TOUS
" Ayez-vous entendu? dit alors Marianne; notre nialtre vous Ta promis , tranquillisez-vous donc , confions-nous dans le Seigneur , et prenez courage.
— Me Tavez-vous promis ? me Favez-vous promis ? Oh! dites à cet homme qui a la vie de mon Lupo dans ses mains , dites-lui qu'il se souvienne aussi de son
propre père dont il a été le fils chéri Et si Fabbé
Tent absolument une satisfaction , je suis là , c'est le même sang et la même chair. C'est moi qui l'ai conseillé , et la faute en est à moi ; il n'a fait qu'obéir à >on père. S'apercevant alors de la présence d'Ottorino <lQe, dans son premier trouble , il n'avait pas vu , il se lera vivement , et allant vers lui d'un air plus résolu <nie respectueux. — C'est à vous , lui dit-il , à le sauver, à vous qui l'avez mis dans la position extrême où fl se trouve.
— Sont-ce là , lui dît aussitôt sa femme d'un ton de reproche , sont-ce là des manières convenables envers ^ chevalier'Bi bon , qui fait tout pour lui et qui est précisément ici pour le sauver?
— Oh ! que le Seigneur vous bénisse, s'écria alors Ambroise tout reconforté, pardonnez-moi ; ayez compassion d'un malheureux père hors de lui et qui ne sait Di ce qu'il dit ni ce qu'il fait. Allons ^ ne perdez pas de temps ; allez , allez , et retournez me rendre la vie.
ao.
• Le comte s'essuya les yeux et lui dit encore :— N'en doutez pas , je ferai tout ce que je ferais s'il s'agissait de mon propre fils. Il dit à Béatrix et à sa sœur de le suivre et ils se mirent en chemin. Alors Lauretta , qui n'avait fait Jusque-là que pleurer et sangloter , courut au devant de Béatrix au moment où elle sortait du salon , lui serra une main et la lui baisa en l'inondant de ses larmes. Elle ne put proférer un seul mot ; mais la prière était dans ses yeux, sur son visage, dans tonte sa personne,
 peine eurent-ils dépassé la porte qu'ils trouvèrent dans une seconde salle Bernard , l'autre fils du fauconnier, qui était là droit comme une image en les attendant.
Il faut savoir que Marianne ne voyant rien au monde au-delà de ce fils qui était son benjamin , et recevant la fatale nouvelle que Lauretta apporta à la maison où ils étaient tous réunis à cette heure, s'était précipitamment levée en s'écriant : — A vous maintenant , Bernard ; c'est à vous à courir, à parler au maître , à vous qui savez parler. Nous sommes des gens ignorans; mais vous lui direz les choses comme on doit les dire.
Ce mannequin commença à hésiter et à dire : — Quoi ? comment? mais Ambroise descendit précipitamment l'escalier, et sa femme et sa fille le suivirent.
Pendant que le malheureux père , prosterné devant son mattre , le suppliait avec ces paroles inspirées par le cœur et auxquelles répondent tons les cœurs, paroles que l'art admire et note respectueusement pour les imiter, la femme , sottement obstinée , disait en elle-
Déme : — Bon IKen ! il ne fait que pleurer et se plaindre ; à quoi bon cela ? et moi aussi je sais dire de ces choses-là. Si Bernard était yenu, il aurait bien trouvé, loi , les choses qu'il faut dire^ Aussi lorsqu'en sortant iTec les autres , elle le trouva sur la porte , elle fut tonte consolée , et le prenant par un bras , elle lui dit avec anxiété : — Allons , parlez , parlez ; car nous n'avons su rien dire.
Alors celui-ci se plaça devant le comte, et avec le ton et les manières glacées d'un homme qui récite un sermon appris par cœur, il commença : ~ Quoique Lupo Quand même mon frère, cette brebis égarée Mais le père, le saisissant par une épaule, le repoussa avec force en lui criant : — Laisse-le aller, au nom de Dieu.
Le comte ainsi débarrassé continua son chemin, et Bernard resta à sa place tout droit, immobile, les bras pendans , et le suivant des yeux.
Cependant d'innombrables flambeaux répandaient <lâDs les salons de la fête des flots d'une lumière mouvante et variée, que réfléchissaient les murs couverts de glaces et d'or, les colliers, les couronnes et les ceintures des belles danseuses. Mais au milieu de ce joyeux tomulte, du retentissement animé de la musique, Marco, rongé par une douleur secrète, l'ame remplie d'un mécontentement inquiet et chagrin , s'irritait et iDaadissait cette allégresse insensée si en désaccord ïvec la disposition de son ame ; folle allégresse à lamelle il devait pourtant paraître prendre part. De temps (Q temps il sortait pour aller dans une chambre qui précédait les salles où l'on était réuni , se mettait à une ^Qêtre , regardait dans la cour pour voir si le comte del Baizo arrivait. Il prétait l'oreille , tâchant de saisir le bruit d'un cheval dans la rue ; mais il n'entendait que ^ bourdonnement lointain de la fête , qui se répandait
au dehors. Il retournait à sa place , regardait le bal , parlait de la joute qui devait s'ouvrir le lendemain , recevait les souhaits et les félicitations de ses amis pour son voyage de Toscane ; mais son esprit était toujours absent.
Fatigué enfin de cette longue attente , il disparaissait par momens aux regards des conviés , se renfermait dans ses chambres les plus écartées , et se faisait violence pour y rester le plus long-temps possible, dans Fespoir de trouver à son retour la personne désirée. Plus tard il se jetait au milieu des cercles les plas bruyans pour oublier le temps qui lui paraissait alors immobile e\ éternel.
Il était ainsi tourmenté depuis environ deux heures lorsque le comte entra dans la pièce avec sa fille et sa sœur. Marco , qui dans ce moment se trouvait à l'extrémité opposée de la salle, voyant paraître la jeune fille pâle et abattue , fut saisi d'un mouvement si impétueux de pitié , d'amour et de colère , qu'il en frissonna. Dans le peu d'instans qu'il employa à traverser la salle pour aller au devant d'elle , tantôt il pensait qu'il allait se présenter devant un ange , tantôt il croyait aller à la rencontre d'un ennemi. Il aurait voulu se prosterner à ses pieds ou l'assaillir d'amères paroles. Il cacha cependant son trouble. Après les salutations accoutumées , la tante prit la main de Béatrix et la conduisit au milieu de dames et de demoiselles qui ftirent toutes stupéfaites et jalouses de la beauté de la jeune fille ; de cet air d'innocence qu^elle apportait de ses montagnes ; d'une certaine simplicité mêlée de pénétration ; de la grftce naturelle des mouvemens de
fioo corps et de son visage. I^a sollicitude qu'elle éprou* Tait en ce moment pour la vie d*ua homiDe ajoutait à ses traits an nouveau rayon de beauté mystérieuse.
Le comte del Balzo était resté seul avec Marco. Tous les deux souhaitaient de se trouver ensemble, tous les deux auraient voulu entamer une conversation pour arriver chacun au but qu'ils s'étaient proposé. Mais aucun des deux ne parlait, chacun espérant que l'autre serait le premier à rompre le silence , à dire quelque chose qui fournit l'occasion de commencer le discours.
Marco s'était mis à se promener, et le comte le sui- Tait ne sachant de quel c6té se placer. Celui-ci préparait miHe exordes dans son esprit , puis il les rejetait tous. Il était à chaque instant sur le point d'ouvrir la bouche , et il ne disait jamais rien. Il prit enfin courage et dit quelques mots sur la fête ; mais son interlocuteur laissa aussitôt tomber le discours , de sorte que le père de Béatrix pensa qu'il fallait aller tout droit au but par le chemin le plus court. Il prit cette résolution magnanime , et il dit :
— Écoutez, Marco, vous me trouverez peut-être
trop hardi, mais votre bonté m'encourage ; je je
voudrais voua demander une grâce....
— Une grâce ! â moi ! répondit Marco en allant vers l'embrasure d'une fenêtre où le comte le suivit. Ces paroles furent prononcées avec un accent si froid de fierté et d'étonnement , qu'elles firent mourir dans la bouche du pauvre comte toutes celles qui étaient prêtes à en sortir.
Après être resté quelque temps en silence comme s'il avait attendu une réponse à son altière exclama-
tion , réponse quinVrivait pas , Visconti demanda en souriant : — Ne pourriez-vous pas la demander à Rusconi , cette grâce ? lui qui vous a une si grande obligation : il serait probablement plus porté à vous l'accorder que moi.
Le père de Béatrix sentît son sang se glacer et répondit en balbutiant et dans le plus cruel embarras : — Gomment? que dites-vous? je ne sache pas avoir offensé personne , et Rusconi moins que tout autre. Pensez donc ! à peine si je le connais.
— Oh ! n'en soyez pas en peine , reprit Marco ; il se fera bien connaître lui-même. Rusconi n'est pas un homme qui ne sache pas payer ses dettes ni récompenser les services que peut lui rendre même un inconnu. Après avoir dit ces mots il sembla vouloir s'en aller.
Mais le comte , le serrant de plus près , insistait : —
Je vous prie , parlez clairement ; dites , qu'ai-je fait ?
car vraiment je ne saurais si ce n'était à cause de
ce jeune homme d'Ottorino
Marco , qui voulait le forcera s'expliquer , ne répondit rien et parut toujours vouloir s'en aller.
— Écoutez , écoutez-moi , poursuivit le comte en le priant avec une anxiété toujours croissante ; je ne sais rien , voyez-vous , je n'y ai aucune part.... A vrai dire , le jeune homme... oui , je ne peux pas le nier, m'a fait entendre qu'il épouserait volontiers ma fllle ; mais je lui ai tout d'abord répondu nettement ; je lui
ai dit que je ne voulais pas vous déplaire et que je
n'aurais jamais consenti à la lui donner avant que
Marco qui se sentait la fièvre y ne pouvant pluscon-
terar son impatience, inlerrompit ce discours et demanda :
— Mais Béatrix se soumet-elle de bonne grâce à ce mariage ? £t il attendit la réponse d'an air si troublé que le comte en fut tout glacé.
— Béatrix? répondit-il avec hésitation, vous me
demandez si Béatrix Elle aurait accepté le mari
qne ses parens lui auraient destiné. La pauvre enfant est si simple .' elle est comme une colombe , et elle n'a dans le cœur .que sa mère et moi.
— Donc , demandait de nouveau Visconti , vous croyez qu'elle ne sera pas bien peinée de la rupture de
I ce mariage.
— Peinée! pensez! elle n'est pas fille à se tourmenter pour de telles frivolités. Je connais bien l'humeur de ma filie ; je la connais , je la connais , et pour cela je ne suis pas en souci le moins du monde.
£n entendant ces bienheureuses paroles Marco fut saisi d'une si grande joie , éprouva une i)ienveillance si subite et si forte , qu'il aurait volontiers jeté les bras autour du cou de celui qui venait de les prononcer ; mais il se contint en pensant que ce qui n'était pas encore arrivé pouvait peut-être avoir lieu dans la suite , pendant son séjour en Toscane , s'il ne trouvait pas le moyen d'éloigner le jeune homme de la maison du comte del Balzo. 11 jugea que le plus sûr moyen était de laisser le père de la jeune fille dans la crainte de quelque malheur inconnu qui le menaçait. Il répondit donc d'un air moins sombre qu'auparavant , mais sans montrer pourtant la sérénité de son ame : — Si la chose en est ainsi , tant mieux pour elle et
T. I. il
pour vous. Il in*eût été bien pénible de vous voir aux prises avec un seigneur aussi irritable que Ruscoai ; e t pour mon compte aussi , je vous avoue que j'étais biea
fâché de vous considérer comme un de mes
comme un de ceux qui sont contre moi , et d*étre obligé de ne pas voir de bon oail un camarade , un ami de ma première jeunesse. Prenant alors un ton de familiarité , mais de cette familiarité orgueilleuse de l'homme qui s'abaisse et qui vous élève pour se trouver un instant à votre niveau, il lui mit une main sur l'épaule, en ajoutant : — Peut-être ne savie2-vous pas que c'est moi qui ai fait la négociation du mariage entre Ottorino et la fille du seigneur de Gomo. Maintenant le jeune homme paraît hésiter et vouloir reculer ; mais au point où nous en sommes il y va de mon honneur. Cependant, si vous tenez bon, la chose s'achèvera, et Ottorino ne voudra pas me désobéir; car il sait bien qu'il ne lui conviendrait pas de lutter contre moi.
— Oh ! soyez sûr, dit le comte, que rien ne sera dé* rangé par ma faute ; et si j'avais su auparavant comment était cette affaire , certes pour rien au monde je n'aurais permis à ce jeune homme de fréquenter ma maison ; car je tiens à vos bonnes grâces et à mon repos plus qu'à toute autre chose.
— C*est bien , tirons un voile sur le passé et n'en parlons plus; mais- dorénavant
— Dorénavant je vous donne ma parole qu'il ne . mettra plus le pied sur le seuil de ma maison , dût le monde s'écrouler soyez-en sûr...
Marco eût voulu faire entendre au comte quelque
chose de ses propres inlentions sur Béalrix ; mais il ne pot s'y résoudre ayant d*aToir interrogé le camr de la jeune fille. Cette ame ori^eillease et passionnée aurait préféré la perdre pour toujours à l'obtenir de l'autorité de son père sans être certain de son agrément spontané.
Ayant ainsi conduit son homme où il le voulait , il prit congé de lui , en disant : — Assez , comte ; je suis l»ien aise que nous nous quittions meilleurs amis que MUS ne croyions l'être ayant cette explication. Il lui serra la main et s'avança vers le milieu de la salle pour lejdndre un cercle de chevaliers formé autour de la beauté qui venait de paraître.
Mais le comte , sans quitter l'embrasure de la fenêtre Q&il avait été jusqu'alors, commença en lui-même à s'en prendre à sa femme , à sa fille , à Ottorino , qui Pavaient engagé dans ce mauvais pas.
Après avoir digéré en grande partie sa colère , après que cette grande frayeur se fut un peu dissipée , et qu'il se fat*^ consolé en pensant qu'en résumé l'affaire était raccommodée , il se souvint de Lupo et de la grâce qu'il devait demander pour lui à Marco. De même qu'une eau trouble et agitée dépose en se calnaut le limon qu'elle contient , et permet au regard d'y plonger jusqu'au fond , le comte se souvint tout à coup de Lupo, de ses parens et de sa sœur. Leurs touchantes paroles, leurs traits, leurs larmes se représentèrent à son souvenir. Il se rappela la promesse qu'il avait faite , et il en ressentit une grande compassion , un remords poignant , une pénible honte. Mais rien de tout cela ne put le faire hésiter sur le parti qu'il iTait à prendre.
-—Parler à Marco d'un écuyer d*Ottorino après oetle mercuriale? c'est une plaisanterie, disait-il à part soi ; non , non , on ne m*y reprendra pas ; que Lupo et tous ceux qui tiennent à lui aillent au diable, quant à
moi je ne veux me perdre pour personne On fera
de grandes lamentations chez moi; Ërmelinde et Béatrix crieront autant qu'elles voudront , mais moi je crierai plus haut qu'elles. Heureusement que je ne suis pas homme à me laisser faire la loi. £t ces idées soulevant de nouveau sa colère , il sortit du coin où il avait été si long-temps blotti , et il se montra dans la salle tout pensif et avec un air courroucé.
Béatrix, qui de sa place avait observé le long entretien de son père avec Marco, s'était imaginé qu'il parlait de Lupo , et elle attendait avec anxiété l'issue de cette conversation. Lorsque Yisconti , après avoir quitté le comte , revint au milieu de la foule , elle tourna sur lui , à la dérobée , un regard timide et empressé pour lire dans ses traits le sort de scm protégé ; mais n'ayant pu rien deviner , elle attendait que son père s'approchât. Après quelque temps celui-ci vint vers elle avec l'air dont nous avons parlé plus haut , et qui paraissant à la jeune fille l'indice d'une «en* tence défavorable , la bouleversa tout à coup.
— £h bien! que vous a-t-il répondu ?demanda-t-e]le aussitôt qu'il se fut approché.
— A propos de quoi ?
— Comment à propos de quoi ! A propos de la grâce que vous lui avez demandée pour Lupo.
~ Quelle grâce , quelle disgrâce ? Moi je ne demande grâce pour personne.
— Oh ! bon Dieu ! tous a-t-il donc refusé ?
— 11 ne m'a dit ni oui ni non ; et cette affaire ne doit être ni la mienne ni la tienne. As-tu compris? Et fais attention à bien retenir ta langue entre tes dents; car avec tes folies tu pourrais bien nous perdre tons tant qne nous sommes.
— Mais n'êteS'Vous plus le même que tantôt?
— Non, je ne suis plus le même, depuis que j*ai appris des choses que j'ignorais auparavant.
— Mais enfin n'y anra-t-il pas de remède ? Faudrat-il donc absolument qu'il meure ?
— Allons, tais-toi , te dis-je , petite étourdie, et ne va pas nous jouer quelque mauvais tour.
— Eh bien! ce sera donc moi qui lui parlerai ; je me jetterai à ses pieds et je le prierai tant
— Encore des tiennes ! il ne manquerait que cela !
— Mais comment? mais pourquoi? mais parlez donc^
— Je t'en ai dit assez. Fais attention , tiens-toi bien sur tes gardes. Après cela le comte disparut au milieu de la foule, et la jeune fille resta si confuse qu'elle croyait rêver.
Marco , qui ne l'avait jamais perdue de vue , dès qu'il vit son père la quitter, s'approcha de sa chaise et lui demanda , après en avoir obtenu la permission de sa tante , si elle voulait lui faire l'honneur de parcourir avec lui les salons.de la fête, tandis qu'il lui montrerait les chevaliers qui devaient tenir la joute. Béatrix , désireuse de se trouver avec lui pour avoir l'occasion de lui demander la grâce de Lupo, accepta , avec le bon plaisir de sa tante , la main que.
Marco lui offrait galamment, et ils s'en allèrent en-« semble.
— Les jouteurs doivent être douze , disait Yiscoott à la demoiselle ep raccompagnant dans les salles , je vais vous en montrer onze , car ils sont ici , mais le douzième vous ne Fy trouverez pas ; je sais cependant que celui-là n'a pas besoin de vous être présenté , car vous le connaissez depuis long-temps , n'est-il pa& vrai?^
Béatrix devint toute rouge et ne dit mot.
— Je vous l'ai vue saluer avec beaucoup de grâce et de bonté, un de ces jours lorsque nous passions, ensemble devant votre maison ; je sais d'ailleurs qu'il a été long-temps à Limonta , et que.roéme à présent....
— Oui , c'est vrai , je le connais , dit la jeune fille en baissant timidement les yeux, et même il a un écuyer pour qui
— Ne parlons pas de ses écuyers , s'il vous platt , dit Marco en l'interrompant; parlons un peu de loi.
Dan3 ce moment la jeune fille , en suivant toujours son guide , entrait dans une longue chambre placée après la dernière salle de la fête. Elle se retourna et vit son père qui mettait un doigt sur la bouche , voulant lui faire entendre , par Fexpression de toute sa figure , qu'elle eût à garder le silence sur ce qui concernait le pauvre Lupo. Cet incident accrut encorel'embarras et la crainte de la jeune fille , déjà assez intimidée en se trouvant seule avec cet homme dont elle avait entendu dire tant de choses ; en écoutant des paroles qui recherchaient le pudique et premier secret
de son cœur ; en se voyant enfin prête à lai demander une grâce si importante. Mais rappelant alors ce courage virginal qui, dans les momens les plus difficiles, ne lui manquait jamais , elle dit d'une voix tremblante et suppliante :
— Seigneur, puis-ge espérer que vous écoutiez l'humble et fervente prière que j'ai à vous adresser ?
— Ne m'avez-vous pas accepté pour votre chevalier et votre vassal ? répondit Marco, et est-ce là le langage que vous devez tenir avec moi ? Vous n'avez pas de prière à m'adresser, mais plutôt des ordres à me donner.
Ils se turent pendant quelques instans, et ayant traversé , dans cet intervalle , trois ou quatre petites chambres , ils se trouvèrent dans une pièce écartée , hors de ta vue de tous ceux qui étaient à la fête. La jeune fille tout absorbée par l'idée de ce qu'elle allait demander à Visconti , Visconti transporté par la passion qui l'aveuglait, tous deux étaient trop éloignés de penser à ce qu'il pouvait y avoir d'étrange, d'inconvenant à s'écarter ainsi du reste de la société, et l'on peut dire que ni l'un ni l'autre ne s'en étaient aperçus.
Lorsque Béatrix se trouva dans cette chambre solitaire, elle regarda autour d'elle, et fut d'abord un peu troublée ; mais tombant aussitôt à genoux devant celui qui l'y avait conduite , elle dit en sanglotant : — Une parole de vous peut le sauver ; ayez compassion d'une famille désolée. Œi ! si je pouvais pleurer comme pleurait tout à l'heure son malheureux père ; si le Seigneur mettait dans ma bouche ses paroles ^ je suis sûre que vous ne pourriez pas me la refuser.
Elle parlait de cette manière , croyant que son père avait tenu sa parole en informant Yisconti de tout ; mais celui-ci ne savait rien , et s'entendant supplier avec tant de passion , il n'en devinait pas la raison et il en fut d'abord étonné. Mais bientôt il fut pris de pitié , d'amour, de confusion , en voyant à ses genoux , dans cette humble attitude, la reine de ses pensées. Oubliant tout , ir s'inclina pour la relever et lui dit dans la plus grande agitation : — Que faites-vous? Non , absolument non ; allons , levez-vous. Vous prosterner ainsi devant un être humain? vous, Béatrix? Mais elle ne quittait pas cette position et elle continuait à le prier en joignant les mains et en levant vers lui des yeux tout en larmes. Yisconti , en la voyant dans cette attitude , crut avoir devant les yeux la mère de la jeune fille, lorsque plusieurs années auparavant, la nuit qu'il avait voulu l'enlever de la maison paternelle , elle s'était aussi jetée à ses genoux et l'avait ainsi supplié. Il se sentit transporté hors^ de lui-même , releva de force la belle suppliante, la fit asseoir, et pendant que celleci se couvrait la figure de ses deux mains, pleurait amèrement d'angoisse , de honte et de frayeur, tellement qu'envoyait les larmes couler à travers ses doigts et sur ses blanches mains, Marco sans oser approcher d'elle la pressa en ces termes : — Oh ! ditès-moi ce que vous souhaitez , et je vous jure par le salut de mon ame que je ferai tout ce qui est en mon pouvoir* pour vous satisfaire ; tout, quand même je devrais y perdre ma fortune, ma vie et mon honneur. Dites*)e-moi donc, tirez-moi de ce tourment, qui est-ce que je puis sauver?
— Lupo , répondit en sanglotant la jeune fille.
— Qui ? ce vassal du monastère de Saint-Ambroise , qui a été condamné à perdre la tète ?
— Oui y il est le fils du fauconnier de mon père et frère d*une de mes suivantes.... Et si vous les aviez tus!
— Allons, ne plenrei plus; Lupo sera sauvé; c'est
4 vous que je le donne Pnissé-je de même racheter
de moo sang une de vos larmes ! . . . Allons, Ermelinde, . . . Ermelinde ! vous me feriez perdre la tête ; Béatrix , ne pleurez plus , Lupo ne mourra pas.
— Vous dites qu1l ne mourra pas ?
— Oui , je vous le jure sur mon ame.
A ces mots la jeune fille se leva précipitamment, et, s'élançant vers Marco , elle allait se prosterner encore devant lui pour le remercier, nuiis elle ne le put pas. Visconti la saisissant par la taille la retint avec force ; et elle toute confuse , émue , épuisée de contentement , se laissa tomber dans ses bras. Marco sentait trembler sur lui ce précieux fardeau ; il sentait couler. sur sa main les larmes de consolation de la belle vierge; ^t le sein voilé de Béatrix palpitait contre sa poitrine agitée. Ravi , hors de lui-même , il se pencha sur elle et déposa un baiser sur cette tête blonde. Béatrix s'aperçut de ce baiser ; mais elle n'en fut pas plus effrayée qu'elle ne l'aurait été d'un baiser de son père ; elle se leva tranquillement , et dans ses yeux encore tout rouges etbaighés de pleurs, sur son visage encore troublé, on discernait le sourire de cette joie inattendue. C'est ainsi qu'après la pluie le soleil se montre plus beau et plus brillant, d'une lumière plus douce, au milieu
des nuages épars sur an ciel vaporeux de printemps» Le héros était au pouvoir d'une jeune fille. Marco s'approcha d'une petite table et il écrivit debout quelques phrases à l'abbé de Saint-Ambroise , dans des termes confus de prière , d'ordre , de menace ; il lui disait de rendre aussitôt à la liberté ce Lupo dont ils avaient parlé quelques jours auparavant. Il ferma la lettre avec un ruban de soie sur lequel il mit son cachet, il y écrivit l'adresse , et la donnant à Béatrix , il dit : — Faites-la tenir à l'abbé de Saint- Amhroise , H Lupo vous sera rendu.
— Le Seigneur vous tiendra compte de ce sang innocent que vous avez épargné, dit La jeune fille, de tant de larmes que vous essuyez. Toute sa famille priera pour vous toujours, toujours. Et elle s'acheminait vers la porte pour s'en aller.
— Béatrix , dit Marco en lui faisant signe de s'arré^ ter , je vous demande un instant. Vous avez le temps, jusqu'à demain de faire parvenir cette lettre Écoutez-moi, cette nuit je pars pour un long voyage
mais le souvenir de cet instant mais votre souvenir Béatrix croyez-le, sera toujours dans moa
cœur.
— Oh ! et moi aussi je n'oublierai jamais la grâce
que vous m'avez faite. Moi aussi je prierai pour vous
Je ne comprends pas maintenant pourquoi j'étais si
effrayée de paraître devant" vous! Ma mère me le
disait bien que vous aviez le cœur bon et généreux.
— Votre mère peut-elle donc ne pas me hafr ?m'at-elle donc pardonné?... Et voqs, Béatrix, me pardon.nez-vous aussi?.... pouvez- vous ne pas me ha{r?
— Moi ? que dites-vous?.... mareconnaissance^ mon fespect
— Ce n'est pas assez , «t ce n*est pas là ce que je Teox de vous , s'écria Yisconti en prenant une des mains de Béatrix entre ses mains tremblantes. Â quoi boa dissimuler plus long-temps ? Sacbez, Béatrix, que
du moment oà je vous ai vue ma destinée a été
irrévocablement fixée. Et moi aussi j'attends avec anxiété de votre boucbe un mot de vie ou de mort.
La jeune fille tremblait comme une feuille, et faisait des efiTorts pour se dégager de ses mains. Mais , Yisconti s'interrompant tout à coup comme s'il avait été saisi par une nouvelle idée qui se fût i»ésentée dans ce moment à son esprit, olivrit ses mains de sorte que Béatrix put retirer la sienne , et , le visage cbàngé , après un moment de silence, il l'interrogea d'une voix sévère.
— Dites-moi , ce Lupo n'est-il pas écuyer de quel^ qu'un que vous m'avez nommé tout à l'heure?
— Oui, il est un de ses écuyers.
— Un de ses écuyers? de qui ?
— De ses écuyers de votre cousin de ce
chevalier répondit la jeune fille qui n'osait pas
prononcer son nom.
— Dites donc de qui..... lui demanda-t-il fièrement»
— D'Ottorino, répondit Béatrix en devenant tout d'un coup rouge comme le feu.
— Maintenant, répondez-moi comme vous répondriez à votre confesseur au moment de la mort, poursuivit Marco d'une voix sombre et tremblante , est-ce
jponr plaire à cet homme que voqs êtes venue me demander la grâce de Lupo?
— C'était mon père qui devait vous en parler.
— Ce n'est pas cela que je demande ; dites-moi donc, sur votre ame , si c'est lui qui vous a engagée à cette démarche.
— Oui , lui aussi a prié mon père ; car , élant en disgrâce auprès de vous, il n'osait pas
— Ah! vous savez tous ses secrets !.... Et quand l'avez-vous vu?
— Peu d'inslans avant d^entrer dans votre maison.
— Et' vous le voyez tous les jours, n'est-ce pas?
Et la promesse la promesse que vous lui avez
faîte dites-moi,.... venait-elle du cœur?.... Vous
êtes éprise de lui, dites dites-le, au nom de Dieu !
Béatrix, tout effirayée , gardait le silence.
— Ainsi donc vous ne le niez pas !
— Non, je ne le nie pas, dit la jeune fille d'une voix faible ; il doit être mon époux.
— Mort et perdition ! s'écria Marco d'une voix frémissante et comprimée , et arrachant en même temps des mains de Béatrix la lettre, il s'élança furieux contre elle comme s'il avait voulu la déchirer eu morceaux. La malheureuse sentit ses genoux fléchir, sa vue s'obscurcir, et elle tomba évanouie sur le plancher.
Visconti demeura quelques instans à la contempler d'un regard sombre et enflammé. Sa main se porta involontairement sur son poignard; mais il la retira aussitôt. Il mit la lettre dans la ceinture de la jeune fille évanouie, puis il sortit précipitamment et descendit {>ar un escalier dérobé dans une petite cour intérieure.
IproaTant alors on besoin violent , une fureur de se BOttvoir, de s'agiter, de respirer librement, il s'élança nr on cheval qui avait été préparé pour son départ qoi devait avoir Heu cette nuit même , et il le poussa siff le premier chemin qui s'offrit devant lui, Â peine m seal de ses écnyers parmi tous ceux qui devaient raccompagner eut-il le temps de se mettre sur ses liaces , et de le suivre de loin sans pouvoir jamais le n^oindre. Telle était la trempe de cette ame. Le prenier mouvement de la passion était irrésistible, le pré- Kot loi était tout sentiment du passé et de l'avenir, et l'absorbait entièrement.
Il partit comme s'il avait fui devant un ennemi qui le harcelât; il portait en croupe , il avait sur le dos eet ennemi qui ne lui laissait ni paix ni repos.
Dans la violence de la course , et au milieu des té^ aèbres , sentant souffler sur ^a figure le vent froid de ia nuit, illui semblait éprouver quelque soulagement, n galopait comme un frénétique , n'entendant autour de lui que le piétinement de son cheval et le sifflement de l'air qu'il fendait impétueusement , et qui agitait lar son front ses cheveux baignés de sueur.
Le généreux coursier , la bride abattue et les flancs ensanglantés, s'élançait avec furie, dévorant le chemin sans le voir, et ayant perdu toute route battue, il courait à travers des champs cultivés , des landes , des bois, sautait sur des Inroussailles , des buissons et des fossés, au risque de se casser le cou contre le tronc de quelque arbre ou de tomber dans un fossé ou dans une mare. Le chevalier, qui, dans la rapidités de celte course , dans l'impétuosité forcée des sursauts et des
MARCO VISCOITTI. T. I. a 2
secousses, sentait poar ainsi dire qne les impression extérieiuhes adoucissaient le sens douloureux de Ja ri intérieure, necesisait de l'exciter de sa voix et avec se éperons , qu'il lui tenait crueHement plantés dans 1; chair ; et, son esprit s'éjçarant dans une espèce d'ivresse fantastique, il souhaitait avec une sorte de volapté d< s'ensevelir sous terre, de disparaître pour toujours di monde.
Il continua à galoper jusqu'à ce qu'il s'aperçût qu'l était seul. L'écuyer n'avait pas pu le suivre dans si course folle et effrénée. Il sentit son pauvre animal qui haletait sous lui en gémissant , épuisé , fatigué , il U vit à la lumière du crépuscule tout couvert d'écume, tout fumaiit et ensanglanté, exhaler de ses narines ouvertes un souffle épais et embrasé , il retira les rènet et s'arrêta dans une lande vaste et abandonnée où il se trouvait dans le moment. Il leva les yeux vers le soleil qui commençait à poindre , et il s'irrita contre la lumière du jour qui allait l'exposer à la vue des hommes et à son propre regard. L'obscurité de la nuit était plus conforme à sa douleur. Son ame la parcourait dans toute son étendue , elle l'occupait tout entière et en recevait le sentiment mystérieux de l'infini et de l'éternité dans les tourbillons desquels elle se perdait.
Mais lorsque le jour parut , lorsque son ame se replia sur elle-même , il se sentit retomber dans la vie, et la réalité circonscrite et inexorable des choses se représenta à lui ; mais une pensée vint mitiger cette aridité douloureuse et ranimer son cowage. Il songea qu'il lui restait encore quelque chose à faire ^ qu'il pouvait se venger.
Il excita de la Toix son cHeyal et s'achemina tout doucement ren un clocher qu'il voyait de loin dépasser le sommet. d'un bois. Plus il allait, plus il croyait reconnaître ces lieux. En tournant un sentier ombragé de deux rangs de saules , il rencontra une jeune yillageoise qui , une houlette à la main , chassait devant elle sa vache , et chantait gatment. Il lui demanda si le village qu'on voyait était Rosate , mais la jeune fille effrayée fit un cri et se mit à fuir à travers les champs en pleurant. Marco laissa tomber sa tète sur sa poitrine et continua son chemin jusqu'à ce que , à travers les arbres , il découvrit les tours du château de Rosate , qui , comme nous le savons , était un de ses fiefs. Il vit flotter le pennon carré qui était le signe distinctif des chevaliers bannerets ; il vit le casque avec le serpent arboré sur le sommet de la plus haute tour , et arrivé sur la crête du fossé qui entourait les murs crénelés , il frappa trois fois avec la garde de son épée le pommeau ferré de son arçon. L'on baissa le pont-levis et il passa.
En entrant dans la seconde cour il rencontra le châtelain qui courut pour lui tenir l'étrier. C'était Pelagrua, ce procureur du monastère de Saint-Ambroise , qui avait été chassé de Limonta , et que Maréo , comme on l'a déjà dit , avait placé là et nommé ensuite son châtelain. Pelagrua n'eut pas le temps de remplir l'office pour lequel il était accouru, car Marco , s'élançant à terre d'un seul saut , lui avait laissé dans les mains les rênes de son cheval en lui ordonnant de tenir son arrivée secrète.
Au trouble de sop visage, au désordre de toute sa
personne, à Fétat pitoyable de son cheval, le rusé ch&telain conçut d^étranges soupçons , mais qui étaient à mille lieues de la Térité. .
lK)rsqae Béatrix reprit ses sens elle se troa?a coa« (liée sur un lit dans une chambre inconnue , et elle demanda à une femme qui se tenait auprès d'eUe où ^tait son père. Mais Payant dans ce moment même aperçu de Tautre côté du lit d'où il la regardait , elle %mit sur son séant, puis se levant debout et serrant ^ de ses bras : — Sortons d'ici , lui disait>elle, sortons, sortons sur-le-champ.
Dès qu'ils furent dans la rue le comte lui demanda ^'explication de toute cette affaire , mais elle hâtait le P^ sans lui répondre , pressée d'arriver à la maison ^^\\ lui paraissait seulement qu'elle serait en sûreté. Uq instant après , se rappelant la lettre de Marco , elle la trouva à sa ceinture, et l'en ayant tirée elle élisait à son père en la lui montrant : — Voici , la voici ?
— Quoi donc?
aa.
-^ La grâce de Lupo. Une lettre écrite par Marco à Tabbé de Saint-Ambroîse.
-^ Gomment donc Je ne comprends pas S'il t'a
accordé ce que tu lui as demandé! N'aurais-tu pas
fait une étourderie plus grave? Le nom d'Ottorino te serait-il sorti de la bouche ?
— C'est lui-même qui m'en a parlé.
— Et toi , que lui as-tu répondu ? comment t'es-tu comportée ? Allons , parle , délie donc ta langue.
— Ah ! laissez-moi , laissez-moi tranquille , je dirai tout à ma mère
— Voilà donc où aboutissent tous yos mystères? En tout cas , rappelle-toi ce que je te dis ; tu ne dois plus revoir Ottorino , as-tu compris ? tu ne dois plus le revoir.
Béatrix respirait à peine , et était trop bouleversée pour pouvoir bien comprendre la portée de ces paroles ; elle n'avait pas dans ce moment assez de fovca pour s'en affliger.
