amusaient à diriger un léger bateau.

— Assez, Juliane, dit M. Belde d'un ton péremptoire. J'ai promis à ma nièce que Nalys lui montrerait mes gravures. Envoyez-moi Sylvain, et ne vous croyez pas obligée de rester ; je sais que a^ous ne vous connaissez guère en dessin.

— M"' de Laubly a-t-elle eu l'heureuse chance de rencontrer un professeur de peinture aussi expérimenté .que son professeur de chant *? demanda Juliane avec une

simplicité et un intérêt affectés.

— Elle a le goût de la peinture et du dessin, et vous, ma chère, vous n'y entendez rien, il faut l'avouer.

La pâleur de Juliane s'accentua. Mais elle fit un effort pour rire.

— Je vais vous envoyer Sylvain, dit-elle. A parler vrai, ces vieilles gravures ne me disent pas grand'chose... La lecture des revues m'intéresse davantage...

MAHCIA DE LAUULT

Et, ayant ainsi rappelé adroitement qu'elle savait fc rendre nlilc, elle quilUi la ctiainhre avec la môme appa renée de bonne liurnenr

Presque aussitôt le nègre entra.

— Mes poiU fr'uilles et ce chevalet, dit M. BeM d'un ton bref. Kayinond, ajoula-t-il, il laudra que voi; ayez robligeance de prendre et de replacer vous-mèm (OS gravures : je ne les confie pius à tout le monde.

Et alors commença pour Marcia une des séances h plus intéressantes qu'elle eût encore connues.

Il y avait là, serrées dans quatre énormes portefeuilles, une splcndide collection de gravures, les unes sur acier, les autres à l'eau forte Elles étaient rangées par écoles ; mais Raymond demanda à M. Belde de commencer par les primitifs, de sorte que -Marcia vit passer sous ses yeux quelques-unes des merveilles de l'art ancien allemand, flamand et italien : les Durer, les van Eyck et les Metzys, les Giotto, les Fra Angelico, et tant d'autres artistes merveilleux, de l'époque à laquelle, cependant, on laissait la prééminence au sentiment et à l'imagination.

D'abord un peu étonnée de ces manifestations naïves, toutes nouvelles pour elle, d'un art dont l'inspiration reste à des hauteurs aujourd'hui inaccessibles, elle en sentit bientôt le charme pénétrant, irrésistible, et M. Belde sembla prendre plaisir à voir l'expression d'intense admiration peinte sur son visage.

Raymond, qui partageait cette admiration, lui faisait remarquer la beauté surhumaine des figures, le calme presque surnaturel des paysages.

— Ce qui nous impressionne, disait-il avec enthou-

MARCIA 1>E lÀUBlT 42*7

siasme, est d'autant plus extraordinaire que, comme beauté plastique, cela laisse souvent beaucoup à désirer.

— J'aimerais à savoir, dit M. Belde, comment ma nièce, qui éprouve évidemment ce sentiment, pourrait l'expliquer.

— Vous l'avez dit vous-même, répondit Marcia, levant vers lui ses beaux yeux humides d'émotion : parce que ces peintures éveillent en nous un seniùnent.

— C'est cela, s'écria Raymond, ravi, le sentiment ou l'idée abstraite du beau, moral ou idéal, existant audcssiis des lignes matérielles, et résidant dans l'expression dos figures, dans la transparence qu'elles offrent aux âmes... Et avant de voir ce qui reste là des primitifs, pcniiettez-moi de vous montrer, comme contraste, des Titiens, des Rubens et des...

— Oh ! non, pas maintenant! Laissez-moi garder mon impression ravissante ! Est-ce que vous aimez mieux Riihons ?

— Moi ! J'apprécie ses œuvres, et plusieurs sont hors de pair ; mais ceci est si vraiment beau !

La cloche du déjeuner sonnait.

— Il faut remettre à un autre jour une nouvelle séance, dit M. Belde, satisfait. A propos, Marcia, connaissez-vous depuis longtemps le fils de mon vieux camarade, le colonel d'Espranges?

— Non, j'ai fait sa connaissance, il y trois semaines, choz mon oncle. Il est gai et charmant, et il semble que la loyauté transparaisse dans toute sa personne.

— C'est lui qui m'a rendu curieux de vous voir, dit M. Belde. Allez tous deux, maintenant; je n'irai pas

12S MAnCIA DE LAUm.T

a table ; je veux, pendant quelque temps encore, garder sous mes ycMix celle Vierge de Cimabue, dont vous verrez (juehnicî jour rori:^iual au Louvre...

Uayinoud ouvrit les portes devant Marcia. Juliane, seule, se trouvait dans le salon, attendant le second son de la cloclie.

— Quoi ! mon oncle ne vient pas? Je crains qu'il n'ait été un peu excité et fatigue, di-t-elle, secouant la tête, et parlant avec une affectation de douceur.

— M. Belde n'a jamais été mieux portant, répliqua froidement Raymond.

— Je m'étonne, dit Marcia. quun homme paraissant jl^ aussi positif que mon oncle, et s'étant occupé toute sa

vie de choses si techniques, ressente tant d'entliousiasme devant le genre de peinture dont nous avons vu ce matin des spécimens.

— Ce n'est pas de l'enthousiasme qu'il éprouve, mais plutôt la satisfaction très spéciale du connaisseur... 11 y a là en germe tout ce qui s'est produit de beau depuis des siècles.

— Et vous? demanda Marcia, le regardant avec curiosité, aimez-vous ce genre seulement comme précurseur?

— Oh ! moi, je raffole de l'archaïsme, répomht Raymond en souriant. Je suis sincère dans mon admiration passionnée.

— Et, cependant, v )U5 aimez ce qui est équilibré et complet, dit la jeune fille avec malice, et ces peintures antiques, ces fresques primitives se distinguent par le sentiment, la pensée, et non pas l'harmonie des proportions et de la science.

n ne put s'empêcher de sourire à son tour.

— Vous me battez avec mes propres armes... Le beau, où qu'il soit, nous émeut toujours, après tout, et je puis me passionner pour les mélodies que je qualifierais de... rengaines, si vous n'en faisiez jaillir des accents que leurs auteurs eux-mêmes n'avaient pas soupçonnés. . .

— Mademoiselle est servie, dit la voix solennelle du vieux Daniel, tandis que les convives entraient précipitanunent dans le salon.

xm

Les jours qui s'écoulèrent furent très agréables pour Marcia. Ses rapports avec son oncle étaient quelque peu . gouvernés par le caprice de ce vieillard morose ; mais comme il lui témoignait une bienveillance de plus en plus marquée, son importance grandit aux yeux de ceux des hôtes qui pensaient qu'une jeune pro\'inciale sans fortune et l'héritière d'un riche parent sont deux personnalités distinctes. Il y eut quelques changements dans la petite société des Etangs. Les Havard furent remplacés par un général de cavalerie et sa femme, personne amusante et pleine d'entrain, et, presque chaquei jour, un ou deux nouveaux convives parurent au diner.j Les seules ombres qui demeurassent pour Marcia étaient d'abord une certaine contrainte vis-à-vis de son oncle,] puis l'hostilité voilée et polie, mais irréconciliable, de Juliane. Cette hostilité s'accentuait d'autant plus que, à mesure que croissait la faveur de Marcia auprès de M Belde, celui-ci se montrait plus désagréable vis-à-vis de M''" Vaubley.

MARaiA DE LAUBLT 131

Le jourdcrarrivée du général de Hautmont,M Belde était venu assister au dîner. Bien qu'on fût en septembre, l'air était si doux, qu'il fit rouler son fauteuil à l'entrée de la terrasse. Juliane, qui s'arrogeait la tâche, d'ailleurs discrète, de veiller sur lui, approcha sa chaise, et le général, ayant allumé un cigare, se tint debout près d'elle. Il l'avait connue, deux ans auparavant, dans une ville de province, oii il commandait une brigade et oii M. Vaubley dirigeait une administration.

— J'ai revu l'autre jour un de vos anciens amis, dit-il, après qu'ils eurent échangé quelques nouvelles au sujet de leurs connaissances communes de ce tempslà.

Elle leva les yeux vers lui pour l'interroger

— C'est le capitaine Maublanc, rcprit-il, qui est aujourd'hui au 2^ dragons. Eh ! mademoiselle Juliane, vous le trouviez alors un danseur assez passable, et les bonnes langues de la ville avaient déjà arrangé tout un roman...

Juliane essaya de faire écho à son rire, mais Marcia, qui était près de là, trouva que cela sonnait îq.ux.^

— J'ai peur, pour sa tranquillité, qu'il ne vous ait point oubliée, dit le général, continuant ce qu'il jugeait une plaisanterie. Il m'a demandé ce que vous devenez, et a pris un air tragique quand je lui ai demandé s'il n'était point marié.

— Mon oncle, dit vivement Juhane se penchant vers M. Belde, l'air devient humide... Ne voulez- vous pas rentrer ?

— Je suis encore capable de prendre soin de moimême, ma nièce... Permettez moi de vous dire que vois

MARCIA DE LAUBLT

exagérez, depuis quelque temps, les témoign.i^^. > lii* votre sollicitude... Elle peut être fort méritoire de la part de quehju'un qui a ou croit avoir intér<''t ;i ma mort, mais elle déj)asse les bornes... et le but...

— Oh I mon oncle !

Ce fut toute la protestation de Juliane. Sa mai: posée sur ses genoux, tremblait violemment, mais >> accent garda la même douceur.

Cependant, cette violente et brutale sortie avait caus4» une pénible stupéfaction au général et à Marcia, seuls à portée de l'entendre. Le général, qui était un peu lent, ôta son cigare de sa bouche et commença :

— Belde, moucher, vis-à-vis d'une femme...

Mais M. Belde ne Técoutaitpas. Son regard avait rencontré les yeux de Marcia, et dans ces yeux si clairs, si ; sincères, il lisait une vive indignation et un reproche^ non déguisé, tandis que les joues de la jeune fille couvraient de rougeur pour le compte de celle qui venj d'être si cruellement humiliée.

— Pourquoi me regardez-vous ainsi f lui dit-il tout u coup avec irritation. Ne suis-je pas libre de parler comme je l'entends dans ma propre maison ?

Elle secoua la tète et, le regardant bien en face :

— Non, mon oncle, dit-elle courageusement, vous n'avez pas le droit d'accuser de flatterie ou de bassesse une personne à qui son âge et sa situation ne permettent pas de vous répondre.

Une flamme passa dans les yeux ternes du vieillard.

— Et vous, dit-irl violemment, vous croyez-vous le droit de me donner une leçon ?

— Non, seulement le droit de vous répondre quand

MARCIA DE LAUBLT 133

VOUS mMiîterrogez, et de prendre le parti d'une jeune fille comme moi quand vous la traitez injustement.

Elle avait parlé avec une douceur mêlée de fermeté, hien qu'elle tremblât d'émotion.

Juliane la regarda avec un effroi involontaire, mêlé de ressentiment-

M. Belde ouvrit la bouche pour répliquer ; mais soudain, sa colère parut tomber ; ses yeux reprirent leur expression impénétrable, et, se retournant vers le général, il dit du ton le plus indifférent :

— Ainsi, vous n'êtes pas allé à Aix cette année? Gomment s'en trouveront vos vieux rhumatismes ?

Marcia poussa un soupir de soulagement, et s'éloigna doucement à la recherche de lady Trafford.

— Vous êtes brave, dit près d'elle la voix harmonieuse de Raymond, avec un accent d'admiration. Vous n'eussiez jamais, vous, assumé le rôle obséquieux de M"" Vaubley... Avez-vous vu sa figure, quand cet excelleut général lui a donné des nouvelles de son exfiancé '?

— Oh ! étaient-ils réelleuient fiancés ? dit Marcia d'un air de regret.

— J'ai vu, il y a deux ans, une bague au doigt de M"' Vaubley... Et ce pauvre capitaine luisait retentir de son désespoir les échos d'alentour et d'ailleurs.

— Lui... était-elle très attachée? demanda la jeune nlle avec une sorte de répugnance.

— Oui, aussi sincèrement attachée qu'elle peut l'être ; il n'avait pas sa valeur à elle, mais quelle droiture ! Quand je parle de valeur, je veux parler derintclligcuce. Gomme valeur morale, il la dépasse de cent coudées.. .

134 MAnClA DE LAUBLT

Il y eut un silence, puis Marcia dit naïvement, comme j)cnsant tout haut :

— Je voudrais |)ouvoir aimer Juliane !

Rayjnontl sourit.

— A voir la manière pleine de bravoure dont vous l'avez défendue tout à l'heure, on penserait que vous l'aimez.

— Non, et peut-être est-ce pour cela que je ressens le besoin d'être très juste envers elle.

Il garda à son tour un instant le silence, puis murmura avec émotion :

— Vous ne savez pas, non, vous ne pouvez pas savoir combien il est sain et rafraîchissant de rencontrer une nature comme la vôtre !... Tant de droiture, de générosité!... Et vous, vous seriez si fidèle ! ajouta-t-il plus bas.

tj Elle rougit, et dit très vite :

— Si je suis droite, comment ne serais-je pas fidèle ? Mais voilà lady Trafford qui me fait place sur son banc. . . Quelle aimable vieille femme, n'est-il pas vrai ?

— Oui, un vieux ménage idéal, un arbre toujours vert... Et fidèle, elle aussi, dit-il en souriant.

Elle s'arrêta une minute pour regarder sir Rupert, qui offrait un châle à sa femme avec une politesse affectueuse vraiment touchante.

— Ce doit être bon, reprit-elle d'un air rêveur, de se rappeler ensemble, arrivés à cet âge, l'affection immuable qu'on a eue l'un pour l'autre, et tout ce qu'on a fait ensemble de beau et de bien. . .

— On dit qu'elle a été l'inspiratrice et l'aide de cette noble vie, répliqua Raymond regardant aussi avec

MARCIA DE LAUBLT 135

intérêt le vieil Anglais, penché vers lady Trafford.

— C'est le vrai rôle des femmes, dit Marcia doucement.

Elle s'avança alors vers sa vieille amie, tandis que Raymond, la suivant des yeux, se disait avec une émotion sincère, rare chez lui :

— Elle aussi pourrait être une inspiratrice...

M. Belde ne parut pas en vouloir à Marcia. Il l'appela près de lui pendant la soirée, pour lui faire voir une nouvelle espèce d'orchidée que son jardinier venait de lui apporter.

— Quelles choses ravissantes on dirait sur les orclii dées ! dit Raymond, admirant avec elle la charmante fleur aux teintes d'un mauve pâle, aux pétales élégants, qu'on avait placée dans un cornet de cristal. Elles sont tellement idéales, vivant d'air et de lumière, presque sans emprunter à la terre noire et lourde ses sucs vulgaires !

Marcia secoua la tête.

— Toutes les fleurs sont jolies, dit-elle, mais j'aime surtout celles qui me rappellent des souvenirs... Il y a ici, près de ma fenêtre, des roses blanches teintées de rose qui, en s'épanouissant, prennent des tons ambrés... Je les aime, parce que, sur les murs du Chêne-Vert, les pareilles s'épanouissent... Et encore les mêmes au cimetière, sur la tombe de mes parents, ajouta-t-elle plus bas, comme se parlant à elle-même, et regardant vaguement devant elle.

— Oui, les mêmes, dit M. Belde replaçant d'une main tremblante l'orchidée sur la table qui se trouvait près de

1it6 VARCTA DB LAUBLT

iiii. Voire iiKTo en avait pris d'ici, il y u de8 années, pour î<'s transplanter là-bas...

— Oli ! chère, pauvre maman! murmura Marcia, saisie d'une soudaine émotion, et comme enveloppée tout à coup du souvenir vivant de cette mère perdue, qui avait vécu là où elle se trouvait mainttMiant, et joui comme elle, à l'ombre de cette demeure et devant cet horizon, de la douceur des nuits d'été...

Elle leva presque involontairement les yeu.x vers son oncle, cherchant peut-être en lui quelque sympathie pour cette chère mémoire. Il la regarda, et une émotion dont elle ne l'aurait pas cru ca[)able bouleversa un instant son visage rigide. En ce moment, Ilaymond s'était détourné pour répondre à une question d'Alice de Sonneval ; Juliane les épiait de loin, mais se trouvait arrêtée par M"' de Hautmont, et personne autre ne pouvait les entendre,

— Oui, pauvre Henriette, dit M. Belde d'une voix basse, bien que distincte, que n'est-elle demeurée près de moi pour rendre ma vieillesse moins triste, et me donner la joie de voir se développer sous mes yeux la riche nature de son enfant!... Mais elle a été ingrate, ajouta-t-il avec une profonde amertume, elle a oubUé ce qu'elle me devait pour suivre le dissipateur, l'imprudent, le coupable qui l'avait ruinée, elle et sa mie !

Rien ne peut exprimer la haine profonde, l'énergie farouche de ces dernières paroles, proférées cependant presque bas. Elles étaient tellement inattendues, que Marcia le regarda un instant sans presque comprendre le sens de cette explosion de ressentiment. Mais presque

aussitôt, elle reprit possession d'elle-même, et, cruellement froissée, elle se leva précipitamment.

Germaine commençait à ce moment une sonate, et cliacun se rapprochait du piano.

— Mon oncle, dit elle d'une voix qui lui parut à eileméme tellement changée et tellement ferme qu'il lui sembla entendre des accents étrangers, jamais personne n'insultera devant moi à la mémoire de mon père... Il a pu être iiiqDrudent et malheureux, mais jamais coupable ni dissipateur ! Et ma chère, ma noble mère a accompli le plus strict comme le plus précieux des devoirs, en refusantde quitter celui à qui elle avait été unie jusqu'à la mort... Vous ne serez i»as étonné que je repr.rte demain pour la maiso"

Elle fit quelques pas pour s*éloignor, puis, émue d'un sentiment plus doux, elle se retourna, et vit sur le visage de son oncle une sorte de stupeur désolée.

— Vous avez été bon pour moi, et je dois vous en remercier, ajouta-t-elle d'un ton ému Nous ne nous reverrons sans doute plus... Je ne suis pas assez souple pour demeurer ici... Laissez-moi vous dire, cependant, (jue ma mère n'a jamais été ingrate... Elle m'apprenait à prier pour vous...

Avant qu'il eût eu le temps de lui répondre, elle avait disparu.

D'un geste machinal et nerveux, il posa sa main tremblante sur la table ; il heurta le petit vase de cristal qui contenait l'orchidée, et le vase, roulant à terre, se brisa avec un bruit argentin.

Juliane accourut en même temps que Raymond.

— Quel dommage ! La fleur est froissée et ne se rel^

138 MARCU DR LAUBLT

vora pas, dit-il, prenant avec préo-iution Torchidéc, qu'un fragment du vase avait, à demi écraBée.

— Si fait, un peu d'eau pure la fera revivre... Donnezmoi un autre vase, Juliane...

Il parlait avec un sang-froid qui eût bien étonné un témoin de la scène précédente. Juliane apporta un mince cornet en verre de Venise, et y plaça l'orchidée.

— Voici, dit en souriant M. Nalys, la rose que M"' de Laubly portait à sa ceinture... On dirait que quelqu'un l'a foulée aux pieds...

— Placez-la avec l'orchidée, fit M. Belde d'un ton autoritaire, et posez-les là où la main d'un vieillard maladroit ne pourra les atteindre. Sonnez Sylvain, Juliane.

— Et M"'' de Laubly? Où est-elle donc? demanda Raymond, cherchant des yeux la robe blanche de Marcia.

— Elle était fatiguée, et elle est remontée dans sa chambre, répondit M. Belde de sa voix la plus sèche, tandis que le nègre, qui se tenait toujours à portée de son appel, roulait, sans effort apparent, le fauteuil de son maître.

Une demi-heure plus tard, comme les sons du piano se faisaient encore entendre dans le salon, Marcia entendit frapper à sa porte. Elle avait quitté sa toilette du soir pour s'occuper plus commodément de faire sa malle, et elle venait de revêtir un peignoir de jaconas bleu, et de natter, pour la nuit, ses cheveux longs et épais. Très décidée, calme en apparence, bien que secrètement meurtrie p£ir la lutte qu'elle avait li\Tée, elle s'occupait activement de rassembler ses affaires. Surprise d'en- 9 ndre frapper, s'attendant à voir Guillemette, ou peut-

être Julianc, mais armée d'avance contre toute objection à un départ immiîdiat, elle alla ouvrir, et faillit reculer de surprise en voyant la grosse tête crépue de Sylvain.

— Monsieur demande Mademoiselle, tout de suite, tout de suite.

— Mais, s'ccria-t-elle, à peine revenue de sa surprise, je ne puis paraître ainsi chez mon oncle...

— Lui vieux, et Mademoiselle être jolie,, comme... comme une petite fille, dit le bon vieux nègre en grimaçant un sourire. Il ne dormira pas si elle ne vient pas vite, vite...

Marcia soupira. Elle était lasse, et craignait d'avoir à discuter un départ auquel c]le était décidée, à débattre une question de chaperon, etc. Mais elle ne pouvait refuser; s'étant assurée que la musique continuait toujours, et qu'il n'y avait pas de chance pour qu'on pût là rencontrer dans son peignoir du matin, elle suivit le nègre dans un corridor situé de l'autre côté de la maison, où elle n'avait pas pénétré jusque-là, et descendit avec lui un escalier qui la ramena au rez-de-chausée. La porte de M. Bclde était restée entr'ouverte. Sa chambre était très vaste, et triste à cette heure, faiblement éclairée comme elle l'était, avec des tentures d'un vert foncé qui paraissait noir, des meubles de vieil acajou et, ; ur tout ornement, un portrait de femme qui se trouv t dans l'ombre.

Le vieillard était assis dans un fauteuil à dussiiT droit; un couvre-pied en soie rouge était jeté sur t^cs genoux. Que ce fut l'effet des tentures ]irf\'^(|ii(^ fn-'-îu ••-; on le ri'flot brillant de la soie ponceau. il sembla à Marcia d'une pâleur livide.

MAnClA DE LAUBLT

— Lai8<;e-nous, Sylvain... Venez ici. mon enfant, Je ne vous retiendrai ims l<)nglom[)S... Vous ôtes sous mon toit, vous ôtes une femme, el j*ai manqué à ce qu'un hôte et un gentilhomme se doit à lul-mr-me en voua juirlant comme je l'ai fait...

Il y avait quoique chose de si pénible à entendre dans CCS excuses prononcées par un vieillard, et aussi dans Taccont frémissant de cet orgUL'il humilié, que le cœur généioux de Marcia no pu' en supporter davantige. KUe sagcnonilla précipilammont près de lui, et saisit la main diaphane qui tremblait sur le couvre-pied de soie.

— Mon oncle ! oh ! mon oncle, c'est trop ! Pas un mot de plus, je vous en supplie ! J'ai tout oublie. . Vous ne m'en voulez pas, à moi non plus, si j'ai été trop vivo dans mes paroles î

Il fit à diuix rc[)rises un effort inutile pour parler, tant ses lèvres étaient tremblantes. Enfin, il réussit 5 dominer son émotion.

— Il n'est plus question de départ, Marcia ?

— Non, non, dit-elle en souriant à travers ses larmes, et s'inclinant pour poser ses lèvres sur la faible main qui s'agitait encore.

— Alors, reposez en paix sous ce toit, où je suis heureux de vous voir... Sylvain !

Le nègre parut.

— Lève cette lampe... La chambre est si sombre qu'on voit à peine à se diriger... A demain, Marcia .. Je vous attends à dix heures... Je veux vous montrer des gravures do Raphaël : la Transfiguration, le Saint Georges, la Vierge à la Chaise, un portrait de jeune homme, et d'autres que vous connaissez de nom...

MAHCTA DE LAUBLY 143

Elle se retourna pour lui adresser un dernier sourire, et, à ce moment, aperçut dans la pleine lumière de la lampe, que Sylvain tenait élevée, le portrait dont le pâle coloris ressortait sur les sombres tentures. C'était celui d'une très jeune femme, frêle et pensive, en robe de bal blanche, avec une écharpe de dentelle noire et un bouquet de roses. Elle avait des cheveux d'un blond de lin, disposés en longues boucles, et il sembla à Marcia que le regard triste de ces yeux bleu pâle la suivait avec une sorte de supplication. Elle s'était arrêtée involontairement, et M. Belde s'aperçut de l'espèce de fascination qu'elle ressentait.

— Ma femme, dit-il brièvement.

— Il me semble que je l'aurais aimée, dit doucement la jeune fille.

Elle vit qu'il était tout à coup plongé dans une profonde rêverie et qu'il ne la regardait plus. Mais, comme elle atteignait sans bruit la porte, il leva la tête.

— Vous avez l'air d'une enfant avec ces longues nattes rejetées en arrière, dit-il soudain d'un ton de bonne humeur. Qui soupçonnerait ce qui se cache d'énergie dans cette tête blonde 1.. Dormez en paix, répéta-t-il.

Et, après un dernier sourire, elle regagna sa chambre sous la conduite de Sylvain, à travers les méandres de cette vieille maison.

Elle rejeta vivement dans les tiroirs les objets qu'elle en avait ôtés, et s'accouda à la fenêtre, contente de voir la masse des charmilles et les arbres à tête ronde se profiler sur le ciel clair, semé d'élodes, tandis qu'au loin, un rayon de lune frissonnait sur les eaux calmes et noires de l'étang.

!4i MAHCIA DP T-\f'BIT

Une sensation joyeuse h t.'inparait délie... Ponrqnol «''lait clic heureuse ainsi? Était-ce la satisfaction d'avoir df'fondu son père, réniolion d'avoir vu ce vieillard orgueilleux reconnaître ses torts, la perspective ravissante de connaître demain des chefs-d'œuvre dont une voix éloquente lui détaillerait les beautés?...

Un peu plus tard, elle entendit, dans le jardin, la voix de Raymond Nalys.

— Qu'aurait-il dit si j'étais partie si vite ? se demandât-elle.

Les voix se perdirent sous les arbres, et elle ferma la fenêtre, en murmurant le refrain d'une ancienne ballade.

Rien ne vient plus troubler Tharmonie aux Étangs. Juliane elle-même a peut être reçu des instructions secrètes et quelque admonestation sévère, car elle a cessé ses attaques plus ou moins directes et ses allusions désagréables, et Marcia, disposée à voir les choses sous leur jour le plus favorable, se plaît à croire qu'elle a été touchée de se voir défendue contre l'injustice de M. Belde.

Celui-ci a déclaré péremptoirement à sa nièce qu'il désirait voir se prolonger son séjour jusqu'à la fin du mois. L'ouverture de la chasse amène de nouveaux hôtes pour remplacer les Havard, les Sonneval et deux ou trois autres. Mais sir Rupert et sa femme restent, Raymond Nalys s'arrange pour partager son temps entre Paris et les Étangs, et le colonel d'Espranges s'est Einnoncé avec sa sœur pour le dimanche suivant.

Certes, Marcia n'est pas une ingrate ; bien des fois, dans la journée, elle se reporte par la pensée au Chêne- Vert. Elle écrit de longues lettres à Lucie, et même aux

MARCIA DE LAt'BLT

enfants, et elle est pressée de les revoir... Mais ce qnf» c'est que les contradictions qui passent dans l'esprit d»' jeunes filles!... Elle ne voudrait pas non plus abréf.'< i son séjour aux Étangs...

Quelquefois, elle se demande le secret du charme qui l'y attache, qui lui fait aimer ces grandes chambres à hautes fenêtres, ce jardin à l'ancienne mode, ces char milles en labyrinthe avec leurs froides et souriante statues, ces buis et ces ifs taillés, ces lignes intenninabl< de reines-marguerites et de dalhias; puis ces bois on 1 vraie nature reprend ses droits et où le feuillage cro avec une vigueur désordonnée, cet étang aux capriciou e découpures, avec ses minuscules forêts de ros^ aux cl ses nappes vertes et blanches de nénufars... Et celte vie à la fois très libre et très raffinée, où elle sent son espr. prendre chaque jour de nouveaux développements, où sa valeur intellectuelle s'accroît, non seulement au conlact des êtres supérieurs qui Tentourent, mais encore dans !a révélation des objets d'art qu'il lui est donné d'admirer chaque jour...

Ce sera triste de les quitter... Un léger remords arrête ici ses pensées; elle s'en veut un peu de ne pas aimer Bon oncle. Elle est certes reconnaissante de l'amabililô légèrement capricieuse qu'il lui témoigne, mais la glace n'est pas rompue entre eux, et lorsque Marcia croit qu'elle va l'aimer, il se montre si égoïste, si bourru, si méchant envers l'un ou l'autre de ses souffre-douleurs, que son cœur se retire et proteste.

Ce n'est pas non plus Juliane qu'elle regrettera. Aucun^ lieu d'amitié n'a pu se nouer entre elles. Marcia sent ins-' tinctivement que M''' Vaubley la déteste ; elle n'éprouve

elle, qu'un peu de mépris et beaucoup de pitié envers cette fille de vingt- deux ans, qui s'est condamnée, pour l'amour de l'argent, à la plus pénible des servitudes, et qui, dans un espoir problématique, après tout, a rejeté le cœur loyal et fidèle de l'homme à qui elle avait promis de l'épouser.

Mais il y a les Trafford... Ce serait triste de leur dire adieu si, tentés par ses descriptions et celles de Luc d'Espranges, ces grands voyageurs ne se proposaient de passer une saison dans le voisinage de Dinan, où un de leurs parents a loué un château...

Puis, Luc vient dîner tous les cinq ou six jours... C'est étonnant comme Marcia aime à le voir; il semble que la vieille maison prenne un nouveau charme quand elle le sait là, quand elle peut causer du Chene-Yert, de la Hretaguc, et de beaucoup d'autres sujets encore, avec la très agréable et très douce certitude de trouver une sympathie absolue, de faire toujours résonner une note juste, — tout à fait ce qu'elle a besoin d'entendre pour être satisfaite... Oh! elle le regrettera certainement, quoique, ces dernières fois, il ait été un peu souibrc et préoccupé... Elle lui a même demandé ce qui le tourmentait, et il a parlé vaguement d'ennuis de service... Pauvro Luc ! se peut-il qu'on emporte des soucis quelconques sous ces ombrages, le long de ces charmilles, sur cette terrasse tranquille d'où l'on découvre les prairies, les bois et les eaux couleur d'ardoise de Tétang?

Et... poarijuoi ne s'avoucrait-elle pas que Raymond Xalys lui laissi.'ia un viikî? N'a t il pas été le principal initiateur do son esprit '; Xc lui a t il pas révélé des formes du beau qu'elle ne connaissait pasV

i^^ «ARCIA DE LAinr.T

Elle ressent à propos de lai quelque chose de très siD« gnlicr. . . Tantôt une potito souffrance aiguë qu'elle ue veut pas admettre, tantôt l'impression confusément joyeuse qu'il est entre dans sa vie, et qu'elle le retrouvera. Quand elle tombe malgré elle, sans s'en douter, dans unedec<?s n'veries comme les vertes charmille? en ont probablement abrité beaucoup, depuis des années, ce beau visage ink-1ligcnt lui apparaît parmi tous les objets qu'tUe évoque et dans tous les lieux où erre sa pensée. Elle se surprend lui montrant le vieux verger du Chéne-Vert, lui uîiant l'histoire des portraits de famille ; elle le voit assis i; la fontaine aux Fées... La silhouette déchiquetée de la Garaye s'offre à son esprit... C'est étrange : cette fois, il n'y est pas, c'est Luc qui regarde, les yeux brillants et humides, les pierres écroulées...

Mais elle secoue ce qu'elle prend pour une obsession.. Elle éprouve une socrolc irrilatioii de se perdre ainsi en songeries vagues et creuses, el elle s'emfiare d'un livre bien sérieux, bien instructif, qui occupe sa pensée en lui offrant un objet positif et absorbant.

Le samedi soir arrive. C'est le lendemain qu'a lieu la fameuse ouverture. Le général de Hautmont, qui est un enragé, raconte d'interminables histoires de chasse à deux ou trois officiers que le respect et la discipline obligent à l'écouter sans broncher, sauf à faire des réserves sur la hâblerie inconsciente de leur supérieur.

Quand Marcia descend pour dîner, elle trouve dans le salon de nouvelles figures, la plupart masculines, et Luc s'élance vers elle, suivi plus lentement d'un 1 omme âgé, grand, secei; mince, avec les cheveux blancs Ci brosse et des moustaches très rudes sur une figure

brunie, trahissant dans toute sa manière d'être sa qualité de militaire.

— Mon père... Père, M"° Marcia de Laubly...

Le visage de Luc rayonne. Quelles qu'aient été ses impressions des voyages précédents, ses soucis semblent dissipés.

— Presque une nièce î dit le colonel, serrant vigoureusement la petite main que Marcia lui tend en souriant. Je ne peux me faire à l'idée qu'une nièce de Lucie ne soit pas ma parente... Mais c'est tout pareil. . Avez-vous de bonnes nouvelles du Chêne-Vert ?

— Excellentes, colonel, dit gaiement Marcia, aussitôt prise de sympathie pour ce vieillard plein d'entrain, dont les petits yeux brillants, abrités sous d'énormes sourcils hérissés, la regardent avec une attention très profonde, mêlée de beaucoup de bienveillance.

— Et comment vous arrangez-vous avec mon terrible vieil ami V Ne vous a-t-il pas envoyé trop de ces coups de boutoir dont il est prodigue ?

— Je ne les aurais pas supportés patiemment, répondelle avec un sourire tranquille. Une fois, j'ai failli repartir, mais tout s'est arrangé, et je suis reconuaissante des plaisirs qu'il me procure... Il y a ici une société très ai^réable, très intelligente, et, quand je serai retournée à ma solitude du Ghone-Vert, j aurai de l'aliment pour mes souvenirs et mes méditations...

— Le Chêne -Vert a laissa à mon fils des impressions enlhousiastes. Il y a été reçu avec une affection sur laqnpîle il ne tarit pas.

— C'est moi qui Tai accueilli la première, mais j'ai

1 iH MARCIA DE LAUBLY

été tout (l'abord, je le crois, peu hospitalière, dit Mtticia gaiement.

Le colonel éclata de rire.

— Ah ! oui ! Il nous a conté que vous vous étiez montrée défiante. Geîa a fait triompher discrètement ma sœur, qui vit très r.itirée d'ordinaire, et qui, peu au

ourant de réquipcnient de nos touristes modernes, les trouve moins corrects que dans sa jeunesse ..

— Le cosLume de M. d'Espran/^es était cependant fort élé^'ant, répliqua Marcia en riant, et je ne sais où j^avais la tète... Mais ne m'a-t-on pas dit que mademoisello votre sœur vous avait accompagné?

-- Oui, elle a fait un extra ; ce voyage est tout à fait lin événement dans sa vie... Voulez-vous que je vous 'i^ présente à elle 1

— De tout mon cœur...

Le colonel lui offrit le bras avec une galanterie un peu surannée, et se dirigea avec elle vers l'aulre extrémité du salon. Dans un coin éloigné des fenêtres et abrité par un paravent, Marcia aperçut, enveloppée d'un cliàle épais, une figure qui retraçait avec une ressemblance frappante celle de son coinpagnr.n. C'était le mènie teint brun, les mêmes traits aquilins, maigres et accentués, les mêmes sourcils blancs et hérissés. Ses cheveux, naturellement, n'étaient pas taillés en brosse ; ils étaient divisés en deux bandeaux d'une blancheur d^î neige, puis réunis eu un lourd chignon, tourr^ésaus art. Enfin, pour compléter la ressemblance, \iv.e OiUorc de... eh bien ! oui, une ombre de moustache rude ombru-eait la lèvre de M'"' Sidonie.

Ce qui la distinguait du colonel, outre sa robe de soie

JTAnCÎA !)E LAUBLT I4f)

noire, ornée au cou d'une brocV'e ancienne en améthystes, c'était la mobilité inquiète de sa plîyïioromie, et l'expression d'étrange timi./itb de ses yeux, bons et intelligents. Quiconque s'approrhait d'elle lu; imposait vraiment un supplice, et cette timidité, qui était visible pour tous, contrastait d'une manière comique avec la lèvre ombragée d'un appendice si m.asculin.

— Voici Marcia de Laubly, dit son frère... Le sort en est jeté, ajouta-t-il gaiement, je ne puis vous traiter en étrangère, et je supprime le « mademcisePe ».

— Et j'en suis très contente ! répondit la jeune fille, reportant ses yeux brillants du colonel à la vieille demoiselle.

La figure de celle-ci s'éclaircit- Elle avait peur de toutes les nouvelles connaissances ; mais cette gracieuse petite personne en mousseline blanche, qui s'asseyait près d'elle avec un respect plein de sympathie, n'avait rien d'effrayant. Le colonel s'éloigna.

— Je suis très contente de faire votre connaissance, dit M"*d'Espranges avec un reste de timidité.

Marcia retint un mouvement de surprise : sa voix, basse et masculine, rappelait aussi à s'y méprendre celle de son frère.

— Et moi, j'ai entendu souvent déjà M. d'Espranges parler avec une tendre préférence de sa tante Sidonie, répondit la jeune fille.

— J'ai élevé Luc... Il a perdu sa mère en naissant

— Je sais, dit Marcia, inclinant la tête, nous avons cela de commun : moi non plus, je n'ai pas de mère ; mais, comiiie lui, j'ai trouvé des affections qui m'ont empêchée de sentir le vide de sa perte.

MAIICIA DK LAUDLT

La mai II de M"" Sidonic alla chercher celle de Marcha dans un (Aun de sympathie. l'ar une hizarrerie de la n;iture, ou i)ar im trait de race, cctio grande femme à Tair masculin et à la tournure disgracieuse a\ait une main d'enfant, petite et fine, et Marcia regarda avec un peu d'élonnemcjit l'étroit gant noir qui l'enserrait.

— Je crains qu'il n'y ait beaucoup de monde ici, ma chère, dit tout à cou;) M''* d'Espranges avec une 'ainiliarite qui eût semblé siugHlièrement flatteuse à Marcia, si elle avait .<iU combien sa compagne était difficile à aopiivoiser. J^^ no vais jamais dans le monde... J'ai cédé .'i«i\ inslancfs ue Luc, mais, sauf à vous paraître faible d'esprit, j'avoue que tout m'inquiète et me fait peur... Estce que ma chambre est très loin de la vôtre ?

— Jo serais contente si M"° Vaubley vous avait placvje près de moi, dit Marcia gracieusement.

— Et puis... Vous ne croiriez pas, à voir ma grande taille ei ma rude figure, que j'ai une mauvaise santé... Je n'osevai pas demander ce qui, pour moi, est devenu presque iutiifiponsable...

— Quoi doue? Je puis vous le faire donner...

— Oh ! simplement une honh. d'eau chaude, et aussi une tasse de tilleul avani que je m'endorme...

— C'est très facile... Pour ne pas l'oublier, je v^.is tout de suite faire à la femme de charge vos petites recommandations...

Le visage de M"' d'Espranges redevint inquiet.

— Mais... ne reviendrez- vous i>as près de moi? Voici que les dames arrivent, et je ne conuais personne...

-— Soyez tranquille, je reviens...

Elle se glissa hors du salon, et alla parler à Guillo-

MARCIA DE LAUBLT 151

mette. Un instant après, elle revint, en eîfet souriante

— Votre chambre louche la mienne, et si cela vou\. fait plaisir, j'ouvrirai la porte de communication... N'ayez pas peur de nos hôtes... Vous connaissez M^-Vaubley*?

— Naturellement, je l'ai vue en arrivant, et, bien qu'elle soit très jeune, j'ai honte de vous dire qu'elle m'a ridiculement impressionnée.

— Lady Trafford, qui est, avec nous, la seule femme présente, ne vous intimidera pas... Laissez-moi vous présenter à elle...

Le petit gant noir tremblait violemment ens'appuyant sur le bras de Marcia. Mais l'aimable Anglaise sut mettre la vieille fille à Taise si promptement, qu'au moment de se rendre à table, Marcia crut pouvoir lui révéler la célébrité qui s'attachait au mari et à la femme.

Une fois ses premières impressions dominées, M"" d'Espranges devenait très agréable. C'était la conscience de sa singulière figure qui la rendait timide, et lui faisait appréhender les nouvelles connaissances et l'effet qu'elle pouvait produire. Bien qu'elle vécût dans la retraite et qu'elle eût concentré des facultés d'ailleurs distinguées dans une vie entièrement consacrée à sa famille et aux bonnes œuvres, elle pouvait suivre n'importe quelle conversation, et y apporter son contingent d'idées élevées et originales. Elle finit par intéresser Raymond Nalys, placé non loin d'elle. Il rassemblait en ce moment les éléments d'une conférence sur l'ensemble des œuvres de bienfaisance à Paris et l'influence du contact des riches avec les pauvres, et, une fois mise à son aise, M"' Sidonie discuta avec lui d'une manière fort autorisée^

155 MAUCIA PB L\' "LT

— Si M. NHÎys s'était trouvé avec nous à la Garaye, dit Luc, s'adressaiit à Marcia, il aurait certainement pu glisser dans sa conférence l'histoire que vous m'avez racontée.

Elle tressaillit imperceptiblement en se rappelant ce caprice de son imagination, qui associait plus volontiers Luc lui-même que Raymond aux souvenirs de la Garaye.

