Marco Visconti, histoire du xive siècle
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MARCO TÎSCONTI.
A.£ivjî: Nh^'-'ïOEK
ImpriuMrie d« (Mo et Wodon.
MARCO VISGONTI
'BISTOIEE DU XIV' SIÈCLB ,
DE THOMAS GROSSI. (TTt? >^a>v.a-bo) Sont yrtmttr.
JBruwllts.
. r. ■■LIHI, LIBRïtKB-tBI
LimonU e«t un petit village situé à mi-côte vis-i* TH de (.ierna. Des châtaigniers le dérobent aux re|pards de celui qui , en partant de la pointe de Bellagio , se dirige à travers le li^c vers Lecoo. Depuis le huitième siècle jusqu'à ces, dernfeiA temps, -o^ les fifefs furent abolis en Lombârdîe , 'ce>illage appartint toujours au monastère de Saint-AmbK(ds^"de.Mifan ; et Tabbé, entre autres titres , portait'cel'ui drcoihte de Limonta.
Sur la limite qursépaBé ifi<latiiaiQe lAes moines d'avec le territoire de Bellagio, marquée encore de nos jours par une pierre, s*élevait en 13S9 un vieux château , qui fut ruiné vers la fin de ce siècle , et dont il ne reste plus aucune trace.
Au temps dont nous parlons, ce château était possédé par un comte Oldrado del Balzo , dont les ancêtres devaient, à ce qu'il paraît, avoir été anciennement seigneurs de Bellagio , gui se régissait alors en corn-
MARCO VICCONTI. T. I. I ,
mune. Quoique le comte Oldrado eût plusieurs possessions dans les différentes parties de la Lombardie, il passait dans ce vieux château presque toute Tannée , avec sa femme et sa fille unique , éprises comme lui de ce beau ciel , de ce beau lac , de ce climat doux , riant et délicieux.
La famille del Balzo, riche , illustre , puissante par sa parenté et ses alliances , avait toujours été la protectrice naturelle des habitans des pays qui avoisinaient sa demeure ; et tous , par une longue tradition de père en fils , avaient appris à en révérer et à en aimer le noni.
Le comte Oldrado , successeur d'un aussi bel héritage, n'avait pas su le conserver et était bien déchu dans l'estime des anciens cliens de sa maisoa ^ ce n^était pas qu'il fût méchant , c'était même une bonn<e pâte d'homme. Mais , venu au monde dans des temps difficiles et dans des circonstances graves et malaisées, il ne trouvaii^^4s.9 dan^^sa n^u/e' iÔqUç, timide, et qui n'était que'^anîittiUâe ,«la vJgTOurinéôessaipe pour faire le bien qu'il eût^lurtaitf'j^^siïr^p'accomplir.
Vers ce temps ^*^Couft'tié%vière était descendu en Italie , et , ay^çUÇlRp^é If^ ticRrofire autorité le souverain pontife CJe&Â*XXHfiIiH*siigeait à Avignon et qui Tavait excommunié , il s'était arrogé le droit de le faire remplacer sur le saint-siége par Pierre de Corvaria, de l'ordre des Mineurs, qui prit le nom de Nicolas y. Il remplit ainsi la chrétienté de scandale et de schisme.
La ville de Milan , qui gémissait depuis plusieurs années sous l'interdit lancé contre elle en haine des
YiscoQti , fauteurs puissans et acharnés du parti Gibelin, se déclara aussitôt pour l'antipape. Celui-ci ayant béni de nouveau le Milanais , les églises furent rouvertes , les fonctions ecclésiastiques reprises , et les sacremens administrés comme en temps ordinaire dans la capitale , dans les autres villes d'une moindre importance et dans les bourgs les plus considérables. Mais dans les campagnes , et principalement sur le lac de .G)mo, le pen^e, moins entraîné par les animosités de parti, se maintint fidèle au véritable pontife, refusant d'ouvrir les églises et considérant comme schismatâ()uea£t excommuniés les prêtres qu'on lui envoyait de la capitale. Il y avait aussi dans les villes et dans les bourgs , ainsi qu'il est facile de le supposer , des gens qui pensaient conime les paysans, tandis que des habitans des petits villages partageaient les opinions des villes et des grands bourgs. Vous pouvez juger sr cela devait rendre douce et tranquille la vie fiolitique de ces malheuroux temps ! Il y avait partout des profanations, des violences, des rixes. et du sang. Le moine Aicardo , archevêque de Milan , l'abbé de Saint- Ambroise , et la plus grande partie, des abbés des plus riches et des plus illustres monastères, s'étaient enfuis depuis long-temps; la portion la plus élevée du clergé régulier et séculier errait , en mendiant , dans les provinces d'Italie et de France ; les revenus épiscopaux , les abbayes , les bénéfices ecclésiastiques de moindre importance étaient occupés et retenus violemment par les seigneurs laïques on par les prêtres schismatiques amis de Tempereur.
Au milieu de tant de troubles et d'embarras , Jean
ViscoQti, parent des seigneurs de ce nom, qai avait é€é| nommé abbé de Saint-Ambroise à la place du véritable abbé . Astoiphe de Lampugnano, avait envoyé à Li^ monta , en qualité de procureur du monastère , un fripon, un joueur de dés pipés, qui avait déjà été tfnkdamné à Milan comme faussaire. Celui-ci , pour se venger de la fidélité de ces pauvres montagnards envei^ leur seigneur légitime, les volait , les pressurait, les écorcbait sans pitié , les vexait de mille manières, et les traitait comme des gens de rien. Les Limontins s'adressaient an comte Oldrado , afin qu'il employât ses bonsoflSces auprès de Pabbé, qu'il intercédât auprès des seigneurs , et qu'il fit valoir leurs raisons. Mais c'était comme piler de l'eau dans un mortier, le conite était rempli de ménagemens et de craintes ; il ne vonlait se compromettre av«c personne, ni risquer de tomber dans la disgrâce des Visconti; et, tout en plaignant du fond de son cœur ces malheureux ainsi maltraités , il les aurait laissé écarteler avant de se résoudre à lever un doigt pour les tirer d'affaire*
Pelagrua, c'était le nom du procureur du monastère, devenu par cela niéme plus audacieux et plus entreprenant , s'avisa à la fin , pour ruiner complètement et d'un seul coup ses administrés, d'un expédient qui devait les mettre en son pouvoir pieds et poings liés , , comme on dit , sans avoir à lutter avec eux , à chaque pas tant soit peu hasardé qu'il lui faudrait faire. Il déterra de vieilles écritures sur la donation de cette terre faile par l'empereur Lothaire aux moines de 'Saint- Ambroise , et avec ces écritures il prétendit faire déclarer les Limontins non seulement vassaux , ainsi
qu'ils réiaieni en effet, maïs serfs du monastère; et il les cita à comparaître à Bellano pour y être jugés.
Bdlano était alors cour archiépiscopale (on appelait eamr une terre où le seigneur du fief possédait maison et église, et plus proprement où Ton administrait la ja8tiQe);et la décision d'une coolestatioa de cette nature devait précisément éehdr aux dtiégués de l'ardievèque. Mais Tarche vèque s'était enfui de son diocèse, et plusieurs biens épisoopaux , situés sur le rivage de Lecco et dans la Valsassina avaient été occupés par un nommé GressoneCrivello, seigneur puissant et fauteur des Visconti. La cour de Bellano était précisément de ce nombre , et la cause des Limontins devenait ainsi du ressort non pas des délégués de Tarchevéque, mais de ceux de Grivello. Or, ce nouveau seigneur était trop ouvertement ami du faux abbé de Saint- Ambroise , et trop intéressé à favoriser les usurpations auxquelles il ne cessait de se livrer lui-môme sur ses nouveaux vassaux, pour que les habitans dç Limoota pussent attendre de lui autre cbose que du mal. Ne demandée pas si ceux-ci jetèrent les hauts cris, s'ils se recommandèrent de nouveau au comte deiBaIxo; mais ce furent autant de paroles perdues. Le comte, malgré les prières et les supplioaitions d'Ërmelinde sa femme et de Béatrix sa fille et son idole , a>ut jamais le courage de prendre la défense des opprimés, qui durent se laisser traîner devant ce tribunal incompétent et inique , pour y attendre un jugement qu'ils ne savaienique trop devoir consommer leur ruine.
C'était vers le soir du jour où l'on avait discuté la cause des Limontins, et le fauconnier du comte del
Balzo se tenait sur un rayelin du château , regardant le lac jusqu*où la vue pouvait s^étendre, tâchant d'apercevoir quelques uns des bateaux qui devaient revenir de Bellano« A la fin il découvrit de loin une voile brune , il la vil croître , s'approcher ; il vit enfin aborder le petit bateau qui la portait , et il courut ptomptement en donner avis à son maître.
Celui-ci était dans un riche salon, assis sur un fauteuil dont le dossier se terminait en pointe ; à ses pieds, sur un bas escabeau , on voyait un joli petit page , Tif et gai comme un amour, condamné par son* ofiice à se taire , et à se tenir tranquille à sa place. L'enfant s'amusait en cachette avec un gros lévrier qui , en remuant la queue , en d^'essant les oreilles , en faisant de temps à autre quelques bonds , semblait vouloir répondre à ses invitations.
Le compte del Balzo était un homme plus près de cinquante ans que dequarante^au dessous d'unbounet carré en soie noire sortaient, le long de ses tempes, deux boucles de cheveux qu'il avait toujours appelés blonds dans sa jeunesse, lorsqu'ils étaient roux, et qu'il continuait fastueusement à appeler de même quoiqu'ils grisonnassent assez pour que le blanc fût désormais leur couleur dominante. Son visage , effilé et couvert de taches de rousseur, finissait par un menton pointu sur lequel on voyait, lorsque le comte parlait , danser une petite barbe très rare, très courte, et de la couleur des cheveux ; ses petits yeux gris , qui regardaient à travers ses cils , ne manquaient pas d'un certain feu. Mais sur ce visage sec et dont la bouche artificieusement serrée aux deux bouts se relevait au milieu, un tel regard ne
signifiait qu'une vanîté satisfaite d'elle -Diéme. 11 tenait sui" son poing un superbe gerfaut qui paraissait jouir beaucoup de ses caresses , tantôt en se* courbant sous la main qui le pressait et en poussant un léger gémiasèment , tantôt en s'élançant contre elle , les- plumes hérissées , mais en ne faisant que la béqueter familièrement. Lorsque le fauconnier entra dans le salon , le généreux oiseau reconnut aussitôt le maître qui Fayait apprivoisé; et en battant des ailes et en gémissant plus fort, il paraiss»t l'engager à- le prendre sur l|i main.
— Eh bien ^ demanda le maître au fauconnier, arrivent-ils de Bellano? r-
— Oui, ils viennent d'arriver! Michel et son fils Arrigozio.sont débarqués dans ce moment à la rive de Carneccio.
Le mallre remit le faucon dans les mains du page qui sertit, et lui-même attendit avec le fauconnier les deux bateliers , qui ne tardèrent pas beaucoup à paraître.
Le père était un homme déjà âgé, le fils était un beau garçon entre vingt-sept et vingt-huit ans.
— Quelles aouvelles m'apportes-tu? demanda le seigneur au vieillard.
— Dieu le sait !
— Courage , ne me cache rien.
— Voici ! La cloche sonna , et il parut alors sur la terrasse de l'archevêque une figure d'excommuniéayant autour de lui trois ou quatre scribes et pharisiens , et il commença à murmurer une longue histoire et sortit de sa poche certains vieux parchemins bons tout au.
plus pour y envelopper des agons ' salés , et il frappait dessus avec la main comme si les parchemins eusseol eu à eoqfirmer toutes ses impostiwes* A la fin il /chaQ* gea de toB, et dit cette énorme perfidie, qu'il y a des témoins comme quoi, nous autres habitans, nous avons tot^ours été serfs €UH > du monastère.
-<-* Il aura dit (Udli.
— Oui, aiiri, et il a prétendu qu'en preuve de cela nous avions la tète rasée , et que ce q'était que depuis peu que nous nous laissions croître les cheveux. Feston dire une plus grande infamie ?
— Mais ces témoins y étaient-ils, ou non ? demanda le comte.
•— £h ! manque-t-il des témoins? S'il s'agissait de faire crucifier encore notre Seigneur , croyez- vous qu'on n'en trouverait pas? Il y aurait sûrement des témoins qui , pour un plat de lentilles , jureraient toutes sortes de faussetés. Des Gibelins excommuniés, des gens qui ont déjà donné leur ame au diable i
— Eh ! qu'arriva-t-il donc ?
— 11 arriva qu'après que ce vieux renard eut fini , notre avocat Laurent de Garbagnate commença aussi
' Petits poissons du lac Gomo.
' Les serfs aMJ étAienl d^une condition intermédiaire entre les serfs proprement dits et lesaffranchis. Ce n'étaient pas de véritables serfs , car ils avaient déjà été à£h*anchis ; ce ft*étaient pas non plus de véritables «ffrancbis , caries ooqdâtioBi d« leur affranchisse- ■leot U)s retenaient à certains égards sous la dëpendaoee de leur ancien maître.
Nous n^avons traduit ni le mot alt(f ni le mot allri (autres) « pour laisser subsister Téquivoque prise par le batelier et pour n*élrv pas obligés de donner an antre tonr aq dialogue.
à parler, et dit clair et net que nous n'étiens ni vas- 8KUZ ni alPri de Vdhhé ; (ju'il y a plus de cent ans que nous ne faisions que lui payer la capiUition, le droit de pacage , les dîmes comme c'est juste , lui prêter notre aide dans la récolte des olives, de marrons, et faire les nauldges , ce qui est notre devoir , et rien de plus : à la fin il a dit un certain mot, un certain mot extravagant qui était en notre faveur —T'en souviens-tu,
Ârrigozzo?
— Tant soit peu , répondit le fils , je me rappelle qu'il a dit comme s'il eût voulu parler d'un certain droit que sais-je d'une certaine chose
dont je n'ai jamais entendu parler.
— Il aura dit que vous avez cessé d'être serfs par droit de prescription, dit le comte.
— Tout juste ! c'est précisément cela ! s'écrièrent à la fois le père et le fils.
— Voulez-vous me l'apprendre, à moi, qui sais ces choses-là sur le bout du doigt ?
— Donc, pour prouver cette discrétion ^ continua Michel, notre avocat produisit aussi ses bons témoins, qui étaient les personnes les plus âgées du village et des alentours.
— Et alors ?
— Alors on aurait dit que tout devait être fini, n'est-ce pas? puisqu'il y avait la discrétion y la chose étant si claire ! Mais ne voilà-t-il pas que ce bon apôtre déjuge en inventa une nouvelle, et dit : — Témoins d'un cêté , témoins de l'autre , et tous prêts à jurer , donc cela est nul. On décidera la cause par le juge-^ ment de Dieu,
— Par le jugement de Dieu !
— Oui , certes. Et tous commencèrent à battre des mains, comme s'il eût prononcé un beau jugement. — Que ce soit le jugement du fer rouge ! s'écria Tun des assistans. — Celui de Teau bouillante ! s*écria un autre. — Celui des croix ! m'écriai-je à mon tour ; et je dis à mon Ârrigozzo de s'offrir pour Limonta , comme il le fit en effet.
— - Et Tont-ils accepté?
— Non , parce qu'ils sont des pendards ; mais moi , néanmoins, je l'ai fait inscrire parce que je sais ce que c'est, et au bout du compte dans le jugement des croix, il n'y a aucun danger ; car moi aussi , quand j'étais jeune, j'ai été une fois champion , comme on dit , du monastère , et j'ai gagné une cause contre ceux de Bellagio.
—Tu es toujours plus long que le samedi saint, dit en l'interrompant le comte Oldrado , revenons à notre affaire, qu'a-t-on conclu ?
—On a conclu une belle chose ! l'avocat de l'abbé a demandé le jugetnent par duel, et le délégué, qui était d'accord avec lui, y a consenti. Et voilà l'affaire finie.
— Duel cutn fustibus et sentis? demanda gravement le comte , car il s'agit de roturiers, et il ne peut être question d'armes de chevaliers.
— Oui, avec le bâton et le bouclier.
— Et qui est-ce qui se bat pour vous?
— Qui se bat? C'est bientôt dit c'est bientôt
dit ; mais il fallait être là et voir celui qui s'est présenté pour le monastère : c'était un diable à poil roux avec des épaules énormes.
— Et vous n'avez pas acceplé , gens de rien, imbé^ ciles !
— A dire vrai, il y avait mon Arrigozaso qui voulait se présenter ; mais moi je n'ai pas voulu, et je ne veux pas. 11 ne manquerait plus , au milieu de tant de malheurs , que ce seul enfant qui me reste eût à courir quelque danger , lui qui est mon unique consolation , ainsi que celle de sa pauvre mère , maintenant que nous sommes vieux tous les deux et n'avons rien autre au monde.
Et se tournant ensuite vers son fils , qu'il prit par le bras : —Garde-toi bien, lui dit-il, de te laisser mon* ter la tète , car je ne veux pas , je ne veux pas absolument, si tu tiens à me voir en vie ainsi que ta mère , la pauvre femme !
— Vous m'avez tant et tant dit que non , que je n'ai plus su que faire, répondit Arrigozzo ; mais il est encore temps pendant quatre jours.
— Et pendant ces quatre jours je te tiendrai renfermé dans la maison, je resterai pour te garder, et tu ne feras pas le fan£airon.
— Vous êtes un bienheureux homme , dit le fils en haussant les épaules d'une manière qui témoignait une condescendance rude mais affectueuse, et il se tut.
Alors Ambroise, c'est ainsi que s'appelait le fauconnier, qui jusqu'à ce moment n'avait pas ouvert la bouche, prit la parole et dit : — Ne pourrions-nous pas chercher un champion aussi, nous ? trouver un de ceux qui se vendent pour de l'argent et le bien payer afin qu'il se battit pour défendre les droits du village?
— Non , répondit le comte en caressant sa barbe ,
non , cela ne se peut : cette faculté de présenter un champion qui n*est pas intéressé dans le jugement est un priTilége des nobles, des religieux et des congrégations pieuses.
•— Donc , répétait l'autre , il faudra absolument ou nous laisser ruiner, ou que quelqu'un de Limonta se batte aTec le champion du monastère.
— C'est cela, ni plus ni moins, ajouta le maître.
— Oh ! si mon Lupo était ici ! s'écria le fauconnier, s'il était ici, ou quelque part où l'on pût lui faire paryenir l'avis à temps, pour Dieu ! ces brigands ne l'emporteraient pas à bon marché!
— Dis-moi un peu , lui demanda alors Michel , ton Lupo n'est-il pas yalet chez Ottorino Visconti !
— Oui , il était valet au commencement , quand il s'est échappé de la maison il y a cinq ans ; mais maintenant il est son écnyer, et ce seigneur l'aime d'une manière toute particulière , et ne fait pas un pas , à ce qu'on me dit , sans l'avoir auprès de lui.
À ces nouvelles , le batelier parut revenir de la mort à la vie , et se frottant les mains , il fit un tour dans la salle , puis il s'écria : — Allons donc tout de suite i Como sans perdre un instant !
— Quoi ! est^^e que tu sais que mon Lupo est à Como?
— Je sais qu'Ottorino Visconti y est, répondit Michel , et se tournant vers son fils : — Tu l'as vu aussi quand nous y sommes allés jeudi ?
— Qui ? ce jeune homme ? ce chevalier qui nous a salués sur le môle , et qui a causé avec nous ?
^ Précisément.
— Oh ! je Pai vu ! c'est celui qui était si lié avec le fils de notre maître , avec le pauvre feu Lionetto , et qui jadis venait au château passer des mois entiers en sa compagnie.
— Ainsi donc , reprit le vieux batelier tout réjoui , vite à la maison pour manger un morceau , et pour partir tout de suite , pendant que le lac est favorable. — Arrigozzo, le bateau est-il bien en ordre de tout point?
— Oui , voiles , rames , couverture , tout y est , car pour monter plus vite ici je n'en ai rien 6té.
Le père prit son fils par la main , fit une révérence au comte et s'achemina vers la porte en disant au fauconnier : — 11 est entendu que je lui en parlerai aussi en ton nom , n'est-ce pas ?
— Oui , tu pourras le lui dire aussi en mon nom , répondit celui-ci.
Et l'autre «goûta : — Donc à revoir demain avec lui ; et il s'en alla.
— Michel! Michel! lui cria le comte, rappelle-toi que la chose doit être faite comme de ton chef , et que l'on ne doit pas croire que j'y ai mis la main , car je ne veu\ pas m'attirer des ennuis pour vous; comprends-tu?
— J'ai compris.
Le lendemain , jour de dimanche , la petite église de Saint Bernard était oaverte et an moine envoyé de Milan y disait la messe ; car le curé du village , ayant refusé d'employer son ministère pendant le temps de rinterdit, était en faite par pear du Pelagrua, qui avait juré de l'en faire repentir. Mais le procureur et sa famille assistaient seuls à cette messe. Les Limontins et une partie des habitans de Civenna et de Bellagio étaient répandus sur la petite place , ou divisés en groupes sur la pente de la montagne , ou réunis autour de la fontaine appelée Reginara, quelques pas au dessus du village , s'entretenant ensemble sur la grande affaire du jour précédent , la ruine imminente du village , la scélératesse et la perfidie du Pelagrua , et sur les ressources qui pourraient encore leur rester. Quatre ou cinq grands pendards armés ridaient sur la petite place, et tantôt de bonne >
tantôt de mauvaise grâce, tâchaient d'envoyer les villageois à Téglise. Mais les Limontins étaient trop fermes dans leur croyance , trop exaspérés par les derniers événemens , trop nombreux enfin pour se laisser séduire par de belles paroles ou intimider par les figures sinistres de ces quatre sicaires. Ceux-ci à la fin , voyant qu'ils ne pouvaient parvenir à leur but, s'étaient retirés sur la porte de l'église pour y faire sentinelle , et brusquement d'abord , plus doucement ensuite , ils tâchaient de persuader à ceux qui étaient le plus rapprochés d'eux d'ôter leur bonnet , ou leur capuchon , selon qu'ils portaient l'un ou l'autre. Mais les Limontins étaient tous d'accord, et pour braver leurs ennemis ils se tenaient couverts ou se couvraient s'ils ne l'étaient pas , passaient devant eux , les regardaient en face en riant à leur barbe , les poussaient et repoussaient , les heurtaient et les provoquaient par des^ cris , des sifflets et des huées.
Pelagnia , qui était placé fort avant dans l'église , agenouillé près de l'autel , tournait la tête à ce bruit. £t , voyant tant de monde , et remarquant que les visages et les gestes étaient moins humbles et moins obséquieux qu'à l'ordinaire, il commença à sentir naître dans son cœur une tendresse soudaine pour sa maison , une envie effrénée de s'y retrouver renferioé avec sa famille et avec de bonnes gardes tout autour ; mais il n'en laissa paraître aucun signe, de peur d'6ter le courage aux siens et d'en donner aux autres.
Le prêtre qui célébrait la messe se retournait aussi à chaque instant pour cracher, pour se moucher, pour faire signe au clerc de lui apporter le missel ou
— ailes amiioules ; il promenait alors un regard sur cette mdtitiide irréyérencieuse , et ce qu'il voyait n'était guère propre à lui rendre du cœur. Ce bienheureux évangile et cette bienheureuse préface ne lai avaient jamais semblé aussi longs ; il aurait voulu être à Vite miêM 0tl y et il se hâtait autant qu'il pouvait pour y arriver au plus vite, sans cependant le faire trop remarquer. Mais qu'auraient pensé le prêtre et Pelagrua , s'ils avaient pu entendre les discours qu'on tenait au dehors , voir de quel cété venait le vent , et quelle tempête se préparai ?
— Une telle injustice ! une telle impudence ! £t , nous autres, l'avalerons-nous en paix? s'écriait un jeune homme de Limonta , au milieu d'un cercle de ses compatriotes.
— Et pourquoi ne vas-tu pas i Bellano t'offrir pour notre champion? lui répondait un vieillard à barbe et à cheveux blancs , qui l'écoutait les mains appuyées sur un bâton ferré et le menton sur les mains.
— Oui , n'est-ce pas ? Il nous en conte de belles notre berger, répondit le premier, Se battre avec celui-là , qui est sorcier , et qui a cousu dans ses habits certaines herbes qui lui rendent la peau dure Gomme comme le rocher de Grigna-Pelaia.
— Etienne a raison , c'est un sorcier, et tout le monde le sait, disait un autre. Ils l'ont bien choisi exprès pour que personne ne puisse se mesurer avec lui et pour pouvoir nous écorcher à coup sûr. Ces chiens d'hérétiques ! ils sont tous d'accord pour tourmenter les pauvres gens.
— Il fiiudrait en faire une bonne justice , répétait
le premier, et il faudrait coimnencer , noos-mémes , ici, dans le village, avant qu'on nous fasse perdre l'ame et le corps.
— C'est bien dit , perdre Tame et le corps, ajoutait un autre du milieu de la foule. Ne voyez-vous pas Lucifer aller à la messe , maintenant qu'entendre la messe c'est péché mortel , et , auparavant , quand elle était de commandement, il ne s'en souciait guère. Tout cela , c'est pour nous perdre.
— Est-il besoin de cela? n'a-t-ilpas toujours été hérétique? continuait Etienne. Ceux qui l'ont conna dans les temps passés savent qu'il a été excommunié par notre archevêque d'auparavant , et qu'il était condamné à porter toujours certaines petites croix noires cousues sur son manteau.
— Et son métier avant de venir ici faire le bourreau sur notre peau était celui de fausser les cartes , criait un nouvel interlocuteur , et je l'ai vu, moi , quand j'ai été à Milan , à Pâques et à Noël , porter aa monastère les poissons de redevance , je l'ai vu peint sur les murs du nouveau BroleHOy ayant dessous on écriteau où était indiqué , dit-on , son nom , son prénom et tout le reste; et c'est à nous qu'on envoie ce beau bijou !
— Et puis , si la grêle tombe quand nous sommes prêts à moissonner, si la gelée blanche empêche les olives de mûrir, si lorsqu'on écosse les châtaignes on n'y trouve que de l'écorce et de la pelure , si la pêche des agons manque , si un bateau se perd , on trouve aussitôt cent mauvaises raisons à nous donner pour cela ; c'est la saison , c'est TinQuence des planètes, c'est
ceci, c'est cela. Sarez-vous ce que c'est? c'est cette poignée d'hérétiques que nous avons dans notre village , et il n'est pas étonnant que le diable revienne souvent chez lui.
— Il faut mettre le feu à cette maison , pendre cet homme maudit , le jeter au lac , s'écrièrent alors plusieurs Yoix du milieu de la foule , qui se serrait toujours plus autour des orateurs.
Dans ce moment la messe finit, et Pelagrua sortit de l'église au milieu de ses bravi en s'acheminant vers la maison du monastère, qui n'était éloignée que d'une centaine de pas. Aussitôt la foule commença à se presser et à s'écrier : Â l'hérétique , à l'excommunié , courez -lui dessus, pendez-le, écartelez-le , tuez-le. C'était un vacarme infernal, sans que pourtant l'on arrachât un cheveu à personne. Â peine le procureur eut-il passé le seuil de la maison , qu'on en ferma surle-champ les portes au nez de la multitude , et bonsoir ! que ceux qui sont au dedans s'y tiennent, et que ceux qui sont dehors y restent. Le peuple redoubla ses cris et son tintamarre ; mais comme il n'y avait pas de dégâts , l'orage se serait fondu en eau sans la maudite arrogance de quelques uns de ces bravaches de Pelagrua , qui , se croyant déshonorés pour avoir cédé le champ à quelques manans , comme ils appelaient les habitans de Limonta et leurs voisins , sentirent les mains leur démanger. Étant montés sur une petite tour qui était à côté de la porte, ils se mirent de là à railler la multitude par des paroles, par des gestes , à la provoquer, à l'exciter par des bravades en la menaçant de la faire bientôt repentir de son au-
dace. Ceux de debors commencèrent aus^i à se fâcher et à faire voler quelques pierres qui n*aiteignaient pourtant jamais leur but, et les autres à faire pire. A la fin , un des pendards qui étaient en haut reçut un coup de pierre au bras , et , se baissant aussitôt , il ramassa sur la plate-forme la pierre qui venait de Tatteindre, la jeta avec fureur sur \k place, où par malheur elle alla tomber d'à plomb sur la tête d'un petit enfant de neuf à dix ans , qui se trouvait au milieu de la foule faisant du tapage avec les autres. L'enfant en eut le crâne fracassé , et mourut en moins de temps qu'il n'en faut pour dire Jeâus Maria.
Le sang de l'enfant fut comme une étincelle tombée dans une poudrière : la foule devint furieuse, un cri général d'exécration et de vengeance se fit entendre ; dans un clin d'œil la porte fut enfoncée , les bnvoi qui accouraient furent renversés et jetés par terre; un flot impétueux de peuple se précipita dans le vestibule , et se répandit dans la première cour. £n un instant la maison du monastère fut pleine de confusion et d'épouvante; on entendait un bruit de portes et de volets que l'on fermait impétueusement de tous côtés, comme lorsqu'il survient un orage imprévu ; on s'appelait avec anxiété , on poussait des cris de terreur. Des femmes en pleurs et écbevelées traversaient les terrasses intérieures en fuyant devant les envahisseurs ; on entendait par tout des gémissemens , des cris , des battemens de main, et des voix qui s'élevaient vers le ciel en criant miséricorde.
Les misérables provocateurs qui étaient sur la tour n^eurcnt pas le temps de se sauver^ le peuple furieux
y monta , et par un de ces actes ordinaires de justice prompte et instiactive, il les jeta Tun après l'autre du liaut de la tour, en lear iraprimant une impulsioii assez forte pour les lancer dans un précipice , où ils allaient en tournant se fracasser les membres. Pelagrua, qui courait dans la maison comme on insensé, fut pris avec cinq de ses satellites. On les attacha tous à la même corde ; les uns voulaient qu'on leur fit faire le même saut qu'aux premiers , les autres qu'on les jetât dans le lac avec une pierre au cou ; ceux-ci proposaient de les pendre, ceux-là de les enterrer vivana la tête la première ; et comme cette dernière opinion prenait le dessus ^ quelques uns étaient allés chercher en courant des pelles et des pioches , pour préparer les fosses sur le terrain consacré devant l'église.
Le misérable procureur , blanc comme un linge y avec ses cheveux gris dressés sur le front comme des pointes , les yeux ouverts , étonnés , stupides , les lèvres pâles et tremblantes , les dents battant les unes contre les autres , continuait à répéter d'une voix mal assurée et presque machinalement : Confession ! confession !
— Ah ! chien d'hérétique, je vais te la donner la confession ! s'écria Etienne , ce jeune homme qui périrait peu de temps avant, et qui était alors l'un des plus édiauffés ; et en disant cela il lui courait dessus avec un bâton levé pour l'en frapper sur la tête.
Mais le berger , qui par hasard se trouvait encore près de lui , retint sa main et lui dit : — Y penses-tu^ serions-nous pires que les Turcs ? Il faut bien au moins le laisser se confesser, s'il le demande!
— Et qui le confessera ?
— Qui? quelqu'un; et faute de mieux, ce sera le moine qui vient de dire la messe et qui est encore dans l'église , sans avoir envie d'en sortir.
— Le moine ? c'est un hérétique excommunié , et il ne peut pas confesser.
— £h bien donc un autre : messire notre curé.
— £t où irons-nous le prendre , maintenant qu'il se tient caché à cause de ces brigands? sans compter encore une autre difficulté , car il y a interdit , et lui non plus ne peut pas confesser.
— £n cas de mort il le peut ; il en a confessé d'autres ; ne te souviens-tu pas d'Antoine de la petite maison et de Georges du Moulin !
— C'est bien ; mais ces canailles-là ne sont pas sur le point de mourir.
-Si!
— Non!
Les uns se déclarèrent pour le premier des interlocuteurs , les autres pour le second , et l'on cria à perte d'haleine : Oui , non ; on peut les confesser, on ne le peut pas. Il s'éleva enfin une voix qui décida la question , de manière à ce que tous demeurassent d'accord.
— Si dès qu'ils seront confessés , s'écria-t-on , nous les assommions ! on peut bien dire, à ce qu'il me semble, que pendant qu'ils se confessent ils sont à l'article de la mort.
— Oui 5 oui , c'est vrai ; c'est vrai , vite , vite , que l'on cherche messire le curé.
— Et où est-il ?
•^ Il a couché cette nuit là-bas , chez le batelier.
— Vite donc chez le batelier. Michel ! Michel ! Personne ne Tayait vu de la journée.
— Moi j'ai vu Michel , je Fai yu allant à Gomo ayec son fils , hier vers le soir, dit un homme dans la foule.
— Mais il doit être arrivé , car son bateau dépassait la pointe de Bellagio^ ajouta un autre.
— Donc , allons à la maison du batelier ! vite ! vite ! que quelqu'un coure à la maison du batelier, s'écrièrent quelques voix.
La petite maison du batelier était située presque au bord du lac , à l'embouchure d'un petit torrent appelé AucciOy éloigné d'environ un demi^mille de Limonta, dans la direction de Bellàgio. Le berger, qui s'était acheminé de ce côté pour y chercher le curé, le rencontra en chemin montant vers le village avec les deux bateliers père et fils ; ils arrivaient tous de Gomo.
Le curé, bon vieillard vigoureux et gai, gravissait rapidement le sentier escarpé delà montagne. Il était en avant de ses compagnons lorsqu'à un tournant il découvrit , au dessus de da tête, l'homme qai descendait pour le chercher ; il s'arrêta sur ses deux pieds, et il lui dit : — Jean Matthieu (c'était le nom du chevrier) , qu'est-ce que ce grand fracas qu'on fait à Limonta ; il parait que l'on y met le pays sens dessus dessous? .
— Messire ! messire! répondit l'autre tout haletant, courez , courez , il n'y a que vous qui puissiez le sauver, courez ; ils ont pris d'assaut le palais du monastère , et ils y font le diable à quatre ; ils veulent tuer le procureur et ses gens , courez par charité. Et le cnré se mit en effet à courir.
-as-
A peine eut-on aperça son capachon bran poindri sur la place , que tous se mirent à crier : — Voici messire le curé ! voici messire le curé ! Et en courant au devant loi, ils lui proposèrent, comme une chose toute natorelle , de confesser de suite Pelagraa et ses satellites , parce qu'ils yoaiaient en finir avec eux. Il faliui à cet homme honnête et respectable toute l'autorité que lui donnait son ministère , et toat l'amour qa*il avait mérité par une longue vie toiqours employée à faire le bien de ses paroissiens ; il lui fallut aussi la nouvelle faveur que lui avait attirée sa persécution récente, pour parvenir i détourner ces forcenés de leur résolution criminelle. >
La nouvelle qui s'était répandue dans la foule de l'arrivée de Lupo , qui était disposé à se battre pour ceux de son village , contribua aussi beaucoup à cal* mer ces esprits irrités et bouillans. Pendant que la foule se serrait autour du fils du feuoonnier qui oontiouait à la raisoBoer, et à la prier de renoucer à ses projets sanguinaires, de se tenir tranquille et de se reposer sur lui seul de la décision de Taffaire , le curé entra dans la maison du procureur, et en fit sortir avec douceur tous ceux qui y étaient restés pour la dévaster. Après avoir rétabli l'ordre dans la première cour, il passa dans une seconde petite cour, où, en prêtant l'oreiJle, il crut entendre comme un gémissement venir d'en haut ; il monta par un petit escalier de bois , il arriva devant une porte , il plaça son œil à un petit trou , et il aperçut une femme blottie dans un coki, les cheveux épars et eu désordre, qui serrait contre son sein un jeune enfant , dont elle s'efforçait avec une ipatn d'é-*
touffer les cris. L'ayant aossitôt recoonue pour la femme de Pelagrua , le curé frappa doocemeiit à la porte en faisant entendre en même temps ces paroles : — Je sais le curé , (mvrez , tout est tranquille.
La pauvre mère tressaillit d*eflfroi à ce premier bruit, à ce premier son d*ane voix qni partait de si près» Par un mouvement involontaire , elle retira subitement la main qui couvrait la bouche de Tenfant , lequel fit entendre aussitôt un cri prolonfé et aigu , qu'il retenait depuis long4emps. M«iis le curé continuant à lui dire : — N*ayez pas peur, c*est moi , tout est fini ; elle se leva avec vivacité , et ayant fait tourner un gros cade*nas, elle ouvrît la porte, et se présenta , son enfant d*ns les bras , à son libérateur.
— Hélas ! c'est le bon Dieu qui vous a envoyé, disait la malheureuse en tremblant et en hésitant; il vous en récompensera , non pas pour moi , non pas pour moi , mais ponr cet ange que Je porte dans mes bras; et en même temps elle saisissait les vêtemens du curé, les baisait , et les baignait de Iftrmes dans un délire de joie et de reconnaissance. — Et mon mari? demanéai-elle avec un mouvement et un visage où se peignaient ranxiété et l'effiroi.
— Il est ensÉreté, répondit le pasteur ; pour le mo^ ment vous ferez bien de ne pas vous laisser voir dans ces lieux; sortez par là , et il lui indiquait une petite porte secrète qui conduisait à la montagne : prenez le chemin qui mène au château , et priez le comte , en mon nom aussi, de vous donner asile au moins pour cette nuit.
— Oh ! il ne le voudra pas, car
— Ëhbien! préseatez-YousàErmelinda^ dites-lui. ...« mais il n'e$tpas nécessaire de lai rien dire', tous avet besoin de secours , et cela suffît ; ia comtesse vous ac • cueillera avec empressement, j'ensuis sûr. Allez, que Dieu TOUS accompagne.
La femme s'en alla , et le pasteur étant retourné sur la place où la foule entourait encore le fils du faucoanier : — Écoutez , dit-il , pour que la chose ait son cours légal dans la forme voulue et que rien ne puisse nous être reproché par le délégué , et par l'avocat de l'autre partie , qui ont sous la main plus de pièges et d'embûches qu'ils n'ont de cheveux sur la tête , il faudra toucher la majola, convoquer les gens d'alentour, et nommer pour votre champion ce brave jeune homme que Dieu vous a envQyé.
Peu de temps après, on vit paraître le sacristain du village sur une terrasse qui donnait sur le terrain consacré de l'église. 11 commença à frapper avec deux petits marteaux sur un -certain instrument formé d'une plaque de bronze enchâssée dans une table carrée , et en fit sortir un son aigu , dans une espèce de cadence , tantôt en pressant , tantôt en ralentissant la mesure , et formant ce qu'on appelait alors sonner l'assemblée. Cet instrument s'appelait moUiola ou majola y nom qui dérivait peut-être de màUeuêy le marteau avec lequel on frappait ; ou plus vraisemblablement de ma//«m , cour de justice , plaid, assemblée convoquée par ce son.
La réunion faite , les voix recueillies et le suffrage rendu , Lupo , comme on pouvait bien le penser , n'eut pas une seule boule blanche , et fut proclamé ,
— sien plein conseil de voisinage , le champion des habitans de Limonta. Le temps qui s'était écoulé , et les nouveaux soins vers lesquels les esprits s'étaient tournés , avaient calmé la première effervescence de colère et de vengeance , et la multitude , peu habituée au sang, commençait à ressentir une frayeur naturelle en pensant à celui qu'elle venait de verser. Chacun sentait le besoin de s'éloigner de ce lieu trop funeste , de se soustraire au regard de tant de témoins , que sais-je ? de se cacher à soi-même , dans la tranquillité et dans le sanctuaire secret de sa propre maison , la part qu'il avait prise à un excès que tous prévoyaient devoir retomber sur la tête des coupables. Ils s'en allèrent donc tous séparément , silencieux et sans bruit , l'oreille basse , le maintien humilié , comme des chiens qui viennent de recevoir de leur maître le châtiment I de leurs fautes , et en peu de temps il n'y eut plus que solitude et silence.
Néanmoins Pelagrua ne se crut pas en sûreté dans le village , où il lui paraissait sentir le sol trembler sous ses pas. Il descendit au bord du lac , et y ayant trouvé un bateau , il y entra avec le petit nombre de satellites qui lui restaient , et avec ceux de ses gens échappés à cette extermination. Il n'attendit pas même d'être rejoint par sa femme et son enfant , car il venait d'apprendre qu'ils avaient trouvé asile dans le château du comte. Il s'embarqua, et lorsqu'il fut éloigné du rivage , il tourna les yeux vers Limonta ; il blasphémait et maudissait la lumière du soleil , en jurant de retourner bientôt avec les forces de l'abbé pour en tirer une terrible vengeance.
Mais torsqae Tabbé eut appris , par ua courrier , toute cette affaire , il entra en fureur contre le procureur lui-même , et après lui avoir envoyé a Yarenna , où il s'était réfugié , une lettre pleine de dureté , loio de vouloir le rétablir à son poste , il le menaçait de le faire repentir de la couardise qu'il avait montrée en se laissant faire la loi par une poignée de paysans et en abandonnant lâchement le village.
Quant aux pauvres Limontins , je ne vous dirai pas si l'abbé brûlait d'envie de leur tomber dessus et de les écraser. Mais les grands eux-mêmes ne peuvent pas toujours faire ce qu'ils veulent. Dans ces temps de trouble , le prélat était obligé de porter son attention et ses forces sur plusieurs points , et il ne pouvait pas réunir au moment même les hommes nécessaires pour accomplir ses desseins de vengeance. Il dissimula donc , et , laissant les choses aller leur train , il attendit le jugement qui devait avoir lieu à Bellano , et qui mettrait sans doute ces montagnards à sa discrétion , se réservant , en tout cas , le droit de les punir plus sévèrement à la première occasion.