Pendant tout le chemin le cointe ne fit que gronder et s'impatienter ; arrivé à la porte de la maison , il dit à sa fille : — Donne-moi ce papier. Elle obéit et ils entrèrent.
Ils trouvèrent les parens de Lupo, Ërmelinde, Ottorino et la famille qui les attendaient. A peine parurent-ils dans le vestibule que tous accoururent au devant d'eux avec des flambeaux allumés* Mais en voyant la figure pâle de Béatrix et celle de son père , ils eurent tous la même idée ; ils crurent que la vie du pauvre Lupo était désespérée , et ils poussèrent une exclamation de douleur.
Le comte , ayant quitté sa fille , qui se jeta dans les bras de sa mère , fit signe à Ottorino de le «ai?re , et lorsqu'ils furent dans un petit salon au rez-de-chaussée, il lui dit en lui remettant la lettre de Marco : — Voilà la grâce de votre écuyer ; allez, et que Dieu tous accompagne tous les deux ; mais comptez que ni Tun ni l'autre vous ne devez plus revoir ma maison* Gela dit, il fit un tour sur lui-même et courut se renfermer dans son appartement.
Ottorino regarda ce papier, reconnut l'écriture et le cachet de Marco , et la joie subite qu'il ressentit de la délivrance de son fidèle écuyer éteignit d'abord en loi le sentiment de l'étrange et cruelle défense qu'il Tenait de recevoir.
II courut dans une salle où tout le monde s'était léani , et levant en l'air la main dans laquelle il tenait la lettre de Yisconti^ — Grâce! grâce! s'écria4-il , Toici la lettre de Marco. Tous accoururent vers lui pour voir , pour toucher ce bienheureux papier. On criait , on pleurait, on s'embrassait les uns les autres. Le père de Lupo voulait avoir cet écrit dans les mains ; et le baisant , le mouillant de ses larmes , il le montrait tour à tour à sa femme, à Lauretta et à son autre fiU.
— Vite à cheval , s'écria Ottorino , le temps presse. On apprêta aussitôt deux coursiers , Tun pour lui , l'autre pour le fauconnier qui voulut l'accompagner , et ils prirent au galop le chemin de Chiaravalle.
— Donne-moi cette lettre , dit le chevalier à Ambroise , donncrla-moi , je la garderai.
— Oh ! laissez-la-moi , répondit celui-ci avec in-
stance, voyez, je Fai mise sur ma poitrine; si je ne la sentais pas , si je ne tenais pas ma main sur elle , il me semblerait n'avoir plus mon cœur.
Pendant tout le chemin ils ne firent que parler de Lupo.
Cependant celui-ci se promenait dans une chambre au rez-de-chaussée d'une des tours de l'abbaye de Ghiaravalle , dans laquelle était une mauvaise table de noyer , une lampe allumée , un crucifix de bois suspendu à la muraille et un prie-dieu devant le crucifix. Quatre soldats faisaient sentinelle à la porte , un ciaquième était dans la chambre avec le prisonnier. Ce cinquième était Vinciguerra , un de ceux que Bellebuono avait pris avec lui dans la dernière expédition de Limonta que nous avons racontée.
La démarche du condamné était ferme , et son aUr assuré ; il parlait précisément avec Vinciguerra de l'événement pour lequel il se trouvait dans la petite chapelle.
— Lorsque je pense à la manière dont ce scélérat de vilain s'est moqué de nous , disait Vinciguerra , je n'en reviens pas I
— Holà , répondit Lupo , ne sois pas si prodigue de ce qui t'appartient.
— Que veux-tu dire?
—Je veux dire que pour que nous restions bons amis il ne faut pas mal parler devant moi de ces braves gens.
— Oh ! vous voilà bien vous autres , vous êtes tous les mêmes , et pour vous soutenir les uns les autres je ne sais de quoi vous ne seriez pas capables. Tu es montagnard , et cela sufiit.
— Certes , oni , et je m'en vante. Il vaut mieux être épervier de rocher que canard de marais.
— Oui, oui, ta es ft LimoDta etmoi de Ghiaravalle ; mais enfin ta n'es pas pins qae moi, nous sommes tons les deux vassaux da monastère ; et il n'y a pas de quoi être si fier.
— Tassai dn monastère , oai , poar mes péchés ; mais moi je ne lésai jamais servis ces gens-là. La belle chose, n'estH^e pas^ qae d'ôtre commandé par un homme qui a le goapilion à la main et la tonsare sai la tète? C'est vraiment enviable !
— Crois-tu donc , répondit Yinciguerra , que j'engraisse avec le salaire qu'on me donne ? Te souviens-tu du temps où nous avons combattu ensemble sous Marco Visconti?
— Vive Marco ! s'écria Lupo saisi par ce nom qui faisait palpiter le cœur de tout soldat lombard. Voilà on honune ; il est toujours des premiers à se mettre en avant et à faire merveille de sa propre personne. De pins, il est affable , doux , ami des soldats ; lorsqu'il a de l'argent il en donne à chacun , et si l'on doit pâtir, on pâtit tous ensemble ; ce n'est pas comme
a¥ec tes qui, lorsqu'ils sont rassasiés et bien
gorgés, vous crient du réfectoire: En avant! en
avant! Oui, n'est-ce pas? pour qu'ils puissent
mieux s'engraisser! Et puis les beaux exploits! comme le dernier de Limonta. Des gens armés qui tombent la nuit par trahison sur de pauvres diables sans défense : est-ce là le métier d'un soldat ?
— Tu as bien raison*
— Au reste , vois-tu , si j'étais arrivéà temps pour
1^ féttair , je puis bien te dire que Taffaire se serait passée autrement et aurait pu tous coûter cher. Mais je ne veux pas y penser, car ceti me tourmente trop. •<• Pauvre Lupo ! nous ayons été toujours amis , nous avons été compagnons d*armes , et vois ce que je suis obligé de faire maintenant
— Tu fais ton métier.
' — Oui , mais crois bien qu'être obligé de te garder
ici et savoir où je dois te conduire crois bien que
je ne puis m'y faire.
— Allons , allons , avale cela avec un verre de vin, dit le condamné; et prenant lui-même un grand flacon, il en versa deux verres , en prit un , présenta l'autre à son camarade, et dit x — A la santé de Marco.
— Cela n'est pas de contrebande , répondit la sentinelle 9 car Marco est bon ami du monastère et il est cousin de l'abbé , ainsi je puis accepter l'invitation et te faire une bonne raison : — A la santé de Marco et à la tienne.
Cela dit , ils vidèrent tous les deux leur verre d'un seul trait.
— As- tu aussi porté ma santé ? reprit le Limontin aussitôt qu'il eut bu , tu as voulu dire à la santé de mon ame , n'est-ce pas? car celle du corps au point où je me trouve est hors de question. Qu'y faire? Vois-tu, igouta-t-il en regardant par une des petites fenêtres, le
ciel commence à blanchir, et bientôt N'est-ce pas
une heure après le lever du soleil?
— Pauvre malheureux ! Oui , une heure après le lever du soleil.
— Écoute, dit encore Lupo, ne sommes-nous pas
soldats pour nous feire tuer s'il le faat ? Ainsi donc mourir d'un coup de hache qui nous fende le crâne comme on fend une ponune , ou d'un coup de lance qui nous perce d'outre en outre comme une grenouille, oa..« Bref, quaùd on meurt en faisant son defoir, ça revient an même ; et moi je meurs pour avoir rempli le mien.».». Et cependant ce n'est pas tout-à-fait. la même chose-, et quoique je tâche d'adoucir ma piJule, elle me parait toujours un peu amère , car finir ainsi ses jours sur trois morceaux de bois , garrotté comme on malfaiteur^ devant toute la canaille qui accourt pour vous voir comme elle accourrait pour voir un assassin , ce n'est pas la même chose que de mourir sur le champ de bataille en enfourchant les arçons de son bon cheval , frappant des coups désespérés à droite et à gauche; la musique des trompettes dans les oreilles et l'espérance de la victoire dans le eœur.
— ^C'est ce que je voulais dire, répondit le garde; du reste quant à mourir, mourir aujourd'hui, mourir demain, qu'est-ce que cela fait ?
— Et cependant crois-tu que si je pouvais m'en passer , ajoutait Lupo , je ne le ferais pas et de bien bon cœur ? Mais puisqu'il faut boire ce calice, prenons patience, résignons-nous et faisons bonne mine à la mort que Dieu nous envoie.
Yinciguerra poussa un soupir , remplit une autre fois les deux verres , vida le sien et puid d'un signe de la main il invita Lupo à en faire autant»
— Non, non, répondit le condamné, ce peu de raison que Dieu m'a donné, je veux le garder pour les momens
qui me restent el faire le dernier pas en bon chrétien, sachant bien ce qae je fais.
— Écoute , yeux-tn que j'appelle le père Âthanase que tu viens de renvoyer tout à l'heure?....
— Non, non. Ce qu'il y avait à faire je l'ai déjà fait. Â dire vrai je l'aurais gardé encore, mais il commençait à me casser la tète , à toucher certaines histoires que cela suffît ; je lui ai dit polinient de s'en
aller.
— Oh! allons donc, il aura voulu te faire penser aa salut de ton ame, te réconcilier avec k Seigneur et te foire dire quelque prière; car ce sont là des choses qu'il faut bien faire lorsqu'on est sur le chemin de l'autre monde.
— Ce n'est pas cela. Tant qu'il m'a parlé en bon religieux, je l'ai écouté ; mais ensuite, venant à parler de Bellebuono, il s'obstinait à dire que j'avais commis un assassinat; tandis que si je n'avais pas d'autre péché... Mais je lui ai répondu clair et net que je ferais encore de même sans le moindre scrupule de charger ma conscience.
*- Oh I c'est là que je t'attendais ! Certes le religieux avait raison !
— Tu es donc aussi un imbécile ! mais pour te persuader, je vais te faire une comparaison.
— Je t'écoute.
— Si, disait Lupo , j'arrivais à Limonta une heure plus tôt , et si, en envoyant un faux avis à ton Bellebuono , je l'attirais , lui et tous vous autres dans le défilé d'une montagne où je me serais caché avec mes braves paysans; si en fondant sur vous, nous vous
trions tous assommés comme des rats dans une souricière, aurais-je commis un péché mortel? aurait-il bllu in*ea confesser?
— Non, parce que cela aurait été un stratagème de gaerre.
— Et ce que j'ai fait n'était-ce donc pas un stratagème de guerre, excepté qu'au lieu de vous assommer tous, je n'en ai assommé qu'un seul ?
— Oh ! quel rapport y a-t-il ?
— Le rapport est exact. Et le motif, le comptes-tu pour rien ? L'avoir tué pour sauver tant de pauvres gens de mon village , et notre curé qu'il voulait tourmenter et assassiner pour son plaisir !
— Mon cber, tu m'en dis là une belle : tu vas cherdier le motif! N'es-tu donc pas soldat?
— Je le suis; mais je disais ceci pour faire une comparaison. Garce n'était pas une guerre juste et régulière ; mais c'était une bande d'assassins et de bri* gands qui fondait sur nous.
— Halte là ! Doucement. Voyez la belle gentillesse de changer le nom aux gens , répondit Yinciguerra d'un ton brusque; je puis te dire que j'ai toujours iait le soldat et jamais le voleur ni l'assassin ; et si ce o'étaitpas que
Mais Lupo , se mettant à rire : — Allons donc , lui dit-il, voudrais-tu t'en prendre à moi? à quelqu'un qai dans une demi-heure sera dans l'autre monde ? Tu aurais trouvé ton homme , ma foi ! un homme à l'agonie !
— Que vas-tu chercher maintenant? répondit le soldat tout troublé par ces paroles et par le sang-froid
ayec lequel Lapoles prononçait , tù lésais bien qu'avec toL.i.. Et pois noas avons été toi^onrs amis; mais ta sens qu'il y a certains mots qu'on ne peut pas supporter.
— Ne comprends-tu donc pas que je l'ai dit pour faire une comparaison?
— Si tu l'as dit pour faire une comparaison , il iCj a pas de mal.
— Je veux que nous nous quittions amis , dit encore Lupo en lui tendant la main.
— Sans doute , ami de tout mon cœur , répondit l'autre en la lui serrant affectueusement ; et il ajouta aussitôt :
— Je serre lanuiin d'un brave soldat et d'un bon camarade. Ensuite il tourna son visage de l'autre côté pour cacher l'émotion qui se peignait sur ses traits. Il se versa un autre verre de vin , le vida , et , levant une main comme s'il avait voulu se nettoyer la bouche et les moustaches , il la fit passer deux ou trois fois sur ses yeux.
Cependant ^ au milieu du sUence qui régnait dans cette mauvaise chambre, on entendit retentir les coups lugubres d'une cloche. Lupo parut un instant saisi ; mais , se remettant aussitôt : — Je vois , dit-il , que je n'ai pas de temps à perdre. Écoute , Vinciguerra , j'ai une chose à te dire : je voulais en prier le confesseur , mais il m'a mis trop en colère....! Et puis je préfère donner cette commission à un ami qui me connaît depuis long-temps et qui sait qu'après tout
nous sommes tous des hommes Car si ces gens
voyaient un soldat..... ils pourraient croire que c'est
Il peur de la mort Écoute donc, je vais m'expli-
qoer en peu de mots. La première fois que tu iras à lilan , fais-toi indiquer la maison du comte del Balzo i la Brera del Guercio : là tu trcfuveras ma famille , fflOQ père , ma mère. Mais , en proférant ces mots sacrés, Lapo se sentit déchirer le cœur , fit un tour dans la chambre; puis, revenant auprès de Yinciguerra : - Le feras-tu ? lui demanda-t-ii.
— Que le Seigneur m'accorde du bonheur dans cette vîe et du repos dans Tautre , comme je te promets de remplir tontes tes volontés , répondit le soldat.
Alors Lupo prit une chaîne qu'il portait au cou , et , la lui remettant , il ajouta : — Tu leur diras de la porter en mémoire die moi. Et tu diras à ma sœur de regarder dans l'armoire de la chambre qui est près de la fauconnerie : elle y trouvera une petite boite en bois renferipant un anneau d'or qui est le reste du butin que je fis en Toscane. Je le gardais pour le lui donner lorsqu'elle serait fiancée. Dis-lui de le garder pour l'amour de moi.
-^ Écoute , dit Yinciguerra , je ne suis pas riche ; mais , Dieii merci ! j*ai mis de côté quelques sous qui sont là , vois-tu ? Et , tirant de sa poche une poignée de grosses et de petites monnaies , que veux-tu que j'en fasse , moi ? Épargne-moi la peine de m'enivrer une demi-douiaine de fois, et fais une œuvre de miséricorde en les acceptant ; je les porterai à ton père ; il en aura probablement besoin : de toute manière, cet argent lui sera certes plus utile qu'il ne peut jamais ime l'être à moi-même.
^ Non 9 non , je te suis o))ligé.
"^ Allons , fais-moi cette faveur, donne-moi ceCf^ consolation. Je te jure que j'ai plus de plaisir à donner maintenant ce peu d*argent pour Tamour de toi , que je n'en aurais eu à toucher yéritablement la part de
butin qui m'avait été promise à Limonta par ton
par cet homme. J'ai été aussi une fois sur le point d'aller à l'autre monde , et je sais combien dans ces momens-là tous ceux de notre maison , notre père et notre mère surtout, nous deviennent chers, combien on regrette les peines qu'oa a tous plus ou moins données à ses parens , et je me rappelle le grand chagrin que je ressentis alors ne n'avoir rien sur moi à leur envoyer pour qu'ils gardassent mon souvenir.
Lupo lui mit une main sur l'épaule , et lui dit : — Je sais que tu m'offres cet argent de bon cœur , car entre nous autres soldats , on donne et on reçoit avec la même cordialité ; mais , Dieu merci ! mes parens n'ont
besoin de rien Et d'ailleurs j'ai aussi de l'argent
que je pourrais leur envoyer si je voulais ; et en disant cela il retourna la poche de son pourpoint , et fit tom-> ber sur la table une bonne poignée de pièces d'argent. Vous êtes soixante soldats dans votre compagnie , n'estce pas? demanda-t-il ensuite.
— Nous étions soixante, mais nous en avons laissé onze sur vos champs de Limonta, dans cette belle entreprise, de sorte que si je compte bien, nous ne de^ vrions être maintenant que quarante^nenf.
Lupo leva la tête, un sourire de satisfaction brilla sur sa figure en entendant rappeler le fait glorieux de ses chers compatriotes. — £h bien , poursuivit-il, ceux qui restent voudront bien porter un toastau condamné ?
— Et même deni, répondit Yincigaerra; mais, moi, je ne boirai pas de ce Tin-là ; je veux que ma part d'argent serre à faire prier pour ton ame.
— Mais pas par les moines de Saint-Ambroise , répiiqiia Lupo ; prends-y bien garde, car je yeux que rien ne m'arrive à l'autre monde de la part de ces poltrons de sddsmatiques. Oh ! à propos , j'oubliais une chose : j'ai aussi un frère avec lequel , à la vérité , je n'étais pas trop d'accord ; nous nous entendions peu , mais au moment de mourir il ne fatiit pas que je le laisse toutk-ùât de c6té , ne fût-ce que pour l'amour de ma mère, qui loi porte toute sa tendresse. Il faut que je lui envoie aussi quelque chose : j'ai là un petit crucifix d'argent que je voulais te laisser pour mon souvenir, mais je ne saurais
— Ton frère? dit Vinciguerra , bien , voilà tout arrangé ; je prends ton petit crucifix, et je te donne cette relique pour la lui envoyer, la vois-tu? et il la lui montrait en ouvrant son ponrpoitit; c'est un morceau de la colonne de saint Siméon le Stylite ; je l'ai enlevée de mes mains à un pèlerin qui venait de la Terre- Sainte , et que j'ai dévalisé une nuit dans la Romagne.
— Très bien, dit Lupo, j'accepte l'échange, et tu la lui porteras , comme je te l'ai dit , en mon nom : tiens donc. Otant alors de sa poitrine le Christ d'argent , il le lui remit, et , lui jetant en même temps les bras au cou , il lui donna et reçut de lui le baiser d'adieu.
— Maintenant que j'ai tout arrangé ici-bas , dit encore le Limontin , il est temps que je ne pense plus qu'au salut de mon ame, et il alla vers le crucifix qui pendait à la muraille, s'agenouilla devant lui et se mit à prier.
Vinciguerra , pour ne pas le déranger, se retira vers la porte , où il répéta aux quatre autres soldats qui étaient de garde , toutes les parole^ du condamné , et leur montrant l'argent qu'il avait reçu de lui pour distribuer à la compagnie , il ajouta 2 — Quant à moi , je le lui ai déjà dit, je convertirai ma part en prières que je ferai dire pour le salut de son ame. — Ajoutes-y ma part aussi ; et la mienne , et la mienne, dirent-ils tous Tun après l'autre. Ils attendirent ensuite en silence le douloureux nioment où ils devaient conduire cet infortuné à la potence ; car tous regrettaient devoir ainsi mourir un jeune soldat, beau et brave comme était Lupo. Lorsqu'ils échangeaient de temps en temps quelques mots, ils le faisaient toujours à voix basse, égard, à la vérité, de peu d'importance, mais remarquable pourtant chez ces gens grossiers uniquement habitués à souffrir et à faire souffrir autrui.
La cour du palais du monastère , le portique qui l'entourait et par lequel on entrait dans la chambre de Lupo, étaient encombrés de curieux, gens désœuvrés qui , ainsi que cela arrive toujours et partout , accourent pour voir le dernier supplice d*un homme. Ils venaient comme à une fête , ils montraient une espèce de joie sauvage , probablement causée par ce plaisir secret que chacun ressent , sans pouvoir s*en rendre raison , en contemplant la nature humaine dans ses plus fortes et ses plus rudes épreuves , en exerçant l'ame à la terreur et à la pitié, en s'étudiant soi-même, dans autrui , en considérant enfin le mystère de la vie et le mystère de la mort.
L'heure à laquelle on devait conduire le condanoé
aa supplice était d^à passée, et l'avide populace commençait à murmurer de ce retard. Yincjguerra , qui s'indignait de cette stupide et farouche impatience , s'en vengeait en fra{^ant du manche de sa lande sur les bras et les épaules des plus audacieui , sous prétexte dç tenir la foule éloignée de la porte.
On entendit enfin un bruit qui se prçlongeait et plusieurs voix qui répétaient : — Ils viennent ! ils viennent ! Le peuple commençait à se heurter , à se coudoyer, à se dresser sur la pointe des pieds, se tournant vers la porte qui conduisait de la cour dans la rue. Yinciguerra courut aussitôt dans la chambre pour remplir la tâche qui lui avait été imposée, et Lupo, frappé par le bruit de ses pas qui retentit tout près de lui, se leva , fit le signe de la croix, et lui dit d'un air serein : — £st-il temps?
Dans ce moment la porte s'ouvrit , deux des gardes qui étaient en sentinelle s'avancèrent précédant un moine qui tenait un papier à la main. Lupo regarda par dessus l'épaule de celui-ci , et , s'apercevant qu'il était suivi par un autre homme, soupçonnant qui ce pouvait être, il baissa subitement les yeux avec un frisson involontaire. Mais il se sent tout à coup serré à travers le corps. 11 regarde , il est dans les bras de son père , qui , le pressant contre sa poitrine , ne pouvait ni pleurer ni parler.
— Vous avez mal fait de venir me voir dans ce dernier moment , dit Lupo aussitôt que l'émotion lui permit de parler ; je ne pensais plus qu'à la vie éternelle et au Seigneur, vous avez mal fait et pour vous et pour moi.
Ânibroise , ne pouvant parler , continuait de lui dire des signes négatifs de la tôte et des mains. A la fin , après «in long effort , il prononça en sanglotant ces paroles : — Non , tu ne mourras pas.
— Oh ! oui , je mourrai , répondit le fils , et j'en suis fâché pour TOUS autres; du reste, j'avais arrangé toutes mes affaires.
Pendant que le fauconnier l'embrassait toigours plus étroitement et continuait en secouant la tête à lui faire signe que non , que non, que non , le moine s'avança et dit à Lupo : — Votre père dit vrai , l'abbé vous a fait grUce.
— Grâce ! grâce ! s'écrièrent alors les gardes dans la petite salle. — Grâce ! dirent les sentinelles qui étaient restées à la porte; et ce cri fut répété de proche en proche sous le portique , dans la cour et dans les rues voisines du palais par la foule qui se pressait sur tous les points.
— Sachez-en gré à la clémence de l'abbé, dit le moine au condamné.
— Nous sommes venus , Ottorino et moi , dit le fau* connier avec une lettre de Marco Viscontià l'abbé pour lui demander ta grâce.
— Une lettre de Marco , dit Lupo , vive Marco ! £t la vie lui paraissait encore plus précieuse depuis qu'il la tenait de ce seigneur. — Vive Marco î s'écrièrent aussi les sentinelles. — Vive Marco! vive Marco! s'écria-t-on de toutes parts.
Cependant mille bruits divers circulaient dans la foule. — Qu'est-ce qu'il y a ? qu'est-il arrivé ? — C'est Marco Visconti qui est venu en personne pour déli-
vrer le €H)odamné qui est ton parent.— Cest cet autre chevalier qui a apporté la lettre de Yisconti , qui est son parent. — Non , c'est lui-même en personne , et ici , hors du village, il y a bon nombre de soldats de ses fiefs, et Fabbé a été obligé de se soumettre à ce qa*il a voulu. — Je vous dis que Marco a envoyé une lettre comme quoi il doit mettre le prisonnier en liberté. — Ce n'est pas vrai. ^ Mais si , c'est le père Bonayenture qui vient de me le dire. — Mais cela ne pent pas être ! — Mais voulez-vous me l'apprendre , à m<H !
Tous ces discours et d'autres semblables se changèrent en une exclamation générale lorsqu'on vit le gra<;ié sortir de la petite salle donnant le bras à son père que la joie reAdait comme stupide. Le tressaillement qui se manifesta en ce moment dans toute la foule aurait fait honneur à la bonté de l'assemblée la plus humaine de nos temps policés.
Pourtant c'étaient les mêmes personnes accourues on instant auparavant pour voir mounV le pauvre condamné , et murmurant à cause du retard qu'on mettait à l'exécution ! Que voulez-vous ? Ce n'est pas qu'elles eussent véritablement du plaisir à voir pendre le pauvre Lupo; car elles ne savaient seulement pas qui il était, ni ce qu'il avait fait pour mériter une telle fin. Elles voulaient, que sais^je? elles voulaient être émues, secouées par quelque chose de fort, d'extraordinaire , et leur but venait d'être rempli d'une autre manière.
À travers la foule que les gardes contenaient à peine, Lupo et son père arrivèrent sur la place de Chiara-
yalie. Ils trouvèrent devant l'église Ottorino et auprès de lui quelques paysans qui tenaient les rênes de trois chevaux. Le .jeune chevalier jeta les bras au cou de son fidèle écuyer , et des applaudissemens , des battemens de mains éclatèrent de tous côtés. Dans, un instant ils furent tous trois en selle.
—Ne venez-vous pas remercier l'abbé? dit le moine à LfUpo. Celui-ci regarda son seigneur en face , et l'ayant vu faire certain mouvement et hausser en même temps les épaules, comme s'il avait voulu dire : N'y fais pas attention, il répondit :— Pour le moment je suis trop pressé.
Yinciguerra, qui avait accompagné Lupo jusque-là, lui mit au cou la petite chaîne d'argent, et sortant aussi de sa poche l'argent qu'il devait distribuer à la compagnie : — Prends, lui dit-il, cela t'appartient.
— L'argent , garde-le , lui répondit le Limontin , et vous boirez ensemble ce soir à ma santé.
— Volontiers , répliqua le garde , et pour le coup je te promets que moi aussi je te ferai honneur..».. Oh ! à propos ; et ton crucifix d'argent ? j'oubliais de te le rendre. — Garde-le pour toi , garde-le en souvenir de moi, répondit Lupo en lui serrant la main, et il s'achemina avec son père et Ottorino au milieu de la foule qui s'ouvrait devant eux pour les laisser passer.
Lorsqu'ils furent au fond de la place tournant à gauche pour entrer dans une ruelle , Lupo se trouva en face de la potence qu'on avait préparée pour lui, la salua de la main , et dit à haute voix : — Adieu , ma mie! Sur quoi toute la foule se prit à rire.
Le pauvre Âmbroise ne pouvait se persuader d'avoir
i ses côtés son fils sain et sauf; et comme s*il eût senti le besoin de s'en àssnrer à chaque instant , il ne détournait jamais les yeux de dessus lui, il le tenait serré par la naain, et lui disait à demi-yoix et d'un air tout attendri :— Étourdi ! écervelé ! tu m'as (ait éprouver de grandes frayeurs , tu m'as donné de cruels serremens de cœur. Allons , allons , fais ce que je te dis, quitte ce vilain métier de soldat , retourne chez toi, et mons un peu tranquilles, avec ta mère^ du bien que Dieu nous a donné... La malheureuse ! Tu te plaignais si souvent qu'elle ne t'aimât point. Âh! si tu l'avais vue la pauvre femme , si tu l'avais vue !
—Je le sais^ je le sais bien; je n'ai jamais douté un instant de son affection.
— Mais moi je te dis qu'elle t'aime beaucoup , mais beaucoup, beaucoup; que moi*mème je ne puis pas t'aimer davantage : et Lauretta!.i. et ton frère! Lui aussi, vois-tu , malgré son air froid
—Oui, oui, je vous suis obligé à tous tant que vous êtes.
—Et cette détermination, la prends-tu? Donneras-tu cette consolation à ton père dans ses derniers jours ?
— Nous en parlerons plus tard : vous voyez bien qu'il faut que je consulte aussi mon seigneur.
— Oh ! oui , c'est juste , c'est trop juste , car tu lui as de si grandes obligations , et si tu savais ce qu'il a
fait pour toi et avec quel cœur £t le comte aussi ,
la comtesse et notre jeune maîtresse , et puis tous , tous tant qu'ils sont. Dans ma disgrâce j'ai eu la consolation de voir et de m'assurer à n'en pas douter de l'affection que chacun te porte.
OttoriDO, sentant que dans ces premiers momens de tendresse paternelle et filiale la présence d'un tiers eût été de trop , marchait quelques pas en avant et paraissait s'occuper d'autre cbose; mais après les avoir laissés épancher leurs tendres sentimens, il arrêta son cheval, et se laissant rejoindre par eux, il interrompit les remerctmens qu'ils lui adressaient en disant à Lupo : — Il faudra nous hâter , afin d'arriver à temps pour la joute; c'est aujourd'hui le premier jour, comme tu sais , et tu consentiras à me servir d'écnyer ?
— Sans doute , pourrie«-vous en douter? J'y ai bien pensé à Ghiaravalle , et la cérémonie qu'on me desti-* nait me contrariait aussi parce qu'elle m'enlevait la satisfaction de vous rendre mes services dans la jonte.
— Ces gens*là voulaient te faire un mauvais parti , mais pour cette fois ils o^t été obligés de renoncer à leur envie, et si tu avais vu la mine refrognée que faisait l'abbé en lisant la lettre de Marco I II se d^enait comme une chauve-souris qui se sent brûler par le soufre ; et en vérité , je dois dire que j'ai eu un grand plaisir de le voir contraint à faire bonne mine à mauvais jeu.
— Pourtant , disait Lupo , ce fut une grande faveur, une grâce tout-à-fait hors de mesure de la part de cet homme : un Marco Visconti !
— Ce fut pour être agréable à notre maître ^ est allé exprès le prier avec Béatrix,
— J'en serai toujours bien reconnaissant au comte, répondit le jeune homme un peu mortifié de ne pouvoir plus croire que Marco eût pensé à lui de son propre mouvement , ce qui aurait flatté sa vanité et enflé son
oigodl. Maispontant avanl losi fl findn qoe faille remercier Marco.
— Il est parti eette mdt pov la Toicaiie, hd dît Ottorino.
— Oh ! j'en sois bieii fidié, car je ne sais ce qœ f aurais donné poor avoir rhonneor de baiser cette main glorieose et poor Fassarerqne ma vie loi appar<» tient toot entière.
Âmbroise , en entendant exprimer one si grande et n fanatique reconnaissance poor Marco , comprit bien qœson fils était encore le même et que ce maHienreox esprit guerrier ne l'avait pas quitté. Baissant la tète tout niécontent , il se dit en lui-même : — Si la potence même n'a pu legnérir , je ne sais plus qu'y faire.
Lnpo lut cette pensée sur la figure soucieuse de son père; il regretta d'avoir prononcé des paroles qui devaient le chagriner, et il cherdia long-temps ce qu'il pouvait lui dire de plus affectueux et de plus doux pour remédier à sa maladresse , et pour lui témoigner sa tendresse filiale en abandonnant le sujet sur lequel ils ne pouvaient pas être d'accord , sans paraître toutefois promettre quelque chose qu'il n'aurait pas Pintention de tenir. Après de mûres délibérations , il imagina enfin de lui demander comment se portaient les faucons qu'il avait laissés à Limonta.
Ottorino se retourna et regarda en bee son écuyer en entendant cette question qui lui sembla si étrange et si hors de propos dans un pareil moment. Mais Âmbroise, qui n'avait jamais pu amener son fils à voir de bon œil ce métier chéri qu'il edkt voulu lui faire prendre; Ambroise, qui ne l'avait jamais entendu
nommer spontanément un faacon ni an gerfaut , et dont les efforts pour lui donner le goût de cette chasse la lui avaient au contraire fendue odieuse , Ambroise sentit vivement tout ce qu*il y avait d'affectueux , de délicat dans cette question, et tout en lui répondant : Ils vont bien , tous bien , très bien , il lui serra le bras et sentit ses yeux se remplir de larmes.
Lorsqu'ils furent arrivés à Milan , le jeune chevalier dit à.Lupo:— D'ici à deux heures tâche d'être à la lice , tout prêt : tu m'y trouveras. Gela dit , il salua de la main ses deux compagnons de voyage qui lui répondirent en s'inclinant jusque sur le cou de leurs montureSk
Le lecteur s'imagine bien l'accueil que l'on fit à tiUpo. Nous lui dirons seulement que pour la première fois de sa vie sa mère blâma la conduite de son autre fils Bernard , qui commençait à reprochera Lupo soq obstination dans le schisme , en lui disant que c'était là la cause de tout le mal qui venait de lui arriver. — Allons, taisez-vous, dit-elle d'un aii^ courroucé à son benjamin , vous aurez le temps de dire ces choses-là plus tard.
Lupo demanda aussitôt à voir ses maîtres. Béatriz était au lit avec une fièvre violente, Ermelinde veillait sa fille malade. — Et le comte ?
— Il s'est renfermé dans son appartement et il ne veut voir personne , lui répondit un page.
— Eh quoi ! ne pourrai-je les remercier ? dit le fils du fauconnier; et il monta un escalier, traversa cinq ou six petites salles jusqu'à ce qu'il arrivât devant la porte de l'appartement du comte. Tous les autres le
suivaient, désirant prendre part à cette allégresse coname ils avaient partagé l'angoisse dn jour précédent. Lupo frappa légèrement , et le comte qui , à la rameur qn'il avait entendue dans la cour, au bruit des pas , des voix qui s'approchaient dans l'escalier, avait deviné de quoi il était question, disait de sa chambre t — Allez , allez , je ne veux voir personne.
— Comte, mon mattre, messire, c'est votre Lupo; permettez-moi de vous baiser la main.
— C'est bien, va, que Dieu te bénisse , répondit-il de sa chambre.
— Je sais que c'est vous qui avez obtenu ma grâce de Marco , laissei-moi vous remercier.
— Ouvrez de grâce , disait Ambroise en suppliant.
— Ouvrez , répétait Marianne , que nous puissions embrasser vos genoux , accordez-nous cette consolation.
— Ouvrez! ouvrez! crièrent'ils tous ensemble, vive le cointe del Ralzo ! vive notre maître !
— Vaincu par tant de sollicitations , il entr'ouvrit enfin tant soit pei| la porte et il montra une mine moitié effrayée moitié glorieuse qui avait réellement quelque chose de comique. L'un se jetait à ses pieds , l'autre lui baisait les mains , celui-ci le remerciait , celui-là pleurait; mais lui, après avoir joui un instant de cç triomphe : — Assez , assez , dit-il à Lupo en retirant les mains, je suis charmé de te voir sain et sauf, maintenant va-t'en en paix et avec le Seigneur ; mais rap-? pelle-toi de ne plus remettre les pieds dans ma maison. Se tournant ensuite vers le fauconnier : — Et toi , s'i) pe change pas de vie , tu peux compter que la potence
B'a fait que te le prêter. Gela dit , il retira la tête et se renferma dans sa chambre, laissant tout le monde stupéfait et croyant rêver.
Lupo , ne sachant que penser, alla revêtir ses armes, et après ayoir salué son père et sa mère, il s'acheminaît pour prendre son cheval et se trouver à la lice comme il en était convenu, lorsqu'on traversant une chambre, sa sœur vint au devant de lui et se mettant un doigt sur la bouche , elle lui dit à voix basse : — Tu salueras Ottorino au nom de ma maîtresse Béatrix; tu lui diras de se comporter vaillamment et qu'elle espère que malgré son absence il ne Toubliera pas.
— Malgré Tabsence? Qu'est-ce à dire? Ottorino ne va pas partir que je sache.
— Non , mais le comte lui a défendu de revoir cette maison.
-^ Mais comment? mais pourquoi?
Dans ce moment on entendit un bruit de pas qui s'avançaient. Lauretta mit de nouveau le doigt sur ses lèvres et courut sur la pointe des pieds se .cacher dans une chambre voisine tandis que son frère s'en alla de son côté.
En sortaBi de la porte d'Algiso , qui s'ouvrait à Yeû^ droit où se trouve maintenant le pont Béatrix , Lùpo poussa son cheval vers le monastère de Saint-Simpliôen , dans le voisinage dnquel était la lice.