— Une histoire ! s'écria Raymond. Oh ! combien je serais hcurcu.x si quelque choe^e de vous pouvait en effet se glisser dans ce que je prépare ! Voulez-vous me la raconter ?

Luc fronça les sourcils, et Marcia secoua la tête.

— Pour qu'elle produise toute l'étendue de son impression, il faut, je crois, qu'elle soit dite dans son cadre.

— Oui, s'écria Luc, au pied de cette tour à demi effondrée, de ces délicats débris de la Renaissance, dans le silence et la paix des ruines, avec ratmo?[>hère du passé, et le ciel Lieu au-dessus de ce tranquille paysage...

— Mais, si favorable que soit un cadre, ce qu'il contient a sa valeur intrinsèque, je suppose... Si vous essayiez l'effet de votre histoire, mademoiselle Marcia ?

Depuis quelques jours, il lui donnait ainsi son nom, comme à une vieille connaissance, et elle ne protestait pas ; même ce nom lui semblait presque agréable, prononcé par cette voix harmonieuse.

— Oh ! vraiment, vous serez déçu, dit-elle, éprouvant nne sorte de répugnance irraisonnée à lui dire l'histoire contée à Luc avec tant d'enthousiasme. Le comte de la

MARCIA DE LAUBLT 153

Garaye et sa femme, qui avaient d'abord fait de ce joli cliàtcaii un lieu de plaisirs et le rendez-vous de chasses brillantes, furent pris tous deux d'une commune passion : la cliaiité, et transformèrent en hospice et en lieu de refuge leur demeure et leur domaine, soignant les malados de leurs mains, et ne voulant plus connaître du monde que les pauvres et les souffrants...

— C'est héroïque, dit M"" d'Espranges.

Raymond avait gardé un silence involontaire, évidemment déçu dans son attente, et trouvant que l'histoire ne valait pas la peine d'être contée.

— C'est très beau, dit-il enfin, mais je ne sais trop sous quel jour on pourrait présenter anjoHrd'lnii un dévouenicntdc ce genre. Nos modernes, très [)iali(jues, se demanderaient pourquoi ce couple charitable ne se Ijorna pas à confier à des sœurs le soin de son hospice, et ne continua pas, tout en visitant de temps à autre les malados, à jouir des plaisirs légitimes de la vie, et à faire rorncincnL de leur monde.

Marcia ne répondit pas. Elle sentit comme un désappointement, avec la certitude que toute discussion serait inniilc, et ne ranuVierait jamais lîaymond au même point (le vue (prelle.

— Il n'est lias à craindre que de tels faits deviennent assez fi'é([uents pour piivcr la société de ses (ii-nenienls naturels, dit Luc avec une légère ironie. iM«Mne |H)nr c;ni\' (pii i^.e su senlent [)X6 ap[)eié3 à [)rarK|i!er lant d'hi'iMÏsine. il est l.'on, cependant, d'avoir à conienipli.T dl'^ !y[)Os subliinos de dévoueinent... Les gr^insles cI.c.-l'S, njriîK' vues (le loin, nous inipnlsionnent vi îio;i> élèviMit...

— Ce qui me semble éliangc, dit ilnymoii!. iépélr.iil^

MAULIA nt LAL'IiLY

sans s'en douter, bien que dans un autre esprit, la râflexion faite jadis par Luc, c'est que le mari et la fcnimo se soient trouvés d'accord pour exécuter ce dessein extraordinaire... Chez l'un d'eux, c'eût été déjà une assez sin;^ulière exception.

Marcia sentit de vives couleurs iuuiiiui a ï^l-s juues. Quelque chose d'inexpliqué l'.enîpécha de répéter pour Hayniond la réponse qu'elle avait faite à Luc. Ce fut celui ci qui répliqua :

— Il me fut dit, jadis, que les mômes pensées et les mêmes sentiments viennent souvent d'eux-mêmes aux cœurs qui s'aiment ; dès lors, ne doit-on pas admirer cvelte émulation, cette ardeur pour le bien, qui est l'idéal des unions ici-bas?

— Oh ! j'admets et je salue l'influence qui s'exerce entre doux êtres vraiment unis, dit Raymond. Seulement, il y a d'autres formes à donner au bien, et celle dont nous parlons me seinble trop extraordinaire pour être goûtée à une époque pratique.

— Et cependant, M"" de Laubly connaît des imitateui's du comte et de la comtesse de la Garaye.

— C'est très beau, et l'on doit s'incliner même sans comprendre.

Marcia baissa les yeux : elle ressentait une nouvelle et plus complète impression de désappointement. Qu'on ne pût imiter de tels exemples, à la bonne heure ! Tout le monde n'est pas fait pour les mêmes œuvres ; mais ne pas les comprendre, cela lui semblait si singulier ! Et cependant, Raymond paraissait avoir des intuitions de toutes les choses élevées... il eût admis la fondation d'un hôpital, un don d'argent ; ce qui le dépassait.

MARCIA DE LAUBLT 155

c'était le don de soi-même, ce dévouement personnel et passionné, sans mesure... La mesure ! Ah ! c'est vrai, il l'avait dit un jour, une génération dont les aspirations sont bornées et les sentiments médiocres, se prend comme type du beau et du bien... Elle n'admet pas ce qui est plus haut qu'elle...

Elle releva les yeux. Quelle belle et noble figure! Quelle intelligence peinte sur ce front ? Quelle expression dans ce regard ! Pourquoi n'avait-il pas l'élan de Luc d'Espranges, cette faculté de vibrer aux grandes choses, cet enthousiasme, enfin, qui semblait n'avoir jamais échauffé son sang ou mouillé ses yeux?... Il était plus âgé, plus expérimenté, peut-être... Mais le colonel avait, à son âge, gardé autant de jeunesse et de flamme que son fils... Une affaire d'éducation, de milieu, sans doute? Mais alors, une influence élevée, tendre, puis santé, ne pourrait-elle le grandir et le faire vibrer ? Il possédait le don de la parole, le trésor de l'éloquence... Quelle tâche pouvait être la sienne si...

Marcia s'arracha brusquement à ses pensées, et fit h M"" Sidonie une réponse qui surprit un peu l'excellente fille, car cela n'avait aucun rapport avec la questioû » relie venait de formuler

Oiinlrc ou cinq jours apr^s le court voyage du colonel et de sa sœur aux Etangs, Marcia reçut de M"' de l.aiibly une lettre plus longue que n'en écrit d'ordinaire une iiicre de famille très occupée.

« Marcia chérie, je voulais attendre que tu fusses de « retour pour causer longuement avec toi, — longue- « ment et intimement. Il va des choses si difficilesà dire « par écrit, et qui se glissent si doucement quand on « parle, et quand un sourire, une expression suppléent « à ce que les mots ont de trop brutal ! Mais on nous « demande quelque chose à quoi il faut répondre, et il € me semble qu'auparavant nous devons réfléchir, parce « que ce quelque chose peut avoir des conséquences «bien sérieuses!... Si tu savais ce que j'entrevois, «?( chérie!... Je me recueille un instant, cherchant à r< m'imaginer que tu es là, assise sur mon tabouret, t tournant vers moi ta chère figure sur laquelle je lis

>f\RCTA DE LAUBLY 457

« tout ce que je vei/x, — cherchant surtout à croire que « je suis ta mère, e^ croyant tout à fait que je t'aime « comme l'un de nv*s enfants...

« Comme tu ea jeune, chérie, pour qu'on te fasse" « brusquement entrevoir la vie très douce, mais très sé- « rieuse, qui peul être ton lot près d'un être aimé « comme... j'aime iean ! J'aurais voulu, d'abord pour « moi, pour nous t»us, te conserver près de nous ence core quelques années... Je l'aurais môme souhaité « pour toi, car il est bon que les devoirs de la vie soient « précédés et comme préparés par des devoirs plus fa- « ciles, par une période d'heureuse insouciance dont les « joies, moins vives peut-être que celles qui attendent « quelques-unes d'entre nous, mais aussi moins mé- « lang(''es de soucis et de larmes, nous soient plus tard « un trésor de souvenirs.

<(, Mais je crois qu'il faut te parler de ce qui ariive... « Peut-être t'en doutes-tu un peu... »

A cet endroit de la lettre, Marcia s'arrêta. Elle avait dévoré les premières lignes avec un battonjcnt de cœur violent. Un mélange extraordinaire de joie et de frayeur semblait l'envelopper comme dans un tourbillon et lui causer un étourdisscment.

Elle était assise dans un petit coin retire, au bord de rétanj. Une des nombreuses charniill'js, restes d'un siècle (li^^paru, descendait jusque-là. et une slalue voilée, un peu dans le genre de VAgrippiîie i\\i Louvre, mais en marbre blanc, se reflétait dans l'eau (pii ven.ait baigni'r le sable de l'allée. Marcia aimait à regarder cette statue ; les plis légers du voile laissaient voir le contour

il)H MARCIA DE LAUBLT

de ses traits, non pénétrer son expression, et elle offrait tout l'inUirét d'une énigme. En ce moment encore, la jeune fille leva sur sa figure de marbre un regard involontaire.

a... Sans doute tu es préparée à ce que j'ai à te dire. a Ta nous parles trop souvent de lui pour n'avoir pas « deviné... Il y a des difficultés d'argent... Tu possèdes € si peu de chose, chérie î à peine quarante mille francs...

« Le savais -tu?...

« Mais évidemment tout peut s'aplanir, puisque son « père et sa tante, ravis de t'avoir vus, nous demandent .« de te laisser faire chez eux, à Versailles, un séjour de « quelques semaines, et font des allusions plus que <L claires à ce qui pourrait résulter de ce séjour et de « rapports plus fréquents entre toi et Luc...»

Une seconde fois, Marcia tressaillit. Ses yeux demeurèrent un instant sur ce nom, grands ouverts, fixes, puis elle laisser tomber le papier sur ses genoux, sans pouvoir achever sa lecture.

— Ce n'est pas lui... Ce n'est pas lui!

Elle se répétait machinalement cette phrase, envahie par un sentiment de déception intense; puis, tout à coup, sa pensée se détacha d'elle-même :

— Luc ! pauvre Luc !

Tout s'éclairait maintenant: elle voyait surgir mille incidents auxquels elle n'avait pas prêté d attention, et mille paroles dont elle n'avait pas compris le sens. Des larmes de regret, de chagrin, de pitié, montèrent ? ses yeux. Quoi ! uc. ac sétait ^^as anèié i cette iicnne affec-

MARCIA DE tAUBLT 159

tion de camarade, d'ami, qu'elle lui avait donnée sans songer qu'elle pût inspirer un autre sentiment ! Etait-il possible qu'elle fût condamnée à le faire souffrir?

Et à cette pensée, elle éclata en sanglots nerveux.

Car elle ne pouvait l'épouser. Avant, c'eût été possible... Pourquoi avait-elle rencontré un être plus brillant, qui avait exercé sur sa vie une influence si réelle? Pourquoi ne pouvait-elle dire oui ? Et pourquoi, en même temps, souffrait-elle si intensément à l'idée du chagrin qu'elle allait causer?

Elle attacha un regard vague et distrait, encore mouillé de larmes, sur la statue voilée qui s'inclinait vers l'étang. Et l'idée lui vint soudain, presque douloureuse, qu'elle ne connaissait presque rien de Raymond, si ce n'est ce contour vague d'homme du monde, ou môme ce contour d'esprit et cette forme de sentiments qui ne révèlent pas l'homme iiilimc. Luc, lui... Oh! elle avait pénétré jusqu'au fond de son cœur. Elle aurait pu dire ce qu'il pensait presque sur toutes choses, et quand elle faisait appel à quelqu'un de ses sentiments, elle savait d'avance le son de la note qui lui répondrait e* s'harmoniserait avec ses propres idées... L'autre, c'était encore le mystère. Mêlas î tout mystère a un attrait souvent dangereux... Mais il ne serait venu à l'idée de personne que le sculpteur qui avait ciselé la statue de la femme voilée n'eiltpas prétendu cacher une belle et pure physionomie. Qui aurait ose soupçonner une laideur ou une imperfection sous le voile V Tout ce que Marcia ne faisait que deviner chez Raymond, elle le supposait noble, Idéal, et si elle avait un doute sur la solidité ou l'éléyation de quelques-uns de ses principes, elle se livrait à la

\C)0 M An CIA DK LAUBLT

la plus attrayante, à la i)lu8 dangereuse des rliimfTos: l'espoir, la certitude de lui faire du bien. ^^

Oui, dans sa généreuse imprudence, cette enfant de dix-Iiuitans, si inexpérimentée, se croyait sûre de guidrr, de réformer, s'il le fallait, l intelligence et le cœur d'un homme de trente ans, le plus raffiné des délicats, le plus sceptique des blasés... Elle avait eu parfois des doutes sur la profondeur de ses sentiments religieux ; mais ce dont elle ne doutait pas, c'était de l'amener à partager les siens propres. Et dans un ordre d'idées différent, elle se croyait capable d'éveiller en lui l'enthousiasme, la générosité qui devaient être en quelque sorte entravés parce quelque chose de médiocre et d'étroit qui avait été son atmosphère morale. Tout cela, elle le ressentait confusément : elle subissait trop elle-même son influence pour consentir à s'avouer ouvertement qu'il y avait en lui des éléments imparfaits ou incomplets. Elle n'aurait pas voulu reconnaître non plus que, si elle avaitbeaucoup à apprendre de lui sous certains rapports, elle lui était supérieure au point de vue moral. Mais elle avait raison en un [point : elle l'avait plus d'une fois ému, ou ramené à une appréciation d'idées qui n'était pas d'abord la sienne ; et plus il lui semblait intelligent, distingué, hors de pair, plus elle jouissait de l'empire qu'elle prenait ou croyait prendre sur lui.

Elle s'arracha à toutes ces rêveries. Jusqu'alors, elle n'avait eu, au sujet de Raymond, que des pensées confuses, ayant trait à un avenir vague et éloigné. Maintenant qu'une autre demande en mariage était imminente (oh ! pauvre, pauvre Luc !) elle voyait se rapprocher les événements, et rien ne l'aurait moins éton née

MARCIA DE LAUBLT 16i

que d'entendre son oncle lui dire ce jour-là môme : — Raymond Nalys demande votre main.

Il fallait achever la lecture de cette lettre. Marcia s'^ résigna avec l'impression douloureuse qu'on peut ressentir au moment de subir une opération. Fallait- il vraiment voir se dérouler des espérances d'avance condamnées, et entendre plaider une cause perdue ?

Il semblait que chaque mot enfonçât profondément une épine dans son cœur, tandis qu'elle continuait sa lecture.

« Ils me parlent en termes voilés, et cependant si « clairs, de l'affection qu'on a pour ses enfants, de ce (( qu'on rêve, de ce qu'on sacrifie, de ce qu'on réalise « pour leur bonheur 1 Ma cousine Sidonie insinue, avec . « une délicatesse et un tact infinis, qu'à son âge, elle «n'a plus ni besoin? ni désirs, sauf le besoin et le désir « de voir les autres heureux... Rien de [plus délicat que « la manière dont elle fait tout comprendre sans rien « préciser, de peur de t'engager trop tôt... Ce n'est « qu'une visite que tu vas faire à d'excellents parents. « Si la sympathie que tu parais éprouver pour Luc s'ac- « centue, et si tu crois être heureuse avec lui, il deman- « dera ta main ; si... c'est le contraire, il n'y aura rien « eu de décisif ; on t'épargnera même le chagrin de dire c non !

« Mais nous croyons, nous, ma chérie, que, dans l'état € des choses, tu te trouveras presque engnij^'c en ac- « ceptant d'aller près d'eux ; c'est pourquoi, après avoir « beaucoup causé avec Jean, je viens te dire de réfléchir,

i63 MARCÎA DE LAUBLT

« de l'interroger, et de n'aller les trouver que bï tu ciols « possible cj: qu'ils désirent.

c( Il noiK spinbl^î que ta répons/? ne serap;is donteose. « SaiiA pnil-rire que tu le sentes, il y a dans les IcUrcs « un lo/i d'a.'fcclion quand lu prirlcs de ce cher Luc. « Vous ne Kerirz pas riches, malgré les sacrifices que « pourr.\itmt faire mes cousins, niais il est si raisonnable, « et tes t^oûts, à toi, sont si simples! D'ailleurs, je te « sais au-dessus des besoins de luxe vulgaires. Je crois « que tu trouverais dans ce mariage les plus purs des « bonheurs dici-bas, et les plus sûrs aussi, car ils s'ap- « puicraient sur des idées et des qualilés rares. Tout ce

■^i • Q^® ^o^^s savons de Luc est la perfection même...

iij « Ma chère petite fille, je pleure à l'idée de te perdre,

« et je remercie Dieu, cependant, de mettre à ta portée « des joies auxquelles il puisse sourire...

« Nous aurons donc de belles noces au Chêne-Vert... « J'aime les vieilles traditions... Les pauvres y seront « conviés ; nous ferons de douces fêtes qui m'aideront à « oublier le moment redouté de la séparation. Mais « vous nous reviendrez deux, et vous trouverez dans « notre vieux ménage des échos à votre jeune bocbeur. »

— Est-ce que, toutes les fois qu'on refuse un mariage, on souffre ainsi de faire souffrir?

C'est la question qui revient sans cesse à l'esprit de Marcia, pendant que, pleine d'angoisse, elle cherche malgré elle à se représenter ce que pensera et sentira le pauvre Luc. Et le bon colonel "? Et cette chère vieille fille au visage rébarbatif et au cœur tendre, qui lui a montré tant de confiance et d'affection ?

MARGIA DE LA.UBLT 163

Elle essaie de secouer celte souffrance importune... Raymond, lui. n'a pas de famille; elle serait tout pour lui. Mais elle no s'en réjouirait pas : elle aurait voulu aimer Lnc rien que pour être gâtée par ces deux êtrcfî excellents qui l'ont chérie à preiiiière vue, et dont el^c se figure rinl«''riour juste tel qu'elle le rêve, si elle doit avoir une autre maison que le Chene-Vert...

Gomment leur dire? Elle s'aperçoit, avec un sentiment de soulagement indicible, que l'heure du courrier est passée pour ce jour-là, et qu'elle ne peut répondre à Lucie. Alors, elle prend la résoluliDn de chasser jusqu'à demain ce tourment, de jouir de cette belle journée, et de la soirée qui ramènera les hôtes de la chasse.

Elle commence une promenade dans les jardins, mais l'idée fixe revient, cette fois, sous la forme d'un remords.

Gomment a-t-elle pu... comment peut-elle n'être plus libre? Gomment, sans même s'oi douter, a-t-elle laissé s'engager ses affections ? Car enfin, cette lettre lui a ouvert brusquement les yeux, et elle ressent une impression dans laquelle l'effroi et la tristesse dominent, en se trouvant en face de la réalité. Quoi ! elle a donné son cœur!... Et si elle se trompait? Si Raymond, tout en s'iutéressant à elle, tout en recherchant sa société et en sympathisant avec ses idées, l'aimait moins que ne le faisait Luc ?

A cette pensée, une honte insupportable s'empare d'elle, et, dans sa détresse, elle tourne son cœur vers Celui qui ill en nous et qui dirige toutes choses. Si elle a été imprudente, elle demande son pardon... Si luimême a inclmé ses jeunes affections vers Raymond, elle

lOi MAHCIA Br LAI'RLT

8iJi>[)Iie qii il lui soil duiiiic a uicvcr son ûtne et de l'aider à faire du bien. Kilo ajoute une dernière prièrrtr*;s fervente :

— Consolez Luc, et donnez-lui une compagne selon votre cœur !

Sa promenade sans but l'avait menée près de la maison de garde. C'était un petit cliûict gracieusement l . pissé de vigne vierge, tout empourprée à ce moment < l'année. Marcia entendit, sortant de la maison, dont I porte était ouverte, une voix monotone et chevrotant* qui murmurait les syllabes douces et caressantes d'une chanson créole, accompagnée par le rire perlé d'un enfant. Elle jeta un regard vers la porte, et un spectacle tout à fait pittoresque s'offrit à elle. La concierge était sortie un instant, laissant son petit garçon, un béi. d'un an à peine, assis sur le plancher bien lavé, et recouvert, à la mode du nord, d'une couche de sable fin. Sylvain lui tenait compagnie. Accroupi près de l'enfant, dont il tenait les menottes potelées dans ses grosses mains noires, il se balançait sur le rythme monotone de sa chanson. Sa tête grise toute crépue, ses yeux dont la sombre prunelle sagitait dans un blanc laiteux, son gilet écarlate formaient un contraste amusant avec le bébé très blanc et très blond, vêtu de cotonnade claire," et portant au cou comme ornement exotique, présent du bon nègre, un collier à deux rangs de petites graines rouges et noires.

Sylvain se retourna au bruit léger des pas de Marcia, et montra dans un large sourire ses dents encore blanches.

— Gomme vous l'avez fait beau, Sylvain î dit la jeune

BiARClA DE LAUBLY 165

fille, s'efforçant de sourire, et montrant le collier. Elle éprouvait de la sympathie pour ce brave homme, qui supportait avec le dévouement et la patience de certains de sa race les caprices et les brusqueries de son vieux maître, caprices qu'il jugeait compensés par quelques témoignages d'attachement. Deux ou trois fois, elle avait causé avec lui de son pays, et la veille encore, ayant vu des bananes sur la table, elle avait obtenu de Juliane qu'on lui en envoyât.

— Les graines de mon pays de la Guadeloupe sont jolies et brillantes, et ses fruits sont bons, même après un long voyage... Mam'zelle a été bien bonne, hier soir, car Daniel m'a dit qui avait pensé au pauvre Sylvain... L'autre n'aurait pas eu ce cœur-là... Mais, ajouLa-t il vivement, si Mam'zelle aime les graines, j'enfilerai un joli chapelet pour elle... Et elle dira peut-être un Ave pour le pauvre noir qui ne reverra plus son pays...

— Je serai très contente d'avoir un chapelet de vos graines, Sylvain, dit-elle doucement, et je vous remercie beaucoup.

Elle se baissa pour donner au bébé un baiser sur ss joue rebondie, puis continua sa promenade, suivie par le chant mélancolique que Sylvain avait repris aussitôt.

... Comme les heures sont lentes! Enfin, voici la cloche du dîner. Marcia oubliera peut-èlre, dans l'animalion qui va régner autour d'elle, et dans l'entretien plein de charme sur lequel elle compte sans se l'avouer, que demain il lui faudra écrire à Lucie, dire qu'elle n'aime pas Luc comme il l'avait espéré, et qu'elle ne peut encourager l'espérance du .:()lonel d'Espranges et de sa soBui" en allant chez eux... Ajoutera-t-elle autre chose ?

100 MARCrA DE LAlTBtT

' Non, fiiillft fois non ! Si die s csl méprise, personne ne

, saura qu'elle a donné sans retour la meilleure >ymj)alliio

(Je son cœur... 11 lui en coûte de cacher un secret ù Lucie, et quel secret! Il lui semble qu'elle la tromp'*elle se hait et se méprise elle-même, et c'est dans dispositions qu'elle descend, habillée de mousseline de rubans de velours vert sombre, avec le désir, m non i'cspoir de se distraire et de s'amuser...

Elle s'arrête à la fenêtre du palier. La concierge dirige vers la maison, une enveloppe bleue à la maio. Probablement un des convives s'excuse au dernier moment...

Elle entre dans le salon, où lady Tra'ford qui malgré sa vie aventureuse, est très féminine, essaie ui dessin de crochet.

— Il y a quelque chose de défectueux dans ce mod' ou dans l'explication, dit-elle, accueillant Marciaavec v.w sourire Vous êtes très adroite, tirez-moi d'embarra>

Au moment où Marcia, ayant pris de ses mains le crochet d'écaillé, s'abs:oibe dans les uiy:?tères de l'exi cation placée devant \ù.ùy Trafford, la porte du cabiuet de M. Belde s'ouvre, et Sylvain s'avance de son pas lourd et silencieux.

— Monsieur demande Mam'zelle.

Marcia se lève.

— J'essaierai après dîner, dit-elle, s'excusant en posant l'ouvrage.

Son oncle l'a demandée souvent ces temps derniers, tanlùt pour la prier de chercher dans S3 bibliothèque un livre que ue trouve pas Sylvain, tantôt pour écrire unf note ou un billet .

MARCIA DF, LAUBLY J6T

Elle entre, et voit entre ses mains un télégramme qu'il froisse machinalement.

Elle ne s'émeut pas. On ne peut nier qu'il existe des pressentiments ; mais très souvent aussi on en coufctate l'absence absolue, et c'est au milieu de la tranquillité, de l'insouciance, même de la joie la plus grande, que certains coups nous frappent à l'improviste.

M. Belde la regarde, puis détourne les yeux. Gela ne lui ressemble pas, mais elle ne remarque rien.

- Marcia, dit-il d'une voix oii elle ne trouve encore aucune altéraiion, quoiqu'il y en ait une légère, connaissez-vous à Morgères le nom de Rouville ?

— Je le coimais très bien, c'est notre docteur, répondelle avec un peu de surprise.

Et alors, même alors, elle ne soupçonne rien j...

— Ne vous inquiétez pas...

Elle a bondi en avant.

— Votre oncle est souffrant, et sa femme aimerait à vous voir...

— Oh ! mon Dieu !...

Elle porte ses deux maiiis à ses tempes avec un geste d'effroi, et les mots qu'elle veut proférer restent dans sa gorge.

— Calmez-vous, de grâce... On vous demande; mais de quelle utihté pourrez-vous être si vous ne savez vous maîtriser '?

Ces paroles semblent sèches ; il y a cependant dans l'accent de INI. Bcldc une nuance de compassion bien rare chez lui, et, en tout cas, elles ont la vertu de rendre tout à coup Marcia maîtresse d'elle-même. Ses

ite

iC)H «AfiCU DE LAUBCV

mains retoiiihent, elle respire longuement, et elle 8< rit qu'elle peut parler.

— C'est le docteur qui me demaDde? Que dit-il î Voulez-vous me donner la dépêche 1

Comme sa voix est changée ! Eile-mêrae ne la reconnaît plus.

M. Belde serre le télégramme entte ses doi::ts.

— Vous en savez assez... Vou^ partirez demain, si vous le désirez.

— Demain matin ! Oh ! non, ce soir... Je puis partit si je ne m'occupe pas de ma malle.. Mon oncle, il faut que je voie cette dépêche! Je u-i supporterais pn l'anxiété de la route sans rien savoir... Si vous ne me la donnez pas, je croirai qu'il est mort î

Elle parle presque à voix basse, et cependant il y a dans sa voix quelque chose de si tragique que les nerfs de M. Belde en sont ébranlés. Il tend la main à regret, et elle s'empare du télégramme.

n contient ces mots :

« Laubly apoplexie. Prière renvoyer immédiatemenl M"° Marcia.

« Docteur Rouvillb. »

Est-ce un rêve affreux*? Mais c'est invraisemblable, une apoplexie ! Un homme de son âge î Marcia le revoit brusquement devant elle, si jeune encore, avec ses yeux brillants, sa démarche alerte, ses mouvements souples...

Elle regarde sou oncle, pour voir quelque chose de vivant, et dans le vagu?. espoT qu'il va l'éveiller de quelque sommeil étrange, lui ûi'O que rien n'est vrai.

-T- Si réellement vous prenez le train de neuf beures,

il faut VOUS hâter. . . Je vais envoyer Guillemette à la station. S'il y a dans le wagon des dames une personne allant jusqu'à Rennes, elle pourra la prier de se charger de vous ; sinon, elle ira elle-même.

Tout à l'heure, il avait semblé à Marcia qu'une mer d'amertume l'avait submergée, et qu'au travers rien ne pouvait plus l'atteindre ; elle s'étonna d'être si étrangement sensible à la bonté que lui témoignait son oncle. Même une larme vint à ses yeux, qui étaient restés secs depuis l'affreuse nouvelle.

— Je n'aurai pas peur du tout... Mais merci d'être si bon ! Que Dieu vous bénisse ! Je suis fâchée de vous quitter...

Maintenant, ses dents s'entrechoquent, elle a peine à parler distinctement, et cependant, elle essaye d'articuler chaque mot pour montrer qu'elle est maîtresse d'elle-même.

— Attendez... Je suis votre proche parent...

Il a la main siu un tiroir ouvert auprès de lui. Elle le devine et arrête a main.

— Non, non. e vous en prie ! Vous avez envoyé ce qu'il faut... J". ime mieux garder le souvenir tout pur, désintéressé, tt... oh ! bien heureux de mon séjour ici... i^on. je vous en prie !

Il Mo à regret sa main du tiroir.

— VuUl reviendrez, Marcia ? Je vous reverrai *?

— Oui, oh ! j fc.'père que oui !... Ce n'est pas toujours mortel une apoplexie, n'eot-ce pas ? Il est encore si jeune !

Elle le regarde avec angoisse, joignant inconsciemment la main, et avec un tel désir d'entendre un mot d'espoir, qu'il se sent ému.

iO

i70 MAIi*.-A .,., LAUI5LY

— Il peut revenir à la vie, oui !; inJez-mol... j'ai siirvocu à l'atljuiuc qui m'a frippu... Cest une vie mii*-mhlc, il est vrai... Mais/wi l.i verrait adoucie... I! a <!c3 affeclions. . .

Jamais M. Heldc ne fait allusion au mal qui l'a frappe, et Marcia le sait. Il y a quelque chose de si peu semblable à lui dans ses paroles et ses manières, q.rcllc t«Je à une impulsion soudaine et pose avec ferveur ses lèvres sur ce front paie.

— Merci, ot que Dieu vous garde! dit-elle, redisant pour la seconde fois le nom sacré que ces murs n'entendent guère souvent.

Une demi-heure après, elle avait pris congé de Julianc et de lady Trafford, et montait en voiture avec Guillc mette. Raymond se tint un instant à la portière, profondément sympathique, mais elle souffrait trop pour pouvoir, pour vouloir goûter même un léger adoucissement.

Comme la voiture allait franchir la grille près de laquelle elle s'était arrêtée quelques heures plus tôt pour jouer avec l'enfant du garde, des pas précipités retentirent par derrière, et une voix essoufflée se fit entendre :

— Arrêtez ! rien qu'un instant !

Sylvain, hors d'haleine, parut à la portière. Il tenait à la main un chapelet de graines grises, mélangées çà et là d'autres graines écarlates.

— C'est pour Mara'z.^Ue... N'oubliez pas... un Ai- s pour le pauvre noir... C'est de mou pays... Des larme^j de Job !...

A la lueur que projetaient les lanternes du coupé,

Marcia regarda les petites graines allongées, d'un gris pale.

Ainsi, comme souvenir de sa visite aux Etangs, elle emportait un chapelet dont les grains s'appelaient det larmes.

lu

n y avait dans le train une dame ûgée qui promit à Guillemette de prendre Marcia sous sa protection. D'ailleurs, ce rôle ne fut pas difficile à remplir : la pauvre fille s'enfonça dans son coin, abaissa sur son visage un pan de sa mantille, et resta si trinquille que sa compagne la crut endormie.

Non, elle ne dormait pas. Le cœur dévoré d'une affreuse angoisse, elle voyait fuir dans la nuit les masses sombres des arbres, les villages silencieux, les gares bruyantes. Elle ne pouvait pas pleurer, et, d'ailleurs, elle ne l'aurait pas voulu. Il ne fallait pas l'émouvoir, lui, le pauvre malade...

De temps en temps, un frisson la secouait, quand elle se figurait l'oncle Jean, si actif, si robuste, couché sur son lit, impuissant, immobile, inconscient peut-être. Ne le reverrait-elle plus jamais tel qu'elle l'avait laissé '? Sa vie se tradnerait-elle, faible et souffrante, comme celle de l'infirme qu'elle venait de quitter ? Du moins, comme

MARCIA DE LAUBLT 473

l'avait dit M. Belde, il avait de tendres affections pour prendre soin de lui et se réjouir de le conserver à n'importe quel prix. On arriverait, à forcé de tendresse, à lui faire trouver la vie douce...

Il est cinq heures du matin. Le ciel se teinte de nuances roses. Une lumière plus vive enveloppe le paysage ; la rosée blanchit le gazon, et, encore une fois, le train s'arrête.

Elle balbutie un remerciement à sa compagne et descend, toute glacée. La voiture l'attend, la vieille Victoria, remplie de couvertures ; elle la voit à travers les vitres, tandis que l'employé, presque endormi, reçoit les billets... Le docteur Rouville est là, sa figure rouge à demi cachée dans son col relevé

— Docteur!...

Elle éprouve un désir intolérable d'entendre dire qu'il y a du mieux, si intolérable qu'elle ne peut supporter l'idée d'une autre réponse, et que sa voix s'arnMe tout à coup.

— J'avais calculé que vous pouviez prendre ce train... Montez vite, mon enfant...

— Mais... luil..

Le docteur feint de ne pas l'entendre. Même alors, la pire des solutions n'apparaît pas à la jeune fille.

— II. . . il est plus mal ?

j Le vieux médecin arrange la couverture sur elle, et

i fait signe au cocher.

! — Oui, plus mal.

I II semble à Marcia que son cœur va cesser de battre...

II 0 jeunesse ! on parle do Ins joie> ! Quel ;riUrc Age a plus Il que toi la puissance iulcnse de souïl;iir /. . Tu oublies

474 MARCIA DE LAUBLT

vite, c'est vrai... sans cela, tu succomberais sous tes propres tressaillomonts...

On dirait qu'elle s'enfonce dans quelque abîme toujours plus sombre, et que, maintenant, rien ne i>ouna plus l'étonner. Cependant, elle ne pense pas encore qur tout peut ôtre fini. Elle se sent envahie par une sorte de calme désespéré, et s'étonne elle-même de parler tranquillement.

— Vous n'espérez plus ?

Est-ce sa voix qui a dit posément, distinctement, ces paroles cruelles ?

— Non, mon enfant, je n'espère plusw.

Elle courbe un instant la tête, comm? sous un fardeau de plus en plus lourd, puis tous deux gardent le silence.

Le soleil se lève, et le ciel, tout autour, est comme strié de traits de lumière, jusqu'au moment où une nappe d'or se répand sur les nuées, absorbant tout dans sa splendeur. C'est une glorieuse journée qui s'annonce, une de ces journées d'automne, qui dépassent en beautôj les magnificences de l'été. Dans les arbres, encore touffus^ des touches d'or et de pourpre relèvent la sombre teini verte du feuillage. Ça et là, le trèfle incarnat perce le rudes tiges du chaume demeuré dans les champs ; lei prairies sont revêtues d'un nouveau manteau vei tendre ; la rivière, claire et froide, coule rapide entre les saules, et tout cela s'irradie, de moment en moment, de clartés toujours plus resplendissantes.

Se peut-il qu'avec une douleur si vive, on puisse être sensible aux beautés de ce radieux matin ? Mais presque aussitôt, Marcia songe que lui ne les verra plus, et un trait acéré s'enfonce dans son cœur.

Elle tourne vers son compagnon son visage presque hagard.

— lia encore... de la connaissance ?

— Non...

Gomme il répond brièvement ! C'est* qu'il est affligé, lui aussi, lui, pauvre médecin impuissant qui n'a pu guérir son ami.

— Dites-moi comment tout s'est passé.

— C'était hier, à midi. 11 a reçu une mauvaise nouvelle par le courrier, pendant son déjeuner. Il a eu une congestion cérébrale, et n'a pas repris connaissance.

— Et cette nouvelle!.. Oh! qu'est-ce qui a pu le briser ainsi ? Un deuill.. Docteur, un des enfants f

Et elle saisit son bras avec un surcroît de terreur.

— Non, pas un deuil, une perte d'argent considérable.

La main de Marcia retombe, et elle essaie de surmonter sa stupeur. Lui, l'oncle Jean, si courageux, si énergique, succomber à uns poie d'argent !...

Le docteur lit ses pensées sj]' son iront.

— Vous ne savez pas, dit -il, ce qu'est la sollicitude d'un père pour ses enfants, et la douleur de les voir appauvris ! . . .

Et il se tait brusquement.

Voici l'avenue... Les feuilles des hêtres ont commencé à tomber, il y a un léger tapis d'or fauve sur le sol sillonné d'ornières.

— Arrêtez ! dit le vieillard, touchant répauîe du cocher. Descendez avec moi, mon enfant, et marchons un peu ..

— Oh ! non, chaque seconde m'est une torture, laissezmoi arriver vite !

17n MAnCIA DE LAUBLT

— Il faut que je vous parle...

OIi ! se peut-il que la jeunesse soit si rebelle à croire au inalliour !...

— Non, hâtons-nous, vous pouvez encore, peut-être, soulager ses dernières heures...

Le docteur prend sa main.

— Il n'a plus besoin do moi, dit- il d'une voix émue. Marcia, mon enfant, soyez coura;^eus:.', c'est sur vous quo je compte, si jeune que vous soyez... La pauvre veuve est brisée...

Elle frissonne affreusement... Cette fois, elle a touché le fond de l'abîme... Elle cède à un moment de stupeur, mais elle revient à elle en entendant le docteur parler de nouveau :

— De grâce, soyez forte, tout va reposer sur vous! Et elle se relève... Est-ce elle ou une autre Marcia

qui a un cœur engourdi, insensible, qui sait son oncle, son ami mort, qui ne trouve pas une larme, et qui n'est plus mue que par une pensée presque machinale:

— Forte... il faut que je sois forte, tout va reposer sur moi...

Le vieux docteur la regarde avec inquiétude. Mais elle lève la tête ; il voit ses yeux sans Ir.rmcs, ses 1 . . o ^ qui se serrent dans un effort de volonté, et, si dou -ur^ux que soit ce spectacle, il se sent rassuré, car il touche de nouveau le bras du cocher:

— A la maison, vite, maintenant.

Sa maison ! Elle apparent dans la gloire et le charme de sa parure d'automne, avec un pan de vigne vierge rouge comme du feu enveloppant le pignon, et toute brodée, sur la façade, d'une seconde floraison de gly-

cine. Marcia éprouve je ne sais quelle surprise de ce que rien n'est changé. Le grand noyer incline ses branches chargées de fruits sur le puits près duquel une servante tire de l'eau avec un bruit de poulie grinçante ; la meule de foin dépasse toujours le mur, et la fraîche brise du matin lui dérobe des brins dorés ; les vaches mugissent dans leur étable, étonnées qu'on ne les mène pas encore à la pâture. Et tout ce mouvement, cette gaieté, cette vie répandue partout, cette beauté animée do son riant domaine, il ne les verra plus...

Le cœur de Marcia bat à coups précipités. Elle passe sous le porche, et une rose s'effeuille en frôlant son épaule... Dans le large corridor, voici sa canne favorite, qu'il a sculptée un soir d'hiver en forme de tête de buU... Son chapeau de paille est suspendu à la patère... Tout semble l'attendre ; il a passé là hier, et il ne passera plus qu'une fois ce seuil... une fois, pour jamais...

Elle va monter; le docteur l'arrête et lui montre silencieusement la porte du salon. Alors, elle s'appuie un [ instant, défaillante, avant d'affronter ce spectacle fu- ! nèbre...

Deux fois seulement elle s'est trouvée au couvent en

présence de la mort. Elle a vu, entourée de lis et de

roses blanches, une petite élève vêtue de son costume

de première communion, — semblant dormir, souriante,

pareille aune fleur coupée et fraîche encore... L'autre

fois, c'était une vieille religieuse, calme et solennelle,

avec une figure d'ivoire jauni, se reposant d'une vie pleine

1 d'œuvres, et portant sur ses traits figés dans une paix

!: surhumaine comme le reflet des joies entrevues à la der-

I nière heure. Marcia avait :essenti une émotion plutôt

178 MAnCIA DE LAI'HLT

douce ; aucun lien parliculièrement tencirc, d'ailleurs, lie se brisait on elle, ni pour la vieille religieuse, ni pour !'( nfant. Mais niainlenanl !...

Le docteur pousse la porte. Les volels sont à demi clos, et deux cierges tremblent dans l'obscurité prc-sque complète. Leur lumière jaune et vacillante éclaire le visage de celui qu'elle a tant aimé.

Les battements de son cœur se calment. L'espèce de terreur qu'elle se haïssait de ressentir se dissipe .«oudain. Il est à peine pâli, si tranquille, si beau... Seui;'ii;cnt, quelque chose de majestueux qu'elle n'avait jamais vu sur son visage souriant cause à Marcla une impression étrange, et lui inspire un respect soudain pour cette dépouille d'une âme immortelle.

Elle s'avance, et le bruit léger de ses pas éveille tout à coup un sanglot dans l'ombre ; elle n'avait vu personne de ceux qui priaient près du lit. Mais Lucie se dresse devant elle... Elle n'a pas encore revêtu la triste livrée de son veuvage... Tout a été si horriblement soudain! D'ailleurs, depuis la veille, on n'a pu l'arracher de cette place, et elle porte encore le peignoir de laine ponceau qu'elle gardait toujours pour déjeuner, dans la liberté de leur simple vie de campagne.