Lupo s'achemina de suite vers le château du comte Oldrado , dans lequel il était né , où il était attendu non seulement par ses parens, mais aussi par tous ceux qui l'habitaient , avec une affectueuse impatience; on y avait déjà reçu la nouvelle de son arrivée à Limonta , et de la manière dont il s'était employé pour apaiser la furieuse tempête qui s'y était élevée. Personne n'était cependant sorti pour aller à sa rencontre , quoique plusieurs en eussent le désir , parce que le comte , dès la première nouvelle de ce qui se passait à
LiiBonta^ avait fait fermier les portes , et tomber les. herses , comme s'il eût craint uo assaut. Il ne fut pas possible de le décider à souffrir que quelqu'un sortit du château , même après que tout fut terminé. Ces craintes , de sa part , n'étaient pourtant pas fondées; car, quoiqu'il ne jouit pas de la même faveur qui avait entouré jadis ses ancêtres dans le pays, le respect qu'on avait pour son nom était cependant assez grand pour que personne n'osât lui adresser ^ne parole irrévérencieuse.
Ayant été admis dams le château , le fi)s du faucon^ Qier y fut accueiljli par tou3 ceux qui s'y trouvaient , ^vec upe joie difficile â décrire. Il y ^vait cinq ans qu'il n'avait pas revu ces lieux ; son père et sa mère se l'arrachèrent l'un à l'autre , tous s'empressaient autour dQ lui pour l'interroger sur ses aventures, et pour le combler de mille bénédictions.
Le comte Oldrado, tout content qu'il était dans son. cœur, en voyant que les pauvres Limontins avaient à. la fin trouvé quelqu'un pour prendre leur défense , et que ce défenseur ét^it un homme capable d'ei\remontrer auchampion.du monastère, se serait pourtant bien gardé en tout autre temps de témoigner sa joie , de peur de se brouiller avec l'abbé, qui était le plus puis^ sant. Mais dans ce moment , les Limontins, gréiDe à ia justice qu'ils venaient 4e se faire rendre , étaient aussi devenus très puissans, et leur puissance était plus évidente , plus rapprochée et plus efficace que celle de l'abbé. Sa nature le portait donc à faire quelqpes démonstrations e^ leur faveur, d'autaqt plus que les i|>stainces dp sa femme et d(e sa fille l'ayant induit à
donner asile à la femme et à l'enfant de Pelagrua, il craignait fort qae le ressentiment des montagnards ne retombât sur lui. Toutes ces considérations valurent à notre Lupo Taccueil le plus tendre , le plus affectueux, de la part de son ancien seigneur, qui lui fit des caresses infinies, ce dont Lupo lui-même se trouva tout étonné et confus. N'allez cependant pas croire que ces caresses ne fussent pas sincères et cordiales ; car la crainte nouvellement survenue au comte Oldrado n'avait fait qu'ôter le frein qu'une crainte plus ancienne et habituelle aurait pu mettre à l'expression naturelle des sentimens affectueux qu'il portait à Lupo. Le fils de son fauconnier lui avait toujours été cher, et dans ce moment beaucoup de motifs concoaraient à le lai rendre plus cher encore.
£n attendant, Ërmelinda , femme du comte, se tenait dans une petite salle au rez-de-chaussée ^.et lisait l'évangile du jour à sa fille Béatrix et à une suivante de cette dernière, appelée Lauretta, fille du fauconnier et toute dévouée à ses maîtresses. La comtesse avait l'habitude de faire cette lecture tous les dimanches , depuis que l'interdit ne lui permettait pas d*en entendre l'explication du curé, à l'église. Elle lisait en latin, langue qui dans ce temps était encore comprise dans toute l'Italie , à peu près comme on comprend de nos jours le toscan , c'est-à-dire plus ou moins , selon que l'on était plus ou moins cultivé et lettré.
Elles étaient tontes les trois assises devant une petite table. Ërmelinda ne dépassait pas quarante ans , sa taille était haute, son maintien grave , l'expression de son visage affable et majestueuse ; mais ce visage
était pâle et amaigri^ ses yeax étaient abattus; on aurait dit que cette femme était accablée par un chagrin ancien qui était devenu le compagnon assidu de sa TÎe.
Béatrix ressemblait en tout à sa mère , elle avait la même grâce dans les traits , la même beauté dans les contours, la même expression du visage, le même mouvement des yeux ; mais tout cela était embelli par la fraîcheur et le sourire du premier âge , éclairé par cet air de paix et de contentement , embaumé par ce doux et mystérieux parfum qui s'exhale d'une ame qui n*a pas éprouvé les orages de la vie, et qui ne se connaît pas encore elle-même.
Quand la mère eut fini la lecture, elle ferma le livre de l'évangile et dit à sa suivante : — Va voir de l'autre côté si cette pauvre femme n'a besoin de rien. Lauretta sortit, et revint un instant après, rapportant que la malheureuse femme qu'on avait recueillie était pourvue de tout le nécessaire , qu'elle envoyait à sa bienfaitrice ses remerctmens et ses bénédictions, et que, se sentant remise, disait-elle, de ce grand effroi , elle ne demandait d'autre grâce que d'être accompagnée avec son enfant là où son mari s'était réfugié.
—Lui as-tu dit que je ferai tout pour le mieux, mais qu'elle doit rester ici au moins jusqu'au soir, et que je me chargerai ensuite de la faire escorter jusqu'à Varenna?
— Je le lui ai dit, et elle s'y est soumise bien volontiers , ne répondant autre chose , sinon qu'elle est dans vos mains, et qu'elle priera toujours le bon Dieu pour vous et pour toute votre maison.
— Que Dieu lui soit en aide , ajouta Ërmelinda, ell a toujours été une femme timorée et honnête , et n méritait pas d'avoir un mari tel que le sien, mais ! .... Elle poussa un soupir, et répéta une autre fois : — Qu le Seigneur lui soit miséricordieux !
On entendit alors frapper légèrement à la porte , e Ton vit s'avancer le comte, tenant par la maiii le fils di fauconnier , qu'il présenta à sa femme et à sa ûlîe ei leur disant : — Voilà notre Lupo , qui vient soulenii le droit des pauvres Limontins.
Ërmelinda et Béatrix l'accueillirent avec une courtoisie noble et affectueuse ; mais à peine Lauretta eutelle reconnu les traits chéris du frère qu'elle avait toujours tendrement aimé , et dont elle était séparée depuis tant d'années, qu'elle ne put contenir l'élaD de son cœur, et, courant au devant de lui, elle lui jeta les bras au cou, et le tint long-temps serré contre elle sans prononcer un seul mot. Se détachant enfia un in* stant de lui, elle devint toute rouge de pâle qu'elle était auparavant, et, souriant d'un air moitié honteux et moitié dépité contre elle-même , elle dit d'une voix altérée : — Que je suis sotte , j'ai tant de plaisir à tQ revoir, et cependant je suis prête à pleurer !
Cétait le joar fixé poor le jugement de Dieu. Uoe compagnie de seldaU de Gri?ello pouvait à peioe con^ tenir la foule sur la place de Saint-Georges de Bellano, et y maintenir un espace vide d'où partait un grand bruit de scies , de martea^i^ et de voix d'ouvriers qui se hâtaient d'achever la lice.
Quelqu'un qui se tiendrait au milieu de la place , et tourné vers le lac, verrait s'élever à sa gauche la maison de l'archevêque, qui forme un long édifice construit en grosses pierres, dont les fenêtres finissant en pointe sont partagées par une mince colonne en., marbre noir de Yarenna, A sa droite et en face il apercevrait quelques mauvaises maisons , et derrière lui se trouverait enfin l'église dédiée alors à saint Georges , et qui avait la façade de forme aiguë, avec une grande fenêtre ronde ornée de rosacesr Entre la grande fenêtre et la porte , il y avait une statue de pierre qui repré*
sentait le saint patron à cheval , dans le moment où il blesse avec sa lance Tinévitable dragon.
Sur les deux emplacemens on- voyait, d'un côté un saint Christophe avec un petit enfant pendu à son coa^ et de l'autre un saint Antoine, une sonnette accrochée au bout de son bâton. Ces ouvrages étaient dus aux artistes grecs qui remplissaient alors l'Italie tout entière. On y voyait des figures d'une grandeur démesurée, qui occupaient presque la moitié du frontispice de l'église ; car c'est ainsi qu'on avait l'habitude de représenter Dieu et les saints, voulant indiquer , par les gigantesques proportions de leurs formes, leur puissance surnaturelle.
Les portes de l'église étaient ouvertes , et dans l'intérieur se promenait une troupe de fantassins armés et habillés de mille manières ; c'était un ramassis de gens que Cressone Crivello avait pris de toutes parts et à la hâte , ayant mandé dans toutes ses terres et tous ses châteaux qu'on lui envoyât des hommes d'armes qu'il avait le droit d'exiger en sa qualité de seigneur , et d'après les investitures féodales. On avait déployé des forces si grandes et si extraordinaires parce que le bruit de la révolte des Limontins s'était répanda , et que l'on craignait que les séditieux, accourus pour assister à l'épreuve du duel , ne suscitassent quelque trouble parmi les*habitan8 de Bellano, qui étaient déjà très impatiens du joug qu'on leur avait imposé.
Pour faire connaître tant soit peu ces gens , nous allons rapporter un dialogue qui eut lieu dans l'église entre un chasseur de Pagnona , petit village situé sur le Legnone , et un boulanger de Handello, qui est un
gros bourg sur les bords du lac en allant vers Lecco. Le chassear avait une espèce de jupon de laine couleur de plomb qui lui descendait presque jusqu'aux genoux, et une paire de pantalons, ou draps de jambe comme on les appelait alors, étroits et collant sur la peau , qui lui descendaient jusqu'à la cheville. Ses pieds étaient renfermés dans des sandales avec les at'taches en corde , et dont la semelle était armée de longues pointes de fer qui servent aux montagnards à assurer leurs pas en courant sur les crêtes de leurs rochers, et sur les bords (Je précipices épouvantables. Il portait en bandoulière une petite gourde et un cor, et derrière les épaules un arc de frêne, et quelques flèches liées avec une corde. Le boulanger avait un [2etit pourpoint de drap blanc avec les manches serrées aux poignets par quelques petits boutons de cuivre ; un manteau court garni de peau d'ours et un bonnet carré sur la tête ; il tenait à la main une dague rouillée. . .
Ce dernier appuyait l'une de ses épaules au bénitier de l'église en écoutant les conversations qui se tenaient autour de lui , lorsqu'il vit passer le chasseur, et lui frappant de la main sur l'épaule : — Hé , Laurent, lui dit-il , et toi aussi tu es venu à Bellano ?
— Oui , certes , il a fallu que j'y vinsse ; que veuxtu? Ce maudit Crivello (que le diable l'emporte ! ) ne nous laisse pas de repos.
— Chut, par charité, ne sais-tu point que ce que tu dis là est un blasphème défendu par les statuts , et qu'il y a la peine de dix livres d'amende ou du fouet?
— Oh ! va dire aux statuts qu'ils viennent nousdier*
cher là^aat sur le Legnone , et noarieiir dcmn^no, de Bos nouvelles.
— Mais qtt*a8-tu à faire ici, lui denanda le bouln fer, toi qui n'as ni terre ni maison? Tu es là poi <^elque antre, j'imagine?
— Oui , j'y suis pour notre curé ; il jouit du bén^ fiée, et nous hii devons la dlnve et quatre jouméi passées sous les armes aux ordres de l'archevêque. Di puis que Tarcbevâque n'est pins là , personne du vil lage ne veut entendre parler d'aller swvir ces coqoîa d^excommuniés. Crivelio jure qu'il veut 6ter le dni de pacage au prêtre , qu'il veut latre, qu'il veut dire et le malhenreui curé , pour ne pas manquer aux appels , lâche de se tirer d'affaire aumi bien qiiMl le penl en payant l'un , en priant l'autre ; pour cette fois , il s'est recommandé à moi. 11 n'y a pas de chamoif , d*ours encore moins , quTavais-je à faire diec bmî ! Afkms un peu voir ce dNEiel , me suis-je dit, puisqu'il y a long-temps qu'on n'en a vu ; et je suis venu.
— Moi j'y sais pour mon compte , dit le btralanger. J'ai ectte petite maison à laquelle est attachée une redevance de quatre journées d'armes par 'an; oelle^ , s'il platt à Dieu , est fa dernière , car mon contrai est bien clair , et si notre courtois mattre veut nwner la vve de Pannée dernière , et avoir les armes à la mainàfout instant, pour moi, je nem*y sens guère di»~ posé. A Mandello , déjà tout le monde se plaint ; noua n*en ponvon» plus , et noos ftnirons par faire quelque grosse islie , comme ont Ml cent de Limonta.
— n e«t dione n^ que les Linomtef ont fait les diables?
— Et de quelle manière! Us ont tuè Pelagraa, et mis le fea à la maison du monastère !
— Oh ! que Dieu les bénisse ! s*écriait le chasseur.
— Oui ! mais , maintenant , on dit que Tabbé de Saint-Âmbroise est furieux comme un vrai Turc, qu'il jure de par tous les saints et de par tous les diables qu'il yeu^la leur faire payer.
— Du dire au faire , il y a loin. Et pour ce qui est du procès , on doit le juger ici par voie de justice ; si eelui qui se bat pour les liiraontins a le dessus , nous Terrons bien si quelqu'un osera le toucher. Pour le coup , tous les habitans du lac se soulèveraient.
— On voit bien que tu es jeuue , mon cher Laurent, dit le boulanger en Tinterrompant , et que tu n'as pas encore appris qu'à la fin des fins les seigneurs ont toujours raison , et les haillons paient toi^ours pour tout le taionde.
— * Mais si nous sommes tous d'accord ? reprit le chasseur.
— Tous d'accord , tu dis f Tu me fais rire. Vois-tu là bas, sur ta place, ces quarante lanciers ? Qui veux-tu Ifui se frotte à ces gens-là? Ils sont couverts de fer ; ftapper sur eux , c*est comme frapper sur une pierre ; outre que ce sont tous des gens disposés à se faire ^forger pour celui qui les paie , fût-ce même le diable.
— Mais, nous autres , ne comptons^nous pour rien ?
— Nous autres, nous sommes îcide surplus et comme une espèce d'épouvantail. Ne vois-tu pas qu'on nous retient dans l'église de peur que nous n'allions fraterniser avec ceux deBellano; mais, si l'occasion se pré«
MAKCO TISCOHTI. T. I. 4
sentait de tomber sur ces derniers , crois-tu que nous ne ferions pas comme les autres ?
— Pour moi , non certainement , répondit résolument le montagnard.
— C'est bien , c'est bien , reprit en souriant le boulanger ; je te l'ai bien dit que ta étais jeune , et je te dis de plus que si , aojourd'bui par exemple , ceux de Mandello tiennent en respect ceux de Bellano, demain ceux de Bellano viendront à Mandello faire de même avec nous. Aujourd'hui , c'est moi qui suis le bâton et c'est loi qui es l'Ane ; demain , c'est moi qni serai l'âne et c'est toi qui seras le bâton ; mais le maître de l'àoe qui a frappé hier frappe aujourd'hui, et frappera demain et après demain , et ainsi de suite, toujours, tant que le monde durera.
Le dialogue fut ici interrompu parrapprocfaederiiB des quarante lanciers de Crivello , qui se promenait au milieu de la fonle de ces soldats sauvages pour maintenir l'ordre. Pendant ce temps, les seigneurs , les chevaliers , les châtelains , les dames et les gracieuses demoiselles de tous les pays environnant le lac,, se réunissaient dans la plus grande salle du palais archiépiscopal : celles-ci rivalisaient entre elles de fraîcheur , d'élégance , de recherche dans leur parure, dans leurs bijoui ; ceux-U dans la pompe de leur cortège.
1!ne longue chambre aboutissant à la salle était reml>lie de pages , de damoiseaux «t d'écayers , et la vaste courrésonnait despiétinemens des chevaux, des aboiernens des chiens , et des cris des domestiques.
Chacun peut aisément s'imaginer combien il était
iacomtnode et i ntitiFe pour les seigneurs de se faire suivre par un si grand train, composé particulièrement de chevaux , dans un petit village resserré entre le lac et une montagne presque à pic , et où Ton ne parvenait qu'en abordant en bateau , ou bien en descendant par de petits sentiers , et par des escarpemeos. Mais tout cela était indispensable , car il fallait un cortège pour qu'on le vit et qu'il donnât une haute idée de la richesse , de la magnificence et de la noblesse de celui qui l'entretenait.
Les autres cbamb res de ce vaste édifice , qui étaient situées sur le devant et qui donnaient sur la place , étaient encombrées de gens d'une moindre importance , et qui s'y étaient introduits , les uns comme appartenant à la suite d'un seigneur , ou comme amis d'uu écuyer ou d'un damoiseau , les autres grâce à quelques sous qu'ils glissaient dans la maia de la sentinelle , lorsque celle-ci la leur mettait sur la poitrine pour les repousser;
L'avocat du monastère de Saint-Ambroise et celui des Limontins se promenaient aussi , l'un d'un «c^té , l'autre de l'autre , dans la salle privilégiée, avec les chevaliers et les dames. Ils étaient habillés d'une longue robe de soie violette , avec un capuchon rouge doublé d'hermine , dont la pointe leur descendait jusqu'aux talons. Mais Tavocat des hommes de Limonta n'avait pas la massue d'argent comme soa adversaire , car celle-ci était une marque d'honneur qui n'était accordée qu'à ceux qui défendaient les droits des évêques, des hôpitaux , des monastères et des autres congrégations pieuses.
Ottorino Visconti , le mattre de Lapo , ayant promis à soo écuyer de se trouver à Bellano pour le jour dn duel, se promenait avec Favocat desLimontins. C'était un beau cavalier d'environ vingt-six ans , sur lequel le lecteur nous permettra de nous arrêter un instant ^ car il doit avoir une grande part dans les événeoieiis que nous allons raconter.
Ottorino Visconti , fils dHubert , frère de Matthieule-Grand, était, par là, cousin de Galéas, mort Tannée précédente , et par conséquent aussi cousin de Marc , deLucchino et de Jean, les trois frères encore vivaas de Galéas , et tous fils de Matthieu.
A peine le généreux jeune homme fut-il en état de revêtir une cuirasse qu'il se mit sous la direction de son cousin Marc , homme déjà m^ à cette époque , et renommé comme l'un desplus valeureux ca{Htaine& de l'Italie. 11 fut formé au métier des armes sous les yeux de ce grand soldat qui Taimait presque comme son fils ; il reçut de ses mains le ceinturon de ta milice, et depuis ce temps il suivit toujours son drapeau •
Le jeune chevalier étoît élégamment habillé de velours cramoisi , et portait un petit manteau bleu de ciel brodé en argent , doublé de zibeline. Une grosse chaîne d'or à double tour serrait son cou , et descendait jusqu'au milieu de sa poitrine. Au dessous d'une toque magnifique de la couleur même du manteau , s'échappaient gracieusement les boucles de ses cheveiu; noirs , et une plume blanche , retombant le long du front sur l'épaule gauche , faisait ressortir davantage la brune couleur de ses cheveux. Ses yeux étaient vifs, et brillaient d'une hardiesse calme et modérée. Soa
visage était tant soit peu rembrani par le soleil des champs de bataille. Sa taille était haute, ses membres bien proportionnés , tous ses gestes , toutes ses poses , tous ses mouTemens étaient gracieux , résolus et fiers. Laurent Garbagnate, avocat des Limontins, lui racontait les hauts faits de Limonta , et la part honorable ^ue son écayer Lupo y avait prise ; et le jeune homme semblait s'en r^ouir vivement. S'entretenant ensuite du comte Oldrado et de sa iamille , Otlorino demanda des nouvelles de Béatrix , qu'il avait connue lorsqu'elle était encore enfant au château de son père, et l'avocat parla de tous les charmes qu'elle avait acquis en si peu d'années.
— Il est donc vrai quelle ressemble beaucoup à sa mère? dit le jeune homme.
— C'est tout-à-fait elle, à s'y méprendre, répondit Garbagnate ; au reste vous la verrez aujourd'hui , car j'ai entendu dire que son père la mènerait voir le duel.
— Et à quelle heure commence le jugement ?
— A la sixième heure après le lever du soleil , si pourtant il ne s'élève pas quelque contre-temps , comme je le crains.
— Quel contre-temps peut-il s'élever? Est-ce que tout n'est pas en règle ?
— Tout est en règle, mais cet interdit naus place dans une position fort embarrassante. Le délégué de Crivelloa fait saisir le curé parce qu'à refose de bénir les armes; celui-ci proteste de vouloir plui6t souffrir le martyre que d'encourir l'excommunication; le dé* légué s'obstine encore plus, et l'affaire menace de devenir grave.
— Mais ne peut-on pas troaver an autre prèlre ?
— Qui Toulez-Yous qui se charge de cela? Il y avait ici tout à rfaeuré le curé de Limonta, qui était yenu. avec Lupo ; mais lorsqu'il a vu l'aspect que prenait Faffaire , il s'est glissé au milieu de la foule et a disparu.
— Qu'est-ce donc que ce bruit? dit le cbeyalier , en l'arrêtant tout court et en regardant les gens qui accouraient de tous les côtés de la salle, se pressant vers le milieu, autour d'un homme qui venait de paraître.
— Ce sera quelque bouffon, répondit Garbagnate ; et il ne se trompait pas.
Un homme capricieusement habillé, avec deux rang^ de grelots d'argent au pourpoint, au pantalon, au manteau ; la tête couverte d'un bonnet en forme d'entonnoir , à l'entour duquel pendaient aussi un grand nombre de grelots; ayant un luth en bandoulière, commença à en toucher les cordes et à en accompagner le son par des gestes, des sauts et des lazzis à faire mourir de rire.
C'est Tremacoldo ! c'est Tremacoldo ! répétaient de plusieurs points de la salle les chevaliers et les damés. Ce Tremacoldo était un fameux bouffon , plus connu que le loup blanc , qui courait toutes les foires, qui se trouvait à toutes les fêtes , à tous les tournois, et dans tous les lieux enfin où il y avait une assemblée. Il connaissait mille jeux et mille plaisanteries , il possédait une infinité de secrets extraordinaires et bizarres, faisait les tours les plus drôles , racontait les plus belles histoires, et chantait les sirventes et les lais des plus célèbres troubadours et ménestrels de son temps. Lui-
même était poète et ses vers n*étaient certainement -pasles moins beaux de ceux qu*it chantait.
— Tremacoido ! Tremacoldo ! lui crièrent plusieurs voix y chante-nous la plainte de la prisonnière , oui , oui, THirondelle, THirondelle.— !4on, non, dit un autre , chante plutôt la dernière chanson que tu as composée quand tu tombas dans les mains des voleurs.
— Enfin , laquelle des deux chanterai-je ? demanda le ménestrel.
— La dernière.
— Noït, non , Tautre , l'autre ►
— L'Hirondelle donc ?
— Oui , THirondelle.
Alors Tremacoldo , après avoir préludé pathétiquement sur son luth , commença ainsi :
«c Hirondelle voyageuse qui vas te poser sur la teru rasse , en répétant tous les matins. ta plaintive chante son ; hirondelle voyageuse étrangère , que veux-tu «i dire dans ton langage? Solitaire , laissée dans Taban- «don et Foubli pardon époux »
Mais dans ce moment la foule qui était serrée autour de lui se rompit et le quitta en se tournant vers un nouvel objet qui venait de paraître. Béatrix , la ille du comte del Balzo , entrait dans la salle , conduite par son père , qui la tenait par la main. Pendant qu'Ottorino embrassait affectueusement son ancien hôte, et qu'il s'inclinait avec une courtoisie chevaleresque devant la jeune fille, Tremacoldo , courroucé contre les nouveaux arrivés, qui lui enlevaient l'attention de son auditoire , s'avança en faisant des gestes bizarres et paraissait se préparer à lancer quelque
épigramme contre ceux qu'il regardait comme les an^ teurs de rinsulle qfui lui était faîte. 11 ne faut pas oabUer qa*à cette époque on les nobles se croyaient bien au dessus des autres hommes , et où ils étaient si étraagement susceptibles que la moindre apparence de provocation les mettait en fureur, les ménestrels et le& jongleurs étaient seuls privilégiés, On leur accordait toute liberté de gestes et de paroles; on leur pardonnait les saillies les pi as mordantes et les plus yives , qui auraient coûté cher au chevalier assez audacieux pour se les permettre.
Tremacoldo s'approcha dans des dispositions peu amicales; mais lorsqu'il vit Béatrix s'avancer daus toute sa beauté , il sentit sa colère s'apaiser tout à coup, et tournant la raillerie en compliment pour elle^ sans épargner en même temps un petit coup de patte à l'auditoire , il dit :
— Il est bien naturel que la chouette se taise lorsque le soleil paraît, mais que les hiboux au lieu de se ca-» cher courent au devant de lui, cela ne sVst jamais vu.
Tout le monde rit de bon ccMtr de cette grosse plai^ santerie.
La jeune fille , âgée de seis e ans , était comme uae rose qui s'épanouit , dans tonte sa fraîcheur et dans, toute la suavité de son parfum , aux premiers rayona d'une belle aurore. Une longue robe bleu de ciel , qui était couverte depuis la ceinture jusqu'aux genoux par un léger réseau d'argent , imitait la couleur de ses yeux , mais elle était loin d'en égaler l'acur éthéré, ni la tendre et douce vivacité. Sa blonde chevelure toupler et brillante comme de l'or filé , retenue seulement par
une cooroane de fleurs bleues , parsemées de feuilies d*argeat , descendait oodoyante, riche et parfumée» le long du cou et ^es épaules jusqu'à Textrémité de sa robe.
A la douceur naturelle , à la candeur que respirait le yisage de cette vierge , il se mêlait une teinte de réserve , une légère vapeur d'une fierté capricieuse et timide , mais néanmoins suave , qui ajoutait une certaine majesté , un certain charme , une saveur pour ainsi dire toute particulière à ses traits magnifiques.
Elle s'avança jusqu'au milieu de la salle , ayant à Ton de ses côtés son père , et à l'autre Ottorino. Un murmure confus d'admiration la suivait sur son passage. Elle vit tous les regards tournés vers elle , elle entendit cette espèce de frémissement qui s'élevait autour d'elle; elle saisit ou devina les paroles répétées par la foule, et, baissant craintivement les paupières, son visage devint tout couleur de pourpre. Mais ce fut bien pis lorsque le jongleur , ployant le genou devant elle et Mant son bonnet , la proclama à haute voix la reine de la beauté et des amours.. • La jeune fille, effrayée, confuse, véritablement tourmentée par an sentiment trop vif de modestie et de pudeur « se serrait toujours plus près de son père , et le supplia, en loi parlant à l'oreille, de l'emmener de là , de faire taire , de congédier cet homme. Mais le comte del Baizo , tout glorieux de ce triomphe de sa fille , bien loin d'écouter sa prière , la fit asseoir sur une chaise au bont de la salle. 11 se mit à sa droite , et fit signe à Ottorino de se placer de l'autre jc6té ; et, après avoir répondu avec courtoisie à l'accueil que lui faîsaieat
les chevaliers réunis autour de lui , il se tourna veri le ménestrel avec une noble condescendance, et' s*excusant d'avoir , par son arrivée , interrompu soi chant, il le pria de le continuer.
— Je vais vous chanter quelque chose , dit Tréma coldo. £t, ayant appuyé le front dans une de ses mains et parcourant deux ou trois fois à pas lents l'espac qu'on lui avait laissé au milieu de la salle, pendan que les auditeurs se disposaient en cercle autour d lui , il leva enfin la têle et commença à chanter le louanges de Béatrix. Après l'avoir comparée au li des vallées , à la rose de Jéricho , au cèdre du Liban après ravoir mise au dessus de toutes les belles sul tanes qui faisaient l'ornement des harems de l'Égypt et delà Perse , de toutes les nobles dames et princessi qui étaient les plus louées dans les chansons des troo badours provençaux , il l'égala à Laure , à laquelle h vers de Pétrarque préparaient alors une renommée qui après cinq siècles, conserve plus que jamais sa frai cheur et son éclat. Il souhaita à la beauté du Lario J chantre de la beauté d'Avignon, qui bien qu'il n''eùtei core alors que vingt-cinq ans , était déjà célèbre dai toute l'Italie , comme le premier poète. Enfin , se toui nant vers le chevalier qui était assis à côté de la jeui fille , il exalta sa race , ses mœurs , son courage , < finit par dire que les deux personnes qu'il venait c louer se convenaient comme une pierre précieuse si< à un anneau.
Le chant avait été souvent interrompu par cet admiration fougueuse qui ne peut se contenir, et qui besoin d'éclater en applaudissemens , mémelorsqu'i
sont Tisibiement imporlans et incommodes. Mais , à la fin de la chanson , quand il fut permis de se laisser aller à Tenthoasiasme qui avait toujours augmenté , on aurait dit que la salle allait s'écrouler , tout comme Tautre pièce où se tenaient les damoiseaux et les écuyers qui s'étaient également pressés vers la porte pour entendre le ménestrel. Ottorino se leva, et ôtant la chaîne d'or qu'il portait autour de son cou , l'offrit , avec la grâce chevaleresque qui lui était propre ^ au chanteur , qui, l'ayant remercié du présent, la roula autour de son bonnet, fit un saut et commença à jouer du luth.
£n attendant, le comte Oldrado ayant vu à l'autre oitrémité de la salle l'avocat Garbagnate, dit à sa fille : Je vais revenir; et il courut vers l'avocat pour lui demander l'heure à laquelle commencerait le jugement. Mais la jeune fille-, qui se trouva ainsi toute seule, au milieu de tant de regards dirigés sur elle , se leva ti^ mide et honteuse , et se plaça, à une fenêtre qui donnait sur la place , où elle se sentit respirer un peu plus à Taise, et se remit tout-à-^fait. Elle prit-aussi courage en voyant Ottorino s'approcher d'elle ; cet ami de son père , le compagnon du frère qu'elle avait perdu , cet homme avec qui elle avait été elle-même dans une grande familiarité , et qu'elle ,avait jadis aîmé d'une manière enfantine , devenait dans ce moment un doux appui pour elle. Enfin la foule , qu'elle .craignait tant, entoura Tremacoldo , qui avait commencé une autre chanson , et Béatrix sentit s'évanouir peu à peu et disparaître larDugeuf qui Tavaitreudue toute tremblante. Mais à mesure que ce premier et désagréable embar-
iras dimiDuait , il s*élevait en elle un seoliment plu délicat, et cependant pénible, nn sentiment de padi que incertitude, une certaine terreur inconnue de » trouver ainsi , pour la première fois , avec un homm* qui n*était pas son père. De temps à autre , elle s tournait, et voyant le comte se promener dans la sali avec Garbagnate , elle lui faisait signe de retoarne auprès d'elle; mais le comte, qui s'était engagé dan une discussion et qui parlait canons , papes et décré taies , lui faisait signe de la main qu'il y allait , et i n'y allait jamais.
Cependant Ottorino entretenait là damoiselle avet une modeste et respectueuse familiarité , et il lui parlait des jours qu'ils avaient passésensemble au diâteai de Limonta , quand elle était encore enfant. Il loi rap pelait ses amusemens, ses études , ses joies, ses petite colères, et les aimables chagrins de cet âge dans leque tout semble sourire à celui qui se retourne pour I regarder quand il a déjà fui Imn de lui. De cette manière, Béatrix se rassurait peu à peu dans la société du jeune homme. La terteur qu'elle avait d'abort éprouvée se dissipait toi^ours davantage, et se perdaii dans une doueeur un peu voilée et dont elle ne se ren dait pas compte. Elle ne se retournait plus si souvenl pour vrâr si son père venait, et lorsqu'elle le (ais«t , ce n'était plus avec cette anxiété, avec cet air troubh et effrayé qu'elle avait auparavant.
Quant an jeune homme , un secret sentiment d'o^ gneil le rendait heureux de cette société. Tous avaieBi admiré la jeune Elle , et tandis que les jeunes gens lei plus distingués de cette réunion se seraient dispnU
une de ses paroles, un de ses regards, il était le seul qu'elle se plût à avoir auprès d'elle , le seul à qui elle parlait avec une confiante effusion , comme à un ami.
Ainsi, ce premier entretien d'Ottorino et de Béatrix, après une si longue séparation, la protection qu'elle trouva auprès de lui , le plaisir qu'il éprouva auprès d'elle , purent augmenter tout d'un coup et merveilleusement cette affection fraternelle qui était seulement dans leur souvenir, et déposer en leur cœur le germe d'un autre sentiment qui prend si facilement la place de la simple bienveillance.
Le son d'une trompette avertit que le jugement de Dieu était sur le point de commencer. Le jongleur interrompit son chant , et tout le monde courut au balcon pour prendre place. Le comte del Balzo vint aussi auprès de sa fille, qui resta entre lui et Ottorino.
 Textrén^té de la façade du palais archiépiscopal , Tîs-à-vis la montagne au pied de laquelle le village est situé , se prolongeait une terrasse où se tenaient les plaids et où se prononçaient les jugemens. Tous les regards des gens qui se pressaient aux fenêtres , et sur les toits , et qui étaient entassés sur la place , se tournèrent de ce côté , où peu de temps après l'on vit paraître trois personnes.
— Qui sont ces personnes ? demanda Béatrix à son père.
— Celui qui est assis au milieu, répondit le comte, est le juge ; quant aux deux autres qui se tiennent debout , celui qui est à sa droite avec cette massue d'argent , est Tavocat du monastère ; l'autre tu le connais, c'est Garbagnate.
La trompette sonna encore une fois, et à ce son tous firent silence. Alors l'avocat du monastère se
tournant vers le juge dit d'une voix forte et qui se fît entendre jusqu'au fond de la place.
— Av(mes-vou8 être ici en qualité de délégué de Fillustre et magnifique seigneur Cressone Crivello y pour décider la contestation entre le monastère de Saint- Amhroise et les gens de Limonta ?
A quoi le juge répondit gravement : — Je V avoue. Le premier sgouta : — Je dis, devant vous , que les hommes de Limonta sont serfs ( aldi), liges du mafiastère de Saint- Jmbroise, £t Garbagnate repartit : — JSt moi f oppose à la demande du plaignant la prescription centenaire, A ces mots le juge prit la parole et dit :
— Les deux parties ton offert des témoins disposés à prêter serment; mais ne voulant pas être cause d'un parjure y en vertu de l'autorité qui nous a été conférée j nous avons décidé qu'on aurait recours au jugement de Dieu , par le moxen du duel avec le bâton et le bouclier. Se tournant ensuite vers Tavocat des plaignans :
— Avoue%'VOUSy lui dit-il, avoir présenté Ramenge de CasalOf cùwime champion du monastère de Saint" Ambroise? A quoi celui-là ayant répondu : — Je l'a* voue^ — Et vous, demanda-t-il à Garbagnate, a«otMSvous avoir présenté Lupo de Limonta pour les hommes de son village? — Je l'avoue, répondit aussi ce dernier.
— Fais bien attention maintenant, dit le comte Oldrado à sa fille.
Les deux avocats prirent cbacun à la main un biton gros et noueux; s'approchant ensuite du siège du juge ils les échangèrent entre eux, voulant signifier par là que le duel avait été accepté. Alors les deux cham-
IHoes parurent sur le balcon où ils îwrtni salués par un tonnerre d'applaudissemens ; et ayant exécuté beaucoup d'autres formalités qui seraient trop longues à rapporter, ils jurèrent l'un et l'autre qu'ils ne se présentaient pas à cette épreuve en aeconflatU en la vertu d'herbeêy de paroiei au de nuUéficeê quelconqueê, tnais en V^tide eeul du Seigneur ^ de la Vierge^ eidupreutf ehevtUier baron Maint Georges. Après cela , ils se reti<^ rèrent pour descendre dans la lice.
Pendant qu'ils descendaient par les escaliers inté* rieurs du palais, il s'était élevé dans la place un bruit et une agitation produite par le mouvement de ceux qui, étant plus éloignés de la lice , voulaient pénétrer plus avant, et la résistance de ceux qui , occupant de meilleures places, ne voulaient pas se les laisser enlever.
— S'il n'y avait pas l'interdit, dit le comte à Ottorino , à présent on dirait la messe et les deux champions l'entendraient agenouillés sur les marches de l'autel , et on bénirait les bâtons «C lés boucliers. Je connais toutes ces choses-là ; car je sais sur le bout des dmgts I» couiumeê de l'éMde Milan y recueillies par Tordre ûnpod^eta Brunagio Porta.
Maintenant je suis curieux de voir comment ils s'en tireront ; car sans bénir les armes il ne peut pas y avoir de duel par jugement de Dieu.
— J'ai entendu dire, répondit le jeune homme, que le curé du village ne veut pas prêter son ministère.
— Il a raison, mille fois raison : les canons parlent clair, il y a exeemmunîcatîon.
— Quoi qu'il en soit, ils démêleront cela entre eux, dit Ottorino, pour moi je ne m'y connais pas.
Les deux champions arrivèrent sur la place aT'ec i juge, deux assistans du combat et un trompette. S^ ou huit lanciers leur ouvrirent le passage au miliei de la foule. Le juge, en prenant des mains d*un damoiseau un bouclier et un bâton , les présenta à R» roengo , en lui disant à haute voix et avec un ton solennel ces paroles consacrées : — Reçois le bouclier ek le bâton de l'attaque selon la Justice. Présentant ensuite les armes à Lupo , il dit : — Reçois le bâton et le bat^clier de la défense selon la Justice» Les deux champions entrèrent dans la lice; le juge alla se placer sur une estrade avec les deux chanceliers ; les témoins et les assistans prirent leurs places , et le duel était sur le point de commencer, lorsqu'on entendit quelques voix s'écrier : — Il faut bénir les armes! Le juge se leva et dit : — Votre curé a refusé de les bénir. Un tonnerre de hurlemens , de cris , de sifflets , éclata de toutes parts. — Le curé fait bien , disaient ceux de Bellano et des villages d'alentour. — Il faut les lui faire bénir de force ! le brûler tout vif! s'écriaient les soldats et tous les fauteurs de l'anti-pape, qui étaient sur la place et dans les maisons. — Oui ! — non ! — non ! — oui ! C'était un tapage, un désordre diabolique.
Mais le juge s'aperçut que les partisans du curé étaient trop nombreux , en comparaison des autres , pour qu'il y eût rien à gagner en faisant le rodomont. Il aurait cependant bien voulu satisfaire son mauvais vouloir , en se vengeant du curé ; et à la vérité, il n'y avait rien de moins extraordinaire à cette époque, que de brûler ou écorcher un prêtre parce qu'il refusait, à cause de Tinterdit, de dire la messe ou d'exercer quel-
que aatre fonction de son ministère. Aussitôt que ce bruit se fut un peu apaisé , le bon homme de juge dit à haute voix :
— S'il y a quelqu'un qui veuille bénir les armes, il aura un marc d'argent.
Les spectateurs se regardèrent les uns les autres.
— Il y avait pourtant ici le curé de Dervio, et celui de Perledo, et celui de Limonta ; mais on ne voit plus personne : où se sont-ils fourrés ? — 11 n'y aura donc pas un prêtre au milieu de tant de monde ? — On demande à droite, on interroge à gauche, tout est inutile!
A la fin il s'éleva du milieu de la foule une voix qui, dominant ce murmure confus , fit entendre ces mots sur toute la place : — N'y a-t-il pas Tremacoldo ?
Un cri d'approbation et d'applaudissement éclata de tous les côtés ; — Que Tremacoldo vienne , que Tremacoldo vienne !
Le lecteur doit savoir que Tremacoldo, le jongleur, celui qui venait de chanter les louanges de Béatrix, était réellement un prêtre , et qu'il était chanoine de Grescenzago. Un prêtre exercer le métier de bouffon ! Quels temps et quelles mœurs ! direz- vous ? et ne croyez pas qu'une telle chose fût bien rare et qu'elle fût singulière au point de faire faire le signe de la croix. Les canons s'y opposaient; le concile dé Vienne, le concile de Bergame, tenu par notre archevêque Gassone de la Terre, en 1511 ; plusieurs autres conciles, plusieurs décrets de papes, défendaient aux prêtres d'exercer le métier de boucher, de garde-champêtre, d'aubergiste ; et que voulez-vous de plus? Il leur était interdit de tenir hôtellerie dans les églises, et de faire les charla-
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tans. Mais malgré cela on voyait souvent, même dans les temps ordinaires , de tels scandaks se renouveler dans toute la chrétienté , et l'on peut aisément s'imaginer combien cela devait être plus fréquent pendant rinterdit, lorsque les transgresseurs dés lois de TÉglise n'avaient pkis à perdre ni les bénéfices, ni les immunités, ni les privilèges de la juridiction ecclésiastique, en un mot, dans ces temps où celui qui avait brisé le frein de sa propre conscience n'était plus obligé d'ea reconnaHre aucun autre.
—Que Tremacoldo vienne, que le chanoine vienne ^ continuait à crier la foule.
L'on vit alors le jongleur sortir dn palais de l'ar-» chevêque entre deux soldats qui lui ouvrirent le chemin, et le firent entrer dans la hce.