La foule accourait de toutes parts à un spectacle si Tedierché à cette époque. C'était un grand mouvement d'hommes, de femmes, d'enfans , tous vêtus de leurs habits les plus beaux. On discernait au milieu de la multitude les fabricans de laine à leur bonnet blanc «t à une espèce de houssiii^ qu'ils portaient à la main. Les maîtres armuriers , dont la seule ville de Milan comptait plus de dix mille , avaient un tablier de peau de différentes couleurs selon que l'artisan était fabricant de cuirasses ou d'épées, ou de boucliers, ou de casques , ou doperons. Parmi les ouvriers de la même profession, ou comme on disait alors de la même maîtrise , on distinguait aussi les garçons d'avec les
maîtres et ceux-ci d'avec les sarveillans , de même qu'on distinguait leurs officiers inférieurs d'avec leurs consuls et leur abbé.
On reconnaissait les dames et lés chevaliers à leurs petits manteaux de soie aux capuchons de velours , aui; larges manches retroussées , aux cottardites écarlates ( c'étaient de longues robes de femme serrées à la taille par une ceinture) aux colliers , aux bijoux , aux pierres précieuses , aux fourrures de petit-gris , de zibeline , de martre , ornemens et parures défendus aux plébéiens et aux artisans grossiers qui devaient se contenter des futaines , des laines et demi-laines , des peau}^ d'iigneau , de lapin , de renard et d'autres animaux ordinaires , et ne pouvaient porter ni breloques , ni agrafes , ni bputons qui ne fussent en os , en laiton , ea acier ou en autres métaux communs , tant Tesprat de ce siècle était contraire à celui du nôtre. On s'efforçait alors de tout distinguer; on s'efforce ai^ourd'hui de tout égaliser.
Notre écuyer, arrivé devant l'église deSaint-Simpli-cien , qui était alors , comme les Milanais le savent, à une bonne distance de l'enceinte de la ville, vit la foole arrêtée à considérer divers boucliers qui étaient suspendus. C'était la Goutume*d'exposer sur les parois de quelque église ou de quelque cloître près de la lice les enseignes des chevaliers qui devaient y jouter, pour qu'il fût facile à chacqn de reconnaître celui qui les portait le jour de l'épreuve. Cette coutume avait un autre but. Si quelque, accusation était intentée contre un des combattans, ou si quelque dame ou demoiselle avait une réclamation d'honneur à lui adresser, on
voulait qu'elle pût être notifiée à temps aux juges du tournoi , afio qu'ils eu exclussent l'accusé si les preuves étaient jugées sufiisantes et le cas assez grave pour mériter cette peine.
Après avoir donné un coup d'œil à un bouclier écartdé de rouge et de blanc avec une vipère au milieu qui était le bouclier d'Ottorino , Lupo passa plus loin, et plus il avançait , plus le bruit et la foule augmeutaiant.
Ici le ménestrel chantait au son de la mandore; là un jongleur faisait danser des chiens et des singes au son d'an fifre et d*un tambourin ; plus loin un saltimbanque débitait des reliques et des spécifiques contre la fièvre, exaltant les vertus admirables des herbes de saint Paul et de sainte Apolline. Partout il y avait des baraques où Ton jouait aux dés , aux tables et à d'autres jeux particuliers à ces temps et qu'on appelait la pUveretta et la careggiola^ jeux qui, quoique défendus par les statuts, étaient tous les jours impunément pratiqués par les escrocs pour faire des dupes. De distance eo distance s'élevaient des planchers, des toitures, des ftttvens sous lesquels on vendait des viandes de mouton, de sanglier, avec des ornemens et des assaisonnemens divers , du pain de froment , de seigle, d'orge , du, vin de Halvoiaie et beauccmp d'autres espèces de vins et démets.
Sur la gauche de la lice s'ouvrait une vaste place où se tenait la foire ^des chevaux de bataille et de joute. L'on entendait les cris des maquignons qui les faisaient courir et caracoler. Près de là se trouvaient
deux emplacemens moins grands partagés en plusieurs
enclos dont l'un était destiné au marché des chiens. Ta u * tre à celui des faucons. Les aboiemens et les cris des animaux s'y mêlaient aux voix des vendeurs qui exal* taient la valeur de leur marchandise.
— Voilà une couple de limiers de Tartane de la véritable race apportée en France par saint Louis, s'écriait l'un d'eux. Chiens de pur sang et d'arrêt, qui ne sont pas sujets à la rage ! Des éperviers étrangers el natifs d'Angleterre, d'Allemagne et de Norwége ! criait en s'égosillant un autre. — Un £siucon gerfaut^ le roi des oiseaux, dressé à prendre le lièvre, et qui attaque le loup et le sanglier.
De l'autre côté, à la droite de la lice, on voyait le marché des armes.C'était comme un camp de baraqaes et de tentes de toutes formes et de toutes couleurs, contenant des cuirasses, des boucliers, des grèves, des cuissards , des gantelets , des bonnets de fer et des lances, des épées, des massues ferrées et des poignards 4ippelés miséricordes. Au milieu de chacune de ces boutiques provisoires on voyait les armes les plus ri^ ches et les meilleures accrochées à un poteau planté en terre , de manière à représenter un guerrier. Dans certains endroits le guerrier était à cheval , et les housses qui descendaient jusqu'à terre , la coiffe de fer, le collier de maille, la selle ferrée , la croupière à écailles de poisson recouvraient si bien l'échafaudage en bois et Tenveloppe de bourre, que l'animal simulé pouvait paraître véritable. Quelquefois deux de ces guerriers factices, tout renfermés dans leurs armures, étaient placés Fun devant l'autre , la lance en arrêt, et semblaient exciter leurs chevaux de l'éperon. On y
Toyaii des représentatioDS bizarres , des rencootres et des combats, et c'étaient autant d'artifices, employés ^ DOS armuriers pour attirer les acheteurs, qui à Foccasion des joutes et des tournois accouraient de toutes parts pour se pourvoir d'armes milanaises, alors les plus renommées de l'Europe. Sur chaque baraque était aa écriteau portant le nom du maître fabricant.
— Giacomolo, comment vont les affaires ? demanda Lupo à un homme replet et rubicond qui se trouvait dans no^ dç ces boutiques , les coudes appuyés sur la barre qui en fermait l'entrée , regardant oisivement les passans.
— Ni bien ni mal ^ répondit Giacomolo Birago , qui était un des fabricans de cuirasses les plus renommés, pour la place qui m'est échue et par le temps qui court , je ne m'en suis pas encore si mal tiré. — As-tu envoyé cette cuirasse à Ottorino?--- Oui, je la lui ai portée moi-même ce matin, je la lui ai ^sayée , et elle lui va à peindre. Je puis te dire que c'est une armure à faire honneur à qui que ce soit , un plastron à l'épreuve du poignard , je l'ai trempé 4^ mes mains , et j'y ai fait sur le devant certaines arabesques dont je sois content. Ce n'est pas parce que c'est mon ouvrage, mais je puis dire , sans me vanter , que ni Biassonno, ni Pier Degli Ërminulfi, ni Ëstore Gasate , ne pourraient en faire de pareilles.
Dans ce moment il survint un vieillard tout enveloppé dans un manteau couleur marron « dont le capuchon couvrait la tête et dont le petit bec entourait le cou : il demanda Giacomolo. .
•— Maître armurier, je voudrais un morion de pre-
mière trempe avec les fanons y et qui eût la yisièi*^ clouée.
— Voulez-Yous parler d'un morion à cbarnièpe p^ur devant, et s'ouvrant par derrière?
— Précisément.
— Ce sont de vieilles marchandises et je n'en tieos pas. Le morion se fait maintenant avec visière se le^ vant et descendant au gré du chevalier; si vous voulez de ceux-ci j'en ai des meilleures fabriques, en voilà. Et en disant cela il s'acheminait vers le milieu de sa boutique ; mais l'autre lui dit :
— Non , non , ne vous dérangez pas , maître armurier , je voudrais en avoir un tout-à-fait dans la forme que je vous ai indiquée. Où pourraisrje aller le chercher ?
-r- Vous pouvez aller plus loin , à la quatrième ou cinquième boutique, à partir de la mienne. Savez-vous lire ? \
— Non.
— C'est égal, vous ne pouvez pas vous tromper; en tout cas, demandez Ambroise Caimo, et tout le monde vous l'indiquera. Peut-être en aura-t-il, car il tient de ces vieilleries ; si vous n'en trouvez pas là , il faudra vous en passer.
— Et combien pourrais-je le payer , si j'en trouvais?
— Mais... répondit Birago, traînant la voix et haussant les épaules , c'est comme si vous me demandiez combien coûte une relique : elle coûte plus ou moins cher , selon la dévotion de celui qui l'achète , et la conscience de celui qui la vend:
-:- Pardonnez-moi si je vous ai fait perdre votre
ksaapB y dit lliimiine au manteau , et il passa outre.
— Quelle espèce de morion veut donc cet individu? éenaanda alors Lupo, en renouant la conversation avec rannurier.
— Ce sont des morions , répondit Birago , dont on iaisâit usage autrefois, et ils étaient portés par ceux qui voulaient courir une joute ou un tournoi en restant inconnus. Comme ils sont tout d'une pièce , il n'y t pas de danger qu'un coup de lance lève la visière et découvre le visage du combattant*
— Âh! je comprends.». 4 Maintenant, dis-moi iin peu, le vicaire n'est pas encore arrivé, n'est-ce pas? — Non , on cowt encore la quintaine. Aussitôt qu'il arrivera , on commencera le tournoi.
•*^ Et se font-ils tant attendre ? demanda encore Lupo.
L'armurier ne répondit qu'en serrant les lèvres et en secouant la tète; mais, un instant après, baissant la voix , il dit : — Tu vois bien quelle espèce de seigneurs ! Si c'eût été Marco ! et il poussa un long soupir.
— Ob! si c'était lui! répondit le Limdntin, soupirant aussi à son tour^
— Mais , pourquoi s'en est-il allé ? continua l'armurier d'une voix encoie plus basse ; c'est ici qu'il devait rester, ici où nous sommes tout» pour lui; et, quant , à ma maîtrise, vois-tu, depuis Fabbé jusqu'au der* nier ouvrier, nous nous jetterions tous dans le feu pour lui.
— Et les soldats ! poursuivit Lupo , et la noblesse I Tous enfin , tous ! Mais qui sait si son voyage ne cacb#
pas quelque mystère : pour moi , je crois que la eho»e ii*est pas aussi «mple qu'elle le parait.
Le colloque fut ici interrompu par l'apparition do rhomme au manteau encapuchonné , qui rcTenait an morion à la main.
— Brave homme ! cria l'armurier en l'appelant, l'astu trouvé?
— Oui , répondit l'autre , s'approchant de lui et lui donnant à examiner le casque qu'il portait à la main ^ je l'ai trouvé où vous m'avez dit.
Birago l'ouvrit, le regarda minutiensement en dedans et en dehors , puis il dit : — Il est de fabrique anglaise , et combien €aimo te l'a^t-il fait payer?
— Devinez !
-^ Huit ambrogini grasH d'argent ?
' — Davantage.
— Une livre impériale ?
— Encore davantage. .
•<*- Allons, dites*le-raoi donc, carjamaisjenelede*' vinàrai.
— Je l'ai payé deux florins d'ori ^ Deux florins d'or !
. — Oui vraiment , deux florins dV»*, de trente sons impériaux chacun.
— Quel voleur ! allait dire l'armurier, mais il retint sa langue; et, rendant le morion à l'ioooaiiu, il s'écria : ^ Il faut sans doute qu'il mesure les florins avec h boisseau, celui qui peut en jeter deux pour un pareil outil de crieur de vieille ferraille. — A qui doit-il servir ? demanda Lupo tout bonnement et sans cérémonie à naconnu ; mais cehii-ci se mit un doigt sur la bon-
che , et il s'en alla , en prenant le même chemin par lequel il était arrivé.
Les deux antres le suivirent des yeux jusqu'à ce qu*il dkpiarikft au milieu de la foule. Alors Tarraurier dit à Lopo : — Ce morion sera pour quelqu'un qui veut se préseoter à la joute de demain sans se faire connaître. -- Si je n'étais pas attendu, poursuivit Lupo, je serais eorieax de suivre ce vilain hibou pour voir où il va se nicher. Un chaland survint alors pour acheter à Birago quelques poignards; celui-ci, levant la barre, le fit entrer, et le Limontin , le voyant en affaire, s'en alla.
Après avoir fait un grand tour au milieu de la foule, il arriva enfin à l'un des bouts de la lice , fermée du côté de la ville par des loges et par de petites tours de bois à plusieurs étages, et du côté opposé par une simple palissade qui s'étendait jusqu'aux bois.
Lapo y entra, et vit les loges décorées de guirlandes et de draperies ornées de tapis , d'écharpes , de draps d'or et d'argent.; il vit les chevaliers, les dames et les gracieuses demoiselles assis sur le devant. Plus en arrière , les écuyers et les pages se tenaient debout. Partout on apercevait des plumes s'agiter, des berrets et des capuchons remuer, et briller les armes et les pierres précieuses. Un grand balcon à colonnes, orné d'une étoffe de soie brodée en or, destiné au vicaire'impérial et à la cour, était encore vide au milieu d'une si grande affluence. Dans le haut de cette loge étincelait le serpent placé sous l'aigle noir, armoiries des Visconti et de l'empereur.
Dans le vaste emplacement situé au milieu de la
MARCO VISCONTI. T. I. i5
palissade , on avait posé sur une colonne ane demifigure de guerrier armé d'un bouclier sur le bras ga«— che, et d'une lance grosse et solide dans la main droite. Quiconque avait un cbeval à sa disposition et désirait^ faire ses épreuves , allait frapper contre cette figurer , ce qui s'appelait courir la quintaine, ou le Sarrasin , depuis que'roti commençait à revêtir le mannequin à la manière des Mores. C'était à cette époque , et ce fut pendant plusieurs siècles encore une fête populaire en mêtne temps qu'une école d'armes , dans laquelle les jeunes gens s'exerçaient à porter leurs coups entre les quatre membres , comme on disait alors , c'est-àdire à la poitrine ou à la tête de l'adversaire : c'étaient là les seuls coups estimés bons et loyaux» Les juges de la quintaine fournissaient de lances égales en longueur et en grosseur tous ceux qui voulaient s'essayer à cet exercice ; et celui qui en rompait un plus grand nombre, et qui portait le meilleur coup, était proclamé vaitiquenr.
Mais ce qui dans ce jeu était curieux à voir , c'était lorsqu'on ne frappait pas le mannequin à l'endroit voulu^ Au moyen d'un ressort qui le faisait alors mouvoir, le mannequin assenait des coups d'aveugle au jouteur inhabile^
A l'extrémité opposée de la lice , et en face de la quintaine, était placée une autre macbine en bois que nous allons décrire. Un gros tronc s'élevait depui» le sol jusqu'à la hauteur de l'épaule d'un homme de moyenne taille. Sur ce tronc était placée en travers une poutre qui tournait sur un pivot de fer dèsqu'eUe était touchée. Un homme à cheval, courante bride
abaitoe , devait frapper de sa lance un des bouts de la
i poatre , et Tadresse consistait à éviter le coup que la 1 pottire eo tournant portait avec le t>out opposé. C'était > Bii jeu dans lequel il y avait danger de mort y et qui , j de même que les joutes et les tournois , avait été dé- I fendu plusieurfl fois par les évéques , les papcfi et les conciles; mais les évèques, les papes et les conciles prêchaient dans le désert.
Cette machine s appelait bélier , parce que les deux I extrémités de la pou tre étaient ordinairement sculptées i en forme d'une tête de mouton , et on disait courir le I bélier , comme on disait courir la quintaine.
Lupo s'était présenté à Ottorino , lui avait attaché la cuirasse neuve de Birago , avait passé minutieusement en revue chaque harnais , et examiné attentivement le cheval, les caparaçons, l'armure. Ayant trouvé tout en ordre , il entra dans le pavillon situé à l'une des extrémités de la lice. Il était là , regardant ceux ' qui couraient la quintaine , lorsqu'il vit venir à lui un homme babillé de la tète aux pieds , moitié de rouge , I moitié de jaune ; de sorte que , en le regardant du c6té droit, il était tout d'ulie couleur, et du côté gauche d'une autre. C'était une mode commune à cette époque; mais l'individu dont nous parlons avait en outre un rang de grelots d'argent qui pendaient tout autour de son chapeau, et qui tintaient, en bi^ndillant , à chaque pas qu'il faisait.
— Bonjour , Tremacoido , dit notre écuyer , dès que l'autre se fut assez approché pour qu'il pût reconnaître en loi le jongleur qui avait béni les armes pour le jugement de Dieu.
— Est-ce toi, Lupo? répondit le bouffon. Je suis bien aise de te rencontrer ; je venais précisément à la tente des écuyers , afin d'emprunter une cuirasse et un cheval pour courir le Sarrasin : ce sera donc toi qui me rendras ce service.
— Tu veux courir le Sarrasin ! As-tu perdu la tète ? Prends garde à ce que tu fais , car ce n'est pas comme de chanter un lai. Vois-tu cette perche qu'il tient à la main? elle en a châtié de moins fous que toi.
— Laisse-moi faire , puisque c'est moi que cela regarde, et qe cherche pas à en savoir davantage. J'ai parié a?ec Arnaldo Vitale; il m'a vaincu en chantant un tenson d'amour, etmoi je l'ai défié au Sarrasin.
— Mais ne sais-tu pas qu'Amaldo Vitale estécuyer , et qu'il sait courir la lance aussi bien que les premiers joueurs?
— Mais tu ne sais pas les conditions du défi; il doit rompre sa lance en frappant le Sarrasin, et moi je gagne, si je le touche sans tâter du bâton qu'il a dans sa main.
— Ce n'est donc pas à conditions égales?
— A conditions égales , dis-tu ? Attends qu'il m'y prenne ! Je suis bien un peu fou , mais non pas pourtant à lier.
— Et n'as-tu pas de honte?
— De quoi ? de gagner sans peine un beau cheval ?
— Et toi , qu'as-tu parié?
— J'ai parié un morceau de cette chaîne d'or qui m'a été donnée à Bellano par ton seigneur-; le reste , je l'ai joué aux brelans.
— Pauvre chatne et pauvres épaales que les UennesJ Mais , c'est ton affaire.
— £h bien ! me prêtes tu ce cheval et cette cuirasse?
— Oui , je te les prèle , mais pour une course seulement.
— Cela s'entend.
■ — £h bien ! entre , et je vais tout arranger.
Lupo , après avoir revêtu le bouffon d'une petite cuirasse légère avec son arrêt attaché à la poitrine, le fit monter sur son propre cheval , et lui mettant une lance à la main : — Celle-ci est pour essayer, lui dit-il ; enfonce la crosse ici dedans , et il lui montrait l'arrêt. Tâche de tenir les genoux bien serrés; penche-toi en avant sur l'arçon , pour que le coup ne te fasse pas tomber de cheval : comme cela, un peu plus, en avant. . . Serre bien la lance , étends mieux ton bras , tâche de bien viser, et recommande-toi à ton saint protecteur.
— Laisse-moi faire, dit Tremacoido; et il partit au trot , se dirigeant vers le milieu de Tarène.
— Attends que je te mette les éperons , criait Lupo derrière lui.
— Je m'en passe , répondit le jongleur , et il continua son chemin.
Un trompette fit le tour de l'arène , annonçant le défi entre Ârnaldo Vitale et Tremacoido, ainsi que ses conditions. Tous connaissaient la tète fêlée qui avait porté le défi , . et ils s'apprêtaient à le voir faire des siennes.
Dès que les gages furent dans les mains des juges , deux palefreniers vêtus de peau d'ours, imitant la dé-
narehe et les moovemens de ranimai qu'ils voulaient représenter, s'approchèrent des compétiteurs pour leur donner à chacun une lance. Mais à rinstani où Tremacoldo tendait la main pour prendre la sienne , son cheval dressa les oreilles , élargit les narines en soufflant , flaira d'un air soupçonneux et farouche le poil de l'ours ; puis en prenant ombrage , il recula et se cabra ; de sorte qu'il ne s'en fallut de rien que le pauvre cavalier ne ftt une culbute.Yoyaat son danger, il serra le^ jambes, s'accrocha comme un chat à la crinière du cheval furieux, et ce fut un grand bonheur pour lui qu'il n'eût pas d'éperons et que Lupo accourût à l'instant à son secours. Celui-ci, prenant les rênes du cheval , l'appelant par son nom , lui caressant la tète, le cou et la croupe, le rendit à l'instant doux comme un agneau.
Après que les rires excités par cet accident sefurent calmés , le héraut cria à haute voix : ^ C'est Arnaldo Vitale qui va courir.
l'on vit alors le troubadour tout armé, avec une petite cuirasse unie et les éperons d'asgeat ^ marque distinctive d'un écuyer, entrer dans la lice, se précipi* ter sur le Sarrasin et le frapper net au milieu du bouclier avec tant de violence que la machine entière en trembla et que la lance se brisa en morceaux. C'était la troisième lance qu'on avait rpmpwe ce jour-là; mais personne n'avait encore frappé dans la broche , c'est-Adire dans cette pointe de fer qui sortait du milieu du bouclier. Ce coup fut jugé le meilleur.
Le héraut cria : — Embroché } et il s'éleva'un bruit général d'applandissemens.
Ua instant après, la fouie se mit à crier : — C'est à Tpemacoldo, c'est à Tremacoldo à courir !
^— Me voici, je ne veux pas lae sauver, répondit le
bOBffOB.
— Vite , mets ta lance en arrêt , iui dit alors Lupo qui était à ses c6tés et lui servait de second ; tourne le cbeval et donne^lui carrière. Mais le rusé , qui n'avait pas envie de courir ainsi à corps perdu , avait déjà songé à certaine malice pour se tirer d'affaire ; et, au lieu de mettre sa lance en arrêt, il la fit passer sous l'aisselle et s'achemina au galop vers le but, tout en désordre et secoué de telle sorte qu'il faisait plaisir à voir.
Dès qu'il fut à portée du mannequin , il donna son coup de lance , et il frappa un des pans du manteau de pourpre du Sarrasin. Ce n'était pas un bon coup. La machine commence à faire du bruit, à s'agiter et à tourner sur elle-même, en frappant furieusement de 80D bâton qui venait tout juste donner à mi>corps d'un homme à cheval. Tous s'attendaient à voir le bouffon jeté par terre; mais celui-ci , dès qu'il eut frappé son coup, avait laissé tomber sa lance, et, s'accroupis- Bant , il s'étût courbé sur le cou du palefroi , de sorte que le bâton lui effleura la tête , mais n'attrapa que la pofiBte de son bonnet qui fut jeté à une belle distance, «a milieu des rires et de la joie de la jfoule noble et plébéienne, dont on entendit de toutes parts retentir les bruyant éclats.
Dès qu'il fut hors de la portée du bâton , Tremacoldo toujours blotU releva doucement la tète de travers, et on le vit sourire d'un air et aT^e un regard
malins et joyeux; il reprit sa première position, tourna son cheval et vint se placer devant le Sarrasin , qui , pendant ce .temps, s'était remis tranquillement à sa place , tenant son bâton en Tair. Là , avec certains mouvemens bouffons , remuant les yeux , tordant la bouche et tirant la langue , il se mit à injiirier le mannequin.— Fume, fume, maudit tronc; tu peiisaîs m'en décocher, chien de nègre ! mais attends ! Trémacoldo ne se laisse pas attraper , renégat, infidèle !
— Tremacoldo , lui dit alors un des juges de la quintaine , d'après les conditions du pari , tu as perdu.
— Comment , perdu ? le bâton ne m'a pas touché.
— Vois-tu là-bas ton bonnet qui dépose contre toi , reprit le juge.
— Que me fait mon bonnet? Si mon bonnet est fou, par exemple , et si la fantaisie lui prend de faire une culbute sur le sable, est-ce ma faute à moi?
Le juge voulait répliquer , mais Ârnaldo Vitale s'interposa dans cette dispute; et , content de la gloire d'avoir fait un beau coup, il se mit entre eux et dit : — Tremacoldo a raison , nous avons parlé du corps et non du bonnet. Se tournant ensuite vers Tremacoldo même , il ajouta : — Prends le cheval ! il est à toi , tu Tas loyalement gagné.
Ce trait de courtoisie plut à tous les spectateurs , et chacun combla de louanges le vaillant et généreux troubadour à qui l'on adjugea unanimement le prix de la quintaine : c'était une épée avec la garde en argent.
Cependant le vicaire impérial Âzzone, et ses. oncles Luchîno et Giovanni Visconti étaient arrivés , suivis
d*one nombreuse et brillante cour de barons, d'écuyers et de damoiseaux.
A. peine le vit-on paraître sur le balcon que quelques cris s'élevèrent par-ci par-là : — Vive Azzone ! yive le vicaire , vive le seigneur de Milan ! mais tout cela était bien froid. Un bruit sourd couvrit aussitôt ces voix , et Ton entendit même en quelques endroits crier hautement et d'une manière distincte : — Yive Marco ! Si bien que Lucchino , après avoir donné un coup d'œil à la ronde , s'approchant de l'oreille de son neveu , lui dit : — Heureusement pour nous , npus l'avons envoyé promener à propos.
Le vicaire impérial était vêtu d'une longue et riche robe de damas broché , fermée sur le devant par une rangée de petits boutons d'or. Un bandeau d'hermine de la largeur de trois doigts lui ceignait le front, en même temps qu'il fixait sur sa tète une écharpe noire parsemée d'étoiles en argent. Les deux bouts carrés de cette écharpe descendaient jusqu'à la moitié de ses oreilles , tandis que le reste retombait en arrière jusqu'aux épaules en forme de toque ; riche et élégante coiffure qui lui encadrait le visage et en faisait ressortir la blancheur.
Seigneur naturellement humain et affable, Azzone faisait à cette époque un étalage encore plus grand de bonté et de courtoisie pour captiver la multitude, qu'il savait bien ne pas lui être trop affectionnée. Il avançait hors de sa loge la moitié de son corps, pour répondre aux salutations que lui envoyaient les barons et les chevaliers les plus rapprochés de lui. Il saluait de la tète et de la main le plus mince artisan et la femme
du peuple qui lui adressaient quelque marque de respect : monnaie qui ne doit pas beaucoup coûter aux grands, et qui paratt avoir pour les petits une si grande valeur.
Ayant aperçu Arnaido Vitale au moment où ce« lui«ci ôtait son épée et en faisait présent au juge de la qointaine , en même temps qu'il ceignait celle qu'il avait gagnée , Azzone se tourna vers un de ses écuyers qui était debput derrière son grand siège doré , et lui dit : — Lampugnano, descends dans Farène et amène-moi le troubadour qui a gagné le prix de la quintaine. Au moment où le jeune homme exécutait cet ordre , le vicaire , causant avec ses deux oncles an milieu desquels il était placé, disait : ^^ Pendant qu'on débarrasse l'arène etque les combaitaas s'apprêtent pour le tournoi , nous lui ferons chanter quelque chose. Lncohino fit un geste de dédain; msûs son frère Giovanni, qui , quoique évéque et cardinal, aimait tous les amusemens, toutes les pompes, toutes les douceurs de la vie du monde de cette époque , demanda à son neveu : — £h quoi! serait-ce donc cet Arnaido Vitale qui a gagné à Toulouse , il y a peu d'années, le prix de la violette d'or qui fut adjugé par les sept conservateurs de la gaie science ? -— Précisément, répondit Axzone.
Alors le prélat se mit à en dire des merveilles. Il as<sura qu'il l'avait entendu exalter dans toutes les cours d'Italie, et qu'il savait par cœur plusieurs de ses chansons ; et, comme il avait remarqué le geste insou* ciant de Lucchino , à qui il reprochait souvent sa rudesse et son ignorance en fait de beaux-arts , il cem-
mfitiça à faire reloge des troabadourset des ménestrels. 11 dit que les princes tiraient leur gloire et leur éckt de ramitié de ces sayans ; que le peuple aimait de préférence les seigneurs qui se niontraient généreux envers cette classe de gens; que Marco devait principalement la grande faveurdont il jouissait à la magnifique libéralité dont il avait toujours usé envers les chanteurs et les poètes ; enfin il dit à ce sujet de grandes choses , et peut-être en dit-il trop^
En général, à l'époque oà nous reporte notre histoire, les troubadours , les ménestrels et les jongleurs <, dont toute TËurope fourmillait, étaient une engeance désœuvrée qui , rôdant de pays en pays , un luth à la main ou une mandore au cou, faisait bonne chère â toutes les cours , à toutes les fêles , dans tous les palais et dans tous les châteaux , encourageant et mettant en honneur la prodigalité folle des seigneurs et des prin* ces. Dans des siècles où les communications entre les différcns pays et les différentes provinces étaient si rares, si lentes et si difficiles, ils colportaient les noa» velles des événemens publics et privés. Ils faisaient du commérage partout, caquetaient sur toute chose; ils parlaient d'armes, d'intrigues et d'amour; ils chantaient les gloires ou relevaient les turpitudes des grands ; souvent ils en portaient aux nues les crimes, où en traînaient les vertus dans la fange , selon leur humeur et le bon plaisir de ceux qui les payaient. Instrumens lâches et méprisés de renommée et d'infamie , ordinairement ils se chatouillaient les oreilles, se caressaient, se flattaient entre eux; mais quelquefois aussi ils se prenaient aux cheveux et se déchi-
raient à belles denU. Ils faisaient à peu près ce que font de nos jours certains personnages que je ne veux pas nommer; et ils vivaient comme des chiens , auxquels l'un donne un morceau de pain et l'autre un coup de pied.
Au milieu de cette vile et misérable espèce , il y avait pourtant quelques hommes de bien , quelques bons poètes , et Arnaldo Vitale était certainement de ce petit nombre.
11 se présenta sur le balcon du vicaire , habillé en troubadour. Il avait quitté sa cuirasse et le reste de son armure, et il avait revêtu un pourpoint et des chausses à rayures blanches et bleu de ciel. Il portait sur sa tète une toque carrée du même bleu , avec deux plumes blanches qui ombrageaient sa joue gauche. Arnaldo Vitale paraissait avoir environ trente ans; ses cheveux épais étaient châtains et bouclés , sa figure douce et grave.
Tous ceux qui se trouvaient sur le balcon du vicaire firent cercle autour de lui, et ceux qui étaient dans les loges voisines se penchaient en dehors. Le troubadour promena son regard sur la noble assemblée ; puis, s'inclinant devant Azzone, il lui demanda un sujet à traiter.
— J'ai entendu plusieurs fois, dit le vicaire, mon père , qui a été long-temps en France , rappeler les aventures d'un certain Foulques de Provence , qui , de fils de forgeron qu'il était , devint comte de Narbonne, et mourut ensuite moine dans un couvent d'Espagne. Tu dois connaître tous les détails de cette histoire, car tu as été long-temps dans ces pays : voudrais-tu me chanter ces événemens dans une sirvente ?
— Je ferai tous mes efforts pour obéir k moins indignement que Je le pourrai aux ordres d'un si magnifique seigneur , répondit Arnaldo.
Il suspendit à son cou le luth qu'il tenait à la main, le mit d'aceord , et dit : Je trouve les sons et les pa^ rôles j ce qui signifierait, dans notre langue moderne, j'improvise la musique et la poésie. Puis par de doux accords et des préludes habiles , il prépara Tame des auditeurs au genre d'émotion qu'il voulait y exciter par ses vers. Se recueillant en même temps comme un homme qui médile, il tournait les yeux en l'air, ses joues se coloraient d'une flamme légère , son front paraissait éclairé par le rayon créateur qui émanait de sa pensée. Son visage et toute sa personne étaient agités par la puissance de l'esprit intérieur. On n'entendait pas le pioindre bruit à l'entour; tous étaient tournés dans une attente inquiète et respectueuse vers le troubadour. Celui-ci , mariant sa voix tremblante d'abord, mms par cela même plus agréable et plus suave, à la mélodie plaintive de son luth, commença ainsi :
« Foulques , jeune page de Raimond de Toulouse , « est beau comme une rose qui s'ouvre au soleil de « mai ; il est preux , hardi et adroit dans les armes, « et il est excellent troubadour de lais.
« Celui qui le voit aux jours de fêtes, sur son cheval « pommelé , parcourir la lice , semblable à la foudre , « sa puissante lance en arrêt , celui-là le compare à « saint George , vainqueur du dragon.
« Si , aux accords de notes plaintives , on l'entend « déployer sa voix , lorsque sa blonde chevelure
« descend en boucles sur ses joues , alors , le cœur « rempli d'étonnementet d'admiration, on le compare « à un ange.
« Tous les seignem*s les plus vaillans le désirent à « leur cour: il n'y a pas de belle Provençale dont il ne « soit le soupir ; mais le page fidèle n'aime que son « seigneur et sa dame«
« Elle est la fille d'un baron de Salamanque, et « s'appelle Nelda. Elle a le sourcil noir et la chère* ft lure noire; sa joue est blanche comme l'ivoire : il n'y « a pas dans Toulouse un vierge plus belle et plus « dédaigneuse.
« CetteorgueîUeuse ne s'abaisse pas jusqu'à Fanioiir « du jeune homme. — Il sent encore la forge, dît^elie « en elle-même avec dédain. Non , la fille d'un baron « ne place point son cœur si bas.
« Le page pleure et se plaint la nuit et le jour sur « sa mandore ; sa coblas et sa sirvente ne chantent « qu'elle seule : il fait ses épreuves à la quintaine et (( il rompt des lanees , mais le tout en vain.
u II languit donc comme une fleur flétrie sur sa tige; u son visage est paie, la couleur des fraises en a disu paru , et le feu de son regard azuré s'éteint peu à peu.
« Il allait en mourir; mais les largesses de sonseiu gneur vinrent à son secours. Il l'arma chevalier, il « le fit comte de i^Iarboane , et , dans le même jour, il « lui donna pour épouse la belle dédaigneuse.
« Un grand concours d'hommes armés se réunit dans, u les champsetaatourdesmursdeToulouse:leseigDeur u de Provence a juré de faire repentir un vassal rebelle.
« il n'y manque aucun des drapeaux des barons ou
« des villes sujettes. Le camp se hâte vert Antibes , et « déjà il a planté les tentes dans ses plaines.
K Aaimond dit affectueusement à Foalques qui che- « vauche à ses cMés : — Poorquoi toigours si triste ? « La belle après laquelle tu soupires viendra bientôt. « Un courrier que j*ai dépêché pour rappeler est « déjà sur le chemin de NariMwae. Je t'ai arraché trop «i tôt à elle; mais j'ai pris pitié de ta douleur.
« Arrive le jour où l'on attend Nelda , en arrive un « autre et encore ua autre ; le quatrième jour passe et K le messager ne revient pas , et la belle attendue ne « parait pas.
u La ville attaquée se rend. L'étendard de la révolte « est tombé. Fougues remonte sur son fidèle coursier, tt car aucun devoir ne le retient plus.
«c 11 voyage seul tout le jour vers le château désiré ; « puis, s'écartantdtt chemin , il va vers un petitbourg « qui parait à travers des oliviers.
« 11 lève le r^ard vers la terrasse d'une maison au «t pied de laquelle se brisent des vagues irritées, il y « voit une femme qui pleure , les yeux fixés sur la mer. «( Au port de la belle personne ^à son visage, à son « vêtement y il croit que c'est elle. Il s'approche de la t( terrasse en palpitant : c'est JSelda^il n'y a plus de « doute.
« Il abandonne sur le chemin son cheval , et , trem- « blant de soupçon , il vole vers elle* — Toi , mon u épouse, lui crie-t-il, seule ici ^ et en pleurs ?••• dis « comment ? pourquoi ?
' u La chevethire dénouée et le visage pâle mais asu sure, ouvrant ses lèvres tremblantes à un sourire
« orgueilleux , la belle se tourna vers lui, et dit : Éloi- <'. gne-toi , et écoute.
« Tu as souillé en moi une race ancienne; homme « vil ! car il le prit au carrefour^ mais il ne f anoblit a pas , le seigneur discourtois qui me mit entre tes u mains. Ce n'est pas moi qui pouvais souffrir Tinjure u et le dommage fait à mon sang, et j'ai accordé , bé- <( las ! à un chevalier anglais ma beauté négligée pour « prix de ma vengeance.