Cette couleur éclatante, tranchant sur la pâleur spectrale de son visage, est singulièrement tragique... Elle laisse échapper un gémissement et court à Marcia les bras ouverts, — oh ! pas pour la recevoir sur sa poitrine et la soutenir, mais dans un élan d'abandon et d'effroi, pour se jeter à son cou, et poser sa tête sur l'épaule de la jeune fille, comme si elle lui demandait de la protéger.

Et Marcia sentit à ce moment même, nettement, clairement, que les rôles étaient intervertis, et que ccU^i Infor tmiée avait perdu toute sa force en perdant celui qui était son appui.

Elle embrassa longuement Lucie, puis prit son bras cî: marcha vers le lit.

Ses yeux demeurèrent longtemps attachés sur cetLo belle et calme figure ; alors, tenant toujours la main do Lucie, qui s'était inclinée jusqu'à poser sur la couverture sa chevelure en désordre, et qui était secouée do sanglots convulsifs, elle ferma les yeux, et essaya do penser à cet autre monde où ceux qui s'aiment peuven!; se retrouver un jour.

Il lui sembla qu'elle se rapprochait vraiment de Vu: e immortelle qui avait ro)upu ses liens, et que cette àiii'i lui traçait encore son devoir. Elle lui parla, bien que ses lèvres demeurassent closes, sûre d'être entendue et écoutée. Elle la pria de lui obtenir la force, et aussi la lumière, pour distinguer le sentier qu'elle voyait con^ fusément s'ouvrir devant elle. Enfin, se relevant, elle baisa religieusement ce front d'ivoire, réprimant le tressaillement que lui causait le froid glacial contre ses lèvres, et elle entraîna Lucie dans la pièce voisine.

— Non, Marcia, je veux rester...

— Nous reviendrons tout à l'heure... Chérie, moi non plus, je ne voudrais pas perdre ces tristes et précieuses htiures... Il faut que tu me dises tout...

Elles s'assirent dans cette salle à manger qui avaifi retenti des conversations animées, des rires joyeux, ci; Lucie frissonna en regardant autour d'elle.

— C'est ici qu'il est...

180 mahcia de laublY

Le mot terrible ne [)ut passer ses lèvres.

— Oh ! Marcia, demande à Dieu que je meure aossi ! Je suis sans force, vois-tu, il était tout pour moi, ma tendresse, mon bonlieur, mon courage, ma vertu !

— D le sera encore... Oh ! Lucie, il t'aidera à vivre, à être tout pour ses chéris qu'il a laissés!

— Oui, oui, les enfants!

Elle pleura encore, mais plus doucement.

— Quand ils seront éveillés, j'aurai i)lus de courage... René comprend si bien, et Bébé même n'a pas peur, et baise sa pauvre main froide !

Tout à coup, elle tressaillit.

— Marcia, tu ne sais pas tout... Les enfants... que deviendront-ils V C'est une catastrophe, c'est une ruine subite qui a causé l'horrible malheur. . .

— Mais tout n'est pas perdu V

— Je crains que si... Ma dot... Et puis autre chose encore... Pauvre ami ! Oh ! il ne faut pas que personne le blâme! il croyait bien faire...

— Le blâmer ! répéta vivement Marcia, oh ! non snns doute ! J'ai ma petite fortune, chérie, et nous vivrons encore tous ici, tu verras !

— Nous ne pourrons rester ici...

— Je ne te quitterai pas, Lucie, nous serons deux pour le pleurer, l'aimer encore, parler de lui et élever! les enfants...

— Tu ferais cela!... Oh! oui, oui Marcia, reste, sans^ toi, que ferais-je !

Elle avait de nouveau appuyé sa tète sur l'épaule de la jeune fille. Tout à coup, elle se redressa et passa la

MARCÎA DE tAUBLt 181

main sur son front, comme pour rappeler une idée à demi évanouie.

— Que dis-je, Marcia! Il me semble que tout s'est effondré, et que des siècles se sont écoulés depuis hier... Mais la vie existe encore pour d'autres... Tu auras ta part de bonheur, toi, etLuc viendra bientôt t'emmener...

Marcia posa doucement et longuement ses lèvres sur le front de la jeune femme.

— Si j'avais eu le temps de te répondre, dit- elle, tu saurais que je ne puis aimer le pauvre Luc comme il m'aime... Non, Lucie, je ne serai passa femme...

— OJi ! je ne puis consentir, je ne veux pas que tu te sacrifies !

— Je ne me sacrifie pas en refusant d'épouser Luc, dit Marcia lentement.

Elle disait vrai en cela, mais elle se reprochait de sentir sou cœur déchiré, mémo en dehors de l'autre affreuse blessure, en disant qu'elle ne se marierait pas, et en sacrifiant l'autre amour, celui que Lucie ne soupçonnait pus, et qui devait rester le seerct de sa jeune vie.

xvn

Pendant les heures qui suivirent, Marcia véciii dan^ une sorte tl'étourdisriemeTit doslowFeïTN. lent renosait sur elle, comme l'avait dit le docteur, tous venaient à elle, et Lucie étant retombée dans la prosLrafeioad©nt soi» arrivée Tavait sortie un moment, elle dnt preadte toutes les décisions et s'occuper de tous les détails»

Chose singulière, au milieu de cette espèce de tourbillon funèbre, elle sentait se développer en elle une lucidité parfaite. Elle songea à tout. Elle envoya des télégrammes aux proches pavcnts, elle s'occupa du deuil de Lucie et des enfants, elle régla les funérailles, et commanda même le repas que les usages et les nécessités Ce la campagne obligeaient Lucie à offrir aux personnes venues pour les obsèques.

Il est superflu de dire que tout cela était nouveau pour elle, et que chacun des ordres qu'elle donnait pour des objets si douloureux froissait son cœur et lui causait une insupportable souffrance. Le docteur Rouville et le curé l'avaient assistée; elle s'était même un peu étonnée

MARCIA DE LAUBLY i83

en voyant la note de simplicité et même de médiocrité qu'ils s'étaient efforcés de maintenir. Elle n'avait pas oublié les enfants. Après avoir surveillé leur toilette, prié avec eux, consolé le désespoir bruyant du petit Georges et le chagrin plus tranquille, mais plus profond de René, elle aspirait à retourner près de la dépouille chérie qu'elle avait si peu de temps à contempler, lorsque le notaire de Morgères lui fit demander un entretien.

La salle à manger avait pris un aspect bien différent de celui qu'elle avait jadis. Le couvert était mis à l'un des bouts de la table, et à l'autre extrémité, le docteur et le curé écrivaient des adresses sur les billets de part.

Le notaire était, lui aussi, un vieil ami. Il serra avec une émotion vraie la main que Marcia lui tendait sans pouvoir dire une parole, puis regarda le prêtre, comuic pour le consulter.

— Mon enfant, dit l'abbé, passant une main tremblante sur son front soudain devenu moite, nous avons pensé, nous trois, vos amis sincères, qu'il vaut mieux vous entretenir tout de suite de la situation de votre tanlc et de la vôtre. L'énergie que vous avez montrée depuis ce matin nous inspire la confiance que vous serez assez forte pour supporter la vérité, et Dieu vous donnera le courage de vous résigner à toutes les épreuves qu'il vous envoie...

Marcia eut un sourire tremblant.

— Après ce que j'ai enduré depuis hier, dit-elle, on peut tout supporter, tout entendre. . .

Et elle se reprocha encore de songer, en présence de la mort, à cet autre brisement qu'elle avait opéré dans son cœur de ses propres mains.

iHi MAKCIA DB LAUBLT

— Lucie cat minée, je le sais, rei)rit-elle. Pourra-t elle garder le Chône-Vcrt? Il me semble qu'en louant les cluiuips, nous y vivrons à peu de frais... Et puis, tout y est si plein de lui !...

Les trois hommes se regardèrent.

— M"' de Laubly ne pourra pas garder le Chène-Vert, dit le notaire en soupirant ; il est hypothéqué, et il serait impossible qu'elle payât les intérêts.

— Vous aviez raison, monsieur le curé, dit Marcia so tournant vers le prêtre. Il y a des épreuves dans répyeiive, et je regretterai profondément de quitter cette maison. Mais on se résigne à tout avec l'aide de Dieu... Naturellement, je demeurerai avec Lucie, et ce que je possède, si peu que ce soit, l'aidera toujours à vivre... Que lui restera-t-il ?

Le docteur se leva brusquement et alla vers la fenêtre, semblant regarder obstinément un point de l'avenue. Le curé prit la main de Marcia.

— On ne vous a pas tout dit, mon enfant. Faites appel à tout ce que vous avez de foi, d'une part, et de l'autre, à toute votre tendresse, à toute votre indulgence pour celui qui a été imprudent, malheureux, mais qui ne désirait que votre bonheur et votre bien-être...

n y eut un silence, pendant lequel Marcia regarda alternativement le prêtre et le notaire. Elle comprit tout.

— Ce que j'avais est perdu aussi? dit-elle avec calme. Oh 1 non, je ne peux pas blâmer mon cher oncle. Alors, que reste-t-il à la pau\Te Lucie ?

Le docteur Rouvillc se retourna brusquement et vint s'arrêter devant elle.

— Vous avez un grand cœur et une noble nature ! ditil avec émotion.

— Il faut vous expliquer comment tout s'est passé, reprit M° Le Tixier, qui était bien près de laisser couler une larme. Laubly avait retrouvé, il y a deux ou trois ans, un ami de collège, lancé dans la finance, et à la tête d'une foule d'entreprises dont quelques-unes avaient rapporté beaucoup d'argent. Laubly vivait à grand'peine sur ses terres, consacrant, chaque année, les revenus de la dot de sa femme à payer les intérêts des hypothèques dont il grevait le Chêne- Vert. Je lui conseillais, moi, de louer la ferme, de ne garder que la maison, et de s'imposer un système sévère d'économie qui, avec le temps, lui permît de remettre ses affaires en ordre. Mais il tenait à son exploitation ; puis, il était généreux, donnant, prêtant, exerçant l'hospitalité, et s'enfonçant chaque année davantage dans l'abîme des dettes. Comme il commençait à s'inquiéter, son ami lui offrit de placer des fonds dans l'une de ses compagnies. Malgré mes observations, il engagea la dot de M""* de Laubly. Malheureusement pour lui, les deux premiers semestres lui rapportèrent des bénéfices exorbitants, et il crut servir vos intérêts en déplaçant vos fonds pour les jeter dans le même gouffre... Si vous étiez plus experte en affaires, ajouta le vieillard avec un faible essai pour sourire, je vous expliquerais ce qui peut tout d'abord paraître invraisemblable dans ce fait d'un tuteur déplaçant les fonds de sa pupille et en faisant, sans contrôle, un remploi imprudent. Le fait est que votre conseil de famille, composé de parents indifférents et incapables, laissait à votre oncle une initiative absolue.

i86 MARCIA DE LAUBLT

— Peu imi>ortont les détails, dit Marcia avec doucrur. 11 a cru lji»!n faire. Tout est perdu?

— Il vous reste une somme de quinze mille Inwics, et à M"" do Laubly ce que produira la veote du Chêoe- Vert, une fois les hypotluiqucs remboursées,

— Et cela peut monter à combien ?

Le notaire soupira.

— Si la propriété est très bien vendue, dit-il, peut-être en relircra-t-on trente-cinq ou quarante mille francs... En faisant rentrer quelques sommes dues, on peut, en mettant les cboses au mieux, évaluer vos revenus réunis à deux mille ou deux mille cinq cent frôncs.

— Deux mille francs !...

Pauvre Marcia ! Elle était bien uiexpérimentée en matière d'argent ; elle n'avait fait, jusqu'à présent, que planer sur les détails de la vie pratique. Mais l'insuffisance de cette somme ne pouvait manquer de la saisir.

— Eh ! bien, dit-elle très doucemeat, je travaillerai...

Que pouvait-on lui répondre? Si jeune, si délicate qu'elle fût, il fallait bien, en effet, qu'elle se livrât à un travail quelconque.

De ce moment, elle parut plus forte encore, et instinctivement, plus que jamais, chacun alla vers elle.

11 est superflu de décrire les scènes cruelles qui, hélas ! accompagnent partout la mort : le moment où Lucie revêtit la robe noire qu'elle ne devait plus quitter, l'instant, plus affreux encore, où le beau visage tranquille de M. de Laubly fut à jamais caché aux yeux de ceux qui Taimaient, les heures lourdes pendant lesquelles on veilla près de son cercueil, dane le salon tfs^smotuié ou

MàRCIA de LAUBtT 4é7

chapelle où les paysans défilaient pieusejoaeût, kur <ihapelet à la main.

A présent, la fin est venue. Lucie, à demi morte, e été portée sur son lit, sous la garde d'uae vieilie cousine et de M. Rou ville. Une iouLe eu deuil remplit la cour, et les surplis blancs des prêtres apparaieseût daae l'avenue. Les porteurs au pas lourd arrivent, — non pas des inconnus, des salariés, mais ses iermiers, ceux qui l'appelaient le maître^ ou, plus familièrement « moo^ sieur Jean » , comme au temps >où ils l'avaient connu jeune garçon, cherchant des nids avec eux. Le cercueil, couvert de fleurs, traverse une dernière fois la^our.^. Toutes les plates -bandes ont été dévastées, pas une fleur aux tons joyeux ne brille dans la verdure...

Et il franchit le seuil... Oh ! quel instant, pendant que le chant du Miserere, douloureux comme une plainte, pénètre jusqu'au cœur de Marcia ! . . .

Pas de proches parents... Beaucoup de cousins éloi^ gués, d'amis sympathiques... Marcia laisse passer U. longue file des hommes, puis s'avanue, tenant la maJA de René et de Georges. Ils serrent ses doigts et sont effrayés. Ils ne comprennent pas bien. Ils ne peuvent réussir à identifier la belle et pâle figure qu'ils ont contemplée avec une admiration mêlée de frayeur, avec a^ long cercueil drapé de noir.

Pour Marcia, c'est comme un rêve ; elle a consdeoca d'être enveloppée d'une atmosphère fantastique, dan» laquelle se meuvent des êtres qui n'ont rien de naturel ; elle-même ne se reconnaît pas, elle a les impressions d'une autre, ou plutot'elle n'a pas d'imprewions du tout, ù ce n'est uae douleur sourde au cœur^ av43c ime mal*

188 MARC! A DE LALBLT

fram*e aiguô ressentie quand les porteurs s'arrMcnt un insLiinl, par exemple, ou (juand un champ, unebarrièro, un silo, lui rapi)elleut plus vivement quoique scène du passé à jamais fini.

A l'église, elle se trouve agenouillée sur la chaise de son oncle ; son nom y est inscrit. Tout ce qui faisait partie de ses habitudes, de sa vie est demeuré, et le mouvoinent, l'action, la routine de l'existence, tout reprendra sans lui...

C'est iir;c grâce du ciel que cette espèce d'impassibilité qui lui permet de se tenir debout, de marcher, do voir, béant, le caveau de famille, de jeter Teau sainte sur le cercueil, puis de laisser défiler devant elle tous ceux qui s'inclinent ou lui serrent la main.

Elle est dans un de ces états qui tiennent du rêve autant que de la veille, et où rien ne surprend. Aucun tressaillement ne l'agite lorsque la figure rouge du colonel d'Espranges, avec ses bons yeux clairs tout humides, passe devant ses yeux, tandis qu'il presse ses doigts jusqu'à lui faire mal.

— Je n'ai pu arriver que pendant le service... Luc a été retenu... si désolé...

Elle sent qu'elle peut être encore reconnaissante. Elle Test envers tous, d'ailleurs, et, quelque soit son ardent besoin de solitude, elle ne trouve pas aussi cruel qu'elle l'avait pensé, après le moment terrible où elle a revu Lucie, de retrouver groupés dans la grande salle à manger ces amis sincères, qui tous ont un regret pour celui qui n'est plus. Elle a demandé au colonel, le plus proche parent de sa tante, de présider la table, et elle s'assied en face de lui, après avoir jeté, dans la grange où les

paysans sont réunis autour de longues tables, un regard attentif... Elle a pu se rendre compte, comme si elle avait l'esprit libre, que rien ne manquait à ces braves gens.

Elle ne mange pas, oh ! non, cela, ce serait impossible ; mais elle a laissé placer quelques mets dans son assiette, et elle donne à voix basse à ses voisins les tristes détails qu'ils demandent. Au premier moment, un silence presque absolu règne parmi les convives ; seulement, ce qui est dur, c'est qu'ils ont tous si grand'faim, venus de loin pour la plupart!... Puis, ils causent, tout bas d'abord, ensuite un peu plus haut... Leurs paroles n'atteignent jamais un diapason élevé, mais ilss'animc:>t et arrivent à un bourdonnement presque bruyant An commencement, ils ne parlaient que de M. de Laiibly, mais, peu à peu, d'autres sujets s'insinuent, puis dominent, et il y a des moments où disparaît complètement le souvenir de celui qui, si peu de jours avant, [irtsidait gaiement cette table.

Cela, Marcia ne peut pas le supporter. Presque sans être aperçue, elle se glisse hors de la chambre, et va retrouver la pauvre veuve, qui, bercée entre ses bi'as et calmée par ses baisers, tombe dans un profond sommeil.

Le courrier du soir apporte à la jeune fille la lettre su i van le :

a Ma chère nièce,

« J'ai clé peiné d'apprendre le mnlhenr qui vous est « arrivé. Votre IctUe me lait comprendre que la fin sou-

l'.M) MARCIA DE LAUBLT

c< (lame do votre parent est due à un chagrin, à une cai( taslro|)lic financière. Je ne voudrais pas froisser vos « sentiments, mais il m'est difficile de ne pas remarquer « que Jes Laubly sont particulièrement malheureux... « ou imprudents, en ce qui concerne les affaires d'ar- « gcnt.

« J'ai une proposition à vous soumettre. Puisque votre a parent n'est plus, et que M"' de Laubly n'est votre '< tante que par alliance, il me semble convenable que « vous veniez chez moi. Je m'occuperai des démarches '< ni'cossaires pour faire transférer votre tutelle entre mes « mains, et j'assurerai votre avenir, qui pourrait bien, <( si je ne me trompe, se décider sans grand relard.

« Il est inutile d'ajouter, je pense, que j'arrangerai « toutes choses de manière que vous ne subissiez aucun < froissement de la part de Juliane.

« Je ne doute pas que la famille de M"* de Laubly ne u s'occupe d'elle et de ses intérêts ; il me semble que « dans quelques jours vous pourrez la quitter, et me « rejoindre ici. Je ne retourne à Paris qu'au mois de no- « vembre.

« J'ai quelque difficulté à écrire. Il est inutile d'insister u sur le désir très sincère que j'ai de vous voir. Je ne « suis ni aimable, ni affectueux, aussi je vous dis sim- « plement: venez, vous me ferez plaisir.

€ Votre grand-oncle, ce £. Belde. »

Ce soir-là même, M' Le Tixier eut une conférence avec Marcia, bien que la pauvre fille fût brisée de fatigue. H lui donna divers conseils pratiques, désirant qu'on

MARCTA DE LAUBLY 191

l'émancipât, et lui expliquant que cette mesure épargnerait le souci de chercher une nouvelle tutelle.

— C'est ce qui vaut le mieux ! s'écria- 1 -elle, soulagée d'un grand souci. De la sorte, [jcrsonne ne saura ce (jui me concerne, et ne blâmera le pauvre oncle Jean. Cher Monsieur, ajoutât- elle avec instance, promettez-moi quelque chose... Que Lucie ignore toujours ce qui me regarde... Qu'elle n'ait pas vis-à-vis de moi ce qu'elle appelerait un remords... On peut arranger tout ainsi, n'est-ce pas ?

Le vieux notaire passa son gros doigt rugueux sur se? paupières, soudain humides.

— Oui, cela se peut, dit-il, et que Dieu vous récom"* pense 1

XVIU

n est inutile d'assombrir ces pages en peignant par le menu les impressions qui accompagnent le? grandes douleurs. Ce fut une vraie douceur, au milieu de tant d'amertume, d'avoir, au Cliène-Vert, le bon colonel, sur qui Lucie s'ai); lyait avec une absolue confiance. La pauvre femme, absorbée par sa souffrance, ne savait pas bien encore quelle était sa situation ; elle ne se doutait pas, surtout, que la dot de Marcia eût disparu dans le gouffre, et elle entrevoyait vaguement, puisqu'il faudrait quiter le Chêne-Vert, la possibilité àe se réfugier auprès de lui et de M"' Sidonie, tandis que Marcia épouserait Luc et serait heureuse dans une vie nouvelle.

— Tu as tant désiré connaître Versailles ! dit- elle, attirant sa nièce à elle. Il paraît qu'il y a des appartements à bon marché dans le quartier Saint-Louis, des recoins loués dans les vieux hôtels délabrés où, du moins, on a de l'air et derespace... Puisque, paraît-il, nous ne pourrons garder cette medson, j'aime mieux quiter le pays 011 tant de souvenirs me déchireraient le cœur... Mon

bon cousin et sa sœur me seront un appui, et m'aideront à élever les enfants quand...

El 1(3 s'arrcta uu instant pour dominer son angoisse, et reprit uvec un calme forcé:

— Quand tu nous auras quittés...

Marcia l'entoura de ses bras.

»^ — Je ne vous quitterai pas, Lucie. Nos yies sont liées * mainlonant... Toi et les enfants, vous êtes tout pour moi.

— Oh non, pas tout ! Il y a encore pour toi du bonlieiu'on réserve, et une tendresse moins impuissante qut: la inicimc... Tu te rappelles ma lettre?... Oh I s'écriat-c!ic (l'un ton douloureux, y a-t-d des jours ou des années que je lai écrite? //fêlait là, et il l'avait lue !...

— Lucie, dit Marcia, l'embrassant, oublie cette lettre

et ce qu'elle contient J'ai souffert, à ce moment, de ^

penser que Luc serait uiallicurcux par ma laute. Mais je K

n'ai pas pour lui raîîcjlion qu'on doit, ce me semble, H

éprouver pour un mari, et je n'auraispu consentira faire f

aucune démarche qui m'engageât.

— Tu ne l'aimes pas ! Est-ce possible ?... Mais non, tu me trompes en prétendant me sacrifier ton bonheu; ... Gela, je ne l'accepterai jamais !

— Je t affirme, Lucie... regarde-moi... je t'affirme sur S mou lionueur que je ne puis épouser Luc... Il vaut plus f (l'.!'.' ce (luc je pourrais lai tlouner. . Je n'aurais pas hésité

à f lire un sacrifice pour te consoler et t'aider dans ta [

I tùclic, mais, ici, il n'y a pas de sacrifice... Lucie, tu sais ?

' que je ne t'ai jamais menti ! Je ne l'aime pa.' '.\

Lucie ne pouvait pas se méprendre à cet accenl • t'

I sincôre. i

Ift^ MARCIA DR LAUBI.T

— Quel malheur î dit-cllc. Le buii culuiiei qui croit.. Oh ! nous ne pouvons alors nous réfugier près d'eux... Ce serait trop dur... Quel dommage ! Et comment le dire à ce pauvre père V

Ce fut Marcia qui prit ce soin pénible. Elle sentait vaguement que beaucoup de taches douloureuses allaient retondjpr sur elle, et il lui semblait que le fardeau qu'elle portait depuis quelques jours lavait horriblement vieillie.

Elle descendit dans le salon où le colonel, debout près de la fenêtre, regardait mélancoliquement le jardin, qui descendait en pente douce, laissant voir un horizon déjà doré parles teintes d'automne.

Il se retourna aussitôt, et une compassion profonde se peignit sur son visage : ainsi vêtue de deuil, avec sa pauvre petite figure pâle et ses yeux cernés de noir, elle semblait si différente de la rieuse jeune fille habillée de mousseline qu'il avait vue dans le salon de son vieil ami !

Elle lui tendit la main avec un sourire tremblant.

— Vous êtes pour Lucie un si excellent parent, et pour moi un si bon ami, dit-elle avec un calme affecté, que je voudrais vous consulter sur nos plans de vie...

Il saisit ses deux mains, — de pauvres petites mains si froides ! — et l'interrompit vivement.

— Oui, mon enfant, je suis votre ami... En ce moment, il serait presque cruel de parler de ce que j'ai espéré être un jour pour vous... Mais quand tout sera arrangé, quand votre tante sera près de nous coni-nc près de protecteurs aimants, il sera permis de penser à votre avenir, au vœu si cher de Luc... Vous me comprenez, chère enfant V

UAUilA DE LAUBLT

— Oh ! non, non, ne parlez pas d'avenir !... s'écria Marcia douloureusement. D ne m'est pas possible ae songer à moi... Je vais tout vous dire, et alors, vous remercierez Dieu avec nu)i que mon eœuv n'ait pas répondu à... à ce que vous dites... C'est un sacrifice de moins pour moi, et lici n'a pas encore pu laisser s'enraciner des esiiérances irréalisables...

— Que voulez -vous dire ? demanda vivement le colonel, dont la figure s'altéra.

— Il faut que ce soit un secret pour Lucie, et le bon M. Le ïixier arrangera les choses de manière à le lui laisser ignorer... Si je vous dis tout, vous ne blâmerez pas le cher oncle Jean? Vous savez qu'il croyait bien faire, et vous ne direz ni ne penserez rien contre lui?...

— Non, non,,. Qu'y a-t^il?

Marcia attacha sur lui ses yeux profonds,

— Presque toute ma [petite fortune a disparu, dit-elle tranquillement.

Le colonel la regarda, effaré, leva les bras avec désespoir, pnis soupira profondément.

— Quoi ! cela aussi!

Il fit quelques pas avec agitation, puis revint brusquement vers elle.

— Ecoutez, IVIarcia... Mon fils vous aime, et, si je le connais bien, il n'aimera jamais uno autre femme comme vous .. Nous ne sommes pas riches.,. Mais je puis vous constituor la dot réglementaire, et alors, comme l'union fait la force, vous savez, noug pourrions vivre ensemble... Sidoiiie est la pert'eclion mèuic... Moi, je ne guis pas gênant, et je serais si heui'eux de faire sauter vos enfants

106 MARCIA DE LAUBLT

sur mes gosoiix, d'apprendre aux garçons à faire l'exercice, et de ^ûter les filles à mon aise !

Il y avait tant de bonté naïve dans ses paroles, que Marcia sentit venir les larmes à ses yeux.

— Vous êtes, vous aussi, une perfection, dit-elle. Mais c'est impossible, et je vous honore trop, j'ai trop de sympathie... vraiment fraternelle, pour votre fils, pour accepter des sacrifices en échange desquels je ne saurais pas donner assez... Oh! cher colonel, comprenez-moi ! Je suis bien malheureuse d'être obligée de vous parler ainsi... Si j'avais pu... l'aimer comme il le mérite, alors... j'aurais été...

— Assez, mon enfant ! Ne dites pas un mot de plus... Vous avez assez de vos peines sans vous affliger des nôtres... Peut-être, plus tard... Non, ne me répondez pas... J'ai un caractère singulier..-. Il faut toujours que j'espère... Même en ce moment, où vous me dites loyalement — et je vous en remercie, — que vous n'aimez pas mon fils, j'ai besoin de croire qu'un jour, tout changera. Comment, je n'en sais rien, mais il faut que j'espère .. Nen parions plus... je reste votre ami quand même... Viendrez-vous habiter Versailles 1

— J'avais plutôt pensé à nous fixer à Paris... Il y aurait plus de ressources... Car nous aurons très peu de chose... et je... je pense beaucoup à cela depuis deux jours... il faudra que je travaille.

Le colonel étouffa une exclamation.

— Ah! non, par exemple! Travailler! Que pourrait faire, je vous le demande, une pauvre petite mauviette conune vous ?

^ J'espère, répondit-elle tranquillement, que mon

MARCTA DE LAUBLT lO"?

ancien professeur, M""" Armel, me recommandera et m'aidera h trouver des leçons de chant.

— Oui, votre voix est merveilleuse ; mais il y a la science du professorat à acquérir !

— Elle est facilitée quand on a eu soi-même un professeur incomparable... J'essaierai...

— Et croyez-vous donc que Lucie, qui est trop orgueilleuse pour accepter l'aide d'un vieux parent, consentira à une chose pareille ?

— Lucie et moi, nous sommes comme des sœurs... D'ailleurs, je lui dirai dans quelque temps que j'ai perdu de l'argent... Elle acceptera tout de moi, je lésais, parce que j aurais tout accepté d'elle.

Il y eut un silence, puis, le colonel se frappa le front.

— Eh ! dit-il, nous oublions une chance pour vous ! Belde, qui a élevé votre mère comme sa fille, et vous a reçue avec une faveur qui, chez lui, représente l'affection, vous allégera un fardeau trop lourd.

Marcia secoua la tête, et tira de sa poche la lettre de son oncle.

— Je crains, dit-elle, de m'être ahéné pour jamais l'affection ou la faveur dont vous parlez. Lisez cette lettre.

Le colonel prit vivement la lettre, et la lut deux fois avec attention. ,

— Pour quiconque lit entre les hgnes, dit-il avec émotion, il vous offre son héritage... Il a raison, enfant; Lucie a des parents qui peuvent rt veulent l'aider... Laissez-la à nos soins, et allez vers lui... Votre cœur restera fidèle quand même, je le sais...

108 HABCU DE LAUBLT

— Colonel, dit Marcia d'une voix terme, Lucie n'ao cci)lcra pas que vous dépouilliez votre lils pour elle ; elle n'oubliera jamais voire alfccliou, iwûâ ne recevra jamais votre argent... Klle en a si peu, eJJe, qu'il lui faudra, vous dis-je, le jjroduit de mon travail... Et puis, ajouta-t-elle, sa voi.x faiblissait, il n'y a pas que l'argent. Elle est brisée, il lui faut un appui... quelqu'un qui ait connu, aimé celui qu'elle pleure, quelqu'un avec qui, sans crainte de se répéter, elle puisse redire ses inconsolables regrets, et toujours parler de lui... Elle mourrait sans moi... Us m'ont recueillie dans leur bonheur à deux ; si mon cher oncle avait pu me dire adieu, il m'aurait recommandé de ne pas la quitter...

— Et alors, vous allez refuser ces offres ? Hélas .' elles ne seront jamais réitérées... Vous connaissez, par l'histoire de votre mère, l'implacable rancune, l'inflexibilité de cet homme vis-à-vis de ceux qui ont résisté à sa volonté tyrannique.

— Je lui ai répondu.

— Et. . . vous avez refusé ?

— J'ai essayé de lui témoigner une reconnaissance sincère ; mais je lui ai dit tout ce que je riens de vous dire, sauf notre eirtfème pauvreté...

Le colonel la regarda un instant en face ; puis, se laissant tomber dans nu fauteuil, il cacha sa tête dans ses mains.

— Luc! Ah! mon pauvre enfant, quel trésor il a perdu!...

Marda, émue de cette douleur, se p«icha vers lui.

— Mon ami... Cher et bon ami, vous ne pouvez me désapprouver, n'est-jse pas 'i

JIABCU DE LÂUBLY 199

Il releva brusquement la tête, et lui montra sans honte ses yeux tout humides :

— Quoi qu'il arrive, mon enfant, et quoi que vous puissiez souffrir, vous êtes... une femme d'honneur !

Et se levant aussitôt, il sortit de la chambre saus tourner la tête.

Octobre... L'automne est froid, le vent dépouille lo^ arbres, le jardin est humide, l'avenue boueuse, le vcl. siffle lugubrement dans les corridors et les escaliers du manoir; le ciel, gris et bas. semble receler des torreni de pluie ; on dirait que l'hiver est à la porte, et Marciéi ressent un soulagement infini à voir la maison et la campagne si tristes, puisqu'il faut partir, et que l'impression des choses extérieures, au moins, n'est f js faite pour laisser des regrets.

Lucie souffre trop pour être accessible au côté matériel de l'épreuve. Jusqu'au jour où elle aura constaté d'une manière tangible que ses enfants auront des privations à subir, les pertes d'argent sont pour elle comme un mot vide de sens, et le changement de lieu, d'habitudes, no serait rien, s'il n'entraînait un brisement de cœur. L'idée de voir passer en d'autres mains une terre qui a appartenu depuis quatre cents ans aux Laubly, pourrait encore la laisser insensible ; mais ces souvenirs intimes, chers et sacrés, qu'il faut laisser derrière soi, cette idé«

poignante que des étrangers vivront désormais entre ces murailles, ignorants de ceux qui y ont passé, heureux et indifférents, là où le cher Jean a connu joies et douleurs, et a rendu le dernier soupir, — cela la blesse, la transperce comme une profanation ; elle s'imagine livrer quelque chose de lui.

Cependant elle a compris ce que la nécessité lui impose. Elle ne s'est pas plainte, et elle fait son possible pour s'intéresser aux plans dont Marcia a pris l'initiative. On ne lui a pas tout dit ; ce n'est que peu à peu qu'on lui fera accepter et sanctionner la situation et les obligagations qu'elle impose. M. LeTixier, sur la demande de Marcia, lui a laissé croire que, les affaires réglées, elle aura assez pour vivre. Elle parle sévèrement du silence et de l'insensibilité de M. Heido, ne devant jamais savoir que cette rupture est la conséquence du sacrifice que Marcia a fait de son avenir. Elle a accepté le projet de vivre à Paris, parce qu'un religieux de ses parents lui a offert de prendre ses enfants dans un externat qu'il dirige, et aussi, peut-être, parce que, ne pouvant vivre de ses souvenirs là où elle a été heureuse, elle aime mieux s'en aller bien loin, se caclior, ne plus voir les lieux ni les gens qui lui rappelleraient trop vivement le passé...

Elle est courageuse. Elle ne se consolera jamais, ou |le voit bien ; elle vit déjà à moitié dans le monde mys- Itérieux où son ami s'en est allé ; mais justement parce que la source de sa douleur ne tarira pas, elle ne cherche à l'épuiser par aucune expansion bruyante. C'est un trait enîoncé dans une blessure inguérissable ; elle le portera jusqu'à la mort, mais elle s'essayera doucement

MARCiA ifh LALhLT

et simplfjrieTit h vivre. Elle a aidé Marcia dans le choît j des meubles que, naturellement, il faut restreindre en vue (le rexiguïté d'un appartement.

— Si tu veux, dit elle, nous garderons ce qui ^tiiit à 5on usage...

Tout ce qu'il est possible d'emporter de ses meubles, elles le mettent h part : son bureau, son fauteuil, une partie de ses Uvre?{, — puis ce qni rappellera la vif passée : le plus petit des dressoirs de la salle à manger, la table de famille, la console Louis XV, nne des bergères et les fauteuils en tapisserie au petit point du salon, et enfin les portraits de famille, dont Jean savait l'histoire, et aimait, comme des êtres vivants, les originaux morts depuis si longtemps.

Les fermes ont été vendues. Le manoir et très peu do terre restent seuls, mais M. Le Tixier, en attendant qu'un acquéreur hésitant se décide, fera cultiver ce terrain, et il a pensé que, puisqu'il faut le vendre, mieux vaut le quitter tout de suite, dans le premier étourdissement de la douleur. D'ailleurs, le tra\'ail de Marcia est de- \ venu nécessaire ; ceci, Lucie Fignote, mais eîle consent à quitter tout de suite le Chêne -Vert pour rester près de^ son petit René, dont il faut commencer l'éducation, aussi parce qu'elle ne peut plus entretenir les domes-^ tiques indispensables dans une sî grande maison.

Et le jour vient oii l'on parcourt' une dernière fcis II demeure ravagée, faisant une halte dans chaque chïBiibre, retrouvant, même sur les murs, les traces de meubles enlevés, s'attardant aux poignants souvenirsj sentant se raviver les blessures à chacun des pas qufj bien qu'instinctivement étouffés, éveillent un écl

étrange dans les chambres dépouillées et vides de tentures...

Lucie s'attarde un instant.

— Emmène les enfants, Marcia, c'est moi qui dois sortir la dernière.

Elle est seule, elle s'agenouille et baise, avec une ferveur désolée, ce seuil qu'elle a franchi jadis, heureuse mariée, au bras de celui qui n'a pas trompé ses espoirs d'alors... Sa main tremblante tourne la grande clef antique qui semble gémir dans la serrure, puis, tout est fini... Ils s'en vont, comme s'en est allé, l'autre jour, le cercueil. Ils entrent un instant dans l'église, s'agenouillent dans le cimetière, sur la pierre armoriée... Du ciment tout frais ressort sur la sombre couleur grise, et les dernières fleurs du jardin sont groupées sur les marches ..

Marcia oublie son chagrin pour ressentir la muette angoisse de la pauvre veuve. C'est dur de l'arracher de ce lieu, et cependant, la voiture est là, le cocher fait des signes désespérés, et l'heure tinte à l'horloge de l'église.

— Lucie... ma pauvre bien-aimée !...

M""" de Laubly ne proteste pas, ne demande pas une minute de pUis. Elle se lève sans un murmure, s'enveloppe de son voile, et ferme l«s yeux dans une vision intérieure, tandis que la voiture tourne le coin du petit cimetière et les entraîne sur la route, blanche de poussière, qui se déroule en long ruban autour de la colline, vers la station de chemin de Ter...

... Une longue nuit, entremêlée de courts sommeils, de rèvcs fantastiques, et d'insomnies pendant lesquelles on épie quelque lumière dans la campagne, se deman»

!204 MARCIA DE LAUBLr

liant HÎ, dans les maisons semées çà et là parmi les bois roussissants, on connaît aussi l'angoisse, les veilles, lei

larmes...

Une aurore sombre et froide, un paysage noyé dans la brume, la masse gigantesque et informe de Paris endormi, avec les dômes et les clochers se devinant vaguement dans le brouillard, puis l'arrôt du train dans la gare bruyante...

Il faut réveiller les enfants et mAme leur bonne, la placide Jeannette, qui est tout ahurie d'ouvrir les yeux si loin du Chêne- Vert et de son lit de balle d'avoine... Marcia se charge de rassembler les paquets ; elle ne se pri'sse pas, personne ne les attend, et elle s'absorbe dans sa tâche pour ne pas ressentir trop vivement l'impression d'affreux isolement qui se dégage de cette arrivée.

Une exclamation de Lucie lu'r fait tourner la tête. Estce un rêve ? Tant de figures appart'jnant au passé ont hanté son sommeil interrompu cotfc nuit-là ! Mais non, c'est Luc en personne, qui tend les bras pour recevoir les enfants mal éveillés, et c'est sa voix affectueuse qui résonne aux oreilles de Marcia comme une musique amie.

— Je savais par mon père la date de votre arrivée... J'ai pensé que je pouvais vous aider, vous ôter quelques petites difficultés... Et ma tante viendra aujourd'hui même, ajouta-t-il, attachant sur Marcia un regard où la joie essaye en vain de se dissimuler sous une expression de sympathie et d'attendrissement.

Marcia a prévu les complications d'ordre intime que pourrait faire naître la présence de Luc à Paris. Elle s'est promis^ bien qu'à regret, de le tenir un peu loin

d*elle, de ne pas l'encourager, de faire en sorte, au contraire, de détourner d'elle sa pensée. Mais comment ne pas se laisser aller à l'impression de soulagement, presque de joie que lui causent la vue de ce visage familier, et la pensée de se reposer sur lui de mille soins fatigants et difficiles ?

— Avez-vous un hôtel ?

— Votre père nous a indiqué le sien, rue des Saints- Pères.. . Que c'est bon à vous d'être venu !

Il lui adresse un sourire sérieux, puis prend l'initiative le toutes choses. Fatiguée et meurtrie comme elle l'est, elle éprouve une sensation reposante au possible. Elle s'assied près de Lucie, dans la salle d'attente, berçant dans ses bras la petite Germaine, et suivant vaguement les mouvements de Luc, qui s'assure de deux voitures, s'occupe des bagages, et organise le départ pour l'hôtel.

Vingt minutes après, toute la famille est installée dans des chambres tranquilles ; les enfants continuent leur sommeil interrompu trop tôt, et Lucie et Marcia voient apporter un déjeuner confortable ; après quoi Luc les quitte, n'osant promettre de revenir de bonne heure, mais annonçant, pour neuf heures, la visite de sa tante.

Et à neuf heures, en effet, elle est là, la chère et bonne créature, avec sa figure rébarbative et son sourire tout tremblant de larmes, — un peu timide d'abord, parce qu'elle n'a pas revu Lucie depuis huit ans, mais reprenant sou courage et son initiative, quand la pauvre jeune femme s'appuie lourdement sur son épaule, et pleure en murmurant, comme un appel :

— Oh! chère tante Sidonie!... Chère, chère tante Sidonie L..

im

MARCIA DE LAURLY

Quand c« premi<*r rovoir, ce« rloiiloufpusns émotions sont un peu adoucis, la fjiiestion pratique reprend le dessus, cette torrible cjucstion pratique ffui ne fait jamais trêve pour les déshérités, et qn'i prest^e en ce moment plus que jamais. Le séjour à l'hôtel ne peut être de longue durée.

— J'ai l'air d'un gendarme, ma chère, dit naïvement M"' d'Espranges, et quoique je sois la dernière femme cai)able de discuter avec les concierges, dont j'ai une pear affreuse, je leur impose moi-même, et ils n'oseront pas, j'en suis sûre, vous raconter trop de nensonges ou vous faire tropde difficultés en ma présence... Naturellcnif-nt, vous avez des idées arrêtées au snjet d'un appartement!