Le fauconnier dn comte qui , en sa qualité de p^re d'un des champions, avait pu prendre place auprès de la balustrade , appela son Lopo qui était debout au milien de la lice, en attendant la fin de cette scène , et lorsque celui*ci se fut approché de lui :
— Écoute , lui dit-il , garde-toi de combattre si les armes ne sont pas bénites ; car tu sais bien tes doutes qui circulent sur le compte de ce coquin-là , et il lui indiquait Ramengo qui , les bras croisés sur la poitrine, était appuyé à la balustrade du côté opposé.
— N'ayei pas peur, lui répondit son fils, laitsex-les $nre ; mes armes ont été bénites ce matin par le corér mais n'en dites rien.
Le pauvre Arabroisè sentit à ces mots renaître son courage.
Bans ce moment , le jongleur se tournant vers le
délégué et les spectateurs : — Écoutei , dit-il , j'« chanté toute la matinée^ et je me sens altéré. Mais voilà tout juste qu'au moment on j'allais descendre dans les caves de l'archevêque (K>ur y boire un bon coup à l'allenaande , Ton est venu me chercher ; on m'a conduit ici, et l'on veut que je fasse le prêtre. Mais je déclare et je proteste qu'avant d'avoir arrosé mon gosier, je n'en ferai rien , quand même le monde irait sens des*sus dessous. Vous m'avez compris ?
Le délégué M un signe à im sergent qui entra aus^ sitôt dans le palais, et qui, peu d'instant après, eu sortit avec une grosse bouteille de vin. Tremacoldo s'en versa luinoiéme un grand verre tout plein , l'avala d'un trait, poussa un gros soupir , et dit : — Certes , il fait bon boire lorsqu'on a soif, mais il faut aussi faire honneur au vin. Un autre petit coup ne fera pas de mal ; de cette manière je connaîtrai mieux ce cher ami, et je ne lui rendrai que l'honneur qu'il mérite. Il remplit de nouveau le verre , et cette fois-ci il le vida à petits traits-, en le savourant avec délices jusqu'à la demik'e goatte. Il regardait de temps à autre sa liqueur favorite à travers le cristal du verre, qu'il pla^ çait devant la lumière, avec deux petits yeux tendres et brillans, et il s'écriait : — Excellent ! merveilleux! voilà bien le vin qui monte au visage...., qui caresse et qui pique...., qui fait venir les larmes aux yeux, qui donne la componction. Oh ! maintenant , reprit*il, dés qn*il eut vu le fond de son verre , cela va mieux ; qu'on apporte les ornemens , le rituel et l'eau bénite.
Quelques soldats coururent dans la sacristie , arra*> chèrent la serrure d'une armoh*e, prirent les chasubles
el les chappes qu'ils y trouvèrent, et les portèrent a jongleur.
Celui-ci prit la chasuble , la mit sur lui , puis il di manda : — Et le bonnet? — On n'en a pas trouvé.
— Dans ce cas , mon bonnet de jongleur servira d bonnet de prêtre ; il y a remède à tout.
Il se tourna vers l'un des hommes d'armes qui Ta va suivi jusque dans la lice, et lui mettant la main su répaule : — Holà ! lui dit-il ; tourne-toi de ce côté , t me serviras de desservant. Prends ce goupillon , tiens le bien. Allons donc, maladroit ; crois-tu que ce soi une arbalète? Voyons , tiens-toi bien avec grâce f c'es cela! Oh! laisse-nous faire; à la première vacance nous te ferons chanoine de Sainte-Marie-Majeure. AIor il commença à réciter une longue patenôtre, il traç4 en l'air certains chiffres bizarres , et fit certains signet étrangers sur les deux boucliers et sur les deux bâtonf qu'on tenait devant lui , accompagnant de temps à antre ces gestes de quelque hochement de tête , de quelques oscillations de toute sa personne , qui agitaient et faisaient tinter les petits grelots dont il était tout couvert.
Il prit ensuite le goupillon des mains de ce desservant postiche , et lui dit : — Donne-moi le petit seau de l'eau bénite ?
— Nous n'en avons pas trouvé dans les bénitiers , répondit le soldat.
— Il n'y a pas d'eau bénite? reprit le bouffon. Eh bien ! on se servira du vin bénit qui vient de la cave de l'archevêque.
Il fit 6ter le casque à son desservant, et y versa le
vin qui était resté dans la grosse bouteille , y trempa le goapillon , et en même temps qu'il en aspergeait les armes , il donna un coup sur la tète du clerc , en lui faisant signe de la baisser et de dire amen; et l'autre, en souriant, fit et dit tout ce qui lui était commandé.
— i Ce qui reste dans les bouteilles est le profit du desserrant , dit à la fin le jongleur au soldat. A toi , courage. — Celui-ci prit le casque de ses deux mains , et s^écria : A la santé de celui qui sortira vainqueur du duel ! Et il avala tout le vin qui restait.
Les sentimens des spectateurs de cette scène extravagante avaient été de différentes espèces. Quelques uns croyaient que la bénédiction, quoique donnée par ce fou , et de cette manière , était valide , et ils n'étaient pas du tout scandalisés, comme cela arriverait peut-être de nos jours, de toutes les bouffonneries qu'on y avait mêlées. Depuis tant d'années que l'interdit durait , on avait entendu raconter des choses si étranges et si énormes , qu'à c6té d'elles , ce qui venait de se passer pouvait paraître un badinage. Quelques autres plus timorés pensaient, et avec raison, que Tremacoldo avait travesti cette cérémonie en bouffonnerie pour échapper à l'obligation de bénir en temps d'interdit; d'autres, sans aller plus loin, riaient de bon cœur des facéties grossières du jongleur. Le fait est que personne ne trouva rien à redire.
Les deux champions allèrent se placer l'un vis-à-vis de l'autre, aux deux extrémités de la lice. Ils portaient tous les deux une paire de pantalons de peau de chamois , collant sur la peau , serrés à la ceinture et descendant jusqu'aux pieds. Ces pantalons entraient dans
des bottines rouges qui montaient jusqu'au des&uâ la cheville. Tout le reste du corps était nu ; leur t» gauche était recouvert d'une targe de bois équarr ie a deux extrémités , légèrement courbée en dedans , couverte de parchemin. I^eur main droite était «ini d'un bâton de chêne gros et noueux. Ramengode Ca» semblait avoir environ trente-cinq ans ; sa taille éi courte et ramassée , ses membres robustes ; il avaut poitrine et les épaules larges , un eou de taureau , ] bras courts et nerveux, et les cheveux roux , hërisâ et épais.
Lupo était mieux proportionné dans ses memlMna il était plus grand de toute la tête , plus beau et pi léger que son adversaire ; mais la stature et les form herculéennes de ce dernier annonçaient une force qi L«po paraissait loin d'égaler.
Le silence s'était rétaUi au milieu de la foule ; çeu qui étaient placés aux derniers rangs du cercle fom autour de la place s'étaient nais debout siir des chaise des bancs et des tables ; les balcons et les toits d'alei tour étaient encombrés de monde. Tous les rega«4 étaient fixés sur les deux champions, tous les cœai battaient, et sur les visages de la plupart des 8|iecta leurs on voyait clairement une préférence en faveur i Lupo , préférence inspirée autant par la justice de 1 cause qu'il défendait, que par la sympathie qu'exel taient , dès le premier abord , les belles proportions d seo corps , la régularité de ses traits et l'expressio hardie de son visage.
Le jeune Limontin , qui teumail le dos è l'églisil leva les yeux sur le palais de Taichevlque , et ayai
aperçu le comte Ottorino et Béatri^ , il les saloa avec une légèfe inelinatioa de tête; pais, baissant les yeux, il k» tourna uaiBslaot Ters son père, qui était derrière lai, et son regard semblait vouloir dire : Laissei-moi faire , et n'ayez pas peur.
La trompette donna le dernier signal , et les cham* pioDs se dirigèrent l'un sur l'autre d'un pas mesuré et circonspect, se couvrant tous les deux la tête de leurs boucliers, au dessus desquels ils faisaient tourner leurs bâtons avec une merveilleuse adresse.
Dès qu'ils furent arrivés au milieu de la lice, et asseï près l'un de l'autre pour se frapper, Ramengo écarta ses jambes nerveuses , les étendit l'une devant l'autre , se pencha tant soit peu sur la cuisse droite , et se fixa lermement sur le terrain pour y attendre son adversaire.
Lupo commença à tenter l'assaut par différentes fisinleg, en loumoyaut autour de lui; mais l'autre, qui étaîl exercé dans son art et qui s'était proposé de hiisaer son jeune adversaire , ardent et impétueux , épuiser sa première fougue , ne faisait que pivoler sur ku-méme, décrivant une roue dont son pied droit marquait la circonférence , tandis que son pied gauebe en représentait l'axe qui obéit a« mouvement corn* muniqué par le rayon. De cette manière, cet halMle duelliste parait tous les coups, tantôt au moyen de son bâton , tantôt au moyen de son bouclier, et toiyours avec une aisance, une grâce, un air posé et tranquille, comme si le danger ne hii eût pas été personnel. Il saisit le moment oà Lupo, en voulant l'atteindre , se découvrit le flanc , pour hû lancer au milieu du corps
un coup de revers, qui lui aurait fracassé les côtes si le jeune homme, agile comme un chat, n'eût lestement bondi en arrière. Le bâton effleura la^ eau , et tourna dans le vide avec un bourdonnement qui retentit dans le cœur du pauvre Ambroise, devenu pâle comme un mort.
La foule , qui prenait part pour le Limontin , tira un sinistre présage de cet incident , et commença à craindre beaucoup pour son favori. Mais celui-ci, furieux du danger qu'il venait de courir ^ et frémissant de honte , revint à l'assaut en redoublant d'impétuosité , tellement que Ramengo , vivement attaqué de front , fut obligé de reculer et ne put conserver dans la défense l'adresse et le sang- froid qu'il avait montrés d'abord. Les coups que Lupo lui portait étaient trop nombreux et trop violens, ils se succédaient avec trop de rapidité pour que l'œil et le bras de Ramengo pussent les mesurer et les parer. Néanmoins le champion du monastère fut assez avisé pour profiter d'un faux mouvement de son adversaire pour lui porter un autre coup terrible , qui atteignit le milieu de son bouclier, et le lui fracassa. Lupo sentit sa main engourdie , et voyant sa targe cassée se reployer sur son bras , ii s'aperçut de l'avantage que Ramengo venait de remporter. Il ouvrit alors la main , lâcha les courroies de son bouclier , et jetant loin de lui cet instrument désormais inutile à sa défense , il saisit son bâton à deux mains , il l'éleva bien au dessus de sa tête , et avec toute la force de ses bras il en assena un coup épour vantable sur la tète de son adversaire. Celui-ci avait été prompt à parer de son bouclier la partie menacée ,
mais la grosse et pesante massae tomba avec tant d'impétaosité et de force , que le bouclier lui-même s'abattit et le frappa sur le crâne , de sorte qu'il en fut tout étourdi. Il entendit ses oreilles siffler , sa vue s'obscurcit , ses genoux fléchirent , il chancela , il tomba à la fin de tout son long par terre , comme mort. Mais , soit par l'effet de cet instinct naturel qui nous porte à préserver le visage , soit simplement par on effet du hasard , Ramengo mit d'abord par terre le coude de son bras gauche , et s'étant reployé sur lui , sa tète se trouva appuyée sur sa targe , et ne toucha pas le sol.
Le père de Lupo , pendant tout ce temps , n'avait fait qu'accompagner des yeux , du geste , et de son ame tout entière, chaque mouvement de son fils. Tantôt en retirant la tête entre les épaules , il s'accroupissait , se détournait et se faisait tout petit comme s'il eût voulu lui éviter un coup qui lui était porté; tantôt se dressant sur la pointe des pieds et serrant de toutes ses forces la balustrade à laquelle il était appuyé , il paraissait vouloir imprimer plus de vigueur aux coups que son fils allait porter à son adversaire. Lorsque à la fin il vit Ramengo étendu sur le sable , il leva les yeux au ciel , et il se sentit défaillir de joie.
Dans le moment même , il s'éleva un cri semblable à un mugissement du tonnerre , et le père , à moitié étourdi , put s'enivrer des louanges qu'on donnait à son fils.
— Vive Lupo 5 vive le fils du fauconnier , vivent les Limontins ! cria-t-on de tous côtés.
Mais l'avocat Garbagnate qui , avant le commence-
ment du combat, s'était rendu de nouveau daas la^ salle des seigneurs , demanda à Ottorino , s'il lui (mh raissait que Ramengo fikt mort.
— Mort ? point du tout. Il est vrai que le sang lai sort des narines et des oreilles, mais ce n'est rien. C'est une espèce d'étourdissement qui doit bientôt être passé.
-— Il faudra donc dire à Lupo de lui faire mettre ia tête par terre; sinon , on ira chercher quelque autrs noise pour dire que l'épreuve n'est pas décisive.
£n effet, les statuts de Milan ne déclaraient pas vainqueur celui qui , dans un combat en duel poar jugement de Dieu , n'avait forcé son adversaire à toucher la terre avec la tète , ou bien s'il ne Tavait chassé hors de la lice.
Le comte del Balzo entendit cet avertissement, donné par l'avocat Garbagnate, et, soit qu'il désirât véritablement que la victoire remportée par leur champion fût utile aux IJmontins , soit par cette iné* vitable manie de passer pour un grand savant, il cria à Lupo , comme si cette idée lui eût appartenu , de faire ce que Garbagnate avait suggérée Mais à peine eut-il savouré les louanges que cet avis lui valut de la part d'un grand nombre de seigneurs réunis , qu'il crut avoir fait une grosse bêtise ^ en se laissant aller à un mouvement qui pouvait le compromettre vis-à-vis de l'abbé. Il s'en repentit bien souvent ensuite , et Dieu sait par combien de palpitations et d'angoisses il dut payer sa petite vanité.
Lupo , avant le combat, avait été instruit avec détail par Garbagnate , de tout ce qu'il fallait faire pouf se conduire avec honneur, mais n'étant pas habitué
aux siditilités qu'emploient ordinairement les mauvais a?ocal8 , il avait cru , en voyant Ramengo étendu par terre de tout son long , qfu'il n'y avait plus lieu à au:« euDe chicane , lorsqu'il entendit le comte lui adresser cet avertissement :
— Lui faire donner de la tète par terre? dit-il en lui-même, mais n'est-il pas là étendu comme mort ! que veulent-ils de plus ? Il lui vint alors dans l'esprit, pour qu'il n'y eût plus de doute , de mettre Ramengo hors de la lice , et se penchant sur celui-ci , qui était sans mouvement, il le saisit à la ceinture , le souleva de tout son poids et, l'ayant mis sur ses épaules, \ï fit en courant Je tour de la lice ; pni s'arrétant près de la balustrade, il fit signe à ceux qui étaient à l'entour de se mettre de cdté, il prit d'abord un peu d'élan , puis il jeta dehors , comme il aurait fait d'un sac de grain , le corps de ce malheureux qui alla rouler dans les jambes des soldats et des spectateurs.
La foule battit encore des mains en s'écriant :
— Vive Limonta, viveLupo ! AfHfès quoi elle se dispersa peu à peu et se l^épandit dans les ruelles voisines en s'éclanrdssudt toujoiffs davantage.
En attendant , les ^igneurs s'étaient réunis encore une fois autour de Tremacoldo , qui de prêtre était redevenu jongleur. On le pria de chanter la chanson de rairondelle que l'arrivée du comte del Baizo avait inlen«mpue , chansioii qui était très connue à cette époque sur le lac de Como , et que l'on disait compcn séedans le château de Rezzonico, par une princesse que la jalottsie liratale 4e son mari avait condamnée i MTourir ô» ftiim.
Itoas nous réservons de la faire connaître â nos leeu leurs qnand le jonglenr se troarera en position de le chanLerunèaulrefois,et ceneserapasalors uasimpl» : amusement. Lorsque la chanson fut finie , le combdel Raizo sortit arec Béatrii qui en avait Été émae iji beaucoup d'autres chevaliers et beaucoup de damet en 6reiit autant , et il resta peu de monde. ,
— Écoute, dit alors à Tremacoido l'un de ceux qui, étaient restés, nous soubaiterionsbien entendre les vers, que tu as faits dernièrement lorsque tu as été assailli par les voleurs, et qu'ils voulaient te dépouiller.
— Ils voulaient, dites-vous? répondit Tremacoido, ils avaient fait plus que de vouloir, ils avaient déjà. fait prendre l'air au peu que je possède au monde , et . je m'estimais heureai qu'ils m'eussent laissé la tête sur les épaules.
— El comment t'es-la donc saavé ?
— Parce qu'il prit an chef de ces honnêtes gens la fantaisie de m'entendre chanter.
— Et lu lui as obéi , n'est-ce pas ?
— Et avec quelle bonne volonté! Je trouvai d'abord Dne chanson toute prête qui nte fit rendre toat ce qui m'appartenait , plus qoalre ambroiies d'or.
— Bépèle-la I répèU-la 1
— Doti-je-la chanler comme je fli alors?
— Cela va sans dire , tu dois la chanler de même.
— I,a voilà donc. Et ayant accordé sa voix au ion de Mn inilmment il commença :
' Si lu veux que la belle des bois ne soit pas sourde " A ta prière , si tu veni qae saint Nicolas te défende
« des sbires et de la potence , ne touche pas au luth et u au petit bagage du ménestrel.
u Sans terre , sans toit et sans argent , le pauvre « malheureux erre avec son petit bagage et son luth. « — Ne touchez pas le petit bagage et le luth du mé- « nestrèl.
« Combien de fois , dans la forêt , le rossignol ne « Ta-t-il pas réveillé avec son petit bagage sous la tête, te et le luth à son côté ! — Ne touchez pas le luth et le «( petit bagage du ménestrel.
« C*est sur son petit bagage qu'il s'assied lorsqu'il « touche les cordes de son luth : il éveille le rire dans <c les foires , et il fronde les riches dans les cours. — « Ne touchez pas le luth et le petit bagage du mènes- «( trel.
« Avec son luth pendu au cou et soq petit bagage «( sur les épaules, il a parcouru sans danger toutes les « montagnes et toutes les vallées de la Judée. — Ne « touchez pas le luth et le petit bagage du mènes- <( trel.
i( Pèlerin pauvre et fatigué , il arriva au sépulcre, il « y accomplit son vœu et y toucha la sainte pierre avec «( son petit bagage et son luth.— Ne touchez pas le luth « et le petit bagage du ménestrel.
<( Si tu veux que la belle des bois ne soit pas sourde u à ta prière , si tu veux que saint Nicolas te garde i( des sbires et de la potence : — Ne touche pas le luth u et le petit bagage du ménestrel. )>
Tons cesx q»i étaicsit accoorns à Bdiano de toutes les parties du lac se remireRteo cbemio pour retourner cbeseoi. Sur le rivage et dans les môles oh se remuait, on s*empressait , on criait , on retirait bruyamment les cbalnes auxquelles les bateaux avaient été attachés pour les remettre dans les bateaux mêmes ; on s'appelait, on se répondait ; on échangeait des demandes , des salutations. loi , on voyait une gondole déjà pleine de monde se détacher du rivage et prendre le large ; là , des bateliers , les rames dans l'eau , sut le point de partir , pressaient l'arrivée de quelqu'un qui manquait à leur cargaison. Celui-ci jurait en s'efforçant d'ouvrir un passage à sa petite nacelle , serrée an milieu de bateaux d'une plus grande dimension ; celui-là sortait lestement du port , voguant à pleines voiles. I>ans un. moment le lac fut semé d'embarcations de toule espèce, qui 9 selon les différentes directions qu'elles prenaient,
élevaient les Toiles pour profiter d'an fort vent da nord qui venait de s*élever , ou faisaient force de rames contre les vagues qui se brisaient avec fracac en couvrant d*écume les proues agitées. Les Limontins furent les derniers à s*embarquer. Ils avaient six bateaux, et comme ils voulaient partir tous de conserve , ils durent attendre que Lupo se fût débarrassé du délégué et des avocats qui l'avaient retenu pour je ne sais quelle formalité.
Le comte del Balzo, avec les manières les plus courtoises et les plus amicales , avait pressé Ottorino de passer quelques jours dans son château. Ils entrèrent
par conséquent tous les deux dans le même bateau , et ils se placèrent dans une de ces maisonnettes ou petites cabanes ornées et commodes qui s'élevaient , et qui s'élèvent encore de nos jours , au milieu des bateaux appartenant à des personnes riches. Béatrix s'assit vis-àvis de son père , et le curé de Limonta fut engagé par le comte à prendre place en face du jeune chevalier.
Il y avait deux rames du c6té de la poupe , et deux du c6té de la proue. Michel, qui était le plus âgé, était au gouvernail ; son fils Arrigozzo était devant la première fourchette , place qu'on donne ordinairement au rameur le plus robuste et le plus habile.
Lupo , après avoir reçu , avec une modestie tant soit peu rustique , les complimens que lui firent les seigneurs, alla vers la poupe «t s'assit sur la pointe du navire les jambes pendantes des deux côtés, s'amusant, lorsque le bateau s'abaissait, à effleurer les vagues avec ses pieds , et à sentir l'eau lui humecter le visage et tout le corps , comme une pluie fine et légère. Les
iitas croisés sur sa poitrine, il regardait en même temps ces montagnes dont il avait été éloigné pendant tant d'années ; il arrêtait les yeux avec une joie ineiprimable sar ces pointes , ces enfoncemens , ces vallées sinueuses, ces précipices terribles, ces lieux tout pleins des souvenirs de son premier âge , dont le nom et l'aspect lui étaient doux et connus comme le nom et comme le visage d*un ami.
Ambroise, son père, était assis au fond delà barque en pensant au bonheur d'avoir un tel fils , dont tout gentilhomme aurait pu s'enorgueillir , et il s'approchait de temps à autre en lui disant quelque parole affectueuse. Lupo ne répondait ordinairement à toutes ces démonstrations que par un regard ou par un sourire.
Lorsqu'ils furent arrivés à la pointe de Morcate , Arrigozzo , voyant un éclair sortir d'un nuage au dessus de la vallée de Menagio, dit : — Un orage nous menace ; courage , alerte ! encore quatre bons coups de rames et nous arriverons à Varenna avant qu'il éclate. On entendit alors le retentissement mesuré des quatre rames devenir plus fréquent et plus fort.
Dans l'intérieur du petit navire , après qu'on eut parlé quelque temps des événemens de ce jour , le père de Béatrix amena la conversation sur Marco Yisconti , et raconta à son jeune hôte une chose que celui-ci savait déjà depuis long-temps, et que le comte avait l'habitude de raconter à tout le monde , c'est-à-dire qu'à l'école il avait été le camarade de ce fameux capitaine. — Nous avons , disait-il , étudié ensemble le trivium et le quadriviutn, et à la fin aussi le droit et le décret. Marco était un des plus habiles ,
et même, à dire vrai, il n'y avait qu'iioseï»! éo^ qui put lui tenir tète. Et il sourit d'uo air niaiaem^ modeste , faisant ainsi connaître quel était cet ^ol qu'il ne nommait pas ; mais craignant qu'Ottori n'eût pas assez de sagacité pour interpréter sa réticei» — Nous avons toujours été deux compétiteurs , co Unua-t-il , et je me rappelle les discussions que no eûmes quand on publia le livre de la monarchie < Dante Alighieri , livre empoisonné , et qui fut ensui brûlé par le bourreau , comme il le méritait , et qi Marco, dans sa fureur gibeline, soutenait envers contre tous. Je puis vous dire que nous ayons fait ce siyet notre part de tapage et de cris ; mais avec toi cela nous étions toujoi;irs bons amis.
— En effet , je me rappelle qu'il m*a parlé pluaievi fois de vous dans le temps passé , répondit Oilorût^i
^ Vraiment ! et que vous disait*il ?
•*- Sachant que j'avais été si intimement lié arm Totre pauvre Lionel , et que j'avais pasdébemcoup 4 temps au château de Limonta , il me questionnaîl si|| tout ce qui vous regardait, vous, ainsi que lacomteffli dont il disait toute sorte de bien. Le comte Oldraid|l baissa la voix et s'approcha de l'oreille uu chevalieÉ cornme s'il n'eût pas voulu que sa fille entendit , | néanmoins , il parla assez haut pour que Béatrix , avoir l'air ni l'intention de l'écouUr , ne perdit une syllabe de son discours. — Vous devcje savoir, le comte , qn'Ermelinde devait être femme de Ma Moais il arriva de tels évéoemens....M... je vous racoÉ teni lent eela plusi notre aise : il y eut des malhemi des désordres et du sang. Le père de ma (emmel
perdit la irie, Mirco Tayant rencontré an passage de
l'Adda Dans ce moment son discours foi to«t à
coup interrompu par un soudain éclat de tonnerre. Un instant après , on entendit la voix du timonier qui criait : Voilà le vent de Menagio , sortez toutea les lames ! Il y eut une ondulation dans le bateau , produite par le mouvement empressé que se donnaient Lupo et Ambroise pour obéir à cet ordre ; puis, il se fit un peu de silence, et Ton put entendre à droite et dans le lointain le long mugissement du lac qui devenait de pliis en plus distinct. Le curé ouvrit une petite fenêtre et regarda en dehors; du c6té de Menagio s'avançaient des nuages sombres , et Fon voyait s^apprêcher les premières vagues d'une violente t^apéte , avec leurs crêtes hérissées et blanchissantes.
Le comte en se présentant à la porte vis-à-yis la poupe dit : «— Michel , pourquoi n'as-tu pas pris terre lorsqoe ta as vu le mauvais temps , avant de t'enfoncer au milien de t:es maudits écueils où il n'y a pas un seul point pour aborder?
— Que voulez-vous? il m'a surpris comme si le diable l'eût porté , répondit le batelier; puis il s'écria : Courage, mes enfans! courage! alerte! ramez plus serré et tous à la fois. L'on vit les bateliers reculer tous ensemble , se courber sur les rames , s'étendre sur elles en déployant leurs robustes épaules ; on entendit les bords du bateau eraquei sous leurs puissans effortâ. Mais bientôt le souffle de la tempête arrive , les premières vagues commencent à heurter en travers le navire, qui penche et tourne tantôt du côté de la proue, tantôt du côté de la poupe, qui recule et perd
MÀBGO TlSGOHTI. T. I, 7
en on instant Tavance qxk'mk avait acquise ayec tan de peine.
Néanmoins , ces intrépides rameiilrs se remirent à Fceuvre , et par des coups de rames forts et frécpient ils gagnaient toujours un peu d'espace, et s'approchaient petit à petit de la pointe de Yarenna. Ils en étaient déjà tout près et sur le point de la tourner . lorsqu'un furieux coup de vent frappa le bateau du côté de la poupe et le fit tourner sur lui-même. On entendit en même temps un craquement «omme celai d'un bois qui se fend , et une voix qui proféra ces terribles paroles :
— H n'y a plus de gouvernail !
— Oh{ malheureux que nous sommes, nous voilà perdus !
. — Chien de voleur ! lie cette tente !
— Sainte Vierge ! mets une rame à la place du goayemail ! Tiens , tire , étaie , vite ^ canaille , vite ! Seigneur miséricordieux ! à bas cette rame , que le diable t'emporte ! au secours ! au secours ! On se mêlait, on se heurtait, on s'embarrassait réciproquement ; tandis que cescris, ces lamentations se perdaient au milieu du mu* gissementdes flots, du souffle du vent, du bruit terrible du tonnerre , retentissant entre les rochers et les ca- Ternes de la montagne.
Le curé éleva la main pour bénir le temps , il donna â tout le monde l'absolution t'fi articulo morHê, puis il s'agenouilla dans un coin, la tête cachée entre ses mains en recommandant à Dieu son ame et celle de tous ses compagnons, pendant que le comte, la bouche et les yeux ouverts , et regardant sa fille qu'il serrait
contre sa poitrine s'écriait : — Seigneur , aidez-moi !
HaisOttorino, s*élançant hors d^ la petite chambre pour prêter Tassistance qui serait en sod pouvoir , Tit que le navire , tantôt tournant sur lui-même , tantôt penché sur un flanc , courait à une perte certaine el allait heurter contre les rochers de Morcate; en même temps que les rameurs , voguant à reculons , faisaient tous leurs efforts pour éviter les premiers et les plus dangereux écueils. Au moment même où il sortait , Arrigozzo s'abandonnait de tout le poids de son corps sur sa rame , et ne trouvant pas de résistance parce que la vague contre laquelle il voulait lutter était passée par dessons , il manqua d'appui et il tomba dans le lac. Il se débattit un instant au milieu des vagues, ensuite la barque lui passa dessus et le renversa ; il donna fortement de la tête contre le fond de la barque . même et on ne le vit plus reparaître/
— . Toutes les rames vers la montagne ! cria pour la dernière fois le timonier, qui ayant la vue interceptée par la maisonnette placée au milieu du navire ne s'était pas aperçu de la chute de son fils.^ On entendis encore quelques blasphèmes , quelques prières gui se perdirent dans un cri général et inarticulé , lorsque la barque, soulevée par les vagues, retomba* sur un énorme écueil et se fracassa.
Au moment de ce désastre , le jeune chevalier ne perdit pas courage , et apercevant un gros rocher il s'y élança d'un saut agile en traînant à sa main et derrière lui la chaîne du bateau. Mais la vague, re-poussée par la montagne , éloigna aussitôt le navire et: aurait entratné le chevalier s'il ne se fût fortement^
teou à la pierre qn^il avait embrassée. Il survint ihm aatre grosse vague et la barque fut de nouveau reportée sur recueil. Ottorino, cette fois, fut prompt à en saisii le bord. Lupo, le fauconnier, etTautre batelier qai , debout sur la proue , épiaient un moment favorable , s*éiancèrent tous ensemble et furent assez heareiui pour pouvoir eplacer la chaîne autour d*un figier sauvage qui sortait d*une crevasse. JM navire, lié de cette manière au rocher avec la pointe élevée hors de l'eau , se débattait , et changeait de flanc , semblable i un taureau pris dans les filets ; sa poupe était poussée tantôt d'un c6té , tantôt de l'autre , à la merci des flots qui ne cessaient de la secouer, mais qui ne parvinrent pas à la détacher.
Aussitôt qu'Ottorino et les autres qui avaient quitté k bateau eurent mis en sûreté le comte dd Balzo et sa fille , ils se répandirent , pleins de trouble et d'empressement , sur toutes les parties de ce rocher yaste et inégal, en regardant s'ils voyaient reparaître le naufragé. Le père seul qui avait été le dernier à quitter le bateau , et qui , dans cette confusion, dans ce désordre, ne s'était pas encore aperçu qu'il manquât, s'assit au bas du rocher avec le tronçon d'une rame sur ses genoux , et le cherchait des yeux parmi ceux qui s'étaient sauvés; il était sans inquiétude, croyant que personne n'avait péri.
Hais le comte s'étant remis de sa première frayeur, et s'irritant du danger qu'il venait de courir , commença k s'en prendre au timonier et à son fils Arri* gozzo, dont il était aussi bien loin de soupçonner le sort. Michel écouta les reproches qui lui étaient adres-
-aisés , ia tète baissée et avec Tair d'oïl homme qui se reconnaît qpielque tort ; mais lorsqu'il entendit parler de son fils, il se sentit blessé trop vivement , et, ne pouvant plus se contenir, il s'apprêtait à répondre lorsqu'en tournant les yeux vers le lac, il aperçut sous l'eau quelque chose d'étrange qui paraissait embar* rassé parmi les aspérités d'un rocher peu éloigné et recouvert par les vagues. Fixant avec anxiété cet ob» jet qui lui apparaissait sous différentes formes , il reconnut l'extrémité d'un petit manteau couleur marron, et distingua enfin une main , qui tantôt paraissait sur l'eau , tantôt s'y replongeait en s'agitant au gré des floto.
Le malheureux père tomba presque mort : saisir le tronçon qu'il avait devant lui , se lever d'un saut, et crier d'une voix tremblante : Arrigozzo ! Arrigozzo ! ne fut l'affaire que d'un instant. Ne recevant aucune réponse, il courut sur le haut de l'écueil , il promena son regard autour de lui , fixa l'un après l'autre tous ceux qui s'étaient sauvés, mais U n'y trouva pas son fils. Voyant devant lui le comte , qui venait d'en ou-> trager le nom. — Ah ! tu es ici , chien ! s'écrià-t-il en rugissant; il saisit le tronçon et se précipita contre le comte pour le frapper à la tête. Béatrix fit un cri , Ottorino fut prompt à détourner le coup , et dans un instant Lupo , ie fauconnier et les rameurs accoururent et désarmèrent ce forcené , qui, en se frappant le front, fit un saut et se jeta dans le lac.
On le vit s'élancer contre la fureur des vagues et la surmonter avec une hardiesse et une force que le désespoir seul peut donner. Après quelques efforts, il
att«îgnit le cadavre, il étendit sur lai les mains en ta tonnant dans Peau , et le prit par les cheveux ; mais . saisi soudainement par un tendre sentiment de piéU paternelle, il lui sembla trop grossier de traîner ainsi le corps de son fils chéri, il plaça la main gauche soiu son menton pour lui tenir la tête soulevée , et de h droite se remit à fendre l'eau pour retourner à recueil d*où il était parti. Les bateliers se hâtèrent d*entrei dans le bateau presque submergé, et de là ils jetèrenl au vieillard les cordes de voile, auxquelles il s'accrocha , et parvint ainsi sur le rocher avec son triste el précieux fardeau.
Il plaça le corps de son fils sur la pierre, il en posa la tête sur ses genoux , et , se penchant sur lui , il le touchait pour sentir si son cœur battait. Il serrait sa poitrine contre sa poitrine, sa joue contre sa joue , eo lui baisant les yeux , la bouche , tout le visage^, et eo réchauffant de son haleine comme s*il eût voulu ranimer en lui Tesprit de la vie. Le vent qui soufflait agita soudain l'un des bras du cadavre qui était pendant et le balança. A ce mouvement, le malheureux père tressaillit d'espoir, le sang lui colora rapidement les jones, ses traits parurent se ranimer, une lumière «subite brilla dans ses yeux , qu'il tenait fixés sur ce visage chéri ; mais, s'étant aperçu de son erreur, il se mit les mains dans les cheveux, et étendant ensuite les poings vers le lac : — Vent maudit ! s'écriait-il, vagues niaadites ! maudite soit la carcasse de ce bateau et le mo* ment où j'y ai mis le pied ! malédiction sur toutes choses !
Tous les naufragés étaient autour de lui , le regar-
dant avec effrùi , et personne n'Dsait lui dire un mot de consolation. Mais le curé, après l'avoir laissé quelque temps à sa douleur , se rapproch» de lui ; et , aulien de lui adresser directement la parole , il mit une main sur la tète du fils que Kichel tenait sur ses genoux r — Mon pauvre Arrigozio ! tu as toujours été un bon jeune homme , craignant Dieu et aimant tes parens.
— C'est vrai , c'est vrai , répondit le père tout attendri par les louanges données à son enfant : je ne méritais pas d'avoir un fils si bon.
— Dans ces temps où l'on est en si grand risque de perdre la foi, continuait le curé , sais-tu , mon pauvre Michel, sais-je moi-même, si ce n'est pas dans sa miséricorde qme le Seigneur l'a appelé pendant qu'il était encore à lai! Courage , fais-en un sacrifice à celui qui te l'avait donné et qui te l'a 6té pour des vues que nous ne pouvons connaître, mais qui sont stremen^ des vues de justice et de miséricorde envers ses étus«
•^ Hélas! mais que ferai-je au monde sans lui ? s'é* cria le batelier ; que répondrai-je à ma pauvre Marthe en retournant à la maison, quand elle me demandera: 1^'as-tu fait de notre enfant?
— Le Seigneur ne vous abandonnera pas , poursuivit le bon prêtre avec une douce insistance. Lui, qui vous a donné l'affliction, vous accordera la force nécessaire pour la supporter.
Michel leva les yeux au ciel, et, après un moment , il 8*écria de nouveau : —Pourquoi n'est-ce pas moi qui suis mort? pourquoi me laisser ici, moi, vieillard inutile et à charge aux autres, et l'enlever lui qui était à la fleur.de l'âge ? mon unique espoir, mon sou-
tien h coDSolatioii !.... Mais il ne put coDtinufir«
Après que les larmes lui eurent un peu allégué le cœur, il «e tourna vers le curé et lui dit: — Hélas ! quel fils, quel fils j'ai perdu! il m'aimait tant! il était si tranquille ! il était si sage, si raisonnable I Limonta n'avait pas son pareil. Et sa pauvre mère me disait si souvent que, tout vieux que je suis , j'aurais pu prendre exemple de lui»
£n attendant, les autres naufragés délibéraient pour savoir comment ils quitteraient cet écueil avant que la nuit survint. Le rocher contre lequel le navire s*é' tait brisé était peu éloigné de la montagne dont il paraissait avoir été détaché anciennemwt; il n'était même pas bien difficile d'arriver au pied de la montagne en sautant de l'un à l'autre des trois ou quatre petits écueils que l'on voyait sortir de l'eaa. Mais, après y être arrivé, on n'aurait encore rien gagné, cai* elle s'élevait à pic à une hauteur démesurée.
Ils furent long-temps à regarder toutes les hauteurs voisines , cherchant s'ils voyaient par hasard parattie un berger qui courût sur les traces de quelque brebis ou de quelque chèvre égarée, espérant lui faire comprendre par des signes l'extrémité où ils se trouvaient, et lui demander secours ; mais il eurent beau tourner les yeux à droite et à gauche, ils n'aperçurent pas ama vivante. Il était inutile de crier au milieu de cette vaste solitude et au dessous de ces immenses voûtes.
Après une longue incertitude , Lupo dit à ses compagnons 2
<— Il faut prendre un parti pendant qu'il est jour ; j'essaierai de grimper là-haut, et il montrait du doigt
une hauteur â droite , — et je tâcherai de descendre à yarenna, d'où je reyiendrai ensuite avec un bateau.
Le fauconnier ne voulait pas absolument qu'il s'exposât à un tel danger.
— Reste avec nous , lui disait-il ; restons tons â la merci du même sort.
Ottorino tâcha également de le détonner d'une pareille entreprise , <}ui ressemblait à une témérité, el presque à une folie ; mais Lupo répondit :
•— J'ai fait le chasseur quand j'étais tout jeune, et je puis dire qu'il n'y a pas un précipice du Godano ou du Lignone que je ne connaisse : laissez-moi donc faire, et avec l'aide de Dieu , j'espère que je réus~ sirai.
Il quitta ses bottines et son petit manteau, et n'ayant plus sur lui qu'un simple pourpoint de peau , léger et court, il se mita l'œuvre sans hésiter davantage.
11 arriva sans beaucoup de difficulté au pied de la montagne, et s'étant arrêté un instant sur le dernier écueil qui s'y rattachait, il contempla l'immense hauteur qu'il avait â franchir, étendit les mains sur la pierre comme pour la tâter , et secoua la tête , paraissant désespérer de pouvoir s'y tenir; mais, après, il fit le signe de la croix et commença k monter lentement , avec prudence , en s'acrochant d'un rocher â l'autre , d'un escarpement à l'autre. S'il rencontrait une ronce , un buisson , quelques broussailles , quelque petit tronc de figuier sauvage , il le saisissait d'abord avec les mains, il y appuyait ensuite les pieds, et il montait toujours. Chaque escarpement , chaque point, chaque crevasse devenait une aide pour lui; il
la saisissait avec les bras , les jambes , les doigts , les ongles : tantôt il se courbait en arc sar les genoux ? tantôt il se traînait légèrement sur la poitrine, et il montait toujours.
Ceux qui , de recueil , le suivaient des yeux , tremblaient à chaque mouvement inégal , à chaque faux pas qu'il faisait. Ils le voyaient à la clasté des éclairs enflammés, déjà arrivée moitié de la côte, se tenir accroché aux rocs hérissés et effrayansau milieu desquels retentissait le tonnerre , et suspendu sur les vagues qui mugissaient à ses pieds ; ils voyaient en même, temps , au dessus de sa tète, une autre hauteur plus nue, plus terrible que celle qu'il venait de franchifr
Lupo rencontra , par bonheur , une petite cavité où il put se reposer et. reprendre haleine. De là il baissa les yeux pour mesurer le chemin qu'il avait parcouru, mais il les détourna aussitôt , ébloui et effrayé par la trop grande- élévation. Après quelques instans , il fît une autre fois le signe de la croix , et il se remit en marche. A mesure que, gagnant du terrain, il s'approchait des dernières sommités, il devenait toujours plus petit, et parfois il se confondait avec le rocher sur lequel il se trouvait; il paraissait tantôt un buisson agité par le vent, tantôt un faucon qui battait des ailes en cherchant sa proie au milieu de ces escarpemens.
Les spectateurs le perdirent un moment de vue , et aperçurent ensuite quelque chose qui tombait précipitanunent. Ils furent tous sur le point de rendre l'ame de frayeur ; mais ils reconnurent aussitôt que c'était une grosse pierre qui roulait en rebondissant et tomba dans le lac , brisée en mille morceaux. Le cou-
rageiix voyageur se montra une aatre fois comme une tache brune et incertaine ; puis il disparut tout^àiait.
Alors Ottorino demanda à l'un des bateliers si un bateau pourrait tenir le lac par un temps aussi orageux.
— Pour le moment , répondit celui qu*il avait interrogé, j*estimerais habile celui qui parviendrait i trois palmes du rivage ; mais , au coucher du soleil , le vent s'abattra , et lorsque Lupo sera arrivé à Yarenna , on pourra tenir le lac.