(c II m'a trahi : au bruit soudain que j'entends , je « me lève en sursaut au milieu du sommeil, et je vois u les voiles silencieuses de ce cruel perfide , déployées u au vent , fuir avec rapidité. J'ai vu tomber deux u fois y^ deux fois j'ai vu se lever le soleil ; seule errante <( en pleurs sur ces rivages inconnus, je suis le spec- « tacle de la foule attendrie , qui me montre au doigt.
«( Que me reste-t-il ? Implorerai-je suppliante la «c honte de ton pardon , en te méprisant? Je ne suis u pas encore si abjecte. Annonce à mon père ce que I <( tu as vu. Adieu.
«( Elle dit, et s'élance vers la terrasse, et d'un saut » rapide se précipite dans les ondes la tète la première. (t Sur la plage recourbée on entendit retentir un cri a et le bruit d'une chute.
<( Son corps délicat alla se briser contre les écueils. « Elle disparut, mais on vit aussitôt reparaître un «( voile blanc et le sang rougir les cercles mouvans de u l'eau.
u Le chevalier ne versa pas une larme. Revêtu de « sa même armure noire , tout seul et silencieux , il « disparut le long du rivage.
-Scott Les yents mugissent, les yagoes blanchissent , et <c le cbeyalier , du bord d*ane petite barque , f^garde •c la terre fleurissante et chérie qu'il a abandonnée.
M 11 yoyage au milieu des brouillards du Nord , et «c déjà il est sur la plage d*Albion ; le voilà aux prises «t avec le baron qui Ta trahi.
« Ils baissent leurs lances , ils prennent du champ, u Les deux getiets , rapides comme Téclair , heurtent «c avec tant de furie leurs poitrines que Fun d'eux en u mourut.
« Dans un instant ils dégainent leurs épées, et font u retentir de leurs coups terribles leurs casques et leurs <( boucliers qu'ils frappent alternativement avec la rate pidité de la foudre.
«c Mais voilà que Foulques, retenant dans sa poitrine «{ sa respiration pesante, enfonce avec une joie farouche *i son fer au milieu du cœur du trattre.
u Pâle, pâle devient son visage qui respire encore la il menace ; le malheureux presse sa main contre son (C flanc, chancelle , et meurt.
<( Alors dans le fourreau il remet son épée , il re- ^c garde le baron étendu mort par terre; mais cette u vue n'éclaircit pas le front du vainqueur.
<{ Au confin extrême de l'Espagne , sur le sommet « escarpé d'un mont qui baigne son pied dans les «( ondes en face de la verte Provence , s'élève un clôttt tre que Bruno fonda.
(( Là peu d'élus réunis virent d'herbes et de racines «( sauvages , les capuchons descendus sur le visage , «i et chacun ceint d'un douloureux cilice qu'il ne peut <( quitter tant qu'il vit.
a Les arcs aigus d'un portique retentissent du tin- « (émeut d'une cloche : les moines , se regardant (( muets les uns les autres , se tiennent tQus autour <{ d*one fo0se , dans Fattitude d'une sombre douleur.
t( Quel est le vieillard qui gtt par terre , les bras u croisés sur la poitrine ? La lueur tremblante d'un u flambeau erre incertaine sur sa figure. C'est Foui- 41 ques , le baron de Narbonne , qui meurt.
u Sa barbe blanche et flottante dépasse la ceinture (( de sa tunique; au souffle alterné de sa respiration elle u ondoie mollement ; tantôt elle s'élève , tantôt elle « s'abaisse , comme fait l'écume de la mer.
u Mais au milieu des chastes pensées de mort,:,dans (d'esprit serein du yieiilard s'élève, plus forte que « cette heure solennelle , une image rebelle que tant « d'années ne su£Brent pas à dompter.
u Telle qu'il la vit le dernier jour, ses cheveux noirs « épars sur les épaules , il voit errer autour de lui , «c toute en larmes, le visage pâle, et pourtant belle u encore , son épouse infidèle.
«c Saint vieillard ! est-ce une larme secrète qui perce M dans tes yeux au moment de la mort ? qu'est-ce qui <( t'afflige ?
u Ah ! Je te comprends , je te comprends : tu ne « poivras revoir celle que tu aimas parou les élus du «ciel. H
niT DU PEKHIER VOLUME.
Imprimerio de Ode fi Wodon.
HISTOIRE m X1V< SIECLE ,
DE THOMAS CROSSl.C2/rv.i^ i i
fiimtUts.
Il est impossible de rendre par des mots Tentboosiasme que ce chant excita. Le vicaire se leva de soD grand siège, courut embrasser lé troubadour , et , après ravoir comblé de louanges , il lui dit : — Je sais que votre courtoisie vous a laissé sans monture : il serait honteux à moi de souffrir que vous partiez ainsi de mes domaines ; je veux donc que vous acceptiez , par amour pour moi, un palefroi et un ronsin. Il se tourna ensuite vers un de ses ècuyers , et<, lui ayant donné Tordre d'apprêter sur-le-champ deux chevaux , il lui dit à Toreille d*y ajouter un riche habit et une bounc somme d'argent.
Le cardinal tira de son doigt une grosse émeraude enchâssée dans un anneau d'or , et la mit lui-même au doigt de Vitale. Lucchino , pour ne pas rester en arrière , lui donna un petit poignard dont le manche
MABCO VISGOHTI. T. II. I
était bosselé et doré. Tons les chevaliers qui se trouvaient dans la loge s'empressèrent à l'envi délai offrir , celui-ci une chose, celui-là une autre. Les dames et les demoiselles , enhardies aussi par le plaisir qu'elles avaient éprouvé , se serrèrent autour de lui pour lai faire des présens , qu'elles accompagnèrent de mots et de manières si affables , qu'elles en augmentèrent cent fois le prix.
Certes , le lecteur trouvera ces applaudissemens excessifs , pour une chanson qui lui a peut-être semblé une production assez mesquine. Mais nous le prions de considérer qu'autre chose est de se trouver seul dans sa chambre avec un petit mauvais livre à la main , épluchant et pesant froidement, pour ne pas dire malignement, vers par vers, syllabe par syllabe, n'ayant sous les yeux que le blanc du papier et le noir des caractères; autre chose est d'entendre un torrent de vers que la veine poétique fiiit déborder des léfvres d^an bel et prwx jeune homme qui Imprime à ses paroles Texpression animée de son visage et en double la valeur par le charme enchanteur d'une voix harmonieuse , mariée aux savantes mélodies de son luth , tantôt molles et suaves, tantôt fortes et sévères , selon que le sentiment le demande. Mélodies qui ont d'autant plus d'effet qu'elles naissent en même temps que le vers sous le doigt du troubadour inspiré , et tout cela au milieu d'une assemblée nombreuse et enthousiaste de jeunes gens et de demoiselles , où Timpression de chaque auditeur redouble à Taspect de celle qui se manifeste dans les personnes qui l'entourent , si bien que la cause et Teffet , se mêlant ensemble , croissent
comme de petites flammes réunies , qui produiseot enfin Texplosiou d'un iocendie.
Dès que le troubadour fut sorti , Azione se mit sur le devant de sa loge, et ce fut le signal de Touverture da tournoi. La lice avait été débarrassée de tout empêchement; le peuple, qui y entrait et en sortait à volonté aussi long-temps que l'on avait couru la quin* laine et le bélier , en fut alors exclu. Après que toutes les balustrades furent fermées autour de la lice , un héraut en fit le tour à cheval, en criant quatre fois aux quatre extrémités : — Écoutez ! écoutez ! écoutez le ban de la part du magnifique messire Azzone , vicaire du sérénissime seigneur Louis , empereur des Romains ! Que personne ne soit assez osé pour entrer dans la lice tant que durera le tournoi, pour favoriser ou pour desservir aucun des combattans par des actes, des paroles ou des signes , smis peine de perdre son chevalet son armure, si celui qui commet le forfait est chevalier ou écuyer ; de perdre l'oreille, s'il est artisan eu vilain ; le poignet s'il est serf, et le corps si c'est une personne infôpie.
Après cela , six juges du tournoi, vêtus de longues robes de soie, se placèrent dans une loge près du bal* coB du vicaire , devant lequel fut arboré un drapeau écartelé d'argent et d'écarlate.
Le plus profond silence s'établit aussitôt au milieu de cette foule. Tous se pressaient sur les parapets des tourelles , des terrasses et des loges, .La palissade k l'entour ,.ou l'on n'avait élevé aucun édifice, fourmillait de personnes entassées, qui se serraient contre la balustrade. Tous les yeux étaient tournés vers l'uneou
vers Taatre des extrémités opposées de la lice où l'on avait dressé deux vastes et riches teotes. Celles qui étaient à droite du vicaire étaient rouges , celles qui étaient à sa gauche étaient blanches.
Au premier son de la trompette , on vit sortir des deux pavillons blancs , douze chevaliers avec les casaques et les plumes blanches sur le casque, et autant d'écuyers habillés de vert. £n même temps sortirent des deux pavillons opposés douze chevaliers et douze écuyers ; les premiers avec la casaque et les plumes rouges, et les seconds vêtus en jaune.
Notre Ottorino était le chef de la troupe des blancs» Un brave jeune homme milanais , appelé Sacramoro, conduisait la compagnie des rouges. Les deux petites armées qui devaient combattre avec des armes émous sées ou courtoises avancèrent Tune contre l'autre à pas lents, et s'arrêtèrent toutes les deux sous la loge du vicaire , que les chevaliers saluèrent en baissant leurs lances qu'ils tenaient sur la cuisse.
Les palefrois, richement caparaçonnés, avaient uoe corne de fer au milieu du front, et plusieurs rangs de grelots attachés au poitrail. Chaque chevalier portait sur son bouclier ses propres couleurs peintes en rayures, en échiquiers, en lignes transversales, moirées, variées enfin de plusieurs manières bizarres. Chacun d'eux avait en outre les enseignes de sa maison, et sa devise particulière pour être distingué dans la mêlée. Tous avaient de plus un ruban, celui-ci d'une couleur, celui-là de l'autre , noué en ceinture ou placé en bandoulière : on appelait ce ruban la faveur de la dame, parce qu'il était ou paraissait être un présent de la per-
sonne aimée , vers laquelle , suivant les règles de la bonne chevalerie, les combattans devaient diriger leur pensée avant de s*exposer à quelque danger ou de commencer quelque entreprise. Le souvenir de la dame devait leur donner le courage d'en sortir avec honneur.
Nous avons dit que c'étaient quelquefois de véritables présens de l'amour , et quelquefois aussi des présens simulés ; car nous ne supposons pas que tous les chevaliers fussent toujours amoureux. , et que tous les amtoureux fussent toujours payés de retour. Mais comme, à cette époque , le défaut d'amour dans un chevalier était une espèce de vilenie, et je dirai presque un manque de religion, celui qui n'était pas amoureux feignait de l'être; celui qui n'avait pas une dame pour le parer de ses couleurs , s'en parait luimême, et laissait les curieux faire leurs conjectures.
La folie , la fièvre , la rage de l'amour s'étaient tellement accrues , en même temps que la manie de ne vouloir céder le moins du monde à persçnne sur cet article, qu'il n'était pas rare de rencontrer quelque imbécile tout couvert de fer , ainsi que son cheval , errant de pays en pays et d'une cour à l'autre , et portant le défi à tout chevalier qui ne voudrait pas convenir de bonne grâce que la dame de son choix était la plus jolie et la plus vertueuse , et son amour pour elle le phis passionné du monde. Espèce de fat inspiré et fanatique , qui , pour ce beau caprice , désarçonnait, estropiait, tuait d'autres sots comme lui, jusqu'à ce qu'il rencontrât un gaillard plus fort que lui qui ,
avec un bon coup d'épée ou de lance , accomplissait
l'œuvre charitable de le guérir de sa folie, en renvoyani sous terre.
A répoque de rexiinction delachevalerie, €e. bel usage de faire Famoureux sans Fétre pa^a , au moîiis parmi nous, chez les poètes. De là l'essaim de ces froids , ennuyeux et larmoyans pétrarquistes qui înoadèrent pendant tant d'années l'Italie de sonnets et de chansons sur les yeux, sur la bouobe, sur le pied, sur la main , sqr la chevelue , et que siis-je encore ( de tant de fenwies craelles ei toutes plus belles les unes^ que les autres. Beureus^osent que les poètes sontd'vHie trempe plua douce, et qu'ordinairement ils ne s'en prenuMit qu'aux ovetiies de leur prochain ; sinon nos paqvres pères en auraient tu de belles !
MaisrereBOM à notre histoire. Après avoir salué le vicaire, le&deuxcompagniesqui s'étaient placées ^iiruii seul rang deirantsa loge, se séparèmalet se tournèrent le dos, l'une ailasit à gauche et l'autre à droite^ ea s'éloignant jusqu'aux d«nx extrémités opposées* Re* venant ensuite ^u devant l'une de l'autre, elles se salçièrept en se rencontrant à moitié chemin. Les généreux coursiers soufflaient et paraissaient frémir d'impatience d'entrer en lice. Le^ chevaliers, les vi-^ sières levées et les lances hautes , avançaient serrés les uns contre<le8 autres, et pfécédé^ par leurs cfaeis. Les casques, les cuirasses, les boucliers et les ornemens d'or et d'argent brillaient aux rayons du soleil , d^ parvenu à la moitié de sa course. €n voyait dans leur mouvemens ondoyer les casaques des chevaliers et les oouveftures des chevaux ; tandis que tes plumes, les panaches et les banderoles voltâgeaient en l'air.
L'armurier dont iknis avoni^ parié , laissant ua de ses garçons à la garde de sa boutique , s'était reodu, dès qu'il avait vii arriver le vicaire, du çOté gauche de 1<I lioe, près des deux pavillons blancs, où sa femioie l'attendait.
Une demiHJtouzaine de ses jeunes ouvriers avaient r0^u sa piUce, et lui avaient ouvert le cbemin au99fr* tM qu'ils avisent vu poiqdre au milieu de la pdace son bonnet avec la plume de maître fabricant de cuirassés. ' Il put ainsi se placer à so« aise près de sa femme , et les bras appuyés à la balustrade.
— JEUigardez si cette cuirasse ne lui va pas comme un gant, dit Birago à l'un de ses ouvriers, en lui montrant Ottorine qui, dans ce moment, passait devant lui. . li'ouvf ier voulait répondre qvelqoe chose ; mais la Iraime é». l'armurier ne lui en donna pas le l«mps; car, en prenant son mari par un bras, elle lui de* manda : — Dites-moi un peu , Giscomolo , ce cbeva^ lier là-bas, le troisième sur ce rang , est-il aveugle d'un a^ pour le tenir ainsi couvert d'un bandeau? GommiMii se pl^nte-t-ii dans <et état piour corn* tettre ?
^ Il a la vue aus^i bonne des deux yeux que toi et mm, répondit l'armurier ; je le connais : c'est Broozin Caimo , de ces Caimi qui démettraient jadis à Saintr Âmhroiâe, et qui demeurent maintenant près du Bro* letâo Nttovo, J[e vais te dire Thistoire de son œil bandé. Gswno soupira long-temps pour une des Lampugaaai ; nais elle ne voulait pas entendre parler de lui , parce que c'était, un pauvre imbécile ; et , pour s'en débar-* lasser, ^ie Ini fit entendre qu'elle ne pouvait pins voir
devant elle un sot dont personne n*avait oui* parler au-delà des murs de notre ville. Elle le lui dit avec un peu plus de ménagement; mais enfin cela revenait au même. Alors , que fait le pauvre diable ? Il guette la dame qui se promenait un soir dans son jardin , se jette à genoux devant elle , lui prend une main , il se fait fermer un œil ^ puis il jure et il fait vœu de n'ouvrir jamais plus cet œil qu'il n'eût auparavant désarçonné trois chevaliers, et de ne plus paraître devant elle , sinon les deux yeux ouverts , c'est-à-dire après avoir accompli son vœu.
-— Oh ! les dr61es de vœux ! s'écria la femme de Birago. — Mais tiennent-ils ?
— Ils tiennent sans aucun doute ; et , vois-tu , grâce à ce vœu , il a aussi acquis quelque importance , car , en allant chercher noise partout , il a été désarçonné je ne sais combien de fois. Un jour il eut l'épaule démise, un autre jour il revint chez lui un bras cassé, , et une troisième fois il eut une c6te enfoncée. Mais à force de constance , depuis trois ans ou trois ans et demi , il est parvenu , lui aussi , à désarçonner deux chevaliers , et maintenant le voilà qui arrive ici ; car il se trouve to^jours où il y a à joaer des maii^s , et , s'il réussit à faire vider l'arçon à un troisième chevalier, il découvrira son œil et se présentera à sa dame, qui ne pourra se dispenser de le trouver à son goût.
Dans ce moment, la troupe des rouges passa devant notre couple. Sacromoro , qui la précédait , la visière relevée , montrait une figure brûlée par le soleil et deux yeux d'aigle ; une cicatrice lui traversait les lèvres près ile la joue gauche , et descendait jusqu'au
menloii. Il avait la poitrine et les épaules larges , tin aspect terrible , et montait un beau cheval noir de Macédoine, avec Tair insouciant d*un homme qui est accoutumé à affronter des dangers bien plus graves.
— Regarde , regarde ! dit Birago en le montrant à sa femme , c'est une des premières lances des Milanais; il a guerroyé en Allemagne , en France et en Palestine.
— J'aime mieux le chef des blancs , répondit la femme; il parait avoir autant de cœur que l'autre, mais il ressemble un peu plus à un chrétien.
— Aussi c'est un brave jeune homme , répliqua le mari, et il se pourvoit également à ma boutique ; mais je puis bien te dire que ce Sacromoro sera un os dur i ronger pour lui.
— Et pourquoi donc, demanda de nouveau sa femme, pourquoi donc ces deux là-bas ? Et elle montrait la troupe des blancs qui*, ayant fini son tour , s'était rangée devant les pavillons.
Pourquoi portent-ils le bouclier d'une seule couleur , et sans aucun ornement ?
— Cela signifie qu'ils sont de nouveaux chevaliers. Pendant la première année qu'ils ont été armés chevaliers, ou jusqu'à ce qu'ils aient fait quelque prouesse, ils doivent porter le bouclier d'une seule couleur et tout uni. Mais , silence, on va commencer.
La trompette donna en effet le premier signal , et les chevaliers , rangés de front aux deux extrémités de la lice, baissèrent tous ensemble leurs visières; aiu second signal , ils mirent leurs lances en arrêt ; au troisième , et au même moment , les deux troupes se précipitèrent l'ane contre l'autre à toute course , en
criant. Tune : — Saint Âmbroise et Ottorino ! l'autre : — Saint G«orge et Sacromoro ! et elles se rencontrèrent au milieu de la lice arec le fracas d*une tempête. Au premier choc , il y a des lances brisées , des cheTalîers démontés, des chevaux qui se heurtent la poitrine les uns contre les autres , s'entrelacent les jambes de devant, se mordent, s'échappent en galopant dans l'arène, les arçons vides et les brides pendantes. On entend des cris de joie, d'encouragement, de fureur et de commandement ; et tout cela au milieu d'un nuage de poussière qui voile , qui enveloppe , qui confond tout. Peu après, les palefreniers accourent chercher les coursiers échappés; les écuyers aident leurs maîtres à remonter en selle , et les sergens tirent de la mêlée quelque chevalier maltraité. Autour de la palissade on entend des cris , des applaudissemens , et les demandes des spectateurs incertàinsqui veulent savoir de quel côté penche la victoire.....
Après la première rencontre , les chevaliers jetèrent les lances et mirent Tépée i la main. On appelait ces épées de marra, parce qu'elles étaient émoussées et sans tranchant; mais elles étaient solides , pesantes, telles enfin que lorsqu'elles tombaient sur le casque d'un chrétien , maniées par ces bras qui n'avaient jamais fait d'autre métier , si le coup était bien ajusté » elles fracassaient quelquefois la tête qui y était renfermée; ou du moins elles l'étourdissaient de maoièiv ila faire vaciller pour long-temps. En attendant, les hérauts , les maîtres et les aides du camp qui observaient si l'on cojnbattait loyalement, et si tous faisaient leur devoir, ne cessaient de crier : Chevaliers ! €he-
valiers ! sonvenes-vous de qui toqs êtes fils , et ne dégénérez pas,
Le combat dura environ une heure avec une fortune variée; mais à la fin les blancs paraissaient vaincus. Quatre des leurs avaient été emportés dans les tentes dangereusement blessés ; les autres , pressés par leurs adversaires , cédaient peu à peu le champ , et déjà le vicaire , qui croyait leur dé faite certaine , voulant épargner du sang , était sur le point de donner le signal de cesser , lorsqn'Ottorino , se rappelant Béatrix et les paroles qu'elle lui avait fait dire par son écuyer, se sentit enflammer de cdlère et de honte , jeta son bouclier derrière ses épaules , saisit en désespéré son épée à deux mains , et fondit sur le chef des rouges qui ce jour-là avait fait des miracles , en s'écriant : Sacromoro , prends garde !
Sacromoro se couvrit aussitôt la tête de son large bouclier , et il porta en même temps un coup de pointe avec son épée , qui frappa en vain sur la cuirasse de Tassaillant ; mais celui-ci , voyant son adversaire couvert , de sorte qu'il eût été inutile de le viser à la tête ^ au lieu de le frapper de haut en bas , tourna Fépée en l'air, et lui donna un furieux coup en travers. Le fer, pénétrant sur le bouclier , atteignit Sacromoro à la joue droite du casque avec une telle force , qu'il tomba de l'autre côté du cheval , et fut emporté dans la tente des rouges , la mâchoire fracassée et presque mort.
Alors Ottorino se mit à crier : — Saint Âmbroise , saint Âmbrmse ! La troupe abattue reprit courage, les vainquenrs commencèrent Jl se troubler et à reculer j le jeune Yisconti , rugissant comme un lion, distri-
buait des coaps époarantahles , et ses compagnons , faisant lears derniers efforts , l'aidaient vaiHamment. Dans un instant , le combat changea de face ; deux autres de la compagnie des rouges furent désarçonnés ; ceux qui étaient restés en selle , n'ayant plus un chef autour duquel ils pussent se rallier , couraient à la débandade de tous c6tés, toujours poursuivis et battus par leurs adversaires , contre qui toute défense était devenue inutile. Alors le vicaire fit un signe de la main, la trompette sonna , et le combat finit.
Pendant que la foule criait , battait des mains , jetait en Fair des mouchoirs et des bonnets , applaudissant et fêtant les vainqueurs , on vit sept ou huit personnes, hérauts, maîtres ou aides du camp, se lancer à bride abattue contre un chevalier des rouges et le chasser de la lice à grands coups de bâton, en le frappant du bois de leurs lances ; punition que Ton infligeait, selon la loi des tournois, à celui qui ne discontinuait pas de combattre, aussitôt que le signal était donné.
Ceux des combattans qui pouvaient encore se tenir sur l'arçon ou sur leurs jambes se présentèrent au balcon des juges, où ils furent appelés, l'un après l'autre, par leur nom , et , d'après les témoignages que rendaient pour chacun d'eux les pliîciers du tournoi , on décida que tous s'étaient comportés en bons et loyaux chevaliers, à l'exception de deux , l'un des blancs que l'on accusait d'avoir blessé son adversaire à la cuisse , ce qui n'était pas un bon coup, et l'un d^s rouges qu'on ^^ accusait d'avoir frappé le cheval. Mais l'adversaire qui avait été blessé prit la défense du premier, en mour j
traDt qne le coop loi avait été porté dans le bouclier, et que le fer de la laoce était Tenu en glissant se plan* ter hors de l'endroit visé et contre Tintention du chevalier; quant au second, il parvint à se justifier, en faisant témoigner par un aide du camp que le cheval de son adversaire avait levé la tête dans le moment même où il portait le coup avec son épée.
On nomma ensuite ceux qui étaient dans les tentes au nombre de dix-sept blessés et trois morts , et on décida que tous s'étaient comportés bien et vaillamment.
Mais parmi les blessés celui qui , sans être des plus maltraités , eut pourtant le plus de gnignon , ce fut notre ami Bronzin Caimo, le' héros à l'œil bandé. Il reçut dans la première rencontre un coup de lance qui, en entrant par Touverture de la visière pratiquée devant les yeux pour laisser passage à la vue , avait pénétré (dites-moi si le diable n'y mit pas les cornes) tout juste dans l'œil découvert , dans celui par lequel il pouvait voir. Boutoir î il resta dans l'obscurité ; et , étant tombé de cheval , on le conduisit dans la tente , où avec une religieuse obstination il ne voulut ni ôter, ni permettre qu'on lui 6tât le bandeau de l'œil qui lui restait encore» On soumit la chose aux juges qui ne surent comment prononcer. On en parla ensuite lon^ temps, et ce fut le sujet de longues discussions, d'àmères disputes entre les chevaliers et les dames , qui disaient que c'était un beau cas , avee la même satisfaction que nous entendons dire quelquefois par un avocat ,— -c'est un beau procès,— et par un médeèiu , — c'est une belle maladie.— Toutes lem opinions émi^
MAHCO TISCOHTI. T. II. S
ses à ce sujet trouvaient des champions; on citait les lois romaines et celles de Moïse, les auteurs latins et provençaux , les prophètes , les romanciers , les philosophes et les-troubadours. On avait recours aux exemples tirés des histoires des quatre fils d'Aymon , d*Amadis de Gaule, de Giron-le-Courtois et de tous les plus fameux paladins de France «t d'Angleterre. La contiroverse fut portée par devant les premières cours d^amour qui résidaient dans différentes villes d'Europe, et elle fut décidée de plusieurs manières. On appela enfin de ces jugemens devant la cour plénière de Provence, qui, après mûr examen, après une longue et docte discussion et après avoir consulté les plus célèbres docteurs, décida solennellement bu -faveur de l'œil de Caimo, e^st-à-dire prononça qu'il pouvait le découvrir» Cet amant timoré , qui jusque-là avait été toujours aveugle , èta à la fin le bandeau fatal , revit la lumière après environ trois ans, et, avec l'œil qui lui était resté, il recommença le même genre de vie pour accomplir ^on vœu et désarçonner le troisième chevalier. (Voyez- la constance du bon vieux temps!) Lorsque Dieu le voulut , il désarçonna aussi le dernier, «t alors quelle joie !.... Mais que direz-vous si sa cruelle dame, qui [probablement n'aimait pas trop les borgnes , imagina un autre prétexte , et lui dit qu'il avait promis de ne paraître devant elle que les deux yeux ouverts , et ique , n'en ayant plus qu'un , il devait bien se garder de se montrer jamais devant elle?
Mais revenons à la lice. Les chevaliers nouveaux , d'après la loi des tournois , donnèrent le casque qu'ils avaient porté aux hérauts du camp. Mais il s'éleva
aussi une autre contestation sur ce point, parce qu'undes nouveaux chevaliers avait déjà couru une lance dans une passe d'armes qui avait eu iieu àComo , peu de temps auparavant, et quelqu'un prétendait qu'il n'était pas obligé de laisser le casque aux hérauts , parce que ce n'était pas les premières armes qu'il faisait ; mais on décida que le casque était dû , parce que le premier combat auquel il avait pris part n'avait pas été une mêlée , c'est-à-dire qu'on n'avait pas combattu avec répée , et l'on fit valoir cette fameuse sentence , en fait de joutes el de tournois , que répée a/franchit la lance, mais que la lance n'affranchit pas Vépée.
Les blancs furent proclamés vainqueurs; et, apr^s avoir recueilli les voix non seulement des juges et des ofiSciers du camp , mais aussi des dames et des demoiselles , on décida qu'Ottorino s'étant montré le plus vaillant , le prix devait lui être adjugé. C'était un cheval blanc caparaçonné de blanc , avec un casque et un bouclier d'argent. Ainsi finit celte journée.
La femme de notre armurier fut si contente , si fière du triomphe de ce beau garçon, comme elle l'appelait, qu'elle ne tarissait pas sur son compte , et elle en parla tant et tant que son patient mari commença ise troubler, à s'inquiéter , et peu s'en fallut qu'il n'envoyât sa femme à tous les diables.
Les nouvelles du tournoi furent apportées le soir dans la maison du comte del Balzo , par Tavocat Laurent Garbagnate. Béotrix respirait à peine de la frayeur de la nuit précédente et de l'angoisse de toute cette journée passée au milieu de raille images des dangers auxquels Ottorino se trouvait exposé. Elle en recueillit avidement tous les détails. Une nouvelle vie la ranima comme une fleur qui , soulevant sa tète languissante sur sa tige flétrie, se rouvre i la rosée du matin. Mais lorsqu'elle entendit que le jeune homme , après la victoire , baisait respectueusement une écharpe azurée qu'il portait en ceinture , voulant montrer que c'était la pensée de sa dame qui l'avait fait sortir glorieusement de cette épreuve , l'amoureuse Béatrix se sentit presque évanouir de bonheur; et, se dérobant un instante tous les regards, elle se couvrit levisage de ses deux mains et se laissa aller en pleurant à son émotion
de femme. Mais , rentrée aussitôt dans la salle , une flamme lui montait au visage, lorsqu'elle entendait répéter par tout le monde le nom de celui qu'elle aimait. Alors elle se disait à elle-même: — Il est à moi, et un tendre orgueil s'élevait dans son cœur.
Parfois elle pensait à la pénible extrémité où elle était réduite. Elle se rappelait la défense que son père lui avait faite de jamais revoir son bien-aimé OUorino; elle se souvenait de Marco, mais ces images fuyaient, disparaissaient devant la joie nouvelle, comme s'évanouissent sous la chaleur pénétrante du soleil les brouillards de la vallée.
Fière, heureuse d'avoir placé son amour si haut, de se voir élevée par celui qui s'était acquis tant dé renommée, elle ne pouvait dans de pareils momens prévoir aucun malheur. L'ame de la jeune fille s'était ouverte à l'espérance , l'avenir souriait devant elle , et son imagination le parcourait, en le peuplant de mille chimères, de mille rêves dorés.
Les chevaliers et les dames , réunis à la soirée du comte, lui témoignèrent leur étonnement de ne pas l'avoir vu au tournoi. En racontant les accidens qui avaient eu lieu, on vint à parler de l'affaire de Bronzin Gaimo. En tout autre temps , c'eût été pour le comte del Balzo une conversation selon son goût, car il se plaisait à tout ce qui pouvait prêter à des discussions et à des subtilités; mais, ce jour-là, il était de si mauvaise humeur qu'il fut impossible de l'échauffer à la dispute. Il avait toujours devant lui la figure de Marco^ ses paroles retentissaient sans cesse à son oreille, tout cet homme lui pesait sur le coeur , et la nouvelle du
triomphe d'OttoriBO n'avait pas opéré en loi le même miracle que sur sa fille.
Cependant il se remit peu à peu, et il comniençait à reprendre courage, lorsqu'on prononça une parole magique qui eut le pouvoir de changer sa mauvaise humeur et de le ranimer lout-à-fait. Un vieux baron de ses amis , avant de prendre coqgé , le Ura k Fécart et lui dit que le vicaire ippérial avait demandé de ses nouvelles. Ave«-vous jamais vu une rosse maigre, triste , la tête basse, les oreilles pendantes, incapable de remuer quoiqu'on la frappe ou la pique, se mettre tout d'un coup à ruer et s'élancer d'un trait comme un jeune poulain, parce que le chevalier l'a touchée à l'endroit où elle avait une écorchure? I) en arriva de même au comte. — Est-ce vrai? A-t-il demandé de moi? dit avec un grand empressement le v^oiteox poltron.
-^ Oui, il a demandé de vous.
— Etqu'a-t-ildit?...
— Il a demandé pourquoi vous ne vous étiez pas présenté au tournoi ?
— r 11 faudra donc que demain je ne manque pas.de m'y trouver pour assister à la joute; n'est-ce pas. la joute qui doit se tenir demain?
— Oui, le second jour est destiné à la joute, et il sera bien que vous y alliez , pour qu'il ne paraisse^
pas parce que vous comprenez voussar
chant si lié avec Marco, on pourrait penser, que sai9r. je ? que vous n'êtes pas ami du vicaire..
— Gomment? comment?
—Ce n'est pas une chose nouvelle, et tout le monde
sait qu'entre Marco et son neveu le vieaire, il y a quelque mésintelligence.
— Je ne sais rien ni de mésintelligence ni d'intelligence ; je sois ami de tout le monde , et je veux être en paix avec tout le monde.
— C'est précisément pour cela que je vous disais de ne pas manquer d'assister à la joute; c'est une réjouissance pour léter la nominadop d'Âzsone et si jamais il lui venait à l'esprit de demander encore après voos, et qu'il apprit que vous n'y êtes pas
— Oh ! j'irai , j'irai sans faute.
En effet il tint parole. Le lendemain il fut des premiers à se montrer dans une loge à c6té de celle du vicaire. Le champ n'était pas encore prêt, les jouteurs n'étaient pas encore arrivés, que le comte était déjà là avec sa fille et une riche suite de damoiseaux et de page^
Lorsque le vicaire et ses deux oncles se présentèrent au balcon, il se mit à leur faire de grandes salutations j à s'incliner, à jeter les bras de tous c6tés ; mais personne ne parut s'apercevoir qu'il était là, personne ne distingua ses révérences des autres saluts qui partaient des loges d'alentour , ce qui commença à lui paraître un peu étrange. Lorsque tout le monde fat assis , le comte avec sa petite barbe entre le blanc et le rouge , qui n'était jamais tranquille , avec ses deux petits yeux gris toujours en mouvement, avec sa voix glapissante et criarde, se donnait toute la peine du monde pour se faire remarquer; mais personne ne faisait plus attention à lui qu'à deux chiens qui couraient dans la lice en aboyant l'un contre loutre , ce qui finit par lui causer un furieux dépit.
La joute commença. Plusieurs chevaliers se présentèrent pour toucher tantôt Tun, tantôt l'autre des bottcliars exposés au bout de plusieurs piques plantées par terre près du pavillon des jouteurs. Plusieurs rencontres se succédèrent ; mais on ne fit aucun coup signalé. Celui^i courut la lance sans résultat , celuilà perdit l'étrier de l'un ou de l'autre pied, quelques uns plièrent sur la croupe du cheval. Il y eut deux lances brisées , et rien de plus.
Ottorino n'avait jamais été appelé dans la lice ; car , après ses épreuves du jour précédent , personne n'osait se mesurer avec lui.
Le spectacle durait déjà depuis deux heures , et les choses allaient si froidement que les spectateurs étaient las , et en avaient jusque par dessus les oreilles. Ils corn-* mencèrent même à murmurer , puis à frémir , et enfin à hurler comme des bétes farouches contre les chevaliers qui n'avaient pas assez d'adresse pour s'éventrer tant soit peu , afin de les divertir. Le peuple est ainsi fait : ordinairement docile , souple et traitable , il faut bien se garder de le troubler dans ses amusemens , car alors il quitte la peau de brebis pour revêtir celle de l'ours.
Afin d'apaiser celte folle colère , parurent des hérauts qui crièrent qu'on allait cesser la joute pour commencer un bigordo, ainsi qu'on appelait l'assaut donné à un bastion ou château de bois ; ce qui était un des spectacles favoris de cette époque. Mais au moment où l'on allait prononcer la formule usitée pour faire cesser les défis , on entendit retentir le son d'un cor dans le bois voisin. Les spectateurs , en frap-
pant des mains, firent signe d'attendre le nouveau chevalier qae ce son annonçait. Il y eut quelques insians de silence ; puis on vit entrer dans Tarène un homme d'une haute stature , la visière baissée , et les armes toutes d*acier , sans couleurs , sans ornemens , sans aucun insigne. II montait un gros étalon de la Fouille , noir comme le jais, sauf qu'il avait une étoile blanche sur le front et que trois de ses pieds étaient blancs.