Non, elles n'ont ni l'une ni l'autre d'idées arrêtées, elles s'en remettent à l'expérience de M"' d'Espranges.

Eh! bien oui, sa timidité ridicule, maladive, cache un trésor d'intelligence et de qualités pratiques. Nul ne sait, en revanche, ce qu'il lui en coûte de les déployer. Tout contact lui est pénible, toute discussion l'épouvante, et elle a une horreur particulière pour les affaires d'argent et les marchandages. Pour qu'elle s'y résigne, il faut qu'ils prennent la forme d'un devoir ; alors, elle brave toutes ses répugnances et s'en va tête baissée, sans dévier de sa route, sans se soucier de ce qui lui coûte.

Grâce à elle, le difficile problème de l'appartement est résolu à la fin du second jour, après des courses fatigantes et des désappointements inévitables. Dans le quartier de Saint-Siilpice, rue Servandoni, il y a un vieil hôtel délabré, et, à l'étage supérieur de cet hôtel, trois grandes chambres et une cuisine avec une alcôve. Un

Parisien de nos jours se récrierait d'horreur : Tescalier de pierre, dépourvu de tapis, déploie sa large spirale contre un mur nu, taché d'humidité, dégradé par endroits ; les chambres sont irrégulières, il faut descendre deux marches pour accéder de la première dans la seconde, et l'étroit corridor qui les sépare de la cuisine, ne peut mériter le nom de vestibule. Mais, pour des femmes élevées en Bretagne, accoutumées à la rusticité de certains manoirs, à la pauvreté des vieux hôtels de petites villes, ce délabrement n'est pas très choquant, ni ces irrégularités d'architecture désagréables. La yaste dimension des pièces compenserait tout le reste, d'autant que des fenêtres, qui dominent des jardins, on aperçoit entre les maisons, à droite, les arbres du Luxembourg ; à gauche, les tours inégales de Saint- Sulpicc. C'est le bon air et l'espace assurés pour les enfants, — c'est l'atmosphère céleste et la consolation pour les mères, comme dit Marcia...

Deux jours de fatigue suivent, mais peut-être cette fatigue est- elle salutaire, car elle endort la pensée et amène un sommeil profond et sans rêves. Marcia est étonnée que des lueurs de plaisir passent sur le fond sombre de ses journées, — étonnée de se sentir si sensible à la visite du colonel et de son fils, à la présence et aux attentions de M"' Sidonie, — étonnée, surtout, de se trouver encore jeune, et de prendre un peu d'amusement dans les repas improvisés dont Luc se fait le pourvoyeur, après avoir été successivement menuisier et tapissier. Si elle pouvait oublier tout à fait qu'il l'aime et qu'elle ne doit pas l'encourager, elle serait certainement heureuse de le voir ainsi dans l'iutimité de cet

208 IIABCIA DE LAUBLT

eininénagement improvisé ; elle s'amuserait franchement de manger du pûtc froid dans des soucouikîs ou des carrés de papier, et de faire du chocolat à la minute sar une lampe à esprit de vin.

Le soir du second jour, Sidonic s'assied à une table à peu près convenable, prend sa part de leur repas ; puis, pendant que Lucie va coucher ses enfants, et en attendant que Luc vienne la chercher pour la conduire à la gare, elle s'assied avec Marcia dans le salon presque rangé.

C'est une grande chambre dont les hautes fenêtres ont des petits carreaux à l'ancienne mode, et dont les murs sont revêtus d'un lambris peint en gris, avec des dessus de porte sculptés. Une poutre énorme traverse le plafond. Les meubles du Chêne-Vert l'encombrent presque, mais, chose étrange, ils ne se ressemblent plus dans ce nouveau cadre, et Marcia renonce tristement à l'illusiou de se croire encore dans la vieille maison. Il a fallu s'ingénier pour loger tant de monde dans ces trois pièces. Lucie garde près d'elle ses deux petits, les aînés ont des lits déployés le soir dans la salle à manger, et Marcia s'arrangera du divan du salon. C'est donc sa chambre qu'elle parcourt du regard, comme pour se rendre familiers tant d'objets avec lesquels elle a cependant vécu... Tout à coup, elle a conscience d'un autre regard attaché sur elle, et, levant la tête, elle rencontre les yeux bruns de M"' Sidonie.

— Quel changement depuis... depuis...

L'excellente fille n'en peut dire plus long. Marcia lui

prend la main et s'attendrit.

— Vous me demandiez ce soir-là, aux Étangs, de

MARCIA DE LAURLY 20!l

VOUS prendre aous ma protection, dit- elle, avec un sourire mouillé de larmes. Je n'étrjis cependant qu'âne étrangère dans la maison de mon oncle... Et aujourd'hui, voyez comme nous nous appuyons sur vous !

Sa pression de main lui fut rendue, et M"' Sidonie entr'ouvrit deux fois les lèvres, la regardant avec hésitation, comme si elle ne pouvait se décider à dire une chose qui, cependant, devait être dite.

— Mon appui n'est pas ce que je voudrais qu'il fût, dit elle enfin, et votre fierté même, mon enfant, s'oppose à ce qu'il devienne bien efficace. Du moins, si l'affection d'un pauvre vieux cœur comme le mien peut vous être de quelque prix, sachez que vous l'avez gagnée dès le moment oii vous m'êtes apparue avec votre doux regard et votre aimable sourire. . . Seulement, j'ai quelque chose qui me pèse.. Quelque chose qu'il faut que vous sachiez...

Les yeux de Marcia l'encourageaient à parler, et elle recueillit tout son courage, baissant le ton de sa voix masculine pour cacher combien elle tremblait :

— Vous n'ignorez pas l'espoir que nous avions... Vous m'apparaissiez comme le bonheur même de notre cher garçon... Mais ne croyez pas que ce soit pour cela... Ne pensez pas qu'il entre une pensée égoïsLC ou intéressée dans lalfection que je vous porte mainlcnant... Même si cela ne peut jamais être?...

Elle s'interrompit et regarda tristement la jeune fille, comme pour l'interroger.

— Non, dit Marcia à voix basse aussi, et très douce- i iiiLMil, ma vie a désormais son but, et d'ailleurs...

— Oui. oui, je sais, moD lise me l'a dil. . ?,rais je

Ik 42

:M0 MAnriA T)F. i.kitw.y

vous aime pour vous, chcrc enlaQl, et si je peux faire (juclque chose pour votre bonheur, j'ea serai trop heureuse...

Marcia leva les yeux sur elle. Que vit-elle dans co^ yeux bruns et doux, qui semblaient s'isoler du visagu rude /et sévère V... En ce moment où les ténèbres envohissaient cette chambre étrangère, des ombres glac^^îe» lui semblaient aussi envahir sa nouvelle vie ; ce premier moment d^^repos lui rendait le sentiment amer, désolé, d'un passé perdu, d'un sacrifice irrévocable, d'un avenir terne et sans joies... Eut-elle la curiosité passionnée de deviner ce qu'on éprouve après une longue vie de célibat, de savoir si le dévouement porte avec lui un baume 1 Surprit-elle, en cette créature silencieuse et effacée, un secret pour supporter, des années et encore des années, un fardeau pesant ? Elle laissa aller sa pauvre tète fatiguée sur l'épaule de la vieille fille.

— Peut-être, murmura-t-elle, pourrez-vous me donner d« la force...

<( Ma clicre enfant, je voudrais pouvoir vous exprimer « ma profonde sympathie pour votre malheur, d'abord, « puis pour votre noble projet.

« Je vous adresse quatre lettres de recommandation « que vous voudrez bien porter vous-même. Deux « d'entre elles sont pour deux de mes anciennes élèves, « des femmes riches, aimable-s, qui reçoivent beaucoup « et ont de nombreuses relations. Une troisième est « adressée à M. Olnez, éditeur de musique. Il a publié, « jadis, des morceaux de ma composition, et nous avions « des rapports amicaux. Enfin, la dernière sera remise à « M"" Nanguat. C'est aussi une de mes élèves. Je l'ai « aidée à se faire une situation, elle est aujourd'hui un « des professeurs de Paris les plus célèbres en dehors du « théâtre. Elle refuse chaque jour des élèves ; aussi, je « vous recommande à elle, espérant que la reconnais - « sance qu'elle m'a tant de fois exprimée n'est pas seu ' c lement un mot.

212 MARCIA DE LAUBLT

« Puif.sie£-vou8 n'îiissir, mon enfant î Pour cela il « faut (\ue. vous travailliez encore. Laurence Nanguat ne « vous refusera pas ses conseils, el vous devrez vaincre « vos regrets et vos désirs de solitude i)our assister à « quelques concerts, et vous rendre compte de la mé- « thode des arlisles célèbres.

« Je m'intéresserai profondément à votre succès, je « l'implore du ciel dans ma retraite, et je compte que « vous tiendrez votre vieille araie au courant de ce a qu'auront pu pour vous ses recommandations. »

Marcia relit cette lettre de M"' Armel. Avec beaucoup de douceur et de précautions, elle a fait comprendre à Lucie l'insuffisance de leurs ressources, mais de là à lui faire accepter qu'elle, Marcia, l'enfant chérie, travaille pour vivre, il y a encore loin, et la sanction exigée n'est pas encore complètement arrachée. Cependant, novembre s'avance, beaucoup d'absents rentrent à Paris, et un jour que Lucie promène ses bébés au Luxembourg, en attendant 1 heure d'aller chereher René et Paul à leur pension, Marcia prend un grand parti et se décide à porter les lettres de M"" Armel à leur adresse.

Il y a une sorte d'été de la Saint- Martin. La journée est douce et brillante comme au mois de mai, et si ce n'étaient les arbres presque complètement dépouillés. on se refuserait à croire que l'hiver est si proche.

Sauf les courses du ménage et la messe du matin, Marcia n'est pas encore sortie seule, et, si tendrement qu'elle aime Lucie, elle éprouve une détente à se trouver libre de la contrainte qu'elle s'impose depuis si longtemps.

Ce besoin de solitude, rare à dix-huit ou vingt ans,

est devenu pour elle presque douloureux. Même le soir, quand elle a arrangé le divan pour la nuit, et qu'elle espère déposer un instant son masque de sérénité, sa porte s'ouvre, et Lucie montre sa figure inquiète :

— Oh ! chérie, je croyais que tu pleurais !

Même à l'église, on l'accompagne. Et si parfois, excédée de ne pouvoir une minute être elle-même, elle aspire à s'enfermer dans le salon ou à aller errer dans les allées du Luxembourg, une sorte de remords la prend : il faut d'abord distraire Lucie, puis éviter de s'énerver et de perdre son courage.

Mais enfin, elle est seule, bien que les rues, par ce doux soleil, soient pleines de monde ; qui n'a expérimenté, en effet, l'impression de solitude singulière, absolue, qu'on éprouve au milieu d'une foule étrangère et indifférente ?

Même, ainsi qu'il arrive dans la jeunesse, chez lea personnes actives, le mouvement et la marche accélèrent ses pensées sans les distraire. Et c'est ainsi, d'abord en suivant les trottoirs encombrés de la rue du Bac, puis en longeant les quais plus solitaires, que Marcia ose re garder en elle-même, et sonder ce que la douleur, les soucis, l'angoisse des responsabilités et des décisions, le soin des enfants, la sympathie toujours soUicitée, toujours prodiguée, a comme recouvert d'une vie factice.

Depuis deux mois, elle ne se reconnaît pas elle-même; elle a revêtu une personnalité étrangère. Les autres l'admirent et disent que c'est le développement de qualités latentes, l'épanouissement de vertus en germe. On la trouve changée, grandie, mûrie. Mais elle sait bien, elle, que l'ancienne Marcia est toujours là, refoulée,

21 i MAKCIA DE LAUBLT

écrai^éc, mais vivante ; elle sait que )a jeunesse, sévère mont comprimée, s'agite au fond de son être. Lu jeunesse ! Elle ne s'épanouit pas seulement dans la gaieté, les aspirations joyeuses, les espérances et les illusions : elle a ses formes douloureuses, qui lui sont propres, ses chagrins passionnés, ses désespoirs qui lui fout envisager la vie, au moins pour un temps, avec plus de désolation et d'amertume que ne le fait la vieillesse désabusée. Et ce qui lui appartient, à elle seule, comme un douloureux apanage, c'est le sentiment oppressif de la longueur de la vie, du temps pendant lequel elle pense traîner son fardeau. De ce sentiment découle une impression de découragement affreux. Et c'est tout cela que Marcia trouve au fond de son cœur en y regardant pour la première fois.

Chose étrange ! A l'âge où nous possédons le plus de forces vives, le ressort le plus énergique, et la faculté de tirer de nous-mêmes des trésors de poésie pour en parer les laideurs mêmes de l'existence, nous dédaignons le présent, ce présent que nous avons Je don d'embellir ou d'adoucir. Il nous faut l'avenir, un avenir plein d'espérances, et pourvu que nous croyions pouvoir porter nos regards en avant, nous reposer sur ce qui arrivera... peut-être, nous supportons sans nous plaindre les épreuves, les traverses, les ennuis. Oui, il nous suffit alors d'un point lumineux brillant devant nous, si faible, si incertain qu'il soit, si loin qu'il apparaisse, pour nous faire traverser sans peur et sans murmure les ténèbres qui nous pressent...

C'est justement ce point lumineux qui manque à Marcia dans l'espèce d'exploration intime à laquelle elle

se livre. Elle n'a pas une espérance humaine à laquelle elle puisse se raccrocher, et de quelque côté qu'elle tourne les yeux, il lui faut supprimer toute pensée personnelle. Elle n'a pas hésité un instant sur ce qui lui est apparu comme son devoir : le mouvement impétueux de son cœur l'a portée à l'accomplir. Mais elle se sent étrangement meurtrie ; elle constate, maintenant, qu'il y a eu en elle un déchirement, des fibres brisées, un espoir détruit, et, à la place de toute la lumière, de toute la joie qui ont jadis rempli son cœur, un sombre ennui, un vide affreux, puis cette impression de la longueur de la vie, de la croix qu'il faudra porter, — toujours la même, — pendant des années, franchissant d'interminables étapes de découragement, d'amertume, de tristesse et d'isolement, pour arriver à une vieillesse sans consolation.

Ce n'est pas qu'elle ignore ou qu'elle méconnaisse les secours, la lumière, la force qui viennent d'en haut. Ces lemps derniers, elle a expérimenté ces secours divers ; l)Uis d'une fois, quand elle a senti son courage défaillir, elle a levé les yeux vers le ciel, et a reçu comme une énergie distincte d'elle-même, agissant en elle et par elle, mais de source plus haute. Elle sait que la soumission à ce que fait ou permet Dieu établit l'àme dans une région supérieure de paix, et elle sait aussi qu'il y a des joies célestes qui transportent l'âme au-delà d'elle-même, bien au-dessus de ses propres douleurs. Mais ces joies, Dieu ne les donne pas toujours. Lui qui a voulu boire ! * calice de Gethsémani, et qui a crié sur la croix cette i::role étrange : « Pourquoi m'avez- vous abandonné ? » jî appelle ceux qiii le suivent à participer à ses douleurs ;

216 MAHCIA Di: LAUIiLY

et d'ailleurs, où serait l'épreuve, la souffrance d'ici-bas, si l'eau divine venait toujours enivrer l'âme et l'enlever au sentiment de la lutte V

Il y a donc des heures sombres où l'on voit clairement qu'on recevra la force, mais non pas la douceur, et que le cœur, tout en allant jusfiu'au bout du sacrifice, ne se verra ci)ar^né aucun froissement, aucune blessure.

Pourquoi se refuserait-elle à s'avouer à elle-même qu'elle a réellement accompli un sacrifice? Si elle a été imprudente en prodiguant sa i>lus chère, sa plus intime sympathie, celui à qui elle l'a donnée n'en était-il pas digue ? Ne s'est-il pas, d'ailleurs, mêlé à son amour le généreux et pur désir d'élever, de rendre meilleur l'homme qui lui apparaît déjà si noble, si richement doué'? Une douleur indicible remplit son cœur à la pensée que tout est fini, qu'elle-même a prévenu toute expression de son amour à lui, toute possibUilé de bonheur, en acceptant un devoir sacré, mais si lourd. Elle n'a pas l'idée que sa pauvreté présente pourrait l'éloigner d'elle : elle ne peut le voir que noble, généreux, désintéressé ; mais de ses mains elle a élevé une l)arrière entre elle et le bonheur.. Et il faudra cacher ceit, porter, sans rien laisser paraître, le deuil de son espoir, de son amour, de son avenir... Et la vie est si longue! Car c'est toujours à cette impression découragée qu'elle revient, lasse et malheurcuvo...

En ce moment, dîins îa disposition où elle se trouve, et avec le besoin fébrile de distraire son ennui, d'abréger les heures, d'endormir sa pensée, le travail ne lui apparaît pas comme une éjieave, mais comme un soulagement. D'abord, la nécessité la presse ; i uis, il y aura

encore une ombre de douceur dans ce confort donné ;nitonr d'elle ; enfin, le labeur qu'elle aspire à trouver ne lui déplaît pas : elle se sent assez d'amour de l'art, assez de feu sacré pour inculquer les principes qu'elle a leçus, — ne se doutant pas, la pauvre, combien l'art a [)eii à faire dans certaines leçons et près de certaines organisations musicales !

EUc arrive au bout d'une demi-heure rue Royale, devant un hôtel d'apparence majestueuse. La comtesse de Loslonges, l'une des deux dames à qui elle a été adressée, habite le premier étage de cet hôtel, mais elle n'est pas revenue de la campagne...

Le concierge en bonnet de velours et en lunettes d'or qui, après avoir jeté un regard inquisiteur sur Marcia, a adouci son ton jusqu'à une demi politesse, déclare ne pas savoir au juste l'époque du retour de M"" la comtesse. Elle ne fera probablement que toucher barre à Paris, ayant l'habitude de passer dans le midi les mois d'hiver.

Un i)cn déçue, Marcia laisse sa lettre, en y ajoutant son adresse, et se dirige vers la demeure de l'autre (lame. C'est assez proche : rue Montaigne. Une nouvelle déception l'attend ; M"" Sarriet est en Italie ; mais cependant, on peut à peu près préciser le moment de son retour : elle l'a annoncé pour le mois de décembre.

Marcia se sent soudain lasse. Elle a résolu de ne faire aucune dépense inutile, et résiste à la tentation de prendre une voiture. Les omnibus et les tramways sont encore pleins de mystères pour elle. Elle demande son chemin et apprend, non sans un grand soulagement, n.i:o M"" Nangouat, l'éniinent professeur, habite à une dis tance relativement courte : rue Saint-Lazare.

f18 MABCIA DR T.Arm.Y

Là, elle n'a pas à craindre «i»- jp- i»iM'ontrpr personne : les otTupalions de M"* Nangouat ne permuUeut pus l(\s absences prolongées.

'La maison offre une belle apparence ; l'escalier a des murs de stuc, des marches de pierre blanche et un lai)is rouge, et la porte d'entrée de l'entresol, à laquelle Marcia sonne, est en faux acajou.

Un domestique vient ouvrir. D porte une livrée un peu voyante, et a l'air insolent.

— M"' Nangouat ?

n toise Marcia comme l'a fait le concierge de la rue Royale. Elle a une dignité naturelle, et est jolie à ravir, malgré le cerne de ses yeux, dans une toilette de deuil à laquelle l'élégance de sa tournure donne un cachet de distinction très marqué. Il s'incline légèrement.

— Madame donne une leçon... Mais si Mademoiselle veut bien attendre dix minutes ?...

Elle traverse à sa suite un vestibule riche et encombré, oii trouvent place des bahuts en chêne, imités du vieux, des faïences, des plats de cuivre, des tentures orientales et des fauteuils à haut dossier, recouverts de cuir, et est introduite dans un très petit salon tendu et meublé de japonneries. Au plafond, un immense parasol plane ; sur les murs, il y a des panneaux de soie, les uns crème, les autres rose pâle, sur lesquels s'enlèvent en délieates et merveilleuses broderies des vols de grue, dm fleurs fantastiques et des Japonaises souriantes, à l'allur minaudière. Des divans drapés de damas épais, d'un bleu faux, des étagères en bois sculpté, supportant des tasses de satzouma, des ivoires et de petite dragons de bronze, des cabinets en laque incrustée d'ivoire, des po-

MARCIA DE LAUBLT 219

tîches au col élancé sur des colonnes, tout cela, réparti dans une chambre plus grande, offrirait un coup d'œil original et agréable ; ma!s dans ce salon minuscule, Marcia éprouve la môme impression d'encombrement que dans le vestibule. Une portière de satin brodé de chrysanthèmes la sépare seule d'un autre salon oii s'entend, avec un accompagnement adouci de piano, une voix maigre et ingrate, tremblotant l'air de Mignon. De fréquentes observations l'interrompent:

— Trop aiguë, cette "^ote... Le début de chaque couplet plus tranquille, mieux assis... Ne portez pas la voix... Connais- tic le pays... Elle suit son rêve... Elle se parle à elle-même et revoit quelque chose...

Marcia écoute avec intérêt la leçon ; elle en arrive à presque souffrir de l'insuffisance de la voix, et à attendre avec une espèce d'angoisse nerveuse le cri désagréable que M"* Nangouat essaya en vain de prévenir lorsqu'arrive ce passage : C'est là que je voudrais vivre. Ce c'est là devient douloureux pour une oreille délicate.

— Ecoutez -moi, dit le professeur d'un ton impératif. Elle chante le couplet à son tour... Sa voix a perdu

sa fraîcheur, et le timbre même en est usé ; mais jamais IMarcia n'a mieux compris le triomphe de l'art qui supplée presque à la nature, et remplace les notes jeunes et harmonieuses par des effets arrivant presque au même résultat. Elle se souvient de la théorie de Raymond sur l'art, et se sent près de Tadmcttre... Depuis deux mois, d'ailleurs, sans qu'elle le remarque, les théories de Haymond reviennent souvent à son esprit... Eufin, la leçon prend fin. Quelques paroles animées s'échani^ent ; M"° Nangouat déclare que V instrument

MARCtA DE LAUBLt

élant charmant, les résultats d'études sérieuses ne peuvent ôtre mis en doute; un froufrou de soie siiit^ puis, une minute après, la portière du petit salon japonais est soulevée, et Marcia se trouve en face d'une apparilion inattendue.

D'après les calculs qu'elle a pu faire, M"' Nangouat no doit pas être fort jeune. M"" Armel est, elle, presque une vieille femme. Mais dans Tembrasure de la porto s'encadre une personne mince et élégante, dont la robe de lainage gris clair, tout ornée de dentelle blanche au corsage, moule la taille irréprochable, dont le teint rivaliserait avec les lis et les roses, et à laquelle des cheveux blonds, légers et frisés, aclièvent de donner l'air (1 une très jeune femme.

— Voulez-vous me dire à qui j'ai l'honneur de parler? commence -t-elle avec un sourire qui découvre de véritîdjles perles, et montrant à Marcia une place sur un des divans.

— Marcia de Laubly... C'est M"" Armel-Laugé qui m'adresse à vous...

— Pour des leçons ? dit gracieusement M"' Nangouat, prenant la lettre. Il faudrait vraiment que ce fût pour faire plaisir à cette chère vieille amie, car mes heures sont littéralement débordées...

Marcia n'a pas le courage de rectifier cette erreur. Elle regarde avec anxiété les traits de son interlocutrice, tandis que celle-ci Ut la lettre. Le sourire disparaît de son visage, et quand elle ne sourit pas, ses lèvres sembleiihninces et sèches. Elle lève une ou deux fois sur la jeuac fille un regard qui s'est refroidi, puis, ayant achevé sa lecture, commence à rouler la feuille de papier

MARCTA RE LAUBLY 221

entre ses doigts chargés de bagues, et continue à regarder Marcia, jusqu'au moment où des larmes d'angoisse roulent sur les joues de la pauvre petite.

— Ce que me demande M"' Armel n'est pas très facile... dit-elle d'une voix qui ne garde rien de ses premières inflexions.

— Elle pensait, dit Marcia avec effort, que, refusant chaque jour des leçons, vous auriez la bonté de me recommander...

M''" Nangouat a un petit rire un peu sec, qui lui enlève tout d'un coup son air de jeunesse.

— Vous recommander ! c'est fort bien ; mais encore faut-il que vous soyez en état de professer... J'ai ma conscience, dit-elle avec emphase, et ma recommandation ne peut être dépréciée... Avez-vous déjà donné des leçons ?

— Non, dit Marcia, laissant échapper quelques larmes, M"" Armel pensait que je pourrais apprendre à en donner, mais puisque vous ne croyez pas...

Elle se lève pour partir. Il y a une angoisse contenue, douloureuse avoir sur son visage. M"' Nangouat est elle émue, ou bien l'idée lui vient-elle qu'elle ne peut se dérober aussi complètement aux obhgations qu'elle a envers son ancien professeur? Toujours est -il qu'elle fait un geste pour retenir la jeune fille.

— Non, ne partez pas ainsi... Je répète que c'est difficile, mais je ferais beaucoup de choses pour ma vieille amie... Le milieu dans lequel je recrute mes élèves me semble inaccessible, pour le moment, à un professeur qui débute.,.

222 MAHCIA DE LAT'RLT

(Marcia pense, involonUiircment, à rinaptitadc de l'élève qu'elle vient d'cMitendrc).

— ... J'ai déjà, d'ailleurs, quelques protégées commençant à se faire un nom, et que je recommande... Voyez-vous, mon enfant, ajoule-t-elle d'un ton protecteur, à Paris, l'orgueil et la vanité font flèche de tout bois ; on prétend se faire honneur de tout, même de ses professeurs, et Philomèle viendrait-elle en personne enseigner ses roulades, qu'on la laisserait de côté si elle s'incarnait en uub M°" Z. quelconque, parfaitement inconnue...

— Mais alors, que puis- je espérer? demande Marcia avec découragement. Comment me faire un nom sans trouver d'élèves ^

— Vous pouvez en trouver dans un autre milieu, ré» pond M"'Nangouat avec un retour d'emphase, et je puis, si votre talent me satisfait en conscience, vous en ; .0ciircr d'une manière indirecte... Allons, ne vous aiiligez pas, et venez me chanter quelque chose...

Elle précède Marcia dans m\ salon plus grand, très richement meublé, où il y a deux pianos. Sur le pupitre de l'un deux se trouve encore la romance de Mijnon.

— Chantez-vous ceci *? Quelle voix, d'aboid "? Un mezzo? Bien... Essayez...

Marcia domine, à force de volonté, son impression de terreur, et commence l'air qui vient d'être si horriblement torturé. Sa voix tremble dajord, et les premières notes ne*donnent pas l'impression de ce qu'elle vaut ; mais M''° Nangouat est un professeur émJrite, et en même temps, une accompagnatrice merveilleuse. Il se trouve que ses observations, un peu brusques, meilcnt

MARCIA DE: L^UBLY 22^

soudain Marcia à l'aise, peut-être paico qu'elles lui rappellent la méthode de sa chère maîtresse.

— Pas de trémolo, c'est indigne de votre timbre... L^ trémolo est une ficelle bonne pour les voix usées... Plus rond... N'ayez pas^ peur, ouvrez le gosier largement...

Le sens professionnel deM"*Nangouat reprenant ainsi le dessus et soutenant Marcia, celle-ci sent sa timidité vaincue, et commence le second couplet d'une voix si sûre, si harmonieuse, si riche, que l'artiste tressaille d'étonnement, et jette sur elle un regard mêlé d'admiration et d'envie. Mais Marcia ne s'en aperçoit pas; elle s'est absorbée dans son chant, et sent instinctivement qu'elle n'a jamais mieux âîi.

Le dernier accord résonne. M"^ Nangouat garde un instant le silence, puis dit presque involontairement :

— Un timbre rare... une ampleur extraordinaire...

Et vous êtes jeune, quel âge?

— Bientôt dix-neuf ans.

— Vous acquerrez encore...

Elle regarde de nouveau la jeune fille, et paraît pour ia première fois frappée de son visage. Peut-être est-ce, dans cette chrconstance, un malheur pour Marcia d'être si jeune et si johe. La jalousie de la femme a le dessus sur l'admiration involontaire de l'artiste...

— Il y a beaucoup à reprendre dans votre méthode, ajoute-t-elle froidement. Il y a des moments où vous manquez de souplesse ; vous n'êtes pas encore tout à fait maîtresse de vos notes hautes, qui devront être adoucies, et enfin, M"*" Armel, qui a quitté Paris depuis dix ans, c un peu vieilli, non comme lignes générales, mai^

221 MAnciA

commo niianc<»s (ronsfif,'neinent.. Cependant, on peut essayer de vous coufierdcs coniincnçiintes... Je in'orcaperai de vous, laissez- moi votre adresse...

Marcia se hâte de l'écrire sur une feuille de son carnet, et remercie M"' Naiigouat avec un effort qu'elle se reproche.

— Est-ce que... ce pourrait être bientôt T demande-telle timidement.

— Oh ! je ne puis vous le garantir, ma chère, répond l'autre d'un ton protecteur , on rentre si tard à Paris maintenant!... Mais quand j'ai promis une chose, ajoute-t-elle sèchement, on peut compter sur moi.

Et Marcia se trouve congédiée.

Elle baisse son voile et verse des larmes amères. Elle entre à la Trinité, qui est près de là, et épanche devant l'autel l'amertume de son cœur. Puis, après avoir longtemps pleuré et prié, elle revient à pied chez elle, espérant que ce long trajet fera disparaître la trace des larmes de son visage altéré et de ses paupières rougies.

.t^vl

C'est la saison des grandes joies et di^s grandes souffrances. Les heureux du monde s'amusent, les enfants attendent l'arbre merveilleux ou cherchent, près du foyer, la place où ils rangeront leurs petits souliers, et, pondant ce temps, les pauvres se demandent avec inquiétude si l'hiver sera très froid, si la grande fille qui va en journée pourra acheter un vêtement plus chaud que le petit châle qu'elle croise sur son buste maigre, si le père n'aura pas de chômages à subir, si les petits ne seront pas malades, et si V^n aura seulement du charbon à allumer dans la grille noire et froide...

Marcia, qui s'est instituée ministre des finances, a perdu le sommeil à force de calculer leurs misérables ressources. Il y aura bientôt un trimestre de loyer à payer, et les dépenses imprévues ont épuisé son épargne. Chaque jour elle et Lucie, sans se le dirc^ invont'^nt quelque nouvelle et misérable économie... Elles ont do* couvert simultanément que le vin leur fait mal, que le

22B MARCIA DE LAUBIT

café IcsompAche de dormir, que le salon est trop chand quand il y a eu du feu seulement pendant une heure... Illcs n'ont i)lus jamais faim, et si réduits que soient les repas, il y a toujours quehiue reste pour le lendemain... Elles travaillent sans relâche : cela les distrait, disentelles, môme quand leur travail consiste à refaire des talons aux bas des enfants, et à retourner vingt fois deux vieilles robes pour y trouver un costume neuf.

Lucie s'est chargée du ménage et des devoirs des enfants. Marcia travaille son chant, tout en l'aidant. Elle étudie presque sans trêve, bien qu'il y ait quelque chose de poignant dans le bruit du piano et les sons éclatants et superbes de sa voix dans cette maison en deuil. Mais c'est l'avenir qu'elle prépare, bien que pas une élève ne soit venue lui prouver la bonne volonté de M"* Nangouat, et bien que ni la comtesse de Loslonges ni M*' Sarriet ne lui aient donné signe de vie. Elle commence à se décourager, et à penser qu'il est inutile d'aller trouver l'éditeur de musique, pour avoir une nouvelle et plus amère déception...

Lucie est pleine de courage. Son chagrin est désormais tissé avec sa vie ; mais elle ne veut pas qu'il assombrisse l'enfance de ses petits, ni qu'il alourdisse les soucis de Marcia. Elle s'oublie elle-même ; elle cherche à prendre intérêt à ce qui se passe autour d'elle, et, le soir venu, elle reprend avec la jeune fille les lectures en commun. Parfois, il est vrai, son esprit est absent, et, bercée par le bruit léger des mots qui n'ont pas de sens pour son oreille distraite, elle songe au passé jusqu'au moment où, revenant à elle, et voyant sur le visage de Marcia une légère animation et comme une ombre de plaisir,

elle remercie Dieu qu'il y ait pour la jeunesse des trêves aux douleurs et aux soucis.

Le colonel d'Espranges a une crise de rhumatismes, et sa sœur ne peut le quitter. Luc vient fidèlement, lui, bien que son cœur se brise à moitié quand il voit l'avenir clos pour lui et pour Marcia. Il ne sait pas quelle réponse elle eût faite s'il lui avait demandé sa main ; il espère, dans son amour désintéressé — et avec quel ferveur! — qu'elle ne pensera jamais à lui comme fiancé, et qu'elle ignorera toujours la douleur qui le ronge. Il essaie de s'oublier pour apporter un peu de gaieté dans ce triste intérieur. Il aide René à pénétrer les mystères des déclinaisons latines, et Georges à réciter les départements français ; il apporte des images au petit Paul, et des poupées à Germaine. Pour Marcia, il a un écho de ce qui se fait, s'écrit, se publie, se chante dans les sphères dont elle est si éloignée. Et enfin, Lucie le trouve toujours prêt à parler du cher passé, de l'ami parti. Elle ne veut pas ouvrir les yeux de sa nièce sur une abnégation si touchante et si simple : à quoi bon risquer d'éveiller en elle un amour sans espoir ? Mais elle apprend à respecter ce caractère, à connaître ce cœur, et ce qu'elle y lit de chagrin supporté dans un mâle silence l'attache encore davantage à son jeune cousin.

Un jour de la semaine qui précède Noël, Mdrcia est sortie pour quelques achats de ménage. L'hiver est plutôt pluvieux que froid, et Lucie a dit à Jeannette que le feu lui ferait mal à la tète. Elle travaille dans le grand salon un peu encombré, et ses yeux, entre chaque reprise, errent sur les meubles, qui ont tous leur histoire,

ii-J<"< MMiciA nn laublt

puis s'nrnHont sur les vieux portraits qui ont VnW tout surpris ih» s<» IrouNor là... Ce n'est pas que le logis soit indique d'eux : ces tnimoaux de bois peint en gris ont 8U|)|)orto d'aulrcs portraits à mine aussi fière ; des femmes on robe de brocart, et des seigneurs en veste broJt'u» et en habit do velours ont marivaudé entre cea muiailles avantquo le nom aristorratirjue jadis gravr'' sur l;i p(iiio de l'hùtcd ait été effacé, avant que l'hôtel même soit devenu l'asile de petits bourgeois à fortune médiocre. Mais c'est toujours chose étrangement triste de voir de vieux portraits enlevés de la demeure dont leurs originaux ont été les seigneurs. Il y a un sénéchal en robe rouge et en perruque dont l'air sévère, qui fait peur à Geruîaine, n'avait jamais frappé personne au Chêne- Vert. La teinte bitumcuse qui envahit certaines toiles semble devenir plus foncée et rend les figures tristes et reniVognées, et enfin la jolie marquise de Mauron- Laubly, la beauté de la famille, qui lient une rose et lève son polit doigt avec affectation, semble demander, avec son sourire piquant cl ses sourcils étonnés, si du moins le toit qui abrite sa tote poudrée est digne d'une pareille laveur...

Ua coup de sonnette... C'est chose rare dans cette vie /le réclusion. Les fournisseurs viennent le matin, et Luc est de service aujourd'hui. Jeannette, qui n'a point eu, hélas î l'occasion de se former aux belles manière^:, apparaît à la porte du salon, son tablier relevé, le visi'^.e ahuri, . tenant entre ses doigts rouges une carte de visite.

— Un monsieur, Madame... Il est là...

— Mais voas avez dit que je ne reçois pas, Jeannette?

VARCIA D8 LAUBLT 229

p'Jcrie Lucie avec cette sauvagerie qui suit les grandes il ou leurs.

I] est trop tard. Par la porte ouverte, elle aperçoit un homme d'une stature élevée, debout dans l'étroite antichambre, et, rinsttnct de la femme du monde reprenant le dessus, elle étouffe un soupir de contrariété en donnant rapidement à Jeannette l'ordre d'introduive le visiteur inconnu.

Elle n'a pas vu la carte, et il s'annonce lui-même.

— Je suis confus, Madame, de me présenter ainsi sans avoir l'honneur d'être connu de vous... Je me nomme Raymond Nalys... Peut-être M"' de Laubly a-t-ellc fait quelquefois mention de moi en vous parlant de son séjour choz son oncle... Je viens vous trouver de la part d mon vieil ami M. Belde...

Lucie s'incline, tandis qu'un monde d'idées et d'impressions traversent son esprit... Oui,Marcia avait parlé plusieurs fois dans ses lettres de Raymond Nalys, le conférencier ; mais elle n'avait jamais dit qu'il fût jeune et beau, et pour la première fois, il lui vient à l'idée que le refus qui menaçait Luc pouvait avoir un motif très spécial... Et que pouvait lui vouloir M. Belde en lui envoyant un étranger? Raymond aimait-il Marcia, et le vieillard, désarmé, allait-il rompre son étrange silence, faire taire sa rancune et assurer un avenir à sa nièce?

Tout cela tourbillonna dans son esprit pendant l'espace de deux ou trois secondes, tandis qu'elle attendait ce que M. Nalys avait à lui dire.

— Ma mission, commença-t-il avec une émotion qu'il s'efforçait avec peine de dominer, est à la fois difficile •fc trys douce... Je crains de vous causer quelque peine.

230 MAr.riA r>F T.Ai'nT.y

d'ajout(T à votre douleur, et ccjiendant, puisque voua aimez M"" de Laubly (elle m'a parlé souvent de votre amitié si iutiiiic et si tendre), vous vous réjouirez de ce (jui |)eut lui arriver d'heureux, et vous travaillerez, je l'espère, à vaincre ses répugnances...

Une sueur légère mouillait son front. Le cœur de Lucie battait très fort. Elle resta cependant calme et digne.

— J'aimp trop Marcia, en effet, dit-elle, pour ne pas agir en tout dans son intérêt ; son bonheur, si DifU la fait heureuse, sera le meilleur baume pour mes peines...

— Vous avez naturellement eu connaissance, Madame, de la proposition que M. Belde a faite à votre nièce, lors de la perte cruelle que vous avez eue à déplorer ?

M""" de Laubly tressaillit.

— Quelle proposition? demanda-t-elle vivement. Ce fut au tour de Raymond d'être étonné.

— Quoi ! s'écria-t-il involontairement, se peut-il que M'"* Marcia ait tenu s^rète une démarche qu. pouvait décider de son avenir, et au sujet de laquelle elle n'aurait su prendre trop de conseils?

Une vive agitation s'empara de Lucie. Elle commença à entrevoir la vérité.

— Monsieur, dit-elle d'un ton ferme, si, par un sentiment de tendresse ou de dévouement excessif, ma nièce m'a caché quelque chose qui devait lui être avantageux, il faut que je sache tout maintenant... Voulez-vous dire que M. Belde lui a écrit après... après notre malheur?

Raymond était en proie à l'embarras le plus cruel. Il était venu pour lutter contre l'égoïsme d'une parente

autoritaire, retenant Marcia contre ses intérêts, ou du moins se laissant prodiguer un dévouement exagéré, e^ acceptant un sacrifice complet. Il se trouvait que cette femme ignorait tout, et que Marcia, avec ce qu'il appe-. lait, moitié admirant, moitié critiquant, le raffinement du don quichottisme, avait tenu secret ce sacrifice luimôme, afin que sa tante ne le refusât pas, et n'en sentit pas même le fardeau ! Il hésitait, anxieux, mais eUe le pressa de nouveau.

— 11 faut parler, Monsieur... D'ailleurs, vous avez, dites-vous, un message pour moi...

— Ma mission, Madame, consistait à essayer de vous faire revenir sur un conseil donné par vous, pensionsnous, à votre nièce, ou, si vous aviez seulement cédé à sa voloniL', de vous supplier d'agir pour la faire revenir sur sa décision.

— J'agirai dans ce sens si la décision dont vous parlez lui a été préjudiciable.

— Je vous dirai donc tout, Madame, vous suppliant de me pardonner le rôle que je joue... M. Belde avait offert à sa nièce de se charger de sa tutelle, de la prendre chez lui, d'assurer son avenir... Il ajoutait une allusion spéciale à cet avenir... Et si je suis ici, Madame, c'est qu'on plaide mieux sa cause soi-même, ajouta-t-il avec une émotion sincère. J'aime votre nièce... Je n'ai pas, malheureusement, une situation de fortune qui me permette de laisser de côté la question d'argent... Mais si elle cède au désir de son oncle, et répond à l'affection, étrange chez lui, je a^ous l'assure, qu'elle lui a inspirée, mes vœux ont son assentiment, oc d'ici à quelque temps, il me sera permis de demander sa main...

Il (Hait 1res beau, très cinu, très Bincère. I^ réserve qu'il avait faite au sujet de sa situation ratait sage, natiircll», indispensable à une époque où les nécessités de la vie sont devenues un lourd fardeau... Etait-ce la sympathie de Lucie pour Luc qui la rendait si froide V...