Le jeune chevalier , sans ajouter une seule parole, s'assit sur recueil , près de Béatrix. Tous avaient leurs regards tournés vers les montagnes de Tremazzo , au milieu desquelles le soleil venait de se coucher. On voyait de gros nuages poussés par la furie du vent , tourner, rouler, se transformer de mille manières fantastiques et se colorer d'un rouge de feu. La lumière se retirait derrière les montagnes et s'éteignait peu à peu sur la face des objets qui , de moment en moment, à commencer par les plus éloignés et en avançant toujours , pâlissaient , se couvraient de vapeurs, perdaient leurs contours, prenaient diverses formes indistinctes, changeantes, vacillaient, pour ainsi dire , devant les yeux , et finissaient par s'évaporer et disparaître entièrement. Celui qui regardait le ciel du côté où le soleil s'était couché , le voyait encore coloré de pourpre ; mais , s'il abaissait son regard des hautes cimes des montagnes , le long de leurs pentes et jusqu'au bord du lac , il n'apercevait plus les maisons , il ne distinguait plus les arbres. Les
eavités, les proéminences aTaienI disparu ; tonte la montagne n*était plus qu'une grande ombre dessinée dans le ciel, et cette ombre même allait toujours en se confondant , en s'étendant , en s'évanouissant jusqu'à ce qu'elle ne fftt plus. Les ténèbres devinrent de plus en plus épaisses; nos naufragés furent enfin enveloppés dans un telle obscurité , qu'à peine pouvaient-ils se discerner les uns les autres. Sur la plaine mobile du lac , on pouvait cependant , au milieu de cette obscurité , distinguer , jusqu'à une certaine distance, les vagues furieuses qui , arrivées à leur plus grande banteur y se brisaient en gros flocons blancs et retombaient menaçantes les unes sur les autres , venant frapper l'écueil, comme si elles eussent voulu l'engloutir et lui redemander la proie qu'il leur avait enlevée*
Tout se taisait sur le baut du rocber ; seulement , au milieu du mugissement des vagues et du vent , on entendait s'élever la voix lente, monotone et continue du pauvre Michel , qui disait le chapelet sur le corps de son fils.
Ottorino avait pris une main de Béatrix qui , dans cet étourdissement , dans cette terreur, la lui avait abandonnée , consolée qu'elle était de se sentir près de quelqu'un qui pût la protéger ; car son père , qui était assis de l'autre c6lé , accroupi , la tète entre les genoux et battant les dents de peur et de froid , ne pouvait pas lui communiquer beaucoup de courage. La longue chevelure de la jeune fille , qui flottait au gré des vents , toucha le visage du jeune homme , et celui-ci , naufragé sur cet écueil, au milieu de tant
d'objets de terreur et de pitié , n'aurait pas donné cet instant pour le plus beau jour de sa vie passée.
Après environ une heure qui parut une éternité à tous , excepté à Ottorino et au pauvre Michel qui n'en mesurèrent pas la durée , étant tous deux absorbés par une préoccupation puissante , mais , hélas !' trop peu semblable, Ton vit venir une lumière de la pointe de Yarenna que les naufragés n'avaient pas pu atteindre , et il s'éleva un cri général de joie auquel répondirent d'autres cris affaiblis par lèvent. Les naufragés continuèrent à pousser de longs éclats de voix sur lesquels le bateau qui venait les sauver dirigeait sa marche difficile. Après quelque temps , on entendit au milieu du fracas sourd et prolongé des vagues un brait sonore et cadencé qui s'avançait toujours. On échangea encore quelques cris de côté et d'autre ; enfin, le navire parut. Les deux bateliers du comte accoururent pour l'empêcher de heurter contre le rocher , et Lupo put ainsi faire sortir , du côté de la proue , une large planche pour servir de pont.
Le premier à y monter , aussitôt qu'elle fut arrêtée , fut le comte Oldrado. Il sauta dans le navire, puis il se tourna pour appeler sa fille et il eut la satisfaction de la voir bientôt à ses côtés ; car Ottorino l'ayant prise par le bras , l'aida à faire ce trajet. Ils y entrèrent tous , l'un après l'autre ; le timonier fut le dernier. Il déposa le cadavre de son fils dans le fond de la gondole du côté de la poupe , et il se coucha près de lui. Après quelque temps , Lupo le voyant tout mouillé et transi de froid , en simple pourpoint , ôla de ses épaules un manteau qu'il avait apporté avec lui , et
Ten enveloppa. Michel n'accepta ni ne refusa cet office de charité ; il resta long- temps sans paraître s'en apercevoir; mais lorsque plus tard , en remuant un bras, il sentit ce nouvel embarras , il se leva sur ses genoux , r6ta de dessus lui et retendit sur le corps de son fils, avec une tendre sollicitude.
Lorsqu'on eut dépassé la pointe , on vit le môle de Yarenna, et on entendit les cris des gens qui y étaient accourus. Le bateau s*approcha du rivage. Suivant les conseils que les plus expérimentés adressaient aux passagers, il tourna la proue à temps, entra dans Je port et parvint en lieu de sûreté. Les habitans du village s'empressaient autour des nouveaux arrivés ; l'un tirait la gondole dans un endroit sûr, l'autre éclairait ou aidait ceux qui en descendaient; c'était à qui leur rendrait le plus de bons offices. Mais malgré toute cette bonté active, les habitans de Yarenna ne purent s'empêcher de railler les bateliers de Limonta , qui s'étaient laissé surprendre de cette manière. Ceux-ci , après s'être tus quelque temps , commencèrent à riposter, et bientôt , de parole en parole , ils étaient sur le point d'en venir aux mains , lorsque la nouvelle que le timonier dn comte était dans le bateau avec le cadavre de son fils noyé, se répandit dans la foule. Alors les cris et les insultes s'apaisèrent tout à coup , et se changèrent en un murmure de compassion. L'on s'empressa d'offrir asile , assistance et toutes sortes de services au pauvre père, qui refusa tout et voulut passer la nuit à veiller le mort, qu'il se proposait de transporter à Limonta le matin du jour suivant.
A peine le jour parut-il , qu'il chercha un menuisier
p^iir loi commander la croix qui! voulait placer sur recueil du naufrage. Il tira de sa poche quelques pièces d^argent, et les faisant glisser Tune après Fautre sur sa main calleuse pour les compter et payer Tartisan : -^ C'est de Targent gagné par lui , disait-il , c'est encore de celui qu'il m*a donné l'autre jour quand il est revenu de Lecco : qui lui aurait dit qu'il servirait pour payer sa croix !
Dès que le vent cessa, les autres barques des Limontins arrivèrent à Yarenna , et il y avait aussi celle de Michel qui, le jour précédent, l'avait prêtée à quelques uns de ses compatriotes. Le matin , plusieurs d'entre eux compatissant au sort du pauvre Michel , y avaient placé le corps da noyé. Lorsque le malheureux père arriva sur le rivage , qu'il vit son bateau et la charge qu'on y avait mise, les larmes lui obscurcirent la vue, mais il se fit violence , y entra avec calme , saisit une rame, la poussa contre le sable du rivage et en détacha le bateau. Il prit ensuite une autre rame et commença à voguer des deux bras en s'éloignant lentement de la côte â laquelle il avait tourné les épaules.
Le lac était uni, lisse, luisant comme une glace : de temps à autre on voyait par-ci par-là en sortir, avec un léger frétillement, quelque petit poisson qui faisait briller un instant dans l'air un reflet d'argent et qui , en retombant , plissait en cercle autour de lui cette plaine immobile et polie.
Le ciel était clair et d'une couleur d'azur ; l'air serein , transparent et lumineux. Sur les hautes sommités des montagnes, ainsi que sur leurs pentes et jusqu'aux extrémités, qui se confondaient avec l'eau,
favorite avec laqaelle il égayait la solitude mélancolique du lac.
Pendant que toutes ces pensées se succédaient dans Tesprit du pauvre père , sa bouche continuait à articuler les paroles de la prière , mais c'était un murmure involontaire et irréfléchi , comme celui d'un ruisseau qui coule vers sa pente. Seulement à la fin, interrompant à moitié une de ses prières , il se mit , sans s'en apercevoir, à fredonner tout doucement l'air que son Arrigozzo chantait habituellement ; mais , réveillé bientôt par ce son matériel qui lui frappa l'oreille ,. il secoua la tète et en levant le visage au ciel il sentit qu'il était baigné de larmes.
Cependant la nacelle s'approchait toujours davantage de Limonta, et une douleur plus intense et plus déchirante, que redoublait encore la vue de ces lieux, troublait l'esprit du père désolé, du malheureux mari.
Mais , Dieu de miséricorde î quelle douleur fut là sienne, lorsqu'en s'approchant du rivage il le vit rempli de peuple qui regardait vers lui , paraissant l'attendre , et qu'au milieu de tant de monde il put distinguer une femme échevelée qui se déchirait la figure 9 se frappait la poitrine , arrachait ses cheveux blancs , et qu'il entendit le rivage et les cavités de la montagne retentir de ses pleurs et de ses cris désespérés!
Nous n'avons pas le courage de nous arrêter plus long-temps sur un spectacle si déchirant... Nous abandonnerons le malheureux batelier et sa femme encore plus malheureuse , s'il est possible, et nous retournerons aux personnages que nous avons laissés à Y arenna .
Pendant la première nuit, tons furent logés le mieux qu'il fut possible chez le curé du village , qui ne pouvait se faire à Tidée d'avoir dans sa chétive maisonnette des hôtes d'un si haut rang. Il ne sut pas se défendre d'un peu d'orgueil , et s'en vanta longtemps.
Il y avait aussi à "Varenna le Pelagrua, qui avait été mis, comme on dit , à la porte sans bien , sans argent , sans appui , sans aucun espoir au monde ; qui était en outre forcé, de déguerpir d'un village où tous le connaissaient et l'aimaient comme la peste ; qui ressemblait , en un mot , à un chien chassé par son maître. Le misérable vint le matin , tout humilié en apparence , se recommander d'un ton pleureur au curé de Limonta, et lui demander par charité de lui pardonner tout le mal qu'il lui avait fait et qu'il avait voulu lui faire dans le temps passé, et de l'aider dans sa grande détresse
à Uwayer quelque remède à sa situation presque désespérée.
Le bon pasteur eut compassion non pas de lui , à qui un peu de pénitence devait faire grand bien, mais de sa femme et de son enfant. Il lui promit de le recommander au comte del Balzo, quoique, à vrai dire, il n'espérât pas en tirer un grand secours. Mais , pour le bonheur de ce maraud , lorsque le curé entra chez le comte, il le trouva avec sa fille et Ottorino. La jeune fille , qui était naturellement bonne et compatissante, qui avait vu la femme de Pelagrua quand elle s'était réfugiée dans le château , qui avait partagé avec sa mère la pitié qu'inspirait cette malheureuse femme, fut d'abord émue par les paroles du curé, et insista auprès de son père pour qu'il trouvât un asile à Pelagrua et â sa famille.
Imaginez-vous comme le comte dut accueillir ces sollicitations , qui ne visaient à rien moins qu*à le mettre en danger de rompre tout-à*fait avec Tabfeié de Saint-Ambroise, et, par-dessus le marché, â le faire prendre en grippe par tons les habitans de Limonta.
Le pauvre homme, qui ne voulait pas néanmoins donner ouvertement un refus à sa fitte, tâchait de troufer des excuses et des prétextés ; il balbutiait , se démenait comme s'il eût été sur des épines. Mais Ottorino , heureux de pouvoir plaire â la jeune fille , et d'être en même temps agréable à son père , offrit volontairement de placer lui-même Pelagrua , et , ayant annoncé la chose comme faite , il en reçut de Béatrix, en reroerctment , un coup d'œil de bonté ingénue et
a satisfiute , que le cœar da jeune homme en fut lempli de joie.
Le curé de Limonta , ayant pris i part le jeune bonrae, cmt de son devoir de l'avertir du caractère de l'homme à qui il s'apprêtait à rendre service. Tons kê renseîgnemens qu'il lui donna étaient sans doute de nature à mettre Ottorino sur ses gardes , mais la liardiesse naturelle à son âge empêcha celui-ci de faire grand cas des paroles du prêtre. Il ne pouvait d'ailleurs se persuader qu'un homme protégé , je dirais presque sanctifié par la compassion de Béatrix, pût persévérer dans les voies de la méchanceté. Il se décida à adresser Pelagrua à Marco Yisconti , qui ne saurait refuser i ses instances de le placer dans un de 'ses nombreux châteaux. Il envoya donc chercher tout ce qui était aécessairepour écrire une lettre ; mais, le croirait-on ? dans tout le village , on ne put trouver ni encrier , ni plumes, ni un petit morceau de piirchemin ou de papier de coton, quand on l'aurait payé son pesant d'or. Le curé ne se souciait pas d'écrire ; l'apothicaire et le petit nombre de seigneurs varennais ne savaient de quel cêté tenir la plume. Cette ignorance n'était pas on privilège du curé, de l'apothicaire et des seigneurs de Yarenna. Du plus au moins , c'était la même chose partout ; et je ne parle pas seulement du lac de Como, milp de toute la province, de toute l'Italie , de toute l'Europe. Çuoi de plus naturel ! dans un siècle d'espadon , de lances et d'arbalètes , de forteresses crénelées , de camps et de batailles, comment les belleslettres, cet arbrisseau tendre, délicat, susceptible, qui aime la fraîcheur et la solitude , et qui ne veut
être ni foulé aox pieds , nisecoaé, aurait-il pugermei et fleurir ? Cependant le fauconnier se rappela fori heureusement un vieux notaire qui habitait ordinairement à Perledo , petit village situé sur la montagne au pied de laquelle se trouve Limonta. Il y monta aussitôt , et descendit avec tout ce qui était nécessaire pour écrire ; mais là-haut aussi on avait été fort en peine pour parvenir à imbiber le coton de récritoire qui était dur et sec depuis plus d*ane année.
Le jeune homme , en écrivant à Marco pour lui recommander Pelagrua, fut obligé de lui expliquer pourquoi et comment il s*était engagé à le protéger ; il lui raconta en conséquence tout ce qui lui était arrivé depuis le duel de son écuyer jusqu'à ce moment; il parla du comte del Balzo , dans le château duquel il allait passer quelques jours ; il parla ensuite de Béatrix. £t comme Ton dit que la langue bat où la dent fait mal , il s*y arrêta plus que n'aurait dû le faire quelqu'un qui ne voulait pas laisser deviner ses sentimens ; enfin , et pour mieux représenter à son seigneur la jeune fille , il se laissa aller à dire combien , de ravis de tout le monde , elle ressemblait à sa mère de corps et d'esprit. Ces mots furent la première étincelle Mais ne devançons pas les événemens.
Nos personnages s'embarquèrent tous dans une gondole de louage , et arrivèrent à Limonta vers le soir. Le bruit qui s'y était répandu , que l'abbé de Saint- Ambroise était résolu de faire payer cher le soulèvement de la veille , quelle que fût l'issue dujugement de Dieu ; la vue du cadavre du pauvre noyé , arrivé dès le matin; le déplorable spectacle de ses malheureux
pareos; la longue attente dans laquelle on avait été du Imlean du comte , qui larda beaucoup à arriver; toutes ces circonstances réunies avaient grandement tempéré la première chaleur de reconnaissance qui était due au jeune vainqueur : de sorte que , lorsque Lupo mil le pied sur le rivage , il n'y trouva pas cette foule, et il n'y fut pas reçu avec ces applaudissemens et ce triomphe qu'il attendait. Se rappelant certains beaux rêves auxquels son imagination s'étaitabandonnée , lorsque assis sur la proue de la barque il s'éloignait la veille du rivage de Bellano, il se sentit péniblement mortifié.
Le curé s'arrêta à Limonta; tous les autres monté*rent sur les chevaux qu'on y avait tenus prêts, et commencèrent à se diriger vers le château.
Ermelinde accueillit, avec son amabilité naturelle, le jeune hôte , qui fut particulièrement bien reçu , grâce au souvenir de l'étroite amitié qui avait jadis existé entre loi et son pauvre fils. Mais bientôt elle éprouva de l'inquiétude , en voyant les prévenances empressées qu'il témoignait en toute occasion à Béa^ trix; et cette inquiétude fut d'autant plus vive , que le sentiment de modeste satisfaction avec lequel la jeune fille les accueillait ne put échapper à la sagacité de la bonne mère.
Elle remarqua bientôt qu'un contentement caché et timide avait succédé à la joie franche et ouverte de Béatrix. Elle la voyait rougir lorsqu'elle l'interrogeait sur Ottorino ; elle la voyait baisser alors les yeux , qui n'osaient plus soutenir le regard maternel, et son cœur commença à se troubler et à craindre.
Ce n'est pas qu'elle se crût point ee parti ctmwe nable pour sa fille ; car , eo vérité , elle n'aurait s\ comment la placer plus honorablement. Mais elle étai mal à Taise à cauSe du bruit qui courait, que le jeun; homme atait déjà fait des démarches pour obtenir ei mariage la fille de Franchino Rusconi, seigneur d Gomo , et que ce mariage était négocié par Marco Vis conti.
Quant au comte , heureux d'avoir dans sa maisoi un hôte d'une telle importance , un cousin du yicaire, un favori de Marco, il était tout empressé pour loi en rendre le séjour agréable : tantôt c'était un banque!, tantôt une chasse, tantôt une excursion aux yillages voisins. Béatrix était toujours avec eux; car son père ne savait pas faire un pas sans elle , et même il lui exaltait à tout instant les exploits de son jeune hôte. Il paraissait répéter exprès tout ce qu'il avait fait pour les sauver du naufrage , et il retouchait tous les souvenirs de ce jour, de ces heures passées sur recueil et que la jeune fille ne se rappelait que trop ^ et toigonrs avec une émotion , un frissonnement qui n'étaient pourtant pas tout-à-£aiit de terreur.
Il y avait surtout une vertu que le comte avait récemment découverte dans le jeune chevalier, et qui aug« mentait, à ses yeux, le prix de toutes les autres : c'était une soujnissioa à ses conseils, une persévérance spontanée à écouter toutes les histoires de sa vie , et à lui passer toutes ses vanteries.— C'est un jeune homme comme il faut,disait-il, il n'est pas comme ces présomptueux d'aujourd'hui , qui ont à peine quitté leur nourrice et prétendent déjà en apprendre à leurs maltreS'
As-ta remarqué, demandait-il une fois à Béatrix, as-tu remarqué hier au soir, quand je lui expliquais les raisons pour lesquelles on doit considérer comme nul le combat de Lupo et de Ramengo , as-tu tu comme il a écouté attentivement et sans que sa paupière fléchtt , pendant deux bonnes heures ?
Et c'était bien la vérité, car le jeune homme, qui était assi» auprès de Béatrix, avait passé 'tout ce temps en extase, et n'avait rien entendu du discours du comte.
Lorsque Ermelinde hasardait parfois, avec sa modestie habituelle, de reprocher à son mari son excessive eonfiance, et tâchait de l'induire à être un peu plus sur ses gardes, oeluinû appelait ses soupçons des rêves, des folies, et, à force de bruit , il l'obligeait à se taire. La bonne fenmie , ne pouvant pas , comme elle l'aurait voulu , éclairer de suite la chose en parlant franchement à Ottorino même , parce que le comte le lui a?ait bien sévèrement défendu, dut se contenter du seul expédient qui lui restait, et elle écrivit à Gomo pour s'assurer de la vérité et de la nature des engagement que le jeune homme y avait pris. En même temps, elle mit tous ses soins à surveiller sa fille , à l'éloigner de la personne du jeune homme,et à la détourner de penser à lui- La jeune fille, quoiqu'elle fût un peu capricieuse comme tous les enfans gâtés, était pourtant au fond une •douce créature. Ainsi qu'il arrive souvent, elle avait toujours éprouvé plus de respect , et je dirai même de tendresse, poinr sa mère , qui était parfois sévère, que pour le comte, -malgré toute son indulgence. Elle
était plus satisfaite d'un sourire , d'un témoignage d'àmilié de la part d'Ërmelinde que de toutes les démonstrations de son père.
Mais depuis qu'Ottorino était an château , il se faisait peu à peu en elle un changement remarquable à cet égard. Ërmelinde, par son air froid, ses paroles tantôt d'avertissement, tantôt de reproche, la glaçait, et lui gênait pour ainsi dire l'ame, qu'elle sentait toute pleine d'une vie nouvelle, d'un sentiment inconnu, et portée i la confiance et à l'abandon. Le nom du jeune homme, qui la faisait tressaillir de joie lorsque le comte le prononçait, la faisait palpiter de terreur si elle l'entendait proférer par sa mère. Elle évitait en conséquence , avec tout le soin possible , de se retrouver seule avec elle. Il ne faut pas s'étonner si elle sentak tous les jours décroître la grande affection qu'elle lui avait jusque-là portée. Le dirons-nous? Elle sentait même parfois naître dans son cœur un éloignement coupable pour celle qui lui avait donné le jour ; et dans les momens de retour à sa tendresse filiale , elle s'en faisait d'amers reproches, prenant mille belles résolutions qu'elle n'avait pas ensuite la force de tenir.
Ce combat durait depuis plusieurs jours , lorsque arriva au château un message de Marco Visconti , adressé à Ottorino, lequel annonça qu'il était attendu dans deux jours à Milan.
Béatrix crut d'abord rêver. Elle ne pouvait se persuader qu'il dût véritablement partir. Elle trouvait sa société si douce ! lorsqu'elle n'était pas avec lui , elle pensait que dans deux, dans trois, dans quatre heures
elle le reveitait; cette pensée l'occupait, la consolait pendant tout l'intervalle : les heures s'écoulaient; Ottorino reparaissait. Mais, une fois parti, que faire dans toute la journée, dans ces soirées si longues !
Elle voulait ramener sa pensée aux jours de con* tentement qui s'étaient écoulés pour elle avant l'arri- Tée du jeune chevalier , à sa mère , à son luth , à sa suivante, à son cheval bai ; mais le cœur ne répondait plus à ces images, jadis si puissantes sur lui; c'était comme presser les touches d'un clavecin dont on au* rait brisé les cordes.
La veille du jour du départ d'Ottorino fut destinée par le comte à la chasse au faucon, et il était bien entendu que Béatrix devait en faire partie. — Je veux que vous voyiez voler mes oiseaux, disait le père à son h6te , et vous me direz si Marco Yisconti en a de pareils ; vous verrez des éperviers, des gerfauts d'Irlande, de Norwége et de Danemarck ; j'en ai de domestiques et d'étrangers ; vous verrez des mentes merveilleuses de chiens , tant d'arrêt que de course ; je vous montrerai aussi mon faucon favori, dressé par moi; car je m'amuse aussi à en dresser quelques uns de ma façon avec de nouvelles méthodes, avec certaines inventions toutes à moi : mais vous jugerez.
Ce même jour il arriva une lettre de Gomo, et après en avoir pris lecture, Ermelinde eut un longentretien avec son mari. Béatrix , de sa chambre où elle s'était enfermée avec sa suivante, entendait les voix de son père et de sa mère, qui paraissaient excitées par la chaleur d'une dispute, et elle n'en devina que trop bien le sujet.
Pendant tout ce jour elle réussit à se tenir loin de sa mère, et elle ne se trouva avec elle que le soir au souper. Elle la vit silencieuse , la fixant parfois dans les yeux comme si elle avait eu un secret à lui révéler. De peur de se retrouver à la fin seule avec elle , dès qu'elle put le faire convenablement , elle prit congé sous prétexte qu'elle devait se lever matin pour la chasse , et alla aussitôt se renfermer dans sa chambre. Klle se remit de son trouble et s'assit devant ane glace pour se faire relever les cheveux par Lauretta , et pour se coucher ensuite. La suivante , qui avait découvert le secret du cœur de sa jeune maîtresse , prenait de malins détours pour lui parler d'Ottorino et la tourmentait légèrement par des mots voilés dont Béatrix voulait paraître s'offenser. Cette feinte lui aurait réussi au^elà de ce qu'elle désirait, si la rougeur que. ces paroles lui faisaient monter au visage avait pu être attribuée à la colère plutôt qu'à son trouble. Les cheveux étant arrangés, Lauretta s'apprêtait à la déshabiller, lorsqu'on entendit frapper légèrement à la porte, et la voix d'Ermelinde qui disait : — Ouvre , c'est moi. Laisse-moi seule avec elle, dit-elle à la sui* vante qui était allée lui ouvrir. Celle-ci s*inclinant se retira dans une chambre voisine.
Béatrix , restée seule avec sa mère , aurait voulu cacher sous terre sa confusion , et baissant la tète , elle attendait ce qu'elle avait à lui dire.
— Je vois que ma présence ne t*est pas agréable , ditd*abord£rnielinde, et j'en suis fichée; j'en suis lâchée pour toi , ma fille.
La jeune fille s'efforça de répondre , mais sa voix
était suffoquée ; elle balbutia confusément Quelques mots dépourvus de sens et elle se tut.
— Je n'ai jamais cru que ta mère pût te faire peur, continua celle-ci ; il est vrai que depuis long-temps f ai dû m'apercevoir que tu n'es plus ce que tu étais pour moi , et que tu ne m'aimes plus comme autrefois; mais que tu aies à trembler devant moi, c'est trop ! c'est un trop grand chagrin pour moi qui t'aime Unt!
— Je ne tremble pas; pourquoi tremblerais-je? répondit avec vivacité la jeune fille , à qui le dépit de s'être laissé surprendre dans ce trouble avait rendu un peu de la vigueur naturelle à son caractère.
— Béatrix!... tu réponds avec trop d'aigreur! dit la mère d'un ton blessé : puis , et comme si elle n'avait pas pu contenir l'impétuosité soudaine de ses sentimens , elle prit la main de sa fille et continua : — écoute 9 ma chère enfant, ne parle pas ainsi à ta mère; crois-tu que je puisse avoir d'autres pensées , d'autres soins au monde que ceux de te voir heureuse? je n'ai d'autre bien que toi ! tu es mon unique consolation. Oh ! si tu pouvais comprendre ma peine toutes les f(HS que je me vois dans la nécessité de te contrarier ! mais il faut que je le fasse quand c'est mon devoir et pour ton bien. Te rappelles-tu, chère enfant! qu'étant toute petite tu as été malade, et qu'un jour tu pleurais pour avoir du lait? le cœur me saignait, mais je ne te donnai pas de lait, parce qu'il t'aurait été fatal. Alors qui sait ce qu'aura pensé ta petite tète ? mais maintenant que tu es plus raisonnable, tu dois bien comprendre
— Que Yonlez-Tous donc de moi? demanda Béatrix, moitié émue, moitié dépitée contre son émotion.
— Je veux dire Mais voyons, ne me regarde
pas avec ces yeux effarés. Non, ma chère fille! tu n'entendras aucune parole d*amertume de la bouche de ta mère ; viens, écoute-moi avec autant de calme et d*amour que j'en éprouverai en te pariant. Ottorino part demain
La jeune fille en entendant ce nom fut saisie d'un frisson général ; néanmoins , elle tâcha de se contenir, et avec l'air aussi indifférent qu'elle put le prendre , elle répondit : — Oui , je le sais ; mais qu'est-ce qae cela me fait?
— Plus que je ne le voudrais , pour ton repos et pour le mien , répondit Ermelinde avec un accent sévère; allons ne feins pas, ne crois pas pouvoir te cacher à celle qui lit dans ton cœur.
— Enfin , quel mal ai-je fait ? je ne fais qu'obéir à mon père.
— Oui , tu étais bien pressée d'obéir à ton père dans ces jours-ci , plus pressée que tu ne l'as jamais été. Jadis tu faisais aussi quelque cas de mes conseils ; et sans avoir l'air de contrarier ton père , tu te conduisais de manière Mais , voyons , ma pauvre fille ,
mon intention n'est pas de t'adresser des reproches, tu ne savais pas que tu me causais une si grande peine ; tu as peut-être cru... la faute en est peut-être en partie à moi , pour ne t'avoir jamais parlé avec cette
résolution j'espérais aussi mais maintenant je
sais positivement
— Et que savez-vous? demanda la jeune fille en fixant
les yeux dans les yeux de sa mère , comme si elle avait Toulu en tirer d'avance le sens des paroles que sa bouche allait proférer.
— Je sais qu'Ottorino enfin, tune dois plus
penser à lui, parce qu'il a déjà donné sa parole et
sous peu de temps il doit être l'époux de la fille de Francbino Rosconi , seigneur de Como.
Béatrix devint rouge comme le feu , puis elle pâlit cooune si elle fût sortie du tombeau. Elle tâcha cependant de se maîtriser encore un moment : de ses lèvres tremblantes elle voulut former un sourire qui disparut aussitôt ; agitée, domptée par la passion, elle se mit à pleurer.
Sa mère reconnut dans ses larmes la confession entière de la honte qui n'avait pas voulu s'avouer par des paroles , et baisant la tête de sa fille , se penchant pour l'embrasser et lui faire les plus tegdres caresses , elle lui disait : — Oui , pleure , ma fille , pleure avec
ta mère crois-tu que je ne sache pas compatir à ta
douleur? crois'^tu que je t'aimerai moins pour cela? crois-tu être déchue aucunement de ce que tu as été pour moi jusqu'ici ? non , ma chère , non , ma bonne
fille au contraire, s'il était possible que tu fusses
plus dans mon cœur que tu n'y es , oh ! je t'assure que cela arriverait maintenant par l'effet de tes larmes , par cette grâce nouvelle dont la douleur d'une fille obéissante la revêt aux yeux de sa mère. ^
Béatrix , vaincue par ces paroles, et plus encore par le sentiment inexprimable avec lequel elles étaient prononcées , jeta les bras autour du cou de sa mère , laissa tomber sur son sein son visage enflammé , et
continuant à pleurer et à sangloter, elle se serrait al fectueusement contre elle.
— Maintenant tu le vois toi-raéme , répétait Erme linde tout émue , tu yois bien qu'il n'est pas de toi honneur d'être désormais familièrement arec la comme auparavant; et que si ton père t'en foariiil l'occasion , c'est parce qu'il est trop éloigné d'avoir li moindre soupçon sur sa fille chérie. Mais toi qui «connais la faiblesse de ton ame, toi qui sais que peut-être, à cette heure, tu en as laissé entrevoir quelque chose à lui-même , tu dots, pour ta dignité, t'éloigner désor^ mais de lui. Demain il sera dehors toute la journée, tu resteras ici avec moi ; le jour suivant il s'en ira ,
et tu seras alors délivrée de toute angoisse Tout
reste enseveli entre nous deux. — Elle voulait encore continuer et lui dire ce qu'elle aurait dû répondre A son père s'il était venu le lendemain matin la prendre pour la mener à la chasse ; mais dans ce moment elle entendit marcher sur l'escalier et elle reconnut que c'était le comte. Ne voulant pas être trouvée là par lai , elle s'arracha vite des bras de sa fille , elle lui donna et reçut un dernier baiser et sortit en lui disant : — C'est ton père , il faut que je m'en aille.
Béatrix fut long-temps à se remettre : elle appela enfin la suivante pour se faire déshabiller. Celle-ci la voyant encore toute bouleversée n'osa pas lui adresser un mot. Mais lorsqu'elle l'eut mise au lit, elle lui demanda comme à l'ordinaire quel livre elle voulait lire ce soir. — Dois-je vous donner celui des diables et des âmes damnées qui vous platttant?
—Non , ferme les rideaux, éteins la lumièreet va4'en.
-— Et demain matio, joaa vonlesque je tous céveitte à ranbe du jour, n'est-ce pas , pour être pcéte à partir pour la chasse?
— Non, tu ne viendras que lorsque je t'appellerai.
— Et qoelle robe ?
— Je t'ai dit que non , va-t'en et laisse-moi tran^ quille.
— Bourrasqae ce soir, dit la suivante en elle-même, et ^le obéit.
Alors Béatrix , s'abandonnant tout-à-ifait à sa douleur, se tourna et mit la boucbe contre l\>reiller pour qu'on ne l'entendit pas pleurer. Son lit lui paraissait de ebardons et d'épines , elle ne trouvait de repos d'aucun côté, et parfois elle s'asseyait comme pour res^ puner, puis elle s'enfonçait de nouveau sous les couvertures et pleurait toujours sans pouvoir se consoler.
Elle croyait voir la fiUe de Rusconi toute belle et orgueilleuse chevaucher sur les remparts de Como, et Ottorino galoper galamment à son côté, en échangeant
avec elle des paroles et de&complimens Elle faisait
tous ses efforts pour chasser ces images, pour arrêter sa pensée sur d'autres oli^ets ou d'autres temps; elle rassemblait toutes les forces de son esprit , pour parcourir le passé , se jeter dans l'avenir , y trouver un point autour duquel elle put s'arrêter, une proéminence pour ainsi dire qui lui offrit un appui auquel elle pAt s'attacher. Mais le passé, mais l'avenir, tout était languissant, tout et ait mort, tout était uniforme. Elle ne trouvât dans la vie , elle ne voyait dans le monde qu'un but; son esprit cherdiait en vain une porte, un chemin qui le conduisit ailleurs, tout le ra-
menait an même point; les craels fantômes quWIe repoussait un instant revenaient Tinstant d'après plus importuns et plus terribles , tels qu'une armée victorieuse qui, après avoir franchi les murs et enfoncé les portes, entre précipitamment dans une ville prise d'assaut. •
Mais, à la fin , excédée de fatigue et de souffrance , elle s'égara dans un lent assoupissement plein de rêves fantastiques et passionnés. Croiriez-vous que le len* demain matin à son réveil, qui fut bien avant l'aabe du jour , elle trouva au fond de son cœur une tran^ quillité, une espérance, une consolation descendue d'une source ignorée, et dont elle ne pouvait se rendre compte ? Seulement, lorsqu'elle revint à son affliction, il surgit tout à coup d'un petit coin de son esprit une pensée qui s'y tenait probablement cachée depuis longtemps, et qui, dans la première fureur de la passion , n'ayant pas pu se produire , avait attendu la nuit , s*était levée doucement pendant le sommeil de Béatrix, et avait calmé le grand feu qui la brûlait.
Cette idée était que tout ce que sa mère lui avait dit d'Ottorino pouvait bien n'être pas vrai , et qu'il ne fallait pas le condamner trop précipitamment. Il a tant de droiture , il est si bon , se disait-elle , il ne saurait manquera ses sermens. Avec tout cela sa première crainte la tourmentait encore , et vous comprendre! aisément qu'elle souhaitait d'en être délivrée. Si elle avait pu se trouver avec son père , il lui aurait été aisé de l'amener, sans qu'il s'aperçût de rien, à éclaircir cette obscurité ; mais le comte allait sortir au point du jour , et si elle ne se décidait pas à l'accompagner
— îll —
à la chasse , elle ne deyait plus le yoir jusqu'au soir., et elle serait obligée de garder pendant toute la journée cette épine dans le cœur. Et si à son retour elle n'avait pas pa se trouver tête à tète avec lui , il n'y avait plus d'explication possible , car Ottorino partait le lendemain de grand matin. Elle résolut de se lever aussitôt pour être prête au premier appel afin de se trouver seule avec son père pendant qu'on ferait les préparatifs du départ, et de l'amener au but qu'elle se proposait ; mais avec la détermination bien arrêtée de ne pas l'accompagner à la chasse , pour ne pas désobéir à sa mère.
Elle appela Lauretta pour se faire habiller. Celleci lui mit les habits de chasse qu'elle avait préparés le soir 9 et Béatrix, absorbée dans ses réflexions, ne s'en aperçut pas ou ne trouva point qu'il valût la peine de s'y opposer. Lorsqu'elle entendit la voix de son père , elle descendit dans un petit salon où il était seul. Le comte, se levant et allant au devant de sa fille, lui dit : — Maintenant tout doit être prêt; allons.
— Je ne suis descendue que pour vous saluer et TOUS donner le bonjour, répondit Béatrix embarrassée.
— Toujours des tiennes , petite folle que tu es r
— Non, répliqua-t-elle, résistant à la main qui voulait la conduire dehors , laissez-moi ici un instant ; asseyez-vous et causons un peu à nous deux.
— Tu auras le temps de causer tant que tu voudras avec moi aujourd'hui à la chasse ; nous serons ensemble toute la journée, Maintenant, puisque tu as été prête de si bonne heure , partons sans faire plus attendre ceux qui nous accompagnent.
— Je Yoai ai dh que je désirais rester à la maison.
•— Et moi je te dis de laisser de côté ces badinages et de ne pas faire Feofant,
Pendant cette discossion Ottorino pamt dans la salle. Après les salutations d^habitude, il demanda an comte la permission de prendre le bras de la jeune fille, et il la conduisit dans nne cour où son cbeTal Tattendait. La jeune fille , fascinée , ne fit aucune résistance : elle se rappela bien sa mère, mais comment revenir sur ses pas , maintenant qu'on Pavait trouvée levée à cette heure et dans ce costume! quoi dire? qu'elle avait changé d'avis ! Mais comment? mais pour* quoi? Il fallait s'expliquer , donner quelque raison, et elle sentait sa tète vaciller, et dans ce moment elie n'eut pas même la force de prononcer un seul mot.
Dès qu'Ottorino fut arrivé auprès du cheval , il prit les rênes des mains d'un page et les présenta à Béatrix; il ploya ensuite un genou en faisant de l'autre un es* cabeau pour son joli pied qui le toucha à peine , et d'un saut léger Béatrix se plaça sur la selle.
Ottorino se mit auprès de Tétrier , le comte prit familièrement le bras du jeune homme et ils s'acheouH nèrent à pied , suivis par le fauconnier , et par quatre pages qui tenaient les faucons sur leurs poings , et les chiens en laisse.
Le comte commença à parler de ses chiens d'arrêt et de ses éperviers au jeune homme qui l'écoutait avec l'attention que vous pouvez supposer en voyant que Béatrix ne proférait pas un seul mot et ne levait jamais les yeux sur lui.
Après lui avoir demandé si elle se trouvait mal, si
elle avait besoin de quelque chose , si la promenade à cheval lui était agréable, et antres pareilles questions, il se tut tout-à-fait, car Fair dont elle les avait accueillies lui avait ôté tout courage pour lui en adresser d'antres. De ce^te maniène le champ resta tout entier au comte , qui le parcourut en long et ^n large à son gré.
Après environ deux heures ils arrivèrent dans un petit bois de châtaigniers , où les pages de la fauconnerie lâchèrent la laisse aux chiens qui se débandèrent de toutes parts, flairant avec les museaux baissés, pendant que les seigneurs et Ambroise montaient sur le sommet d'un tertre d'où l'on pouvait dominer la chasse.
A peine y étaient-ils arrivés que le comte, se tournant vers sa fille , lui dit : — Fais attention que Diane a senti quelque chose, et il lui indiqua un chien d'arrêt qui se dirigeait vers eux occupé à suivre une trace en remuant la queue... Fais attention; elle a arrêté... Et l'on vit se lever une bécasse Vile, ôte le chapeau à Garbino. Allons dépêche-toi , que tu es embar-^ rassé ce matin !... Laisse-le voler, il l'a si bien vue !.. Begarde comme il vole bien ! Oh ! elle ne lui échappera pas Bravo ! mon Garbino! avec quelle vitesse
il fond sur elle ! La voilà , la voilà , il l'a saisie.
L'on vit en effet le faucon descendre avec la proie et tomber avec elle an pied du tertre sur lequel étaient les chasseurs. Le comte y courut pour ôter la bécasse des serres de Garbino, et le jeune homme , saisissant ce moment , s'approcha de Béatrix, et lui dit tout agité : — Par pitié , dites-moi ce que vous avez ! Si j'ai pu
MARCO VI8C0ÏITI. T. I. lO
vous déplaire en quelque chose , ae yeaîUez pas m'«, punir si cruellement. Béatrix, je vous eu prie , voW^ savez que demain je dois vous quitter. ^
— Je le sais , interrompit la jeuue fille avec un sovt ' rire qui ne put cacher Famertume de ses sentimeoc intérieurs, je sais que vous partez demain, et ma mère' m*a même dit une chose .que vous me laissez ignorer ; elle m'a dit que vous prendriez le chemin de Como.
Quoiqu'elle s'efforçât de donner à ces paroles ua^ air léger et indifférent , elle ne put s'empêcher d'y ' mettre une intention que le jeune homme saisit aussitèl. ^
Il rougit et répliqua : — Écoutez , je ne peux pas '
vous le nier Alors je ne vous avais pas encore^
vue Néanmoins je vous jure sur mon honneur,
Béatrix, je vous jure que vous seule.*... Mais il fut ' interrompu par l'arrivée du comte qui criait à soto fauconnier : — Donne-iui la becquée et remets^ui aussitôt son chapeau*
Ces mots, et plus encore le trouble du jeune homme , confirmèrent à la jeune fille la vérité de tout ee que sa mère lui avait dit. D'abord elle en demeura comme anéantie; mais revenant aussitôt à elle-même, honteuse de son humiliation , elle sentit naître dans son cœur cet orgueil dédaigneux nourri en elle depuis si long-temps, par Vhabitude de voir toute chose céder à ses désirs. Se montrant donc dès ee momeal tout attentive aux chiens et aux faucons, comme si son esprit e^t été véritablement absorbé par les aecideas de la ohasse , elle ne se détacha plus pendant toute la journée des oôtéa de son père, n'adressa jamais un mot à Otiorino , ne dirigea jamais un regaré sur hii.
et elle réossk de cette manière à empoisonner tonte la joie qa*il s*était promise dans ce jonr.