Le guerrier nouvellement arrivé portait , suspendu à son arçon , un bouclier uni comme le restant de ses armes, voulant rester inconnu. Mais il était suivi d'un écuyer avec un autre bouclier couvert d'un crêpe noir et couleur fauve , couleur qui indiquait la tristesse sans mélange de joie. L'écuyer, laissant son seigneur à l'extrémité de la lice qui aboutissait au bois, traversa l'arène pour apporter dans la tente des juges, située à Tautre bout , ce bouclier couvert. Les juges avaient fait serment de ne jamais révéler, dans aucun cas, le secret de celui qui voulait combattre caché, mais la loi imposait de reconnaître ses armes, et de dé-* cider s'il méritait l'honneur d'être admis à se mesurer avec les lenans de la joute.
Cependant au milieu de la foule s'était éveillée une joie curieuse et inquiète , qui se manifestait de tous côtés par un long murmure.
Aussitôt que l'écuyer fut entré dans la tente des juges , ce murmure cessa , et le ^ilence de l'attente s'établit partout.
Peud'instans après , les juges sortirent %vec le bouclier de l'inconnu qu'ils avaient enveloppé dans le
crêpe. 11$ le nûreat aa bout d'une pique qu'ils fichèrent en terre ^ et au devant de laquelle ils ployèrent un genou, puis ils firent signe à un héraut qui cria.
— Le chevalier a le champ libre.
Alors rinconnu traversa à son tour lentement Tarêne jusqu'à la tente des jouteurs, et, s'arrêlant devant le bouclier d'Ottorino , au lieu de le toucher de sa lance selon la coutume , il l'arracha de sa place et Je jeta par terre , ce qui était le plus grand outrage que l'on pût faire à un chevalier , et signifiait qu'on demandait un combat à outrance.
Mille bruits divers s'élevèrent au milieu de la foule attentive à tous ces mouvemens dont elle connaissait bien la signification ; chacun voulant deviner quel était celqi qui portait le défi et les causes de cette haine mortelle. Les vieillards disaient que le vicaire ne permettrait pas que le combat eût lieu; les jeunes criaient que ce serait une indignité de s'y opposer ; plusieurs palpitaient pour Ottorino;. d'autres, qui prenaient parti pour lui, s'applaudissaient de cette chance d'un nouveau triomphe qui s'offrait à sa valeur; plusieurs, envieux de sa gloire , se réjouissaient en eux-ipémes du danger inconnu qui le menaçait, et ils espéraient voir abaisser cette élévation qui portait ombrage à leur orgueil. Mais la plupart des spectateurs , sans aversion et sans intérêt , s'apprêtaient a jouir de ce spectacle pour se dédommager du long ennui qu'ils avaient enduré.
Que faisait cependant la pauvre Béalrix , et quel était l'état de son cœur? Lorsque la joute s'ouvrit, et que les assaillans se présentèrent pour frapper sur les boucliers, Béalrix, hésitant entre le désir de la gloire
et la crainte da danger de celui qu'elle aimait , tantôt désirait^ tantôt tremblait de voir toucher le bouclier d'Ottorino. Mais, ayant assisté à tant de combats sans effusion de sang , elle s'était peu à peu rassurée et avait fini par souhaiter avec confiance que l*objet de son amour ftt ses épreuves , et son esprit agité jouis-^ sait par anticipation de son triomphe , et des louanges que les chevaliers et les dames lui adressaient , ainsi que àe l'étonnement mal dissimulé de son père. Mais lorsqu'elle entendit le son du cor , lorsqu'elle vit arriver le chevalier inconnu, saisie tout d'un coup d'une espèce de pressentiment mystérieux, elle trembla de la tête aux pieds , et il lui parut entendre une voix dans son cœur qui lui criait :
— Malheur à ton époux ! Pendant que le terrible chevalier traversait l'arène , s'approchant toujours plus du pavillon des jouteurs , elle regM'dait effrayée, comme Fenfant qui voit s'avancer lentement un fantôme dans l'obscurité redoutée de la nuit. A chaque pas qu'il faisait , il paraissait lui arracher une partie de sa vie. Lorsqu'il fut arrivé au terme de sa marche, elle ne pouvait presque plus respirer. Le son du bouclier renversé lui retentit profondément dans Famé, et pendant un instant ses yeux s'obscurcirent.
Son père , qui s'en aperçut , voulut lui éviter cette dure épreuve, et, la prenant par un bras, il l'engageait à sortir; mais la malheureuse, qui pensait qu'attendre de loin les nouvelles du combat^, le désespoir dans l'ame, était un tourment encore plus insupportable que d'en voir toutes les chances de ses propres yeux , re^ fusa de sortir.
^— Tu ne said pas à qui le défi est porté? lai disait le comte d'ane voix altérée.
— Je le sais ; c'est à Ottorino, répondit sa fille d'un air déterminé ; car , ayant pris son parti , elle avait recueilli dans ce moment toutes les forcer de son ame.
— Mais les armes ! continuait à dire le père en
balbutiant,.... mais le défi !
— Les armes sont pointues et tranchantes , poursuivit Béatrix avec une figure qui prenait de Tassurance dans son désespoir ; le défi est mortel ; j'ai tout vu, mais je ne veux pas m'en aller d'ici.
Cependant Ottorino était sorti de la tente tout armé de fer de pied en cap ; et, s'étant approché de son cheval de bataille que Lupo tenait par la bride , il mit une main sur l'arçon de devant , et d'un saut agile il se plaça sur la selle malgré tout le poids de son armure.
Les juges du camp prirent deux lances aiguisées , au manche de chêne solide et pesant, aux viroles d'argent et anx crosses ferrées. Après avoir, par un sévère et scrupuleux examen , reconnu qu'elles étaient complètement égales de longueur , de poids , et dans la qualité du bois , du fer et des garnitures , ils en donnèrent une à celui qui avait porté le défi , et l'autre à celui qui l'avait accepté , en faisant signe aux deux chevaliers de parcourir le circuit de l'arène.
Les deux adversaires s'acheminèrent par la même ligne , commencèrent à faire le tour le long des loges et de la palissade, ayant chacun derrière lui son propre écuyer. L'inconnu , toujours enfermé dans ses
arnies , modérait d*an air aisé et insouciant son puissant coursier qui entrait en fureur au bruit des applaudissemens, se cabrait, faisait des sauts et couvrait d^écume son frein, en soufQant avec rage. Le chevalier toutefois se tenait ferme et droit sur ses arçons avec une pose assurée , le maintien sévère et plein- de grâce naturelle*
Lupo, qui le suivait à cheval à peu de dis lance, observait avec étonnement la largeur élégante de ses épaules , la belle proportion de tous ses membres , le port hardi de sa tète et de sa personne , et ne pouvait se défendre de quelques appréhensions pour son seigneur. En examinant plus soigneusement les armes du chevalier , il s'aperçut que le casque était cloué aumorion, et il le reconnut pour le même qui avait été acheté , le jour précédent , par le vieillard au manteau couleur marron.
Ottorino galopait, la visière levée, à côté de Thomme de haute stature. De dessous le casque , on voyait s'échapper quelques boucles de cheveux noirs qui descendaient sur son front animé par la noble témérité de la jeunesse. Il montait un genêt d'Andalousie châtain qui , sans être aussi fier et aussi terrible que l'étalon de son adversaire , était rempli de feu , susceptible , animé, obéissant à la main, à la voix, au geste, je dirais presque à la pensée de son maître. Il le dirigeait avec beaucoup d'adresse , en lui faisant faire , tout en avançant , des sauts , des cabrioles agiles , des passes gracieuses, et échanger des courbettes , tellement qu'il paraissait se préparer à une fête ou à un carrousel plutôt qu'à un combat mortel.
Lorsque les deux chevaliers furent arrivés devant la loge du comte del Balzo , Ottorino salna courtoisement le père et la fille ; mais à peine le comte Taperçut-it , et Béatrix même ne lui répondit que par un regard timide et fagilif. Dans ce moment, comme charmée par un pouvoir magique, elle ne pouvait détourner les yeax du chevalier inconnu. Elle regardait le fer de la lance long , aigu , étincelant , et il lui semblait en sentir la froide pointe au milieu de son propre cœar ; elle y tenait les yeux fixés comme si elle avait voulu la délruire.
L'inconnu, qui n*avait encore regardé d*aucun côté, tourna un peu la téîe vers la loge du comte del Balzo.
Dès que le tour fut achevé, on donna du champ aux deux adversaires , après avoir réparti également entre eux , comme on disait alors , la terre et le soleil ; cela signifiait qu*on les avait placés Tun vis-à-vis de Tautre de manière à ce que tous les deux fussent également éloignés du centre de la lice et que les rayons du soleil eussent à frapper entre eux , en sorte que Tavantage et le désavantage fussent égaux pour tous les deux.
L'immense foule , pressée dans les loges et vers les balustrades, montait plus loin sur des bancs, des chars et des planchers postiches ; répandue à une plus grande distance sur les arbres du bois voisin , sur les terrasses et les belvédères de quelques maisons environoantes , elle attendait en silence. Il n'y avait pas de cœur qui ne palpitât d'impatience, d*envie, de courage ou de terreur. On allait donner le signal de Tassaut , lorsqu'il arriva un accident qui bouleversa tout
à coap cette multitude et faillit renverser la vacillante puissance d'Azzone.
Lnpo qui était derrière Ottorino , trompé par un mouvement accidentel que le vicaire fit avec la main , crut que c'était le signal donné au trompette pour faire sonner l'assaut, et il cria d'une voix haute qui , au milieu de ce silence , fut entendue d'un bout à l'autre de la palissade : — Vive Marco Yisconti ! c'était le cri de guerre de son seigneur , qui , aussitôt qu'il Feut entendu , élevant en l'air sa main couverte du gantelet de fer , répéta aussi : — Vive Marco Yisconti !-Mais ni lui ni son adversaire ne firent aucun mouvement , n'ayant pas entendu le son de la trompette. Cependant la foule spectatrice, qui était secrètement dévouée à Marco Yisconti et qui savait confusément qu'on ourdissait quelque trame , crut que ce cri était le signal d'une conspiration, une provocation à se soulever contre le vicaire; et, dans un instant, des milliers de voix y répondirent unanimement de tous côtés. Plusieurs , mettant la main à leurs armes , quittaient leurs places , se formaient en groupe , s'interrogeaieat et regardaient autour d'eux pour voir s'il paraissait un drapeau, un chef sous lequel ils pussent se réunir. Si Marco eût paru dans ce moment , s'il s'était montré au peuple , c'en était fait* Les gardes peu nombreuses du vicaire se serraient effrayées auprès de sa loge. Il y eut un moment oii Azzone lui-même et ses deux oncles, Lucchino et Giovanni , se crurent perdus.
Dans cet instant de la plus grande effervescence , lorsque les cris étaient les plus perçans et les plas farouches , le chevalier inconnu , qui n'avait jamais
boagé de sa place, porta une main à son morion comme s'il arait voala lever la TÎsière, oubliant qu'elle était clouée ; mais ce ne fut qu'un mouvement fugitif et qui parut involontaire ; car il baissa aussitôt le bras; et, appuyant son poing fermé sur le cuissard de fer , il resta immobile , regardant de dessous la vi* sière cette confusion orageuse.
Cependant les bérauts , les maîtres et les aides du camp couraient tout autour de la lice et faisaient signe à la multitude de s'apaiser et de reprendre ses places. En effet, peu à peu l'orage commença à se dissiper et s'évanouit tout-à-fait. Les jeunes gens intrépides qui paraissaient vouloir jouer des mains , les timides qui ne voulaient pas se faire fouler dans la presse , les curieux qui faisaient le plus d'embarras et qui étaient les plus nombreux , tous se rendirent à leurs places ; quelques uns en frémissant , d'autres en riant , d'autres en demandant ce que cela avait été.
Dès que la tranquillité et le silence furent rétablis , la trompette sonna, et les deux combattans marchèrent à la rencontre l'un de l'autre , le bouclier devant la poitrine et la tète penchée derrière le bouclier, de sorte que le visage était couvert jusqu'aux yeux.
Mais le chevalier inconnu , qui voulait en cohrant la première lance faire un coup d'adresse , au lieu de piquer son cheval des éperons et de lui donner pleine carrière, le mit à un galop modéré. Arrivé à la portée d'Ottorino qui fondait sur lui avec fureur , il lui présenta son bouclier en travers , de sorte que la lance du jeune chevalier glissa en frappant sur l'acier poli y et lui effleura le flanc , sans que le coup eût aucun effet ;
taûdis que lui, visant Fécharpe azurée qu'Ottorino portait ce jour-]à en bandoulière , il la perça, y faisant entrer sa lance jusqu'à la crosse; il passa outre avec son cheval , et il réussit à la lui enlever net.
Un tel coup de mattre et si bien ajusté ne put être apprécié par les spectateurs , qui , le croyant Teffet du hasard, commeAcèrent mêmeà mur murer de ce qu'on eût couru des lances sans résultat. Mais les deux adversaires continuèrent leur course chacun de son côté , et dès qu'ils furent arrivés Tun et l'autre à la place d'où ils étaient partis la première fois , ils tournèrent rapidement leurs chevaux et se précipitèrent l'un contre l'autre en redoublant de fureur. Cette fois, le chevalier inconnu s'approchait à bride abattue , serrant si fort ses genoux que le robuste étalon fléchissait sous lui et ouvrait la bouche pour prendre haleine. S'étant rencontrés avec cette impétuosité au milieu de la lice , Ottorino brisa sa lance contre le haut du bouclier de son adversaire qui n'en fut pas même ébranlé sur sa selle , mais qui , au moment même , lui porta un coup à la visière et le jeta par terre à un trait de lance ^e son cheval. Aussitôt que le pauvre animal se sentit dégagé de sa charge , il s'arrêta tout à coup , et , tournant la tète derrière lui, il paraissait attendre que son maître revint le monter.
Mais son maître était étendu sur le sable , les bras ouverts , sans donner aucun signe de vie. Lupo sauta en bas de son cheval, ouvrit en tremblant la visière d'Ottorino , et vit que le sang lui sortait des narines , de la bouche et des oreilles.
Deux sergens accoururent , et le portèrent sur leurs
bras jusqu'à la tente. Les jambes du jeune chevalier étaient pendantes , sa tête renversée en arrière, et ses cheveux flottans et ensanglantés étaient balancés à chaque pas que Ton faisait.
Après quelques instans, un héraut sortit du pavillon et cria : — Il vit !
Alors le chevalier vainqueur, qif! du mouvement de sa télé , toujours renfermée dans le casque , avait accompagné le blessé tandis qu'on le transportait dans la tente , et qui dès le moment qu*il Pavait vu disparaître n'avait jamais détourné les yeux de cet endroit , éleva une main au ciel , et se dressa sur les arçons avec un mouvement qui montrait clairement la joie que cette annonce lui causait. Jetant ensuite sa lance loin de lui , il donna des éperons à son cheval , sortit au galop de Tarène, et disparut dans le bois par lequel il était venu. Son écuyer , après avoir pris le bouclier couvert qui était suspendu à la pique , se mit à sa suite.
On recueillit la lance jetée par le chevalier qui venait de disparaître , et Ton vit que la pointe en av~:^ été brisée. Le plus grand nombre pensa que cela était arrivé dans la rencontre ; mais quelques uns avaient remarqué que le chevalier inconnu, en entendant son adversaire crier : — Vive Marco! — s'était approché d'une loge , et , enfonçant la pointe de sa lance dans la fente de deux planches , il en avait formé levier , et l'avait fait sauter en brisant le fer au milieu.
.Tous s'accordèrent à dire que si la lance eût été bonne , la force du coup était telle que la visière eût été brisée, et la tête du vaincu percée d'outre en outre.
Ici notre histoire franchit l'espace d'un mois , nous transporte jusqu'à Lucques , ville dont Marco Visconti s'était rendu maître dans cet intervalle. Voici comment cela s'était fait. L'empereur dont les affaires , ainsi que celles de l'antipape, allaient tout de travers , se voyant obligé de quitter la Toscane , voulut , avant de dire adieu à cette province , en tirer ce qu'il pourrait* Parmi plusieurs belles inventions à cet effet , une des plus remarquables fut de vendre argent comptant les villes dont il se disait l'ami : cette gentillesse était échue précisément à Lucques. Le déloyal empereur l'avait enlevée au fils de Gastruccio , son puissant fauteur, pour la donner à Francesco Castracani degii Intermiaelli , qui lui compta je ne sais combien de mille florins d'or. Mais les Lucquois , qui ne pouvaient se faire à l'idée d'avoir été vendus comme un troupeau de brebis , s'étaient ^ aussitôt après le départ de l'em*
pereur , recommandés à Marco , qui , étant allé peu de temps auparavant auCeruglio, avait gagné cette troiipe d'Allemands révoltés, au point d*en pouvoir disposer à son gré. Yisconti descendit avec six cents lances au secours des Lucquois , et chassa Caslracani de sa domination mal acquise. Lui-même fut élu seigneur et capitaine de la ville qu'il avait délivrée d'un mattre abhorré , et qui se donna volontairement à ce prince d'une illustre naissance , d'une haute renommée , et ancien ami du célèbre Gastruccio , sous l'autorité duquel elle était devenue si puissante et si formidable.
C'était le sixième jour depuis cet événement. Marco était entouré des gens occupés à recevoir les soumissions dçs terres et des châteaux du territoire qui se donnait spontanément à lui , ou à parcourir , à dévaster les terres des seigneurs qui s'étaient révoltés et qui refusaient de lui obéir. Il ourdissait déjà une nouvelle trame avec le comte Fazio , pour jouer à la ville de Pise le même tour qu'il avait joué à celle de Lucques, et pour l'enlever à messire Tarlatino di Pietra Mala, à qui elle avait été cédée par Louis de Bavière.
Il avait employé la matinée de ce sixième jourà re-* ' cevoir et à expédier des messages aux princes et aui( communes de la Toscane et de la Romagne, qui voyaient avec des sentimens divers d'envie , de crainte ou d'espé-r rance , s'élever ce nouveau seigneur , dont il était si difficile de deviner la pensée secrète. Le reste de ia journée s'était passé au milieu des réjouissances et des hommages dont la multitude n'est jamais avare envers les nouveaux princes. Il entendait encore résonner à ses oreilles les cris dont avaient retei)M les rues de
LttCques lorsqu'il les avait parcourues à cheval , suivi par les grands , les barons , les consuls des arts , pour se rendre à Téglise de Saint-Martin , et y adorer la sainte image.
L'heure était déjà avancée , etVisconti , après avoir congédié les conseillers et la noblesse de sa nouvelle cour, se promenait dans un vaste salon de THôtel-de- Yilie , qui avait été habité peu de mois auparavant par son célèbre ami Castruccio. Il tournait de temps en temps les yeux vers une fenêtre gothique qui donnait sur la place ; de là on découvrait des tours , des dômes, éclairés dans ce moment par une infinité de lumières. Plus bas, dans la place, un grand feu répandait une clarté rouge et oscillante sur le peuple qui s'agitait à l'entour , y faisant grande chère , et chantant des chansons à la louange du nouveau seigneur. Dans le lointain , sur les collines courbées en cercle , on voyait une quantité de feux de joie, et partout on entendait l'accord des cloches qui sonnaient en carillon.
Marco s'arrêta un instant à contempler ce spectacle avec le sentiment d'un époux qui , le premier jour de noces , au milieu d'une fête , se sent ravi en extase par la beauté parée et joyeuse de sa jeune épouse. Mais , quittant cette fenêtre, il porta par hasard les yeux sur un portrait de Castruccio , suspendu au-dessus de la cheminée. Cette vue troubla toute sa joie , détruisit tout son enchantement. Il s'approcha d'un grand siège, s'y assit , et , tenant toujours les yeux fixés sur l'effigie de son ami , mort quelques mois auparavant , il dit en lui-même :
A Rome , lorsque , plein de vie et de gloire , il était
le confident de Femperear; quand son nom seul faisait trembler tontes les villes gnelphes , le roi Rcibert et le pape ; quand moi-même je me sentais si fier d'être son ami et j'espérais , grâce à loi , la seigneurie de Milan; si un devin était venu alors lui dire : Castrnccio, dans peu de mois tout sera fini pour toi et ta seras sous terre! Quelle annonce ! Si jeune d'âge et si vigoureux, au comble de la puissance!.... Mais la vie est incertaine et fragile!.... Et il savait bien qu'il était mortel. Si ce même devin avait igouté : — Vois-ta celui qui est à tes côtés ? cet homme que tu cherches i rendre puissant dans sa patrie ; ce Marco qui t'aida autant qu'il le put à monter à la hauteur où tu t'es élevé , et qui t'honore et t'aime plusqu'un frère : le voistu ? Eh bien ! sache que sous peu il sera seigneur âaas ta ville , que ta maison sera sa maison , que ta veuve, que tes enfans erreront de ville en ville , cherchant un asile qui leur sera refusé , tandis que lui recueillera ton héritage. Qu'aurait dit cette ame altière? Quelle eût été sa pensée? Et moi-même, qu'aurais-je dit? Maintenant que l'homme, créature misérable , fasse des conjectures sur l'avenir ! Une ville si illustre , si puissante , tombe d'elle-même en un instant sous ton pouvoir, tandis que tu t'agites depuis tant d'années pour te rendre seigneur d'une autre ville qui fuit devant toi comme un fantôme. Ne te semble-t-il pas être un de ces hommes zélés qui , pendant qu'ils s'épuisent à chercher l'or par le moyen de l'alchimie, découvrent en chemin quelque merveilleux secret de la nature auquel ils n'auraient jamais songé ?
Il se mit une autre fois au balcon. Il resta quelque
temps à regarder sur )a place, et, jetant les yeux à
Tentour, il s'écria : La belle ville que Lacques ! Mais
ce n'est pas Milan ! ..^ ajouta-t-il aussitôt en soupirant.
Être prince là où Ton a été sujet ; commander là où
l'on: a obéi ; être grand au milieu de nos amis qui se
r^ouissent de notre grandeur ; leur en faire part.. . et*. .
Oui , être grand au milieu de nos ennemis et les voir
se désesp^r, tandis que nous triomphons de leur
abaissement , voilà ce qui s'appelle vivre. Il y a ici des
collines riantes couvertes de vignes et d'oliviers ; ici
encore , il y a de brillans chevaliers , de belles demoi*
selles , des richesses , de la courtoisie ; mais tout cela
est muet pour le cœur de Marco.
Pendant que de telles pensées roulaient dans sa tète, le peuple , qui le voyait droit et immobile derrière les vitres, se pressa sous sa fenêtre en criant : ù Vive Marco ! vive Marco I » Le bruit ayant rompu le fil de ses idées , il répondit en inclinant la tète , en baissant courtoisement les mains ouvertes ; puis impatienté il se retira dans une chambre voisine , où il continuait à se dire à lui-même : — Fous ! insensés ! oraignez-vous
qu'il vous manque un mattre? Vive Marco! et
qu'espérez-vous de ce Marco? Qui est-îl? Satez-vous s'il peut et s'il veut ce que vous espérez de lui?... Qnd transport! quelle joie ! si Lucques en a fait autant pour la victoire d'Altopascio , certes elle en a fait assez... Oh! qui pourrait croire à vos démonstrations!... Jadis peut-être elles m'eussent enivré; mais désormais je sais quel intervalle il y a entre le dimanche des Rajneaux et le vendredi-saint, et depuis VHoêanna jusqu'au Crucifige,
Un page s'approcha de la porte , el s'avançanl, après en avoir obtenu la permission , fit une profonde révérence , et présenta à Marco un paquet de lettres , enfui disant : — Ce sont des dépêches de Lombardie. Le courrier est en bas dans la salle rouge; il dit être à votre service , et s'appelle Pelagrua. — Qu'il attende, répondit Marco, en congédiant le page d'un signe de tête. Il s'approcha d'une lampe , se mit à parcourir les adresses des lettres, les jetant les unes après les autres sur une petite table à mesure qu'il reconnaissait à l'écriture ceux qui les avaient écrites. Il porta les yeux sur une des lettres , à la vue de laquelle il fit un mouvement de surprise, ^t, agitant une sonnette d'argent, il demanda au page , que ce son avait aussitôt fait paraître, en indiquant les lettres : — Ce n'est pas le même messager qui les a toutes apportées ? ^ Elles ont toutes été apportées, répondit le page, par cethomme'quiest à votre service , à l'exception d'une seule , déposée au palais par un autre courrier qui a continué aussitôt son voyage pour Rome.
— C'est bien, dit Marco; et le page sortit.
Alors Yisconti , jetant aussi sur la petite table cette dernière lettre qui était restée dans sa main , continuait à se dire en lui-même avec un sourire amer : — Mon magnifique neveu l ceci n'est pas une légère condescendance ! Prenant ensuite une lettre qu'il avait mise de côté en les passant en revue la première fois, il l'ouvrit et se mit à la parcourir. C'était une lettre de son conseiller Lodrisio. Depuis le jour que Marco avait quitté Milan, Lodrisio l'avait continuellement tenu au courant de ce qui se passait. Chaque semaine un coar*
rier était en roule avec ses lettres et les réponses de Marco-, écrites en chiffres comme ils en étaient convenus , pour continuer à ourdir leur trame , et pour prendre parti selon les événemens.
Aussitôt que le bruit se répandit que Fempereur se dirigeait vers la Lombardie , Lodrisio invita Marco à le poursuivre avec les Allemands révoltés du Geruglio, et à le prendre par derrière, comme il en avait manifesté rintention , tandis que lui Lodrisio soulèverait Milan et sortirait à sa rencontre avec les troupes de la ville qui continuaient à être mal disposées pour Azzone, et ne roulaient aucunement recevoir les bandes affamées et pillardes du faux empereur. Mais à cette époque, Marco n'était pas encore en mesure d'exécuter ce plan. Les trou](>es révoltées du Geruglio ne lui ^ient pas assez dévouées pour qu'il fût sûr de pouvoir les mener au combat contre leur seigneur naturel. D'un autre côté, il négociait déjà son entreprise sur Lucques, sans en espérer autre chose à cette époque qu'une somme d'argent , dont il voulait se servir pour s'attacher et soumettre à ses volontés ces Allemands qui l'avaient accepté pour chef.
Mais , comme il arrive toujours dans les affaires de ce monde, dès que ce moment délicat et fugitif , qu'il fallait saisir au vol, et où tout paraissait mûr et favorable , fut échappé , l'aspect des choses changea. De nouveaux événemens qu'on ne pouvait prévoir, parce qu'ils ne pouvaient être amenés ni commandés par aucune prudence humaine, avaient désorganisé à Milan toule la conspiration.
Cette affection chaleureuse que la multitude avait
pour Marco s'était peu à peu affaiblie , depuis que ses largesses ne se répandaient plus sur elle ; depuis qu'on ne le voyait plus comme auparavant se promener à cheval dans les rues de Milan, beau, splendide, courtois, au. milieu d'une riche cour de chevaliers et d'éoiyers ; depuis qu'on n'entendait plus le brait de ses banquets ; depuis qu'on ne répétait plus ses saillies spirituelles qui , recueillies par ses amis les plus intimes , passaient autrefois rapidement de bouche en bouche, et plaisaient tant à la multitude flattée aux dépens des grands seigneurs.
Les chefs de parti des villes lombardes, qui le favorisaient en secret , s'étaient aussi découragés en voyant les choses traîner en longueur; saps qu'on prit aucune résolution. D'ailleurs, plusieurs étaient mécontens de Marco pour certaines extravagances auxquelles il se laissait aller très facilement depuis qu'il était en proie à cet amour encore caché , mais dont tous les jours il manifestait quelque symptôme.
Il lui restait un puissant appai dans les prêtres envoyés par le pontife Jean, pour favoriser ses desseins. Mais dès que ceux-ci s'aperçurent que leur allié demeurait immobile au Geruglio , tandis que Louis de Bavière avançait à grandes journées vers la Lombardie , ils sentirent la nécessité de prendre un nouveau parti. Ils ne voulaient pas voir la cause de l'église toutà-fait perdue dans ces pays et se trouver eux-mêmes au pouvoir d'Azzone , qui se souviendrait , lorsque le secours de l'empereur Tauratt rendu fort, des offenses qu'il aurait reçues durant sa faiblesse.
Les prêtres n'eurent pas grand'peine à trouver ce
nouveau parti. Si Tafenir était sombre pour eux , il n'était guère plus riant aux yeux d'Âzzone. Cekii-ci avait appris que l'empereur indigné s'avançait vers la Lombardie avec une armée indisciplinée et séditieuse, et qu'il était particulièrement irrité contre lui , soit parce qu'il ne lui avait pas encore payé les sommes promises pour l'inyestiture , soit parce qu'il le soupçonnait d'être d'accord avec Marco pour empêcher les gens du Geruglio de rejoindre ses drapeaux. Le nour veau seigneur de Milan ainsi que ses deux oncles Lucchino et Giovanni redoutaient cet homme emporté, avare, déloyal, qui avait trahi tous les gibelins d'itajiev qui le» avait fait souffrir eux-mêmes pendant tant de mois dans les fours de Monza, et ils ne pouvaient supporter l'idée de se trouver une autre fois à sa discrétion.
Avec de telles dispositions un accommodement de- . valt être facile. £n effet , Azzone fit les premiers pas vers le clergé; il laissa échapper quelques mots de soumission , et le clergé le reçut à bras ouverts. La première condition fut de se déclarer résolument contre Louis de Bavière, et de lui disputer à force ouverte le territoire. De cette manière le nouveau sei^ gneur de Milan trouva son salut dans les armes mêmes qui avaient été préparées pour sa perte ; car, étant devenu ami de l'église , toutes les forces que depuis long-temps on réunissait contre lui se trouvèrent tout à coup dans ses mains , et prêtes à le défendre.
Tout cela était déjà à la connaissance de Marco. La lettre de Lodrisio l'informait maintenant qu'on fôrti* fiait à la hâte Milan, pour résister à l'empereur; que
MoDza , Lodi «t plusieurs autres villes , ainsi que plusieurs châteaux , avaient promis de se laisser détruire de fond en comble , plutôt que de lui ouvrir leurs portes ; et qu'à l'égard de leur premier projet, on ne devait pas y songer pour le moment , depuis que les partis s'étaient serrés autour d'Azzone pour résister à l'ennemi commun. Cette lettre lui disait de se tenir prêt sans se déclarer pour personne , de manière à pouvoir gagner l'amitié de l'empereur s'il avait le dessus , en lui ramenant les troupes du Ceruglio , et obtenir de lui le vicariat qu'il aurait sans doute enlevé à Aczone , pour le punir de sa rébellion; et pour que, si l'empereur succombait , il pût se faire un ' mérite auprès du vicaire vainqueur, d'avoir distrait les forces du Ceruglio en les empêchant de tomber sur loi.
Il l'exhortait à prendre courage , en lui disant que leurs menées n'étaient pas découvertes , et que la réconciliation du clergé avec le vicaire était loin d'être complète et sincère. 11 s'engageait à entretenir les négociations avec le cardinal Bertrando del Poggetto, avec Avignon et avec Florence, afin de pouvoir dans l'occasion profiter de leur force pour resserrer les fils relâchés, mais non rompus, de la conspiration.
Dès que Marco eut fini de lire , il jeta cette lettre avec dépit sur la petite table en disant : — Toujours des. fictions et de la dissimulation ! Le dur apprentissage que cet homme me fait faire !... Oh ! je n'élais pas né pour ce temps de lâcheté !... Pourtant... Mais sans finir sa phrase il prit et il ouvrit la lettre d'Âzzone. Son neveu l'informait aussi avec détail des nouveaux événeroens ; il lui exposait les causes qui Tavaieut
oliligéa se déclarer contre l'empereur. Il le priait de tenir en respect les Allemands du Geruglio, pour qu'ils ne vinssent pas renforcer son ennemi. Il loi écrivait en outre d'appuyer par ses bons offices les offres d'amitié et d'alliance qu'il faisait à différentes communes de la Toscane et de la Romagne. Il finissait sa lettre en lui demandant quelques conseils sur la manière de fortifier Milan.
Les autres lettres de divers seigneur^ lombards étaient toutes à peu près de la même teneur : des excuses de ce qu'ils avaient cédé à la nécessité en se rapprochant d'ÂKzone;des protestations de fidélité à la cause de Marco plus ou moins embarrassées , et toutes beaucoup plus froides qu'à l'ordinaire. Marco souriait dédaigneusement en parcourant ces détours et ce dédale de paroles et de phrases dans lesquelles ses vieux amis tâchaient de cacher leur déloyauté. Il avait trop d'expérience des hommes pour s'en irriter ou pour s'en étonner. — Ces gens-là me croient bien déchu , disait-il en lui-même; mais lorsqu'ils sauront que je suis seigneur de Lucques , et que les affaires de Lombardie seront éclaircies, ils redeviendront alors mes bons et dévoués amis. Il fit ensuite appeler Peiagrua. Celui-ci, qui ne pouvait revenir de sa stupeur en trouvant son maître prince d'une ville si puissante , lorsqu'il ne s'attendait qu'à le voir à la tête d*une bande de révoltés dans un petit château de la vallée de Nievole , s'inclinait profondément en entrant dans la salle , voulant tout d'abord exprimer son étonnement et sa joie ; mais Yisconti lui coupa la parole en lui demandant : — As- tu vu Lodrisio avant de partir ?
— Ooi^ c'est Ini-méme qui ni*a donné les lettres que je TOUS ai apportées. >
— Et comment est-il avec le vicaire ?
— Comme il vent : il est très bien avec hii. Peoseï que c'est à Lodrisio qu'on a confié les fortifications du pont de l'Ârchetto , qui , k ce qu'on dit y est le côté le plus important de la ville.
— Les Milanais ont donc résolu de se défendre vigoureusement ?
— Oui, et pour le coup ils leur montreront les dents tout de bon.
— Dis-moi un peu: comment sommes^nous pourvus d'armes ?
— On a vidé toutes les boutiques des armuriers, et l'on travaille jour et nuit à faire des piques et des lances : seize arbalètes , huit gros pieniers, je ne sais combien de catapultes devaient être prêts sous peu. On fortifie les bastions et l'on y bâtit neuf g^ndes tours de bois. Chaque porte a déployé son drapeau; au premier coup de la grosse cloche de la seigneurie, tous ceux qui peuvent porter les armes doivent accourir à leur quartier, et en moins d'une heure quarante mille combattaus seront sur les murs.
A ces paroles , Marco se sentait tout enflammé; ses yeux étincelaient, et la joie et le courage brillaient sur sa figure. Il savait mieux que tout autre que cet ensemble de volonté, que ce feu qui animait tous les ci* toyens serait , si quelque chose pouvait l'être , le fondement de la popularité du vicaire , et désorganiserait toujours plus la trame qu'il ourdissait depuis si longtemps avec un soin si persévérant ; mais la gloire de
sa patrie , de sa chère ville de Milan , l'emportait sur toutes choses.
— Écoute, dit-il à son châtelain; tu diras à Lodrisio, et je le lai écrirai moi-même, d'avoir soin de renforcer les bastions de la porte Ticinese, où sont les moulins , près du Tesinello , afin que la ville ne vienne pas à manquer de pain ; qu'il fasse fermer les écluses et passer les eaux au-dessus du pont de Sant-£ustorgio. Quant à toi, tu feras en sorte que mon château de Rosate soit prêt à soutenir un assaut dans le cas où la fantaisie prendrait à Tempereur de s'en approcher.
— Ainsi, répondit Pelagrua avec hésitation, vous voules vous déclarer ouvertement !.... Lodrisio m'avait recommandé de vous dire aussi de vive voix....
— Je n'ai pas demandé de conseils à Lodrisio , et moins encore à toi, dit Marco d'un air sévère. J'envoie des ordres à mes terres de la Martesana et de Castel Seprio , afin qu'elles fournissent Rosate d'hommes et de vivres : Pelavicino commandera les hommes ; toi , tu auras soin des fournitures , et , souvenez-vous-en bien tous les deux , malheur ! si la cour de mon château voit la figure d'un soldat de l'empereur , tant que dix des nôtres pourront se tenir debout , tant que les os de la dernière rosse de mes écuries resteront à ronger.