— Dois-je comprendre, demanda-t-elle avec caln^e, que M. Hclde a fait de la docilité de ma nièce à ses projets une condition aux avantages qu'il lui offre V

Le visage de Raymond s'empourpra.

— Vous ne m'avez pas compris, Madame ; non, mille fois non, il n'y a pas de condition semblable ! M. Bclde n'en attache qu'une seule à ce qu'il veut faire pour •M'" de Laubly : son séjour près de lui. S'il a parlé de... d'autre chose, c'est qu'il avait pensé... espéré peutêtre que... que ma vive, ma profonde et respectueuse sympathie ne l'avait pas laissée tout à fait indifférente.

Hélas ! Lucie sentait qu'il devait dire vrai. Mille réticences de Marcia lui étaient maintenant expliquées. Et un profond attendrissement, une pitié sincère pour la généreuse fille lui fit pousser un profond soupir.

— Marcia a-t-elle répondu à cette lettre dont vous parlez, et dont je n'ai pas eu connaissance? demandat-elle après un moment de silence.

— Elle a répondu immédiatement, sans prendre le temps de réfléchir.

— Et elle refusait ?

— Elle refusait...

-— Par affection pour moit

— Oui, son devoir, disait-elle, rattachait h vous,

moins encore que son cœur... Elle restait avec celle (ji:l'avait recueillie dans son abandon, sans hésiter, sans regretter rien, si ce n'est de faire quelque peine à iin parent qu'elle avait été heureuse de connaître, et auquel elle devait de douces et joyeuses heures.

— Et naturellement elle ne faisait pas allusion à... autre chose ? Peut-être, Monsieur, dit Lucie avec quelque hauteur, vous trompez-vous au sujet de la sympathie que vous avez cru surprendre chez M''" de Laubly.

— Peut-être. Madame, dit Haymond sans conviction.

Et il ajouta avec douceur :

— Les sentiments d'une jeune fille sont chose si délicate et si sacrée, qu'on craindrait de les profaner en exprimant une certitude...

Comme il était séduisant ! Lucie se dit avec désespoii qu'il n'avait pas dû se tromper.

— M. Belde, reprit Raymond, a d'abord témoigné une vive irritation, et a exprimé la résolution de n'avoir jaunis plus aucun rapport avec sa nièce ; peut-être une p-'rsonue de son entourage, qui redoute l'influence de M"" de Laubly, contribuait-elle à entretenir sa rancune. Mais une autre amie, lady Trafford, et moi, nous l'avons quelque peu adouci, et il m'a enfin confié le soin de vous voir, Madame, pour plaider auprès de vous la cause des intérêts, peut-être du bonheur de voire nièce... Je rougis, maintenant que j'ai eu l'honneur de vous voir, d'avoir pu attribuer à une pensée personnelle de votre part la responsabilité du refus de M"' de

^^'{'l MAHCIA DE LAUBLY

J^iiiibly... Je u'inflisto môme pas pour qae voiirt inlorvciiicz... Je suis sur de votre affectioa pour

Il se levait pour metlpe fin à une visite qui avait été encore plus pénible qu'il n'avait pu le prévoir, lorsque la porte aouvrit...

Il tressaillit en voyant devant lui Marcia, plus mince et plus pâle dans ses vêtements de deuil, avec cette ombre bleue sous ses paupières. Mats, sur ce visage amaigri, la pâleur disparut soudain. Je ne sais quel espoir insensé, rapide comme Téclair, mais aussi brillant, traversa l'esprit de la jeune fille, tandis que la surprise la clouait à sa place. L'éclatante rougeur qui couvrit ses joues révéla à Lucie le secret de son cœur.

La jeune femme se leva, lui prit la main, et l'amena devant Rayinoiid, qui ne cherchait plus à dissimuler son émoLion.

— Marcia, dit-elle avec une tendresse infinie, j*ai appris par hasard le sacrifice que tu m'as fait en refusant d'aller demeurer près de ton oncle... Chère petite, tu me connaissais bien en commettant cet acte d'héroïque folie... Tu savais que je l'ordonnerais d'aller là où ton avenir était assuré...

Marcia se tourna vivement vers Raj-mond. Si son premier regard avait exprimé une tendresse involontaire, ses yeux étaient maintenant pleins de désappointement et d'indignation.

— Ainsi, vous avez détruit mon œuvre et ton repos ! dit-elle, désignant Lucie. Elle jouissait de ma présence, et maintenant, je lui serai un regret et un remords î Comment avez- vous pn faire cela .'

Et, secrètement, intimement froissée, elle cacha son visage dans ses mains, pleurant avec amertume.

— Mais, c'est involontairement! s'écria Raymond, consterné. Comment aurais-je pu croire que, dans une circonstance si grave, vous n'auriez pas pris conseil de votre parente, de la femme de votre tuteur V

Elle écarta lentement ses mains, et il rencontra son regard, encore chargé de reproches.

— Mais, murmura-t-elle d'une voix basse, et comme rêvant, je dirais plutôt : comment avez-vous pu croire que, 7noiy j'augmenterais sa croix, déjà assez lourde, du poids de ce qu'elle eût appelé un sacrifice?

— Laissons ce qui est passé, dit vivement Lucie ; j'en garde une gratitude que je ne cherche pas à exprimer, mais je me réserve de t'imposer ma volonté, chère bienaimée, comme celle d'une autre mère, soucieuse de ton avenir. . .

— Jamais une volonté qui m'éloigne de toi et des enfants, Lucie, dit Marcia d'une voix claire.

— Et, poursuivit M""' de Laubly, comme si elle ne l'avait pas entendue, peut-être n'y a-t-il pas seulement ton avenir, mais ton bonheur... Monsieur, ajouta- t-cUe, se tournant vers Raymond, je vais donner à M. Belde une preuve de ma sincérité, et à vous, un témoignage de ma confiance, en vous autorisant à dire vous-même à ma nièce tout ce dont son oncle vous a chargé pour elle... Et vous pourrez être sûr que lorsque vous l'aurez quittée, je me ferai encore votre avocate...

— Lucie, c'est inutile ! s'écria Marcia, très pâle

— Non, chérie, laisse ma main... Je désire que

MAnOTA DE LAUBLT

M. Xalys te parle fioul, et je... je lai» dei vœnx pour qu'il te persuade...

Elle sortit, s'inclinant devant Raymond, qui balbuiia.t un remerciement, laissant Marcia en face de sa dcslinro. à ce moment solennel où il est donné à notre initiative, à notre liberté de choisir une voie, d'accepter ou de refuser ce que nous appelons le bonheur.

Elle se tenait debout, visiblement agitée, effreyée d'affronter une nouvelle épreuve

— Ne voulez-vous pas vous asseoir et m'entendieV dit Ilaymond, dont les traits d'ordinaire impassibles étaient bouleversés par une agitation non moins violente que celle de la jeune fille.

— A quoi bon? répondit-elle d'une voix entrecoupée. Rien ne peut changer ma décision, et...

Tout à coup, son visage se détendit, et elle s'écria, fondant en larmes :

— Gomment avez-vous pu être si cruel pour Lucie ! Vous avez détruit son repos, rendu inutile tout ce que j'avais fait pour le lui assurer!

— Mais je ne savais pas... je ne pouvais pas deviner cette... Oh ! je ne voudrais pas vous froisser, surtout en ce moment ! Mais vous paraissiez étonnée, tout à l'heure, que je ne vous eusse pas comprise... C'est que vous dé-

^ passez la mesure ordinaire de l'aftection et du dévoue-

238 MARCIA DE LArnLT

ment, et que vous vous placez au dcssns de la vie n'M'llfi... pres(|ue, si j'osais le dire, en dehors de la vérité des clioscs...

Elle se sentit froissée, et ne répondit rien.

— Laissez moi vous exposer les faits dans leur vraie lumière, dit-il avec une ferveur contenue. Je comprends — tout le monde comprendra — que, dans les premiers moments d'un grand chagrin, vous n'ayez pas abandonné votre parente. Maintenant, la première douleur est amortie, sa vie est organisée... On ne vous demande point, d'ailleurs, de rompre avec elle : vous pourrez toujours, ha])itant Paris une partie de Tannée, la voir et lui téuioii^nor votre affection... En demeurant près d'elle, vous lui donnez, certes, une grande satisfaction, mais une satisfaction qu'elle ne pourrait goûter sans égoisme, puisque, au prix d'une séparation relative, votre sort est assuré...

A chacune de ces paroles, quelque chose se glaçait dans le cœur de Marcia. Que tout cela était pauvre, vul- ; gaire et plat ! Quoi ! cet homme qui faisait de l'éloquence sa carrière même, ne trouvait pas mieux à dire, et lui, qui prétendait l'aimer, n'avait pas senti du premier coup que de tels raisonnements ne pouvaient pas même l'atteindre, elle, qu'il croyait comprendre !

— M°" de Laubly n'est pas même votre parente, repritil un peu déconcerté par son silence ; elle n'était que la femme de votre oncle...

— C'est vrai, et elle m'a accueillie et aimée, quoique je ne fusse pas sa propre nièce, dit Marcia avec froideur.

Il comprit immédiatement qu'il avait fait fausse route.

— Mais, s'écria- t-il, il ne s'agit pas seulement de vos

intérêts... Je devrais savoir que vous êtes indifférente non seulement à la question d'argent, mais encore à ce qui vous est uniquement personnel... Il y a d'autres mobiles, cependant, qui plaident en faveur de votre oncle... Il est votre proche parent ; il a élevé votre mère...

— Il l'a aussi abandonnée...

— Mais il semble s'en repentir, et vouloir réparer ses torts en vous donnant son affection et ses bienfaits... Il est vieux, infirme ; il n'a près de lui que des mercenaires ou des gens avides et intéressés... Peut-être ne serezvous pas insensible à l'idée d'adoucir ses derniers jours, ni surtout, telle que je vous connais, à l'espoir d'élever cette âme, très peu croyante, très peu disposée, je le crains, à franchir le suprême passade de la manière que vous souhaiteriez... Il y aurait du bonheur à donner et du bien à faire...

Marcia tressaillit imperceptiblement.

— Entre deux taches, dit-elle après un instant de silence, il faut toujours choisir celle que la conscience juge la plus impérieuse. Je fais des vœux ardents pour que mon oncle revienne à Dieu ; mais je ne me crois aucune responsabilité vis-à-vis de lui, tandis que la reconnaissance d'une part, et la nécessité de l'autre, m'attachent à ma tante de Laubly .

— La nécessité?...

— Sa santé est profondément atteinte, dit Marcia, baissant la voix et essayant de dominer son émotion. Le chagrin et les privations lui ôtent la force physique nécessaire pour s'occuper de ses enfants... La pauvreté n'est pas chose déshonorante, et je n'ai pas honte d'avouer que mon travail sera nécessaire à ces chers êtres...

^240 MARCIA DE LAUBLf

Raymond 8o leva brusquomont.

— Vous !... Travailler! dit-il avac une stupeur dou- 1 »ureuse.

— Serais-je la seule fille de mon âge employant utilenivintson temps et le peu de talent qu'elle possède*/

— Vous pensez alors?...

— Je compte donner des leçons, dit Marcia avec une tranquillité affectée, et j'espère avoir bientôt des élèves.

11 se laissa retomber sur son fauteuil et cacha un instant sa tête dans ses mains, puis, se rapprochant brusquement :

— Oh ! non, c'est Impossible ! D'ailleurs, je n'ai jiutout dit... M"' de Laubly sait ce qu'il me reste à vous confier... Et elle est favorable à mes vœux, puisqu'elle a bien voulu me donner cette occasion de plaider ma cause. . . Vous aviez deviné, n'est-ce pas, que je vous aime chèrement, et que mon vœu le plus ardent est de vous nommer ma femme!...

A son tour, elle caclia son visage dans ses mains... Quels qu'eussent été les froissements de ces dernières minutes, elle oublia tout pour un moment, et revit les heures charmantes des Etangs, avec les espérances qui, alors, avaient enveloppé son àme d'une atmosiilière idéale... Mais ce ne fut que l'affaire d'une seconde. L'instant d'après, elle le regardait avec une expression tranquillement résolue.

— Je n'ai pas le droit de penser à moi... J'ai donné ma vie à une tache sacrée... J'aiderai Lucie à élever ses enfants ; elle ne le pourrait sans moi.

Le visage de Raymond se contracta.

— C'est trop, dit- il les dents serrées, et essayant de ca-

cher le tremblement soudain de ses mains. C'est là ce que j'appelais tout à l'heure outrepasser la note vraie ! Votre tante a eu sa part de bonheur ; n'avez-vous pas droit à la vôtre ?

Elle le regarda de nouveau ; le même petit frisson la mordit au cœur, et le charme d'un instant fut détruit.

— Je ne sais si j'ai un droit de ce genre, mais je ne saurais l'exercer au détninent de ce que je regarde comme un devoir...

Les mains de Raymond se tordirent instinctivement.

— Si vous êtes tellement impersonnelle qu'on ne puisse même atteindre votre cœur en vous parlant de vous, dit il d'une voix que lemotion rendait presque inintelligible, ne pouvez-vous penser à moi ? L'amour fervent, absolu d'un homme qui n'avait encore jamais rencontre une femme qu'il pût aimer, — une femme qui fût capable de le rendre meilleur, — cet amour-là ne satirait-il vous toucher!.. Parfois, il me semble que vous habitez une région étrangère à celle où je me mens . Mais a^ous pouvez me la faire aimer, m'y attirer, peut être.. 0 Marcia, me comprenez-vous?

Do nouveau, elle sentit le charme, l'enivrante tentation. 11 vit quelque chose d'ému passer sur son visage, et l'ombre d'espoir qu'il conçut aussitôt l'inspira mal

- Je ne suis pas assez riche, reprit-il, pour vous faire à moi seul la vie douce et luxueuse que je rêverais pour la femme aimée... Mais en cédant au désir de votre onclv eu consentant, vous et moi, à demeurer près de lui, nous nous assurerons un avenir digne de vous, et nous pourrons même aider votre tante... J'ai assez de

2i^ MAncIA DE LAUBLT

relations pour obtenir à ses fils des bourse» dans tm lycée...

Cette fois, tout fut fini. Marcia savait qu'il était assez riche pour se passer des bienfaits de son oncle. Elle eut comme» l'impression qu'elle tombait de très haut, que quolcpio chose se brisait à jamais en elle, et elle se leva, très calme.

— Je puis quelquefois vivre de la vie réelle, dit-elle avec une singulière dignité. Je vois les choses dans une lumière assez vraie, comme vous le ^ites, pour comprendre qu'une femme sans dot, qui ne croit pas pouvoir abandonner une famille, ne peut apporter une pareille charge à un mari... Aussi n'ai-je pas Tintcntion de me marier... Peut-être avez- vous commis une erreur lorsque vous m'avez demandé de vous laisser me rendre heureuse : on ne peut être heureux que si l'on s'est très bien compris, et si le cœur vibre aux mêmes émotions...

— Je vous en supplie... commença- t-il.

— Si vous avez eu quelque sympathie pour moi, interrompit-elle avec plus de douceur, abrégez un entretien qui devient pénible pour nous deux... Je sais l'honneur qu'un homme fait à une femme en demandant sa main, j'y suis sensible, et je fais des vœux pour que vous oubliiez un rêve éphémère, et soyez heureux bientôt...

— Marcia ! . . .

Il balbutia ce mot avec angoisse, mais elle resta impassible, toujours debout, et il comprit, avec une sorte de désespoir, que si elle l'avait aimé, tout était terminé, fini pour jamais... Un instant après, il était parti, et

Marcia, réprimant le tremblement nerveux causé par l'effort qu'elle avait dû faire, ouvrit la porte de la chambre où Lucie, les mains jointes sur ses genoux, et les yeux criant douloureusement dans le vide, attendait qu'on l'appelât.

— Lucie, chère Lucie !...

Marcia était agenouillée près d'elle, la serrant dans ses bras, et levant sur elle sa figure aimante, singuliènicnt pâle, et ses yeux sans larmes, imprégnés de tendresse.

Lucie sourit avec effort.

— C'est oui, n'est-ce pas, enfant? Laisse- moi aller le trouver.

— Il n'est plus là. . .

Le visage de Lucie s'altéra.

— Quoi ! tu t'es sacrifiée f... Oli ! Marcia, mon enfant chérie, comment as-tù pu croire que je supporterais cela, que j'accepterais un pareil brisement !

Les yeux aimants de Marcia restaient attachés sur elle avec une expression étrange.

— Lucie, dit la jeune fille d'une voix basse et douloureuse, il n'est pas ce que je le croyais...

— Que veux-tu dire'^ H y a quelque malentendu... Un homme qui défond son bonheur est excusable s'il dit quelque parole qui semble moins sympathique...

Marcia secoua la tète d'un air lassé...

— Avant, dit-elle d'une voix lente qui semblait venir de bien loin et exprimer une sorte de rêve, avant, je souffrais un peu parce "que je... l'aimais... Maintenant, q^uelqud chose est brisé... Il n'est pas celui que j'ai-

244 MARCTA DE LAUBLY

mais... NouR ne [larleroiis jamais plus de tout cela, n est-ce pas, cliérie '/

Et, cachant sa tête sur Tépaule de Lucie, elle pleura longtemps, avec le sentiment vague et doux qu'elle était comprise.

Le lendemain, Luc vint. C'était l'heure où M** de Laubly surveillait les devoirs de René. La table de tra vaLl occupait une des larges embrasures, et Marcia travaillait dans l'autre. Il s'approcha d'elle, regarda un instant avec un peu d'angoisse les contours amaigris de ses traits et la pâleur de ses pauvres joues, et étouffa un soupir.

— Pas encore d'élever Gia ? demanda-t-il doucement.

Peu à peu, il s'était mis à lui dire son nom ; cela semblait vraifnent naturel, et quelquefois il faisait comme les enfants, qui s'en tenaient à leur diminutif.

— Non, pas encore... Je vais demain voir M. OInez, l'éditeur de musique.

Il soupira de nouveau. Pauvre Luc ! Lui, si vif, si ardent, il comprenait Jacob, qui servit sept ans, et encore sept ans pour obtenir Rachel. Il se disait parfois que la vie est longue, et que dans des années son amour silencieux pourrait recevoir sa récompense.

— J ai vu hier votre oncle, dit-il après un silence.

— Est-il bien portant ?

— Je trouve qu'il s'affaiblit un peu...

Marcia se sentit malheureuse. Un doute s'emparait d'elle tout à coup, et elle regarda Luc, hésitant.

— Etes-vous bon casuiste ? demanda-t-elle avec une ai^lC' affectée.

— Moi ? Oui, à la façon d'un boulet de canon, dit-il en riant.

— Un boulet a du bon, du moins en tant qu'il choisit la ligne la plus droite, si c'est ce que vous voulez dire... Ecoutez, Luc, j'aurais voulu voir votre tante et lui confier mes cas de conscience. Mais puisqu'elle est retenue à Versailles, il faut que quelqu'un me rassure... Je vais vous donner une preuve de confiance en vous disant un secret... Mon oncle m'a demandé à deux reprises d'aller demeurer chez lui.

— Je le sais, dit Luc d'un ton bref.

Marcia le regarda avec un peu de surprise, et continua :

— J'ai refusé de quitter Lucie, naturellement... Mais on m'a troublée en me faisant entrevoir... que j'aurais pu consoler ses derniers jours, et même l'umciicr à Dieu... Croyez -vous qu'en faisant taire mon cœur, au risque de paraître ingrate, j'aurais dû aller près de lui et forcer Lucie à recevoir de l'argent en échange de ma i)résence V Etait-ce un devoir 'l

Luc secoua énergiquement la tête.

— Ce n'était pas un devoir puisque vous en aviez un plus impérieux, répondit-il vivement.

— Ah ! vous pensez comme moi ! fit- elle soulagée.

— Je pense, repTit-il avec une émotion involontaire, qu'il faut ici-bas aller au plus pressé... Je crois aussi que Dieu ne permet pas qu'un bien soit empêché pane que nous agissons droitement. Il y a des gens qui vous diront qu'avec cette fortune... qui n'aurait pu tiirdei* ôien longtemps à vous échoir, vous auriez pu aider voire tante et les enluiils... Oh ! la fortune peut beau-

246 IIARCIA DB LAUBLT

coup de choses pour le bonheur ! Ou plutôt, sans elle, lo bonheur est souvent impossible, dit-il avec une émotion soudaine.

I! fit une pause et reprit doucement :

— Mais il faut voir les choses comme elles sont... La santé de ma cousine est atteinte, son courage est brisé et ne tient qu'à vous, les enfants ont l>esoin d'une direction qu'elle peut à peine leur donner en ce moment... Oh ! nous avons parlé de tout cela avec mon père et matante!... Et nous avons cherché une solution jusqu'à en être fatigués, ajouta-t-il, les larmes aux yeux. Mais Lucie n'accepterait pas plus l'argent de M. Belde qu'elle n'a accepté ce que mon père, son parent, aurait ■fait de si grand cœur pour elle... Ma tante ne peut l'aider qu'en travaillant un peu pour les enfants, ou en en voyant quelques douceurs, tout en ayant i)eur de la fAcher... Si vous la quittiez, elle se mettrait à donner de> leçons ou à prendre des ouvrages de couture dans les magasins...

Il parlait à voix basse, de manière que Lucie, occupée de son petit garçon, ne l'entendit pas... Môme dans l'accès d'émotion qui s'était emparé de lui, il n'oubha pas d'étouffer ses paroles, ni de s'assurer qu'on ne pouvait les surprendre. Il joignit tout à coup les mains, comme l'avait fait Raymond dans un redoublement d'angoisse.

— Et pourtant, comme c'est dur de penser que vous travaillerez, vous !...

Elle se sentit remuée par son accent, mais plus encore, peut-être, par sa possession de lui-même et par ce que cet accent avait de contenu.

— Cependant, Luc, dit-elle, presque malgré elle, vous aimez mieux me voir souffrir et faire mon devoir ?...

Elle n'oublia jamais ce qui passa rapidement dans les yeux clairs qui la regardaient avec attendrissement. C'était quelque chose d'indéfinissable, de très haut, de très lumineux. Il se redressa légèrement, et, de ce jour, elle n'eut plus jamais l'idée de le regarder comme un grand enfant ou un bon camarade.

— Oui, dit-U, d'une voix ferme, je vous aime assez pour cela...

Elle baissa la tète sur son ouvrage pour cacher les deux larmes brillantes qui jaillissaient de ses yeux.

Il y eut encore un silence, puis Luc reprit de son ton ordinaire :

— Savez-vous que je suis brouillé avec M. Belde ?

— Quel dommage î Vous y passiez de si bons moments ! s'écria Marcia avec un regret sincère.

— Oui, mais je ne pouvais oublier que les Laubly sont mes parents, et il a été si injuste, si cruel !

— Pour moi aussi ? demanda-t-elle avec un peu d'émotion.

— Eh bien î oui, pourquoi ne pas vous le dire ? Et savez-vous ce que je pensais en l'écoutant ? C'est que, pour s'exprimer sur votre compte avec tant de colère, pour s'étendre avec tant d'amertume sur ce que vous auriez pu être pour lui, il faut qu'il vous ait aimée... oui, vraiment, je le crois I

Marcia soupira.

— Je prie Dieu, qui peut parler aux cœurs les plus endurcis, les mieux gardés des influences divines, les

2W MARCIA DR LAUBLT

j)lus enfonc(^8 dans les dioses d'ici-bas. de faire pour lui ce que moi, je ne [umx pas... Lady Trafford n'était pas là V (leinanda-t-ellc après une pause.

— Non, elle est en ce moment en Angleterre... Savez-vou8, Marcia, que Julianc joue un triste rôle près do son oncle*? Elle l'excite contre vous.

— Je lui pardonne, Luc, et je souhaite que riiéritfige de M. Belde compense pour elle l'afiecUon sincère que, dit-on, elle a repoussée...

La provision de charbon est épuisée, l'argent mis en réserve pour le loyer est dépensé ; on a déjeuné de pain et de lait depuis plusieurs jours, et Lucie, avec des larmes tremblant à ses cils, a demandé à Marcia si elle savait comment on s'y prend pour mettre un bijou en gage au Mont- de-Piété.

Faut-il donc en venir là, descendre cette pente fatale, voir les reliques de famille s'en aller, les murs se dégarnir ?

Les élèves ne viennent pas, M"* Nangouat reste mueltc. Marcia n'espère rien de l'éditeur; cependant, elle recueille son courage et sort pour faire cette dernière démarche...

... Un magasin du boulevard... Dans le fond, un homme très grand et très robuste, avec des cheveux blancs en désordre, une longue barbe, des yeux bleu clair et un air bienveillant, cause avec animation avec deux messieurs, dont l'un, tout en parlant, frappo

2ri0 : ARCIA DE LAUBLY

q'jciques notes sur un piano ouvert. Devant l'on des comptoirs, une femme élégante feuillette de la mu- Eique.

Un commis s'avance, très poli, très empressé.

— Qu'y a-t-il pour votre service, Madame 1

— Puis-je parler à M. Olnez ?

— Certainement, Madame le voilà, au fond du magasin...

Il la précède ; les deux messieurs s'écartent et la regardent curieusement, ce qui la fait rougir; l'éditeur, à demi assis sur un pupitre, se redresse et soulève sou bonnet de velours.

— Je suis envoyée par M"* Armel-Laugé...

Sa voix faiblit; ce nom, jadis encensé, lui a été jusqu'à présent de si peu de secours !

— M°" Armel ! Eh ! quoi, elle vit encore? dit-il d'un ton de bonne humeur. Quel dommage qu'elle se soit retirée si tôt ! Comme professeur et artiste de concert, elle n'a pas été remplacée, non, ses élèves me le disent encore... Ést-il vrai qu'elle soit nonne ou quelque chose d'approchant ? demande-t-il négligemment, tout en prenant un binocle pour lire la lettre.

Marcia juge inutile de répondre, car il est déjà absorbé par sa lecture. Un des messieurs la lorgne, l'autre sest assis au piano et en fait sortir des sons heurtés presque douloureux.

Comme l'attente est longue!... L'éditeur tourne la quatrième page, puis lève les yeux sur Marcia.

— A votre âge, on possède rarement l'expérience exigée d'un professeur... Vous serait-îl désagréable, cepenjdant, de passer là, dans ce salon^ et de chanter n'im-»

porte quoi, afin que je puisse, si l'occasion s'en présente, dire que je vous ai entendue ?

Il a l'air bon et respectable ; mais l'idée d'être écoatéo par ces deux hommes à la figure insolente est plus que Marcia ne peut supporter-

— Je crains que ce ne soit inutile, dit-elle, dévorant des larmes de désappointement. Vous croyez vousmême que je suis trop jeune... M"' Nangouat le pense aussi...

Un des messieurs se met ? ricaner.

— Oui, M"^ Nangouat ne peut aimer les jeunes étoiles; elle passe furieusement, dit-il.

Marcia s'incline légèrement devant l'éditeur.

— Je suis fâchée de vous avoir dérangé...

— Mais, voyons, attendez !...

Elle ne l'entend pas. Elle sort précipitamment, fait quelques pas sur le trottoir, puis s'arrête, inconsciente, devant un magasin dont elle ne voit même pas le . brillant étalage-

— La lettre de cette chère vieille Armel est cependant pressante, dit M. Olnez, pensif. Je ne peux pas laisser protester comme ça la recommandation d'une ancienne amie... Je vais l'envoyer à ma fille... Eh ! Leroy, dit-il à l'un des commis, courez après la da,me qui vient de sortir, et priez-la de revenir un instant...

Il se tient sur le seuil du magasin, voit le commis courir, rejoindre Marcia, et la ramener, hésitante.

— J'ai une fille malade, dit-il à brùle-pourpoint. Elle est encore plus que moi en état de juger d'une œuvre ou d'un talent, car elle est la iuusi(iu'.' iucaruéc... Je vais vous mener à elle... bi eue ^m^om v^uc vouo ^v^u^^ez pro-

^.'^S MARCIA DE LAUBLT

fesser, je vous aiderai ; si elle juge que vous vous trompez... eh bien ! dans votre intcrùt, il faudra la croire et c'Iiercher quelque autre moyeu pour vous tirer d'ernbarras...

Elle le suit au fond du magasin, monte, après lui, un étroit escalier, traverse une antichambre, et est introduite près de la malade.

La chambre est vaste ; deux baies largement ouvertes permettent de suivre le mouvement et l'aspect bigarré du boulevard. Des plantes vertes et des orchidées remplissent l'embrasure de l'une d'elles. On a d'ailleurs rassemblé dans cette chambre tout ce qui peut charmer le regard d'une recluse : des toiles de prix et des fusains superbes, des petits meubles anciens aux pieds frêles qui s'harmonisent avec les minuscules bergères et les fauteuils à médaillons. Un piano à queue d'un petit modèle est placé dans un angle, et, près de la fenêtre, sur une chaise longue recouverte d'une splendidc fourrure d'ours blanc, est étendue la malade.

Elle n'est pas très jeune, ou peut-être la souffrance l'a-t-elle flétrie avant l'âge. Ses cheveux, de ce noir lisse et bleuâtre, très rare chez les Françaises, feraient penser qu'un sang étranger coule dans ses veines ; ils sont arrangés en bandeaux et forment, par derrière, un nœud qui, contrairement à la mode du moment, repose sur la nuque, et ils font ressortir la pâleur du visage, qui donne l'illusion du marbre. Les traits sont amincis, l'ovale trop amaigri, mais les lignes demeurent d'une grande pureté, et les yeux, d'un bleu foncé, mais franc, avec des cils noirs d'une longueur invraisemblable, achèvent de donner à cette physionomie un aspect

étrange. La manière dont elle est vêtue est originale : une longue robe flottante en lainage écarlate, garnie de zibeline, enveloppe ses formes minces, et une étoffe indienne richement brodée est jetée sur ses genoux.

— Rosa, je t'amène une jeune amie de M""'' Armel- Laugc. Tu ne l'as pas oubliée, n'est-ce pas ?

— Oh ! comment oublierait on cette voix d'or, Teuton entendue dans son enfance, — sans parler de l'impression que l'artiste laissait d'elle, de sa personnalité?

Elle ne s'était pas soulevée, mais elle avait tourné la tête vers Marcia, et attachait sur elle un regard d'une expression et d'une intensité étranges.

— M'"'' Armel m'écrit que Mademoiselle est douée d'une voix merveilleuse, et que des malheurs de famille rol)ligent à professer... Elle est bien jeune, elle arrive de la province, et elle ne possède pas, évidemment, le chic artistique parisien... Je te l'amène et te la confie... M"" Armel espérait, me dit-elle, que M"" Nangouat la perfectionnerait... Je n'ai guère de confiance dans l'obligeance de M"' Nangouat... Vois ce qu'il faut faire... Langlct lui donnerait; peut-être des leçons à ta demande.

Les yeux de Marcia s'emplirent de larmes.

— Je suis si pressée do travailler ! dit-elle avec une angoiss.'î contenue. Ne trouvcruis-je que des cachets de deux ou trois francs, je voudrais tant commencer tout de suite !

Le beau regard expressif de Rosa ne la quittait pas ; l'éditeur eut un demi sourire.

— Tout ce qui tient à l'art exige une préparation consciencieuse et demande de longs débuts... Oh ! si vous faisiez du métier, ce serait difiérent.

^rji MAnriA np t. m- rut

— iJu métier i rôpuU Marcia.

— Oui... Ainsi, tout ù l'heure, une de raen clientrs m'u fait demander une tapeuse pour une matinée qu'elle «Jonnc demain...

\jV regard de Marcia exprima une surprige embarrassée.

— Je veux dire une pianiste pour jouer des valses et des quadrilles... Mais c'est naturellement ce que j'appelais du métier, pour lequel il ne faut que des doigts, de la mémoire, ou l'habitude de déchiffrer de la musiquette.

Il sembla à Marcia que son horizon se rétrécissait tout à coup, et qu'elle tombait très bas, dans des sphères inférieures qu'elle n'avait pas soupçonnées jusque-là. Mais la pensée de leur détresse lui revint aussitôt... Il y avait le terme de janvier, — puis le charbon qui manquait, — pijiis Içs chaussures des garçons qui devenaient minces...

La couleur s'effaça de ses joues, mais elle leva tranquillement les yeux sur l'éditeur.

— En attendant que je trouve des leçons, dit elle avec douceur, je serais très reconnaissante si vous vouliez bien me r^ immander pour... pour des choses de ce genre. J'ai de oons doigta, je lis couramiDeût la musique facile, ettou. *rmèrement encore...

£)es 1 Intes roses revinreat soudain à son Wsage : elle se revotait dans le grand salon des Étangs, prenant au pi^uauo la place de Juliane. . .

— Tout deruièremeut, on me disciit que je faisais bien danser.

MARCIA I^E LAUBLY 255

— Cest fatigant, dit Rosa, intervenant pour la premiôrc fois avec une nuance de compassion.

Murcia rencontra ses grands yeux étranges pleins do syiiinalhic, et, dans Fangoisse qui la torturait, elle eut un élan involontaire de confiance.

— Il faut que je gagne quelque argent... Nous avons perdu ce que nous possédions, et je vis près d'une parente dont la santé est mauvaise, et qui a quatre jeunes enfants...

M. Olnez en avait entendu, de ces histoires lamentables ; il avait souvent ressenti de violentes colères contre ces femmes pleines d'illusions, ces provinciales venant chercher à Paris le perfectionnement et le profit de talents imaginaires. Mais il y avait dans l'attitude de Marcia quelque chose qui lui parut en dehors de ces tristes banalités.

— Vous ne savez peut-être pas qu'il s'agit de vingtcinq francs seulement *? Cette dame a spécifié et marchandé : une tap... une pianiste vaut moins cher qu'un homme, et le jour, c'est encore moins clicr que le soir. . .

Vingt-cinq francs ! Elle allait se déclasser ainsi pour vingt-cinq francs ! Mais il pouvait y avoir beaucoup d'autres occasions semblables.

— Je serais reconnaissante si vous vouliez bien me recommander...

— Parfaitement... Demain, de quatre heures à huit heures, 18, rue de Prony, M""" Lemoyne... Voulez-vous me laisser votre adresse'?

Marcia prit son carnet pour en déchirer une feuille... Une carte tomba ; — cela remontait au dernier jour où

elle avait fait des visites avec 1 oncle Jean et Lucie. La carte portait leur nom, avec l'adresse complète au bas, coiiiiiic c'est l'usage en province : Château du Cliène- Vert, près Morgères (Ille-et-Vilaine).

Elle prit la carte que M. Olnez avait ramassée, et y j)assa son crayon, ne laissant de visible que le nom de Laiibly, puis ello ajouta son adresse.

— Très bien... Comptez que c'est arrangé, et soyez exacte demain... Rosa, je suis attendu... Tu me diras ce f;ac je [)uis faire.

Il adressa un salut amical à Marcia, appuya ses lèvres sur le front de Rosa, et les deux jeunes filles restèrent seules.

— Est-ce qu'il vous serait pénible de me chanter quelque chose ? J'aime beaucoup la musique... C'a été ma vîe, mon atmosphère ; je jouais du violon, et je chantais aussi avant l'accident qui m'a clouée ici...

Marcia la regarda avec une sympatliie profonde, et se rapprocha par un mouvement instinctif.

— Un accident 1.. Et... il y a longtemps ?

— C'est une chute de voiture... J'ai failli mourir, et l'épine dorsale est restée malade... Je suis paralysée.

Elle parlait avec une tranquillité, une sorte d'indifférence d'elle-même qui étaient plus touchantes que des plaintes. Les yeux de Marcia se mouillèrent.

— Mais on essaie de vous guérir '?

— Naturellement, on a tout essayé ; mais quand la moelle épinière est atteinte, vous savez, c'est inguérissable... Ne vous imaginez pas avoir affaire à un critique, quand vous allez chanter... C'est pour me distraire et me faire plaisir...

Sa voix, déjà harmonieuse, avait pris une indexion encore plus douce, et il y avait dans ses yeux bleus aux cils noirs quelque chose d'irrésistible.

Marcia ouvrit le piano.

— Aimez-vous les vieilles choses ? demanda- t-elle timidement.

— Beaucoup.,.

Et Marcia commença une douce et mélancolique romance d'un opéra de Dalayrac : « Quand le bicn-aimé reviendra... »

Pas un mot, pas un signe d'approbation ne l'interrompit. Mais, comme tous les vrais artistes, une fois sa prc:nièrc émotion surmontée, Marcia avait oublié ce qui l'eutourait, et mis toute son âme dans son clinut. 11 y avait une nuance poignante dans les dernières notes : « Le bien-aimé ne revient pas... » Elle se tut, étonnée, inquiète de ne pas s'entendre adresser une parole. li!le se retourna, et vit Rosa immobile, les yeux fixés daus l'espace et les joues couvertes de larmes. lutcnlite, elle se leva, et ce mouvement rappela à elle M"'- Oluoz.

— Voyez CCS larmes que je n'ai pu rcleuir!... Elles vous disent tout ce que j'exprimerais mal... Voulez-vous me chanter autre chose'? Quelque chose de différent, un grand air d'étude, si vous voulez...

Marcia se rassit devant le piano et commença l'air du Freyschûtz. Les souvenirs des Étangs lui revinrent en foule, mais l'émotion qu'ils ravivaient rendit sa voix plus vibrante encore. Un « bravo » sonore la fit tressaillir. M. Olnez était entré sans bruit, et était penché vers sa fille.

— Avec quelques leçons, s'écria-t-il, enthousiasmé,

258 Iiaxicia de laublt

V0U8 ferez accourir tout Paris ! D'ici à deux mois, j*orgauiserai un concert pour vous... Votre sort est assun'*, avec un timbre pareil ! Merveilleux !... Voyons, ajonlat-il vivement, tandis que Marcia rougissait d'émotioo et de timidité, il n'est plus question de jouer des valses à six francs l'heure, n'est-ce pas ? Vous pouvez escomptei votre talent, je vous en réponds ! Entre femmes, vous savez, on s'arrange toujours, et Rosa va vous avance r tout ce que vous voudrez sur le concert... D'ici à deux mois... Je parlerai à Matha, à Johnsberg, et...

— Je vous eu prie, laissez-moi aller à cette matinée, interrompit Marcia d'un ton résolu. Je ne veux rien escompter, rien emprunter... Vous êtes très bon, mais... ce sera une grande satisfaction pour moi de gagner un peu d'argent...

— Vraiment V... Eh bien ! vous prendrez peut-être plus tard plaisir à vous rappeler ces modestes débuts... Restez encore avec Rosa... Vous l'avez charmée... Chantez-lui autre chose... Au revoir, je vous attends d'ici à huit jours... Les leçons viendront d'elles mêmes après le concert...

Marcia n'avait pas eu le temps de répondre à ce flot de paroles bienveillantes. M'^' Olnez l'appela d'un geste près d'elle dès que son père eut quitté la chambre, et la regarda d'un air grave et pénétrant.

— Je n'aimerais pas à vous voir chanter dans les concerts, dit-elle lentement. Vous êtes si jeune !

Marcia tressaillit.

— Oh! non, non, jamais! Votre père m'a tellement surprise que je n'ai pu répondre ; mais je n'oserais, je ne fiourrais jamais chanter dans une salle publique.

La longue main effilée de Rosa se posa sur la sienne.

— Quand j'ai entendu votre voix, si belle, si rare, et surtout si émouvante, j'ai eu peur que vous ne songiez au théâtre...

-^ Moi ! s'écria Marcia avec stupeur. Oh ! comment pouvez- vous en avoir en l'idée ! ajouta-t-elle l'instant d'après, un peu froissée.

— Vous avez raison, j'aurais dû comprendre, à première vue, que vous avez été élevée dans la réserve sacrée d'un foyer honorable, et que vous n'aviez pas été d'abord destinée à laisser connaître vos talents en dehors d'une sévère intimité... Mais j'ai vécu, moi, dans un monde d'artistes... J'ai pu constater quelles tentations il y a dans un don même moindre que ïe vôtre, et j'ai eu peur que la bonté un peu imprévoyante de mon père ne vous entraînât peu à peu, par des degrés inconscients, à sortir de votre monde, où je voudrais vous voir rester...

Marcia serra la main qui tenait la sienne. Un intérêt de plus en plus profond l'entraînait vers cette belle créature malade, avec le sentiment vague, mais reposant, d'avoir trouvé un appui.

— Votre père est très bon, répéta-t-elle timidement, ne sachant et n'osant exprimer ce qu'elle ressentait.

— Très bonj mais il n'a pas, je puis vous le dire, le sens très juste de ce qui convient aux jeunes filles. Si ma mère eût vécu, tout eût pu être différent... Ne rems étonnez pas, s'il voulait vous faire chanter en public... Oh ! j'ai bien vu que vous étiez blessée !... Il n'y voit ni mal ni danger, et certes, des femmes comme M"" Armel sont respectées de tous. Mais vous^ vous êtes trop jeunei

200 MARCIA DE LAUBLT

beaucoup trop jeune, et cela vous changerait de milieu.. Plus tard, vous le pourrez peut-ôtre... Maintenant, ce serait dangereux... Ils voudraient tous vous faire arriver au thr{\lr(î !