Le lendemain m^^în le jeune cheralier partH poar Milan avec Lnpo, et Béatrix, qni était absorbée par «on diagrin, en ^oava tout d*abord une sorte de oonsolation. Sa mère se montra ce jour-là séyère et mécontente , et cela ne fit encore ^'augmenter Thu- DMor de Béatrix, qui, loin de reconnaître ses torts, s'imaginait dans cette première élMillition de colère que c'était elle qui avait à se plaindre d'autrui. La capricieuse , ifritée contre tout le monde , se coucha le soir de bonne heure , et ia suivante, qui la vit sombre comme Forage , lui laissa la lomière et s'en alla bien vite. Elle prit sur la table qui était à c6té de son lit un volume en parchemin , relié en cuir ; c'était l'Enfer du Dante. Lorsque Lauretta , le soir précédent ^ lui avait offert un livre contenant les images des diables et des âmes damnées, elle voulait précisément parler de celm-ci , car en effet au commencement de chaque chant il y avait une miniature représentant ce qui y était racconté. Celui qui de nos jours pourrait avoir ce volume posséderait un petit trésor.
Béatrix faisait cette lecture à l'insu de sa mère ; et le comte lui-même s'était laissé tourmenter long-Cemps cette fois avant de la lui accorder. Ce n'est pas qu'il crût que la Divine comédie ne convenait pas à une jeune fille; mais c'était pour l'ancienne rancune qu'il portait à Dante Alighieri, à cause de l'ouvrage latin intitulé De Mcnarchiâ, publié par ce fier Gibelin plusieturs années auparavant, et qui i cette époque, c'est-à-dire quatre ans après la mort de l'auteur.
coinmeiiçait à faire ud grand bruit en Italie et en Al-> lemagne.
Ce ne fut que peu de jours avant l'arrÎTée d^Ottorlno au château que le comte accorda à sa fille le volame tant souhaité , qui n'était pourtant que la première partie de cet ouvrage. En effet, quoique le Purgatoire et quelques chants du Paradis circulassent déjà en Toscane à cette époque , TËnfer seul était alors géné-« ralement connu en Lombardie.
Béatrix le lisait avec une grande avidité, le soir quand elle était seule , renfermée dans sa chambre , peut-être à cause de rintérét qu'elle prenait naturellement à ces narrations fantastiques pleines de vie et de passions : peut-être aussi à cause de cette funeste saveur que le sens rebelle des enfans d'Eve fait trouver au fruit défendu.
Nous disions qu'elle étendit la main pour prendre ce volume; elle l'ouvrit et sentit quelque chose glisser
entre les feuilles, puis elle en vit tomber un objet
Qu'est-ce? un papier une lettre De qui ?, • • . ^
Éat-il néçessiiire de le dire?
Le lecteur se rappelle certains mots que le comte disait à voix basse à Ottorino , en revenant de Bellano . sur Marco et Ermelinde, mots qui faisaient allusion au mariage projeté entre eax dans-d^autres temps, et aux accidens terribles qui avaient dérangé cette alliance et amené des désordres et des vengeances sanglantes. Béatrix,qui, sans en avoir Pair, avait tout entendu , désirait vivement connattre le fait dans tous ses détails. Il ne lui paraissait pas convenable d'interroger à ce sujet un étranger, mais elle avait plusieurs fois pressé sa suivante de se faire raconter toute cette histoire par sa propre mère , qui , dans sa jeunesse , avait été au service d*£rmelinde , et qui devait en être complètement informée.
Lauretta , qui n'était heurease que lorsqu'elle pouvait satisfaire sa maîtresse , et qui maintenant souhaitait plus que jamais de s'insinuer dans ses bonnes
grâces , afin de Tadoucir et de lui donner un peu de courage , la voyant toujours irritée et mélancoliqae , se mit à obséder sa mère. Elle la pria avec tant de grâce et tant de caresses , que celle-ci f après Tavoir pendant long-temps renvoyée d'un jour à Tautre , se décida enfin à la satisfaire. Un soir qu'elles étaient seules, après lui avoir fait un grand préambule pour lui dire que ce n'étaient pas des choses qu'on dût savoir et qu'il fallait bien se garder de les répéter^ elle commença son récit de cette manière.
— Simon Grivello , père d'Ermelinde , était intimement lié avec le père de Marco. Ils se voyaient souvent entre eux , l'un chez l'autre , et les jeunes gens , ainsi que cela arrive , s'étaient vus aussi , s'étaient plu , et Marco avait donné sa parole à ma mattresse qu'il l'épouserait. Quand on est jeune on donne légèremeÉit sa parole, sans penser plos loin : il fallait savoir auparavant si les parens y consentaient. Quant à Grivello, il ne pouvait désirer rien de mieux ; mais les empèch^nens venaient du c6(é de Matheo Yisconti qui , k cette époque , était un des seigneurs les plus puisstfns , et ne voulait donner à ses enfans que des princesses ou des filles de sang royal. Enfin, on attendait toujours et il se passa à peu près un an sans qu'on en vint A aucune conclusion. Et , vois-tu , si dès le commencement Ermelinde avait écouté sa mère, elle n'aurait pas parlé à un homme qui ne pouvait l'épouser sans un miracle. Sa mère le lui avait dit bien certainement ; mais quand est-ce que les jeunes gens écoutent les vieillards ?
— A la fin 9 qu'arriva-t*il? demanda en l'intcr-
lompant LauretU y qai élui itnpatiente d*en Tenir au Chu
— Il arriva une grande oonfusloo, un sauve qui peut. Les y isconti furent chassés de Milan y les Torriani y entrkimt , et on découvrit que le père de ma maîtresse, qui faisait tant l'ami de Matheo , avait été un des chefs qui conduisaient Tintrigue.
— Oh ! que me raeontez-tvous ! et tout cela pour se venger de ce qu'on avait refusé sa fflle , n'est-ce pas ?
— Je croîs bien que oui; alors Grivdlo, voulant montrer aux nouveaux seigneurs qu'il avait rompu pour toujours avec les Yiseonti y et craignant qu'Ermdinde ne réussit d'une façon ou d'une autre à se marier avec Marco , voulut l'obliger à épouser de suite notre comte qui l'avait demandée en mariage quelque temps auparavant. Imagine-toi en quel état se trouvait la pauvre jeune fille ; il n'y avait pas moy«i de la décider à manquer A la foi qu'elle avail donnée à Yiseonti ; et dans la maison il y avait toujours des désordres, des con^ fusions, des menaces , de sorte qu'elle ne faisait que pleurer et était tout-à-fait malheureuse. Vingt jours environ se passèrent de cette manière, lorsqu'une nuit ( écoute bien ceci) , je suis réveillée en entendant frapper fortement à la porte de ma chambre : je demande qui est là. — Ton père qui est arrvé de Terre- Sainte et veut te voir de suite , me répond un palefrenier de la maison. En effet , mon père était allé depuis long-temps en pèlerinage au saint-sépulcre , et on l'attendait tous les jours. Je passe à la hAte une espèce de robe et je cours ouvrir ; je vois s'avancer un pèlerin , le capuchon sur les yeux et une lanterne sourde à la
maia.Jelnijette les bras au cou; il dépose laUnterot et Ole son capuchoD... Ma fille ! je n'ai Jamais eu uni telle frayeur; devine un peu qui c'était?
— Oui, vraiment, Harco Visconti, eo corps et en ame , qui , avec deox yeui qui lui sortaieat de la tête , me demanda : Ou est Ërmelinde ? — Pour l'amour de Dieu et de la saiDte Vierge '■ que voolei^voas ici f lui dis-Je ; mais lui , me serrant un bras à me le meurtrir pour plusieurs jours , me demanda encore : — Où. est
^Enneliade ? — Vous a'ètes pas venu pour lui faire du mal ? répliquai-je ; par charité ayei compassion de cette pauvre malheureuse qui est déjà i moitié DWrle.
— Est-elle de ce c6té ? me dit-il , en désignaat dit doigt la chambre où elle était eu effet. Moi qui , dans ce moment , ne savais ce que je faisais , je répondis que oui. Il s'avança vers la porte , puis s'arrétant tout court comme s'il se repentait , il me dit: — Entre, et annonce-lui avec précaution que je l'attends ici et ijimj'ii à lui parler.
'^us devais-je faire ? Fuir ?il n'y avait pas moyen. Crier? il m'aurait étranglée. J'entre donc et je trouve nm maîtresse à moitié levée , qui , tout d'abord en me voyant , dm demanda avec effroi : yu'est-ce que celle lumiire qui est de l'antre côté ? Et comme je ne répxiidiis pas de suite elle se mit à crier : Ferme la gnirto '. ferme la porte ! ftlais dans ce moment nous en-
Iciiduns une voix soumise qui dit ErtneUndet
n'iiyi't pas peur; c'est moi, c'est votre Harco.
As-tu vu la femme de notre voisin Anloine , Ion-
que parlant et riant avec nous , son mal la prend , et que tout d'un coup elle tombe par terre et paraît morte ? eh bien ! ce fut la même chose d'Ërmelinde : elle était blanche comme un linge , évanouie ^ défaite , tellement que je la crus çiorte tout de bon , et sortant de ia chambre les mains dans les cheveux , je me mis à pleurer comme une ame damnée.
Marco , qui par respect pour elle n*avait pas osé jusque-là s'avancer, prend la lanterne et entre avec mol dans la chambre. Nous lui fîmes respirer je ne sais quelle eauspiritueuse, nous lui baignâmes le visage et les tempes , tant qu'enfin elle ouvrit les yeux et revint à elle. 11 fallait le voir ce brave homme comme il se comporta dans ce moment; on dit que plus tard il est de- Tenu un coupe -jarret, un diable, c'est possible et je ne dis pas non , mais alors c'était un jeune homme honnête et craignant Dieu, et je puis en rendre témoignage. Vois-tu, il n'osait pas lui toucher un seul doigt de la main , il s'empressait autour d'elle et la regardait avec crainte et avec dévotion comme si elle était une madone : il était tout contrit et respectueux , et on ne l'aurait jamais pris pour ce grand soldat , ni pour ce grand prince qu'il était. Quand il vit qu'Ërmelinde s'était remise : — Je suis ici , dit-il , pour tenir la parole que je vous ai donnée de vous épouser, et pour vous mener avec moi. — 0 sainte Vierge ! 6 Seigneur ! répétait la jeune fille sans pouvoir dire autre chose.
£t lui alors (je me rappelle tons ses mots comme si c'était hier, tant il m'a fait impression , et puis j'en ai souvent parlé avec ma maîtresse ! ) et lui , dis-je , souriant comme quelqu'un qui a plutôt envie de pleurer :
Je ¥008 semble pea oourtois , loi dit-il , en foos invitant à quitter TOtre inaiBOD pour suivre la fortune d'nn homme qui ne sait pas où placer sa tète en sûreté.
— Ne dites pas cela, rendit ma maîtresse, ne dites pas cela ; car vous me hHset le cœur. Par charité fuyes, fnyez vite; car si qoelqu'iui s'apercevait que TOUS êtes là, malheur à tous ! malheur à moi l — Fuir ! disait Marco, aurai-jedooc fait tout ce Toyage, auraije couru tant de dangers en me jetant au milieu de gens qui auraient Tolontiers acheté ma tète an poids del'or, pour retourner sur mes pas comme un enfant , comme un insensé? — Hais si mon père vous trouvait ici , continuait ma maltresse , qu'arriverait-il de vous ? qu'arriverait-il de moi ? •—Oh ! croyez-vous que sî je ne pensais pas qu'il est votre père , je sortirais d'ici les mains pures de sang ! Ermelinde tremblait de tout son corps. — Venez donc , j'ai encore des amis qui nous escorteront jusqu'au lieu de sûreté où je veux vous conduire ; un cheval vous attend en bas , et lorsque nous serons arrivés à Bergame je vous épouserai ; jusque-là regardez-vous comme étant avec un frère ou dans, une église.
Moi, je tenais fortement ma maltresse par sa robe et lui disais à l'oreille : Non, non ! prenez garde à ce que vous allez faire! Il s'en aperçut probablement, car il me mit une main sur l'épaule et dit : -- Allons , Marianne , laisse-la tranquille. Il ne dit que ces mots , mais il les proféra avec une voix , un visage , un regard , qui me glacèrent jusque dans la moelle des os ; j'ouvris les mains et je restai fascinée , le regardant comtne on regarde un basilic.
Alors Ermeltnde, ayant repris la parole, se mit à le supplier en l«i disant : -^ Voulez-vous que je fuie de chez moi , la nuit y comme une mauvaise femme ! que je fasse mourir de douleur etde hontema pauvre mère! oh non ! laissez^moi , tuez-moî plttt6t , tuez-moi de votre main et j*en serai contente.
Marca réfléchit un instant, et il laissa échapper certaines paroles obscures , comme pour Im faire comprendre que si elle ne venait pas, ne voulant pas être venu inutilement, il irait lui-même chercher son père. Peut-être ne le dit-il que pour lui faire peur et pofur ramener à son but) mais ma maîtresse, qui prit la chose au sérieux, commença à trembler et se jeta i ses pieds toute en pleurs, en le priant et en le supfdiant de ne pas parler ainsi; d'éloigner de lui ces idées et de ne pas lui causer une aussi grande doukur. Ellelui disait toutes ces choses avec une si extrême passion \ et cependant, il était inéfcffiinlable. Il s'efforçait de se débarrasser de ses. bras , et il y eut mèone un instant où il s'en dégagea entièrement, et il fit alors quelque» pas vers la porte. Ërmetinde se leva d'un saut comme une furieuse, le saisit pa»r un bras et se mit à crier s --«^ Non, non , vous ne sortirez pas d'ici avant de m'avoir tuée, je le défendrai, je le défendrai !
Oe fut comme lorsqu'en jette un seau d'eau sur le feu : Marco s'arrêta et ne fit plus aucun effort. — £b bien \ dit-il avec un sourire gkcé et capidile de glacer qui que ce fût , eh bien ! apaisez-vous ; voyez , je suis ici, je ne fais plus un pas, n'ayez pas peur que je fme, faites du bruit, réveillez toute la maison , criez à l'assassin , je ne bougerai pas.
Il in*est impossible de te peindre Tétat de ma mal tresse en entendant ces paroles : les bras lai tombé rent, elle se rejeta. en arrière et prêta un instant Vo reille pour écouter si quelqu'un n'était pas réveillé pais ayant reconnu que tout était tranquille , ell joignit ses mains et lui dit : •— Ab ! Marco, pardonnez moi, n'est-il pas mon père? Mais vous , pouyez-vou me dire de telles cboses ! si vous saviez le mal qai vous me faites ! Oh ! le Seigneur m'est témoin ave^ quelle joie je donnerais ma vie pour sauver la vôtre Par charité , partez , fuyez d'ici ! qui sait si quelqu'ai ne vous a pas aperçu! fuyez! fuyez pour l'amoar di IHeu ! si jamais vous m'avez aimée , fuyez !
Marco , toujours froid, pour toute réponse lui tendi la main et dit : — Venez donc. Mais lorsqu'il vi qu'elle se retirait en arrière : Non? vous ne voulei pas venir! eh bien! sachez que je ne quitterai pai cette chambre Sfans vous : voyez ce que je vais faire Et il s'assit sur une petite table, mettant une jambi sur l'autre et croisant les bras sur sa poitrine , commi quelqu'un bien résolu à ne pas bouger. — l'attendra jusqu'à demain , poursuivit-il , naturellement il entrera quelqu'un ; qui sait si ce ne sera pas votre pèn lui-même ? si vous voulez le préserver de tout danger, vous savez ce que vous avez i faire. Allez à la fenêtre criez que Marco est dans votre chambre , qu'ili viennent , qu'ils viennent en foule , je ne fuira pas.
Imagine-toi notre frayeur ! notre désolation ! Nou! étions , moi d'an c6té , Ermelinde de l'autre à pleurer et à le prier comme on prie devant la croix ; maif
c'était ni plus ni moins qae de vouloir faire changer de place au Legnone.
Lorsque ma maîtresse vit qu'il n*y avait plus de remède : — Vous voulez donc vraiment me perdre ? lai dit^le, eh bien ! j*irai. Elle s'agenouilla devant une petite madone qui était suspendue au chevet de son lit , y resta un instant en prière , puis se levant
eUe me dit : — Tu diras à ma mère Mais les pleurs
lui étouffaient la voix. Le jeune homme la prit par la main et elle le suivit avec une figure stupide comme quelqu'un qui dort et se promène en dormant. Mais à peine furent-ils arrivés sur le seuil de la chambre que nous entendîmes les pas précipités de plusieurs personnes montant l'escalier. Marco s'arrêta un instant puis se rejetant en arrière et se frappant le front , il s'écria : — II n'est plus temps ! £n un clin d'œil il poussa la porte et la ferma en dedans avec un cadenas. D'une main il ouvrit son pourpoint , en tira un poignard ; de l'autre il 6ta une chaîne d'or qu'il portait au cou , et la brisant dans le milieu , il en mit la moitié dans son sein et plaça l'autre dans les mains d'Ermelinde en lui disant avec anxiété : — Ce sera le signe de notre foi , j'espère revenir bientôt et dans une meilleure condition. De toute manière gardezvous de manquer à votre promesse ; tant qu'on ne vous rapportera pas l'autre moitié de la chaîne que je vous laisse , croyez que je vis et que je n'ai d'autre pensée que celle de faire de vous mon épouse. Il parlait encore lorsqu'on frappa précipitamment à la porte. Marco ouvrit une fenêtre qui donnait sur le jardin et y descendit d'un saut.
T. I. Il
Je courus ouvrira ceux du dehors , qui continuaient à frapper à la porte comme s'ils avaient voulu renfoncer. Sept ou huit personnes armées entrèrent et commencèrent à fouiller partout ; mais en entendant dans le verger un bruyant démêlé , elles se dispersèrent toutes et coururent en bas.
. Nous ne sûmes plus rien pendant toute cette nuit : on cria, on courut , on frappa de grands coups , puis le silence se rétablit partout.
Le matin Milan fut tout rempli de cet événement. Bans le verger de Grivello , on trouva deux domesti* ques de la maison morts. T)n raconta même que Marco était déjà en sûreté hors de la grille , lorsque s*aper* cevant qu'il n'avait plus son casque , il rebroussa chemin , poussa son cheval sur un homme qui l'avait pris , lui donna un grand coup de poing sur la tempe , le renversa par terre comme mort , descendit d'un saut de son cheval , ramassa le casque qui était tombé , se remit en selle et eut encore le temps de se sauver.
A ce point de son récit , Marianne interrompant son histoire , dit à sa fille : -•- Je te raconterai le reste une autre fois , parce qu'il y a déjà long-temps que nous sommes ici et que ta maîtresse pourrait avoir besoin de toi. Va donc , va , ma fille.
— Non , répondit Lauretta , elle n'a besoin de rien. Je l'ai déjà mise au lit y et elle m'a laissée en liberté jusqu'à demain matin ; continues , racontes-moi com* Bient cela finit.
•^ Ta es une bienbenreuse enfant , tu veux toa~ jours qu'on fasse ta volonté, quand tu t'entêtes à demander quelque chose.
— Allons , soyet bonne mère et achevez de me raconter cette histoire.
-^ Âa moins tires-en une leçon et apprends que les enfans
—Oui , oui , continuez.
•—C'est maintenant qu'arrivent les mauvaises affaires pour la pauvre Ermelinde, dit Marianne reprenant son récit; tu vas entendre ce que cette pauvre femme du Seigneur eut à souffrir, et. moi anssi par conséquent. Crivello comprit très bien que Marco était venu pour enlever sa fille , et s*imaginant que dans tout ce qu'il avait fait il était d'accord avec elle , il entra dans une fureur sans égale ; après mille menaces il lui dit qu'elle pouvait cesser de penser à Marco , qu'elle ne l'épouserait jamais. Il éclata en injure contre lui et contre sa famille , et il lui signifia qu'elle devait se résoudre k Tune de ces deux choses : ou à épouser, sur-le-champ, le comte del Balzo, ou à être ensevelie dans le fond d'une tour et à ne plus voir ht lumière de sa vie , A dire vrai , Crivello avait eu aussi un tort ; car dès qu'il avait vu que l'alliance ne pouvait avoir lieu, il ne devait plus permettre à sa fille de parler avec Marco. Mais il le fit pour mieux tromper les Visconti, et de telles choses s'appellent dans mon pays de mauvaises acUoos.
— Eh bien? dit Lauretta pour ramener le récit.
— Eh bien ! Ermelinde ne voulut pas entendre parler de manquer à la foi qu'elle avait donnée à Visconti, et son père aussi lui tint parole et la fit renfermer dans une tour. Jusqu'ici ce n'est que ce qui arrive ordinairement en pareil cas ; la fille est entêtée , le père iné-
branlable : mais moi, qu*ayais-je affaire dans tout cela quelle part devais-je y prendre? et pourquoi devais-j en porter la peine? Triste chose ^ ma fille , que d'éti obligé de vivre avec autrui , et surtout avec les granc seigneurs ! Un beau jour on me prend sans plus d façon , et Ton me jette dans une mauvaise chambi semblable à une prison. On commence à me faire ei durer toutes sortes de privations , à me donner touti sortes de craintes , et tout cela parce qu'on voulait si voir de moi les secrets de ma mattresse. Je tins bc pendant long-temps , mais petit à petit je me laissai gi gner et je commençai à raconter tout ce que je sava depuis le premier jour qu*£rmelinde avait vu Mar< jusqu'à la dernière apparition de celui-ci dans la ma son de Crivello , sans rien cacher ni de la foi que 1 jeunes gens s'étaient de nouveau jurée, ni du partai de la petite chaîne dont ils conservaient chacun moitié comme signe de leurs engagemens ; bref, je d tout. A partir de ce jour, je fus un peu plus libre , l'on me traita avec plus de charité ; mais quant à sort de la maison , j'étais encore bien loin de le pouvoir. ( m'y tint renfermée encore six mois , au bout desqu< on me fit savoir qu'Ermelinde avait épousé le coin notre maître ; qu'elle désirait m'avoir auprès d'elle, que si je voulais y retourner comme auparavant c( ne dépendait plus que de moi.
Juge si je me fis prier ! Je fus donc conduite à I monta, et j'y trouvai ma mattresse , qui ne ressembla pas à une nouvelle mariée , mais plutdt à un cor sorti du tombeau, taivt elle était changée, enlaidie méconnaissable. Elle éprouva un grand plaisir à i
revoir et me parla de Marco , qui lai avait renvoyé sa moitié de chaîne. Elle me la montra. C'était bien la même. Je la comparai avec le morceau qui était resté dans ses mains , et il n'y avait rien à dire : c'était tout-à-fait cela.
Alors elle me raconta la manière dont il la hii avait fidt tenir.
Pendant qu'elle était confinée dans la tour, on la faisait sortir tous les jours sur la plateforme pour y prendre un peu d'air. La tour donnait sur une petite cour où il n'y avait jamais personne , excepté la famille du châtelain. Mais un jour, après environ quatre mois qu'elle était prisonnière, on y admit un jongleur qui commença à faire mille tours et qui à la fin jeta en l'air cinq oranges, l'une après l'autre, en les reprenant et en les rejetant toujours pendant qu'il dansait une moresque au son du fifre. £h bien ! tandis qu'Ermelinde, assise entre les créneaux, regardait cette merveille , elle sentit tomber sur ses genoux une des oranges et vit qu'il y avait écrit sur l'écorce ces paroles : — Marco à Ermelinde. Elle ouvrit l'orange et y trouva une lettre et le morceau de chaîne dont je t'ai parlé.
— Voyez un peu quel imposteur ! dit Lauretta , c'était bien à lui à la refuser après tant de promesses et tant d'emportemens !
— Attends , ne te hâte pas trop ; maintenant tu vas entendre. Ma maîtresse me lut cette lettre ( car déjà à cette époque , toute jeune qu'elle était , elle savait lire aussi bien qu'un clerc). Marco disait dans cette lettre
qu'il avait entendu tout ce que son père lui faisait
souffrir à came de \m , et qu'il ne voulait pas être Vz tenr de sa mort. Qu'à dire irrai, lui aussi était tîip ment pressé par ses parens d'épouser une fille < seigneur de Verona , lequel promettait de lea aider recouvrer la seigneurie qu'ils avaient perdue. Il coi cluait en la dégageant de sa promesse et en loi rei voyant le signe convenu. Il la priait lui-même d'< pouser le comte del Balzo , qui du moins , diaaiC-ii n'était pas un ennemi des Visconti.
— * Mais j'avais donc raison, reprenait Lauretta.
— Tu ne veux pas me laisser finir.
— Oui, oui , racontes , racontez toijjours et je n souffle plus le mot.
— écoute bien. Un an après , Ermelinde était oj jour à la chasse sur la plaine de Golico, et s'étanl éloi gnée de la compagnie , elle vit venir au devant d'ell un homme à cheval , armé , la visière baissée , qui arrivé auprès d'elle, s'arrêta, et lui dit : — Je vien demander à la comtesse del Balzo le signe laissé pai Marco à Ermelinde. Elle reconnut aussitôt cette vois et pensa tomber de cheval ; mais elle eut encore asseï de force pour tirer de son sein la lettre et la chatm qu'elle portait toujours sur elle , et pour les présentei au chevalier qui lui avait fait cette demande.
— C'était Marco , n'est-ce pas?
— Précisément lui. Il lut la lettre , regarda la chatne et grinçant les dents comme une béte féroce , il s'écria : —La lettre est fausse , la chaîne m'a élé voilée; nous avons été trompés tous les deux. Adieu, Ermelinde , nous ne nous reverrons peut-être jamais plus ; mais si cette fureur qui me dévore me laisse en-
oore vivre quelque temps , vous entendrez parier de OMM. Il tourna bride, mit les éperons dans les flancs de son eheral et disparut dans Tépaisseur de quelques buissons.
— Pauvre jeune homme! s'écria alors la jeune fille tout émue , pauvre jeune bomne !
— Avec le temps, continua Marianne , on sut que la cbatne avait été enlevée à Marco pendant qu'il éuit mortellement malade et qu'elle avait été envoyée à Crivello, devine par qui ? par ce même palefrenier qui avait frappé à ma porte cette fameuse nuit , et qui, s'étant enfui avec Visconti , s'était mis à son service. Pour gagner une somme considérable que Crivello lui avait fait offrir , le maraud trahit son nouveau mattre comme il avait trahi l'ancien ; mais il n'eut pas besoin d'aller trouver le pape pour faire sa pénitence, non certes. Marco alla le chercher jusqu'en France , où il s'était réfugié et le tua de sa propre main.
^ C'est bien fait , dit encore Lauretta , j'en suis bien aise ; le trattre !
— Et le père d'Ermelinde aussi paya chèrement cette trahison. Marco le rencontra après plusieurs années à Treuo, au passage de l'Adda , et il le perça d'outre en outre avec sa lance.
— Maintenant je comprends , dit la fille , pourquoi , lorsque notre mattresse entend parler de Marco , elle est toute saisie et bouleversée. Mais comment avait donc fait le jongleur avec ses oranges ?
— Ne le devines*tu pas ? Ce fut une double malice de Crivello pour donner plus de couleur à la chose , et pour faire tomber sa fille dans le piège.
— Oh ! que de détours ! que de ruses pour perdre une pauvre créature ! dit encore Lauretta ; et ayant rendu grâce à sa mère pour sa condescendance , elle courut aussitôt auprès de Béatrix et lui raconta ce qu'elle venait d'entendre
Maintenant que nous sommes arrivés au point où ce Marco , dont nous avons parlé tant de fois , commence à paraître sur la scène , à se mêler à nos personnages et à prendre part aux événemens que nous allons raconter , il est nécessaire que nous présentions pour ainsi dire sa biographie et que nous reproduisions quelques uns de ses traits à nos lecteurs.
Marco Yisconti , second fils de Matthieu*le-Grand , avait toujours suivi son père avec fidélité et dévoùment , tant dans sa bonne que dans sa mauvaise fortune , et il avait toujours été son fils chéri. Il était d'un caractère généreux , d'un esprit prompt , d'une grande agilité de corps , toujours le premier dans tous ces exercices qui convenaient si bien à un gentilhomme de cette époque. Dès sa première jeunesse il se faisait pardonner son incontestable supériorité par la modestie de ses manières , vertu que rehaussait encore Ja splendeur de sa naissance , la beauté de son visage et la grâce de toute sa personne. Mais malheur à celui qui traversait ses desseins , qui s'avisait de s'opposer à son naturel passionné, impétueux, indomptable dans la haine et dans l'amour ! Son père seul , tant qu'il vécut, put en adoucir la fougue par l'autorité de sa parole.
Vaillant et heureux condottiero, Marco acquit avec le temps un nom glorieux parmi les premiers capi-
Uines de son siècle. La plus célèbre de ses nombreuses entreprises fut celle du siège de Géoes, qu'il fit et soutint avec une habileté et une persévérance admirables contre les efforts réunis des armes de l'Église, des premières villes guelphes dltalie et du roi Robert de Sicile. Ce fut dans cette occasion que , le prince lui Ayant fait signifier que s'il ne quittait aussitôt le territoire génois il devait s'attendre à le voir dans peu sous les murs de Milan, Marco répondit que sans faire tant de chemin ils pourraient se rencontrer à tout instant sous les murs de Gènes. Il le défia formellement à se battre avec lui corps à corps, ce qui , selon les histo-^riens, irrita grandement le roi , qui jugea du rest^ convenable d'en demeurer là.
Galéas, frère aîné de Marco, qui succéda à Matthieu dans la seigneurie de Milan , supportait avec peine la renommée que son frère cadet acquérait chaque jour , et il se plaignait souvent à son père de ce qu'il confiait à celui-ci la fleur de ses troupes et les plus belles entreprises. Pour cette raison il avait toujours existé entre les deux frères une aversion secrète.
. Mais Matthieu étant mort dans des temps bien difficiles, excommunié par le pape , peu sûr de la fidélité des siens , pressé de tous côtés par ses eflhemis , ses fils sentirent le besoin de rester unis. Marco se réconcilia avec son frère aîné et lui fut d'un grand secours dans les guerres que celui-ci eut à soutenir pendant plusieurs années contre l'Église et les émigrés lom-
Mais aussitôt que Galéas se vit raffermi dans ses dorarâes héréditaires , il se rendit , par ses manières
tyranniqQes et par les taxes exorbitantes qa'il îiiifH^' sait, odieux aax Milanais, qui regrettaient déjà leai ancienne liberté. Marco de son côté ne pouvant sup-^ porter la domination de son frère , qui Toulaît com-* mander seul dans un état qu'il lui avait conservé aa prix de son sang, se réuAit aux mécontens pour commencer quelque innovation. Lorsque les chefs gibelins de plusieurs villes dltalie allèrent solliciter Louis de Bavière, élu empereur, de descendre en Italie poar les «ecourir, Marco (à ce que racontent plusieurs chroniques) se rendit avec eux à Trente, et il accusa son frère auprès de ce prince d'entretenir des menées secrètes avec le pontife pour se réconcilier avec TÉglise et trahir la cause des gibelins et de Tempire. Ce fat en conséquence de cette accusation , disent toujours les mêmes chroniques, que Louis, arrivé à Milan, fit saisir Galéas, son fils Âzione, et ses deux frères Lucchino et Jean, et les ayant fait renfermer dans les prisons de la forteresse de Monza , il réorganisa la province , et en conféra la seigneurie à son vicaire le baron Guil-* laume de Monteforte.
Mais plusieurs écrivains contemporains ne partagent pas cette opinion, et affirment que Marco lui-même fut arrêté par ordre de Louis de Bavière, qui le fit mettre en prison avec ses frères et son neveu. Quelques uns disent qu'il parvint à s'échapper ; d'autres prétendent que ce fut Louis de Bavière qui le fit élargir.
Ce qu'il y a de certain, c'est que peu de temps après, lorsque l'empereur passa de Lombardie en Toscane et puis à Rome , où il commit la trop fameuse folle de faire déposer Jean XXII , et de faire nommer un autre
pape de son choix, Marco Visconti était de sa suite et en grande fayeur auprès de lui. 11 ne cessait de le soltidter lui-même, ou par le moyen de ses amis , et particulièrement de Gustrucdo Castrocani , seigneur de Lucques, afin qu'il ftt cesser la dure captivité de ses parens.
Il fut enfin exaucé , et, après huit mois de souffrances , les Visconti sortirent des fameuses prisons appelées Fours-de-Monca. Ces fours étaient de mauvaises chambres , disposées Tune sur l'autre aux différens étages de la forteresse, dans lesquelles on descendait par un trou pratiqué dans la voûte et qui étaient tout-à-fait obscures. Les voûtes en étaient si basses, les parois si rapprochées qu'on ne pouvait s'y tenir droit lorsqu'on était debout , ni s'y étendre lorsqu'on voulait se coucher* Il fallait rester toujours accroupi et ramassé , ce qui était un tourment inexprimable. Galéas , qui avait fait bâtir lui-même ces lieux terribles, pour y tourmenter les prisonniers d'état , fut le premier à en faire l'épreuve , accomplissant ainsi une prédiction qu'on avait répandue précisément dans le temps où on les construisait.
Consumé par les peines endurées pendant son emprisonnement , Galeas mourut sous Pistoie , peu de mois après sa délivrance. On découvrit à cette occasion , à Milan , où le baron de Monteforte s'était déjà rendu insupportable , un parti formidable en faveur de Marco.
MaiS; soit que le nom de ce grand capitaine et l'affection même des Milanais pour lui fissent ombrage à Louis de Bavière ; soit qu'il ne pût pas espérer de do-
miner à son gré un caractère comme celui de Ma soit qu'il n*osât point changer Tordre de succès déjà établi par l'usage; soit que les seigneurs sif>€ lui rendissent suspecte le fidélité de Marco ; soit e que les deux frères de celui-ci , Lucchino et Jean , naturellement dcTaient préférer la seigneurie de ] jeune neveu Âzzone , eussent capté l'empereur par larges promesses d'argent, dont il était toujours avîj et qui , à cette époque , lui était plus nécessaire q jamais; Louis de Bavière nomma pour sou vicaiii dans la yille de Milan , Azzone Visconti , fils de Gaiaff lequel s'obligea à lui payer une somme considéraii pour l'investiture.
Les Milanais en furent très mécontens ; et M arcci irrité contre l'empereur, contre son frère , sou neve et les seigneurs gibelins , commença à nouer de sc; crêtes intrigues avec la ville de Florence et avec h cardinal Bertrand du Poggetto, légat du pape eo Lombardie ; et il en obtint , à ce qu'il parait , de lapges promesses d'hommes et d'argent pour l'aider I 8'emparer des états paternels. '
C'est à ce point que notre histoire le prend.
Ottoirino , qui à Tappel de Marco , était accouru à Milan , se rendit au palais de celui-ci ; et laissant Lupo dans un petit salon avec quelques soldats, il passa dans une chambre écartée où le mattre de la maison se tenait en ce moment , occupé à dicter une lettre à un vieux secrétaire.
Mafco était d*une taille élevée : son âge à cette époque était de quarante-cinq ans , ou peu au dessus. Si les peines d'une vie fatigante et orageuse avaient ôté à son visage cette première fraîcheur , ce premier feu , cette lueur joyeuse et hardie de la jeunesse , elles y avaient substitué une gravité sévère et pourtant douce ; une fierté modérée, quelque chose de mélancolique qui annonçait le mécontentement habituel de son ame , mais qui était pourtant sans amertume et sans fiel.
Sur ce visage maigre , et peut^tre trop pâle , res-
T. I. la
sortait une barbe noire , souple et épaisse , deux: sourcils bien étendus , et deux yeux foudroyans ; ses joues prenaient parfois la vive couleur de la pourpre , et manifestaient ainsi les émotions intérieures. Dans ces momens-là , il paraissait rajeunir : cette rougeur fugitive ramenait sur sa figure quelque chose de sa beauté primitive, et découvrait un singulier mélange de commandement et de timidité*
Mais celui qui aurait vu ce visage , lorsque la colère le saisissait, se tranformer tout d*un coup; qui aurait vu sa pâleur habituelle se fondre dans une pâleur encore plus sombre , son front se rider, ses yeux s'obscurcir et briller d'un éclair sinistre ; celui-là aurait cru voir la surface unie et tranquille d'un lac quand un coup de vent vient la frapper soudainement et y susciter la tempête.
Il portait un grand habit de velours noir, ouvert par devant et doublé de petit gris. Par dessous il avait un pourpoint de soie serré autour de ses reins par une ceinture dans laquelle se trouvait un de ces poignards qu'on appelait alors miséricordesy parce qu'après avoir renversé l'ennemi ils servaient à l'expédier en lui donnant, comme on dit, le coup de grâce.
Sa tète était découverte , et l'on voyait ses cheveux noirs, partagés sur un front ample et ms\jestueux, descendre également des deux côtés jusqu'à l'extrémité des oreilles , en suivant les contours de son visage.
Lorsqu'Ottorino entra , il lui fit un signe de la main pour l'inviter à s'asseoir, et il lui dit : — Dans un instant je suis à toi. Il s'approcha ensuite de son secrétaire qui f soulevant la plume , regardait son sei-
goenr en face comme s'il avait roola se retirer, et il lui dit: — NoD, non, continuez toujours, mon cousin que voilà doit tout savoir. 11 se remit à dicter les dernières paroles d'une lettre que l'on devait envoyer â Bologne au légat du pape. La lettre était écrite dans le latin barbare de cette époque , et les phrases qui la terminaient , et qui furent entendues par Ottorino , étaient les suivantes que nous traduirons de notre mieux.
u Castel Sepio et la Martejana obéissent encore à ma « voix ( ces districts étaient des fiefs de Marco ) ; les u amis de la république ne sont pas encore détruits , « le lion dort ; mais lorsque je l'aurai réveillé il fera u entendre ses rugissemens jusqu'au Vatican. L'ivro- « gne et l'imberbe ( c'était ainsi qu'on désignait ordiu nairement à Milan Louis de Bavière ) s'en mordra « bientôt les poings. Vive l'Église, et meurent lestral- « très à la partie : c'est mon ancien cri de guerre. »
Pour comprendre la force de ces derniers mots, il faut savoir que Marco les avait hautement prononcés huit ans auparavant , lorsqu'après avoir vaincu les armées du pape, il fondit sur quelques émigrés milanais qui avaient combattu au milieu d'elles. Ces paroles acquirent à cette époque une grande célébrité, et firent dés lors comprendre que Yisconti n'était pas ennemi de l'Église , quoiqu'il portât les armes contre elle.
Lorsqu'il eut fini la lettre , le secrétaire sortit , et Marco dit en souriant à Ottorino : —Te voilà enfin de retour! il fallait absolument t'envoyer un ambassadeur, n'est-ce pas?
— Je n'ai pas cru répondit le jeune homme eo
s'excusant.
— C'est bien, tu es ici et je te pardonne tout. Us échangèrent quelques autres phrases à la suite desquelles Marco , mettant familièrement une maia sur répaule de son cousin , lui raconta les motifs qui Tavaient déterminé à se réconcilier avec le pontife d'Avignon , et lui fit part de tous ses nouveaux desseins.
— Vive donc le pape Jean! s'écria Ottorino ; mais... et Nicolas Y, celui pour qui nous nous sommes donné tant de peine jusqu'ici, que deviendra-t-il?
— Ce qu'il est véritablement , un schismatique , un hypocrite.
— 11 faudra donc que nous allions à l'école nous aussi pour apprendre le jargon des guelphes.
— De cette manière on nous bénira de nouveau, dit Marco.
— Oui , mais ensuite , l'autre nous excommuniera, répliqua Ottorino.
Le célèbre capitaine, prenant alors un maintien grave , igouta : — Tu comprends bien que le pape légitime est celui d'Avignon. Il a persécuté mon père» toute ma famille, tous nos amis , il nous a excommuniés , il a prêché la croisade contre nous, il nous a fait tout le mal qu'il a pu; mais il n'a pas cessé pour cela d'être le véritable pontife. Grois-tu que, pendant tant d'années que je restai son ennemi, je fusse en paix avec moi-même, sachant que j'étais excommunié par l'É* glise ?
Le jeune homme qui n'avait jamais soupçonné rien de semblable dans l'ame de son glorieux cousin»
le regardait en face tout étonné ; mais Tautre continua d'un air troublé. — La mémoire de mon pauvre père a toujours attristé la joie de tous mes triomphes. Tu sais combien cette tète vénérable , qui fut pendant si long^temps en butte aux foudres du pontife, s'était élevée au dessus de celles de tous les autres princes de ritalie. Vainqueur des armes temporelles de son ennemi, il en méprisa toujours les spirituelles. IMais lorsque, comblé d'années, il sentit s'approcher son dernier jour, lorsqu'il sentit le monde fuir devant lui, alors il s'effraya de ce qu'il avait dédaigné toute sa vie. Oh ! je n'oublierai jamais la nuit qu'effrayé par de ter•^ ribles fantômes , il fit réunir tout le clergé de Monza^ dans l'église de Saint-Jean , et s'agenouillant devant l'autel , il récita le symbole de notre, foi, protestant de vouloir mourir dans le sein de notre sainte Église, pleurant à chaudes larmes de ne pouvoir,, après sa mort, poser sa tête sur une terre sacrée. Si tu avais vu ce visage tranquille au milieu des périls, serein au milieu des amertumes de l'exil, subjugué dans ce moment par une mystérieuse terreur !