Le châtelain se hâta de répondre qu'il ne manquerait pas d'obéir à tout ce qui lui était commandé. Alors son seigneur lui fit signe de s'en aller , et il s'apprM à lui ohéir. Mais il n'était pas encore arrivé à la portç, que Marco, se ravisant, le rappela en lui disant :
— Et quelles nouvelles me donnes-tu d'Ottpijno?
— Depuis le jour où vous l'avez si bien secoué, on ue Fa plus revu à Milan ; mais je sais de bonne part qull s*est fait transporter à son château de Castelletto, où il a souffert quinze ou vingt jours avant de guérir. Dernièrement on disait qu'il était allé au devant de l'empereur pour se mettre à sa solde.
— Ce n'est pas vrai , dit Marco d'un air résolu.
— Pourtant il y en a d'autres , répondit avec soumission Pelagrua , il y a d'autres Milanais qui sont passés du côté de l'empereur : il y a Giacobino da Landriano , Uberto Bergondio , Marino Rescapé et
— Tant que tu en voudras, mais non pas Ottorino; c'est une imputation injuste, c'est une infâme calooftoiel
Le châtelain n'osa plus répliquer. Après ua instant, Marco lui demanda avec plus de calme :
— Et le comte del Balzo, est-il toujours à Milan? — - Oui , il est toujours à Milan. Il avait bien eark
de déguerpir pour aller à Limonta, dès que l'on commença à parler de l'approche de l'empereur; maison publia un ban qui défendait d'abandonner la ville. On craignait que, si les riches s'en allaient , le peuple ne se décourageât.
— Ottorino , demanda encore Marco , n'a donc pas revu cette maison?
— Vous pouvez être sur que , depuis le jour de la joute, il n'y a pas remis le pied. Je dois vous dire que, pour exécuter les ordres que vous m'avez laissés, j'ai gagné un des écuyers du comte. Le fripon, il est vrai, me coûte les yeux de la tête ; mais aussi me.sert il en ami , et rien ne se fait dans cette maison que je ne le sache une heure après.
Marco ne répondit pas, et le maraud continua. - — Mais si vous voulez vous assurer de lui d'un seul coup.... et en avoir pleine satisfaction....^ vous pou-* vez vous fier à moi ; je sais comme on mène ces affaires-lâ,.... et Lodrisio lui-même m'avait chargé de vous dire que votre rupture avec Ottorino ne laisse pas de rinquiéter...., bref, que ce jeune homme..;, sait trop de choses...., cpi'il est trop dangereux.... et qu'il faudrait.... le faire taire.
Visconti , qui comprit où aboutissait cette insinuation venimeuse, reprit avec un froid sourire: — Tu diras à Lodrisio qu'il peut dormir tranquille, que je connais Ottorino , et que je me rends garant de sa fidélité , en tout temps et en toute rencontre. Il peut me
haïr, souhaiter ma morl mais me trahir...., non^
il ne me trahira jamais!
— Oh ! ce n'est pas que je.... je disais seulement;... au reste, je me garderais bien de lui arracher un cheveu.
— Oui , gardez-vous-en bien , répondit Marco ; et il se tut pendant un instant avec une espèce d'hésitation, coinme voulant parler d'autre chose et ne sachant par où commencer pour ne pas laisser découvrir à Pelagrua soh intention secrète; il commença enfin sèchement par cette question.
— £t qu'a-t-on dit, à Ifilan, du chevalier qui désarçonna Ottorino?
— Oh ! on en a tant dit ! les uns prétendaient que c'était le fils de Rusconi, d'autres que c'était un ffls du roi Robert. Mais le blessé, dès qu'il eut repris connaissance , dit à un de ses amis qu'il n'y avait que vous , en Italie , qui pussiez faire un tel coup.
— Mais son corps n'en a pas souffert , et il est bien rétabli , n'est-ce pas ? demanda avec eaftpressemeat Yisconti.
— Non , il ne loi en est pas resté une cicatrice , et il est aussi leste et Tigonreux qu'auparavant, telleinent que, sous ce rapport, la fille du comte n'y aurait rien perdu.
— Et qne fait-elle ? dit Marco en Tinterrompant.
— Qui donc ?
--. Bé la personne dont tu parlais, la fille da
comte !
— Je yais tous le dire. Pendant quatre oa cinq jours , à la suite de la joute , elle fut à l'agonie , plu^ prés de la mort que de la vie ; puis elle commença à reprendre un peu. Son père et' sa mère , qui sont fous d'elle , ne la quittèrent pas , lui prodiguèrent mâle attentions , mille caresses , mille cajoleries , tellement qu'à force de soins ils Font rendue à son premier état. Maintenant elle fait encore la précieuse comme tous les enfens gâtés ; mais elle n'a plus rien.
Yisconti, en entendant un de ses serviteurs parler avec cet air railleur d'un être vers lequel il ne repor tait jamais la pensée sans être saisi par un sentiment de respect, ne put se contenir, et, levant la voix, il s^ècria : —Prends garde de qui et devant qui tu parles, impudent coquin ! de par la croix , je te laisserai tel souvenir que tu en porteras Tempreinte tant que ta lète tiendra sur tes épaules. Dire ces paroles , lui in* diquer la porte et le mettre dehors , ce ne fut que l'affaire d'un instant. Pelagrua, balbutiant quelques mots d'excuses , s'en alla comme un chien échaudé; et, en
aiteodant que son maître le fit appeler une autre fois pour le fioogédier , il se mit à riuniner sur ces paroles et sur ce courroux.
11 avait toujours cru , comme tout le monde , que Marco ne regardait Béatrix que comme un empêche* meot au mariage d*Oltorino avec la fille de Ruscoai. Il savait que Marco souhaitait cette alliance, et, con* naissant le caractère de celui-ci , il ne pouvait pas trouver étrange qu'il se çariki aux résolutions les plus , extrêmes pour vaincre le caprice de son parent. Lors^ qu'il le vit combattre contre Ottoripo (le châtelain était le seul qui connaissait ce mystère ; car Yisconti s'était servi de lui pour se procurer un morion et un écuyer inconnu dans ces alentours) , il pensa que Marco tou-> lait se venger du jeune homme parée que celui*ci lui avait manqué de parole. Lorsque, avant de partir, Marco lui ordonna de surveiller Ottorino pour voir s'il fréquentait la maison du comte del Balzo , Pelagrua n'eut aucun soupçon et ne fit aucune conjecture , de sorte qu'il était bien loin d'imaginer l'impression que son discours allait faire >ur l'esprit de son mAltre. Mais cette colère soudaine fut comme un éclair qui répandit une clarté subite dans ses idées. U. commença k croire qu'il y avait là un mystère, et que Marco était lui-même épris de la jeune fille pour laquelle il mmontrait si tendre et si susceptible; son esprit se porta sur tous les événemens passés qui lui avaient semblé difficiles à expliquer , et avec cette nouvelle lumière tout lui parut simple et clair.
Lorgne Maico fut seul , il se mit à la p^ite table et il écrivit cinq ou six lettres; puis il. fit appeler de nou^
Uvnco VISCONTI. T. II. 5
Teau son châtelain , auquel il les remit , en lai donnant différentes instructions sur la manière de les faire parvenir. Il lui parla encore de son château de Rosate et de la défense qu'on devait y préparer , puis il dit : — Quant à Ottorino , je pense qu'il ne se laissera plus voir à Milan , et que d'ailleurs , lors même qu'il s'y rendrait , le comte del Balzo ne le recevra plus chex lui. En tout cas , tu le surveilleras comme tu as fait jusqu'ici , et s'il arrivait quelque chose de nouveau , Co m'en avertirais aussitôt.
<^ Je le ferai , répondit Pelagrua , mais si je -venais
à découvrir  ce que l'on dit, la jeune fille lui
a été promise et un mariage est bientôt fait
quand même le père
— - Il faut l'empêcher , dit Marco.
— Mais comment ? car si .... .
— Il faut l'empêcher de toutes manières , répéta Marco , l'empêcher , se régler d'après les événemens et m'en informer sur-le-champ. Cela dit, il le congédia.
Pelagrua sortit ; mais en s'en allant il tourna à la dérobée un regard scrutateur sur la figure de son maitie , où se peignait un trouble d'autant plus visible que ses efiforts pour le cacher étaient plus grands.
— Je t'ai compris , j'y. suis , dit alors le maraud eci lui-même. Il descendit dans la cour, il monta à cheval, et , faisant claquer son fouet, il sortit du palais et s'achemina vers la Lombardie.
Tout seul , la nuit , toujours en galopant , le rusé raisonnait de cette manière :
— : Oh ! maintenant , il n'y a plus de doute. Je parierais un œil de ma tête Maintenant j'ai trouvé le
nœud de cette affaire qui me paraissait si embrouillée. Maintenant je comprends et son arrivée à Rosate, tout en désordre et hors de lui-même comme un fou, et la résolution de partir pour la Toscane , et ses oui et ses non , et pourquoi il s'est mis en chemin , et pourquoi il est retourné» Il a toujours été extraraganl ; mais , ma foi ! jamais à ce point. Le pauvre garçon!..... Et pourtant ce n'est pas un enfant sorti hier des bras de
88 nourrice Et encore passe si c'était une grande
princesse, une reine couronnée ; passe si c'était un astre de beauté; mais s'amouracher, raffoler ainsi d'une jeune fille qui n'a pas à vrai dire le visage tourné par derrière..... Oui , elle est belle, mais ce n'est pas une divinité! Et il y en a de bien plus jolies qu'elle; et d'ailleurs c'est une prude dédaigneuse , et, ce qui est encore pis , ce qui comble la mesure , c'est qu'elle est amoureuse folle d'un antre Oh ! il y a là. 4e quoi rire
Ce grand homme! MarcaVisconti ! On. ne va pas audelà, on croirait qu'il est fait d'une autre pâte et
il s'est laissé prendre en aveugle , et il fait de semblables enfantillages ! Va , maintenant tu peux te raidir, t'enfler , lever la tête; mais cette buse que voici , à qui personne ne fait attention plus qu'à un chien , grâce au fil que tu lui as mis dans la main , va te faire tourner comme elle voudra. Oh! ceci doit faire ma fortune..... Parbleu , comme il s'était mis en colère pour cette petite femme ! Prends garde de qui tu parles !— Pauvres grands hommes , que vous êtes petits !
Il excita de la voix son cheval, qui pendantce temps avait ralenti le galop, le piqua de ses éperons, et revint à ses rêveries.
— Ce qui ût peut m'entrer dans l'esprit , ce qai me ferait perdre la tète , c'est de voir qu'il ne se soit pas mis toat*à-fait en farear , qu'il ait pu garder quelque mesure avec ce casse-cou qui lui a enlevé sa maîtresse. Il pouvait prendre la balle au bond , et s'en débarrasser par un seul mot; mais non , il faut que ce soit luimême qui prenne sa défense , et qui saute aux yeux de celui qui s'offre pour lui rendre service... Quant à Lodrisio, il n'est pas béte, lui, et sa charité est intéressée. Il trouverait bon de se défaire de son coasin pour pouvoir , entre autres choses , entrer en possession de ses biens de Castelletto ; mais il voudrait mettre la façon sur le dos de son amie Grois-tu que je n'entende
pas ta ruse? Je l'entends très bien ! Mais Marco ,
qui pourrait en être débarrassé à si bon compte , que
veut-il davantage? L'homme est fou, trois foisfou...
Il ne veut pas qu'on lui arrache un cheveu ! il faut bien s'en garder!... Mais il faut empêcher le mariage.... Très bien I Je suis votte serviteur ! et si les deux amoureux sont sur le point de se donner la main , je me mettrai entre eux pour les séparer , n'est-ce pas ? Et je leur dirai : Veuillez reculer et vous tenir un peu pi us
éloignés; car mon maître ne ^eut pas Oh! avec
Lodrisio c'est une autre affaire ! On marche droit au but sans tant de cérémonies, et tant pis pour celui qui
se trouve sur le chemin ! Il va bien rire, lorsque
je lui parlerai de ces amours : suflBt , je prendrai ses conseils; car, dans tous les cas , je veux agir avec sécurité.
Pendant que le châtelain de Rosate faisait ses conjectures 9ur son mattre , celui-ci , qui s'était couché
et ne pouvait s'endormir , devançait dans son îmagi-' nation son serviteur qui galopait vers Milan , et déjà il croyait être au milieu de cette ville chérie. Tant6t il lui semblait être dans le palais du vicaire, et conférer avec lui et avec ses frères sur les affaires du siège ; tantôt il croyait parcourir les rues et les places , visiter les arsenaux , les maîtrises , examiner les machines et les armes , et encourager de la voix et de l'exemple les citoyens à la défense de leurs murailles. Mais derrière ces images fugitives et variées de lieux , de choses , de personnes, il y en avait une, fixe, immobile et tenace. Au-dessous de ces émotions diverses qui se réveillaient successivement dans son cœur , persévérait un sentiment profond qui en occupait le coin le plus reculé; un sentiment tantôt distinct, tantôt confus, voilé dans certains momens par d'autres passions , mais pourtant toujours fondu avec elles , les trompant et les modifiant toutes ; un sentiment qui , dans ce tumulte , était pour ainsi dire comme la basse continue dans une symphonie d'orgue.
Marco Yisconti , étourdi et fatigaé du long travail de son esprit , sentit sa sombre douleur se perdre dans un sommeil pénible et agité. Cependant on avait détaché du quartier des gardes du corps , situé dans le corridor du palais , trois soldats , dont deuxallemands et un lucquois , pour faire sentinelle dans la première antichambre du nouveau seigneur. Undesdeux Allemands était de ceux venus du Ceruglio avec Marco ; Tautre était un vétéran de la garnison de la ville , et avait déjà servi dans les milices de Gastruccio. Le soldat du Ceruglio , qui s'entendait mieux avec les marchands de vin qu'avec les vendanges d'huile, las comme il était des excursions faites le matin dans les bourgs de là plaine de Lucques , s'était assis sur un des petits murs pratiqués à cette époque aux deux coins des embrasures des fenêtres qui s'élevaient jusqu'à la moitié du parapet. Ayant déposé son morion sur le mur p^cé vis-
à vis de lui , il dormait profondément en embrassant ( qu'on nous passe l'expression ) de ses deux jambes étendues , et de ses deux pieds croisés , le bâton de sa lance , dont la pointe était appuyée à l'angle de la fenêtre. Si on ne l'eût pas entendu ronfler , on l'aurait pris pour un de ces soldats romains du prétoire de Pilate, qu'on voit la semaine sainte peints dans les saints sépulcres.
L'autre Allemand se tenait debout , et raide , devant la porte qui donnait dans les cbambres de Marco. L'Italien mesurait la salle à grands pas , et , en passant devant une fenêtre , il s'arrêtait de temps à autre , et il portait un regard douloureux au-delà du bastion de la ville devenue tranquille et silencieuse. Il s'arrêta en^ fin entre le compagnon d'armés qui faisait la garde et celai qui dormait , et , se tournant vers le prenaier r il dit d'un air moitié courroucé et moitié triste :
—Ecoute, Allemand, comme ton compatriote ronfle ! Ce matin, il a fait le loup ; ce soir, il fak le cochon . Quels voleurs ! quels assassins ! Comme ils ont dévasté ce bourg ! Malheureux Gampomaggiore ! je n'ai pu de toute la journée me défaire de cette odeur de brûi^« Ta, ronfle toujours , scélérat, coquin ; tu te reposes d*an bel exploit ! Par Dieu ! mon sang bouillonne, et si nous étions.... suffit. Je voudrais bien le bercer de manière à le faire dormir long-temps , ton animal de compatriote.
— Je suis Allemand aussi , répondit l'autre , et du ^ même village que lui. Mais celui qui a combattu pendant tant d'années à U solde de Castmccâo ne devrait pa$ passer pour étranger à Lucques , ce me semble ;
aînsî , Pazio^ ^u ferais mieux de m*appeler camarade. — £h bien ! camarade tant que tu Toudras : je te le
demande ; penses-ta que ce fût nue belle expédition
que celle de Gampomaggiore ? Et crois-tu que messire
Marco ait en raison de la permettre?
Dans ce moment, )e morion que l'Allemand du €eruglîo avait posé à la hâte et négligemment sur le mur, étant trop près du bord , vint à glisser, et , en roulant par terre, il s'arrêta au pied du soldat endormi, qui se réveilla à ce bruit. Entendant les deux autres nommer Marco , et voulant jeter aussi son mot dans la conyersation pour n'avoir pas l'air de s'être endormi, il dît d'une voix aiguë et rauque :
— Que dites-vous de Marco?
— Nous disons , répondit Fazio avec humeur , que l'expédition de Gampomaggiore a été un brigandage, et que Marco devait vous étrangler tous les uns après les autres avant de vous la permettre
— Nous la permettre ! dit l'Allemand en Tinter*
rompant, en voilà une bonne! Nous la permettre! dit-il. Comme si nous dépendions de lui. Est-ce que la main doit demander la permission au gant pour assener un coup ?'
— £h ! eh ! tu es bien fier ! reprit l'Italien. A t'en* tendre, on dirait que c'est toi qui es le capitaine et que Yisconli n'est qu'un goujat , une poule mouillée»
— Ce n'est pas moi qui le dirai , poursuivit l'autre ; Visconti est un soldat comme il y en a peu , et maintenant que messire Castracani est mort, je le crois le premier capitaine de l'Italie ; mais cela signifie-t-ilqne nous ayons besoin de sa permission ?
— Sans doute , dit alors Tautre Allemand ; car le capitaine d'une troupe a le commandement de ses gens, et une compagnie qui ne veut pas passer pour de la soldatesque obéit à la discipline.
— Eh bien ! notre discipline est ainsi faite, répondit le premier ; ne nous fait pas la loi qui veut. Tant que nous ne touchons pas la paie qu'il nous a promise pour nous faire Tenir ici , nous sommes les mat très , et Marco n'est seigneur de Lucques que parce qu'il est notre chef.
— Donc, si messire Marco est votre chef, reprit l'Allemand de la garnison, ne devez-vous pas dépendre de lui ?
— Que tu es matériel ! poursuivit l'autre. Marco est et n'est pas notre chef. Nous l'avons élu par égard et pour ménager les préjugés du monde ; car si une troupe va tout bonnement sans chef et ne casse pas la tête aux gens au son de la trompette et des tambours , on l'appelle une bande de voleurs ; mais si les voleurs se tiennent bien en rang et ont devant eux quelqu'un qui ait une chaîne d'or au cou, et un rouleau à aplatir les casaque à la main , si l'un d'entre eux porte un haillon enfilé au bout d'une pique , s'ils étourdissent le prochain avec des fifres et des timbales , alors ce sont des guerriers, on leur ôte son chapeau et on leur ouvre les portes à deux battans.
— Mais quel intérêt pouvait avoir Visconti à se soumettre à cette loi ? demanda Fazio.
— Quel intérêt? répliqua l'Allemand d'un air étonné. Ma foi, l'intérêt qui met tout le monde en mouvement. Ces petites pièces jaunes qui font paraître le noir blanc,
isi le blanc nair, qui font trotter les vieilles femmes, et arrêter les jeuaes , qui
— Cesse, de grâce, car tu me fais mal au cœur, dit l'Italien en l'interrompant. Marco Visconti se mouvoir pour de l'argent ! Un seigneur si magnifique , si libéral ! Un homme de cette trempe ! . . .
—Ce sont précisément les hommes de mérite qui vont déterrer l'argent dans la boue avec la pelle et la pioche, répliqua le soldat du Ceruglio. J'en ai assez vu de ces grands hommes qui étaienit obligés de bien se débattre pour remplir leur ventre ! Je ne dis pas que Marco en soit venu là, mais justement pour continuer à être magnifique , il faut qu'il ait plus d'argent qu'un autre. Il y a d'ailleurs des occasions où les grands seigneurs doivent être prodigues plus qu'à l'ordinaire ; par exemple lorsque quelque jupon leur fait tourner la tête. Alors , si l'occasion se présente de faire quelque empiétement sur la cassette d'autnii , les seigneurs magnanimes s'y prêtent aussi bien que les autres, et particulièrement si les maîtres de la cassette l'entourent d'ornemens , et si les parvis de leur maison sont couverts de riches tentures.
A ces paroles l'Italien se sentit encore plus transporté de colère, mais il se modéra pour ne pas causer du scandale. Il fit un tour dans la chambre comme s'il avait voulu tromper par l'exercice de ses jambes la démangeaison de ses mains , et lorsqu'il se sentit un peu plus calme il renoua la conversation de la manière suivante :
.-- Qui a les gobelets et les verre mieux tenus , du marchand de vin de la Canovetta ou de celui de la
Cattfljiiola, car tu dois avoir bien levé le coade pooi en dire de si grosses ?
— Écoute , reprit rAUemaBd , pour moi jamais rien ne me tient à cœur que ma bourse ; et quoique je ne me sois jamais laissé prendre à devenir aonoureux, je connais néanmoins tant de ces pauvres niais qui se meurent pour une femme ! Si tu avais vu messire Marco au Ceroglio, quand il n'y avait rien à faire ; car s'il faut agir , soit de la tète, soit des mains , c'est uot autre paire de manches; mais si tu l'avais vu alors, un aveugle se serait aperçu qu'il avait laissé sa belle à U maison. Faisait-<m la sérénade à cheval , c'était toujours à Ponte Pétri on vers San Marcello ; et il rega^ dait tout pensif vers Garsagnana et la Lombardie , comme s'il avait voulu s'envoler sur les Apenoicus , et plonger son regard là-bas , dans la tanière d'outre Vu* Le soir il se promenait tout seul pendant des heures entières sous le portique, ou bien il restait à la fenêtre, faisant les yeux doux à la lune. Figure-toi no soldai qui contemple la lune ! Il faut qu'il soit fou ou amoureux. £t sa distraction continuelle! S'il était bomms de lettres, encore passe. Allons , il faut l'avouer , Voi^
seau est pris à la glu Puis je vais t'en conter une
autre
Il aurait continué, qui sait jusqu'à quand; mais l'Italien, à qui ce discours donnait trop d'humeur» lui conpa la parole , en disant : — J'entends dehors un bruit d'armes , ce sera le porte^nseigne Yirlimbaeea qui ce soir était soûl comme une grive ; et il courut aussitôt se mettre en sentinelle deviint la porte qui donnait sur le palier de l'escalier. Alors l'Allemand de
la garnison de Lacques retourna aussi à sa faction, et celui du Ceruglio, n'ayant plus personne qui Técoutât, se remit dans sa niche et reprit son sommeil interrompu.
Nous lui souhaiterons une bonne nuit , et nous retournerons à Milan pour raconter comment les choses s'y passaient.
Tous les villages de notre province , et ceux qui étaient imnaédiatement soumis à la seigneurie des Yisconti , on sur lesquels ils conservaient le haut dor maine , étaient obligés de faire des prêts d'argent , de denrées, de travaux, d'animaux et d'hommes de guerre, d'après les investitures ou selon le bon plaisir des princes. Mais ces obligations se remplissaient plus ou moins, 4>u même ne se remplissaient pas du tout, selon les temps , selon les forces et les humeurs respectives de caliM qui commandait , et de celui qui devait obéir. Souvent il airivait qu'un baron , un comte , un abbé, se renfermât dans son château ; qu'un bourg ou lin petit village haussât les ponts-levis et reçût à coups d'arbalète les gens envoyés pour exiger les dîmes et les péages, les cens ou les gabelles, et les deniers, et les douanes, et les tailles, et le diable.
Aizone, peu aimé, et faible dans les premiers temps de sa nomination , bien qu'il suât sang et eau afin de ee procurer de l'argent, n'avait jamais pu en ramasser asseï pour payer entièrement 'à l'empereur la somme qu'il lui avait promise en paiement de l'investiture ; mais 4 peine se fut-il réconcilié avec l'Église, qu'il obtipt tout ce qu'il pouvait désirer.
Les prêtres envoyés par le pape parcouraient les
villages et les châteaax de sa domioation en promet^ tant des indulgences à quiconque aurait concouru de sa personne ou de ses biens à \i défense de la viUe contre Fempereur excommunié ; et bientôt les campagnes envoyèrent à Milan des vivres , des armes , de l'argent et des hommes , si bien que la ville se trouva prête à soutenir un siège.
Le lecteur sait que Limonta était une terre féodale du monastère de Saint-Ambroise. On comprend aisément que Tabbé , créature de Tempereur ^ dont il tenait ses dignités , ne voulût pas soulever contre loi ses propres vassaux ; et en effet, il avait envoyé à Limonta, comme dans toutes les terres du monastère , un ban foudroyant qui ordonnait : u que personne, sous peine tt de félonie et d'excommunication , ne fût assez osé « pour favoriser de quelque manière que ce fût le (c parti d'Azzone , rebelle au souverain pontife Nicole las y, et fauteur du schismatique, hérétique, homiu cide, magicien , Pierre Jacques de Gahors, homme tt flétri par tous les vices et par toutes les iniquités , et «t se faisant appeler témérairement pape Jean XXII. » (Lecteur, ne soyez pas scandalisé^ car c'était là les titres ordinaires qu'échangaient réciproquement les fauteurs du pape et ceux de l'anti-pape. ) Les Limontins furent d'abord un peu effrayés de cette grande fanfaronnade, mais lorsqu'ils apprirent que le révérend prélat avait pris la fuite , s'étant aperçu que l'air de Milan et celui de la province ne convenaient pas à sa santé, ils en firent une grande fête. Ce n'était pas un petit soulagement pour ces pauvres gens que d'échapper aux griffes d'un brutal qui les tourmentait depuis
siiong*temps, et qui leur avait fait le beau cadeau de ce bijou de Pelagrna ; qui avait envoyé les soixaute lanciers pour s'y livrer à la cérémonie que vous connaissez , et qui menaçait d'y en^ dépêcher à la pren^ière occsCsion dix fois autant pour ruiner de fond en conàble le pays , et pendre tons les Limontins. Lorsque les prêtres envoyés par le pontife arrivèrent dans ces parages pour exciter les Limontins à prendre les armes contre l'empereur , on ne peut dire les folies que les montagnards firent autour d'eux , et avec quel joyeux emportement ils leur baisaient les mains et les vête mens , et les portaient en triomphe.
Tons tant qu'ils étaient , hommes et femmes, ayant réuni leurs petits bagages , voulaient courir à Milan. On eut grand'peine à modérer cette fougue qui, en rendant désert le petit village, aurait surchargé d'une foule incapable de combattre une ville qui s'attendait à tout instant à être assiégée.
On choisit ceux qui étaient propres au maniement des armes , et on chargea notre ami le curé de les. conduire.
Parmi les élus se trouvait le batelier. Marthe , sa vieille femme, ne se refusait pas à rester seule dans sa maison délaissée pour que son mari pût courir où l'appelait son devoir , et , pauvre comme elle était , elle voulait lui donner la plus grande partie des misérables haillons qu'ils possédaient , afin qu'il ne fût pas toutà-fait à la charge d'autrui. Elle offrait ainsi ce qui était en son pouvoir pour subvenir aux besoins communs , et mériter l'indulgence promise. Mais le curé , étonné de son dévouement , eut pitié d'elle , et lui permit , et
mèine lui imposa de suivre son mari , sans que cette faveur accordée à elle seule , parmi tant d'autres femmes qui Favaient demandée , excitât une parole de mécontentement. Tous sentaient que la situation de la pauvre vieille était en dehors des règles coin mîmes, que son malheur et sa vertu Pavaient ^evée au-dessus des autres , et Tavaient placée dans une situation privilégiée.
La petite troupe se mit en voyage vers Milan aToc le peu de bien que la pauvreté commune lui avait permis de ramasser , ne laissant à ceux qui restaient que le strict nécessaire. Elle rencontra en chemiù d'autres bandes parties des villages d*alenumr , et se dirigeant vers le même but, toutes pourvues de vivres et d'armés selon leurs moyens.
Arrivé à Milan , ils y trouvèrent tout le peuple occupé à creuser des redoutes et des fossés, à élever des murailles , à construire des machines* Les rues fourmillaient d'ouvriers , d'hommes de guerre, de prêtres, de moines gris , blancs et noirs. Sur les places et dans les carrefours on avait placé des forges provisoires d*armuriers , et on travaillait à Fenvi à faire jouer les soufflets , à tourner le fer avec les tenailles sur les brasiers étincelans , à le battre sur les enclumes et à le plonger tout criant dans l'eau. Au retentissement des marteaux, au sifflement des limes, aux cris, aux chants des ouvriers et des spectateurs se mêlaient la rumeur prolongée des tambours, le bruit des trompettes, et le son incessant des cloches qu'on entendait jour et nuit dans toutes les églises de la ville.
La troupe des Limontins avait déployé , à son entrée
a Milan , flon Pendant blanc aret une eigogne an nri«
lieu , ayant une crosaedans son bec et une mitre à ses
pieds. C'étaient les armes du monastère de Saint-Am-
broise. Le €tu*é marchait devant , et ses paroissiens ,
diyersement v^us , le suivaient deux à deux. Les uns
portaient une casaque , d'autres un pourpoint , des
capotes et de grands manteaux de laine ou en peau
d'ours ou de brebis , avec des bonnets et des capuchons
de plusieurs formes ; ils étaient armés de serpes , de
pertoisanes , de dagues et d'arcs , avec un bouclier de
frêne poli qu'ils portaient derrière leurs épaules et un
large couteau à manche d'os placé dans le gousset à
main droite sous la ceinture des hrayeêy et que nos
statuts dans le langage d'alors appelaient coUeUum tto
garonoy couteau de cuisse.
Les citadins recevaient les arrivAns avec de joyeuses démonstrations de fête et de fraternité. LesLimonlins furent aussitôt reconnus à leur étendard, et on eut soin de les conduire à la maison du comte del Balzo où ils devaient être logés.
•La maison du comte del Balso étant située près de la porte d'Algizo , où est maintenant le pont Béatrice , était destinée à loger les troupes qui devaient défendre <Mte porte et garder le terre-plein que nous appelons termggiOy et le fossé qui s'étendait jusqu'à la place où est le PoniacciOf et où était alors la porte Gomacina.
Le$ Limontins en entrant dans la première cour la treuvèrent, ainsi que le portique qui l'environnait, toute pleine d'armes , de munitions et de monde. Ils s'installèrent dans une salle au rez-de-chaussée , et pendant qu'assis sur des bancs autour d'une grande
table , ils déposaient leurs armes et s'apprêtaient i faire an petit repas , un palefrenier vînt pour chercher le curé.
Le bon prêtre, lorsqu'il fut introduit chez le comte, lui rendit , comme on disait alors , les honnears do capuchon , et , sur sa demande , il lui nomma les uns après les autres tous les paroissiens qu'il avait conduits avec lui.
— Puisque ma mauvaise fortune m'a jeté dans m tel embarras , disait le comte, je trouve au moins un grand soulagement en me voyant entouré de qfuelqu'oJi que je connais, et de braves gens qui, à l'occasion, sauront bien me défendre ; car , voyez-vous, toate cette canaille qu'on a fourrée ici, miséricorde !.....'£( quand je pense que l'empereur peut avoir le dessus , car c'est ainsi que cela finira et qu'il viendra à savoir que ma maison a été le rendez-vous de tout ce monde, figureivous! figurez-vous!... comme si j'étais allé chercher ces gens-là ^ pour le beau plaisir qu'ils me font ! Oh l malheur à moi ! Ah ! messire le curé, si nous pouvons une fois retourner à nos montagnes ! Et il poussa un gros soupir.
Le curé, sans le contrarier ouvertement , tâchait de le rassurer et de lui donner du courage, en lui disant que l'empereur serait repoussé , car on préparait une vigoureuse défense. Mais le comte ne faisait que s'impatienter.— Et qu'en savez-vous ? interrompait-il brusquement, vous n'en savez rien... N'importe; ce qu'il faut , c'est que vous recommandiez bien aux Limontins de ne pas m'abandonner ; car on peut dire que je suis Limontin aussi Et ici , dans la maison , voyez-
vous , il faut être ami avec tout le monde , et il y en a*
de toute espèce A propos, je dois vous avertir que
parmi les gens du monastère de Saint-Ambroise vous trouverez aussi ces lanciers qui ont mis le feu au village , et je ne voudrais pas qu'entre ceux-ci et les nôtres il survint quelque querelle Si Lupo était ici ,
entre soldats ils s'entendent tout de suite; il pourrait vous faire la paix : le malheur veut que je ne sache pas où il est.
— Lupo ? dit le curé , nous l'avons vu hors des portes de la ville, instruisant une bande de vilains à tirer de l'espadon ; il nous a même suivis jusqu'à la porte de votre maison , mais il n'a pas voulu entrer parce que , dit-il , vous le lui avez défendu.
-• C'est vrai , répondit le comte embarrassé , c'était
à cause de certaine histoire..... Mais maintenant
's'il voulait venir pour le motif que je vous disais
je le lui permettrais bien volontiers.
•—S'il en est ainsi , poursuivit le curé, vous pouvez le faire chercher sur-le-champ. On le trouvera sur la place à main droite hors de la porte. Il y a là une grande église neuve avec la façade rouge
— L'église de Saint-Marc , dit le comte ; laissez-moi faire.
On envoya aussitôt à la recherche de Lupo , et peu d'instans après celui-ci parut tout joyeux d'être rentré en grâce auprès de son ancien maître, et de pouvoir se trouver dans la compagnie de ses chers parens et de ses compatriotes. Lorsqu'il entendit ce qu'on voulait de lui : — * Le tout est , dit-il , que nos montagnards veuillent s'y prêter, après ce qu'ils ont souffert. Gom-
ment Toulex-yons que les soldtts ftrdeni ranenne? Ut auraient en ce cas^ià bien à faire , et au surpiusquelle raison ont-ils de vous en Tooloir?
Le curé descendit aussitôt dans la salle pour préparer Tesprit de ses bons paroissiens à la réconciliation tant désirée. Il n'avait pas encore acberé de parler que Lupo entra tenant sous son bras Viociguerra et suiyi de tous les autres soldats qui avaient pu échapper de Limonta , et que Lupo avait revus à ChiaraTâlte, lorsqu'on voulait lui jouer le tour que vous connaissez.
Les soldats furent les premiers à s'écrier : — Vive Milan ! vivent les Limontins ! £t les montagnards , à moitié persuadés par les exhortations du cnré , à moitié émus par ce cri, par ces visages guerriers 9 qui respiraient en ce moment la franchise et la paix , se levèrent et allèrent au devant d'eux. Persécuteurs el ^persécutés s'embrassèrent réciproquement, oubliant les injures et les vengeances qu'ils avaient exercées et endurées, et toute l'ancienne rancune se changea en une soudaine bienveillance.
Le batelier seul ne s'était pas levé , et , les bras croisés et les mains sous les aisselles , il gardait un visage sévère et mécontent , et ne paraissait ni persuadé ni touché.
Vinciguerra reconnut en lui le vilain ( c'est ainsi ^'il rappelait ) qui avait attiré Bellebuono dans le piège ^ et lui frappant familièrement «ur l'épaule, il lui dit ! — £h ! brave homme, et toi aussi te voilà?
Sans quitter son attitude et sans répondre un mot, Michel Jeta sur lui un regard de travers coiqme le mâtin qui voit un loup.
• — Ah , coquin ! contînaaît à dire en riant ]e soldât , tu nous Ta contée belle avec ta longiie fiistoire de cet florins que Bellebuono était allé mettre dans le bateau et que Ton devait partager , et que sais-je encore ! Te rappelles-tu ? Tu ne pensais pas alors que nous eussions à nous retrouver , n'est-ce pas ? Mais si les montagnes restent à leur place , les hommes se rencontrent.
Maintenant nous serions à même
— ' £t moi je suis prêt, répondit Michel en levant la tête, je suis là pour t'en donner raison à toi et à tous ceux de ton parti.
— Oh ! oh f dit le soldat partant d*un éelat de rire y les grenouilles veulent mordre les baleines. Voyons, écoute, vilain : ce qui a été fait , a été fait ; allons , je reux que nous buvions un coup ensemble...;. Pourquoi cette mine d'enragé ?
— Écoutez , ici nous sommes tons amis ,' dit Lupo en l'interrompant , allons embrasser aussi ce bon compagnon.