— Vous ôtes bonne de vous occuper de moi avec cette sollicitude, dit Marcia, moitié étonnée, moitié reconnaissante, mais je ne chanterai Jamais au théâtre... Et vous avez encore raison pour les concerts ; d'ailleurs, je vous le répr'tc, ce serait au-dessus de mes forces...

Rosa la regardait avec attention.

— Je vous crois... Vous êtes très féminine, très délicate... Et cependant, vous possédez une fermeté peu commune... Si je vous ai parlé ainsi...

Elle hésita un instant, puis ses yeux semblèrent devenir plus foncés et plus profonds.

— Que penserez-vous de moi si je vous parle pres(pic comme à une amie, moi qui ne vous avais jamais vue ? Mais on dit qu'il est des êtres qu'on s'imagine reconnaître sans les avoir connus... Eh bien! si j'ai insisté tout à l'heure pour vous garder des tentations auxquelles peut vous entraîner votre talent, c'est que moi, j'étais destinée au théâtre... Et je bénis maintenant chaque jour le mal qui a brisé mon avenir, mes affections, mes rêves, parce que, du même coup, il m'a éloignée d'une vie vers laquelle me poussaient follement tous ceux qui m'aimaient , même. . .

Elle n'acheva pas, mais Marcia se rappela soudain les larmes qui avaient mouillé son NÏsage, t^dis qu'elle chantait Tair de Nina, la romance du bien -aimé.

Les grands yeux profonds de Rosa plongèrent dans les yeux clairs et lumineux de la jeune fille, et elle sourit.

— On lit jusqu'au fond de votre âme, dit-elle. Vous avez compris ce que je viens de dire, n'est-ce pas ?

— Je crois que oui..,

— Vous avez été, sans doute, élevée dans la région que je ne connaissais pas, mais où j'ai été jetée par mon malheur 1.. On vous a appris, si vous ne l'avez goûté, ce que l'expérience m'a enseigné, à moi, qu'il y a des épreuves qui sont des grâces, et qui peuvent devenir une perpétuelle extase?... C'est une sœur de Bon-Secours qui me l'a révélé tandis que je désirais la mort...

Marcia s'inclina par un élan irrésistible, et baisa la main fine et maigre de la jeune fille.

— Revenez me voir... Même d'ici, je puis vous être utile et vous garder de certains écueils... Vous ne voulez décidément pas que nous escomptions, non pas le concert, mais les leçons !.. Je n'insisterai sur rien qui vous soit pénible... Je vous honore pour ce que vous allez faire demain... Vous, une femme du monde, du vrai monde, et une grande artiste... Celui qui compte nos soupirs, Celui qui est près de mon lit de douleurs sera avec vous, même dans ce salon vulgaire .. Vous le sentez, n'est-ce pas 1 Et vous reviendrez bientôt'?

Oh! oui, elle reviendrait! Comme Dieu était bon de lui envoyer cette syniiiathie inatlcndue !

— Un mot encore, dit Hosa, la rappelant. Votre deuil est récent et profond... Mais vous ne regarderez pas à un froissement de plus... 11 faudra quitter cette robe de laine pour demain...

Marcia inclina la tête. Qu'iraient faire les insignes du deuil et de la mort là oii l'on danse et s'amuse ? Mais ellu résolut de ne pas le dire à Lucie.

Ne pas le dire h Lucie ! Il fallait cependant expliqner cette rentrée tardive à huit heures, après l'heure du dîner ! Le secret était impossible à i^arder. Et comment revêtir une autre toilette sans être vue dansée petit appartement resserré 1

Quelles précautions, quelle tendresse Marcia prodigua pour adoucir ce qui devait blesser au cœur la pauvre Lucie ! Elle attendit le moment où elle fut couchée ; elle la borda dans son lit, s'agenouilla près d'elle, et lui reparla d'abord longuement de M"^ Olnez, qui avait intéressé M™' de Laubly. Après lui avoir fait partager l'espoir de leçons très prochaines, Marcia s'efforça de paraître gaie, et dit vivement :

— Je te ménageais une surprise, chérie ; je vais gagner, demain, une très petite somme, si on la compare aux trésors que je suis destinée à recueillir... Mais cette petite somme a son emploi tout prêt : des bottines pour les deux grands, et quelques bibelots pour leurs souliers le

MARCIA DE LAUBLT 263

jour de Noël. Tu sais bien qu'ils parlent déjà de mettre leurs pantoufles dans la cheminée ? Nous pourrons, même encore maintenant, jouir de leur surprise, n'estce pas, Lucie chérie ?

— Quelle somme? Gomment vas-tu avoir de l'argenf? Est-ce une leçon ?

M™" de Laubly s'était soulevée sur son oreiller avec inquiétude.

— Oh ! un vrai amusement, une tâche facile, dit Marcia d'un ton léger. On m'a offert daller demain, dans l'après-midi, faire danser des jeunes filles...

— Toi ! aller pour de l'argent jouer des... Oh ! Marcia, Marcia ! . . .

Elle éclata en sanglots, secouée tout entière par la violence de son chagrin, et essayant de protester, de s'écrier qu'elle ne permettrait pas un pareil labeur.

— Lucie, dit Marcia, découragée, les petits vont s'éveiller, et ils étaient fatigués ce soir !...

La pauvre mère se calma immédiatement, et contint, par un efiort douloureux, les gémissements inarticulés qui s'échkppaient de ses lèvres.

— Cliérie, reprit Marcia avec fermeté, il faut être raisonnable, vois-tu. En attendant des leçons très prochaines, promises, on me laisse entendre que je puis gagner deux ou trois cents francs par mois en jouant des valses dans des soirées... Personne ne me connaît, et c'est pour un temps seulement... Je t'assure que cela ne m'ennuie pas... Tu sais, ajouta-t-elle avec douceur, il y aura le loyer bientôt...

Lucie l'embrassait convulsivement.

— Oh ! accepter cela de loi !... Et j'ai peur que tu ne

201 MAHCIA I)K LAl'IiLT

m'aies pas tout dit, Marcia... Mais, môme si ta pauvre petile dot te reste, quelle honte ù moi d'en vivre, et de t(^ forcer encore à un pareil travail î Si tu avais cédé à ton oncle...

— Lucie, s'écria Marcia, si tu veux me donm-r tout ce que je puis goùler de paix et de bonlieiir ici-bas, ne me l)arlc jamais de ce que tu crois me devoir ; accepte-le ( omine j'ai jadis accepté ton hospitalité, tes soins et la lendressc. et ne me rappelle jamais l'esclavage déguisé (jiK' j'ai repoussé sans regret... Je vis aussi bien de ce (liie tu possèdes... Je manque d'expérience, tu le sais ; ma dot n'eût point suffi, je devais travailler n'importe comment, et combien c'eût été fastidieux de le faire pour moi seule!... Tu voudras bien, demain, me rendre un très grand service*?... Il faudra, pour cette journée, quitter ma robe de laine... Voudras-tu arranger ma robe grise et repasser mon fichu, chérie?

Lucie pleura encore longtemps, puis s'endormit à la fin dans les bras de Marcia

... Et le lendemain arrive, — une journée pluvieuse, sombre... 11 y a une couche éjiaisse de boue sur les pavés ; impossible de songer à se rendre à pied rue de Prony, avec une robe claire, un fichu de dentelles et de fins souliers... D'ailleurs, il y a à porter un gros rouleau de musique de danse que le bon Olnez a eu l'altention de lui envoyer le matin. Marcia soupire: le prix d'un iacre diminuera son modeste gain...

Elle part à trois heures et demie, la joue toute humide des larmes de Lucie, et tremblant d'arriver trop tard.

.. Uu quatrième étage d'une maison de la rue de

PIARCIA DE LAUBLY 265

Prony. On a démenblé les deux salons et la salle à manger, et l'aspect en est particulièrement vide. Une dame grande et forte, en robe de soie noire, fermée au cou par un camée, se trouve seule à l'entrée du premier salon. Par la porte ouverte, ou plutôt absente, car on l'a démontée, elle surveille l'entrée, et son œil sévère tombe imniétliatement sar le rouleau de musique que tient Marcia.

— La jeune personne que m'envoie M. Olnez? Julie, conduisez cette demoiselle au vestiaire, puis dans le salon... Et que M"* Marguerite se hâte, s'il vous plaît... Il est quatre heures passées, on va arriver...

Elle se promène avec un peu d'impatience ; c'est évidemment une femme méthodique, et quand elle a fait écrire sur les cartes : quatre heures, elle trouve ridicule qu'on manque d'exactitude. Marcia reparaît, jolie à ravir, bien que si pâle, dans sa robe de cachemire gris perle, ornée d'un fichu de gaze, et M""" Lemoyne lui indique, d'un geste majestueux, un coin de l'antichambre où l'on a relégué le piano, et où le tabouret est si serré contre la muraille qu'on peut à peine s'y remuer.

— Vous êtes, naturellement, habituée à faire danser? J'espère que vous avez de la musique nouvelle?... Votre jeu ne manque pas d'énergie, au moins ? A La Châtre, où j'iiabitais jusqu'à l'année dernière, j'avais toujours un pianiste, ils ont plus de force dans les doigts... Mais à Paris, tout est tellement cher !...

La pauvre ]Marcia n'a pas un mot à répondre ; elle se sent tristement humiliée de venir recevoir un salaire chez cette femme vulgaire, qui semble joindre la sottise à la vanité. Une petite personne très blonde, sautillante et

i&\ lIARCfA DR LAUBLT

ffis^c, flofit Ift toilftleol la coiffure sont empreintes «l'une exagération presque choquante, arrive en ce momeot, et la dévisage insolemment.

— Vous jouerez Esludiantina, s'il vous plait; puis Fraises au Champagne, et purs la valse des Cloches de Corneville... Maman ! encore ce camée î Je t'ai déjà dit que c'est démodé, odieusement province !

— 11 m'a coûté trois cents francs, ma chère ; pour un camée, c'est...

— Et tu pourrais, par la môme occasion, te défaire de cette habitude de dire à tout venant le prix des choses, interrompt ce modèle de respect filial, tournant les talons pour accueillir un groupe de jeunes filles qui entrent.

Pendant une heure, Marcia, assise sur son tabouret, cachée par le piano, put faire des études sur les soixante à quatre-vingts personnes d'une société évidemment aisée, mais médiocre comme manières, qui défilèrent sous ses yeux. Il manquait parmi elles cette cohésion qui marque qu'on est, sinon du même cercle, du moins du même milieu. Il se formait des groupes distincts, presque malveillants vis-à-vis les uns des autres. On ne fit que danser, sans autre interruption que le passage fréquent des plateaux. Pas un de ces jeunes gens qui, de temps à autre, venaient lorgner Marcia sous prétexte de s'informer de l'ordre des danses, — pas une de ces jeunes filles qui auraient pu avoir compassion de sa fatigue, ne lui offrit de la remplacer. Trois ou quatre fois, un plateau vint jusqu'à elle. Elle reçut quelques observations formulées d'un ton sec ou impatient : il f allai i; jouer plus fort, ou plus vite, ou bien l'on s'étonnait

MARCIA DE LAUBLT 267

qu'elle ne connût pas tel quadrille ou telle polka. Ses doigts étaient meurtris, tremblants, ses joues en feu ; la tète lui faisait mal, et tout son corps était brisé d'être demeuré immobile pendant si longtemps, dans un si petit espace. Il était huit heures passées lorsque ce supplice pritfin, au moment où elle se demandait si l'énergie et la volonté pourraient la soutenir seulement cinq minutes de plus.

M"'" Lemoyne s'avança vers elle, enveloppant à demi un louis et une pièce de cinq francs dans un bout de papier. Une autre dame l'accompagnait.

— Quel est votre prix pour le soir, Mademoiselle ? demanda-t-elle, la toisant des pieds à la tête.

Marcia, prise au dépourvu, hésita.

— Ce n'est pas un bal, une simple sauterie... Tout sera fini à une heure...

Oh ! se peut-il qu'après avoir traversé de vraies douleurs, on puisse être si sensible à des choses de cette nature ! . . .

— Mais, Madame... le soir, il y a les voitures...

— Oui, aussi trente francs me paraissent un prix convenable... Est-ce entendu "^

— G est bien peu, balbutia la jeune fille.

Elle se méprisait de si mal supporter cette humiliation ; mais aussi, quel honteux marchandage !...

— Trente francs, à prendre ou à laisser, dit sèchement la dame. Vous comprenez que s'il faut payer plu8 cher, j'aime mieux un homme...

— Alors j'irai... quel jour, Madame V

— Le 26. Voici ma carte... N'y manquez pas...

21)8 MARCIA DE LAUBLT

Elles s'éloignèrent sans que M"" Lemoyne lui eût dit un mot gracieux, et elle surprit leurs paroles :

— Vous dites qu'elle s'appelle de Laubly ?

— Oui... Un beau nom, s'il est à elle, quoi que je ne voie guère à quoi il lui sert... Mais ces personnes -là aiment à prendre une noblesse d'emprunt, s'imuginant que cela les pose...

Un petit rire froid retentit, puis la porte de l'escalier se referma sur Marcia, qui se mit à pleurer de fatigue...

Elle prit, cette fois, l'omnibus, et pendant le long trajet, enveloppée dans son waterproof, les yeux fermés pour essayer de calmer sa migraine, elle éprouve», une sorte d'apaisement. Quelle journée !... Mais aussi, quel retour réconfortant ! On l'avait attendue pour dîner ; un petit feu économiquement construit brillait dans la cheminéCi quelques violettes étaient posées à sa place, sur sa serviette, et les bras de Lucie se refermèrent sur elle dans un élan de tendresse.

— Que tu es belle, Cia ! s'écria René, tournant autour d'elle. Où donc as-tu été ?

— Jeannette me l'a raconté, à moi, dit Paul qui pariait peu, mais passait pour l'observateur de la petite bande. Elle est allée à une soirée...

— C'est vrai, Cia ? demanda Georges surpris.

— Laissez votre cousine... Vite, Marcia, ôte cette robe, baigne ton pauvre visage brûlant, et viens te mettre à table... 'Comme ils ont dû te fatiguer ! murmura Lucie, les larmes aux yeux.

Et quelques minutes après, Marcia retrouva dans la ealle à manger Luc d'Espranges, tout surpris et profondément ému du récit entrecoupé de Lucie.

WAPriA DF T.AUBLY 269

— Ne me regardez pas comme une martyre, s'écria-telle, essayant de rire et d'oublier son affreuse douleur de tête. Tout s'est très bien passé...

Et elle surmonte sa fatigue pour faire de sa journée un récit qui est à la fois rigoureusement vrai et tristement faux... Il est vrai, en effet, qu'elle a satisfait tout le monde, qu'elle a un nouvel engagement pour le 26; i) est vrai encore qu'on lui a offert des glaces et du sirop... Mais ce qu'elle tait, c'est l'insolence, l'égoïste indifférence, le froid marchandage qui ont failli avoir raison de son courage...

Après ce dîner tardif, Lucie va coucher les enfants, la s:i[)priant de rester dans un bon fauteuil, tandis que Luc lui tiendra compagnie.

Pauvre Marcia ! elle aspire à reposer sur l'oreiller sa lOle endolorie ; mais si elle montre sa fatigue, elle augmentera le chagrin de Lucie. Aussi, elle reste — il peut y avoir de l'héroïsme dans les plus petites choses, — et elle prend même, pour garder son air de tous les jours, un tricot sur lequel retombent bientôt ses doigts lassés.

— Marcia, dit Luc à voix basse, je voudrais me mettre àgcnoux devantvouspour ceque vous avez faitce soir... C'était affreux... Je sais, moi, comment on les traite... Il m'est arrivé, dans ces soirées intimes, où il n'y a pas d'orchestre, où tout l'effort retombe sur un seul être brisé de fatigue, de me mettre à sa place pour jouer une valse ou deux, et j'ai encore dans l'oreille le souffle pénible d'une poitrine haletante, ou le court soupir de lassitude étouffé aussitôt... J'aurais voulu être là aujourd'hui, ajoute-t-il doucement.

C'est trop... Elle a pu supporter la sécheresse, l'imper-

270 MARCIA DE LAUBLT

tincncc, elle a pu se dominer pour Lucie; mais entendre des paroles de sympathie et d'affection, c*estplus qu'elle ne peut endurer en ce moment. Elle verse quelques laiines invoionlaires, puis, cherche insUnctivenient un peu décourage dans les yeux brillants de pitié et dadmiralion qui épient son regard.

— C'était très dur, Luc, dit-elle à voix basse, avec la confiance plaintive d'un enfant malheureux.

Il tressaille de douleur.

— Et cependant, Gia, vous voulez recommencer !

— nie faut...

Elle se redresse, sa voix se raffermit, et elle dit avec douceur :

— Voyez-vous, Luc, nous sommes si lâches que le bon Dieu nous envoie, pour nous forcer à accomplir notre tâche, ce à quoi nous ne pouvons résister, ce qui nous forme et nous assouplit... la :iécessité,,.

xx\

Noël a lui. C'est une béiie et froide matinée ; une ondûe de neige est tombée pendant la nuit, — juste assez de blanc éblouissant pour liserer les corniches et les Éuillies de l'église Saint-Sulpice, et poudrer à frimas les staliies majestueuses des orateurs sacrés placés sur la fonlaine. Le ciel est d'un bl.'u franc, et le soleil brille. Les rues sont pleines de ce mouvement joyeux des jours de fcte qui, dans le quartier très spécial de Saint-Sulpice, prend un cachet recueilli et religieux. On se hâte versi l'église ; hommes et femmes tiennent ostensiblement leur livre de prières. Les enfants sont en habits du dimanche et, à voir certains types vieillots et curieux, certaines modes étrangement surannées, qui paraissent d'ailleurs rarement au grand jour, on se croirait dans quelque ville de province lointaine et arriérée. C'est qu'aussi bien elle est là, la province, réfugiée dans ce coin de Piiris à l'aspect honnête et sain ; elle y abrite ses traditions et y retrouve sa tranquillité.

Les enfants dorment encore quand Lucie et Marcia

272 MARCIA DE LALTJLT

vont assister à une mess^ très matinale, où elles prieront, sans être distraites, avant de mener k leur tour à l\*ç:ii-o les quatre petits, ~ Germaine ayant réclamé la faveur d'aller voir le petit Jésus dans sa crèche.

Et cette représentation naïve, que certains esprits forts déclareraient puérile, n est pas pour l'enfance seulement une douceur et un enseignement. Si, par un mystère d'amour dont la sagesse profonde surpasse notre c>[)rit borné, et dont la tendresse excède même la compréhension de nos cœurs, — si Celui qui est le Dieu fort, le Tout-Puissant, a voulu apparaître d'abord au nioii;lo sùus les traits d'un petit enfant, pourquoi ne conlL'in[)lcrions nous pas celle image d'une réahté divine, cotte inin-e aussi féconde en enseignements et en consolations que celle du Crucifié ou du Ressuscité glorieux? Bien des fois l'orgueil humain est venu s'anéantir devant ce faible petit Enfant ; mais que de leçons diverses peut encore apprendre son silence ! Ce matin-là, Lucie eut la confiance que l'enfance de ses chers petits, à elle, serait protégée et bénie par ce divin petit Frère. Marcia contempla sa pauvreté... C'était doux, au milieu des froissements qu'elle venait de subir, ou qui l'attendaient encore, de voir loué et vénéré par l'Eglise entière ce que les hommes méprisent et humilient. Oui, cette pauvreté qui est ici-bas « la balayure du monde ». cette pauvreté qui l'avait fait, elle, Marcia, traiter avec insolence, et descendre dans l'estime humaine et l'échelle sociale, la voilà sur un autel, recevant les hommages attendris des fidèles... Au milieu de la soie et de l'or, des cierges de cire pure et blanche, — au milieu des cœurs attendris et des fronts courôis, — voici un peu

MARCIA DE LAUBLT 273

de paille grossière... 0 beauté des symboles! Ce n'est pas la figure insensible de ce petit enfant, ce n'est pas cette poignée de paille qu'on vénère ainsi en pleurant de tendresse... Ce sont des signes, des degrés pour monter plus baut, pour arriver, par les choses visibles, à ce qui est invisible, — comme le portrait chéri ou le jouet pieusement recueilli d'un enfant parti pour le ciel nous émeuvent, nous saisissent de respect, et nous transportent jusqu'à la demeure céleste d'où le bien-aiménous appelle et nous enseigne...

Et en contemplant cette image d'un Dieu incarné sous la forme la plus impuissante et dans le dénuement le plus absolu, comment ceux qui sont privés des biens de la terre ne se sentiraient-ils pas relevés à leurs propres yeux par une telle similitude, fortifiés pour supporter le lot qu'a choisi leur Maître, et pénétrés des mystères profonds, sacrés, féconds de la pauvreté"?

Quand Marcia sortit de l'église, elle avait repris courage... Elle vivrait au jour le jour, comme un petit enfant, entre les bras de son Père céleste ; elle laisserait son cœur reposer entre les bras de la Vierge qui, en enfantant un Homme-Dieu, est devenue la Mère de tous les hommes ; — et quand les humiliations, les froissements briseraient sa force, elle irait en esprit se réfugier près de cette crèche où le Maître détente la création n'en voulut prendre pour lui qu'une poignée de paille en attendant qu'il déclarât lui-même n'avoir pas une pierre où reposer sa tête.

— Joyeux Noël, Cia! dit Lucie, essayant de sourire. J'espère que Dieu m'exaucera... J'ai ardemment demandé qu'il t'aide.

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— Et moi aussi j'ai confiance, Lucie. Je ne regrcllo qu'une chose, c'est de ne pas voir aujourd'hui nos amis d'Espranges ; mais j'ai pensé que nous pourrions aller les trouver le l"" janvier... Je te dirai mes calculs, tu verras.. .

Elles arrivaient, et les enfants, réveillés, réclamaient la clef du salon, où se trouvaient les pantoufles. Quelle vertu dans la gaiet(3 do ces petits ! I^ucie souriait d'un vrai sourire, et Marcia était aussi impatiente qu'eux, lorsque la clef fut tournée et qu'ils se précipitèrent dans le salon, suivis de Jeannette, qui faisait à sa maîtresse des signes mystérieux...

Quels cris de joie! Les pantoufles sont bourrées d'oranges, de sucres d'orge, et de ces jouets à un ou deux sous qui, heureusement, amusent autant les petits que d'autres plus coûteux... C'est un bonheur de penser que les enfants riches, nprès tout, ne monopolisent pas le plaisir, et que des riens composés d'un peu de carton ou de fer blanc en représentent souvent une plus forte dose que les merveilles de la mécanique et de l'art. Pour la première fois depuis la mort de son cher mail, Lucie entrevoit que le cœur même qui semble brisé garde une fibre vivante, et une faculté de jouir que rien ne saurait éteindre, tant qu'il y a devant lui un enfant qui peut sourire et s'écrier qu'il est heureux...

Mais ce n'est p£is tout. Au fond de la cheminée, il y a un gros paquet enveloppé de papier gris. René se précipite pour couper les ficelles ; Lucie et Marcia se regardent, surprises, et le rire étouffé de Jeannette leur indique qu'elle connaît le secret.

— Oh ! le bon petit Jésus ! s'écrie Germaine en s'emparant d'une poupée vêtue de rose.

— Et ces soldats !... Oh ! il y a un canon ! s'écrie Paul, transporté.

René voit son nom écrit sur un beau livre à images, et Georges lit le sien sur une boîte de couleurs, déclarant que le petit Jésus a un peu tremblé en écrivant, peut-être parce qu'il était très pressé.

Deux autres paquets, un grand et un plus petit, sont à l'adresse de Lucie et de Marcia. Le petit Jésus, de qui provient tout bien, et qui fait naître les douces inspirations dans les bons cœurs, a emprunté la plume de la tante Sidonic... Avec des pleurs qu'elle ne peut réprimer et une joie douloureuse, Lucie déballe une belle photographie de son mari, agrandie d'après une simple carte, seul souvenir qu'elle eût de lui. Et quand Marcia a partagé son émotion, et pleuré de joie et de tristesse, elle aussi, en revoyant si vivauts ces beaux traits enjoués et expressifs, elle déballe son cadeau de Noël : un buvard avec son chiffre en argent.

On s'imagine que la souffrance rend le cœur incapable de jouir... C'est là un effet qui n'est que momentané, et qui, en tout cas, ne se produit pas chez les personnes douées de jeunesse et de vie Ces attentions, ces souvenirs déhcats causent aux deux pauvres femmes une sensation de plaisir qu'elles ne croyaient plus connaître... Et comme un bonheur ne vient, dit-on, jamais seul, comme Noël est un jour béni, rempli de trésors, comme, surtout, Dieu est un père plein de bonté, qui mesure l'épreuve à nos forces et mêle avec sagesse dans notre cahce les consolations qui tempèrent les peines, à ce moment môme, le courrier apporte trois lettres pour Marcia.

276 MARCIA DR LAUBLT

La proinièrc, ({ui est parfumée, est de M"*Naogouat, et contient CCS muts :

a Madiimoiselle,

a Je désirais trop vivement satisfaire M"* Armef pour « ne pas rn'ôtrc occupée de vous. On me demande d'indi- « quer un professeur pour une jeune fille rpii pusse deux « mois à Paris. 11 s'agit de lui enseigner les premiers « principes du chant ; je vous en crois capable, et a « sera une manière de vous former. On veut quatr» « demi-heures par semaine, et l'on refuse de payer la « demi -heure plus de trois francs. Si peu que ce soit, « je vous conseille d'accepter. L'adresse est, etc. »

— Douze francs par semaine ! Lucie, on m'offre une leçon ! s'écria Marcia, ravie.

— Puisse- t-elle être suivie de beaucoup d'autres, ma ch'TJe, puisqu'il nou< faut vivre de tes peines, dit M""" de Laubly, les larmes aux yeux.

La seconde lettre était de M"" Sarriet, Tune des anciennes élèves à qull'avait adressée M"* Armel.

« Je rentre seulement de voyage, Mademoiselle, et je « trouve la recommandation de mon ancien professeur. « Consentiriez-vous à me faire entendre votre voLx ? (c Je vais commencer une série de réceptions et, à l'unt « de ces soirées de musique, je serais heureuse de voui « avoir, vous offrant ainsi Poccasion de vous faire coni « naître et de trouver quelques leçons. Je suis chez moi, « tous les matins, de onze heures à midi.

c Recevez, etc. »

MARCTA DE LAUBLY 2/7

— Oh ! ceci, c'est plus effrayant... Chanter dans une soirée !... Lucie, je n'en aurais pas le courage, à moins qu'il n'y ait très peu de monde...

— Toi, aller là toute seule !... Oh ! non, je ne te le permettrai pas ! C'est déjà trop de ces séances de musique de danse qui, j'espère, prendront bientôt fin.

— Lucie, j'irai consulter M"*" Olnez. On peut se confier à elle... N'y pensons pas jusque-là, j'irai tantôt... Ah ! s'écria-t-elle tout à coup, ouvrant la troisième lettre, c'est justement elle qui m'écrit !

Et avec une joie involontaire, elle lut le dernier billet :

« Chère Mademoiselle, j'ai une leçon pour vous, et « autre chose encore, mais il faut que je vous parle... (( J'ai aussi grande envie de vous voir... Voulez-vous « venir luncher avec moi et m'amener ces petits ne- « veux dont vous m'avez parlé ? Ce serait tout à fait « digne d'un jour de Noël, j'ai toujours besoin de voir « dos enfants ce jour là .. Quand ils s'ennuieront, je les « ferai conduire aux Tuileries.

a A bientôt, on ne refuse pas une malade, et je « compte sur vous. »

— Oh! Lucie, tu me donneras les enfants, n'est ce pas ? A moins que tu ne te trouves trop seule sans eux ?

— Non, j'irai à vêpres, et je serai contente qu'ils se promènent...

— Lucie, l'avenir s'éclaire !

— C'est toi qui en es la lumière, Marcia...

!278 MARCIA I)B LAUBLY

La sério dos bonheurs n*cst pas finie. Un coup de «on» nottc bruyant résonne, et Luc entre, le visage plus heu roux qu'on ne le lui a vu depuis bien longtemps. Il a les bras charges de jouets, lui aussi, et un long moinonl se passe avant que les cris dos enfants et les remerciements de la mère lui permettent de parler.

— Lucie, dit-il enfin, voulez- vous nous donner à dîner à tous, — mon père, ma tante f't moi ?

— Oh ! mon cher garçon, comment pouvez- vous le demander !

Luc regarde Marcia. La pensée d'une table de famille l'a si profondément émue qu'elle a les larmes aux yeux.

— Ma tante veut à toute force contribuer à cette chère et tranquille petite fête, dit -il, parlant très vite, et elle apportera des poulets et un pâté fait par elle... Vous verrez comme elle est habile... Ils peuvent venir de bonne heure, n'est-ce pas ? J'emmènerai mon père flâner, et ma tante ira à quelque office... Elle aime beaucoup les offices de Saint-Sulpice...

— C'est une vraie joie pour nous, Luc... Que de bonnes nouvelles aujourd'hui !... Deux leçons en perspective, et M"° Olnez me demande pour autre chose !

— Alors, Gia, il est à peine besoin de vous souhaiter un joyeux Noël *?

— C'est surtout l'idée de vous voir tous qui me rend heureuse... Je ne puis vous dire comme j'aime M'"" d'Esprauges... Quand je pense à elle, je dis toujours : tanle Sidonie, et j'ai la sensation de m'appuyer...

— Elle ma soutenu aussi, dit-il à voix basse. Chacun a ses soucis, et tante Sidonie les comprend tous.

î;xvî

Même la petite Germ:iine est de la promenade. Elle est encore vouéo aux couleurs de la sainte Vierge, et porte en blanc le deuil de son père. Elle est ravissante avec sa frange de cheveux blonds et son teint qui rap pelle celui des poupées anglaises, la figure enfouie sous une immense capote, et son manteau ayant une légère garniture de cygne. Les garçons sont charmants, chacun dans son genre, les deux aînés blonds et frais, avec une expression tranquille, le petit Paul plus brun, l'air mutin, et la lèvre toujours relevée pour rire. Jeannette elle-même s'est faite belle. Elle a gardé à Paris sa coiffe de Morgères, une coiffe de mousseline dans la semaine, de dentelle le dimanche, avec des barbes relevées, laissant voir un chignon lisse et brillant. Avec son petit châle de fin mérinos, garni d'une frange, drapé sur un fichu blanc, elle a bon air et attire l'attention de plus d'un passant.

L'omnibus amuse prodigieusement les enfants. René

280 MAHCIA DR LAUBLT

sest glissé jusqu'au fond, et regarde tout le temps les forts chevaux qui trottent d'une allure à la fois calme et rapide, tandis que Georges demande à sa tante le nom dos églises et des monuments, qu'il prend pour autant de cathédrales.

Le magasin de musique est fermé. Marcia renouvelle les recommandations qu'elle a faites aux enfants, et sonne à l'entresol. Un instant après toute la petite bande, marchant sur la pointe des pieds, est introduite près de la a demoiselle malade ».

Ce jour-là elle est toute vêtue de blanc, une robe do cachemire, bordée de cygne. C'est la joie de son père de lui donner ces peignoirs luxueux qui sont désormais ?a seule parure.

Près d'elle, sur un chevalet, il y a une très belle gravure : une Vierge de Murillo, avec l'enfant Jésus, que Marcia se rappelle avoir vue chez son oncle, et devant cette gravure, un vase de cristal très haut, à long col, dans lequel baignent des roses de Noël mélangées à des branches de houx piquées de baies rouges.

Son visage de marbre s'éclaire en voyant le groui)e charmant que forment Marcia et les enfants. Et quand je dis qu'il s'éclaire, ce n'est pas tout à fait une figure : on dirait qu'une joie y produit l'effet que ferait un rayon vermeil ou une flamme à travers un vase d'albâtre ; sa pâleur prend vraiment quelque chose de transparent et de vivant.

— Vous ne savez pas le tableau que vous êtes, vous et ces enfants, dit-elle avec un sourire. Il y a en toute femme quelque chose de maternel... N'auront-ils pas peur d'une malade qui ne peut se redresser et

MARCIA DE LAUBLY 28l

qu'ils devront embrasser sans qu'elle fasse un mouvement ?

Oh ! non ! il n'y a pas Tombre de peur dans les regards attentifs des enfants; on dirait qu'ils sentent inconsciemment la beauté dans ce qu'elle a d'idéal, de presque immatériel. Et Marcia lui renvoie en elle-même le mot qu'elle a dit : que chez toute femme il y a une mère. Elle devient en un instant familière avec eux ; elle parle à René de sa pension, à Georges et à Paul du Chêne- Vert; elle a ôté la capote de Germaine, ctroulescs boucles sur ses doigts blancs. Les petits s'enhardissent. Paul la tutoie, Germaine lui fait une caresse en lui disant qu'elle est jolie, et René lui promet de demander au jardinier du Chêne-Vert du houx tacheté, encore plus beau que le sien.

Marcia, sur l'invitation de la jeune fille, a ôté son chapeau, elle aussi, et elle jouit de cette petite scène, fière de montrer comme ses neveux sont gentils et bien élevés. Une sœur de Bon-Secours entre alors, agréable à voir avec sa figure brune, contrastant avec sa cornette et sa guimpe bien empesée. Elle découvre derrière un paravent une petite table couverte d'une nappe brodée, et chargée de gâteaux. Et elle aussi prend un plaisir quasi maternel à servir les enfants, s'amusant de leurs réparties, et pouponnant Germaine, qui commence à se fâcher quand on l'appelle bébé. Et ce n'est pas tout, il y a des surprises, des jouets qui font pousser des cris de joie aux enfants, et dont ils ne se séparent qu'à grand' peine et à la condition qu'ils leur seront envoyés le soir même.

— Et maintenant, dit Rosu, voyant Thourc s'avancer,

282 MAHCIA DB LAUBLT

voulez-vous permettre h sœur Anna de conduire les Olifants et leur bonne aux Tuileries 1 Elle se rend au salut et cela la dérangera à peine, n'est-ce pas, chère sœur 1 Nous, nous allons causer, et vous pourrez ensuite reprendre vos neveux...

Un instant après, elles sont soûles, et Marcia exprime chaleureusement sa reconnaissance

— Vous m'avez donné une vraie joie en m'amenant ceg amours... Je n'ai pas osé demander la visite de leur mère, et cependant, je suis sûre que ye l'aimerais... Mais parlons de vous... Gomment s'est passée cette matinée dansante ?

Le visage de Marcia s'empourpre à ce souvenir.

— Mais comme cela se passe toujours, je suppose... Les yeux profonds de Rosa ne quittent pas les siens.

— Vous avez été très fatiguée ? Et c'a été long?... Des parvenus, m'a dit mon père ?. .. Ecoutez, je ne veux plus que vous enduriez ces choses-là !

— J'ai cependant un engagement pour demain, dit Marcia en soupirant.

— Demain V Dans la journée?

— Le soir.

— Et l'on vous donne?...

— Trente francs.

— Sur lesquels vous aurez deux voitures à payer ! Votre tante ne permet pas, je pense, que vous sortiez seule à cette heure ?

— Le concierge viendra me chercher.

— Et je me demande ce qui restera de ces trente francs! s'écria llosa. Non, vous n'irez pas... Mon i-rie

MARCIA DE LAUBLT 283

trouvera quelqu'un pour vous remplacer ; c'est convenu, j'ai autre chose à vous proposer...

— Mais si monsieur votre père ne trouvait personne ?

— J'aime à vous voir consciencieuse, mais vous pouvez être tranquille, il y en a bas des quantités d'adresses. . . Maintenant, écoutez... Mais je ne puis souffrir ignorer le nom des personnes que j'aime... Voulez-vous me dire comment vous vous appelez, et me permettre de supprimer le mademoiselle ?

— Oh ! de tout mon cœur ! s'écria Marcia avec élan. Mais, ajouta-t-elle avec un sourire, vous allez être bien étonnée du nom que je porte... Je pense que tout le moudo doit trouver qu'il me va très mal...

— Et ce nom, c'est 'l

— Marcia !!

— C'est joli quand c'est vous, dit Rosa en souriant. Eh ! bien, j'ai compté sur votre complaisance pour chanter demain dans une chapelle...

Le visage de Marcia s'éclaira de joie.

— Oh! c'est ce que j'aime par -dessus tout ! Comme vous êtes bonne !

— Attendez ! Je sais que ce sera très doux de chanter dans la maison de Dieu... Oh! si une fois encore, maintenant que je l'aime, je pouvais retrouver mes forces et dire ses louanges !... Mais il y a autre chose : vous serez, rétribuée.

— Ce n'est pas nécessaire...

— Si, et j'aime que le premier argent que vous employez si noblement, vienne de sa maison... C'est, un sahit, organisé dans une chapelle, pour une œuvre de charité... Pour éviter des rivalités de femmes du monde

281 MARCIA DR LAUBLT

et inulliplicr los nltradlon^, on s'est adresse? à rîps artistes ; l'une d'elles fait défaut au dernier moment, et j'ai promis qu'elle serait remplacée... J'aimerai tant envoyer là une voi.\ pure et un cœur plus pur encore [>our le louer !

Elle leva involonlairemcnt les yeux, dans an élan aussitôt contenu, puis reprit :

— Sur ce piano, il y a un 0 ^alutaris. Je voudrais vous le faire dire connue je le sens, afin qu'il y ait demain quelque chose de moi au pied de l'autel...

Marcia ouvrit le piano, et parcourut le morceau <lu regard, puis elle commença à chanter. Rosa ne liiiterrompit pas une fois. Mais quand elle eut fini, elle lui demanda le morceau.

— C'est très bien... Ce sera merveilleux... 11 faut dire ainsi cette phrase...

Elle modula 1 air. et Marcia laissa échapper une exclamation. Sa voix était presque brisée, mais le sentiment était si profond et l'art si admirable qu'ils sup[)10aient à la faible-^se du timbre. Puis, Rosa possédait justement ce pouvoir de faire passer dans l'ùmc des autres ce qu'elle ressentait. Marcia se remit vivement au piano, et redit la phrase avec une fidélité qui n'était pas une servile imitation, mais la compréhension intime du scnliment exprimé.

— Admirablement rendu ! Oh ! comme j'aimerai à faire de la musique avec vous ! C'est moi qui vous donnerai des leçons... Etudiez ce morceau, puis revenez demain le dire une fois avant le salut... Mais j'allais oublier... J'ai une leçon pour vous. Il faudra venir la donner ici, dans un des salons de mon père. Beaucoup

d'artistes font ainsi; la dame dont il s'agit vient de Versailles, et vous demeurez trop loin... Le mardi et le vendredi, de trois à quatre... Naturellement, vous viendrez me voir avant ou après... Ce sera dix francs l'heure, j'ai répondu de vous...

— Dix francs l'heure ! s écria Marcia, interdite. M"" Nangouat, qui m'a trouvé une leçon, a l'air de penser qu'une demi-heure est trop bien payée à raison de trois francs...

— Nangouat n'est pas bienveillante, dit tranquillement Uosa. Vous augmenterez bientôt vos prix... Pour demain, ce sera cent francs.

J Quel bonheur inattendu I Marcia ne savait plus comment exprimer sa joyeuse reconnaissance. Elle montra alors à Rosa la lettre do M^^^ Sarriet, et lui demanda conseil.

Rosa réfléchit :

— Je la connais... C'est une de ces femmes qui no vivent que pour la musique... Je suis allée jadis à l'un^ de ses soirées, elle connaît tous les artistes... Ce serait peut-être le début d'une fortune si...

Elle prit les deux mains de Marcia, et la regarda avec attention.

— Il faut être résolue à ne jamais vous laisser éblouir... Vous resterez une vraie femme, n'est-ce pas, ayant l'horreur du bruit, même dans le succès, et prête... oh! oui, prête à renoncer à cette vie quelque peu enivrante, si un foyer, si le réel bonheur d'ici-bas s'offrait à vous?...

Marcia se redressa légèrement.

— Si vous saviez comment j'ai été éle. te. dit-ell^

avec une douceur mMée de fierté, vous ne vodb inqui tariez pas à mon sujet.

— Oui, oui, mais j'ai vu de près Tentraioemeut de celte vie d'artiste, qui tue souvent dans leur fîcruie i vertus de la femme et de la mère... Pourtant j'ai foi en vous... néanmoins, vous êtes trop jeune pour aller à ces soirées seule. Votre tante vous y accompagueraitelle?

— Oh ! il serait cruel de le lui demander en ce moment !

— Alors, croyez-moi, attendez... Je ne puis support» r l'idée qu'on se méprenne sur vous, qu'on vous discute, — même qu'on vous parle... Je veux vous garder ce que vous êtes : une vraie jeune fille, et une femme du vrai monde... Fiez-vous à moi, et attendez, pour vous faire entendre, même dans un salon, le moment où votre tante aura le courage de vous y suivre...