Ottorino ne savait que penser , et sans la passion que Marco mettait dans ses paroles , il n'aurait pas cru que ce qu'il disait fût sérieux. '
— Pour moi, dit à la fin le jeune homme, j'ai tou* jours pensé que la chose était comme on l'affirmait ; que Jean était l'hérétique et Nicolas le véritable pape. C'est ce que j'ai toujours entendu assurer par tous nos docteurs et par vous qui , tout soldat que vous êtes , pourriez en apprendre même aux docteurs. Dès ma première jeunesse j'ai constamment combattu contre
la.
ce bienheureux pape qu'on disait être le faux , et qu maintenant ya devenir le yéritable. Je ferai probable ment aussi comme vous; que tous dirai-je?
Marco sourit tristement , puis il reprit : — Nous de vous en savoir gré à ces lâches, à ces ingrats gibelin qui nous ont pousses forcément dans le bon chemia Sais-tu que c*est le pape lui-même qui m'a ourer spontanément les bras? qui m'a promis le secours de( troupes de l'Église pour m'aider à conquérir le domaine paternel? Et ne crois pas que je me fie aveuglément à un homme qui a toujours été mon ennenai . je me fie à la force des circonstances qui l'obligent i se réunir à moi, La puissance de Louis de Bavière diminue tous les jours. Plusieurs de ses fauteurs taxés , ruinés , trahis par lui , abandonnent ses drapeaux. Les Milanais demeurent encore fidèles à ce prince, mais il dépend de moi de les faire révolter contre lui; car ils commencent a connaître enfin de quel côté est la justice et la foi , et ils sont fatigués de l'interdit.
— Malgré tout cela , répondit Ottorino , la ville est encore toute pleine de prédicateurs , qui parcourent les rues et les places, réunissant le peuple et déclamant toutes sortes de mauvaises choses contre Jean XXII.
^ J'en ai entendu un tout à l'heure tout près d'ici qui en débitait de bonnes , disant que Jean était un homicide, un nécromancien et que sais-je encore?
— Eh bien I tu entendras bientôt une autre cloche. —Quoi donc?
—Tu entendras prêcher contre Nicolas en faveur de Jean.
— Je voudrais bien voir cela ! ce ne sera pas si aisé..
— Sache, répliqua Marco, en prenant un air de confidence , qae le pape a permis à quelques prêtres de rentrer dans le district pour qu'ils m'aident dans mon entreprise , sans pourtant qu'ils la soupçonnent. Je les dirige secrètement par le moyen de l'abbé de Saintr-Yictor , et ils commencent à se répandre pour rameoer les hommes égarés dans le bon chemin.
— Mais si Âzzone faisait saisir les premiers qui oseront se montrer, et s'il les obligeait à se taire ? demanda Ottorino.
— Il s'en gardera bien; car il craint trop le peuple, et s'il l'osait , ce serait tant pis pour lui ; car de leur sang même surgiraient de nombreux Tcngeurs. Croistu qu'ils craignent la mort? Qu'est-ce à la fin que la mort ? ne l'affrontons^nous pas millefois sur le champ de bataille pour quelques pouces de terre , pour un nom yide , pour un caprice d'enfant? et celui qui a en yue une récompense éternelle !... Mais ici il s'arrêta , baissa la tête et resta quelque temps en silence. Lorsqu'il la releva, le feu qui animait auparavant son visage avait disparu. Se tournant vers son cousin d'un air froid, mêlé d'amertume et presque de malignité, il reprit ainsi : — Au surplus , Avignon a fait dans le temps passé un si grand nombre de martyrs pour m'ahattre , qu'il peut bien maintenant en faire quelques autres pour me remettre debout. Voudrais-tu le lui imputer à crime ?
— Non, certes! je disais seulement Au reste....
vous savez bien que je ne suis qu'une épée dans votre main.
— Et moi je m'en servirai avec confiance, car j'en
connais depuis long-temps la bonne trempe. Je te dirai ensuite tout ce qui a été réglé avec notre cousin Lodrisio. Il commencera à armer ses vassaux sous pré* texte de porter secours , en cas de besoin , à son frère Tabbé de Saint-Ambroise qui envoie une troupe de gens armés sur le territoire de Limonta , pour châtier ces vilains de leur révolte. Toi qui viens de là, tu connais sans doute cette affaire ?
— Parfaitement , et en Vérité j*en suis très fôché pour ces pauvres montagnards qui ont été tirés par les cheveux, et si Ton pouvait
— Que Tcux-tu! c'est un caprice de l'abbé, et dans ce moment il nous est si utile.
— Et je verrais avec beaucoup de peine, continua le jeune homme , que le comte del Baizo , qui demeure tout près, eût à en souffrir quelque désagrément.
—Oh ! à propos, dis-moi quelque chose de ce comte del Balzo ; est-il toujours aussi bavard que dans sa jeunesse ?
— Pauvre homme ! répondit Ottorino , ne pouvant pas dire non, et ne roulant pas dire oui.
— £t Ermelinde , sa femme , tu Tas vue , n'est-ce pas ?
— Si je l'ai vue ! j'ai été environ quinze jouts dans sa maison : c'est un ange , c'est un yéritable ange de bonté.
Marco se leva , fit quelques pas dans la chambre , puis il reprit : — Est-il donc vrai que Béatrix lui ressemble tant?
— Elle est exactement comme sa mère.
— Tu m'en as écrit de grandes choses de Varenna....
A propos. Ion.... comment Tappelles-ta?... ton Pelagrna, que tu m'as recommandé, je Ta! placé dans mon château de Rosate. Il a l'air très éveillé et peut-être
pourrais-je m'en servir Du reste, je ne suis pas tropi
content de tous les éloges que tu donnes à Béatrix ; c'est une petite infidélité à la fille de Franchino RuseoDÎ qu'on me dit tont-à-fait éprise de toi. Je veux que ce mariage soit conclu au plus tôt, et de cette manière Como sera plus sûrement avec nous.
Ottorino ne répondit pas un mot.— Il me vient une autre idée. Dis-moi, ton comte del Balzo est-il toujours un gaelphe enragé comme lorsqu'il était jeune ?
— On ne peut pas dayantage.
-y Alors il faut le faire yenir à Milan , dit Marco : dans ce temps-ci un gentilhomme riche, d'une famille illustre, qui parle de tout à tort et à travers, qui connaît tant soit peu les lois et les décrétâtes, et qui a tou^jours été guelphe jusqu'à la moelle des- os , est un véritable envoyé du ciel : tâche de le fsuire venir.
— Il est difficile qu'il le veuille. Il mène une vie si tranquille au milieu de ses montagnes !
— Tu veux dire par là , si je ne me trompe , qu'il aura peur de venir dans une ville encore toute gibeline ? £h bien ! fais-lui une peur encore plus grande et il viendra. Dis-lui qu'une bande d'enragés se met en chemin pour Limonta, et qu'elle y fera le diable à quatre; que l'abbé de Saint-Ambroise est persuadé qu'il a favorisé la révolte de ses vassaux ; enfin , donne-lui la chasse et fais-lui prendre le vol de ce c6té-ci.
^ Je ne voudr.ais pas, répondit Ottorino avec hési*
tation , être eause qu'il lui airirât quelque malhev
— Gomme ta es deyeau craintif, mon cousin ! 1 dit Marco en le fixant dans les yeux , comme tu soigneux de la tranquillité de cet ami ! C'est bien ! s Tient, tant mieux ; sinon, je ne t'en dis pas davantagi Que l'abbé le déteste , c'est un fait ; que la troape q\ Ta à Limonta soit informée que dans le château il y de l'argent , c'est aussi un fait. Ainsi , qu'il fasse se réflexions et qu'il choisisse ce qui lui couTient.
Ici il se tut , comme s'il n'aTait plus rien à dire e s'il ne Toulait plus rien entendre ; de sorte qu'OltoriiK s'inclina respectueusement, prit congé et s'en alla.
En repassant dans la petite salle , où il aTait laiss< son écuyer , un grand bruit qui s'y faisait cessa tout à coup. Les damoiseaux et les soldats saluèrent respectueusement le cousin de leur seigneur , et Lupo le
SUÎTit.
— Qu'était^e que tout ce yacarme? demanda Ottorino à Lupo lorsqu'ils furent sur l'escalier.
— Rien, répondit Lupo, c'était Bellebuono, soldat de TOtre cousin Lodrisio , qui, pendant qu'on jasait et que l'on buyait, ne sachant pas que je suis de Limonta, a débité des choses de l'autre monde contre mon Tillage.
— £t que disait-il , cet ours mal peigné ?
^ —Il disait que les Limontins sont des hérétiques et des poltrons, bref, un tas d'injures ; et il ^'outait qu'il est chargé d'aller les mettre à la raison , qu'il Teot donner un Limontin à chacun des soixante lanciers qu'il conduira aTec lui, pour que chacun pende le siea, et qu'il Teut en garder une douiaine pour lui afin de les pendre de sa propre main.
— La détesm»le langue , dit Ottorino , c'est comme la cloche da ge61ier qui ne se met en branle que pour le mal. £t ne lui as-tu rien répondu ?
— Je lui ai répondu que le métier de bourreau lui allait bien , qu'il en avait tout l'air et les habitudes ; mais que s'il mettait les mains sur un de mes montagnards il s'en mordrait les doigts* Et là-dessus , un mot après l'autre , nous nous échauffâmes tant que je le régalai d'une bonne gourmade qui lui a enflé l'ceil , et c'est pour cela qu'il faisait tout ce tapage comme si je l'avais assommé.
— Tu joues trop volontiers des mains , mon ami.
— C'est vrai , je comprends que j'ai mal fait; mais qui aurait pu y tenir ? je vous assure qu'il aurait arraché des soufflets à un manchot , et sans le respect que je dois à la maison , ma foi ! je lui aurais repassé le dos du haut en bas à ma manière.
— Eh oui ! vraiment , que voulais-tu faire de plus ?
— C'est bien , c'est bien , répondit Lupo , il est possible que nous nous rencontrions à Limonta , si Iç diable l'y porte : alors je lui donnerai son reste. Quelque temps après ils se rencontrèrent en effet, et Lupo tint sa parole. Lorsqu'il en sera temps nous l'accompagnerons là aussi ; maintenant nous devons y aller tout seuls pour y trouver le comte del Balzo.
Il reçut dans ces jours-là un envoyé de Milan avec lequel il s'entretint long-temps en secret. Il annonça ensuite à sa femme , sans entrer dans aucune explication , qu'il fallait se préparer à partir le lendemain pour Milan ; toute la maison fut aussitôt sens dessus dessous , pour faire les préparatifs du voyage. Erme-
linde ,• étonnée et mécontente de cette résolution prévue , s'efforça en vain d*en apprendre la ca Lorsqu'on^arla du chemin qu'on prendrait , elle | posa d'aller par le lac jusqu'à Lecco , et en suite Lecco à Milan. De ce côté , au moins , il y avait route. C'était à la Térité une route creuse , remplie boue , qui , à chaque instant , paraissait se trans: mer en fossé et où les chevaux s'enfonçaient jusqu ventre ; mais dans ces temps-là toutes les routes r semblaient à celle-ci , qui , quoique bien mauvais était pourtant la meilleure de toutes celles que V pouvait prendre. Le comte qui , depuis la frayeur qc avait éprouvée sur ce malheureux écueil de Marcat avait pris en grippe le lac et les bateaux , comme i buveur novice qui , le lendemain du jour où il s'i enivré pour la première fois , déteste le vin et les bo teilles ; le comte ne voulut pas en entendre parler , l'on se décida à prendre les sentiers de la montagne < la Yalassina et à se rendre à Milan par Canzo et Ii vcrgio.
Mais cette route ne manquait pas non pins d^incoi véniens : sans parler du péril que couraient les moi tures en franchissant et en descendant certains sen tiers difficiles et à précipice, il y avait un autre dangc encore bien pire , c'était d'être dépouillé par certain petits seigneurs des environs. A cette époque , chaqu petit propriétaire qui avait quatre manans à sa sold voulait /lussi faire la guerre , et à défaut de mieux i la faisait sur les grandes routes comme Renier da Cor neto et Renier Pazzo, dont parle le Dante. Tempj malheureux où l'on n'était pas encore parvenu à corn-
prendre qae dans ceHaines choses c*est le peti qni fait le mal. Il en est de même de l^air ; car si tous en recè- Tez un filet par une petite ouverture , il vous donne des douleurs et des maux de tête , une fluxion de poitrine et vous envoie parfois à l'autre monde ; tandis qae si vous vous plongez au milieu de Fair il vous rétablit tout-à-fait et vous redonne la vie.
Le comte et sa famille se mirent en route de boii matin avec une suite d'environ vingt personnes. En montant et en descendant par les sentiers sinueux de la montagne , tantôt ils suivaient les courbures inégales d'un vallon , tantôt ils traversaient à sec le lit de quelque petit torrent , recouvert de cailloux blancs , tantôt ils se perdaient au milieu de l'épaisseur de verdoyans bosquets d'oliviers , de lauders et de myrtes. Souvent quelque massif leur dérobait la vue du lac ; mais il reparaissait soudain à lenrs yeux lorsqu'ils franchissaient une hauteur , ou lorsque la montagne s'abaissait , ou lorsque les arbres devenaient moins touffus. Le lac s'oArait alors à leurs regards vaste et parfois entrecoupé par la verdure des arbres qui le masquaient en paHie , et toujours varié dans ses aspects par des golfes , des promontoires , des bateaux , dont les longues traces sillonnaient sa superficie tranquille , et par des cabanes et des petits villages qui se miraient dans ses eaux.
Béatrix, plus émue qu'elle ne l'avait Jamais été, à la vue d'objets si cBers qu'elle abandonnait pour la pre^ mièrc fois , laissait errer avec une joie craintive son imagination dans l'avenir, au devant duquel elle tnarcbait , et de temps à autre tournant son regard ver#
MAROO YI8C0RTI T. I. l3
— ISO —
l'ancienne tour du château de son père pour la salui encore une fois , elle paraissait avoir le pressentimei qu'elle ne devait plus jamais la revoir.
Lorsque nos voyageurs arrivèrent au pont de laMa pensata sur le Lambro , ils rencontrèrent deux pé cheurs de Yarenna qui , en revenant de Mon^a ave l'argent qu'ils avaient tiré de leur pêche delà semaine avaient été volés dans le voisinage. L'un d'eux , apirè avoir raconté son malheur, dit au comte qu'il avai pour lui une lettre qui était restée dans son pourpoin enlevé par les voleurs.
— De qui était-elle? demanda le comte.
— Je ne sais de qui elle était , répondit le pêcheur, elle m'a été remise par le fils, de votre fauconnier soi le marché de Monza«
— Lupo était donc à Monza ?
— Oui, il y était avec ce chevalier,.... ce beau jeune homme qui a été si long-temps dans votre château.
Béatrix tressaillit , mais elle caoha son trouble ; cependant , lorsque la compagnie allait se remettre en route , elle dit à sa mère en désignant les pêcheurs : — Pauvres gens ! ils n'auront pas de pain pour leurs petits enfans, dois-je leur donner quelque chose?
— Donne-leur pour l'amour de Dieu ; ce sera une charité bien appliquée.
La jeune fille prenant une pièce d'or la donna à celui qui avait prononcé les paroles qui avaient causé son émotion et lui dit : — Moitié pour chacun , et priez le bon Dieu pour nous.
La dernière fois que nous avons parlé d'Ërmelinde
et de Bèatrix , nous les avons laissées brouillées. La mère boadait la fille qui avait commis la faute d'aller à la chasse sans son consentement , et la fille entêtée faisait la boudeuse et la dépitée. Mais celle-ci ne put soutenir long-temps l'expression du visage de sa mère, expression plus douloureuse que sévère ; et le surlendemain du départ d'Ottorino , elle lui raconta , tout émue , comment elle avait été entraînée contre son intention à lui désobéir, sans qu'elle pût savoir de quelle manière cela s'était fait. Elle avoua tout à sa mère, et aUa raénae jusqu'à lui montrer la lettre qu'elle avait trouvée entre les feuiHets du Dante.
Ermelinde la lut. Ottorino avouait dans cette lettre qu'il y avait en entre lui et la fille de Franchino Rusconi quelques propositions de mariage; mais il ajoutait que les engagemens n'étaient pas encore assez avancés pour ne pas pouvoir les rompre convenablement. Il lui disait que désormais il était fermement résolu à n'épouser qu'elle. Il s'excusait de l'inconvenance de lui avoir écrit avant d'en avoir obtenu la permission de ses parens , et il l'assurait qu'il la leur demanderait aussitôt qu'il pourrait se flatter de ne pas lui être désagréable.
Ermelinde promit à sa fille , de la manière la plus affectueuse , de travailler à ce qui pouvait la rendre heureuse. Elle l'engagea pourtant à ne pas trop espérer, de peur qu'il ne fût pas aussi facile que le jeune homme le croyait , d'écarter une négociation de mariage conduite par Marco, seigneur altier, peu habitué à la contrariété , et qui avait en outre d'anciennes causes de rancune contre leur famille. Pour toutes ces raisons ,
Ermeliade recommanda à sa fille de se laisser diri^ par elle ; celle-ci promit de lui obéir en toutes chose
De cette manière , Ërmelinde lui avait rendu ton sa tendresse, et pendant le voyage elles s'entretenaie. familièrement comme d'habitude.
Mais le comte, dès qu'il fut débarrassé des deux pt cbeursdeVarenna, commença à réfléchir en lui-mén: sur ce que pouvait contenir cette lettre qu'ils avaiei pour loi. — Serait-il arrivé quelque désordre à Milac Ottorino me manderait-il de ne pas y entrer pour 1
moment? Qui sait? Il conclut qu'il fallait quitte
le chemin direct pour aller jusqu'à Monza , et avoi: une entrevue avec le jeune homme avant de rien résoudre.
Ils arrivèrent à Monza sur la place de Saint-Jean vers l'heure de yépres , et ils aperçurent une grande foule réunie autour d'un prêtre , qui , du haut d'un banc y prêchait avee beaucoup de chaleur. Le peuple en voyant la cavalcade abandonna le prédicateur et courut au devant des nouveaux arrivés , pour savoir qui ils étaient, d'où ils venaient, où ils allaient, et dans un instant nos voyageurs furent environnés d'une nuée de curieux importuns. Ërmelinde , pour se soustraire à cet ennui et à cette vexation , trouvant l'église ouverte , dit à son mari : — Nous autres femmes nous attendrons dans l'église pendant que vous allez chercher Ottorino. Dépêchez-vous pour que nous puissions nous remettre en chemin et être à Milan, s'il est possible , avant la nuit.
— Voulez-vous entrer dans l'église en temps d'in- (erdit? dit le comte ; mais il Te dit à voix basse, car
ne sachant pas comment cette foule de gens mal vêtus qui Tentourait pensait sur ce point , il ne roulait pas risquer de s'attirer quelque désagrément.
Sa femme , sans tenir compte de ce scrupule , prit sa fille sous son bras, fit signe à Lauretta, à sa mère Marianne et au fauconnier de les suivre , et passant au milieu de la foule, ils entrèrent tous dans Féglise de Saint-Jean.
L'autel principal était paré : les lampes et les torches étaient allumées , et on entendait les chanoines psalmodier dans le chœur comme aux temps ordinaires, car à Monza , de même qu'à Milan, tout le clergé était pour l'antipape Nicolas Y , et regardait Jean XXII comme légalement déposé ; il ne se souciait guère de l'interdit lancé par lui.
Ermelinde hésita un instant , ne sachant si elle devait retourner sur ses pas, pour ne pas encourir l'excommunication lancée contre ceux qui assistaient aux oflSces divins célébrés par des prêtres schismatiques pendant l'interdit. Mais bientôt elle se dit à elle-même : Après tout , je ne viens que pour trouver un refuge , comme je le chercherais dans une maison et sous un portique. Puis sans plier le genou ni faire le signe de la croix, elle s'assit sur un banc et fit asseoir sa fille à c6té d'elle.
Là-dessus la mère de Lauretta , qui était tout infatuée des maximes d'un autre de ses enfans appelé Bernard , auquel un moine scbismatique de* Saint- Ambroise avait enseigné quelques imparfaites notions théologiques , se sentit tout enflammée d'indignation. Elle tira fortement la robe de sa fille , qui , ayant vu
— IKK —
ses mattresses s'asseoir , était sur le point d'en faire autant, et l'obligea à s'agenouiller à côlé'd'eHe ; puis elle jeta un regard décolère sur son mari , qui était resté debout et qui , les^ mains derrière le dos , s'amusait à regarder en l'air en examinant les sibylles et les prophètes peints au-dessus des corniches. Enfin , ne pouvant plus se retenir , elle commença à murmurer entre ses dents : — Se tenir ainsi à l'église ! comme si l'on entrait dans une étable ! Quelle honte !
— TaisezTVOus ; que notre maîtresse ne vous entende pas, lui disait Lauretta à l'oreille.
-<p Je ne veux pas me taire , et tu ferais mieux de faire le signe de la croix et de réciter quelques oraisons. Et ton père qui est là tout ébahi , et qui regarde en l'air comme une buse.
— Allons 9 finissons , répétait sa fille ; récitez vousmême quelques oraisons si cela vous fait plaisir, mais finissez.
— Non , je ne veux pas finir ! C'est une honte de voir des chrétiens se tenir à l'église de cette manière* Si tu avais entendu ce que ton frère disait hier au
soir, si Ut l'avais entendu ! Mais on ne veut pas
l'écouter.
Sa fille , voyant que lui répliquer ne servait qu'à l'exciter toujours davantage et à lui faire élever la voix , prit le parti de se taire et de la laisser exhaler sa colère. En effet cet expédient réussit. Les murmures de la vieille devinrent toujours moins fréquens et plus faibles , et à la fin elle se tut tout-à-fait.
Béatrix en attendant était toute bouleversée; je ne saurais dire si c'était par l'espoir ou par la crainte de
voir bientôt Ottorino paraître devant elle. Toutes les fois qu'elle entendait la porte de Féglise s'ouvrir et se refermer derrière elle, elle se disait, c'est lui ! Le feu lai montait au visage et un tremblement saisissait tous ses membres. Elle prétait Toreille au frottement des pieds qui s'approchaient et il lui paraissait distinguer Içs pas (te son père, et le bruit connu d'une autre démarche. Sa respiration devenait haletante, son cœur paraissait vouloir s'éla^ncer hors de sa poitrine. Cea^ qui venaient d'entrer arrivaient jusqu'à elle , effleuraient sa robe et passaient : ce n'était p^s lui. Alors elle reprenait sa respiration, relevait aa figure pour éprouver de nouvelles palpitations , et d^ nouveaux ébranlemens aussitôt qu'elle entendait une autre fois les portes s'ouvrir et quelqu'un s^s^vaneer.
Mais tout à coup le chant uniforme et alterné des voix qui psalmodiaient derrière l'autel , fut couvert par un tapage tumultueux qui se faisait sur la place* Ceux qui sont dans l'église se retournent ; quelques uns se lèvent et sortent ; les chanoines gardent pen« dant un instant le silepce ; un d'eux parait , s'approche de la balustrade dans l'église , et comme tout est tranquille il retourne dans le chœur , et le chant re* commence. Lorsque tout à coup ou entend un fracas vers les portes qui s'ouvrent précipitamment et un flot impétueux de peuple armé de bâtons et de pierres se jette dans l'église , semblable à un fleuve qui a brisé ses digues.
£n tète de tous les autres s'avaQÇ4iit le prêtre qui prêchait sur la place. C'était un vieillard défait dont les cheveux en désordre tombaient sur son front et
qui tenait un crucifix dans sa main gauche et ane épée dans sa droite. Il criait d'une voix tonnante et qui dominait le bruit général : -— Sortez, schismatiqoes! sortez, fils de Bélial, prêtres de Moloch! £t la foule orageuse lui faisait écho en criant aussi : — Sortez, schismatiques ! sortez! sorlez! £t ils couraient tout autour péle-méle les uns les autres, fracassant les bancs, jetant des pierres dans les vitrages coloriés des grandes fenêtres, déchirant les nappes des autels, et renversant les chandeliers et les croix. Ce fut à Tautel principal qu'ils causèrent le plus de dévastation. Ces furieux envahirent le chœur, arrachèrent leschanoinea de leurs stalles , et les chassèrent à coups de pied et à coups de poing. On en voyait rouler sur les mar* ches, traînés par les cheveux» Les surplis, les fourrares^ les berrets, les bréviaires volaient de tous côtés.
Lorsque celui qui avait suscité cet orage vît que Ton avait tout dévasté , il monta sur une table et se mit à prêcher de nouveau , adressant des éloges à la foule pour ce bel exploit et l'exhortant à cesser désormais tout dégât. Mais il avait beau prêcher , personne ne l'écoutait et l'on continuait à parcourir l'église comme si c'eût été une forteresse prise d'assaut. Les plus déterminés pénétrèrent dans la sacristie, brisèrent à coups de massue les armoires , d'où ils tiraient les ornemens et les vases sacrés pour les partager entre eux tumultueusement comme ils auraient fait d'un butin.
Le prêtre imprudent s*y précipita , et leur cria : — Frères, vous avez rempli une œuvre de bénédiction, pourquoi la gâteriez-vous par le sacrilège ? déposez
ces ornemens. — Ils sont excommuniés aussi , s'écrit
■1 un bel esprit, il faut les chasser de Féglise. Et tou^
applaudirent à ces paroles.
Dans ce moment le prédicateur voyant un jeun^ homme qui avait caché sous son manteau un calice ^ et qui s'en allait , se mit devant lui et lui cria : — At^ nom des deux pouvoirs représentés par ce Christ et pai cette épée, je t'ordonne, homme scélérat, de rebrousseï . chemin. Mais l'autre le frappant d'un grand coup de poing sur les tempes, le fit tourner comme une toupie, et lui répondit: — Et moi , au nom de cette autorité que voilà , je t'ordonne de me laisser passer.
— Il te les a donnés les deux pouvoirs , n'est-ce' pas? lui dit un autre. Le prêtre entra dans une colère épouvantable et appela toutes les malédictions du ciel sur ces méchans , qui le laissèrent parler long-temps et qui commencèrent enfin à lui répondre par des| coups, des soufflets, des coups de pied, et à le' chasser tout abymé et meurtri.
En attendant , il se passait hors de l'église quelque chose de plus étrange encore. Bernard , le fils du fauconnier qui était venu de Limenta avec te comte del Balzo , avait rencontré à sa première entrée à Monza' une de ses connaissances avec laquelle il s'entretint quelque temps ; de sorte' que lorsqu'il arriva sur la place de Saint- Jean on y faisait déjà toute cette bagarre dont nous avons parlé. Il vit quelques prêtres déchirés, sanglans , fuir de tous côtés ; il demanda ce que cela signifiait , et on lui dit que c'était les chanoines de la basilique qu'on chassait de cette mam'ère , à cause de leur obstination à officier pendant l'interdit. — Corn-
meot, dit-il en lui-même , une ville qui a toujours étépoar Nic(^as Y, pour la bonne cause , passer ainsi tout à coup à un tel excès ? Il espéra que ce ne serait qu'une fermentation passagère, et pensa qu'il pourrait fidre revenir ces furieux. L'indignation et la vanité lui obscurcirent l'esprit, et ce qu'il n'avaitjamaisfait à limonta , où tous les cœurs étaient endurcis dans le schisme , et où il n'y avait aucun espoir de les toucher, il voulut le tenter à Monza. Tel qu'il se trouvait, avec une cuirasse de fer sur sa casaque , avec une espèce de bonnet d'acier qui encadrait sa figure terreuse et stupide , semblable à un épouvantail pour les corbeaux, il monta sur un banc et commença à prêcher.
Lorsque notre Bernard vit sortir de Saint-Jean le prêtre qui avait suscité tout cet orage et qui n'avait pas été capable de l'apaiser ; lorsqu'il le vit si maltraité , poursuivi par la foute qui hurlait après lui , il pensa que ce ne pouvait être qu'un des chanoines qui souffraient pour la bonne cause. Il descendit en conséquence de son banc , alla au devant de ce malencontreux et il lui baisait les habits et les mains.
Mais quelqu'un de la foule , qui s'aperçut de sa méprise , lui cria que ce prêtre n'était pas un chanoine de Monza , mais bien celui qui avait attiré sur les chanoines tout ce désastre. Bernard se retira alors plein d'horreur, s'écriant: — J'ai donc baisé un serpent venimeux , en croyant baiser une colombe !
— C'est toi qui es l'aspic , le dragon, le basilic , se mit à crier l'autre beaucoup plus fort, toi , fauteur du schisme et de l'hérésie.
Et c'était à celui qui crierait le plus haut , sans que
ni Tiin ni l'antre Toulùt ralentir un instant sa yoix : populace riait et les excitait. A la fin , un de ces m^ rauds poussa fortement dans le dos le fils du faacoi nier qui tomba par terre les jambes en Tair , au milîc des hurlemens et des battemens de mains qui éch tèrent de tous côtés plus bruyans que jamais.
On entendit tout à coup quelques voix qui apaisa rent immédiatement ce tapage : — Place ! holà ! reti rez-?ous, ouvrez le passage ! C'était Ottorino qui arri vait à cheral avec le comte del Balzo et trente soldat enyiron.
A leur arrivée , la foule se dispersa sans bruit. Lnp< qui était à côté de son seigneur reconnut aussitôt soi frère qui secouait ses habits barbouillés , et ramassait son casque , et il lui dit : -— Vous ne voulez jamaû garder votre langue entre vos dents : vous n'avez que ce que vous méritez.
— Si tu étais arrivé un instant plus tôt , répondii Bernard ^ tu m'aurais prêté ton bras.
— Tu aurais plutôt besoin que je te prétasse un peu de cervelle , répondit Lnpo.
Ottorino était entré dans l'église avec les cavaliers qui le suivaient, et galopant du haut en bas des nefs ^ pénétrant dans les chapelles et jusque dans la sacristie , et dans le chœur , il en chassa à coups de plat de sabre et de lance tous ces pillards qui s'y étaient établis.
Les dames , que nous avons laissées dans l'église au moment où le premier flot de peuple y pénétrait, s'étaient réfugiées dans une chapelle dont le fauconnier avait promptement fermé les grilles pour les mettre
I en sûreté, tandis que tout dans Téglise était liTré au
pillage. Quelques misérables s'étaient présentés là
aassi en demandant avec menaces qu*on leur ouvrit la
grille de la chapelle ; mais Âmbroise avait tiré sa
boone dague et il en frappait ceux qu'il ne pouvait
éloigner par de bonnes paroles. Il ordonna pourtant à
sa fille, de renverser surFautel les chandeliers et les
croix qui servaient de prétexte à ces marauds pour
vouloir pénétrer dans cette chapelle. Lauretta obéit
aussitôt, quoique sa mère la grondât, et loi dit que
Ton ne devait pas prendre part à cette profanation, et
que c'était le cas de souffrir plutèt le martyre.
Elles restèrent ainsi renfermées pendant long-temps, jusqu'à ce que , par bonheur, quelques hommes de la suite du comte qui étaient accourus dans Téglise , les aperçurent et vinrent se placer devant la grille avec leurs armes prêtes. Cette vue fit passer aux destructeurs l'envie d'essayer de prendre ce poste.
Il nous est pénible d'avoir été obligé d'entretenir aussi longuement nos lecteurs de ces profanations insensées et impies , et nous ne voudrions pas qu'on nous accusât de ne pas les avoir présentées avec la gravité convenable. En retraçant une pareille scène , qui n'est certainement pas une des plus scandaleuses parmi tant d'excès qui se succédaient dans ces temps malheureux , nous avons voulu que le lecteur put en tirer une juste appréciation de la vérité. Nous avons voulu loi en laisser une impression forte et pénible , comme on la reçoit en lisant les chroniques des contemporains. Pour que cette impression fût telle , elle ne devait être ni mitigée par des ménagemens^ ni adoucie par aucune
réflexion morale. La moralité résulte d'elle-méuie poar celui qui veut la chercher.
La famille du comte et sa suite continuèrent leur Yoyage vers Milan , et Ottorino , qui n'avait réussi à' rien faire à Monza , s'offrit , comme on le pense bien , pour les accompagner.
— Je vous assure que je ne vous ai pas écrit d'autre lettre que celle que vous avez reçue à Limonta. , par le moyen d'un de mes serviteurs , disait au père de Béatrix le jeune chevalier qui était à cheval à ses côtés.
— Pourtant , répondait le comte , ces pécheurs de Yarenna, dont je vous ai parlé, disaient précisément avoir une lettre de vous qui leur avait été remise par Lupo lui-même sur la place du marché de Monza.
On fit venir Lupo , et on apprit que la lettre avait été envoyée par lui à son père pour le conjurer de se mettre en lieu de sûreté. Il l'avait fait écrire , à Monza, par un prêtre de sa connaissance , et il l'avait remise à ces pécheurs.
— Ah ! maintenant je comprends, dit le comte; et continuant à parler à voix basse avec le jeune chevalier : — Dites-moi un peu y lui demandait-il , que m'avez-vous écrit? que l'abbé de Saint-Ambroise
— Est tout-à-fait hors de lui , dit Ottorino , et maintenant ici , à Monza , je viens d'apprendre que , cette nuit , on embarquera à Lecco les soixante lanciers qu'on a désignés pour aller exterminer les pauvres Limontins.
— ■ Miséricorde! mais moi, comipent puis-je être compromis ! ce n'est pas ma faute si ces montagnards
obstinés n'ont pas touIu se soumettre à toutes ks Tokmtés de leur seigneur.
— Que Toulez-Yons que je vons dise? Le cardinal TOUS en yeut à tous aussi.
— Malheureux que je suis ! mais je tous le répète y je n*7 suis pour rien. Il dit que je les protège! Soyei sur que de votre lettre et de tout ce que votre envoyé m'a dit de vive voix , je n'ai pas soufflé le mot à qui que ce soit.
— Gomment ! â Limonta on n'en sait donc rien ?
— Bien.
— Dans ce cas, il faut dépêcher de suite quelqu'un pour les en avertir , dit le jeune homme.
— Non , par pitié ; si on les trouve sur leur garde , qui pourra 6ter de l'esprit du cardinal que l'avis ne leur en soit venu de moi? et comme il m'a déjà pris en
grippe
Mais Ottorino , sans l'écouter , dit à son écuyer :
— Il faut que tu coures tout de suite à Limonta, avertir
tes compatriotes de l'orage qui les menace ; rebrousse
chemin; prends un cheval frais à Monza, et dépé-
che-toî*
— Non, non, répétait le comte, vous voulez me perdre. L'abbé sait que Lupo est fils d'un de mes serviteurs. •••
— Il est mon écuyer, répondit Ottorino , je prends cela sur moi.
— Réfléchissez à une chose , continuait le comte , à l'heure qu'il est , ils sauront déjà tout.
— Ne m'avez-vous pas dit qu'ils ne soupçonnaient rien? . .
— C'est-à-dire Moi, yraiment, je De le sais
pas Mais il est probable qu'ils auront reça quelque
ayis de Lecco. Oh ! ils l'auront reçu , ils l'ont reçu sûrement , je parierais qu'ils l'ont reçu.
— De toute manière il yaut mieux s'en assurer , ré-^ pliqua le jeune chevalier.
— Comment ! ce pauvre Lupo aller ainsi dans l'obs--
curité, au milieu de ces précipices! ajouta le
comte en insistant toujours.
— Ne TOUS soucies pas de cela , dit en l'interrompant le fils du fauconnier , je laisserai mon cheval au premier village où la nuit me surprendra et j'avancerai, à pied. Comment donc ! ne pourrais-je pas faire une dizaine de milles , lorsqu'il y va, de la vie de tant de pauvres gens ? 11 tourna aussitôt son cheval et le mit au galop.
— Alors Ottorino s'approcha d'Ërmelinde et lui fit part de tout ce qui venait d'être dit et du motif qui occasionait le retour soudain de Lupo. Il tâchait d'adresser en même temps la parole à Béatrix ; de donner à la conversation une direction qui l'obligeât d'y prendre part aussi. Malgré tous ses efforts, Béatrix non seulement n'ouvrit jamais la bouche , mais ne leva pas même les yeux sur lui , les tenant baissés et recueillis. Ermelinde , de son cêté , après avoir entendu tout ce qui regardait les affaires de Limonta , paraissait vouloir laisser tomber tous les autres sujets de conversation , et répondait sèchement et froidement , autant que sa courtoisie naturelle le lui permettait.
Le jeune homme découragé par ce maintien se perdait dans un labyrinthe de conjectures. — Béatrix n'a
peat-étre pas reça ma lettre ? Peat-étre dédaigiie-t-eUe mon amour ? Sa mère ne trouve-t-elle pas cette aliiaaoe cooYenable ? L*amrait-on déjà deitioée à an autre ?
Pour sortir au plus t6t de ce doute , il prit le comte à Técart et commença tout doucement à lui parler de sa fille. 11 finit par la lui demander en mariage. Le comte se répandit en éloges sur la famille et sur la personne mémeMu jeune homme y mais il finit par lui âôre comprendre en hésitant qu'il n'aurait pas voulu pour rien au monde se faire une querelle avec Marco , qui, seloo ce que lui avait dit sa femme, avait déjà eo voe pour lui un mariage de son choix.
Otimno répondit qu'il espérait obtenir le consentement de Marco, qui, dans cette affaire, n'avait d'autre font que celui de le rendre heureux ; mais que de tonte manière il était maître de lui-même, et que malgré le respect qu'il avait pour ce seigneur, il n'était ni son Tassai ni son fils , et voulait se marier à son gré, que Marco l'approuvât ou non«
En entendant cette conclusion le comte fit une grimace comme s'il avait voulu dire : -— Mon cher ami ., ta penx faire le fior-à-hras si tu veux , pour moi je n'ai aucune envie de me casser la tète contre les murailles. 11 se borna cependant à lui dire : — C'est bien , c'est bien , nous en parlerons à notre
aise.
Mais le jeune homme , qui s'aperçut de la mauvaise impression produite sur le comte par ses dernières paroles, tâcha aussitôt de les redresser. Il dit d'abord gue lorsque Marco saurait que celle pour laquelle il
roulait rompre le précédeqt traité de mariage était
une fille du comte Oldrado del Balzo , il n'aurait au-* cune objection. Il ajouta que Marco avait beaucoup demandé de ses nouvelles et témoignait un grand désir de le voir à Milan, où il paraissait que les choses commençaient à tourner en faveur du pontife Jean. Enfin il lui laissa entrevoir à demi que l'on comptait sur lui à' cause du crédit dont il jouissait.
Je ne vous dirai pas si notre ami s'épanouit de joie. Le brave homme avait l'habitude de se vanter luimême, mais il n'avait pas celle de s'entendre flatter par les autres. Son visage étincelait de ce sourire embarrassant qui se glisse en nous lorsque la louange vient nous chatouiller ; de ce sourire que chacun s'efforce de déguiser et de retenir pour cacher la trop stupide expression de sa vanité, mais qui déborde malgré nous comme pour nous dépiter, et empoisonner par le malaise qu'il nous cause les plus heureux momens de notre vie et cette douce satisfaction d'amottr*propre qui arrive si rarement et avec tant de peine.
— Écoutez , répondit enfin le comte , à la vérité
Marco me fait plus d'honneur que je n'en mérite
Au reste je vous l'ai bien dit qiie nous étions amis depuis notre première jeunesse. Quoi qu'il en soit , si je suis bon à quelque chose , je suis tout à son service... . £t à regard de ce dont vous me parliez pour Béatrix , je vous répète que pourvu qu'il n'y ait pas d'obstacle de sa part , je vous la promets dès à présent, et je m'estime fort heureux de la placer si honorablement , si à mon gré ; car vous savez combien je vous estime et je vous aime... etËrmelinde aussi , je vous réponds qu'elle en sera très contente.
En attendant , la compagnie était arrivée à Milan. Le comte alla descendre à la Brera del Guercio, où éuitsa maison, et le jeune homme courut tout droit chez Marco Yisconti,
knssiiôi que Marco eul va eatrer Oitorino d«os sa <!iiaaibre où il était toat seul , occupé à parconrir !Klqaes papi<Mrs , il se leva et allant courtoisement tt devanl de lui :
— Déjà de retour ? lui dit-il. Eh bien, comment m, les affaires de Monia ?
~ Tout le monde y est mécontent, répondit le jcuie homme , mais personne n'ose lever la tète de peor du duc de Tech.
— A qui as-tu parlé ?
-- Aux chefs du parti guelfe que vous m'avez in- <liqaés: à Guztno Gavazsi, à Moneghino Zeva et à ^Qsio Rabia ; et aussitôt que ce dernier pourra venir ^«réveiller les soupçons , il se rendra à Milan pour <^oférer avec vous sur ce qu'il y a à faire.
— Et le peuple? quelles nouvelles m'en donnes-tu ? *- De très mauvaises : ce prêtre Martin que vous y
avez envoyé pour faire l'apôtre pourra vous en dir< quelque chose. C'est un miracle s'il est sorti vivant des ongles de la populace qu'il s'était mis à catéchiser.
— Sont-ils donc si famtiques pour l'antipape Nicolas?
— Ce n'est pas qu'ils tiennent plutôt pour Nicolas que pour Jean ; mais c'est une poignée de brigands qui ne veut que pêcher dans l'eau trouble. Et ici Ottorino se mit à raconter tout ce qui était arrivé dans l'église de Monza.
— Canaille ! répétait Marco en souriant au récit de ces prouesses. Toujours la même partout. C'est bon. Maintenant ce qui m'importe , c'est de brouiller l'écheveau et de bien l'embarrasser. Nous le débrouillerons ensuite â une meilleure occasion. Et ce pauvre Martin
—Je vous donne ma parole qu'ils lui ont fait passer l'envie de prêcher et qu'il s'en souviendra long-temps.'