— Vous savez ce que vous a dit le curé , disait eu itaéme temps à l'oreille de l'obstiné batelier sa bonne femme , est-ce là l'exemple que vous donnez aux autres , vous qui êtes le plus âgé ? Michel se leva et obéit d'un air contraint , puis il s'assit de nouveau à la place qu'il occupait.
— - Quel maudit vilain ! disait Vinciguerra à Lupo en s'éloignant avec lui pour se promener dans la salle; c'est bien le cas où celui qui doit demande ; si ce n'étaitpas pour l'amour de toi , je voudrais lui apprendre à vivre.
Lupo parla à Vinciguerra du malheur de cet homme
qui avait perdu son fils unique dans un naufrage et qui était resté comme étourdi par la doudeor. £o même temps le curé s'approcha de Michel et lui raconta tout ce que Yinciguerra ayait fait pour Lupo lorsque celui-ci devait être exécuté à GhiaraTalle. Ces renseignemens que les deux parties recevaient en même temps disposèrent aussitôt à un sentiment de bienveillance les cœurs naturellement bons tant da batelier que du soldat. Ceux-ci se rencontrèrent mi instant après au milieu de la salle , se jetèrent sans dire un seul mot dans les bras l'un de l'autre , et se tinrent ainsi serrés quelque temps à la grande satisfaction de tous les témoins de cette scène.
Le comte del Balzo fit apporter quelques bouteilles de bon vin blanc , et la nouvelle paix fut scellée par les santés que les deux troupes se portèrent réciproquement. Le vin était de Limonta , et les louanges qu'il obtint des lanciers du monastère auraient eu le pouvoir d'efiacer toute rancune du cœur des montagnards s'il y en était resté; mais elle s'était déjà toutn k'tfiit dissipée,
Lé comte assigna au curé de Limonta une chambre à part , et il youlat qu'il pr<t place tous les jours à sa table. Il adiAit aussi dans sa famille Marthe , qui fut logée dans l'appartement occupé par Ambroise , où elle soignait les affaires de la maison avec quatre ou cinq autres femmes qu'on avait fait venir exprès , en cette occasion extraordinaire , pour arranger les lits , faire les lessives , cuire les soupes , et soigner les us-^ tensiles et la vaisselle nécessaire à tout ce monde.
La pauvre femme , au milieu de tant d'occupations, était toujours, par sa pensée, dans ses montagnes chéries ; son esprit lui représentait continuellement la plaine limpide et vaste du lac , la trace argentée de la petite rivière qui serpentait au milieu des rochers et qu'elle était accoutumée à voir de sa fenêtre. Chaque matin en se réveillant elle croyait se trouver dans s^
chanibre, apercevoir ses murs rem branis, ces rames
couchées par terre, ces chaises , ce petit lit Et
avec ces souvenirs chers et pourtant douloureux, il s'en élevait toujours un autre plus cher et plas douloureux encore , hélas ! trop obstinément douloureux pour le cœur d*une mère ! Mais ce n'était plas cette douleur aiguë et poignante des premiers jours. Le temps , l'humble confiante dans le Seigneur, avaient répandu un baume sur sa blessure. Se trouver ainsi auprès de son Michel , après avoir tremblé en secret d'en être séparée ; lui rendre elle-même les services accoutumés , s'employer comme elle le faisait pour ses autres compatriotes dans la pieuse persuasion de concourir , autant que cela était en son pouvoir , à la défense de son pays ; tout cela donnait un certain repos au cœur de la malheureuse Marthe, repos qu'elle n'avais jamais goûté depuis le jour terrible de son malheur. Elle trouvait même dans ces occupations de tous les jours , elle sentait pour ainsi dire surgir de la fatigue de ses membres un allégement inaccoutumé , une espèce de mélancolie tranquille , qui avait bien quelque douceur. Elle priait , et sa prière était plus douce et plus affectueuse ; elle pleurait , et ses yeux n'étaient pas arides comme auparavant. Ses larmes coulaient paisible, abondantes , et paraissaient lui 6ter un poids de dessus le cœur et la soulager tout-à-ftit.
La bonne vieille se lia bientôt étroitement avec la famille du fauconniep. Marianne , Ambn»se , Lupo et Lauretta l'aimaient et la regardaient comme nne parente , et la pauvre Marthe," sans jamais cesser de s'oc^ cuper dans la maison pour arranger , diriger , mettre
tout en ordre, continuait pourtant à parler de ses montagnes et de son lac.
Bernard était le seul avec qui elle ne pût s'entendre. Ce gros lourdaud n*ayait jamais cessé de favoriser opir iiiâtrément Tempereur et Tantipape. Il ne sortait jamais de la maison , pour ne pas s'exposer à se faire casser la tète à cause de cette doctrine qui n'était plus à la mode ; mais dans Tintérieur de la famille il ne discontinuait pas de murmurer , de tempêter et de tourmenter tantôt l'un , tantôt l'autre, et l'hôtesse limontine n'était pas plus épargnée que les autres dans ses colères pédantesques et dans ses bizarreries schismatiques.
Cependant arriva la nouvelle que l'armée de l'empereur avançait^ C'étaient deux, c'étaient trois, c'étaient quatre mille cavaliers et un nombre infini de fautes* sins. Cane délia Scala envoyait à son secours quatre cents soldats. Plusieurs seigneurs gibelins de différentiis villes de Lombardie, plusieurs des plus puissantes fa* milles de Milan même avaient levé l'étendard et accouraient avec leurs vassaux à l'aide de l'empereur. Se^ forces étaient immenses , les préparatifs pour le siège effrayans.
Ce fut alors que Pelagrua arriva de Lucques. I) con* ^^ fera secrètement avec LodHsio » et courpt ensuite munir de provisions le châtean de Eosate. Peu de temps après un autre courrier apporta des lettres pour le vicaire , et l'on répandit la nouvelle que Marco était seigneur 4e Lucques et de son territoire. La fête qu'on en fit à Milai) est plus facile à imaginer qu'à décrire. On croyait que cet événen^ent extraordinaire était
l'effet d'ude trame ourdie de longiie main avec les guelphes de Toscane afin de prendre le faux empereur entre deux, et cette opinion servit à augmenter de plus en plus la confiance et le courage des Milanais.
Un jour se passe et puis un auti%, un troisième le suit. Les nouvelles de Monza annonôent que l'empereur s'y est présenté et qu'on lui a fermé les portes au nez. On s'exerce jour et nuit ; on place des sentinelles , on fait des rondes , on dispose des espions et des détachemens de troupes de distance en distance ; on travaille constamment à achever les machines et les fortifications. Ils arrivent aujourd'hui , ils arrivent demaiil. Voilà que , le vingt-un de mai, paraissent de loin lès étendards impériaux ; on aperçoit une infinité dliommes et de chevaux , et un train innombrable de chariots et de bagages.
Dans ce temps Milan était entouré d'un fossé qui avait été creusé un siècle et demi auparavant pour défendre la ville contre Frédéric^ Barbefous^e. C'est le même fossé dans lequel, à une époque bien postérieure à celle où nous reporte notre histoil'e, on introduisit des eaux navigables , et qui prit le nom de I^avigio. Les portes principales de la ville se trouvaient alors , c'est-à-dire en 1329 > où sont aujourd'hui les ponts.
L'empereur plaça d'abord son camp au pont de l'Archetto , puis il s'avança vers la porte de Saint- Ambroise , et il alla avec sa cour habiter le monastère de Saint-Victor , qui était situé hors de l'enceinte de la ville , précisément vis<<à-vis de cette porte. Les M* lanais assiégés voyaient resplendir la nuit cet édifice. Ils entendaient la rumeur des banquets que l'empereur
y donnait , et ils s'efforçaient (l*y jeter quelques pierres au moyen. d*un pierrier placé gur le sommet de la tour qui s'élève encore à côté de Saint-Ambroise. Ils criaient en même temps ces étranges paroles qui nous ont été conservées par Fiamma : 0 glabrione ebriose ! bibe , bibe , ho , ho ; babi , babo <.
Le plus grand effort de l'empereur dans ce siège fut dirigé contre le faubourg de la porte Ticinese , espérant, s'il réussissait à s'emparer des moulins qui étaient construits dans cet endroit, de contraindre, par la fa^ mine , la ville à se rendre. Mais ce côté avait précisément été, d'après le conseil de Marco, fortifié plus que tous les autres. Plusieurs faits d'armes y curent lieu , ejt les nôtres non sei^lement ne furent jamais délogés, mais ils remportèrent toujours quelque avantage sur les assaillans \
Le siège durait depuis plus d'un mois , lorsque des chefs donnèrent avis à Lupo que pendant la nuit ils feraient entrer par la porte d'Âlgiso des vivres dont la ville copimençait-à manquer ; qu'il eût à se tenir sur ses gardes pour faire baisser le pont aussitôt qu'il en recevrait les signaui^ convenus. Lupo avait été créé ca-
' 0 ivrogne pelé ! bois , bois. Les mots bobi , babo n'avaient probablement aucun sens et on les ajoutait aux mots bibe, bibe , ho , ho ! pour faire la rime et compléter une espèce de mesure.
^ Giulini croit que le monastère appelé anciennement délie Signprê Hanche (des Dames blanches) , situé précisément au commencement du faubourg de la porte Ticinese , acquit ialors, en mémoire des faits glorieux des nôtres, le nom délia JTUtoria (de la Victoire) , nom que les historiens lui donnent aussi t5t après celte époque et que conserve encore de nos joufs Féglise qui était réunie à ce monastère.
pitaine des Limontins , et la garde de cette porte lai avait été confiée depuis qae les lanciers du monastère de Saint-Ambroise avaient été placés dans une tour du faubourg de la porte Ticinese , où Ton avait un plus grand besoin de gens disciplinés et habitués au métier des armes.
La nuit arrive. Nos montagnards étaient répandus le long du terre-plein qui s*étendait vers la porte Comasina , et Lupo se tenait sur le sommet de la tour â côté du guichet. Après une longue attente, il vit à la fin paraître une lumière sur le clocher du couvent de Saint-Simplicien : c'était le signal convenu , et Lupo se hâta d*y répondre en ouvrant une lanterne sourde qu*il plaça pendant un instant entre deux créneaux de la tour. Gela fait , il descendit à l'autre étage, où couchaient Ambroise son père, Michel le batelier, et quatre autres Limontins, et il leur dit :— Levez-vous afin que nous y soyons à temps. Ceux-ci se levèrent , ils accoururent aux canardières , prêtant Toreille : tout était silence de ce côté et Ton n'entendait que le bruit des pas de deux sentinelles qui faisaient la garde au bas de la tour. Un instant après on entend une rumeur sourde qui s'approche , c'est un bruit de roues et de chevaux.
— Diable, dit Lupo, il paratt que c'est un char ?
— C'est un char sans doute , répondit Ambroise.
— Quels imbéciles de vilains ! ajouta Lupo , est-il nécessaire de venir avec un char pour faire tant de tapage? Ne pouvaient-ils pas prendre ce qu1ls avaient à apporter sur leurs épaules, ou bien au pis-aller en. charger des mulets ?
Le ciel était si sombre qu'on ne voyait point au-delà*^ de vingt pas. Un homme s'avance sar le bord du fossé, il bat trois fois des mains avec une certaine mesure , et dit : — Saint Âmbroise.
— Pour qui?. lui demanda Lupo.
— • Pour LuGcfaino et pour le pays , répliqua le premier. .
— C'est le signal, dit à voix basse le fils du fauconnier. Élevant ensuite un peu plus la voix, il dit : Pourquoi étes-vous venus avec un char, au risque de vous, faire surprendre par les rondes allemandes?
— C'est du foin pour les écuries du comte, répondît encore celui qui attendait en bas ?
On descendit le pont-levis , et quatre chevaux qui tiraient un char de foin avancèrent jusque sous le grand arc, de sorte que le premier couple touchait de la tête la herse baissée. A un cri du chef des Limontins, la herse s'éleva , et glissant avec un bruit retentissant entre les cannelures des deux piliers qui la retenaient, elle alla se cacher sous la voûte. Alors l'homme qui conduisait le char fit faire quelques pas aux chevaux, pais il les arrêta, sous je ne sais quel prétexte.
— En avant! lui cria Lupo; mais, au lieu d'otiéir, celui-là /(^nna un coup de siiïlet, et aussitôt une foule de soldats , sortant de derrière l'église de Saint-Marc où ils étaient blottis, coururent au galop vers ce c6té. Baissez la herse ! baissez la herse ! s'écria Lupp. On ète les contre-poids et la sarrazine tombe d'aplomb , mais en tombant elle rencontre le char de foin qui était dessous et reste suspendue en l'air. Élevez le pont ! — On ne peut pas le lever, car on le retient ea dehors avec des cordes et des pieux !
— Nous sommes trahis ! nous sommes trahis, Âmbroise, Michel , Limontins, nous sommes trahis !
Le gardien de la tour embouche un cor pour demander du secours. Les soldats répandus le long de la palissade accourent de tous côtés. Les deux sentinelles, le fauconnier, le batelier, quatre ou cinq autres se mettent aussitôt aux deux côtés du char , et en frappant des coups désespérés, ils parviennent à arrêter quelquQS piétons qui s'efforçaient d'entrer. En même temps Lupo fond sur les chevaux attelés au char, les assomme de coups avec le tronc de sa lance, les pique de la pointe , les excite et les effraie de la voix. Les chevaux fixant leurs pieds par terre courbant .en arc leurs dos , ployant leurs ventres jusqu'à terre , parviennent à ébranler leur charge malgré la résistance qu'opposaient les énormes barreaux de fer enfoncés dans le pont qui avait cédé au poids. Le fils du fauconnier avait bien crié encore deux ou trois fois d'élever la herse pendant un instant pour dégager le char et le faire avancer. Mais dans cette confusion, au milieu de ce tumulte et avec ce tapage, sa voix ne fut pas entendue. Cependant les cavaliers allemands arrivent à bride abattue , le pont retentit sous les pieds ferrés de leurs chevaux ; déjà quelques uns ont pénétré sous la voùle où régnent une obscurité , un désordre, une clameur, un échange de coups épouvantable. Mais au milieu de ce fracas un bruit subit de ferremens glissans se fait entendre, puis s'élève un cri aigu de douleur. Dans ce moment les chevaux , par un dernier effort, avaient dégagé le char de dessous le poids qui le retenait et la herse était tombée sur un
cayalier allemand qui se troavait au-dessoas d'elle* Quelques flambeaux Tiennent alors éclairer cette scène de terreur. Cinq ou six cavaliers allemands, qui avaient passé outre, furent tués par les nôtres ; et sous l'arc de la porte commença un combat acharné entre ceux du dehors, qui, à force de leviers, voulaient élever la herse, et ceux du dedans qui s'y opposaient de tous leurs efforts. Ils se blessaient les uns les autres avec des piques et des zagaies qu'ils se lançaient entre les barreaux de l'énorme herse qui séparait les com-» battans. Mais les Allemands avaient le dessous, embarrassés qu'ils étaient par les énormes espontons dont les traverses étaient armées de leur côté ; espontons contre lesquels les hommes et les chevaiu venaient souvent frapper et se blesser*
Lupo vit sur le chemin de Saint-Marc une nouvelle troupe d'ennemis qui accourait pour ranimer le combat, et il ordonna à quelques-uns des siens qui , pendant ce temps , arrivaient de tous côtés , de monter sur une tour et d'y faire jouer un pierrier. Dans peu d'instans une grêle de pierres commença à tomber d'en haut, une nuée de flèches partit des canardières , et les AUeinands durent s'estimer bien heureux d'abandonner l'entreprise et de jouer des jambes.
Personne ne pouvant plus empêcher qu'on ne levât le pont , on s'approcha pour descendre tout-à-fait la herse et l'on trouva un beau cheval bai de Hongrie , qui avait été pris dessous avec son maître. Le cheval, auquel cet énorme poids était tombé sur les reins , avait les jambes de derrière, fracassées; le soldat était rçtenu par un pied , et touç les deux se tordaient pour
se soustraire i cet écrasant et douloureux fardeau. Le pauvre animal , dont les parties postérieures étaient écrasées contre le sol , les otfilles et la crinière dressées , les yeux enflammés et paraissant lui sortir dé la tête , les narines ouvertes , levait de temps à autre la tête et voulait se remettre sur ses pieds de devant. li les étendait en dehors , les retirait vers la poitrine, les courbait , grattant avec rage le pavé , et mordait tons ceux qui rapprochaient , en poussant des hennissemens de douleur. A chaque effort que l'animal faisait poor se délivrer, le cavalier, un pied cassé sous les jambes cassées du cheval , et abattu sous la herse, était secoué et cahoté avec des tourmens inexprimables. Il faisait des contorsions, il s'accroupissait, et tantôt se leyaoC sur un genou et joignant les mains , il priait dans son jargon allemand de lui donner la vie pour Tamour de Dieu; tantôt ramassant sonépée et la brandissant d*un air farouche , tout brisé qu'il était , il paraissait ne pas vouloir se laisser tuer sans défense. A le voir dans cette attitude , à la clarté des flambeaux , le visage tout hérissé de poils qui tiraient sur le roux , les yeux gris étincelans et pleins de rage , de souffrance et de peur, on aurait dit un loup pris dans le piège au moment où le berger accourt pour le frapper sur la tête.
Nos montagnards eurent compassion de lui, etl'ayant tiré de dessous son trébuchet, ils le portèrent à la maison , où il fut soigné par la vieille Marthe , qui se mê* lait de raccommoder les os démis et cassés , et qui jouissait d'une grande réputation en fait de médecine. La pauvre femme , dans la simplicité de son cœur, ne crut pas pécher contre lacharitédu prochain en l'exer-
eant en faveur d*un ennemi qui , ne se trourant plus en état de nuire , redevenait aussitôt le prochain luimême.
Cette même nuit , peu de temps après la vaine tentative faite par lea Allemands, Pelagrua , enveloppé dans un manteau gris , le capuchon sur les yeux et tout armé de fer sous ses vétemens , parut dans la maison de Lodrisio Y isconti , dont il trouva la porte entr'ou- Yerte. Il y entra , et étant reconnu par quelques soldats qui y faisaient la garde, il passa dans une salle où son iiiattre;qui Tattendait avec un air inquiet, alla audevant de lui.
-— Seul à cette heure ? dit Lodrisio , et comment Taffaire s'est-eUe passée ?
— Le diable m'emporte , et peste soit de tous cet maudits montagnards ! répondit Pelagrua en se débar* rassant de son manteau.
— Quoi 1 aurais-tu manqué ton coup ?
•^ Tout est allé au pis«
— Ah! traître! poltron! s'écria le chevalier en lui mettant les poings sur la figure , je ne sais qui me retient d'effacer de mes mains ce reste de figure chrétienne que tu portes sur ton museau de pharisien.
— Écoutez , dit Pelagrua sans se montrer bien effrayé de cette colère , cela n'a pas dépendu de moi , mais de ce pendardde Lupo , de cet écuyer d'Ottorino que vous connaissez. Il ne m'a pas donné le temps de dételer les chevaux , et j'ai été bien heureux de pouvoir échaperà ses griffes et devenir ici vousendonner l'avis.
— £tquelqii.'un t'aara reconnu!
-" Non, car j'avais mon capuchon, sur les yeux , et d'ailleurs on n'y voyait guère.
— Et les Allemands?
— Ils ont été repoussés.
— Repoussés par un troupeau de vilains surpris à' riraproviste? Comment est-ce possible ?
Ici le châtelain deRosate se mit à lui raconter de. fil en aiguille comment toute la. chose s'était passée.
Au récit de la vaillante défense faite par les Limontins , Lqdrisio sentait naître en lui cette colère qu'éprouve l'oiseleur contre les grives qui échappent à ses filets et qui sont assez audacieuses pour ne pas se laisser prendre afin de lui faire plaisir. — Canaille î s'écria-t-il, coquins! Mais c'est moi qui suis un imbécile d'avoir confié une affaire de si grande importance à uQpoltrpp : c'est ma faute et je le mérite. Maintenant tu peux dire que tu as joué ta fortune. Si j'étais devenu seigneur de Milaii , tu n'aurais plus manque de rien , et tu ne serais pas mort châtelain de Marco.
— Quant à cela , je pouvais risquer de me faire pendre plus vite étant châtelain pour mon propre compte , répondit le maraud froidement ; mais à quoi bon tous ces reproches? Je savais aussi que celui qui ne risque rien n'a rien , et je ne me suis pas épargné. Je vous répète donc que cela n*a pas dépendu de moi. Penses , entre autres choses , si j'aurais eu un grand plaisir à punir ces coquins de montagnards qui voulaient qie jouer ce beau tour i Limonta , et qui m'ont obligé à plier bagage , et à quitter un village où je me trouvais fort à mon aise et mieux qu'un prieur.
Lodrisio se frjppait le front d'une main et continuait
à répéter : — Manquer on tel coup ! Me ruiner de ki sorte !
-— Ce qu*il y a de bon , continuait Peiagrua , c'e^t ciue personne ne nous soupçonne. L'affaire a été menée avec tant de finesse , par des voies si cachées , avec de
tels détours que suffit; ce n'est pas parce que j'y
ai pris part, mais je défie le diable d'en trouver le bout* C'est moi qui ai couru tout le danger, et vous
— Pleurnicheur imbécile ! s'écria Lodrisio en l'interrompant, à t'entendre, c'est moi qui dois le dédommager , et tu prétends peut-être que je doive faire un ex voto , parce qu'en tombant je ne me suis cassé ({ue les jambes , tandis que je pouvais me casser le cou. Âlloni, 6te-toi de là. Demain tu sortiras pour retourner à ton château de Rosate ; que maudit soit le moment où je t'en ai tiré ! £n attendant, tâche d'épier ce qu'on pense de l'affaire de cette nuit, avant de partir tu m'en avertiras. Va-t'en, puisqu'à l'épreuve tu t'es montré un homme de rien. Je n'ai plus qu'une chose à te dire : prends garde qu'il ne sorte de ta bouche un seul mot de tout ce qui s'est passé entre nous ; mieuii voudrait pour toi perdre la langue.
— Quant à cela, répondit Peiagrua, vous pouvez dormir tranquille; car c'est comme si vous aviet parlé avec ce mur que voilà : bouche close comme si je ne vous avais jamais vu.
Le châtelain de Rosate étant parti , Lodrisio resta seul à digérer la rage que ce contre-temps lui avait causée. Il avait connu Peiagrua à Rosate, et comme on dit que qui se ressemble s'assemble, ils s'étaient aussitôt rapprochés , bien entendu sans quitter leur posi"
tîoD respective, de patron et de client. Devenus sur-lechamp ame et corps , ils étaient convenus d*aider de tout leur pouvoir les machinations de Marco, étalaient placé toutes leurs espérances dans la réussite de ces trames. Mais lorsque le châtelain apporta de Tos<saae la nouvelle que Marco avait été élu seic^énr de Luc* ques, les marauds se trouvèrent déconcertés; car ils se tinrent pour assurés qu'occupé de ses nouveaux in* téréts , et content de ce qu'il avait acquis , Marco ne voudrait plus se hasarder dans les entreprises de Milan, où tout depuis quelque temps paraissait aller de tra* vers. Ils songèrent donc à pourvoir eux-mêmes à leurs intérêts et à saisir pour cela la première occasion qui se présenterait. Cette occasion ne se fit pas attendre long-temps. L'empereur, désespérant de s'emparer de Milan par la force des armes , se disposa à la prendre par trahison. Après avoir inutilement sollicité plusieurs capitaines et essayé de les gagner par de larges promesses d'argent, de titres, de dignités , il s'adressa à Lodrisio , déjà connu comme un esprit turbulent et am* hitieux, et haïssant les Torriani et les Vi^conti. Il ne lui promit rien moins que la seigneurie de Milan s'il avait le courage de la mettre eu son pouvoir. Le pervers mordit aiissitôt à l'hameçon, informa de l'intrigue Pelagrua , et celui-ci quitta le château de Rosate pour conduire toute cette trame, qui linit par la déconfiture que nous visnons de raconter.
Lodrisio se rappelait maintenant avec tristesse le superbe édifice qu'il voyait s'écrouler devant lui , et la mauvaise condition à laquelle il se trouvait réduit.
Ce coup manqué, il n'y avait plus moyen de renouer
aucune liaison avec Fempereur. Les Iroopes allemandes , découragées , liarcelées par les fréquentes sorties des nôtres , se tenaient réunies à grand'peine. L'effort d'Italie (c'est ainsi qu'il appelait les alliés) manquant de pain et de fourrage , trahi , malmené , abandonnait peu à peu le camp , et il était facile de voir que sous peu l'empereur aurait été obligé de lever le si^e et de retourner chez lui par le chemin le plus court. Lodrisio ne pouvait pas non plus espérer de bien servir ses intérêts avec Auone; car il comprenait bien qu'il lui était suspect , quoiqu'il en reçût tous les jours une foule de caresses. De quel c6té devait-il se tourner? A quelle planche s'attacher dans son naufrage ?
Quand Pelagrua avait apporté à Lodrisio la nouvelle que Marco avait obtenu la principauté de Lucques et l'autre nouvelle non moins étrange de l'amour de Marco pour la fille du comte del Balzo, Lodrisio avait sur-lechamp entrevu dans cet amour un fil pour retenir Viscontî attaché aux affaires de Milan. Ensuite les négociations entamées avec l'emperear, qui devaient le porter à une élévation à laquelle , même dans les rêves de son orgueil , il n'avait jamais songé , avaient dissipé cette idée comme , lorsqu'on ouvre les fenêtres d'une chambre , la lumière éblouissante du jour fait pâlir et évanouir la faible laeur de la lampe qui s'y trouve allumée. Mais, de même précisément que si Ton referme les fenêtres cette lumière parait se ranimer, ainsi du moment que tout autre projet fut éteint dans l'esprit de cet ambitieux , sa première espérance^ quoique faible et éloignée , se ralluma et prit une nott* velle vie.
MAAGO VISCONTI. T. II, ^
Qa*Qii caprice pour aae femme (c'est ainsi qu'il qualifiait l'amour de Marco poar Béatrix) eût assez de pouvoir sur le cœur de son ami poar lai faire risqaer de perdre ane seigneurie comme celle qu'il avait en son pouvoir, ce n'était pas une pensée qui pdil entrer un seul instant dans une ame de la trempe de celle de Lodrisîo.— Gela ne sera pas, disait-il; maisce caprice pourra vivifier et exciter dans son cœur l'image d'une autre seigneurie plus attrayante que celle de Lucques , d'une seigneurie après laquelle il soupirait depuis si long-temps. Un poids siléger ne suffit-il pas quelquefois pour faire pencher la balance? Il se plaisait à penser que ce poids était dans ses mains , et il se proposait de le mettre à temps dans le bassin qu'il voulait faire pencher.
Le soir du Jour suivant , Pelagrua reparut et affér* mit Lodrisio dans la certitude qu'il avait déjà acquise de plusieurs côtés , que rien n'avait transpiré de leurs menées avec l'empereur , et que celui-ci était sur le point de lever le siège en prenant le chemin d'Aile* magne. Cet intrigant déloyal , étant ainsi rassuré , et ayant mis.son cœur en paix , se radoucit un peu pour ^n client , et le questionna sur Béatrix et Ottorino.
— Il y a là de grandes choses , répondit le châtelain de Rosate , qui pouvait à peine croire à sa rentrée ea, grâce auprès de son patron. J'ai vu l'écuyer du comte, qui , comme vous le savez , m'est tout dévoué , et i| m'a dit que depuis quelque temps il y a de grande^ menées dans la maison.
•^ Menées? et de quelle espèce?
— Des menées de mariage.
— Et le comte 8*y prête-t-il? Toute la pearquil avait de Marco lui est-elle donc passée ?
— S*y prêter ! Il ne s'y prêtera pas , car la peur ne lui passera pas de sitôt ; mais qu'est-ce que cela fait puisqu'il est si bête ? La jeune fille étant coiffée de son amoureux, et la mère la soutenant, je ne m'étonnerais pas que.....
— Il faut se tenir sur le qui-vive , dit Lodrisio , et empêcher cette alliance â tout prix. Car je veux bien que Marco ait perdu la tête pour deux beaux yeux; mais lorsqu'il saura que la jeune fille est perdue sans rémission pour lui , alors , bonjour ! Il s'emportera , il fera quelque extravagance comme il en a déjà tant fait! Mais ensuite? Éloigné comme il est, avec un si pesant fardeau sur les bras , et l'encens d'une nouvelle seigneurie à la tête , pourrait-il ne pas se résigner? Il se résignera.
— A dire vrai , répliqua le châtelain de Rosate , la jeune fille est plus profondément gravée dans son cœur que vous ne croyez , et il pourrait bien se faire qu'en la sachant en pouvoir d'autrui , il entrât en fureur et devint tout-à-fait terrible. Je pense même que cette fureur pourrait bien fondre avant tout sur moi , qui n'aurais pas empêché le mariage!... Mais il y a encore autre chose : mon ami l'écuyer assure avoir entendu dire que les époux doivent aussitôt plier bagage , et aller Dieu sait où ; et alors voilà que la disparition de la jeune fille dérange tous nos projets. Ou Marco deviendra tout-à-fait fou, et, ne gardant pins aucune mesure , il se perdra lui-même , et nous avec lui ; ou il conservera tant soit peu de raison, et que fcra-t-
il ? Gomme vous venez de le dire, il se jettera à corps perdu dans les affaires de Toscane , ne fût-ce que pour éloigner son esprit de ces lieux dont le souvenir ne fait qu'accroître son tourment.
— Donc il faut nous mettre à l'œuvre pour empêcher cette alliance, dit Lodrisio.
— C'est bientôt dit , reprit Pelagrua; Marco aussi en me congédiant , lorsque j'allai à Lucques , me rebattit les oreilles de cette chanson ; mais d'autre part il ne veut pas qu'on touche à Ottorino...*.
—Quanta cela, nous verrons ce qu'il nous conviendra de faire , et en tout cas tu te conformeras à mes ordres.
— Pour moi, je suis là, mais si
^ — Ëxpliquons^nous , et laisse de côté toutes ces sornettes. Celui qui veut me suivre ne doit avoir peur ni des trajets ni des chemins de traverse.
— £h ! je ne recule pas. Je n'expose mes doutes qu'avant d'arrêter un parti ; mais lorsqu'il s'agira de l'exécuter , vous verrez que je ne suis pas un hâbleur. Il y a peu de temps que vous me connaissez , et jusqu'ici je n'ai pas pu... Mais j'espère que je réussirai niieux en actions qu'en paroles.
— Oui, tu m'en as déjà donné un gage dans la dernière affaire ! ,
— Mais , dit Pelajfrua, si le diable y a mis les
cornes , est-ce ma faute ?
Ainsi se termina le dialogue entre ces deux pervers.
Maintenant il est temps que nous revenions à Ermciinde et à Béatrix, que nous avons laissées depuis long-temps.
La nuit où la Jeaae fille, en reyenant de la fête, avait apporté la grâce de Lupo , sa mère avait acquis par ses paroles effrayées la terrible certitude de TamouT de Marco Visconti pour sa fille. Il est difficile d'imaginer quel fut rétat d'Ermelinde après une découverte si imprévue. Elle éprouva de la frayeur et de la pitié pour sa fille, de la colère contre Marco, et, nous le dirons aussi , quoiqu'elle n'osât pas se l'avouer à ellemême , elle sentit renaître momentanément son ancienne flamme, et son sang bouillonna tout à coup. Il y eut quelques instans pendant lesquels sa Béatrix ne lui parut plus si douce , si chère que de coutume : ce fut une révélation inattendue des secrets les plus intimes de son cœur. Elle eut honte , elle eut presque peur d'elle-même; mais , ayant aussitôt dompté et vaincu tout ce qu'il y avait d'impur et de non maternel dans ce bizarre mélange de sentimens , elle sentit prévaloir en elle l'affection qui lui donnait tant de sollicitude pour sa fille bien aimée.
Sachant que Béatrix était éperdument éprise d'Ottorino , que si même Marco (ce qu'on ne pouvait supposer ) l'eût demandée en mariage , il n'aurait pas pu la rendre heureuse, Ermelinde, pour la soustraire à tout danger, songea à précipiter l'union déjà conclue avec le jeune chevalier. De cette manière , tandis qu'elle se promettait d'étouffer tout espoir dans le cœur de Marco, elle mettait sa fille sous la protection d'un époux.
Ermelinde commença donc , aussitôt que Visconti fut en Toscane , à solliciter l'agf ément de son mari pour cette alliance qu'il avait déjà arrêtée lui-même.
Mais vous pouyez imaginer la fureur du comte, qui ne voulait pas se souvenir d'avoir fourni lui-même àt sa fille l'occasion de se prendre d'amour pour le jeune chevalier, lorsque sa mère faisait tous ses efforts pour la tenir sur ses gardes. Néanmoins , à force de sollicitations , vaincu en partie par l'insistance de sa femme qui ne lui laissait pas de repos , en partie par l'aspect continuel de la douleur de Béatrix qu'il aimait tant, en< partie aussi par le temps qui naturellement éteignait plus ou moins cette première impression de frayeur que lui avaient faite le& paroles et la flgure de -Marco, et plus que tout cela par la certitude qu'il était éloigné et plongé dans une mer d'intrigues qui devaient le détourner de toute autre pensée , il devint peu à peu souple et maniable. Ce qui le détermina surtout , ce fut la nouvelle que Marco était devenu seigneur de Lucques. Alors il le crut pour tout de bon arrêté et fixé en Toscane. Il pensa qu'il serait bien difficile â Marco de songer jamais plus aux affaires de Milan, et il se laissa aller jusqu'à permettre à Ottorino de revenir à sa maison, qui lui avait été fermée pendant si' long-temps. Mais il n'y était admis que sur la brune et en secret, de peur que les curieux ne l'aperçus* sent , et que la chose ne parvint jusqu'à Lucques. De. cette- manière la nouvelle de l'élévation de Marco, qui' avait dérangé les affaires de Lodrisio et du châtelain de Rosate, sa créature, raccommoda celles de la famille del Balzo.
Quant à Ottorino , les contrariétés et les malheurs qu'il avait soufferts à cause de Béatrix- n'avaient fait que la graver toujours plus profondément dans son
eœùr. Si Fioiage de sa bieo-aimée se mêlait auparavant à tous les rêves de son imagination , elle remplissait maintenant à elle seule le vide de cette ame passionnée. Je dis le vide de son aroe ; car le jeune homme, depuis les aventures que Marco lui avait fait essuyer, crut avoir rompu entièrement et pour toujours avec son ancien seigneur, et il vit en conséquence dlisparaltre devant lui le but de sa vie , employée jusque-là à se rendre agréable à Marco dont il attendait son éclat et sa grandeur. Ayant pris en haine les personnes et les lieux qui lui rappelaient ses joies passées et la perte de son avenir , et n'ayant plus que Béatrix dans son cœur , Fuiiique désir qui lui restât était d'en faire son épouse et d'abandonner aussitôt avec elle sa terre natale pour passer en Asie et combattre les sarrasins. C'était le parti ordinaire qu'embrassaient tous ceux qui dégoûtés de leur pays n'espéraient plus y jouir d'aucun bonheur.
Mais comment croire que les parens de la jeune fille lui permettraient de l'emmener avec lui dans on voyage aussi long et aussi dangereux , à la recherche d'un avenir si pénible et si incertain? Que diriez-vou5 cependant si la crainte que Marco leur inspirait toujours sufiSsait pour lever toute difficulté? Ërmelinde se soumit à ce dur parli , vaincue par le désir de mettre sa fille en sûreté contre toute tentative que l'amour , et peut-être même le caprice de Visconti , pourrait lui suggérer pour se rapprocher d'elle. Ërmelinde voulait empêcher aussi qu'Ottorino ne découvrit la véritable cause de la haine de Marco pour lui, et qu'il ne se mesurât alors avec un trop puissant et trop formidable rival.
Qaant au eomte , il ge résignait à un gi pénible sacrifice pour pouvoir se laver les mains de toute cette affaire, répondre en tout cas à Marco qu'il n'avait pas manqué à sa parole, et lui laisser croire qu'Ottorino eût enlevé sa fille ou qu'elle se fût sauvée avec lui, et se déclarer innocent.