Marcia l'embrassa, promit, et, le cœur léger, alla rejoindre ses neveux aux Tuileries

xxvn

Il y a des scènes qui se gravent dans la mémoire avec tous les détails qui les composent, — soit que ces scènes aient eu sur nos vies une influence décisive et se confondent avec quelque événement heureux ou pénible, destiné à laisser en nous des traces ineffaçables, soit ([u'elles marquent simplement une halte dans notre voyage, un moment de paix, de repos au milieu de nos agitations et de nos labeurs, soit, enfin, qu'elles ramènent pour un instant les bonheurs disparus et les douceurs du passé.

Marcia se trouve à l'un de ces moments. Hier a été douloureux, demain peut l'être plus encore ; mais recevoir sous ce toit étranger des figures amies, c'est presque comme une consécration de la nouvelle demeure, et elle sent quelque chose de la gaieté ancienne i[uand Luc lui olîre ses services pour dresser le couvert. Mille petites impressions fugitives, mais douces, tra- Vôi'âent sa pensée, pendant qu'elle lui tend les assiettes

288 mai'.cia de laublt

et les vieux couverts armoriés dont il 8'e«t eervi jadis au Cli«*ne-Vert. Si sombre que soit l'avenir pour elle, si désespéré qu'il lui scMnble, à lui, lis sont jeunes, et peuvent oublier un instant la croix qui charge leurs épaules. Le pli creusé récemment entre le? fins sourcils lîo la jeune fille s'est effacé. Klle redevient la Marcfa d'autrefois, et lo p?tit Roué, après l'avoir contemplée en silence, dit en confidence à Luc :

— J'aime beaucoup quand Cia rit .. Je pense que c'est toi qui la fais rire, car maintenant elle pleure toujours quand elle croit qu'on ne la voit pas...

Elle est jolie, la table de Xorl. Les vieu.x meubles prennent un aspect presque joyeux sous la chaude lumière de la lampe, et semblent dire : « C'est nous, avec les trésors de souvenirs que nous renfermons » Dans une grande jatte en vieille porcelaine de Chine, il y a du houx et des roses de Noèl, rapportées de chez Rosa, avec des poires du petit jardin du colonel, et des bonbons offerts par Luc. Germaine dine à table, deux poupées dans ses bras. René et Georges écoutent, trOs attentifs, les histoires du colonel, qui parle volontiers de la guerre de 1870. Paul regarde les bonbons, et aspire à voir arriver le dessert.

Quant à M""' de Laubly, une plaie toujours ouverte, un souvenir toujours poignant, rempéche désonnais d'être heureuse, mais non pas de jouir du plaisir des autres. Au Chêne- Vert, il lui eut paru insupportable de rassembler autour d'elle même de proches parents. Dans cette maison, où son cher absent n'est jamais venu, elle ne sent que la douceur d'être entourée, et de voir sourire Marcia et ses enfants.

Marcia de laubly ^8D

Après le dîner, pendant que M"" d'Espraiigcs, qui aime les bébés à la folie, implore la faveur de coucher les petits, le colonel descend un instant dans la rue pour fumer, et Luc vient s'asseoir près de Marcia qui, un peu lasse, reste dans un fauteuil.

— A quelle heure a lieu la cérémonie de demain, Cial? J'aimerais à vous entendre chanter à l'église.

— Et moi, je voudrais ne chanter qu'à l'église, ditelle avec un soupir de fatigue. C'est à cinq heures... Vous connaissez la chapelle ?

Elle a tourné la tète sans cesser de s'appuyer au dossier, et elle le regarde avec un peu d'incertitude.

— Luc, je crois que je puis avoir confiance en vous..,. Je désire que vous me donniez un conseil.

Le visage de Luc s'empourpre, et il rapproche son fauteuil avec un intérêt profond.

— Je n'ai pas à vous dire à quelles charges nous avons à faire face... On m'offre de chanter dans une soirée... Ce peut être très bien payé, cent, peut-être deux cents francs. . Je crois que si j'accepte, beaucoup d'autres occasions semblables se présenteront; jus(|u'à ce que j'aie un grand nombre d'élèves, ce sei'ait notre sécurité assurée.

Une souffrance indicible se peint sur les traits de Luc, mais il reste immobile, sans protester.

— M"° Olnez trouve que je ne dois accepter que si la pauvre Lucie peut m'y conduire... Je n'ose pas le luidemaa.ler encore... il lui faudrait quitter sa robe de veuve... C'est trop cracL n'est-ce pas'^ Et cependant, comment faire pour vivre? Pensez-vous, comme M'^^ Olnez, que je ne peux y aller seule?... Je ne suis

^0 MARCIA DE LAUBLT

plus une femme du monde, ajonta-t-elle, ses joues ?e couvrant do rou^'eur, jo suis une travailleuse.

— Quoi ! Vous pourriez vaincre votre timidité, et vous trouveriez le courage de paraître seule chez desinconnMS,pour y être admirée et...

Il ne put continuer. Quelques larmes s'échappèrent des yeux de Marcia.

— Je puis faire tout ce qui doit être fait, et il faut que nous ayons de l'argent d'ici ^u 15 janvier. Mais il ne s'agit pas de ma répugnance personnelle ; je ne voudrais pas faire quelque chose de singulier ou de contraire aux convenances... Qu'en pensez-vous ?

Le sang reflua de nouveau au visage de Luc.

— Jamais !... A aucun prix, je ne puis admettre que vous sortiez seule, qu'on vous croie sans protection ! Je vous en conjure, Marcia, dit-il d'une voix étouffée, ne vous laissez pas égarer par votre dévouement ! Croyezmoi, c'est impossible !

. Elle soupira.

— Je vous crois, Luc, dit-elle doucement, et j'attendrai... j'attendrai pour avoir le courige de parler à Lucie...

Un peu après, elle chanta des noëls, et les tint sous le charme, puis elle répéta l' 0 salutaris qu'eWe devait dire le lendemain au salut. Personne ne put parler ; il semblait que les éloges dussent être trop banals, ou trop audessous de son merveilleux talent.

Gomme l'heure du train approchait, M"' Sidonie, qui avait eu avec Luc une conversation mystérieuse, s approcha de Marcia, en essayant de réprimer une agitation évidente.

— Chère enfant, Luc me dit que vous pourriez gagner une forte somme, bien que cela nous conte... à tous de produire en public cette chère et admirable voix... si quelqu'un pouvait vous accompagner... Je pense qu'il serait dur de le demander à Lucie ; mais si vous croyez que ma robe de soie noire, à l'âge que j'ai^ suffise pour paraître dans une réunion nombreuse, je puis aller avec vous, et vous me donnerez un ht jusqu'au lendemain... avec une boule d'eau chaude, s'il vous plaît...

Marcia prit vivement sa main :

— Oh ! chère tante Sidonie, dit-elle avec émotion, c'est trop bon de votre part ! Mais... j'ai peur que ce ne soit bien pénible pour vous...

— Pourquoi donc, ma chère ? Je sais que je suis ridiculement timide, mais ne 'connaissant personne, je pourrai rester dans un coin, bien tranquillement, et. .

— Si je ne me trompe pas, et d'après ce que j'ai entendu dire, je n'irai pas là... ni la personne qui m'accompagnera... comme... une invitée, comme une égale...

La rougeur qui envahit son visage sembla avoir un faible reflet sur celui de M"° Sidonie. Si celle-ci conservait une ombre d'attachement à quelque chose de mondain, c'était à son nom et à la situation sociale qu'elle avait toujours occupée. Il se passa en elle quelque chose de pénible, non pas une lutte, mais la difficulté de se courber sous le seul genre d'humiliation qui pût encore l'atteindre; puis ses traits reprirent leur sérénité.

— Ce que vous supporterez, chère petite, je puis l'accepter comme vous...

— Oh ! comme vous êtes bonne !

Et un flot de larmes jaillit des yeux de Marcia.

202 MARCIA DR lAUBLT

Tl fut alors convenu qu'elle avertirait M"' d*Esprange8 dans le cas où elle aurait besoin délie, et cette soirée, si douce et si reposante, prit fio, demeurant seulement dans ce trésor de la mémoire d'où nous aimons à evlnnner les heureux souvenirs.

Le lendemain, Marcia se rendit à la chapelle du couvent. Elle était trop occupûe et de chanter dignement r « Hostie salutaire », et de satisfaire celles qui lui avaient confie cette t;\che si douce, pour oser regarder l'assistance très nombreuse et très élégante placée audessous de la tribune. Luc, lui, vit avec un mélange d'orgueil et de souffrance les regards d etonnement et d'admiration qui se levaient vers elle, et entendit les chuchotements, les murmures de la foule, succédant à un silence charmé.

Comme elle descendait l'escalier de la tribune, encore tremblante d'émotion, et tout enveloppée dans une douce odeur d'encens, deux dames couvertes de fourrures s'avancèrent rapidement à sa rencontre.

— Splendide ! Idéal! Rosa Olnez ne nous avait pas trompées. . S'il ne s'agissait d'une bonne œuvre et du bien des pauvres, je rougirais de vous offrir une si mince rétribution, Mademoiselle...

— Et moi je vous ai écrit sans savoir si M"" Armel n'exagérait pas votre talent... Je suis M"" Sarriet... Une autre audition serait superflue. . Puis-je compter sur vous, jeudi soir ? Je voudrais deux morceaux... Il y aura une demi-heure d'intervalle environ, puis nous vous rendrons votre libertv.. Je compte sur vous... Merveilleuse voix, vraiment ! Et de l'inédit, ajouta-t elle en souriant., et, pour moi, le plaisir de vous révélera un

public très délirât... Si vous voulez me promettre de ne clianter nulle part avant jeudi, ce sera deux cents francs. Adiiu, c'est convenu, jeudi, pas plus tard qu'onze heures...

Dans la rue, Marcia reçoit le salut très respectueux de Luc, et elle se hâte vers la maison, tenant serré le billet de cent francs qui va faire pleurer la pauvre Lucie de joie et de chagrin...

La vie nouvelle commence... Elle donne ses premières leçons... Heureusement, elle a affaire à des commençantes auxquelles elle a beaucoup à apprendre, en attendant que les merveilleux enseignements de Rosa l'aient perfectionnée. Les heures passent vite, elle a donné trois leçons du lundi au jeudi, et elle a étudié longuement et ardemment, sous la direction de Rosa, les morceaux qu'elle doit chanter chez M"' Sarriet...

Enfin, elle a quelque chose à faire, et les longues courses à pied dans Paris, pour économiser l'omnibus, lui font plutôt du bien. Chaque fois qu'elle est fatiguée, d'ailleurs, elle pense combien cette fatigue est fructueuse pour ses chers bien-aimés, et sa pensée se trouve engourdie, heureusement, car ainsi elle n'a pas le temps de souffrir de tant de changements douloureux.

L'épreuve suprême arrive... Ceux qui la redoutent pour elle, Luc d'une part, et aussi Rosa, seraient ras- j sures s'ils la voyaient enfermée dans le salon, mettant d'une main fiévreuse la dernière main à la toile île que Lucie lui a taillée dans une de ses robes : sa seule robe en étoffe de soie, et un peu étrange pour une si jeune '] fille, une robe de satin noir, aux beaux phs un peu raides et aux brillants reflets, tout unie, toute droite,

2Î)'^ MAnCIA DE LAUBLT

avec un corsage bas sans garniture, et le ficliu de valen» ciennes qu'elle mettait pour les soirées des Etangs. Ello est inaccessible à la vanité. Si les éloges lui causent un plaisir naturel, il lui est odieux de les acheter, odieux de chanter pour de l'argent, et surtout, ce qu'il y a en elle de féminin, de digne, de fier, proteste et se soulève contre cette exhibition au milieu d'étrangers, dans une réunion si nombreuse. Il y a des moments où elle se demande si le courage ne va pas lui manquer. Et, cependant, il le faut : tant de choses font défaut dans la mai-

son

Mais l'heure presse. Elle essuie ses larmes... Si amères qu'elles soient, elles n'ont pas laissé d'autres traces, sur ce jeune visage, qu'une ombre plus marquée sous les yeux redevenus tranquilles. Elle embrasse Lucie, redit encore à M"" d'Espranges sa reconnaissance ardente, et Luc, les lèvres serrées, les sourcils contractés, le cœur en révolte, les niet en voiture et s'achemine ensuite vers la rue de la Pépinière.

Le premier étage de l'hôtel oii demeure M"' Sarriefc est brillamment éclairé. La porte est ouverte, un valet de pied en livrée embrasse d'un coup d'oeil l'aspect des deux femmes, la pelisse de cachemire que M"' Sidonie met également pour là mesëe matinale et pour les sorties du soir, et le rouleau de musique que Marcia tient à la main.

— Madame est une des artistes'? Par ici, s'il vous plaît...

Elles traversent le vestibule, et sont conduites, pour ôter leurs manteaux, dans une sorte de petite antichambre d'ailleurs bieu éclairée^ qui précède un salon d'étroites

HARCIA DE LAUBLY 295

dimensions, où elles sont introduites. Une femme très décolletée, en toilette ponceau, feuillette un album, et un jeune homme en frac, avec une fleur à la boutonnièrei fait semblant d'examiner un tableau. C'est le salon destiné aux artistes. Derrière une portière, il y a un botirdonnement joyeux et bruyant, et Marcia regarde avec émotion M"" d'Espranges... Cette portière ! c'est la sépà* lation d'un certain monde, c'est la ligne de démarcation, c'est ce qui établit une différence de niveau social... Pauvre M"" Sidonie ! Malgré son étrange laideur, sa gaucherie, et l'évidente timidité qui forme avec son apparence masculine un si singulier contraste, on ne peut se méprendre sur son compte : au milieu des éléments disparates qui composent sa personnalité, il y a quelque chose d'indéfini qui dénote l'origine, la distinction de race, la femme bien élevée. Elle est là, cependant, comme une inférieure. Parmi les personnes qiii entrent dans le petit salon, il y en a qui possèdent peut-être quelque étincelle de génie ; peut-être quelques-unes sont-elleS aussi bien nées que celles qui s'agitent dans les grandâ salons déjà encombrés. Il li'importe : soit qli'on les considère eoniihe d'un niveau inférieur pàtce qu'ils gagnent de l'argent, soit qu'ils paient chèrement la déconsidération que quelques artistes ont méritée,- on ne les admet pas à titre d'égeltix dans cette téuiiion. Il y a certainement dan§ la foule élégante invitée par M°" Sarriet des hommes d'argent qtii font des affaires malhonnêtes derhèrd lê§ grillages de leur banque^ des fèmiilés dtt nionde tjui oublient là dignité de leur foyer ; iliais lea uns et les autres regardent de haut, avec une bien-» veiUance imjiiettinenle, ceux qui demauuënt à leurs ta-*

296 MAnClA DR LAUDLT

lents le pain de chaque jour. Marcia de Loubly, donl la famille patcrnrilc possnie de re^pccUihles titres de noblesse, et dont la mère ('•tait nièce d'un de ces niillionnaires devant les(iuels s'incline la foule, est maintenant relé^'uée dans ce monde qualifié d'inférieur, et M"' d'Esprangcs, qui comi)te seize quartiers, y est descendue avec elle, immolant ainsi secrètement la dernière faible attache de son conir...

M""' Saniet, très parée, très souriante, vient. bientôt faire relever la portière, et adresse des i)aroles aimables à ceux qu'elle a conviés pour Tamusement de ses hôtes. Elle encourage Marcia, regarde à peine sa compagne, et sinquiète du retard d'un célèbre violoncelliste qui doit faire sa partie dans un quatuor. Il arrive juste à ce moment, pressé, important, brusquant quelque peu la basse et l'alto, contre lesquels il semble ligué avec le violon, et le morceau commence, exquis, faisant un instant oublier à Marcia la terreur de son début. Des applaudissements retentissent. Le petit salon est envahi. Pendant que le violoncelliste s'en va pour jouer dans une autre soirée, des jeunes gens viennent serrer la main au premier violon, qui va se faire entendre encore, saluer la dame en rouge, qui est une harpiste distinguée, causer avec une très jolie personne en bleu pâle qui, d'après leur conversation, appartient à un théâtre quelconque et doit dire des vers. Marcia se sent encore plus étrangement dépaysée que lorsque le salon était presque vide. Les regards qui se portent de son côté Tintimident et la rendent malheureuse. Elle s'est réfugiée avec M"' d'Espranges dans un coin presque inaccessible, derrière une table chargée de photographies, et elle essaie de causer.

MARCTA DE LAUBLY 207

pour distraire la pauvre Sidonie, dont la main gantée do noir tremble d'émotion et de secrète souffrance. Elle sent qu'on s'occupe d'elle, qu'on demande son nom, que la jeune femme en bleu, qui a l'air insolent, la toise dos pieds à la tête, en se demandant de laquelle d'entre elles toutes elle va être la rivale. Mais son tour arrive. L accompagnateur, très correct, avec des cheveux en brosse et un habit des mieux coupes, vient lui offrir le bras, et elle élève son cœur dans une muette prière pour obtenir la force qui lui manque.

Elle ne regarde personne. Elle a conscience qu'elle passe à travers des flots de soie et de velours piqués de diamants et constelles de fleurs. Elle pense tout le tempa à Lucie, qui veille en l'attendant, aux enfants, endorujis dans leurs blancs petits lits, au devoir, qui s'offre à elle | sous cette forme étrange, à Celui qui compte en tout lieu nos peines et nos soupirs, qui lit dans nos cœurs, et qui rcconuait et reçoit le sacrifice même déguisé sons un triomphe...

Elle commence... D'abord elle tremble. Mais, par J un effort de volonté, elle s'isole de ce public inconnu, et au bout d'un instant, involontairement charmée et entraînée par les sons mêmes de sa voix, elle chante comme elle n'a jamais chanté, peut-être, encouragée tantôt pan le murmure, tantôt par le silence ému de l'auditoire, consciente que le succès va venir, et amener la paix, la si'-curité, l'aisance sous ce toit qu'il lui est donné de [hot'gcr ..

C'est fini... Les ap[»laudissements éclatent, plus viais, moins mesurés que ce public blasé n'eu donne d'ordinaire. Elle n'en jouit pas... Maintenant qu'elle peut

208 MAnCIA DE LAUBLT

spiiLir pour elle-m^me, l'émotion Técrase presque... I^IIc; a liâtc de rognf^ncr l'asile du petit salon... Elle cliaiicellc au bras du pianiste, entendant à peine les louanges enthousiastes qui éclatent sur son passage, et les remerciements de M"' Sarriet.

Elle lève les yeux pour répondre, et devient soudain plus pâle : près de la porte, Alice de Sonneval la regarde curieusement, comme une étrangère, sans vouloir kl reconnaître ; — comment avouerait-on qu'on a eu une iiilimité passagère avec une artiste payée pour une soiiécl? — et elle retient, pour la voir passer, l'homme au bras duquel elle s'appuie. Lui... une souffrance vi- 6il)le, une expression presque hagarde se peint sur son viî^iigc...

Marcia rencontre son regard... Mais il ne s'incline pas, il no paraît pas la reconnaître, lui non plus, il détourne les yeux et, cette fois, réussit à entraîner sa compagne.

— Je voudrais... un peu d'air...

On s'empresse obligeamment, quelqu'un ouvre la fenêtre, et la petite actrice en bleu jette sur elle son écharpc en dentelle.

— Là, respirez, mais pas trop longtemps, l'air est bien froid... Serrez mon écharpe autour de vous... C'est la première fois que vous chantez en public, cela se voit... Mais vous vous y ferez... Quelle voix! On en parlera demain dans Paris, vous savez, et avant longtemps, vous aurez l'engagement que vous voudrez...

Marcia balbutie d'abord un merci, mais elle n'entend pas ces paroles, dites dans une intention bienveillante... Penchée au dehors, et ranimée par l'air froid de la nuit, elle regarde avec émotion une forme immobile, — un

homme enveloppé dans iin manteau, et se tenant de l'autre côté de la rue.

Des larmes jaillissent de ses yeux, et la conscience d'une sorte de protection lui rend à l'instant son courage et même sa force physique...

Elle ne tremble plus quand on vient la chercher pour son second morceau. Elle le chante mieux encore, s'il est possible, avec l'espoir que, dans le silence de la rue déserte, les notes vibrantes de sa voix arrivent jusqu'à celui qui attend là, patient dans sa veille solitaire...

Un quart d'heure après, Luc fait avancer une voiture.. , Un sentiment nouveau, mêlé d'une étrange douceur et en même temps d'une douleur pénétrante, s'éveille dans le cœur de Marcia...

— Comme il est fidèle!... Ne po".irrai-je jamais... jamais... lui faire oublier ce qu'il souffre aujourd'hui?...

xxvrn

Les Etangs offront lîn coup d'œil n'isltTo et dc^soîé. Les bois qui, couvrant le sommet de la colline, formaient au château un fond verdoyant, sont dépouillés, et les arbres agitent désespérément leurs grands bras dans l'atmosphère toute rayée des hachures grises de la pluie. Les charmilles n'offrent plus que d'inextricables réseaux noirâtres, mais les petites feuilles raides du buis luisent sous l'eau, et les arbres verts, les ils et les cyprès taillés se dressent comme autant de fantômes sombres, montant la garde le long des allées désertes, tandis que les statues, dégouttantes de pluie, se dressent mélancoliquement au milieu des bosquets dénudés, et que l'étang prend une teinte grise et désolée, ses eaux troublées n'ayant d'ailleurs à réfléchir qu'un ciel gris et terne.

C'est un spectacle lamentable, et cependant M. BeMe n*a point encore voulu retourner à Paris. De jour en jour, il a remis son départ, puis il a déclaré qu'il passerait l'hiver aux Etangs. Nulle instance, nulle objection

MAHCIA DE LAUBLY 30i

n'a eu raison de son caprice... L'air y est froidl.. Qu'importe à un homme qui ne sort pas de sa chambre... Le paysage est triste?... Est-ce qu'il est un jouvenceau sentimental pour s'inquiéter de la couleur du ciel ou de la teinte du feuillage !.. Ses amis reculeront devant les ennuis, en cette saison, d'une heure de chemin de fer?... Il sait ce que valent les amis, et il n'y tient guère. Ce sera une expérience de plus à faire sur ceux qui l'entourent et s'empressent autour de sa fortune... on reconnaîtra ainsi les plus avides.

De guerre lasse, Juliane s'est tue. Elle s'est résignée à ce dur hiver, sans distraction, presque sans société, — résignée aux boutader^ et aux exigences de son oncle et à ces caprices qui, tantôt la retiennent à lire à Inute voix jusqu'à ce que le souffle lui manque, t'intôt la bannissent pour deux ou trois jours entiers de cette chambre où peuvent s'élaborer des desseins inattendus, des testaments mystéi'ieux.

Il se trouve, cependant, que la solitude est moins complète qu'elle ne l'avait craint. Des traditions de jeunesse, le goût commun de la science, des routines de vieillards ramènent encore aux Etangs quelques habitués, et de mystérieuses espérances en attirent d'autres.

Oui, si désagréable que soit cet homme, il y a une fascination dans cette fortune dont aucune parenté directe, dont aucune loi ne restreint l'usage suprême. Certes, Juliane fait bonne garde ; cependant, quelques fins observateurs ont pris note de l'air bourru avec lequel M. Belde lui parle, et du sourire méchant avec lequel il la "^it quand elle s'empresse à le servir. On eût

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MAnrTA DP TAi-my

craint davantage cette douce jeune tille à la fois gaie et traii(|uillr, qui a fait aux Elan^'s une si courte apparition ; mais le bruit de sa dis^'iàce s'est promptr-UMMit ré panilu. Fil puisque le vieillard n'aime personne, pourquoi ne diviseniit-il pas sa fortune entre les Jvôics fidèles qui ont sacrifié plus d'un engagement agréable à l'obligation imaginaire de venir le distraire dans sa solitude if Ils sont prêts à se croire des droits à son bérilage parce qu'ils ont accepté sa luxueuse hospitalité, qu'ils se sont assis à sa table délicate, qu'ils ont largement usé dé ses voitures. Ces droits, ils ne veulent pas les perdre par une négligence apparente, et c'est pourquoi eux aussi viennent se joindre aux vieux savants désintéressés.

Et vraiment, quand la nuit tombe, quand les volets sont clos et les rideaux baissés, l'intérieur du château offre un aspect agréable et gai, avec les brillants feux de bois allumés dans les grandes cheminées, les fleurs de serre disposées dans les jardinières et les cornets de cristal, et la quantité de revues et de recueils artistiques qui s'amoncellent sur les tables pour les heures de pluie.

Malheureusement, une bizarrerie nouvelle de M. Belde . est venue ôter à ses hôtes un élément de distraction : par un caprice inexplicable, lui, qui aimait la musique, ne peut plus la souffrir ; il s'est fait remettre la clef du piano, et Juliane n'a plus même la permission de lire une partition ou de dérouiller ses doigts dans les brillants exercices qui étaient pour elle un délassement.

Un jour de décembre, sir Rupert et lady Trafford arrivent inopinément. Peut-être l'aimable femme a-t-elle été mue par quelque secret désir d'apporter à ce cœur

glacé quelque influence du chaud rayonnement de son âme ; peut-être elle et son mari saveuL-ils qu'il n'aura guère de cœurs affectueux autour de lui.

Et quand, le soir de son arrivée, elle le voit dans le salon, moins froid qu'à l'ordinaire, peut-être parce qu'il ne peut la soupçonner, ni elle ni son mari, d'aucun motif intéressé, elle s'assied près de lui et ose prononcer le nom de Marcia.

Les traiis de M. de Belde revêtent une expression rigide ; mais avant qu'il ait pu répondre, Juliane est là avec ses grands yeux sombres et sa voix dont la douceur cause touJQurs une impression de surprise :

— Oh ! chère lady Trafford, voulez-vous venir voir les serres : Elles sont pleines de camélias...

— Je vous prie, Juliane, de ne pas importuner lady Trafford de vos attentions mal venues... Quand elle désirera voir les serres, elle n'aura pas besoin que vous l'y invitiez...

— Je denrtëndaisi reprit lady Trafford, d'un ton très doux mais décidé, si vous n'avez pas de nouvelles de cette aimable fille dont la grâce et le magnifique talent nous ont tous ravis; l'automne detnier.

— Non, j'ai rompu avec ellci dit sèchement M. Belde.

— Et c'est un sujet pénible qu'il vaut mieiix étiter à mon oncle, ttiurmura Juliane. Il est toujours dur de penser a l'iugt'atitude et à l'insensibilité.

— De rillgtàtitiide ! de l'insensibilité ! s'écria lady Trafford d'uii air incrédule. Ce sont là les derniers défauts que je consentirai à admettre chez M"" do Latibi>\.. J'ai derrière moi rexpérieuce d'une longue vie, j'ai vécu

i.iiis dos milioux divers, et je ne pourrais, je crois, nio Iroinper si étrangement...

Ce que j'ai à reprochera ma nièce, dit M. dcBoM de sa voix la i)lus glacée, est, en effet, tout autre chose... Elle n'a pas voulu reconnaître les droits et l'autorité d'une proche parenté, ni les ohligations que lui imposaient vis à-vis de moi coque j'ai fait jndis pour sa mère... Mais je ne pardonne jamais.. Le jour, où, vaincue par la misère, elle se tournera vers moi, ma porte lui sera fcnnée...Vousjouez toujours aux échecs, ladyTrafford?... Juliane, approchez l'échiquier et allez porter à sir Kupert , les revues qui viennent d'arriver...

Il commença à arranger les pièces sur l'échiquier; mais, dès que Juliane se fut éloignée, avec une expression de triomphe mal dissimulé peinte sur le visage, lady ' Trafford reprit tranquillement la conversation :

— Pourriez-vous me donner l'adresse actuelle de M''* de Laubly ? J'aimerais à la revoir, car je conserve d'elle un souvenir que rien n'a altéré.

— Je l'ai oubliée, répliqua sèchement M. Belde, faisant tomber une pièce d'un mouvement de sa main tremblante..

Sur cette main, qui se crispait pour relever le morceau d'ivoire, lady Trafford posa la sienne d'un geste affectueux.

— Mon ami, dit-elle avec une douceur qui n'ôtait rien à l'autorité de ses paroles, j'ai entendu parler du différend qui vous a irrité contre votre jeune parente... Laissez-moi vous dire que vous auriez pu gagner son cœur et vous assurer en partie ses soins, si vous aviez été moins absolu... Elle n'eût pas été celle que nous ai-

mions tous, — oui, tous, même vous, — si elle eût consenti à abandonner ceux qui l'avaient recueillie et élevée à l'époque oii vous n'aviez nul souci d'elle... En vous montrant plus juste, vous auriez eu la joie de revoir souvent son charmant visage, et de conquérir une affection qui, vous en avez la preuve, n'eût pas été inliîressée.

Les longues paupières de M. Belde se relevèrent lentement, et il jeta un regard singulier à la généreuse femme.

— Qui vous a dit que je l'accuse d'être intéressée V demanda-t-il de son accent le plus aigre. Non, elle ne l'est pas... Je ne la méprise pas, elle, quoique, ces temps derniers, j'aie appris que, même avec mon expérience» j'avais évalué trop haut certaines gens... Seulement, je lui ai juré de ne jamais la revoir si elle ne m'obéissait pas, et... je ne la reverrai jamais...

— Vous vous privez d'une douceur ! dit lady Trafford avec émotion. Neus vieillissons tous... Nous approchons tous d'une heure où nous aurons besoin de miséricorde, et pour des torts réels, pour des fautes sans excuse... Il sied mal, à notre âge, d'être inflexibles...

Elle s'interrompit. Juliane s'était avancée, sans bruit. Elle tenait à la main une orchidée gracieusement épanouie. C'était une grappe de fleurs blanches au cœur empourpré, gracieusement arrondie en demi-couronne.

— Regardez, mon oncle, j'ai cueilU cela pour vous... Je sais comme vous aimez les orchidées...

Quelque souvenir, sans doute, traversa l'esprit du vieillard fantasque et violent. Les veines de son front se gonflèrent, son œil terne lança un éclair soudain, et, ar-

•^00 HARCIA DB LAUBLT

rm^hnnt rordiidée à Juliane, il la déchira de ses maiof faiblos et tremblantes.

— Je détesté cette fleUr, dit-il, d'une voix rendue aiguë par la colfere. On dit qu'elle vit de lumière et d'air... J'aime mieux les sucs grossiers de la terre qui produisent des fleurs plus vulgaires, mais plus solides, pouvant supporter les chocs et les frimas... Lady Tralford, si vous ne tenez pas à cettd partie, Syltain va me ramener dans ma chambre... Je me sens souffrant ce soir, et onrore plus maussade qu'à l'ordinaire...

Huit jours s'écoulent, et une nuit, lady Trafford est réveillée en sursaut par un appel désespéré.

Elle passe une robe de chambre et odvre, tremblante ; Guillemette, à demi vêtue, ses cheveux gris en désordre, est là, pâle, haletante.

^- Mon maitre. . . Monsieur. . . On m'a dit que sir Rupert est médecin... C'est une attaque...

Une sorte de sanglot l'interroriipt. Cette pauvre créature, qui n'a guère reçu de marques de bonté de son maître, est fidèle par nature, et sincèrement affligée.

— Sir Rupert n'est pas docteur, niais il a acquis assez d'expérience médicale pour donner les premiers soins à son ami... Nous serons près de lui dans un instant... At-il sa connaissance ?

— Non... Syltain, tjdi se levait deux fois par nuit pour le yoïTi l'a trouvé à demi hors de son lit, les yeux fermés, sârismottvëihent...

Elle étouffa Un sanglot, puis reprit, joignant les nïains :

— Vous et sir Rupert, vous êtes de bons chrétiens... Oh ! Madanie, mon pauvre maitre ne doit pas s'en aller

«AftCÏA DE ikmtY 307

sans que personne lui parle du bon Dieu ! M"' Juliane aura trop peur de l'effrayer et de le fâcher... Moi, on ne me laissera pas arriver jusqu'à lui... Mais vous !...

— Soyez tranquille, nous remplirons nos devoirs d'amitié...

— Et puis, dit Gnlllemette, l'arrêtant d'un geste, il y a celte enfant... M"' Marcia... j'ai élevé sa mètè... Ge serait mal à lui de mourir sons la revoir, et de ne pas lui laisser les moyens de vivre sans misère...

— Laissez-moi me hâter, dit lady Trafford avec douceur. Tout ce qui est possible sera fait...

Peu d'instants après, elle entrait, avec son mari, dans celle chambre qui avait inspiré à Marcia un sentiment de tristesse et de compassion. Juliane, en peignoir, et lés belles nattes de ses cheveux noirs tombant presque à ses genoux, se tenait près du lit, un mouchoir sur les yeux. Elle releva brusqueiiient la tête au bruit de la porte, et s'élança sans bruit vers lady Trafford.

— Je crois qu'il ne faut pas trop de monde dans la Chambre, dit-elle avec une agitation qui trahissait le désir de rester seule. J'ai envoyé un exprès au docteur, et je Tattends...

— Avant son arrivée, je puis être ici de quelque utilité, dit sir Rupert, l'écartant doucement. Les nécessités de ma vie de voyages m'ont mis à même de donner à mon ami des soins que le docteur approuvera.

— Mais je ne sais si je dois accepter, permettre... Vous n'êtes pas médecin, sir Rupert, dit-elle d'une voix frémissante, et...

— .^ MiG souffrirai pas qu'un de mes semblables meure Bans to jours près de moi, dit-il d'un ton presque rude.

^08 MARCTA DE LATJBtT

entrant dans la chambre. Venez, Harriett, vous poni m'aidcr.

Juliaiie tremblait de colère, mais elle n'osa pas ri-sislrr Tout en murmurant que sir Kuperl prenait i. vo^

resi)onsabilité, elle se tint immobile près du lit, i (|ue le baronnet, priant sa femme de tirer les rideaux d'ouvrir une femHre, s'approchait de son ami. Sans u respiration faible et saccadée, on eût dit un cadavie. I quelques instants, une direction intelligente fut imprim aux domestiques affolés, et Juliane ne put qu'adniij secrètement l'entente et la rapidité des soins admini4r'.

Quand le docteur arriva, il y avait une détente visil dans l'état du malade. Il approuva sans restriction Uj ce qu'avait fait sir Rupert, donna des indications pr cises, et promit de revenir, sans d'ailleurs laisser d'« ppir. M. Belde reprendrait peut-être connaissance, m^i la paralysie était complète, et la secousse trop forte poi un homme aussi usé. Avec des soins, il ne serait p impossible de prolonger de quelques jours une vie qi.. ne tenait plus qu'à un lien Iragile, mais cela même était peu probable.

Et les deux femmes — l'amie désintéressée et la parente avide, s'assirent près du lit, attendant dans un but différent la lueur d'intelligence espérée, — épiant, dans un sentiment différent aussi, ce visage livide, sur lequel la mort avait déjà mis son empreinte.

Juliane, une fois, releva ses paupières et attacha sur lady Trafford un regard acéré.

— Vous vous fatiguerez, dit- elle, avec sa douceur forcée. Pourquoi rester là, chère lady Trafford? Je suis jeune, forte, et... je suis sa nièce...

MARCIA DE LAUBLt 300

— Et moi, je suis une vieille amie, qui l'ai connu ivant même que vous fussiez née, mon enfant, dit tranluillement l'Anglaise.

11 y eut un silence, puis Juliane reprit, essayant ramortir les éclats de colère contenue qui perçaient laus son accent :

— J'aime à espérer, du moins, que, s'il reprend conlaissance, vous n'appellerez près de lui aucun étranger... 1 m'en voudrait, à moi, de vous avoir laissé faire...

Une horreur involontaire se peignit sur les traits de ady Trafford, et elle jeta un regard môle d'effroi et de Vitié sur cette jeune fille, chez qui l'amour de l'argent Icsséchait les sentiments les plus sacrés.

— Le prêtre n'est pas un étranger, dit-elle lentement 5e redressant avec majesté sur son fauteuil. Et je vous plains, mon enfant, si la crainte servile et intéressée roacourir la colère d'un mourant vous empêche de ionner à son âme les secours suprêmes dont il a besoin...

— Je ne voudrais pas l'en priver...

Juliane fondit en larmes ; le remords, le dépit, la îrainte se partageaient son cœur. Et cette crainte était surtout la peur d'entendre prononcer le nom détesté de Vlarcia. Cependant, que pouvait faire son oncle désormais *? S'il ouvrait les yeux, s'il recouvrait assez de connaissance pour accepter l'absolution du prêtre, il ne oourrait pas, du moins, écrire ou dicter un testament ! Et cette idée lui rendit son calme, ou du moins l'impassibilité extérieure qui était une ^e ses forces.

Quelles longues, longues heures, tandis que Tune pesait silencieusement les chances de son propre avenir

terrestre, et que l'autre iraploniit sans relAchc la divii mis(^'ricorde pour Tavenir éternel de cette àinc qui avait si peu pratiqué le pardon !

Vers le soir, il devint évident que M. Belde avait r pris connaissance. Ses yeux suivaient les mouvcraoïi'^ de ceux qui l'entouraient, et sir Ilupcrt supposa qu'il devait entendre. Mais aucun son ne sortit de ses lèvi minces : jamais plus il ne devait parler.

Une expression inquiète, hagarde, se peignait danyeux, qui erraient maintenant autour de lui sans rei.i. . et dont l'agitation était d'autant plus pénible à voir (j son corps demeurait immobile. La chambre avec ses ti turcs foncées, avait un aspect triste et funèbre, et le v< d'hiver sifflait dans les arbres et le long des corridoi Un vieux prêtre, averti par lady Trafford, se tenait d puis le matin dans la chambre voisine. Sir Rupert lit signe à sa femme que le moment était venn, et elle s'a: prochade lui...

Oh! imprudents sont ceux qui, ensevelis dans les préoccupations du monde qui passe, attendent, pour préparer leur sort éternel, la minute suprême qui ne leii^ sera peut-être pas donnée ! Elle ne leur est pas due, certr après tant d'années, pendant lesquelles ont retenti d milliers d'appels. . . Car la voix divine leur parlait sous d' voiles transparents et par des accents innombrables. L beautés de la terre étaient une de ses formes ; les joi venaient révéler la beauté suprême, les douleurs rappelaient que la terre n'est qu'un passage et que le lieu (hi bonheur infini est ailleurs... Et dans l'intime du cœur, que de paroles mystérieuses, que de mots presque irrésistibles murmurés clairement, constamment ! Pourquoi

MARCIÀ DE LAUBLT 311

après tant 4© mépris, compterait-on sur une dernière miséricorde? Et d'ailleurs n'avons-nous pas appris, par des leçons renouvelées chaque jour, que la mort vient comme un voleur, qu'elle surprend souvent sans le plus léger avertissement, qu'elle frappe l'intelligence et la volonté avant d'avoir achevé de tuer le corps défaillant, et que cette minute sur laquelle on compte, après une vie de péché, pour acheter une éternité de bonheur, — que cette minute est ce qu'il y a de moins sûr pour nous?

Oui, ceux-là qui agissent ainsi sont fous aussi bien que coupables. Cependant, Dieu prend souvent pitié d'eux. Il écoute en leur faveur les prières d'âmes innocentes qui se vouent à l'expiation, dont la vie, toute d'amour et de sacrifices, se consume à implorer le pardon de ces coupables, de ces insensés. Peut-être les anges du ciel offrirent- ils à Dieu ce soir-là, pour l'être qui agonisait dans une secrète épouvante, les accents d'une jeune fille qui, le cœur brise, chantait un air profane, — des notes cependant rendues saintes, sacrées, par le dévouement de son cœur, et qui, en e'ievant son âme vers Dieu, avait donné une pensée à l'homme dont le ressentiment l'obligeait à cette tâche pénible... La minute de grâce, cette minute incertaine, lui fut donnée, à lui. Après une vie d'égoïsme et d'indifférence, une faveur divine descendit sur son cœur. Une influence mystérieuse l'enveloppa... Des cordes qui n'avaient pas vibré depuis sa jeunesse résonnèrent à la voix généreuse de l'amie qui, agenouillée près de lui, tout en larmes, lui parlait de sa mère, de sa jeune femme si tôt perdue,

repos suprême et de la facile condition du bonheur,

312 MARCIA DE LAUBLt

qui PC réduisait à immoler son orgueil, df^jà abaissé soi ra[){)rochc de la mort, et à jeter à Dieu un cri de pai - (l(jn...

Tout ce qui lui restait de vie était réfugié dai les regards intenses qu'il attachait sur elle, et cregards dirent le oui qu'elle avait tant imploré. Alors ! prêtre vint, et la bonté infinie de Dieu se contenta de ! réponse muette, de l'acquiescement silencieux de c» pauvres yeux, que vint mouiller une dernière larme. I [)ardon descendit sur lui, — le pardon, la paix, l'auroi de la vie éternelle.

Alors, lady Tiafford revint, et prononça le nom d Marcia. Et les paupières alourdies s'étant abaissées par deux fois, eue laissa son mari prier avec le mourant, et se mit en devoir de cnercher l'adresse de la jeune fille Juliane ne pouvait lui être d'aucune utilité, Guiliemette ne savait rien. Un peu découragée, elle appela Sylvain qui, assis dans la bibliothèque attenant à la chambre de son maître, regardait la porte close d'un air triste et inquiet.

— Sylvain, connaissez-vous l'adresse de M"' de Laubly ?