—Il est vrai, répondit Marco, qu'il a été bien maladroit. Faut-il donc avoir les cheveux blancs pour savoir que le peuple soulevé est une bête diflScile à mener, et que le moindre mal qu'il paisse commettre, c'est de voler ? Il faut le laisser faire, pat Dieu, il faut le laisser faire. Mais , après tout , y a-t-il un si grand mal que de temps à autre il entre dans les poches des pauvres gens un peu de cet or et de cet argent qui s'entasse , tous les jours , dans les sacristies en forme de lampes, de chandeliers et de croix? Ne pourrait^on pas être tout aussi bon chrétien et n'avoir que des lampes de verre ou de terre et que des croix ou des chandeliers de bois? Enfin cet or, cet argent, d'où
Kt-il sorti, je le demande ? Ce qui m'importe, c'est que le peuple ne soit pas attaché de cœur au schisme.
- Qoant à cela, vous pouvez être tranquille ; il ne ait pas, je crois, ce que signifient ni le pape ni Tanfipe.La preuve, c'est qu'après avoir maltraité ce pau- 'R Martin qui prêchait pour Jean contre Nicolas, ils numençaient à en faire autant pour un autre qui ^cUJt mis à prêcher pour Nicolas contre Jean. C'était A montagnard venu de Limonta avec le comte del '>ito;et, si je n'étais pas arrivé à temps, ils allaient '^Ranger d'ane belle manière.
^Le comte del Bazo est donc ici?
- Nous venons d'arriver ensemble.
~ Tu le vois, le moyen que je t'ai suggéré a pro- ^t son effet. Maintenant qu'il est ici , ce sera ma ^te si je n'en profite pas. Il faudra que je comiB^e;.... écoute,.... il est à Milan avec toute sa fa- •"fille, n'est-ce pas?
- Oui, avec toute sa famille.
-Demain, je donne un petit repas d'amis; ne Nrrais-ta pas t'arranger de manière à y venir avec ^^... Ennelinde,.... certes je ne puis espérer de la voir, mais.... cette Béatrix dont tu m'as conté tant de 'i^eîlles , pourrais-tu la décider à accompagner son père?
Ottorino, qui ne demandait pas mieux , assuré qu'il ^itque Marco, s'il voyait la jeune fille, objet de son ^onr, lui pardonnerait facilement de refuser la fille ^ Rnsconi, promit aussitôt de tout faire pour réussir.
U lendemain, il alla de bonne heure chez le comte P^ lui dire que Marco l'attendait ce jour même avec
Béatrix. Afin ùe lai présenter cette inViUtîon comme une grande faveur , il lai dît que c'était une distinction, un honneur qui lui vaudrait beaucoup de crédit à Milan et qu'il n'y avait pas moyen de s'en exempter.
Ermelinde, à qui le comte fit part de la chose comme déjà arrêtée , n'eut rien à y opposer. Sa fille était comme fiancée à Ottorino qui l'avait formellement demandée, et il était juste et naturel qu'il souhaitât de la présenter à son seigneur pour qu'il agréât cette alliance et qu'il consentit à la rupture de tout engagement antérieur. Cependant, lorsque ErraeUode se représentait sa fille en présence de Marco , elle sentait son cœur palpite* d'une frayeur mystérieuse , causée par ses souvenirs et ses pressentimens. Quand elle donna son consentement à Béatrix qui était ellc-naérne toute troublée par ce qu'elle avait entendu dire de cet borame, il lui sembla prononcer une sentence qui devait décider de sa destinée : en la voyant partir , ses yeux se remplirent de larmes.
Marco Visconti attendait l'heure du diner dans une salle de son palais , au.milieu d'un cercle des jeunes gens les plus considérables de Milan. Toujours spl^srdide dans la manière dont iltraiUit ses amis et les seigneurs du pays , il avait alors accru sa magnificence , qui allait jusqu'au faste et à la prodigalité , pour se faire des partisans et pour frapper la multitude , qui se laisse aisément éblouir par tout ce qui a de l'éclat. I.ès historiens remarquent que dans la somptuosité de ses fêtes et de ses banquets , dans le luxe des habits et des chevaux, dans la pompe de sa suite de damoiseaux, de pages et d'écuyers, il surpassait de beaucoup son ne-
Tca Anone , qui ayait été noomié seigoenr de Milan. Tn des principaux personnages de ce cercle était Lodrisio Yisconti , frère de Fabbé intras de Saint- Ambroise , qfai était le conseiller le plus écouté par Urco , ainsi qae son instigateur principal dans tontes les menées secrètes qu'il avait ourdies. C'était un homme d'un aspect superbe , âgé d'environ quarante IBS , courageux de sa personne , mais d'un esprit turbrient , iugiiiet , qui avait déjà fait beaucoup parler de lui et qui était destiné â acquérir plus tard une tnp infilme célébrité. Il détestait depuis long-temps OUorino , soit à cause de la préférence que lui accor- <bit Marco, sur l'esprit duquel il aurait voulu dominer leiil , soit pour certaine eontestatioii qu'ils avaient eue ensemble , au sujet de la succession du fief de Gasteltette , sur le Tessin , fief qui était enfin échu à Ottorino. Xireo avait tâché de les raccommoder , et depuis quelfoe temps ils paraissaient réconciliés ; mais Lodrisio B*>Tait pas déposé sou ancienne raucune et était toujoors aux aguets pour saisir l'occasion de perdre son
Un page annonça l'arrivée du comte del Balco. Tous ^ yeux se tournèrent vers la porte et on le vit entrer tenant sa fille par la main. Marco se leva tout troublé pour aller au devant d'eux. A la première apparition ^ Béatrix qui s'avançait les yeux baissés et le visage couvert d'une modeste rougeur , il crut voir j&melinde ^e-ménie , et il en fut tout bouleversé. Se maîtrisant aussitôt , il accueillit le comte avec une dignité affable, Qa air empressé et un regard amical, mais qui impo^ «lit le respect. Il rendit à sa fille tous les honneurs
qu'on rendait aux plus nobles demoiselles , en s'entretenant ayec elle d'une manièreaimable , jusqu'à ce que les pages vinssent annoncer que le repas était servi. Ou passa alors dans une autre salle. Marco fit asseoir Béatrix à sa droite, et le comte delBalzo à sa gauche, et tout le monde prit place autour de la table.
Nous ne nous arrêterons pas à décrire l'ordre de ce banquet qui n'égalait certainement pas la somptuosité des banquets alors usités dans les occasions solennelles, mais qui néanmoins était tel que de nos jours il pourrait faire honneur à la plus riche et magnifique cour de l'Europe.
On y voyait des nappes et des serviettes avec des broderies , des franges , des glands et l'armoirie du serpent aumilieu ; de petits vases précieux ; des plats en or et en argent chargés de mets de toute espèce , assaisonnés de saveurs bizarres et coloriés de manières diverses, des poissons dorés, des paons artistement recouverts de leurs plumes et posés avec un tel artifice qu'ils paraissaient vivans , jusqu'à ce qu'on les vtt tout à coup dépouillés et fumans sous le couteau des sénéchaux ; du gibier et de la venaison , un petit ours avec les poils légèrement argentés , les ongles et les dents dorés et le feu dans la bouche. On versait sur les mains de chaque convive des eaux parfumées, et on remplissait de vins exquis de superbes coupes en métaux précieux , sculptées , ou en cristal , sur lesquelles étaient peintes des fleurs , des animaux et des vignes en réseaux. Tandis que les convives vidaient les derniers verres , douze damoiseaux avec les pourpoints et les bas à couleurs rouge et blanche entrèrent
te bsaOe ctippaitfRnl ks cadeau de h ftle. L^ui cwdasait «Be cm^le de lérricn, de dûess d*UTèt ttdelhucfsaTeclesooUîcrscB velows farodê^ avec b attadMS et les laisses en Banqùiiiews; ra«tre teit sar sa maiii de beaax aaloors, des ëpemeis , feiaiicoiis, des gerfrids dresses à dîffiêraitesc^asses^ ifcc les liens rouges el les lanîëfes blandies , lears (bperoos OTnés de perles, des grelols d*argeiil; el ■e phqœ dmiièiDeHiétal, snr laqoelle était sculptée Pvmoirie du serpeot , brillail sur leur poitrine ; un boisième avait une épée aTcc la poignée dorée, un 9ke un casque d*acier ; d*autres portaient de petits *aUeaox, des casaques de laine avec les cordons en >ie, les petits boutons en po^les et les glands en or '. Lorsque les pages arrivèrent avec les présens, Marco l'aperçut qu*il n'y avait rien qu'on pftt offrir à une ^f^ demoiselle ; et il fit signe à l*un de ses écuyers, lu s'étant él<Hgné un instant reparut en apportant
'Gelu qui Teat connaître la magnificence el la proftition de ^^ époque doit lire dans nos chroniques la description du banfKt donné par Galéas Yisconti sur la place de FAringo, lors du *>H^ de sa fille Violante ayec le prince Lionel , fils du roi 'Aa^terre. A la première table , où était assis Pétrarque aTec ''* prÎDces et les principaux barons, il y eut dix-huit services et à ^cuo de ceux-ci de nouveaux cadeaux ; outre la profusion '^illemens , de fourrures précieuses, de caparaçons, d*armuret ^plètes en argent , de vases et de bassins en argent et en or ^lés , on distribua yingt pièces de drap de soie et d^or , une VXblité de fleurs en perles , en rubis , en diamans ; douie bœufii P^ , soixante-$ix chevaux , six grands coursiers de guerre et six {Ms chevaux de joute , enfin deux fameux chevaux , Tun appelé ^, Tantre jibbé, qu'on offrit an marié.
une couronne de perles sur un bassin d'or. Alor^ Marco se leya , prit la couronne entre les deux mains. plia un genou devant Béatrix et se relevant aussitôt U plaça courtoisement sur sa tête en disant : — Dieu conserve la reine du banquet I et tous les convives répondirent par des applaudissemens.
Après cela il pria la jeune fille de rendre agréables ( nous répétons ses propres paroles) ses pauvres dons en les offrant de sa main aux chevaliers et aux barons qui honoraient son banquet de leur présence. Marco lui-même , servant d'écuyer à Béatrix , l'accompagna tout. autour de la table, et prenant des mains des pages les 4ons qu'ils avaient apportés , il les loi présentait tandis que la jeune fille, avec une grâce infinie, les offrait successivement à celui qui se trouvait devant elle , et qui recevait le présent en mettant un genou en terre et en boisant l'extrémité de la robe de la charmante donatrice. Ottorino eut un casque d*acier avec la visière émaillée , et on remarqua que la main de la belle reine tremblait extraordinairement en le lui offrant, mais on en attribua la cause au poids de cette pièce d'armure trop lourde pour le bras délicat d'une demoiseUe.
Le dernier à recevoir son présent fut le comte de! Balzo , pour qui Marco avait réservé un superbe faucon étranger. Il le prit des mains de sa fille , avec un genou plié, lui baisa comme les autres l'extrémité de la robe , mais en se relevant il ne put contenir sa paternelle satisfaction , et lui jetant les bras au cou , il lui donna un baiser sur le front en lui disant : — Ma fille, Dieu te bénisse! Sur quoi il s'éleva de nouveau.
) dans toute la salle, des acclamatioos et des applaudissemens.
Lorsque le bruit fut apaisé, Marco dit à la jeune fille : — Très belle et très gracieuse reine , serais-je le seul, parmi tous tos admirateurs, qui ne recevrait aucune fuTeur de vous ! Si ma demande n'est pas trop indiscrète , puis-je espérer d^obtenir de vos maiqs un mban , an nœud , un fil , un signe quelconque que Yoos m'acceptez pour votre chevalier et votre vassal?
La demoiselle fut toute confuse et presque effrayée, Ruiis son père lui dît : — Vite, détache quelque
chose voyons, un de tes bracelets. Elle obéit et
détacha de son poignet gauche un ruban brodé en or; Marco plia le genou et le reçut de ses mains.
Après qu'on eut desservi , la société se partagea en différens groupes , et Ton commença à discourir sur les nouvelles du jour. On parla du pape et de l'antipape , et le comte del Balzo s'empara aussitôt de la conversation , fit parade de tout son savoir, et débita toute sa doctrine canonique. Tous ces jeunes gens, qui ne comprenaient rien au-delà de leur épée et de leurs chevaux , étaient ébahis 4c sa merveilleuse érudition. Mais à la longue on se fatigue d'admirer ; peut-élre même u'y a-t-il rien dont on se fatigue si vite , surtout quand on admire de confiance et sur parole. Les auditeurs s'aperçurent qu'ils avaient aussi une langue et commencèrent, l'un d'un côté, l'autre de l'autre, à se détacher du cercle qu'on avait fait autour de l'orateur , de sorte que l'auditoire se réduisit à trois ou quatre personnes , et celles-ci encore, au premier moment où le comte fut obligé de faire une pause, s'éclip-
sèreot poliment et allèrent se réunir à un nouveau cercle qui se formait des déserteurs du premier.
L'on y partait d'une joute qu'on avait annoncée dans ce même jour, pour fêter la nomination d'Azzone. Visconti comme vicaire impérial. Après plusieursquestions et plusieurs réponses, Lodrisio, tirant de. son sein une feuille en parchemin : — Voilà , dit-il , voilà le cartel comme il a été publié par les crieurs.
Toute la société se pressa autour de Lodrisio, qui commença à lire.
u Maintenant écoutez, écoutes, messieurs les prin- (( ces, les barons et les gentilshommes, car je vais (( vous faire connaître la grande et noble passe d'ar- (( mes , le combat public et la joute qui auront lieu , « à Milan de Lombardie , d'ici à un mois , à compter u de la date de la présente.
« Pour fuir l'oisiveté , exercer sa personne etacqué- «I rir de l'honneur dans le métier des armes et la <i faveurdes très belles et très nobles dames dont nous «( sonunes les serviteurs , et pour montrer en même « temps la joie de la ville et de la province pour la^ « nomination du magniflque et illustre Azzone Vis-^ « conti en qualité de vicaire impérial, nous, chevaliers « soussignés , nous avons arrêté l'entreprise d'un. » combat public et d'une joute , où , depuis le lever (c du soleil jusqu'à son coucher, nous répondrons à u tout chevalier milanais, ou étranger dûment qualifié.
tt Note des exploits.
« Premier exploit à cheval, dans la lice, quatre « coaps de laoce et un pour la dame.
« Second exploit , à coup9 d'épée, à cheval , un à ( on , ou deux à deux , ou tous ensemble , selon le ( bon plaisir du camp.
« Ceux qui tiennent le camp fourniront les lances ^ de longueur et grosseur égales , et les épées au ' choix des combattans.
« Si quelqu'un frapppe le cheval de l'adversaire ,
* oaîe mettra hors des rangs.
tt Celui qui aura rompu plusieurs lances ou fait ' mieux encore recevra pour prix une armure.
« Les combattans seront obb'gés de venir toucher ( on ou plusieurs boucliers pendus au bout de la lice.
* lis toucheront le bouclier de leur choix , ou tous < s'ils veulent , et là ils trouveront un offieser d'armes *< qui les enrôlera.
« Les combattans seront aussi obligés d'apporter » ou de faire apporter , par un gentilhomme , aux •= oflBciers d'armes susdits , leurs boucliers avec leurs « devises et leurs armoiries pour les pendre où il a « été dit plus haut , avant de commencer la joute ; et , « dans le cas où elles n'y seraient pas pendues dans le « temps prescrit, elles ne seront pas reçues sans le « consentement de ceux qui président la joute et de " l'illustre et magnifique messire vicaire impérial. « Et en signede vérité nous avonsapposénos noms. »» La lecture s'arrêta ici. — Et les souscriptions? s'é-. crièrent plusieurs : Voyons , voyons.
Voilà aussi les souscriptions.
u Sacramoro Liprando.
Ottorino Yisconti.
Bronzin Caimo.
Pinala.
Pietro Merayiglia.
Un des Tanzo.
Deux Biraghi.
Deux Bossi. Bertone Gacatossici.
Lorenzolo da Landriaoo.
tt Donné à Milan de Lombardie, an du Seigneur 1329, le mois.... et le jour.... » En voulez- vous davantage?
Le comte del Balzo , qui , pendant le banquet , avait été sous le charme de la présence de Marco et tenu en respect par la majesté naturelle de son visage et de ses manières, et qui n'avait fait que répondre par des mots entrecoupés aux demandes que le maître de la maison lui adressait de temps à autre, se trouvant maintenant éloigné de lui et, pour ainsi dire, en dehors de l'orbite de son action , se sentit exalté par les honneurs qu'on avait rendus à sa fille et par l'attention qu'on avait donnée pendant si long-temps à son premier discours, et il ne put se contenir. A peine la lecture fut-elle finie, qu'avançant sa tête dans le cercle des jeunes gens qui l'avaient écoutée :
— On parle ici de tournoi et de joute, n'est-ce pas? demanda-t-il de l'air d'un homme qui n'attend pas une réponse, mais qui veut prendre part à un discours déjà commencé. — Savez vous ce que joule veut dire ?
je vais vous l'expliquer. JoAte dérive ôejustày près, pirce que c'est un combat qai se fait de près , corps àeorps. — Et qutls seront les jages de la lice ? de* iBanda alors quelqu'un de la société qui ne paraissait iinère se soucier de cette érudition.
Mais le comte , sans donner aux autres le temps de répondre , continuait : — Et aroyez-vous, l'usage des jottes est très ancien. Il y en arait déjà aux temps de ^ guerre de Troie , e?est*à-dire bien avant la table nade et le roi Artkur ; et c'est pour cela que nous ^'i^lons Trojœ ludma, qui veut dire jeu de Troie, ^ guerre de Troie, parce que les Romains appelaient ivssi la guerre luduuy comme %i c'était un jeu.
Personne ne souffla mot, mais l'orateur dut s'aper* ttvoir au visage et aux manières de ses auditeurs ÇQ'ils ne prenaient pas trop de plaisir aux études ^ymologiques, et qu'en conséquence il devait changer de thème. Il conmiença donc à faire le docteur en fait d'armes et de combats , sujet auquel la conversation Paraissait tendre naturellement , et là-dessus il étala 1^ plos grandes vieilleries sur la manière de se tenir dans un combat ou dans une joute. Il dit comment ^ chevalier devait se poser sur les étriers, comment ^derait baisser, arrêter, manier la lance, esquiver un ^^p de taille ou de pointe ; il cita plusieurs auteurs, û allégua différens cas , enfin il en dit assez pour être ^^<^déré comme un habile jouteur auprès d'un érudit, ^ comme un érudit, je n'en dirai pas davantage , au* Pfès des personnes du métier , tels qu'étaient précisément tous ces jeunes gens qui de temps à autre se re*
Bardaient et riaient dans leurs moustaches.
Cest là le malheur des hommes qui sarent tout. It ne faut pas se flatter qu'ils veuillent faire usage de cette discrétion , de cette bienséante réserve qui impose de ne pas parler aux ignorans de la seule chose qu'ils savent.
Marco n'avait pas quitté Béatrix , avec laquelle il s'entretenait avec une honnête afiEkbilitè. Mais l'heure étant avancée, le père se présenta pour prendre congé , et Marco accompagna la demoiselle jusqu'au seuil de la salle , où il la rendit à son père en la con^ blant de louanges et après lui avoir dit beaucoup de choses obligeantes. Il se sépara du comte en jgoutant que désormais il espérait que ses firéquentes visites le dédommageraient de la longueur du tempcqu'ilsavaient passé éloignés l'un de l'autre.
Le comte sortit tellement enivré qu'il ne semblait pas toucher la terre. Dès qu'il fut arrivé à la maison , il raconta à sa femme tous les honneurs qu'on lui avait rendus ainsi qu'à sa fille , et Ermelinde en fut toute consolée , ne doutant pas qu'Ottorino n'eût fait part à Marco de son projet de mariage avec fiéatrix , et que les bontés que celui-ci avait témoignées au comte et à sa fille ne fussent une marque de son assentiment.
Peu d'instans après , Ottorino lui-même arriva tout rayonnant de joie , et , s'étant mis à parler des amusemens du jour , il s'aperçut que le comte et la comtessecroyaient que Marco avait réellement donné son con-, sentement. Il ne se soucia point de les détromper , car, après l'accueil dont il avait été témoin , il se croyait sûr de son fait et il était résolu de saisir la première occasion pour faire ce qu'il n'avait, pas osé au milieu
tTiUie si grande société. 11 parla donc de son mariage uec Béatrix comme d'one chose prochaine , et en peu ^ mots toat fat arrangé.
A1(H9 le €x>mte fit on signe à sa femme ; et , se touroint ensuite vers Béatrix qui , du moment où Ton ^it entamé ce discou^ , avait gardé le silence et nV ^t pas même osé lever la tète : — Écoute-moi , luiilit-il de cet air riant , moitié niais et moitié malin , ^'il avait l'habitude de prendre lorsqu'il allait lancer 9iK]que bon mot , écoute-moi un peu : nous avons compté sans notre hôte ; nous t'avons promise en mariage sans demander ton consentement , et peut-être ^tabien éloignée de penser à de pareilles choses ?
Béatrix devint rouge conmie la braise, prit une Q^ain de sa mère et ne répondit mot.
Mais Ermelinde fit signe au comte de cesser un tel '^gage ; puis elle dit à Ottorino, en souriant : — Quoi- ^e ce soient là des affaires où la procuration ne vaut 'i^Q, néanmoins pour cette fois vous voudrez bien V0Q8 contenter que sa mère vous dise oui pour elle.
Sur cela , le jeune homme prit congé , et la jeune &^)e, en le voyant partir , leva la tête , sans quitter la Diain de sa mère , et dit : — Demain vous viendrez , tf est-ce pas?
-~ Ah ! ah ! elle s*est trahie, elle s'est trahie, la petite Simulée , s'écria le comte en riant à gorge déployée ; voyez si elle paraît la même ! ah ! on l'aurait prise Po^ une Sainte Lucie ! ~ Ah ! petite rusée , petite ni8ée ! .
I^e jeune homme partit aussi heureux que ceux qui fuient.
Une lampe d'argent à trois mèches brûlait dans la ^bre particulière de Marco Yisconti en y répandant ^ parfum suave. Lodrisio , assis sur un escabeau à ^ sans dossier, le coude appuyé sur une petite table, ^ le menton dans sa main , parlait au mattre de la ^ùson qui Fécoutait d'un air distrait et comme tour- ^^ par quelque pensée secrète.
—Nous pouvons être sûrs de cela, disait l'astucieux <^eiller, aujourd'hui le duc de Monteforte a touché ^ nngt-cinq mille florins d'or que Louis de Bavière '^ a assignés' sut votre neveu Azzone, et demain il P^ïidra le chemin du Tyrol , avec sa troupe allemande, pour ne plus reparaître. L'empereur, qui l'at- ^ en Toscane avec l'argent , et qui se trouve à sec ^8 ce moment , sera ma foi bien confus lorsqu'il ^^rendra que le comte est décampé ; savez-vous que ça été un coup de maître que de nous débarrasser
harco yisconti. T, I. i6
tout à la fois de ces gens-là? Qui pouvait se risquer à rien tenter de nouveau tant que nous les avions sur les épaules ?
— Certes ! répondit Marco d'un air distrait.
— Avec tout cela, reprit Lodrisio, vous aviez raison lorsque ce matin vous me disiez que l'entreprise n'était pas encore mûre, et qu'il fallait laisser aux prêtres et aux moines envoyés par le pape, le temps de produire leur effet ; il est nécessaire de laisser le Bavarois s'appauvrir toujours plus de gens et d'argent , comme il fait chaque jour. Oh ! à propos , savez-vous que les huit cents cavaliers allemands qu'on disait avoir abandonné leurs drapeaux parce qu*on ne les payait pas , se sont fortifiés dans la vallée de Nievole, dans le château fort du Ceruglio. Est-ce qu'au palais du vicaire on n'en sait encore rien?
Marco, qui dans ce moment était occupé de toute autre chose , entendit ces dernières phrases à peu près comme quelqu'un qui tombe de sommeil et dont l'oreille est frappée par le son matériel des mots sans que l'esprit en saisisse le sens. De même que l'homme qui sommeille, secoué par celui qui lui parle, parvient,quoique troublé et hors de lui , à deviner le sens du dis^ cours qui lui est adressé au moyen des derniers mots qui retentissent à son oreille ; ainsi Marco réveillé par le mot Ceruglio dont il entendait encore résonner le murmure affaibli, et frappé par l'interruption soudaine de Lodrisio , devina de quoi il était question. Pour cacher sa distraction , il répondit comme quelqu'un qui aurait toujours été attentif.
— Les troupes du Ceruglio, n'est^îe pas?
— Oui , je vous demandais si vos frères et si le vieiireen onl entendu parler?
— Ils ont été informés de leur révolte par le Bavarois lui-même , répondit Marco ; il presse beaucoup noo neveu pour avoir l'argent de l'investiture , avec lequel il espère ramener à l'obéissance les troupes rebelles.
~ Il peut y compter vraiment ! Il n'aura pas beaucoup d'argent à dépenser s'il en attend d'ici, répondit Taotre»
--Et sais-tu, continuait Marco, sais-tu ce qu'Azzone i imaginé de faire? Devine ! Il veut m'envoyer au Cen^lio au Heu d'y envoyer l'argent.
— Comment?
— Il voudrait m'envoyer en otage auprès des troupes léroltées, afin de les tenir en respect jusqu'à ce qu'il uttamassé l'argent pour les payer.
— Le pauvre innocent ! dit Lodrisio en souriant >Tec malice.
-~ Voilà ce qui en est, ajouta Marco, et précisément tt matin il m'a^onné à entendre que la main du ciel n^atait désigné pour cette affaire , et qu'il n'y avait personne que moi qui pût le tirer de l'embarras où il % trouve , parce que ces Allemands me connaissent et ^Q'ils se fient à ma parole ; puis il vantait mes ex-
— Ah! il vantait vos exploits? 11 fallait lui dire <lQ*il lui reste encore à voir le plus beau de tous. Il D'est vraiment pas sot. Il voudrait vous éloigner d'ici ^vÀ votre nom lui porte ombrage; un aveugle même le retrait.
M arco sourit et dit ensuite : — Sais-tu ce qui m'était venu à Tesprit en y pensant un peu ?
— Voyons.
— De le prendre dans ses propres Qlets ; d'aller comme il le veut dans la vallée de Nievole , d'attirer à moi ces huit cents lanciers qui se jetteraient tous au feu pour nioi (car en cela mon neveu ne se trompe pas), et de les prendre à ma solde. Tu ferais le coup ici^ et taudis que le Bavarois accourrait pour secourir sa créature, je fondrais sur ses derrières avec les huit cents lanciers du Ceruglio et avec les auxiliaires de Toscane que j'aurais rassemblés en attendant.
Lodrisio se leva d'un saut en s'éc^piant: — Mon cousin, voilà une idée qui vaut de l'or. Oh l nous lui montrerons de quoi nous sommes capables ! ■
— Cen est assez pour le moment, nous en parlerons plus à notre aise , dit Marco ; il me parait aussi qu'on en peut tirer quelque chose. Ce soir je n'ai pas envie d'y penser davantage ; à demain.
— Je vous disque c'est une idée merveilleuse, continuait Lodrisio en allant vers la porte , et le bet.acheminemept que nous pourrons donner aux négociations entamées avec Florence , lorsque vous serez dans la vallée de Nievole à la tête des huit cents lanciers!
— Â propos de Florence, dit Marco pour changer la conversation , tu me rappelles que cette nuit je dois écrire à la seigneurie de cette ville. Cousin, que Dieu te soit en aide.
— Adieu donc , répondit Lodrisio, et il s'en alla. Marco resté seul continua long-temps à parcourir,
en long et en large , sa chambre à pas pressés et la tète
\maée ; de temps à autre il la secouait comme s*il avait voulu écarter quelque pensée importune. 11 s'arrêta enfin tout d'un coup, et d'un air déterminé il dit àhaute roix commme s'il voulait s'imposer un ordre à luimême : — Il faut écrire à la seigneurie de Florence. li quitta son éfiée pour se mettre plus à son aise et la suspendit à la muraille; mais en la prenant par la garde ses yeux tombèrent sur le ruban qu'il avait reçu ^ Béatrix , et qu'il y avait noué. Il s'approcha de la petite table , déploya une feuille de parchemin , découvrit son écritoire , y trempa la plume , et voyant qu'elle écrivait mal , il se mit à la tailler, mais il avait beau s'efforcer de fixer son attention sur les défauts de sa plume et sur les remèdes qu'il fallait y apporter, sa tête se perdait et divaguait au loin. Quand il plut à IKeu il revint à lui , et comme un homme qui s'aper- Çoit tout à coup de ce qu'il fait , et de ce qu'il se proposait de faire , il jeta le fragment de plume qui lui fêtait entre les mains , en prit une autre entière , la tailla et se mit à écrire.
« Nobilibos dominis sapientibus , et communi Flo- " reotiae , amicis diligendis prseclpue , Marcus Y iceco- " n»es cum sincera dilectione , salutem ^ »
Cela fait il appuya ses épaules au dossier de sa chaise, il regarda en l'air et se mit à penser aux phrases par lesquelles il lui convenait de commencer sa lettre. Mais ses épaules ne se détachaient pas de leur appui, ses yeux ^e quittaient pas le plafond et la lettre n'avançait point.
' Marco Yiscontî envoie ses salutations à ses amis très chers les "«Mes et sayaos seic^neurs , et à la commune de Florence.
Il repoussa enfia avec rudesse et de ses deux mains un tas d'écritures qui étaient devant lui , et se levant il se frappa le front d'une main et se remit à se promener en se disant à lui-même : — Mais ne le savais-je pas auparavant qu'elle devait ressembler à Ërmelinde ! Ottorino ne me l'avait-il pas écrit , ne me l'avait-il pas répété tant de fois , l'étourdi? Elle a la voix de sa mère, son sourire, son maintien et le mouvement de ses
yeux Pauvre colombe! à son aspect, au son
de ses paroles , il me semblait revivre dans mes premières années , dans les années de l'espérance Oh !
que sont-ils devenus ces temps? le soufiQe pervers de
l'iniquité n'avait pas encore souillé mon cœur A
côté d'Ermelinde toute la création paraissait me sourire et dans chaque homme je voyais un ami Plas
tard, que de douleur,' que de corruption! Moi aussi je me suis roulé dans cette fange ; moi aussi je mo
suis enivré de sang ! et pourtant il ne me semblait
pas être né pour cela Béatrix! c'est un beau
nom !
Il sourit alors avec un air de mépris comme il aurait pu le faire vis-à-vis d'un inférieur qu'il aurait surpris dans une action honteuse. — Est-ce bien toi , continuat-ii , est-ce là ce Marco dont une grande partie de l'Italie attend en palpitant l'accomplissement de ses destinées? Toi, mûri par tant d'années d'amertumes , et par de si grandes et de si douloureuses vicissitudes!... Sur le seuil du vaste et sombre avenir vers lequel tu t'avances hardiment , tu perds la tête pour une jeune fille!... Que dirait Lodrisio?... cette ame railleuse! Allons, que ces nuages funestes dispa*
laissent, et que mon étoile brille de nouveau dans ioQtesa splendeur Oui , je le veux !
Après avoir prononcé ces paroles il se remit à écrire b lettre qa'il avait commencée,et il ne déposa la plame, Sneleva les yeux qu'après avoir rempli quatre grandes pages d'une écriture serrée, puis il alla se coucher , nmagination remplie de guelphes et de gibelins , de lapeet d'empereur, d'intrigues et de combats.
Quelques jours plus tard , Ottorino , de retour de ^TÎe où il avait été envoyé pour traiter avec quelques tonjurés , se présenta à son seigneur bien résolu de s'ouvrir à lui sans relard, et de le prier de donner son ^Qsentement à son mariage avec Béatrix. Mais au premier abord il le vit si sévère, si morne, si soucieux, ^e le courage lui manqua. Le jeune homme exposa tOBt ce qui regardait les affaires pour lesquelles il avait ^ envoyé , puis afin de disposer Marco à écouter ce ftt'il avait à lui dire sur lui-même , il commença à parier du comte del Balzo, à propos d'une dispute que celui-ci avait eue dernièrement avec un moine au suj<!t de l'illégalité de la déposition du pontife Jean ; dispute qui avait été longue , animée , et à la suite de laqaelle le moine avait adhéré à l'opinion du comte , ce qui avait produit une grande sensation.
Marco sourit en lui-même , en entendant le récit i^'uoe affaire qu'il avait préparée de longue main avec ttoe grande habileté. C'est ici le lieu d'apprendre à ^ lecteurs qu'aussitôt que le comte del Balzo arriva à Milan, Marco, voulant en tirer profit, s'arrangea pour ^ sa maison fût fréquentée par des chevaliers et des (docteurs marquans et qu'on y parlât des controverses
du jour. Afin de ne pas le laisser combattre avec le seules armes de sa science, armes qui n'étaient peut être pas d'une assez bonne trempe pour résister à de: adversaires qui pouvaient en avoir de meilleures , i l'avait pourvu, sans que personne s'en doutât, di quelques vaillans champions , dont l'un était notn ancienne connaissance, l'avocat des Limontius. Ceuxci accouraient courageusement au secours du maître de la maison , toutes les fois qu'ils s'apercevaient que sa main faiblissait pendant la lutte sous les coups qu'il voulait porter.
Jugez si le comte s'épanouissait , s'il éclatait de joie en prêchant ainsi , tous les jours, à un auditoire attentif el obséquieux et en faisant par dessusie marché des conversions.
A propos de ces conversions , il faut en toute conQdence que nous fassions part au lecteur d'un antre secret. Ces canversi<»)s n'étaient pas toujours le fruit de tadialectiquedel'orateur, mais d'une autre dialectique plus forte et plus pressante qui se trouvait tous les jours dans les lettres de Toscane, annonçant que la Cause de l'antipape Pierre de Corvara était tout-à-fait perdue et que le crédit du pontife Jean se relevait toujours davantage. Une autre espèce d'argument tuIAaini'nem, qui faisait souvent la ronde enproduisantdesmiraclcs. sortait des caisses de Marco toujours bien fourniesd'ar gent cl toujours ouvertes. Souvent , après un traité fait secrélement , si le converti jouissait d'une réputation . il était admis aux soirées du comte del i , après s'être long-temps escrimé avec le I maison en faveur d'opinions d^à reniées
par loi , il faisait semblant de se rendre aux raisons de son adversaire et il entraînait ainsi, par le poids de son autorité , les plus simples de ses auditeurs.
Dans ces temps plus grossiers et farouches qu'ingénieiix et habiles, cela s'appelait de la fourberie exquise. Maintenant qu'on s'est perfectionné dans Tart merveilleux de duper son prochain , ce ne serait plus qu'une sottise , qu'un tour de femmelettes et d'enfans.
Revenons àOttorino qui avait noniméle comte pour prendre occasion de parler de sa fille, et qui, en achevant les mots qui regardaient la conversion du moine, vit briller sur la figure de JWarco un rayon de ce sourire intérieur dont nous avons parlé plus haut, de ce sourire qu'amenait sur ses lèvres le bon succès de ses artifices. Ottorino sentit renaître son courage; mais Marco , redevenant tout à coup plus sombre, lui dit d'an air où le mépris était mal dissimulé : — Lorsque je te supposais occupé à manier des lances et des épées au milieu des jeunes gens de ton âge et à ne parler que de chevaux et de tournois, tu t'introduisais parmi les clercs pour disputer sur les papes et les canons. — Vous savez bien,répondit le jeune homme un peu confu$ quoique content de pouvoir continuer ce discours, que le comte est à Milan depuis peu et que je lui suis obligé pour les bontés qu'il m'a témoignées ; et.... je vais vous dire la vérité.... sa famille aussi.... Mais il n'en dit pas davantage , car il vit sur la figure de son interlocuteur je ne sais quoi de sombre et d'ombrageux. — Malheureux que je suis , dit-il en lui-même, je ne l'ai pas pris dans un bon moment. Il faut que quelque chose lui passe par la tête. — Il parla donc
sur d'autres sujets sans pouvoir cacher rembarras qu'éprouve celui qui cherche des mots insignifians , tandis qu'il est obligé de taire ceux qui étaient déjà sur ses lèvres.
Marco le laissait dire ; il observait en silence son air embarrassé et contraint , ses discours vagues et ses hésitations, en tenant froidement fixé sur lui un regard pénétrant, qui paraissait vouloir le percer d'outre en outre, un regard devant lequel il n'y avait point d'oeil si hardi et si assuré qui ne s'abaissât. Un page vint tirer le jeune homme de cet embarras , en se présentant à la porte pour annoncer que l'abbé de Saint- Âmbroise attendait en dehors.
— Qu'il entre, dit le maître, et le jeune homme s'en ajla un peu piqué de ce procédé , mais sans y attacher pourtant une grande importance , l'attribuant à l'humeur fantasque de son maître plutôt qu'à toute autre cause et se croyant sûr d'atteindre son but la première fois qu'il le trouverait de meilleure humeur.
En attendant, une grande partie de son temps s'é* coulait auprès de sa fiancée, à laquelle il parlait de son amour et de ses premières espérances. II passait délicieusement en revue tous les jours qui s'étaient écoulés» tandis qu'ils se trouvaient ensemble à Limonta, et revenait sur tous lesaccidens de naufrage et de lâchasse, se faisant rendre raison avec une joyeuse sévérité de cet air de dépit dont elle l'avait si long-temps tourmenté. Tout se convertissait en douceur pour lui. Par quelque doux reproche qu'Ërmelinde faisait en souriant à Béatrix , par quelques mots entrecoupés de celle-ci , par sa modeste rougeur, lorsqu'on revenait sur ces
sûavenirs, Tamourenx jeune homme acquérait toujours pJus la certitude d'être aimé.
I] reçut , en ces jours , de son seigneur l'invitation de l'accompagner à une promenade à cheval dans la viUe , et il fut choisi dans une nombreuse compagnie de chevaliers pour rester à ses côtés. C'était une faveur plus ambitionnée qu'on ne pourrait le dire par toute la jeunesse qui admirait cet homme singulier. Chemin faisant , Marco répondait , tantôt en inclinant la tête, tantôt par quelque mouvement des mains, aux démonstrations des gens qui se pressaient aux fenêtres , sur les terrasses et dans les rues pour le voir passer. Il comblait en même temps son cousin des plus aimables prévenances, et il semblait vouloir le dédommager de la sévérité avec laquelle il l'avait dernièrement traité, et se la faire pardonner par cette nouvelle bonté et par cette condescendance inaccoutumée.
— iÉcoute, mon cousin, lui dit-il après quelque temps , je dois bientôt partir pour la Toscane , et tu m'y accompagneras.
Lé jeune homme fut tout déconcerté à cette nouvelle inattendue , et il répondit en hésitant : — C'est une précieuse faveur,.... mais dans ce moment....
— Quoi ! aurais-tu dans ce moment quelque chose qui t'intéressât plus que le service de ton siegneur?
— Non certes, mais....
— Mais quoi ?
— Vous savez bien que je suis un de ceux qui doivent tenir la joute , et on a publié le cartel signé de mon nom.
— S'il n'y a c ue cet obstacle , nous l'écarterons ai-
sèment. Ma cour serait-elle déchue au point de ne pas fournir un cheyalier qui te remplaçât ? Et d'ailleurs , lorsqu'il s'agit de l'intérêt dé son seigneur, tu sais qu'il est permis de manquer à de tels engagemens. Je te comprends , ajouta-t-il en souriant , mais d'un sourire forcé; sais-tu bien que je devine la cause de la peine que te fait éprouver ce départ subit , c'est parce que Franchino Rusconi doit bientôt arriver à Milan avec sa fille.... Mais pour cette fois , le devoir ne doit pas nuire à l'amour. Avant de partir, tu lui donneras l'anneau des fiançailles.
Pressé de cette manière , Ottorino vit qu'il n'était plus temps d'hésiter , qu'il fallait agir avec résolution et s'expliquer clairement. Il commença donc.
— Je serais fâché de vous déplaire , mais je vous prie, au nom delà fidélité avec laquelle je vous ai toujours servi...,
— Où veux-tu en venir avec ce préambule ? dit brusquement Marco , en lui coupant la parole ; aurais-tu changé?....
— A la vérité , répondit le jeune homme , je n'ai rien proniis à la fille de Rusconi;.... il n'y a eu entre nous que des pourparlers vagues , et je crois pouvoir encore disposer de moi-même.
Pendant ce dialogue , la cavalcade était arrivée à la Rrera del Guercio et passait devant le palais du comte del Ralzo. Marco et Ottorino levèrent en même temps les yeux vers le balcon où se tenaient le père et la fille. Le lecteur devine sur lequel des deux cavaliers s'arrêtèrent les yeux de celle-ci, pendant que le comte agitait ses bras dans tous les sens et paraissait vouloir
se précipiter du balcon pour faire des baisemains et des révérences à Marco. Dès qa'ils furent passés, le jeune homme voulut reprendre le discours interrompu, mais son seigneur lui fit signe de la main , avec un air sévère , de s'éloigner et de se réunir à la compagnie ^ le suivait. Laissant flotter ensuite les rênes sur le cou de son cheval, il lui enfonça les éperons dans les Qancs, le poussant jusque dans la cour de son palais où il descendit, monta l'escalier sans dire un mot , et peDdant tout ce jour il ne se montra plus.
Que nos lecteurs veuillent bien maintenant rebrousser chemin et aller jusqu'à Limonta où nous avons laissé quelques uns de nos amis menacés par un grand orage. En effet les soixante lanciers conduits par Belieboono allaient fondre sur Limonta pour exterminer les villageois.
Pendant que la troupe qui avait quitté le soir le rirage de Lecco faisait voile silencieusement vers Limonta , la rapine et le carnage dans le cœur ; pendant que Lupo d'un autre côté courait en précipitant ses pas , montant et descendant les mauvais petits sentiers tortueux et embarrassés de la montagne dans l'espoir d'arriver à temps pour sauver ces malheureux en danger , ou pour les préparer à quelque défense , les Licontins , ignorant le péril qui les menaçait , étaient retirés comme à l'ordinaire dans leurs petits réduits et s'y livraient aux occupations habituelles de la soirée.
La cabane du batelier père du noyé était située , comme nous l'àVions dit , au-delà du village vers le Qord. On n'apercevait du c6té du lac que son mauvais toit de paille avec une croix en bois élevée sur lesom-
met. Tout le reste était caché par deux vieux châtain gniers qui paraissaient s'incliner pour Tembrasser. Il y avait au dedans une mauvaise chambre non carrelée , avec le plafond en treillis et les parois toutes noircies par la fumée.
D'un côté se trouvait un petit lit avec une de ces grosses et rudes couvertures qu'on appelait catalanes , parce qu'elles étaient tirées de la Catalogne , et qui conservent encore le même nom dans quelques villages du lac de Como. Ce lit était la couche du pauvre Arrigozzo , et dans ce moment un petit barbet , son chien fidèle, y était étendu.
Au pied du lit , à la distance d'environ deux pas , il y avait une grosse caisse massive remplie de terre /^ dans laquelle , d'après l'usage alors commun à toute l'Europe , on faisait du feu , l'invention des cheminées étant encore tout-à-fait récente. Sur cette caisse était placée une chaudière supportée par un trépied ; plus en avant , et précisément dans le milieu de la chambre , il y avait une table en hêtre. Quatre petites chaises empaillé^ , une demi-douzaine de rames , une étagère à pieux attachée au mur sur laquelle paradaient quelques petits plats , trois écuelles de terre et trois cuillers de laiton brillantes comme de l'or , une caisse , un harpon , un filet , composaient tout le mobilier de la maison.
La vieille Marthe , mère du noyé , était assise près de la table , au dessous d'une petite lampe en fer suspendue par un crochet à un bâton qui descendait du plafond; elle était occupée à filer. Son visage plutôt sec que décharné , marqué par peu de rides , son port
et ses moaTemens résolus montraient en elle une nature robuste et énergique que les fatigues et les peines de sa pauvre vie n'avaient pas domptée. Mais ce front sur lequel respirait un air de sérénité et de paix était alors obscurci par un chagrin récent et inaccoutumé. Quelqu'on qui Faurait vue pour la première fois aurait pu iisément remarquer sur ses joues une pâleur qui ne de- ^t pas y être habituelle , et des sillons encore fraîchement creusés. Il aurait pu deviner que ses yeux gonflés et abattus par tant de larmes versées , n'étaient pourtant pas accoutumés aux pleurs.
Elle remuait visiblement les lèvres en disant ses ^ons; mais on n'entendait que les dernières et ^nantes syllabes de sa silencieuse prière , qui s'é- ^ignaîent sur ses lèvres et qui se perdaient dans un %er sifflement, tandis qu'elle inclinait quelquefois sa tête avec une dévote ferveur.
De temps à autre elle tournait les yeux vers le petit ^t,puis elle les élevait au ciel dans une attitude de (looloureuse piété qui dévoilait le vœu secret qu'elle adressait au Seigneur afin qu'il daignât là retirer à lui ^U réunir à son Ârrigozzo.
MSchel, le dos tourné à la table, était assis auprès ^^ feu et se baissait pour remuer avec une cuiller de ^is le potage de pain au lait qui cuisait dans le petit pot. Sur son visage se peignait un chagrin plus riïde ^ plus dur ressemblant en quelque sorte au dépit et ^^a colère. Il tournait exprès le dos à sa femme pour que la vue de la douleur maternelle n'aigrit pas da- ^ûtage la sienne , et il continuait sa besogne sans ja^ Biais lever la tète.
Après une demi-heure la femme quitta sa chaise , déposa sa quenouille , alla vers le feu et en retira la marmite. Puis s'approchant de l'étagère elle yit les trois écuelles qui étaient devant elle, et tout absorbée par sa prière , elle les prit avec une sorte de mouvement machinal ; répétant dans sa préoccupation tous les actes que sa main faisait d'elle-même par l'habitude de tant d'anpées, elle les disposa toutes trois sur la table, mit une cuiller à chacune, y versa le potage, et dit : — Michel , venez souper. Mais au moment où le mari , se rendant à son appel , s'approchait de la table, Marthe s'apercevant qu'elle avait mis un couvert de trop prit à la hâte une des trois écuelles et la posa par terre, voulant paraître l'avoir remplie pour le petit chien. Mais ce mouvement empressé et troublé n'échappa point à son mari. Il remarqua cette troisième cuiller qui restait encore sur la table à sa place accoutumée, et devina l'affectueux oubli de sa femme; il tourna la tête pour cacher son émotion , prit son assiette et sa cuiller et retourna à la place qu'il occupait avant.
Marthe pencha sa tête sur sa poitrine et resta ainsi un instant avant de se remettre , puis elle appela le petit barbet, qui leva à peine la tête d'entre ses jambes, remua légèrement la queue et ne bougea point. Alors elle s'approcha du lit et le caressant de la main et de la voix , elle le porta auprès de la soupe. Ce chien lui avait toujours déplu, et même elle avait quelquefois grondé son fils à cause de lui, car dans ces années difficiles elle regrettait que sa pauvre petite famille eût à supporter ce surcroît de charge. Mais depuis qu*Ar-
r^zzo était mort , priver ce pauvre animal des soins auxquels il l'avait habitué , lui adresser une mauvaise parole , on geste menaçant, ne pas Taimer , lui aurait paru une dureté, up crime, un sacrilège.
Le petil chien remerciait sa maîtresse de cette sollicitude inaccoutumée par un cri qui ressemblait au gémissemeiit d'une personne. A la fin il baissa le museau sur l'assiette, la lécha un instant, puis il sauta de nouveau sur le Ut où il s'accroupit comme aupara- Tant et se tint tranquille. -— Cette pauvre bête aussi veut mourir sur ce lit, dit en elle-même la vieille qui l'avait toujours suivi des yeux. Elle s'assit, fit le signe de la croix et se mit à manger. Elle prenait quelques cuillerées de cette soupe après l'avoir remuée longtemps dans l'écuelle; n^ais elle ne pouvait l'avaler. Et lorsqu'elle vit que son mari revenait déposer sur la table son écuelle, elle prit à la hâte deux ou trois cuillerées l'une après l'autre pour lui faire voir qu'elle mangeait avec plaisir.
Un instant après elle s'aperçut que l'écuelle de son mari était encore presque pleine , et la prenant d'une main elle, s'approcha de Michel qui s'était assis de nouveau près du feu, et lui frappa légèrement sur l'épaule en lui disant : —Michel, allons, mangez, pour l'amour de Dieu; vous n'irez pas loin, vous n'irez pas loin, voyez-vous, si vous menez cette vie ; on peut dire que TOUS êtes encore à jeun d'aujourd'hui. Le batelier haussa rudement les épaules sans répondre , et elle continuait d'une voix afOigée : — Allons , mangez-en au moins un peu, voulez-vous vous laisser mourir de
faim? Vous êtes obligé en conscience d'avoir soin de
L'heure était ayancée. On n'entendait que le sourd 'Mugissement du lac couvert de temps à autre par ^ bruit du vent dans les branches des châtaigniers ^ cachaient la cabane du pêcheur. Tout à coup le chieD qui était accroupi sur le petit lit lève le museau, i^'^isse les oreilles et se met à grogner ; puis il s*élance ^ bas du lit , il court vers la porte en grinçant les dents et en aboyant avec colère. Michel et sa femme prêtent Toreille , mais ils n'entendent rien d'extraori^Qaire, rien que les bruits habituels. Le mari lève la ^t de la porte , ouvre et sort. Il entend dans le lointain, du côté de Limonta, un autre chien qui ^e. C'était le chien du pécheur. Il monte sur le bonnet d'un roc qui s'élevait derrière son habitation , ^ regarde vers le village et il voit de ce côté le ciel ^\ rouge; il voit les plus hauts rochers réfléchir une heur changeante et mobile comme des flots, une
laeur d'incendie. — Le feu à Limonta , s*écria-t-il aussitôt , et il courut pour porter les secours dont on pouvait avoir besoin. — Gardez-vous de mal ! lui cria sa femme, et, rentrant sur-le-champ dans la maison , elle s'agenouilla pour prier le Seigneur.
Chemin faisant, Michel entendit des cris qui partaient du village , et quelques momens après d'autres cris lui parvinrent de divers côtés , du sommet de la montagne et du rivage du lac. Ces cris étaient d'abord si distincts qu'on aurait pu indiquer de quelle maison , de quelle cabane ils sortaient; mais insensiblement lia augmentaient , s'entremêlaient , se confondaient et se perdaient tous dans une clameur générale.
Arrivé sur une hauteur, il put s'assurer que le feu avait été mis à dessein , car il vit brûler en même temps deux maisons situées aux extrémités opposées du village. Il écouta , en plaçant sa main ouverte derrière son oreille pour mieux recueillir les sons , et , dans ce bruit confus , il distingua quelques paroles de menace et de blasphème. Il fixa attentivement l'œil sur le parvis de l'église; et, au milieu d'une grande confusion, il vit briller des cuirasses et des lances. Alors il soupçonna ce que cela pouvait être , et effee tivement il ne se trompait pas.
En attendant , l'inoendie augmentait. Dans un instant, le village ne fut plus qu'une seule flamme; le lac paraissait en feu. On voyait quelques petits bateaux se détacher du rivage et faire force de rames. D'abord ils semblaient d'un rouge de feu , de même que les gens qui s'y trouvaient, mais ils pâlissaient peu à peu à mesure qu'ils gagnaient le large ; et , s'effaçant
— ao7-
âans une faible blancheur , tantôt il s'évanouissaient aa regard , tantôt ils reparaissaient au milieu des dernières traînées de lumière qui brillaient mouvantes sur reau, jusqu'à ce qu'ils se perdissent entièrement dans rimmense obscurité de la nuit.
Le batelier était parfois âurle point de se précipiter an milieu de ce désastre , mais il était retenu par le souvenir de celle qu'il avait laissée seule dans sa cabane.
Il était ainsi en suspens , lorsqu'il entendit un mou- Tement de feuilles , puis un bruissement comme si qQelqa''un s'avançait. Il se retira derrière le tronc d'un Tieil olivier ; et , à la lumière que les flammes reflé- Uient jusque sur lui , il put apercevoir une femme , on enfant qui pendait à son cou , une petite fille qui se tenait à son tablier et une jeune vache qu'elle traînait après elle. La bête revéche se retournait et regardait en mugissant vers le village, attirée probablement par l'amour de l'étable qu'elle abandonnait. On entendit alors , tout à l'entour et dans des directions différentes, plusieurs mugissemens répondre auxsiens. D'antres malheureux tâchaient aussi de conduire en sûreté leur petite famille , leur pauvre vache et leur chétif avoir.
Micbel reconnut aussitôt cette femme ; il s'avança et , rappelant par son nom , il lui demanda : — Où en sommes-nous? Dites-moi, peut-on apporter quelque secours?
— Les soldats du monastère ont mis le feu au pays^ répondit la femme tout effrayée, et ils tuent tous ceux qui leur tombent sous la main. Nous sommes en fuite ,
nous sommes tous perdus ! Miséricorde ! qu*ai-je été forcée de voir ! c'est la dernière nuit pour Limonta. Le Seigneur veut nous punir de quelque grand péché. — Michel , ajouta-t-elle ensuite d'un air suppliant , puisque la Providence vous a envoyé , faites-moi la charité de m'aider à faire avancer cette bête qui est tout ce qui me reste pour nourrir mes pauvres enfans.
Le batelir prit la corde dans sa main droite, souleva sur son bras gauche la petite fille qui suivait à pied , en pleurant et en s'efforçant d'égaler le pas accéléré de sa mère par la fréquence de ses petits pas. Ils s'acheminèrent ainsi tous ensemble vers Bellagio.
— Que le Seigneur et les trépassés vous récompensent , disait cette malheureuse ; vous retrouverez dans l'autre monde la pitié que vous témoignez à la pauvre veuve , et ce sera autant de soulagement pour la bonne ame de votre Arrigozzo.... Âh ! Michel, vous étiez l'objet de la compassion de tout le village, on ne parlait que de votire malheur ; mais demain , combien d'entre nous auront aussi à pleurer un fils , combien vous porteront envie pour la manière dont vous avez perdu le vôtre !
Michel avançait , avec le cœur serré , jetant quelques regards tantôt sur le village en flamme , tantôt sur sa chaumière. Mais à peine eut-il conduit en lieu de sûreté la veuve et sa petite famille qu'il redescendit en courant vers sa cabane. *
Au moment où il y entrait , il vit venir au devant de lui un homme à moitié couvert de fer; et, le prenant pour un des brig&nds qui ravageaient Limonta, il saisit
la barre qui était derrière la porte , et alla coui'ageusement à sa rencontre. Mais le soldat loi cria aussitôt:
— Michel , ne me reconnaissez-vous pas ?-
— Âb ! c'est toi , Lupo ! et toi aussi, tu es venu avec ces chiens-là ?
— Dieu n»'en préserve ! j'étais accouru pour vous en délivrer, mais je ne suis pas arrivé à temps. Les soldats ont déjà pris le village; tout est en flammes. Maintenant, puisque la force n'y peut rien, il faut troairer quelque expédient pour nous opposer au moins au niai qni n'est pas encore fait et pour arracher des griffes de ces diables tous ceux qu'ils ont pris vivans. Ils veulent les pendre demain, à ce que m'a dit Etienne, le pécheur, que j'ai rencontré sur le bord du lac, lorsque je montais.
— Bon Dieu ! j'irais bien avec toi , mais que pouvons-nous faire , nous deux , contre tant de monde ? dit le batelier.
— Nous ne sommes pas seuls. Il y en a d'autres qui nous attendent ; à l'heure qu'il est , j'ai déjà médité mon stratagème; mais j'ai besoin que tu m'aides , et je suis venu exprès te chercher, sachant que tu es homme de cœur.
— Bon Dieu ! répétait Michel , tu vois bien.... Mais sa femme , devinant la tendre sollicitude qui le
faisait hésiter :
— Ne pensez pas à moi , lui dit-elle aussitôt , Fange gardien veillera sur cette maison, et si jamais... quand même.... c'est la charité du prochain, et nous sommes obligés allez, allez.
Michel ne lui répondit que ces mots : — Que le Seigneur veille sur vous, et il partit en courant avec Lupo. Celui-ci, chemin faisant , lui expliqua son projet. Ils y firent ensemble quelque changement, et chacun se prépara au rôle qu'il devait jouer. Lorsqu'ils furent arrivés près du village , Lupo prit un chemin de traverse et alla chercher trois ou quatre Limontins armés de haches et de couteaux, qui l'attendaient , cachés dans un fossé ; tandis que Michel tout-à-fait sans défense , n'ayant pas même un bâton , continua son chemin vers le parvis où étaient réunis les soldats du monastère. A peine l'eut-on vu paraître que l'un de ceux-ci courut au devant de lui , l'épée nue , pour le frapper; mais le batelier, en élevant les mains avant que l'autre fdt sur lui, s'écria : — Je cherche votre chef, ne s'appelle-t-il pas le Bellebuono ?
— Et qu'as-tu à démêler avec Bellebuono ?
— J'ai un secret.... allons, apprends-moi où il est , car ce sera un bien pour toi et pour lui.
— Au pis aller, dit le soldat à part , c'est un autre merle qui est venu s'enfiler de lui-même. Ce sera un cierge de plus pour la fête de demain matin. £h bien ! ajouta-t-il ensuite à voix haute: — Allons, yilain« viens avec moi; et, cela dit, il le conduisit dans la petite ô^lise où était entassé le butin qu'on avait fait dans le village, et où l'on avait placé , les mains liées derrière le dos, sept ou huit malheureux tombés vivans au pouvoir de cette soldatesque effrénée, qui les gardait pour les faire mourir au milieu des tourmens. Le Limontin reconnut aussi parmi ces malheureux le curé ; et, précisément au moment où il entrait, il vit
onde ces bandits lai assener an grand coup de poing » la tête.
-Voilà Belleboono, dit à Michel Thomme ç'm l'avait conduit , indiquant tout juste celui qui venait ^ frapper le curé. Notre batelier alla vers Bellebuono, foi , en le voyant, parut vouloir Tavaler tout vivant : Bais il s'adoucit aussitôt au son de certaines paroles ine Michel lui dit à Toreille. Ils parlèrent ensemble quelque temps à voix basse ; enfin le chef des soixante ^iers prit avec lui quatre soldats et s'achemina , Né par le Limontin , vers une maisonnette peu éloi- SBéeda village , près de la vallée de Roncate.
—Pour plus de trois cents florins, m'as-tu dit? demandait Bellebuono à son guide, pendant qu'ils mar- ^ieot tous deux huit ou dix pas en avant des quatre »Jdats de l'escorte.
- Certes , répondit Michel ; il y a l'argenterie de ''cglise et ses épargnes depuis environ vingt ans.
^Mais la maison de messire le curé . n'est-ce pas «Ile qui est près du clocher ?
—Celle où je vous conduis appartient à un de ses neveux , et le trésor s'y trouve.
-- Diable ! et aucun de mes soldats ne l'a découvert <^Hte nuit en fouillant partout. Gomment ont-ils fait ?
- Je vous dis que c'était impossible. A qui voulezvous qu'il vienne à l'esprit d'aller fouiller où je vous ai dit?
Cependant ils arrivèrent à. une petite maisonnette située sur la pente de la montagne , et Michel dit : ^ C'est celle-ci.
- Toi, Ribaldo , et toi, Vinciguerra, dit Bellebuono^
restez ici dehors en sentinelles et ne laissez sortir personne si ce n*est avec moi. Au premier signal que je vous donnerai , vous crierez pour appeler du monde ; vous autres , suivez-moi.
— ]Êcoutez , dit le batelier au chef <}ui avait donaé cet ordre d'une voix haute et de manière à être aussi entendu par les quatre autres soldats. Vous me pro-mettez donc de laisser en liberté tous ceux que vous avez faits prisonniers ?
— Oui , je te Tai promis , et je te les livrerai tous , excepté le curé , qui m'a tellement ennuyé avec ses maudits sermons que je veux absolument Fenterrer la tête en bas pour voir un peu si ce poltron , ainsi placé , parlera encore autant.
— Non , non , reprit Michel , vous m'avez dit tous , et le
— Allons, ne te fâche pas; je te livrerai aussi le curé , pourvu que le magot soit aussi gros que tu n^e l'as annoncé.
Ceux qui en avaient reçu Tordre restèrent de garde à la porte. Bellebuono , Michel et les deux autres soldats montèrent un escalier étroit et se trouvèrent dans un passage , vis-à-vis duquel il y avait une petite porte.
— Si vous voulez que j'aille avec vous , dit le Lin^ontin au chef, je vous montrerai l'endroit.
— Ah ! fripon , répondit celui-ci , il y aura quelque issue pour t'évader , et tu voudrais t'enfuir et me laissier croquer le marmot comme un imbécile. Non , non , reste avec ces deux braves qui te tiendront compagnie. — Soldats , quqi qu'il arrive , ne le laissez pas échap^ per de vos mains avant mon retour.
Les deux lanciers prirent au milieu d'eux le batelier 901 06 fit aucune résistance. Il continua seulement à parler à Bellebuono qui avait pris une lanterne et s*a- Tançait vers la petite porte : — On ne peut pas se tromper, ajouta*t-il, après la seconde chambre, un petit escalier tournant ; au dessous du quatrième petit tdnaeau. . . . une pierre carrée. . . .
— Oui , oui , je me souviens de tout , répondit BellebuoQO.
— Mais si vous voulez que je descende aussi , pournÛTit le batelier.
— Je ferai tout moi-^mâme. Ce furent les derniers inotedu chef de la bande , qui était déjà parvenu dans b seconde chambre. On entendit le bruit de ses pas , ^a'ii descendait Fescalier; la lumière de sa lanittoe diminua peu à peu et disparut toul-à-fait. Il y ^t quelques momens de silence , puis on entendit en ^, au fond de la cave, un bruit sourd comme si <pielque chose était tombé.
Le batelier tremblait de tous ses membres ; son coeor paraissait vouloir sortir de sa poitrine. Heureu- ^ent il n'y avait pas assez ^de lumière dans le corri- ^ pour que les deux gardes pussent apercevoir Té- Sarement de ses yeux et de ses traits.
*- Que peut signifier ce bruit ? disaient entre eu;^ ^ deux soldats qui gardaient Michel ; Bellebuono ^^ait-ilbronché ?. . . aurait-il déplacé quelque chose?. . . îiiurait-il quelqu'un de caché ?.... Allons-y voir ?....
— Allons! Mais, non; il a dit de l'attendre ici.... ^û tout cas , celui-ci nous en répondra.
Pendant qu'ils discouraient ainsi , ils virent , à la
lueur du feu qui dévorait encore quelques maisons ^ Bellebuono se présenter à la porte par où il était entré et faire un signe au batelier. Celui-ci s'approcha de lui , échangea quelques mots à voix basse ; et puis , élevant la voix de manière à être entendu par les soldats qui le gardaient, il dit: — Ainsi, moi, j'ai tenu ma promesse , maintenant c'est à vous à tenir la vôtre.
Ils sortirent tous , prirent avec eux les deux soldats qui étaient restés dehors en sentinelles et s'acheminèrent vers le parvis de l'église. Arrivés dans un petit sentier , le batelier, resté en arrière de quelques pas avec l'homme auquel les quatre lanciers continuaient à obéir comme à leur chef , s'empressa de lui nettoyer un gantelet tout couvert de sang.
— £t qu'importe ! disait tout bas celui à qui le batelier rendait ce service, dans une nuit comme celle-ci , ce serait plutôt un crime d'être pur de sang que d'en être taché. Ils se dirent encore quelques mots à l'oreille ; puis s'arrêtant, le batelier appela les quatre lanciers qui les devançaient , et leur dit : — Écoutez , votre chef descend un instant jusqu'au bord du lac pour y déposer quelque chose qu'il a sous le bras , et il reviendra aussitôt. £n attendant, vous autres , vous viendrez avec moi, et vous ferez élargir les prisonniers.
Alors l'individu qui n'avait fait jusque-là que chuchoter avec Michel : — Tiens , Ribaldo , dit-il à mivoix aux soldats ; — et toi, yinciguerra,et vous autres deux , et il donna à chacun une poignée de monnaies d'argent, ce sont des arrhes ; maintenant faites relâcher aussitôt les prisonniers. Gela dit, il se mit à descendre et disparut^
Le batelier et les quatre soldats continuèrent leur Ghemln , et un de ces derniers dit à son camarade : — Âs-tu entendu comme la voix de Bellebuono était altérée ? elle ne paraissait plus la même.
— C'est parce qu'il avait la visière baissée, répondit lantre.
— Sais-tu plnt6t pourquoi ? disait un troisième , c'est à cause de cet énorme fardeau qu'il portait sous k bras.
— Diable ! ajoutait le quatrième, nous autres soldats, BOUS ne sommes pas habitués à voir tant d'argent à la fois, et cela nous cause une émotion....
— Et il a dit qu'il veut nous en faire part à nous aussi, n*est-ce pas? demanda le premier à Michel.
— Voilà ce que c'est, répondit celui-ci , il veut en garder une moitié pour lui , et l'autre moitié vous la partagerez entre vous quatre.
— Ta es un brave homme , répétait le premier; et toi DOQ plus, tu ne dois pas rester les mains vides, car tu es honnête et ami des braves soldats.
— Pour moi, je ne demande que ce que votre chef m'a promis ; si , après cela , vous voulez me donner quelque chose, ce sera une charité que vous me ferez.
— Prends , vilain , prends , prends ; et chacun lui mit dans la main quelques unes des monnaies qu'il venait de recevoir. Dans ce moment, l'espérance de la grosse part que Bellebuono allait leur faire les rendait généreux.
Ils arrivèrent sur le parvis, entrèrent dans la petite église; et là, les quatre lanciers ordonnèrent aux sentinelles , de la part de Bellebuono , de relâcher les
prisonniers , dont ils se mirent aussitôt à couper I liens. Dès qu'ils furent délivrés et debout, Yincigue dit au batelier : — Maintenant va-t'en, brave homme ^ tu seras content.
Mais pendant que Michel s*acheminait vers la montagne avec ceux qu'il venait de délivrer et qui, trans— portés de joie , l'accablaient de mille questions , la nouvelle de ce fait se répandit sur le parvis , et une foule de soldats accourut pour retenir les prisonniers.
—Ce n'est pas vrai! Il est impossible que Bellebuono l'ait commandé.
— Oui, oui, c'est vrai! il me l'a dit à moi, il l'a dit à nous tous, répondaient les quatre lanciers.
— Non , non , c'est vous qui inventez cela ! répliquait un autre d'une voix plus forte. En partant d'ici tout à l'heure avec vous autres , Bellebuono s'est arrêté un instant en arrière pour me dire à l'oreille de préparer une corde de plus afin d'expédier et de dépêcher ce vilain aussitôt qu'il serait de retour.
— Mais puisqu'il nous l'a dit , répliquaient les qua-* tre , puisqu'il nous a commandé de faire tout ce que ce bonhomme voudrait et de remettre les prisonniers en liberté !
— Non , non , ce n'est pas vrai ! il y a quelque chose là-dessous ! s'écriait le plus grand nombre des soldats, et quelques uns commençaient déjà à mettre les mains sur les prisonniers et sur le baiî.elier, lorsqu'on entendit plusieurs voix répéter à la fois : — Bellebuono ! Bellebuono ! voilà Bellebuono ! On le vit en effet s'avancer en courant. Il était tout couvert de son armure , il avait la visière baissée et tenait à la main sa bonne
bce. Arrivé au milieu de la foule , il ne fit autre diose qu'élever cette aroie solide et pesante , et distri- Iner force coups à droite et à gauche en criant ou pour aïeux dire en ruf issant entre ses dents : -—Ah ! ca- BûUe! canaille! Ceux qu'il frappait se retirèrent sou- BÛs et confus, et c'était à qui ferait mieux valoir et fune manière plus humble ses excuses. — On ne cTOfait pas que ce fût vous qui l'eussiez ordonné ! C'est parce que vous avez dit auparavant....... Mais lui ne
cessait de frapper en avei^le.
Lorsqu'ils furent tous dispersés , il donna lui-même ^ bras au curé , fit signe aux autres Limontins de le SQÎTre et s'éloigna avec eux en suivant le premier sentier qui conduisait à la montagne , et laissant sur le pvrris de l'église les soldats s'émerveiller , se donner i tous les diables et s'adresser des reproches les uns 1 wa autres.
Lorsqu'ils eurent , en montant , fait un bon bout de ^min , le curé se tourna vers son libérateur qui continuaità le tenirtoujours par le bras en l'aidant à gravir ^ montagne. Il le remercia de son mieux , et lui dit <iue désormais il pouvait s'en retourner, car il se croyait <^éjà en sûreté. Tous les autres se serrèrent aussi autour du prétendu Bellebuono , en protestant qu'ils lui feraient la vie. Alors celui-ci ôta son casque et se fit ^imaltre. Mes lecteurs l'ont déjà deviné depuis longtemps ; c'était Lupo.
On attendit cette nuit , on attendit le lendemain , on attendit le surlendemain à Limonta que Bellebuono ûescendit de la montagne ; mais on l'attendit vainenient. Les quatre soldats qui l'avaient accompagné
dans sa dernière expédition retournèrent à la maison-^ nette ; ils descendirent Tescalier qu'il avait descend !:& lui-même, et ils se trouvèrent dans une petite chambre au rez-de-chaussée ; ils pénétrèrent plus bas dans ano cave , de là dans une espèce de trou , où ils le trouvé— « rent mort par terre.
Alors on reconnut la ruse du vilain , on compri C qu'il y avait eu des gens cachés. On en trouva même une preuve matérielle, car on découvrit une cuirasse et une capote que l'un des meurtriers de Bellebuono avait laissées là pour revêtir sa propre armure , et pour pouvoir ainsi travesti tomber sur les soldats du monastère comme nous l'avons raconté.
Il est facile d'imaginer la colère et la fureur de ces brigands désolés. — Ah ! traître de vilain! disaient-ifs en écumant de rage , si tu tombes jamais dans no s
mains ! — Oui, mais le traître, le vilain ne les
avait pas attendus; il s'était mis en sûreté avec sa femme ainsi que tous ceux qui avaient échappé à cette terrible nuit. ,
Les soixante lanciers restèrent encore quatre ou cinq jours à Limonta, exhalant leur colère sur ces pauvres maisons abandonnées et ces champs dévastés ; mais bientôt ces brigands , tourmentés à leur tour par les excursions des habitans fugitifs que commandait Lupo, s'embarquèrent pour Lecco, non sans avoir laissé en arrière huit ou dix des leurs pour engraisser les champs qu'ils avaient ravagés.
La nouvelle de cet événement arriva à Milan , et parvint à l'oreille de Marco Visconti précisément lo soir du jour où il avait fait avec Ottorino la promenade
I à cheval dont nous avons parlé plus haut : le Jour le '^noir et Je plus sombre pour lui de tous ceux qui s'étaient déjà écoulés.
L'abbé de Saiol-Âmbroise se présenta à son palais , 'iremblant de colère et lui fit la relation de toute cette affaire.
I L'abbé de Saint-Âmbroise , frère de Lodrisio Vis- Mi , était tout dévoué à Marco , qui se servait de »n crédit et se proposait de se servir des forces de son coQvent pour Texécution des projets que le lecteur I tonnait déjà , mais qui étaient tout-à-fait ignorés de ^abbé , complètement dominé par son frère. Marco et Mrisio savaient bien que Tabbé n'aurait pas voulu K détacher de l'antipape et de l'empereur, qui, de ^ple moine, l'avaient ùûi parvenir à tant de gran-» <^; par conséquent ils n'avaient pas jugé convenable ^\m laisser connaître leurs secrets. Quelque intime iIQe soit l'amitié d'un homme pour toi, quels que soient ^ respect et la crainte que tu lui inspires , il ne faut ^ prétendre de lui qu'il abandonne tous ses intérêts pour te rendre service , et Marco connaissait assez les ^mmes pour ne jamais exiger un pareil sacrifice.
Après que l'abbé eut raconté de point en point et lîec passion l'histoire de Limonta , il dit en terminant: '^ Et ce qui me surprend le plus , c'est que tout cela î été l'ouvrage d'un de vos parens , d'une de tos créatores. Oui , ces scélérats de vilains ont trouvé quel- <[tf un qui les a protégés à l'ombre de votre nom.
Marco , qui avait laissé exhaler au prélat toute sa ^\Lvaise humeur sans l'interrompre , sentit se réveiller sa colère à ces derniers mot# , et jetant un re-
gard sévère sar son interlocuteur : •- De grâce , mes sire, lui répliqua-t-il , quels contes me débitez -voua là? Si je ne supporte pas de mes inférieurs la moindre infraction à mes ordres , sachez que je ne souffre pas davantage que d'autres les accusent injustement.
— Pardonnez, dit aussitôt Tabbé qui s'aperçut qu'il était allé trop loin , ce n'est pas que je veuille parler de quelqu'un de vos propres serviteurs ; je disais on des vôtres comme façon de parler , parce que c'est quelqu'un qui est au service d'une de vos créatures , mais qui en est tout-à-fait indigne parce qu'il est fils d'un manant et qu'il montre bien ce qu'il est.
— Enfin? demanda Marco.
— C'est un écuyer d'Ottorino , un certain Lupo , fils d'un fauconnier du comte del Balzo. C'est lui qui a tué Bellebuono. Je vous ai déjà dit, je crois , que près du cadavre de celui-ci on a trouvé un casque et une cuirasse ?
— Oui , vous me l'avez dit.
— Eh bien, on a reconnu que tout cela appartenait à Lupo , et cependant on m'assure qu'il va revenir à Milan dans la maison d'Ottorino comme si rien n'était. Du reste, je vous le répète , je suis bien persuadé qu'Ottorino n'y est pour rien ; car sans parler de la parenté qui existe entre nos familles , il sait combien je suis dans votre faveur , et certes il se serait gardé
^ de me faire de la peine. Et puis on voit clairement
que ce vilain parvenu a agi de son chef, et qu'étant de
^Limonta , il a voulu secourir les siens. J'étais donc
venu pour vous demander la permission. .... pour vous
prier de m'accorder
— Quoi donc ?
— Que le monastère de Saint-Âmbroîse , en qualité de comte de Limonta , puisse exercer ses droits de souveraineté en punissant un sujet félon.
Marco semblait hésiter à répondre, et l'autre le pressant de plus en plus, lui disait : — S'il s'agissait d'une offense faite à moi seul, je pourrais la pardonner ; mais TOUS le YOjet bien, il y va de l'honneur et de l'intérêt du monastère»
— Oui , oui, c'est toujours la même chanson, dit larcoen l'interrompant. Au reste, disposez-en comme d'une chose qui vous appartient. Qu'ai-je à me mêler dans de telles affaires ?
— J'ai fait cette démarche afin de vous témoigner mon respect et ma reconnaissance pour toutes vos faveurs, disait l'abbé, ne croyez pas que j'oublie jamais que je vous suis redevable de toutes les dignités auxquelles j'ai été élevé.
Quant à la dignité d'abbé , la chose était vraie, ïarco l'avait obtenue pour lui de l'empereur ; mais à l'égard de la dignité plus récente de cardinal , il n'y avait aucune part et elle avait été donnée au prélat par un motu proprio de l'antipape Pierre de Corvara ^ qui, voyant tous les jours diminuer son crédit , cherchait en distribuant des charges , des dignités et des indulgences , tout enfin, excepté de l'argent dont il manquait absolument, cherchait, dis-je, à se faire des partisans intéressés à le maintenir debout , et au pisaller des compagnons de sa chute.
Mais Marco reçut le complimeiit tout entier sans se croire obligé de réduire à sa juste mesure la reconnais-
HABCO YISGONTI. T. I. I^
saoce de son haut client, qui partit en lui faisant de grandes protestations de dévoûment , en offrant poux son service et celui de ses amis , sa propre personne , ses moines et tous les fiefs du monastère.
Ce nouvel incident irrita de plus en plus Marco contre Ottorino. Quoique en présence de Tabbé il eût semblé s'offenser du seul soupçon qu'un de ses féaux eût pris part à cette affaire , il conclut néanmoins en lui-même qu'Ottorino ne devait pas y être tout-à-fait étranger , et que pour le moins Lupo ne lui avait pas laissé ignorer ce qu'il se proposait de faire : il pensa que sa familiarité avec la maison del Balzo pouvait l'avoir entraîné à faire quelque chose en faveur des Limontins. Le souvenir de Béatrix se présenta aussitôt à son esprit, et il se sentit brûler de colère et de jalousie.
Oai , de jalousie. Du jour où Marco eut aperçu pour h première fois la fille du comte del Balzo , l'image de cette belle et modeste yierge resta constamment fixée dans son esprit , comme une vision dans les songes d'un malade. Elle se jetait au travers des délibérations ' orageuses , des secrets périlleux , des joies , des espérances de cette ame indomptable. Tantôt elle s'alliait au brillant avenir de gloire qui se préparait pour lui , et y répandait une douceur, un contentement, une joie célestes ; tantôt elle l'arrachait au délire enchanteur de son esprit, lui enlevait toute son énergie, et le lançait dans un désert obscur et glacé où les richesses , la puissance , la renommée , tout ce qui jadis agitait sa vie ne lui paraissait plus qu'une vanité insipide. Cest ainsi que dans lacha^leur de la danse, si la musique vient à cesser tout à coup, les pas légèrement cadencés pe semblent plus qu'une frivolité folle et disgracieuse.
— ââ4 —
£h quoi ! cet homme jeune encore , il est vrai , mais revenu pourtant des illusions du premier âge , habitué depuis tant d'années à la licence effrénée de la vie militaire , meurtri par les coups du sort et par l'iniquité des hommes, s'abandonnera-t-il à l'amour et s'y abandonnera-t-il avec l'insouciante témérité d'un jeune homme sans expérience, et avec la funeste résolution de l'homme qui a vécu sous le fer et dans le sang?
Marco n'avait jamais aimé d'autre femme qu'Ërmelinde. Avec le temps et la perte de tout espoir, cet amour s'était affaibli , et avait fait place aux fureurs de parti, à la soif de domination et de vengeance, à tous ces désirs tantôt magnanimes et tantôt ignobles, qui lui firent accomplir sur la scène du monde tous les faits glorieux et coupables que l'histoire nous a conservés de lui, Ërmelinde pourtant ne s'était jamais entière*ment effacée de son cœur ; c'était son souvenir qui le modérait quelquefois dans les mouvemens orageux de sa colère; et lorsqu'il accordait la vie à un ennemi suppliant, lorsqu'il relevait un vaincu, il se figurait être encore l'ami de cetange, le jeune Marco, ce Marco dont les vicissitudes et les passions l'avaient rendu si différent.
Il sentait bien qu'étant mère d'une enfant déjà grande , elle devait avoir perdu sa première beauté ; néanmoins toutes les fois qu'il pensait à elle, comment pouvait-il se la représenter, sinon telle qu'il l'avait vue à l'aurore de ses jours , joyeuse et fraîche comme la rosée ; avec ce même visage , avec ces mêmes yeui: dans la contemplation desquels il puisait la douce ivresse de ses jeunes années? Depuis ce temps
il ae Pavait plus revue, et l'image qae son ameen avait conservée ne pouvait être flétrie par Fâge , ainsi que De peuvent Tètre les traits d'un jeune visage peints sur la toile. Aussi , lorsqu'il vît Béatrix pour la première ibis à Milan , et qu'il la trouva si semblable au souvenir qui lai était resté de sa mère, il fut fasciné par une puissance irrésistible. Son cœur accueillit cette image comme une chose qui lui appartenait déjà ; ce cœur ittiédi , refroidi par le temps , sentit renaître sa première flamme , éprouva les mêmes palpitations qu'autrefois et reconnut son ancien joug. D'abord il pensa que ce n'était qu'une effervescence passagère de son imagination agitée par tant de souvenirs , il s'irrita contre lui-même , se proposa de se vaincre et se crut assuré d'y réussir. Mais en se débattant péniblement dans l'étrange lien dont il se trouvait enveloppé , il ne faisait que le resserrer toujours plus fortement autour de lui. Fatigué enfin de ce combat, il se laissa aller peu à peu , sans presque s'en apercevoir , à l'espérance de pouvoir amener à une honnête issue cet amour qu'il lui était trop difficile de vaincre. Il pensa que non seulement le comte del Balzo , mais que tous les princes d'Italie auraient été fiers de l'avoir pour gendre ; et quant à Ermelinde , il se disait que s'il l'avait privée de son père , c'était dans un combat loyal et poussé à la vengeance par cet amour passionné qu'elle lui avait inspiré. Il espéra donc que l'horreur qu'elle devait conserver pour l'auteur de cet attentat serait atténuée par le souvenir de la cause qui l'avait fait commettre ; car il n'y a pas de femme dont la vertu austère et farouche ne se sente portée à user d'indul*
— Écoutez , ajouta avec chaleur Ottorino : cette nuit , tandis que Marco prend congé de ses amis , au milieu de la joie d'une fête , il ne pourra pas vous refuser la première grâce que tous lui demanderez
Il a le cœur humain Dites-lui qu'il s'agit d'oh
brave condamné à mourir pour avoir sauvé le village où il est né, pour avoir arraché des innocens persécutés des griffes d'une canaille effrénée. Dites-lui que c'est un soldat qui a combattu sous les drapeaux du serpent et qui les a baignés de son sang. Dites-lui qu'il ne laisse pas mourir un brave de la mort des malfaiteurs ; dites-lui que Lupo a un père et une mère.
Dans ce moment le comte del Balzo tourna les yeux vers la porte d'où l'on entendait venir des gémissemens et des pleurs. Après un instant la porte s'ouvrit, et l'on vit entrer dans le salon le fauconnier, Marianne et Laurette , tous en pleurs , pâles et abattus par l'angoisse et la frayeur. Ambroise se jeta aux pieds de son maître, et levant vers lui des yeux égarés, il essaya de dire quelques mots ; mais sa bouche ne put proférer qu'un cri plaintif et inarticulé. On voyait trembler ses lèvres décolorées ; on entendait le battement convulsif de ses dents. Tous les yeux étaient fixés sur lui ; sa femme même et sa fille paraissaient oublier leur propre douleur pour ne faire attention qu'à la douleur plus terrible qu'il éprouvait.
— Mon fils ! mon fils ! s'écria-t-il à la fin en prononçant avec peine ces paroles. Oh ! sauvez mon fils!
Le comte se pencha pour le relever ; mais lui, secouant la tète et agitant une main en l'air , s'écriait :
— Non, laissez-moi ici, laissez-moi mourir ici, je ne
ne leyerai pas avant que yons m'ayez promis de le saa?er.
— Je ferai tout ce qui dépendra de moi ; allons , levez-vous , Ambroise , prenez courage. Je vous promets que je prierai, que je supplierai; allons, calmez-