— Massa la demande? s'écria-t-il, retrouvant, dans son émotion, le langage à demi oublié de sa jeunesse.

Ses yeux brillèrent, et il s'approcha de lady Trafford:

— J'ai entendu Monsieur dire à M. Nalys qu'elle demeure dans la rue Servandoni, n" 16. Je l'ai retenu, parce que, si nous étions allés à Paris, comme tous les hivers, je serais allé la voir... Oui, là!;.. Servandoni... répéta le vieux nègre, montrant ses dents encore

MARCIA DE LAUBLV 313

blanches ; je l'ai répété souvent, souvent, pour ne pas l'oublier... Servandoni... Madame se rappellera?

— Sylvain, voulez-vous envoyer un homme à cheval, à Versailles, pour porter ce télégramme ?

Et, attirant à elle une plume et du papier, elle rédigea rapidement une dépêche :

« Oncle mourant. Prenez immédiatement voiture à tout « prix pour venir aux Etangs. »

Un quart d'heure après, un garçon d'écurie galopait sur la route de Versailles.

Il est une heure du matin. La voiture qui a ramené Marcia s'arrête, et, en levant les yeux, Luc voit une fenêtre éclairée et ouverte, et la silhouette de Lucie 8© penchant au dehors.

— Luc, est-ce vous ? Montez et hàtez-vous ! Marcia, effrayée, le devance, tandis qu'il aide sa tante

à descendre. Elle gravit d'un pas léger l'escalier, sur les marches duquel la lampe, tenue tout en haut par Lucie, projette une faible lumière, et arrive, haletante, sur le palier.

— Est-ce un des enfants qui est malade ? Qu'y a-t- U?

— Non, non, pas les enfants, grâce à Dieu... C'est M. Belde qui est très mal, et lady Trafford t'appelle.

— Est-il possible qu'il me désire? Oh ! Lucie, crois-tu que ce soit lui, vraiment lui ?

— Lady Trafford ne prendrait pas d'elle-même une telle initiative, dit Luc, lisant la dépêche. Chère tante, ôtes-vous capable de partir tout de suite f

MARCTA DE LAUBLY 31 0

— Encore une fatigue à vous imposer ! Oh ! c'est trop 1 ditMarcia.

— Pour un mourant ! Va, Luc, procure- nous une voiture s'il se peut, et reviens nous prendre, tu pourras être de retour à Paris avant le jour . . .

Marcia ôte sa robe de soirée, et Lucie oblige M"° d'Espranges à prendre au moins une demi-heure de repos. L'idée de la mort qui menace, là-bas, rejette au second plan tous les intérêts secondaires. A peine quelques mots sont échangés au sujet de la soirée; il semble à Marcia qu'une longue période la sépare du moment où elle a chanté, où elle a manqué défaillir, où elle a vu se détourner le visage de Raymond, où elle a surpris, dans la rue déserte, la veille silencieuse de Luc...

Deux heures... Deux heures et demie... Une voiture roule enfin dans le lointain. Avec quelle angoisse on l'a attendue, écoutant chaque faible bruit qui semblait se rapprocher, puis se perdait dans la nuit !

Los voilà tous les trois dans la voiture, traversant d'abord Paris endormi, puis prenant les larges voies désertes qui, menant à Versailles, ont vu passer, dans les grands jours de l'histoire, tant de magnificences, puis tant de douleurs. La pluie a cessé, des étoiles se montrent au ciel, et dans la nuit, devenue moins sombre, on distingue les silhouettes des arbres et celles des maisons éparses çà et là... La voiture n'entre pas à Versailles, mais prend un chemin de traverse. Une heure encore, une heure lente, interminable. M'^' d'Espranges s'est endormie de fatigue, elle est si peu accoutumée à veiller! Luc et Marcia on causé d'abord, occupés tous deux de €6 vieillard^ de cette âme si près de sou éternité.

3in MARCIA DE LAUnLY

Est-il revenu à Dion ? Est-ce à Marcia que sera confiée lii lâche de lui dire les paroles su[)rômcs ?... Ils ne pensent (ju'à cela, ces jeunes cœurs généreux... Puis, brisée de i.issitude et d'émotion, Murcia s'assoupit par instants. i'^llc fait des rôves pendant lesquels elle s'imagine avoir iloiini des heures, alors qu'en réalité, les fantasmagories (|iii ont ])assé devant elle n'ont rempli qu'une durée de quol(iues minutes, tout en réunissant dans une confusion éLrani^e le salon des Etangs et celui de M*"' Sarriet, un concert et un convoi funèbre. Il est près de six heures quand la cloche de la grille tinte bruyamment. L'aube est encore loin ; mais dans l'obscurité, les buis et les ifs découpent vaguement leurs formes bizarres, et les statues apparaissent comme de pâles reflets blanchâtres...

La. voiture fait crier le sable des allées... Voici la maison, avec des fenêtres éclairées çà et là dans la .«ombre façade... Marcia tressaille. Depuis quelques instants, il lui semble cheminer dans le domaine de la mort.

La porte est ouverte. Le vieux Daniel se tient sur le seuil, grave et solennel. Lady Trafford, accourue au bruit de la voiture, est derrière lui.

— Marcia, chère enfant 1

— Oh ! lady Trafford, n'y a-t-il plus d'espoir? Lady Trafford la serra dans ses bras.

— Non, chère fille... Dieu n'a pas permis qu'il vous revoie... Tout est fini... Mais vous serez heureuse d'apprendre qu'il a reçu en pleine connaissance, bien qu'il ne parlât plus, les secours de notre saiHte religion...

— Dieu soit loué!

Elle se souvient que, cette nuit mèm'j. elle a prié pour

lui... Certes, elle ne peut ressentir aucun tendre sentiiTiout de regret ; mais elle a plaint ce vieillard isolé dans son orgueil et son égoïsnie, olle a eu l'espoir d'adoucir ?a dernière heure, de tenir près de lui la place de la nièce qu'il avait élevée, et, après les émotions de la soirée qui vient de se passer, ses forces lui manquent un instaut devant la nouvelle inattendue que tout est fini, que la mort a réellement pris possession de cette demeure...

Elle se lève bientôt du siège sur lequel on l'a forcée à s'asseoir un instant.

— Puis-je le voir et faire une prière près de lui?

Lad y ïrafford prend son bras et l'emmène à travers les salons presque obscurs... Elle jette un regard ému sur cette bibliothèque oii tout garde encore la trace do la vie soudainement interrompue, et pénètre dans la cliambre où elle est entrée un soir, et où elle a vu, dans un émoi mêlé de confusion, ce vieillard si dur reconnaître ses torts... Les sombres rideaux de velours sont abaissés... Sur les murs, lafiguremélaucoliquedela jeune iVuîiue en robe blanche forme seule une tache claire...

Et au fond de la chambre se dresse le graud lit sur leciuel tombe la faible et vacillante luuiière dos deux flaïubeaux.

Est-il possible que quelques heures de maladie aient changé ce visage au point de le rcudre mécor.uaissableV Ce n'est pas qu'il soit effrayant, mais il est si vieux, si étrangement jauni, qu'on pe rendcouiple tout à coup de la volonté inflexible qui accroissait clicz col lioiniiie Tintousité de la vie et de la flaiîMiie iiîlé'. i(>ino, lui conservant, en dépit de i'àge et des souf[;a::cv\;, un aspr'ct

318 MARCIA DE lAOHLT

presque jeune. Mais il y a 5ur «on front, -ur es traita détendus, une expression de repos qui, à v\Ui neule, le changerait étrangement. Ce qui s'est passé là, h la dernière lieiirc, a laissé son empreinte, — une empreinte consolante pour le cœur oppressé de Marcia.

— J'aurais voulu qu'il pût une dernière fois me regarder et serrer ma main, murmura-t-elle, une larme sincère venant à ses yeux.

— Jusqu'au dernier moment, il vous a attendue et cherchée, j'en suis sûre, dit tout baslady Trafford. Mais Dieu a peut-être voulu que ce fût son châtiment de ne pouvoir réparer à temps le mal que lui avait causé à luimême son injuste ressentiment... Il avait voulu vivre sans affection... J'aime à penser que l'angoisse de ces derniers moments a contribué à l'expiation imposée à toute âme... Maintenant, mon enfant, il vous voit, j'en ai la confiance...

Sur la table, au chevet du lit, deux riches flambeaux d'argent ciselé encadraient le modeste crucifix de cuivre apporté par Guillemette de sa propre chambre. Une des sœurs du village priait près de cet autel improvisé.

— Et Juliane ? demanda Marcia, se relevant après une oraison fervente.

— Elle s'est retirée, brisée de fatigue... Mais vous, mon enfant, ne voulez-vous pas que Guillemette vous prépare votre ancienne chambre ?

Marcia rougit, et se tourna vers M"* Sidonie, qui, bonne et tendre toujours, essuyait les larmes sincères qu'elle avait versées sur son vieil ami.

— Quand les chevaux se seront reposés, nous retour-

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ùerons à Versailles où tante Sidonie me gardera, si elle le veut bien, pendant quelques heures... Il faut que je sois à Paris, cet après-midi, pour une leçon... Je reviendrai assister au convoi...

— Notre maison vous est ouverte, chère petite... Luc va s'occuper de notre retour, puis il reprendra le train le plus matinal...

— Pour une leçon ! répéta lady Trafford, qui regardait Marcia sans avoir entendu la réponse de M"° d'Espranges. Se peut-il, vraiment, que vous soyez obligée de... de travailler pour vivre ?

— Nous avons tout perdu, et ma pauvre tante a quatre petits enfants, dit Marcia avec douceur.

Lady Trafford laissa échapper un profond soupir. Oh ! combien de choses blâmables seraient évitées ici-bas, si les hommes savaient quelle peine on a à les réparer ! Comme ce pauvre mort avait dû souffrir si, regrettant son inflexibilité et désirant revoir sa nièce, il avait songé qu'il était trop tard pour lui venir en aide, et que sa main inerte ne pouvait pas plus tracer des volontés que sa langue paralysée n'était capable d'exprimer des regrets !

— Mon enfant, dit-elle après un instant de réflexion, Je prie M"" d'Espranges de rester ici avec vous jusqu'au moment où le notaire de M. Belde arrivera. M"" Vaubley prétend qu'elle ignore si votre oncle a pris des dispositions... S'il n'existe pas de testament, vous êtes sa plus proche parente et sa légataire universelle, et, en ce cas, votre place est ici. Cependant, c'est là, je regrette de le dire, un cas presque improbable. M*" Girardct venait ici de temps à autre, et il nous semble d'autant

lAIM.I.f IM< l..^l |]I.T

plus impossible que M. ïlMc n'iiit fait de testament, qu'il (levait, hélas! désirer vfius retirer les avanta;;os de , votre parenté, puisqu'il était brouillé avec vous... Si le» choses sont ainsi, j'jipprouverairjue vous partiez... Venez toutes les deux dans ma chnnibre, on vous y servira ua peu de thé ou du chocolat..

Luc s'attarda un instant au pied du lit, avant de j)rcndre congé des trois femmes, devant prendre immcdiatoment le train pour être à Paris à l'heure de son service.

— Marcia, dit-il d'une voix émue, j'ai dû penser à votre généreux oubli de vous pour regarder sans amertume celui qui aurait pu vous épargner le travail et vous donner... le bonheur.

Elle soni)ira. Depuis quelques heures, elle sentait plus lourdement son fardeau, et elle éprouvait plus que jamais 1 impression pénible de la longueur de la vie...

— Voulez-vous que nous priions ensemble pour luil demanda- t-elle avec douceur.

Il inclina gravement la tête, et ils rentrèrent dans la chambre funèbre. Marcia pria à haute voiXj tandis qu'il inclinait la tète. Oh ! Dieu seul sut le prix d'une telle prière et de ce qu'elle renfermait de générosité, de douleur et de sacrifice !...

Le train de dix heures amena le notaire. Sir Rupert alla au-devant de lui sur le chemin.

— C'était un événement prévu, dit l'homme de loi après avoir entendu quelques brefs détails sur la fin de son chent. Une belle fortune... On doit regretter de n'avoir pas d'enfants à qui laisser un pareil hérilnge ..

— M'est-il permis de demander si M. Belde a fait des

dispositions testaînenta«r.^5 ? dit sir Rupert, faisant entrer M' Girardet »"ians la Tpaison.

— Il y a un teatamer?*:, de date assez récente, et j'ai pour instructions de l'ouvrir a^'ant les funérailles... Y a-t-il dans la maison des parents du défunt *?

— M"' Vaubley y habite, comTne vous le savez, et la petite-nièce de M. Belde, M"' de Laubly, a été appelée par lady Trafford, sur le désir de notre pauvre ami. Mais il ne pouvait plus parler, et il est mort avant l'arrivée de cette jeune fille.

— Elle est ici, alors?

— Oui, mais elle désire quitter la maison... S'il n'y avait pas eu de testament, elle héritait, naturellement, comme la plus proche parente ; mais, comme sou oncle avait rompu avec elle, et qu'un testament ne pourrait avoir d'autre objet que delà priver de cette fortune, elle préfère retourner à Paris, et revenir seulement pour le convoi.

— Quel que soit le contenu du testament, dont il ne m'est permis de rien faire préjuger, dit le notaire. M"" de Laubly, comme la plus proche parente de M. Belde, doit assister à l'ouverture de cet acte... Et je puis vous dire dès maintenant, sir Rupert, que vous êtes désigné comme exécuteur testamentaire, et que je compte également sur votre présence... Voulez-vous prier ces dames de se trouver, d'ici un quart d'heure, dans le cabinet de M. Belde ^

Il se dirigea lui-même vers cette chambre qui lui était familière, et oii il avait eu avec son client maint entretien confidentiel.

Dans le petit salon, Juliane était assise, immobile, plus

32^ MAHCIA DE LAUBLY

pûle qu'à l'ordinaire, inuis cnlme et majp' Ell<'

avait rcvôtii la seule toilette noire qu'èllii eût : une rohi; (le soie garnie de jais.

Ses joues s'enflammèrent un instant à la rue de M' Girardet, et elle se Idvà aussitôt.

— Y a t-il iiti fèstdinenlV défiiàndà-t-ellè; serrant iostinctivement les maiùs dari^ tirie thuo^^" ;» "poisse.

— Il y a eri plusieurs testarileilts, SUcl . ement détruits... Le dernier date du mois d'octobre dernier.

Le mois d'octobre ! Un long soupir de soulagement écliappa à Juliane. C'était après le départ de Marcia, après la rupture dont èllei n'avait pas connu les détails, mais qui lui avait semblé sans retour.

— Voulez-vous venir assister à la lecture de ce testament? Je viens de prier sir Rupert Trafford et M''* de Laubly de s'y trouver aussi, l'un comme exécuteur testamentaire, l'autre en sa qualité de proche parente.

Juliaue réprima une expression de méchanceté satisfaite.

— Et vous connaissez le contenu du testament? demanda-t-elle, son cœur se mettant à battre.

— Oui, je le connais.

— Est-ce que vous ne pourriez... me dire... me faire pressentir...

— Vous saurez tout dans un instant, dit froidement le notaire, entrant dans la bibiiothèque, et posant sa serviette sur le bureau de M. Belde.

Que de suppositions, de doutes, de craintes, d'espéranc(^s '1 angoisses depuis le matin! Juliane était à bout de 'o.c<i>. Elle avait redouté qu'il n'y eût pas de testament, que ce vieillard, souvent méchant, ne se fût plu à

la tromper cruellement... Et alors, il faudrait retourner partager la vie besogneuse do ses parents, renoncer à ces habitudes de luxe, végéter niisérableinent, un jour peutêtre travailler pour vivre. Et pour en arriver là, elle avait rejeté l'affection sincère du seul être qiji eût éveillé en elle une réelle sympajihie !

Ce qui la rassurait dans ses pires craintes, p'étajt l'inflexibilité de M, Belde. Il avait évidemment rejeté Marcia loin de lui: |1 n'aurait pas voulu, en mourant intestat, lui donner son Jiéptage... d'ailleurs, il y avait chez Imi une certaine droiture : il avait demandé et reçu les soins de Juli^ne, il n'était pas possible qu'il les eût laissés impayés... Oui, maiç quelje serait la rétribution 1 Ici, l'imagination pouvait se donner carrière, et passer par toutes les teintes de Tespérance la plus ambitieuse et du découragement le plus complet.

Sir Rupert entra presque aussitôt, acconij)agnô do Marcia. Celle-ci s'avança vivement vers Juliane, qui, jusqu'à ce moment, avait refusé de la voir.

— Juliane, dit- elle avec émotion, il est probable que nous ne nous reverrons plus guère... Soyons amies en souvenir de celui dont le toit nous a abritées un instant ensemble... Soyez sûre que je ne ressens aucune amertume contre vous, et que je souhaite sincèrement que vous soyez heureuse. . .

Juliane murmura quelque paroles peu distinctes, et M. Girardet ôta de sa serviette une enveloppe scellée.

C'est toujours un moment solennel que celui où vont se révéler les volontés dernières qui ont survécu à celui qui n'est plus. Sa voix est muette, il est rayé du nombre des vivants, et cependant, c'est encore lui qui va parler,

32i MM:.:rA t,i. LACfaL?

et c'est son œuvre qui va le perpétuer en quelque sorte, en réalisant son vouloir suprènie...

La bibliothèque avait son aspect familier... Après out, l'avant- veille, le maître y était encore... Il y avait sur une table un journal déplié, un livre à demi coupé ; des brins d'héliotrope baignaient dans un petit vase, et la fourrure qui recouvrait i'inhrme était jetée sur le pied de la chaise longue comme s'il venait de la quitter.

Il y eut, dans le silence pesant de la chambre, le petit bruit des cachets qu'on brise et de l'enveloppe déchirée. Puis M. Girardet déplia uns feuille de papier timbré, longuement écrite de la main trciiiblée de M. Belde.

Juliane éprouva un premier désappointement. Un testament si long devait éparpiller la fortune...

Et la lecture commença.

D'abord, il y avait un legs important, deux cent mille francs, destiné à fonder des prix à l'Académie des iieiences.

Une seconde disposition attribuait cent mille francs à une œuvre charitable, ayant pour objet de secourir des veuves de professeurs.

Des rentes étaient -laissées aux domestiques.

Puis suivait une longue énumération d'objets parti culiers : la collection d'armes, célèbre dans Paris et très précieuse, était léguée au colonel d'Espranges, la collection de médailles à M. Havard, la bibliothèque, comprenant des manuscrits précieux, au baron de Saint- Marc, etc., etc.

En qualité d'exécuteur testamentaire, îsir Rupert était prié d'accepter les tableaux du petit salon, et sa femme

MARCIA DE LAUBLT 325

(îeux parures anciennes, l'une en ors ciselés de diverse* couleurs, l'autre en diamants et rubis cabochons.

Le nom de Raymond Nalys n'était pas même mentionné; mais, en revanche, Luc d'Espranges recevait une somme de cent mille- francs, « en témoignage de l'estime qu'il avait inspirée à M. Belde par son courage à défendre ses amis » .

Enfin, une autre somme fle cent mille francs, également nette de tous frais, était léguée à « ma parente, Juliane Vaubley, pour les deux années désagréables passées près d'un vieillard morose, et pour reconnaître ses peines et sa souplesse de caractère ».

Cent mille francs ! Pour deux ans de sa vie, et bien plus encore : pour le sacrifice de son avenir et l'abandon d'un amour sincère !...

Juliane essaya de réprimer la colère folle qui, après un moment d'affreuse stupeur, bouillonnait en elle jusqu'à l'étouffer... Il fallait entendre le nom de l'héritier privilégié à qui devait échoir la part principale de cette énorme fortune...

<« Je donne et lègue le reste de mes biens, tant meubles qu'immeubles, à ma petite- nièce et filleule, Marcia de Laubly. Son refus de vivre près de moi m'a lâché, et je me suis juré de ne pas la revoir. Mais la manière dont elle a agi m'a prouvé qu'elle est digne de posséder et d'employer ma fortune. »

Sir Rupcrt se tourna rayonnant vers Marcia, pâle et tremblante, partagée entre l'incrédulité, la joie, et la pitié pour Taffreuse souffrance qui décomposait les traitJ de JuUane.

520 MAnrîA HF. T.AITBtT

Le Aotaire posa le teslaioont sim la table, laissant m

main appuyée dessus.

— Les legs déduits, et les frais de succession acquittés j'estime qu'il restera à M"' de Laubly un revenn de cent quatre-vingt mille francs environ... Une belle fortune, qui a été bien gérée... M"" de Laubly a été émancipée, je suppose? Cela simplifiera les affaires... Permettez-moi. Mademoiselle, de vous offrir mes félicitations... Mon client m'avait exprimé à votre sujet un singulier mélange d'estime et de ressentiment...

Juliane s'était levée, et se tenait droite, tremblant de tous ses membres, malgré son attitude fière.

— Juliane, s'écria Marcia, qui croyait vivre dans un rêve, je vous en prie, que cette maison soit encore la vôtre ! Et vous me rendrez heureuse en choisissant les objets qui vous plaisent le plus... Vous re\1endrez ?...

— Jamais, dit la jeune fille, les dents serrées. Je resterai jusqu'aux funérailles, parce qu'il le faut, et puis...

Elle se dirigea vers la porte sans pouvoir achever. Là, elle se retourna, et retrouvant la force de parler :

— Je vous félicite... Vous avez fait preuve d'une rare habileté...

Et la porte fut refermée avec un bruit qui eut un écho étrange dans cette maison pleine d'un silence solennel.

Tout est fini. Le mettre des Etangs a pour toujours quitté sa belle demeure. Il s'en est allé reposer dans le cimetière du village, dans son vieux tombeau de famille, par une froide gelée qui fait élinceler, sur les toits et sur les branches dépouillées, la neige brillante tombée pendant la nuit.

Lucie n'a pas osé laisser ses enfants à la timide Jeannette. Marcia est allée l'embrasser, puis est revenue assister au convoi, et maintenant, elle rentre aux Etangs pour y passer la journée avec sir Rupert, et donner des signatures pour les affaires les plus urgentes.

D est deux heures. Juliane est partie sans vouloir lui serrer la main. Elle est chez elle, maintenant, et tandis que lady Trafford prend un court repos, que sir Rupert s'entretient avec le notaire et le colonel d'Espranges, elle s'enveloppe d'un capuchon et s'en va errer à travers les charmilles, dont la neige gelée argenté les noirs enchevêtrements .

Pourquoi une sourde douleur, une vague angoisse

d^8 MARCIA DB I.AUBLT

agite-t-«lle son coeur ? Elle devrait ôtre heurense, pleinement, complètement heureuse.

Elle ne saurait éprouver à l'égard de son oncle qu'un sentiment de reconnaissance attendrie, mais elle ne l'a ni aimé ni connu, et aucun regret trop vif ne peut la troubler. Elle voit fuir à jamais la vie de travail, d'humiliations, de froissements, et surtout, elle peut assurer maintenant l'avenir de ceux qu'elle chérit en proportion de ce qu'elle a souffert pour eux... En outre, toutes les jouissances nobles et légitimes de la fortune s'offrent à elle : elle a déjà songé à aider les pauvres jeunes filles, les travailleuses dont elle a récemment expérimenté les peines et les soucis. Le bien à accomplir, la facilité de la vie, l'agrément du confort, le plaisir d'être généreuse en toutes choses, la satisfaction d'habiter une belle demeure, tout cela compte dans le bonheur qui lui arrive, et elle remercie Dieu à toute heure du jour. Mais pourquoi, alors, cette agitation intime, cette impression de vide ou de tristesse qui l'empêche de goûter cette heure de solitude et de penser à ses bonheurs ?

C'est qu'une question se pose sans cesse à elle, — une question à laquelle elle ne peut faire de réponse, et au sujet de laquelle elle n'ose interroger personne... Depuis la mort de son oncle, elle n'a pas revu Luc...

n a appris le grand événement qui la rend riche et clôt pour elle l'ère du travail et des inquiétudes ; elle sait qu'il a félicité Lucie. Mais, ni à Paris ni aux Etangs, il n'est venu la complimenter. . . Elle l'a aperçu au convoi... A diverses reprises, elle a eu l'intuition qu'il la regardait, et elle n'a pu, c€pCDdant, rencontrer ses yeux. Au cimetière, il s'est incliné devant elle... Quand elle a

MARCIA DE LAUBLT 329

murmuré au colonel : « Je vous reverrai tout à l'heure, n'est-ce pas 1 » elle pensait qu'il prendrait sa part de cette invitation. Mais le colonel est venu seul, apportant en manière d'explication ou d'excuse quelque prétexte de service.

Qu'a-t-elle fait ?

Elle interroge ses souvenirs. Ne lui a-t-elle pas assez montré sa reconnaissance pour le dévouement qu'il lui a témoigné ? A-t-elle fait, sans s'en douter, quelque chose qu'il blâme ? Mais qui, mieux que lui, sait tout ce qu'elle pense, connaît ses sentiments, sa manière d agir ? Personne ne peut l'accuser d'avoir sollicité cet héritage ; Luc, qui a partagé d'abord sa disgrâce, sait combien elle est désintéressée... Si... si rien n'était changé dans ses sentiments, à lui, — ses sentiments d'autrefois, il serait venu lui apporter sa chaude et joyeuse sympathie, et lui dire... ce qu'il renfermait au-dedans de son cœur. Estdonc qu'il a changé ? L'obstacle brutal, infranchissable qui s'était dressé entre lui et son espoir, — l'espoir d'autre/bis, — avait-il eu raison de son amour ? Alors qu'il s'efforçait d'arracher de son cœur tout rêve d'avenir, avait-il si bien réussi qu'aujourd'hui il ne ressentait plus pour elle que le tranquille dévouement et la sympathie un peii banale d'un ami ?

Des larmes coulaient de ses yeux tandis que, marchant au hasard, elle arrivait au bord de l'étang, gris et terne dans son cadre d'ouate blanche. La statue voilée se penchait toujours au bord de l'eau ; des pendeloques de cristal s'attachaient aux pUs de sa tunique et de son voile de marbre, image du mystère dont se couvre icibas l'avenir — ou la douleur.

330 MApriA îsv. T.ArBLT

Mais dans le sancluairciuUDie où, seule, elle pouvait lire, Marcia écarta résolument tout voile et osa s'inter roger...

Elle repassa dans sa mémoire les mois qui venaient de s'écouler. Elle revécut cette existence secrète qui se déroule dans les replis du cœur. Elle regarda en face ce qui l'avait émue de joie et de souffrance...

Oui, un instant, son coeur s'était trompé... Elle avait cru aimer, alors qu'un idéal d'intelligence, de tendress3 et de beauté morale s'offrait à elle, et qu'elle ne soupçonnait pas un défaut, pas une défaillance chez celui qui s'identifiait pour elle avec le bonheur humain. L'axaitelle aimé vraiment 1 Non, elle avait aimé l'idéal de sou imagination et de son cœur, et aussi ce noble rCve d'une union intime concourant au bien, au perfectionnement, à l'élévation des âmes. Mais un jour était venu où le voile s'était déchiré, où son cœur, meurtri d'une si lourde chute, s'était trouvé en face d'un être humain merveilleusement doué, sans doute, mais médiocre comme hauteur morale, égoïste dans son amour, cherchant, dans un but de bonheur étroit et personnel, à la détourner du dévouement auquel l'appelait le devoir... Ce n'était pas cet homme qu'elle avait aimé... Elle avait rompu d'une main ferme le lien idéal, ou plutôt, il s'était brisé de lui-même, et elle n'avait plus trouvé dans son cœur qu'un triste étonnement de sa méprise, avec le vide douloureux que laisse toute désillusion...

Mais Luc était là, — Luc, brillant, richement doué aussi, bien que les qualités étincelantes de Raymond l'eussent un instant rejeté dans l'ombre... Lui ne possédait pas seulement une apparence de beauté morale... U

MARCIA DE LAUHLY 331

savait suivre, sans dévier, la ligne austère du dévouement, quelques sacrifices qu'elle comportât, et passâtelle, en les brisant, sur les espérances les plus chères... U était capable d'encourager dans le bien la femme qu'il aimait, dût son noble effort la séparer de lui davantage... Il était encore assez fort, assez noble, assez généreux, pour renfermer au fond de son âme ce grand amour traversé et déçu, sans en laisser paraître un rayonnement, de peur de troubler ou d'affliger celle qu'il aimait vraiment plus que lui-même...

Mais si, à force de renfermer et de dominer sa tendresse, il avait réussi à l'étouffer et à l'éteindre ? Alors, Marcia pensa qu'elle ne se marierait jamais... Elle s'aperçut tout à coup que l'air était glacé ; la teinte d'un gris jaune de l'étang lui parut d'une insupportable tristesse, et, serrant son manteau avec un frisson, elle se dirigea vers la maison. Il n'y avait personne dans le petit salon dont les trésors, les précieux tableaux allaient bientôt orner le château des Trafford... Marcia s'oublia un instant à les regarder. Dans le cabinet voisin, il y avait un murmure de voix : on parlait d'affaires ; mais ce jargon lui était odieux, et elle se sentait si lasse !

Le bruit diminua. Deux voix parlèrent seules, puis la porte s'ouvrit ; quelqu'un la tint un instant, demeurant sur le seuil, et Marcia entendit ces mots prononcés par le colonel d'Espranges :

— Elle ne l'aimait pas à ce moment... Il ne l'a jamais su, le pauvre enfant... Mais il a trop d'honneur et dp fierté pour redemander maintenant la main d'une si riche héritière, et si dur que ce soit, je l'aiderai à per-^

muter... Plaise au ciel que tout soit bientôt /inil...

D faisait déjà sombre, et en traversant le petit salon, ni sir Rupert, ni le colonel ne virent Marcia,(îui se tenait dans l'ombre, et dont la robe noire ne se détacbait pas sur les tentures.

Elle resta un n:>oment immobile de surprise et de bonheur, puis son regard se leva sur le pur visage d'une Madone, qui mettait dans la demi obscurité un doux reflet blanc...

Elle tomba à genoux, épancha son cœur en une action de grâces ardente, puis rejoignit le colonel dans le vestibule.

— Je n'ai pas vu Luc, dit-elle doucement, essayant de cacher le tremblement joyeux de sa voix. Cela m'a fait un peu de peine... Je retourne à Paris tout à l'heure ; j'espère qu'il viendra chez nous ?

Il y avait un éclat humide dans les yeux du colonel, et il mordit sa moustache avant de répondre.

— Luc avait une conférence et a dû repartir après les funérailles... Mais il vous reverra... oh! sans doute.

— Pourquoi ne me reverrait-il pas ? Je voudrais même que ce fût demain... Pouvez-vous lui demander de venir dans la journée?... M' Girardet désirerait me faire visiter l'appartement qu'avait mon oncle à Paris ; Lucie viendra et Luc nous accompagnerait... On m'a dit qu'il s'y trouve une bibliothèque dont mon oncle n'a pas disposé, et je voudrais qu'il y fit un choix des livres qu'il aimerait. . .

ïl la regarde, puis détourne la tête, hésite, promet et s'en va malheureux.

•^ Mon pauvre garçon I 11 vaudrait mieux qu'il ne la

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revît pas, mais c'est impossible... Enfin, c'est un homme, et maintenant, il sait souffrir

Oui, si cette science suprême consiste à sourire quand Je cœur est torturé, à parler avec calme de choses indifférentes quand la voix est pleine de sanglots, Luc sait souffrir.

Il vient le lendemain, et trouve la châtelaine des Etangs dans le vieux salon aux vastes dimensions et au plafond bas, avec les portraits de famille et tous les souvenirs du Chêne -Vert.

Lucie est assise près d'elle ; leurs mains sont réunies, elles ont pleuré, mais il y a sur le visage de M""" de Laubly une expression de paix, de sécurité que Luc ne lui a jamais vue depuis la mort de Jean.

— Venez, Luc, dit Lucie, souriant à travers ses larmes. Auriez- vous soupçonné cette enfant d'être changée par la prospérité ? Elle est devenue un vrai tyran, elle fait peser sur tous un joug auquel on ne peut se soustraire, et elle vient d'arranger mon avenir sans que j'aie pu protester...

— Vraiment ? dit Luc avec un faux sourire. Et en quoi consistent les plans tyranniques auxquels vous avez dû vous soumettre ?

— A louer à Versailles, tout près de votre père, une maison où mes enfant auront de l'espace et de l'air... A considérer les Etangs comme la maison de campagne de la famille, où le cher colonel et ma cousine Sidonie viendront aux vacances s'occuper selon leurs goûts, à pêcher, h chasser, à confectionner des confitures et à soigner les malades du village...

331 MAHCIA DE LAUULT

— Les plans de Maicia me semblent fort Lien arrangés... Elle a deviné, en ce qui vous concerne, les vœux secrets de ma famille.

— Alors, puisque vous l'approuvez, prenez garde de tomber sous son joug, dit Lucie avec un sourire presque heureux.

— Oh ! Luc et moi avons à régler une question non encore éclaircie... Savez- vous, Luc, qu'on dirait que mon sort nouveau vous laisse indifférent ? Vous êtes le seul de mes amis qui ne m'ayez pas félicitée...

Une ardente rougeur couvre les joues de Luc, puis une teinte presque livide lui succède.

— Vous ne doutez pas de ce que j'ai éprouvé, après avoir tant souffert de vous voir travailler et chanter devant des étrangers...

— Non, Luc, je n'ai pas douté de vous, mais j'ai senti tristement votre absence...

Il rougit de nouveau, et parle lentement, s'imaginant qu'on entend les battements de son cœur.

— J'ai eu mon service... Et puis... une affaire de permuLation que... à laquelle je pensais...

Il s'arrête un instant, et reprend, d'un ton qu'il croit dégagé :

— Bref, si tout s'arrange, je pars pour l'Algérie.

— 0 Luc, si vous savez souffrir, vous ne savez pas dissimuler l

Lucie ne peut retenir un faible sourire. Et Marcia le regarde, attendrie, son cœur battant aussi, mais de joie.

— Luc, dit-elle d'une voix douce, pourquoi partir? N'avons-nous pas été assez malheureux?...

n ouvre les yeux démesurément, essaie de parler, croit qu'il rcve.

— Elle n'a oublié personne, dit Lucie avec un retour de son ancienne et innocente malice. Allez, Luc, elle a arrangé votre vie comme la nôtre...

Il essuie son front soudain mouillé de sueur, et se lève brusquement.

— Marcia ! s'écrie-t-il d'une voix entrecoupée, c'est impossible!... Autrefois, au Chêne-Vert, cela se pouvait... mais maintenant, voyez-vous, vous êtes trop riche...

Une rougeur éclatante couvre les joues de Marcia, et la rend plus jolie que jamais. Elle se lève à son tour et va vers lui.

— Luc, dit-elle, vibrante d'émotion, regardez autour de vous... Tous les souvenirs du Chene-Vert sont là, mOme le sien, celui de Toncle Jean qui rêvait de mettre ma main dans la vôtre.,. Regardez cette pauvre chambre où vous êtes venu partager nos souffrances, notre pauvreté, et fortifier mon cœur pour le sacrifice qui m'était demandé... Prenez la main de Marcia qui est toujours la môme... Ne vous rappelez pas autre chose, Luc, et... quun faux orgueil ne m'empêche pas d'être heureuse...

Elle se retourne et se réfugie sur l'épaule de Lucie.

Mais quelque chose qui est à la fois un cri de joie et un sanglot lui fait lever la tête... Luc prend ses mains et la regarde, rayonnant...

Alors, Lucie se glisse hors de la chambre, craignant quel'ombre de son veuvage n'attriste ces fiançailles bénies...

« Les Etangs, 16 août lo...

€ Chère, chère Rosa, puisque mon absence de Paris « vous semble longue, c'est à vous que j'adresse le jour- « nal de mon bonheur ; aussi bien veux-je me dédom- « mager un peu de ne pouvoir recevoir sous ce toit une « amie si chère, dont jamais je n'oublierai la tendre « bonté...

« Vous connaissez, au moins par mes récits, tous ceux « qui m'entourent... Je regarde autour de moi, et je ft trace le tableau que vous réclamez...

« Le ciel est d'un bleu profond qui serait presque trop « uniforme si, très haut, il n'y avait une écharpe vapo- € reuse d'un blanc transparent... Le soleil dore le sable c des allées, que fait grincer la petite voiture de Ger- « maine, traînée à tour de rôle par ses .Téres... La <c journée s'avance, et l'ombre majestueuse de la maison « se dessine surla terrasse... Là, près des orangers qu'on c a sortis, et qui répandent une douce odeur, Lucie tra-

MARCIA DE LAUBLT 337

« vaille dans une douce quiétude, posant de temps à « autre son ouvrage pour regarder ses beaux enfants, ou « lève un regard vers le del, quand elle est oppressée par « la pensée que leur père est parti...

« Tante Sidonie cueille des fleurs d'oranger pour faire « aux petits des bonbons qu'ils aiment. Son tricot est là, « avec ses lunettes et son livre de prières... Toute l'his- « toire de sa vie se trouve dans ce trait de plume.

« D'ici, je vois Totang, et mon cher beau-père, que « j'appelle dans ma pensée mon père tout court, tient « patiemment une ligne à laquelle les carpes ni les bro- « chets ne veulent mordre. Aujourd'hui, Luc est à Paris, « mais il finit sa semaine ce soir, et mon cœur a des « bonds de joie quand je songe que, dans une heure, « j'irai au-devant de lui dans mon petit panier, avec mes « poneys, — si doux, que Luc me les laisse con- « duire...

« Il me rapportera toute une provision de laine « blanche, et j'ai presque hâte que la lampe soitadlumce « pour que tante Sidonie m'apprenne à tricoter des petits « chaussons...

« Nous nous arrêterons à l'église, — nous y allons « chaque soir demander une nouvelle bénédiction de « notre bonheur, et nous stationnons un moment dec vaut les fonts baptismaux où, bientôt, le cher petit « que j'attends naîtra à la vie divine... Nous ferons une « prière au cimetière, où je fleuris moi-même la tombe c de ce pauvre oncle, qui aurait pu être heureux dans c cette belle et chère maison, et nous reviendrons pré- « sider la table de famille, servie par les vieux domes^ a tiques qui ont été jadis bienveillants pour moi. Daniel

338 MAitClA DE LAL'DLT

« oublie le tléconim quand Germaine lui parle. Paul a € une préférence inarciuée pour Sylvain, qui lui raconto « les nouvelles des lointains pays que notre chéri veut < visiter plu» tard sur un beau cuirassé. Quant à Guillc- « mette, dont je vous ai aussi fait le portrait jadis, elle a gâte tout le monde et pleure de joie, dit elle, chaque « fois qu'elle voit l'un de nous.

« Nous attendons sir Rupert et lady Trafford... Quand t Bébé sera un peu grand (oh ! chère Hosa, priez pour «qu'il vienne heureusement au monde!), nous iions « leur rendre leur visite dans leur belle vieille résidence « anglaise...

o Vous me demandez si j'ai eu des nouvelles de Ju- « liane. Après quelques hésitations, elle a accepté de « moi des objets d'ameublement et d'argenterie, lui pcr- « mettant de monter son ménage. Un capitaine de dra- « gons, qui l'aimait avec une fidélité d'outre siècle, l'a « épousée il y a six mois, et l'on dit qu'elle le rend sufa fisamment heureux.

ce Chère Rosa, en terminant cette longue lettre, laissez- « moi vous redire merci. Gomme j'ai été soutenue dans a ma dure, mais courte épreuve ! Quels cœurs d'élite « Dieu m'a fait rencontrer... des cœurs pleins de bonté, a parce qu'ils étaient pleins de Lui...

« Continuez à être pour moi comme un autre ange, c l'ange gardien de mon bonheur... »

m P, S. — (De la main de Luc.) Un mari qui sur- « prend cette lettre a bien le droit, je pense, de com- « pléter le tableau tracé par sa femme... Elle n'y « oubUe qu'elle-même, elle, l'âme, la vie, le bonheur de

«la maison... Voyez-la de loin, avec sa grâce .et sa « gaieté, répandant la joie autour d'elle, et nous char- « mant, le soir, par cette voix admirable que je ne puis « entendre sans émotion, surtout depuis qu'un inou- « bliable sacrifice l'a comme consacrée. .. Et povr achever « aussi cette peinture des Étangs avec le vieux cliâ- « teau solennel, la terrasse bordée d'orangers, les bou- « lingrins, les statues et les eaux vives, regardez, à « droite, la petite maison blanche dont le toit, terminé « ce soir même, est fleuri au faîte d'un gros bouquet. Le « jour où un petit ange viendra reposer dans son ber- « ceau tout blanc, on placera sous ce toit six lits pour « des enfants malades, sous la dirccLion de deux sœurs « de charité, que ma chère femme aidera dans leur « tache chaque fois qu'elle viendra ici.

« C'est, sur une modeste échelle, la répétition d'une « histoire bretonne que Gia vous contera quelque jour... c De l'histoire, et du jour où elle me fut dite, datent « mon amour et mon bonheur, i

Saint-Àmand (Cher). — Imprimerie Bwhiéhj.

« oublie le dé « une préfère « les nouvelli « visiler plus « mette, don « gâte tout 1 4 fois qu'ell»

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