Les choses en étaient là lorsqu'eut lieu le dialogue que nous avons rapporté entre Lodrisio et Pelagrua.
On arrêta que les noces se célébreraient après le siège et lorsque la guerre serait finie. Le comte mit pour condition qu'on les ferait secrètement , que les époux partiraient immédiatement après pour Gastelletto, forteresse située sur le Tessin , et appartenant à Ottorino , comme nous Tavons déjà dit , et qu'ils ne s*y arrêteraient que le temps nécessaire pour les apprêts du voyage de Terre-Sainte. Laurelta et Lupq devaient les y accompagner et étaient contons de cou- . rir ta même fortune que leurs maîtres.
Béatrix , douée de beaucoup de courage et de force d'ame, n'était pas effrayée par les peines et les dangersi auxquels elle allait s'exposer dans un pèlerinage si long et si pénible , ni de Tincertilude de sa destinée future sur une terre étrangère et lointaine. Toute fatigue , tout désastre lui paraissaient adoucis parla compagnie de son époux chéri , par l'idée de les partager avec lui , de les endurer pour l'amour de lui. Mais abandonner ses chers parens , et particulièrement sa tendre et affectueuse mère, s'éloigner d'elle à ce point et pour si long-temps , et peut-être pour ne plus la revoir ! la pauvre enfant ne pouvait supporter l'angoisse d'une pensée si déchirante. Jamais elle n'avait été si tendre
et si caressante que dans ces derniers jours. Elle se> rappelait avec un profond sentiment d'affection tout ce que sa mère avait fait , avait souffert pour elle pendant tantd*années, en l'élevant depuis son en£aince jusqu'à ce moment» Elle éprouvait un remords poignant eo se souvenant tantôt des dépits enfantins par lesquels elle l'avait si souvent chagrinée en abusant de Fareugie condescendance de son père pour tous ses caprices; tantôt des derniers jours passés à Limonta avec Ottorino, lorsque, rendue exigeante par son amour et fermant l'oreille aux conseils maternels , elle avait attristé cette pauvre mère par ses extravagances et par son opiniâtreté dédaigneuse.
Vaincue par l'amertume de ces souvenirs, cette fille affectueuse se jetait au cou de sa mère et l'inondait de larmes, la priant de lui pardonner. Souvent elle éprouvait un remords de ce grand amour que lui inspirait Ottorino, et qui lui paraissait pour ainsi dire soustrait à sa mère. Elle sentait le besoin de lui parler de la tendresse immense qu'elle lui portait toujours , ne sachant se détacher d'elle et ne se rassasiant jamais de l'embrasser et de lui dire mille douces paroles.
Mais ce moment attendu avec tant d'anxiété , avec un mélange indéfinissable de terreur et de désir, s'approchait de plus en plus. Déjà l'empereur désespérant d'obtenir quelque avantage en prolongeant le siège , s'était arrangé avec Âzzone et avait levé le camp. Peu à peu les troupes de paysans qui étaient accoarues pour défendre la ville dans les jours de danger, sortaient de Milan pour retourner dans leurs villages et à leurs châteaux. Les Limontins se préparaient aussi
4 se rendre dans leurs montagnes , contens et fiers de la gloire qu'ils avaient acquise dans la rencontre nocturne , et leur nombre n'était diminué que de quatre hommes tombés sous les bâches allemandes.
Les lanciers du monastère de Saint-Âmbroise , qui, d'après l'ordre du vicaire , devaient rester à Milan , Tinrent souhaiter bon voyage à leurs amis. Lupo demanda ce qu'était devenu Y inciguerra, qu'on ne voyait plus avec les autres, et il apprit qu'il avait été tué dans une sortie hors du faubourg de la porte Ticinese. Quelques-uns des siens se tenant sur le haut d'une tour l'avaient vu tomber de cheval et se défendre à pied comme un lion, en faisant le moulinet avec sa massue de f&r. I] s'était perdu pendant un instant parmi la foule des ennemis qui le pressaient de tous côtés , et l'on avait cru qu'il était pris ; mais peu d'inslans après on reconnut son crâne ensanglanté, planté sur une lance» — 11 est mort en bon soldat , en faisant son de^ ▼oir, dit Lupo , que le Seigneur lui accorde le repos ! Et l'on ne parla plus que de choses gaies.
Le matin même où ces bons montagnards devaient se mettre en voyage , on appela en grand secret leur Goré pour qu'il bénit les noces d'Ottorino et deBéatrix. Qnoiqu'Âzzone fut déjà réconcilié de fait avec l'église, l'interdit contre la province de Milan durait néanmoins encore , et il ne fut levé que quelques mois plus tard. Ainsi il était admis qu'on célébrait les mariages à la dérobée sans les solennités accoutumées et les pompes convenables au rang des époux.
Marthe, la mère du noyé , vint ce matin-là, avec son petit bagage sous le bras , prendre congé de la fa-
mille du comte, dont elle avait reçu une si courloist et si affectueuse hospitalité.
Ennelinde lui avait offert de rester dans la maisoa avec son mari. Celui-ci paraissait disposé k accepter cette offre, mais la vieille montagnarde, ayant prisa part son mari , lui tint ce discours : e
— Écoutez , Michel , le Seigneur pourvoira comme il a fait jusqu'à présent à ce peu de jours qu'il nous laisse ici-bas. Quand notre pauvre Ârrigozzo (que Dieu lai fasse miséricorde!) était enfant et que je le nourrissais encore , vous vous le rappelée bien , les années étaient plus diflSciles et calamiteuses que maintenant, et toutefois la providence noas a-t-elle jamais aban* donnés ? Avons-nous jamais été à la charge de personne ? Ma vue est bonne, Dieu merci, mes doigts me servent, je filerai, je filerai tout le jonr, je filerai la nuit , si ce n'est pas assez je suppléerai par mon assiduité au manque de temps et nous tâcherons de nous suffire à nous-mêmes. Nous sommes des gens grossiers , habitués à mener une vie dure , mais les reproches et les hauteurs d'un mattre, nous ne saurions les supporter. Nous nous sommes endurcis à marcher nupieds sur les cailloux et les broussailles, mais les souliers nous feraient mal. Et puis si le comte reste ici , comme il parait qu'il en a l'intention , voudriez-vous vous enterrer pour le reste de vos jours au milieu de ces murs qui nous étouffent ? Pour moi je ne m'engagerais pas à y rester quand pour cela on me ferait reine. Oh ! nos montagnes ! Ce lac qui nous allège le cœur , ces oliviers , ces châtaigniers , ce ciel beau et grand à perte de vue ! Ici il faut lever la tête et regar-
der en Tair pour en apercevoir quelques pouces, tellement que dans tout ce temps je ne suis jamais parve* nue à pouToir comprendre de quel côté le soleil se levait et de quel côté il se couchait. Et notre pauvre petite église qu'on va rouvrir maintenant , parce que , dit-on, le pape lève l'interdit, pourrions-nous ne plus la revoir avec le nouvel autel que nous avons fait ▼oeu d'élever à saint Genesio , aussitôt que le village
serait de nouveau béni? Et devrions -nous ne
plus entendre cette petite cloche sonner Y Ave Maria tous les matins et tous les soirs ? Et ne comptezvous pour rien de vous retrouver avec des gens qui parlent tous comme nous , tandis qu'ici à peine si l'on peut comprendre ce qu'ils baragouinent en se moquant de ni)us comme si c'étaient eux qui parlent bien?
Ici elle fit une pause , ensuite elle continua en soupirant : —^ Mon pauvre mari, je comprends ce qui vous détourne de ces lieux. Eh ! croyez-vous qu'ils soient aussi pour moi les mêmes qu'autrefois ? Avant notre
malheur , quand cet infortuné ( Jésus Maria ! po nr
lui...) Mais allons, ne recommençons pas à pleurer : que la volonté de Dieu soit faite..;.. Que voulais-je
dire ? Croyez-vous donc pouvoir en vous tenant
éloigné du village et en ne voyant plus ces lieux l'effacer de votre cœur? Non , voyez- vous , non ; et quand même vous le pourriez , vous ne le voudriez pas sans doute ? Écoutez , Michel , nous resterons là ensemble, nous penserons à lui , nous prierons devant sa croix tant que le Seigneur nous laissera ici-bas pour y faire pénitence de nos péchés ; et lorsqu'il nous appellera à
lui , nous aurons au moins la consolation de nous faire enterrer auprès de notre enfant.
Le mari, à la fin de ce discours, dit, en essuyant ses larmes : — Vous avez raison , Marthe ; mais , bieiir heureuse femme que vous êtes ! vous me dites toujoms qu'il faut se résigner , offrir tout au Seiguear , tous me grondez lorsque quelquefois ?ous me surprenez en pleurs , et puis yqus me tenez de tels discours ! — Ils conclurent qu'ils partiraient avec leurs compatriotes.
La pauvre femme était donc venue avec le petit paquet de ses hardes sous le bras pour prendre congé de la famille du comte. Elle fit une révérence au mallre de la maison, et baisa la main à la maltresse qui répondit par des démonstrations affectueuses, ayant une' valeur bien plus grande dans ce temps où les diverses conditions sociales étaient beaucoup plus séparées qu'elles ne le sont de nos jours ; dans un siècle où l'opinion , les usages , les lois paraissaient interdire toute espèce de rapport entre gentilshommes et plébéiens, comme si vraiment ils eussent été pétris d'une terre différente.
La comtesse avait déjà secrètement remis an curé une bonne poignéed'ambroîses d'argent pourqu'il fournit, avec la plus grande discrétioh et la plus grande réserve , aux besoins de la famille de la pauvre Marthe. Elle connaissait l'humeur délicate et fière de ces montagnards, et le caractère particulièrement susceptible de cette femme , satisfaite , non sans une espèce d'orgueil, de sa modeste pauvreté.
A la fin Marthe s'approcha de Béatrix comme si elle voulait lui baiser aussi la main ; mais celle-ci , en la
retirant avec douceur, la lui mit sur l'épaule, et lui dit : —Adieu , bonne Marthe , souvenez-vous de moi , ▼eus qui m'avez portée tant de fois dans vos bras quand j'^étais enfant, et recommandez-moi au Seigneur : adieu. Après avoir dit ces mots , elle se tourna d'un autre côté comme si elle eût voulu s'en aller ; mais toute coup, vaincue par son émotion , elle retourna auprès de la TieiUe, et , fixant sur elle ses grands yeux bleus pleins de larmes , elle s'écria : — Demain , quand vous verrez poindre la tour du château, saluez-la pour moi. Combien de fois assise sur son sommet dans l'obscurité de la nuit , regardant en bas dans le lac , je voyais une petite lumière s'y glisser, et je reconnaissais le chant du pécheur. Cette douce chanson qui soulageait la tristesse de mon cœur pendant les derniers jours que j'ai passés dans cet asile sûr , je ne l'entendrai jamais plus ! Je n'entendrai plus le murmure des eaux qui viennent mourir sur le sable du rivage , je n'entendrai plus le souffle attendu des vents accoutumés du matin et du soir , ni la voix de l'orage que prédisent les signaux certains. Oh ! saluez pour moi notre soleil, nos montagnes et notre ciel! Et lorsque, réunis ensemble sur le parvis de l'église, vous élèverez léchant du soir en l'honneur de la Vierge, souvenez-vous de moi , qui tant de fois , agenouillée à vos côtés , ai prié en chantant avec vous ; qui parfois aussi , retenue par quelque soin dans le château patetnel , prétais l'oreille tout émue et avec un frisson d'amour à cette dévote mélodie que le vent m'apportait plus ou moins distincte , tremblante et suave. Souvenez-vous de moi ! Xes jours que Dieu m'a comptés seront peu nombreux,
et quand tous recevrez la noQTelle que ma coaMe est finie , accordez une larme à la mémoire de la pauvre Béatrix, qui, née et élevée au milieu de vous , espérait porter sa tète fatiguée des peines de la vie sar sa terre chérie au milieu des larmes et des regrets de ceux qu'elle aimait.
Le comte et Ërmelinde , étonnés et {Hresque subjugués par le puissant esprit qui paraissait parler dans la bouche de leur fille, la regardaient sans oser rioterrompre ; mais lorsque ses dernières paroles révélèrent ce vif et intime pressentiment de sa fia 9 ils ne pnrenl se contenir davantage , et ils fondirent tous les deux en larmes.
La femme du batelier, à qui ce discours s'adressait, éperdue d'étonnement , de compassion et de bonheiir d'entendre parler de ces lieux aimés avec cet accent inspiré de mélancolieet d'amour^ tâchait, en sanglotant aussi , de prendre la main de Béatrix, Elle la saisit enfin , et l'attirant à elle avec une douce violence , elle y imprima ses lèvres.
Ils restèrent quelques momens en silence : Béatrix seule ne pleurait pas. L'excès même de son sentiment faisait obstacle à ses sanglots , qui étaient sur le point d'éclater. Enfin , lorsque l'exaltation qui l'avait ravie à elle-même, vint à cesser, elle se sentit tout attendrie, serra la main de la vieille , qui retenait la sienne , ^l lui dit une autre fois : —Adieu, recommandez-moi au Seigneur. Et pendant que Marthe sortait , elle courut dans les bras de sa mère, cacha sa figure dans son sein et l'inonda de larmes brûlant^
AuMit6iqa*on eotendit le son da cor donner le signal du départ des Limontins , Béatrix , retenant ses lannes , après ayoir essuyé ses yeox et composé son yisage , se mit an balcon qui donnait sur la rue , ac* compagnée par son père et sa mère. On vit sortir de la porte l'étendard avec la cigogne ; puis le curé et tous ses paroissiens, deux k deux, s'acheminant vers la porte d'Algiso. Le batelier et sa femme fermaient la marche. Marthe, ieyant la tète pour saluer lesseigneurs, fui agréablement surprise de voir Béatrix toute ranimée et suivant du regard la petite troupe qui défilait devant elle.
On convint que les époux se mettraient en route pour Castelletto lematindu jour suivant. Qui pourrait maintenant redire les conseils craintifs, interrompus par les baisers «ties caresses, qu'Ërmelinde donnait à sa fille'
dans ce dernier jour, dans cette dernière soirée? Les promesses qu'elles échangeaient avec tant d'anxiété et tant d'espérance » et qui ne devaient pas s'accomplir? Qui pourra exprimer avec quels mots et avec quelles larmes le père et la mère mirent leur fille chérie entre les mains de son époux , avec quelle chaleur ils la recommandèrent à Lupo et à Lauretta, qui devaient l'accompagner en Terre-Sainte?
Le jour et l'heure fixés étant arrivés , après avoir échangé de tendres embrassemens , la jeune fille , le maintien ferme , s'arracha enfin du cou de sa mère, et la laissant toute en pleurs, descendit l'escalier, courut précipitamment dans la cour, monta le palefroi qu'on lui avait préparé et se mit en chemin. Ottorino , Lupo, Lauretta et deux écuyers du comte qui devaient escorter les époux jusqu'à Castelletto, montèrent promptement sur leurs chevaux et la suivirent. Béatrîx trouva sous le corridor le fauconnier et sa femme qui l'attendaient pour la saluer, ainsi que leurs deux enftins. Mais dans ce moment , effrayée par la pensée de soutenir un nouvel assaut de tendresse et de douleur, elle éprouva une si forte envie de se trouver de suite hors de ces murs et de s'éloigner des personnes dont elle se détachait avec tant detiouleur, que, baissant la tète sur sa poitrine, elle passa devant eux courant comme si elle fuyait, sans pouvoir même répondre à leurs adieux.
Notre petite troupe marcha long-temps en silence sur le chemin qui conduit à Sesto Calende. Enfin le jeune homme mit une main sur le cou du paisible cheval, et dit àBéatrix :— Te rappelles-tu, ma douce
amie, les heures que nous ayons passées ensemble sur l*écueil de Marcate? Tu étais assise entre ton père et moi, et tu m'avais abandonné une de tes mains que je
tenais dans les miennes Ce fut alors que je conçus
la première espérance de pouvoir un jour te posséder. Que de contrariétés, que de douleurs nous avons souffertes depuis ce temps ! Mais maintenant tu es à moi, à moi pour toujours ! Oh ! quelle douceur inelOTable il y a dans ces paroles ! Je n*ai d'autre bien que toi. Avec quelle foi, avec quel amour je veux te consacrer mes jours pour adoucir la destinée que tu as eu le courage de partager avec moi ! Le jeune homme exprimait par ces tendres paroles la délicieuse* plénitude de son ame. Béatrix, tenant les yeux doucement fixés sur le visage de son époux , fatiguée de l'anxiété qu'elle avait éprouvée, n'avait pas assez de force pour comprendre toute la signification de ces paroles aJBTectueuses, et elle n'en saisissait pour ainsi dire que l'ensemble , comme celui qui , entre le sommeil et la veille , entend le son d'une douce mélodie. En effet, la jeune fille se trouvait dans un état si étrange , qu'elle croyait réellement rêver.
Ils avancèrent jusqu'à Gallarate, où ils descendirent à une auberge pour y prendre un repos de quelques heures. Mais voilà qu'un courrier arrive , demande Ottorino , et lui remet une lettre. Le jeune homme l'ouvrit et fut frappé d'étonnement en la voyant signée par Marco. Celui-ci lui disait qu'il venait d'arriver en toute hâte de Lucques et qu'il l'attendait sans délai à Castel Seprio pour conférer avec lui sur des choses d'une grande importance. Il ajoutait qu'il reconnais-
sait aToir des torts enTers lui, et q«(*il lui tafdait de pouvoir les réparer.
Ottorino fut tout ému et tout bouleyersé. Ce nooyel incident Tenait déranger les desseins qu'il arait conçus pour l'avenir et le placer dans une position complètement différente. Il n'avait pris le parti d'abandonner son pays que comme uù pifikaller , lorsqu'il ne voyait plus pour lui d'autre carrière ; mais il existait toujours dans un repli intérieur de son ame un déur secret , une espérance confuse et lointaine de rentrer en grâce auprès de son ancien seigneur. Le courroux d'Ottorino était comme celui d'un amant : c'était un courroux ardent et vaporeux , mais facile à calmer par la moindre justification , la moindre prévenance. Ne croyant pas avoir déplu à Marco autrement que par son refus d'épouser la fille de Rusconi , et cette cause lui paraissant trop légère pour expliquer une haine aussi amère , il l'imputait en partie aux malveillans ofiSces de quelque calomniateur. Il espérait toujours qu'un temps viendrait où Marco ouvrirait lès yeux et lui rendrait sa première confiance.
£t dire que Marco venait lui-même le chercher ! Cet homme si fier, si dédaigneux, ce grand homme quMl avait toujours aimé et respecté presque malgré lui , même lorsque l'offense était encore vive et récente , et que la rage et la honte de l'avoir endurée n'avait pas encore été mitigée par le regret de l'offenseur, il venait lui-même s'excuser et lui tendre la main!
— Oui, je dois aller à Castelletto , dit Ottorino au courrier, tu diras à la personne qui t'a envoyé qu'avant ce soir je serai au Seprio;
— Ob! venez toot de suite, répondit le courrier, car le châtelain m'a pressé extrêmement et j'ai perdu beaucoup de temps à tous chercher là-bas.
— Mais comment as-tu deviné que j'étais ici ? de-* manda le chevalier.
— J'ai appris par un palefrenier du comte del Balzo que. vous étiea parti pour Gallarate , et je n'ai pas pu vous rejoindre plus t6t.
— Et qui t'a remis la lettre?
— Le châtelain du Seprio , hier au soir. Un baron est arrivé , et sur-le-champ on a dépêché cinq ou $i% courriers en diverses directions*
— Le connais-tu ce baron ?
— Non , parce que je suis nouvellement venu dans eepays; mais, à en juger par les honneurs qu'on lui rend , il ne peut être qu'un personnage d'importance^ Il est grand , il n'est ni vieux ni jeune, et il a une belle
apparence. Son visage est ainsi fait Et il se mit à
peindre Marco avec la plus grande exactitude.
Ottorino pensa que non seulement tout retard serait inconvenant , mais que la gravité des intérêts qui pou* yaient dépendre de son obéissance le rendrait inexcusable, et il résolut de faire une course jusqu'au Seprio et de retourner attssit<yt prendre Béatrix.
Gastel Seprio était éloigné à peu près d'une denu* heure de la route de Gallarate. Le temps d'y aller et d'en revenir n'excédait pas celui qu'il s'était proposé de passer dans ce village. Il dit donc au courrier de l'attendre , et il courut tput joyeux faire part de cet incident à Béalrix.
— Est-ce Marco , dit Béatrix tout effrayée, est-ce
Marco qui vous fait appeler? Oh! Ottorino , n'y ailes pas ! FnyoDS, fuyons cet homme, conduisez-moi à Cas> telletto.
— Mais je te dis qu'il n'est plus le même. Ne voistu pas qu'il s'excuse et qu'il veut me dédommager do mal qu'il m'a fait?
— Oh ! non , non , n'y allei pas ; fuyons cet homme, je TOUS le répète , fuyons pendant que nous en avons le temps!
— £coute, mon amie, dit Ottorino en lui prenant une main , cette terreur, cette haine ne sont pas rai^ sonnables : après tout , il n'a été que courtois à ton égard. N'est-ce pas lui qui adonné la vie à Lapo d'après tes prières et celles de ton père?
Béatrix , en entendant rappeler d'une manière si directe cette nuit terrible qui était toujours devant sa pensée , fut saisie par un frisson de terreur , et , met* tant une main sur le bras de son époux , elle loi dit s — Hélas ! vous ne savec pas tout !
— £h quoi ! ajouta celui-ci avec étonnement, et toi
aussi tu l'as appris? Je crus Oui, il est vrai; le
chevalier qui me démonta à la joute était Marco. Mais sais-tu aussi que je dois la vie à sa courtoisie? Sais-tu qu'il m'a porté son coup avec la lance émoussée?
Béatrix , qui , par les paroles échappées à son premier trouble , avait été sur le point de révéler tout le secret de l'amour de Marco , voyant que son époux les interprétait autrement , eut le temps de se remettre, de penser à l'importance du secret, de se rappeler les chaleureuses recommandations que sa mère lui avait
faites de ne rien laisser soupçonner à OUorino de peur qu'il n'entrât en lutte avec ce seigneur formidable : elle baissa son visage sur sa poitrine , et se tut.
Alors le jeune homme commença à lui parler avec tant ^e force , avec tant de sentiment , de la loyauté de Marco, de Télévation généreuse de son ame; il montra tant de confiance en lui , tant de désir de redevenir son ami , de courir dans ses bras ; il fit tellement voir à Béatrix de quelle impor^affice cette réconciliation pouvait être pour leurs destinées communes, qu'après une longue discussion , à demi persuadée et  demi vaincue par le désir de son époux , elle consentit à le laisser partir pour SepriOé
— Vous reviendrez au plus tôt, n'est-ce pas? lui dit-elle.
— Dans deux heures je serai ici , lui répondit Otto^ rino ; je ne vais que pour le voir , pour prendre avec lui les premiers arrangemens. Pendant ce temps tu resteras avec Lauretta et sous l'escorte de Lupo et de deux écuyers de ton père.
>- Mais ne prendrez-vous personne avec vous?
— Non , ce n'est qu'une course , te dis*je. Le courrier qui m'a apporté la lettre viendra avec moi, et c'est plus que suffisant ; le pays est sûr. En disant ces mots, il jeta les bras au cou de Béatrix, lui donna et en reçut un baiser , et il partit.
Les deux heures fixées s'écoulèrent ; une troisième s'écoula encore et Ottorino ne revint pas. Chaque objet que Béatrix voyait se mouvoir de loin , en regardant par la fenêtre du c6té où il devait venir , lui paraissait être la plume blanche de son casque; chaque bruit
qu'elle entendail loi semblait le |»étioeinent de son cheval. £lle ne faisait qu'aller et venir dans la chambre avec sa suivante. Tantôt elle appelait Lupo pour sayoîr ce qu'il pensait de ce retard ; tantôt elle se mettait au balcon pour regarder; tantôt elle s'asseyait seule dans une attente douloureuse. Elle souffrait, elle se tourmentait. Une heure se passa encore, puis une autre ; il y avait cinq heures qu'il était parti , et il ne revenait pas !
— Écoutez , lui dit enfin le frère de Laurètta ; si vous me le permettez j'irai moi-même à Gastel Seprio voir ce qui en est , ou bien nous y enverrons un des écuyers de votre père.
— Il vaut mieux que tu y ailles toi-même , répondit Béatrix ; tâche qu'il vienne sans délai : avant que vous ne soyez de retour, la nuit sera venue et tu lui serviras d'escorte. Tu vois dans quel tourment je suis! Tu le lui diras.....* Non, ne lui donne pas d'inquiétude
pour moi Certes il n'aura pas pu faire autrement:
dis-lui seulement qu'il vienne avec toi, qu'il viennede toute manière. Prie-le, prie-le en mon nom de ne pas me laisser plus long-temps sans lui. Lupo sortit , et Béatrix le suivant jusqu'à la porte :• Souviens-toi, répétait-elle, de ne pas partir sans lui. Et , le voyant de sa fenêtre s'en aller, elle lui faisait des signes pour lui renouveler ses recommandations.
Peu de temps après la nuit survint. On attendit long-temps , et à la fin le bruit d'une cavalcade se fit entendre. Béatrix courut au balcon en s'écriant : — Le voici ! le voici ! Et l'émotion causée par cette joie soudaine lui permettait à peine de respirer. Une petite
bande d'hommes à cheval arrive à l'auberge, et on entend un bruit de pas qui montent l'escalier. — Est-ce vous, Ollorino? Est-ce vous? dit Béatrix en allant au devant de ceux qui s'approchaient. Mais ce n'était pas lui. A la clarté d'une lanterne , on reconnut un des écuyers de son père , tenant par la main l'homme qui avait apporté la lettre et qui était parti ensuite avec Otlorino. Cet homme, après avoir fait une profonde révérence à Béatrix , lui dit qu'il venait du Seprio , où il avait laissé son époux bien portant, qu'il ne lui avait rien fait dire jusque-là , croyant pouvoir partir à chaque instant et venir lui-même la rejoindre comme il le lui avait promis ; que voyant ensuite qu'il lui était impossible de partir de là avant le matin suivant , il l'avait dépéché avec une escorte de six hommes pour l'accompagner aussitôt à Castelletto avec sa suivante et ses deux écuyers.
— Et Lupo? demanda Béatrix.
— Puisque Lupo l'a rejoint , il le retient avec lui ; car il veut l'envoyer cette nuit quelque part pour certaine affaire du maître du château.
— Mais
— Votre époux vous envoie dire de ne pas vous inquiéter, et que demain matin vous le verrez à Castelletto sans faute.
— Et Lupo aussi viendra demain matin à Castelletto ? demanda Laoretta.
— Lupo aussi , répondit le courrier.
~ Maintenant, s'il vous platt, dit récuyer du comte, je ferai apprêter les montures.
Béatrix fit signe qu'oui. Dans un instant tout fut en
ordre et on se mit en chemin. Les deux personnes avec lesqaelles s'était passé le dialogue que nous venons de rapporter se placèrent à côté de la mattresse et de la suivante , et le reste de la troupe les suivait à quelques pas de distance.
La nuit était obscure et le temps menaçant; on ne rencontrait ame qui vive. Lorsqu'ils furent à une bonne distance du village, Béatrix, entendant derrière elle du tumulte, des cris et des coups, dit à l'écuyer de son père , placé à ses côtés , d'aller apaiser la rixe qui paraissait s'être élevée.
Mais celui-ci répondit : — C'est une attaque de voleurs, et poussant son cheval au galop, il prit les rénea de celui de Béatrix , et le tira après lui pendant que le courrier, qui accompagnait la suivante , en faisait autant avec elle.
— Écoutez , continuait la fille du comte , écoutez : c'est la voix de Ricciardioo. Gourez, courez lui porter du secours !
Ricciardino , c'était le nom de l'autre écuyer de son père qui était avec les gens venus du Seprio.
— Ce n'est rien , répétait encore le premier ; ils sont sept bien armés : de qui voulez-vous qu'ils aient peur ? Et il continuait à pousser les chevaux au grand galop comme s'il eût voulu l'éloigner du lieu dn combat et la mettre en sûreté. Il lui disait qu'elle lui avait été particulièrement confiée , qu'il lui arriverait malheur s'il ne la préservait pas de tout accident.
Après quelques instans , le bruit cessa et ils prirent un pas plus modéré. Béatrix voulait connaître la fin de cette bagarre , elle voulait parler à Ricciardino et en-
tendre de lui ce qui en était résulté. L'antre écuyer qni était à ses côtés , après s'être laissé prier long- . temps , tourna son cheval , mais il revint aussitôt en courant , et d'un air effrayé , annoncer que toute l'escorte avait été dispersée , que les voleurs se mettaient à leurs trousses , et en disant cela il fit prendre aux montures des chemins de traverse qui conduisaient dans un forêt.
Ils voyagèrent toute la nuit en montant et descendant à travers des landes et des buissons; et pourtant le terme de leur voyage ne devait pas être éloigné de plus d'une heure du dernier relais. Les femmes , d^'à effrayées de ce qui s'était passé, se troublèrent toujours plus de la longueur du voyage ; mais les guides , avec une grande urbanité de manières et de paroles, priaient Béatrix de ne point s'inquiéter; ils disaient que dans cette confusion il avaient perdu le chemin et s'étaient égarés dans le bois ; qu'elle voulût bien leur pardonner et ne pas s'en plaindre à son époux ; qu'ils venaient de reconnaître leur route, et qu'elles seraient bientôt rendues à Gastelletto.
Hélas! qu'auraient dit ces malheureuses si elles avaient su vers quel lieu on les conduisait et dans quelles mains elles se trouvaient ! Au lieu d'aller à Gastelletto on allait à Rosate , dans le château de Marco Yisconti, sous les griffes de Pelagrua. L'écuyer du comte, qui était avec Béatrix, était précisément le traître vendu déjà depuis long-temps à Pelagrua , et le courrier aussi bien que les six hommes venus du Seprio étaient des bravi de Lodrisio. Tous les événemens du jour précédent et de la nuit avaient été préparés p^-
les deux gcélérats pour enlever Béatrix à son époux. Le but qu^ils s'étaient proposé éiait de s*eaiparer d'elle pour la garder à la disposition de Marco. Mais on voulait faire ce coup sans Teffraycr, sans qu'elle s'aperçût tout de suite qu'elle était à la discrétion d'autrui, pour la tenir tranquille et la préparer ensuite petit à petit au sort qu'ils lui avaient destiné.
Ayant en conséquence renoncé à l'idée d'attaquer de vive force Ottorino et les hommes de son escorte qui lui étaient fidèles, ils débattirent plusieurs projets et s'arrêtèrent à celui que nous avons vu exécuter, en éloignant Ottorino de Béatrix au moyen d'une lettre supposée de Marco. Quant à Lupo , ils avaient songé à l'envoyer chercher à la nuit close , en feignant un ordre de son seigneur ; mais cela ne fut pas nécessaire ; car, ainsi que nous l'avons vu, il alla donner lui-inénnî dans le piège comme son maître l'avait déjà fait, de sorte que tout ce complot leur réussit à merveille. Il restait encore l'autre écuyer du comte qui n'avait pris aucune» part à toute cette machination ; mais quelle crainte pouvait inspirer un homme seul, qui n'avait aucun soupçon et qui se trouvait au milieu de tant de monde? Il était si facile de s'en débarrasser!
Pelagrua, à vrai dire, avait cru d'abord cette démarche tant soit peu hasardée : enlever et emprisonner ainsi une jeune fille de haut rang! Mais Lodrisio, trop intéressé à ce que la chose réussit et qui se vengeait par là en même temps d'Ottorino, avait dissipé tout scrupule de l'esprit de Pelagrua : il lui fit voir qu'au point où la chose en était, il n'y avait plus d'autre moyen d'arriver à ce que son maître lui avait exprès-
sèment ordonné, que la nécessité devait excuser ce qu'on faisait, et que le succès justifierait tout. — C/est comme s'il t'avait ordonné de tenir en arrêt une perdrix et que tu la lui fisses tomber dans la carnassière, lui disait-il; comment pourrait-il t'en vouloir?
Enfin ils conclurent ensemble qu'il dépendait d'eux de tenir pendant quelque temps Marco dans l'ignorance de ce rapt ; de voir d'abord ce qu'il ferait et comment il se dirigerait; de lui laisser entrevoir peu à peu quelque chose pour le tenir en suspens , de sorte qu'il ne pût abandonner tout-à-fail Milan ; et pendant ce temps ils disposeraient l'esprit de la prisonnière à la condescendance 9 et tout cela sans se compromettre plus qu'il ne* le fallait.
lO.
Béatrix et sa suivante arrivèrent au château de Rosate lorsque le jour commençait à poindre. Elles y entrèrent n'ayant aucune connaissance de ces lieux , et elles crurent être à Gastelletto. Elles traversèrent une vaste cour à terrasses , montèrent plusieurs escaliers, entrèrent et sortirent par plusieurs corridors jusqu'à ce qu'elles parvinssent dans un salon où aboutissaient quatre ou cinq autres chambres , sans rencontrer aucun être vivant. Le traître écuyer qui les avait escortées jusque-là les quitta en disant qu'il allait avertir le châtelain pour qu'il vint aussitôt prendre les ordres de sa maîtresse.
Béatrix et Laurefta , restées seules , passèrent dans les chambres intérieures, qu'elles trouvèrent très belles et très commodes : il y avait des lits ma^fiques , des chaises, des tables, des glaces; des flacons avec des eaux et des essences parfumées , des robes et des ôr-
nemens ; enfin tout ce que peut souhaiter une noble fiancée.
Béatrix , qui se croyait dans sa propre maison , fatiguée comme elle était de sa longue marche à cheval, se jeta sur un fauteuil , et pendant que Lauretta lui ôtait sa robe de fourrure et lui en passait une de drap surfin de Douai couleur brune qu'elle trouva là toute prête, lui enlevait ses brodequins et lui mettait une paire de pantoufles ouvertes de soie , arrangeait ses cheveux , versait de Teau sur ses mains et achevait de rhabiller , elles échangèrent entre elles ces paroles :
— Le soleil se lève , disait Béatrix , et il ne devrait pas tarder à arriver.
— Oh ! comment voulez-vous qu'il arrive si tôt , répondait la suivante , puisqu'à peine venons-nous d'arriver nous-mêmes?
— Mais tout le temps que nous avoils perdu en chemin , le comptes-tu pour rien ?
— Cela est vrai. Écoutez-moi , ma bonne maîtresse, dès que votre époux sera de retour , vous devez tout lui dire sur ces vauriens. Ne pas savoir où ils nous conduisaient, nous égarer, nous tourmenter plus de quatre heures et vous tenir à cheval par un temps si mauvais !
— Quatre heures , n'est-ce pas? Penses-tu que nous ayons perdu quatre heures?
— Sûrement et même davantage. Â ce que mon frère me disait , nous aurions dû venir de Gallarate ici en deux heures , et vous voyez combien de temps nous avons été à cheval et en allant toujours au grand trot.
— £h bien ! poursuivit Béatrix, en quatre heures
Ottorino devrait avoir fini IMs-moi un peu , quelle
dislance y a-Uil d'ici au Seprio?
— Je rignore complètement ; vous savez bien que je ne connais pas ce pays.
— Mais combien penses-tu qu'il y aurait environ ?
^outa en insistant la femme d^Ottorino Penses-tu
qu'il y aurait huit milles ? Allons, réponds-moi
quelque chose. Gela te paraît peu? £h bien! supposons qu'il y en ait dii , supposons même douze ; je yeux faire un compte large Douie, n'est-ce pas?
— Oh ! sûrement , il doit y avoir environ douze milles.
— £b bien ! la grande affaire que douie milles pour un homme à cheval! ainsi il peut arriver d'un instant à l'autre , et je l'attends sous peu ; ne Tattends-tu pas
aussi? Dis-le , au nom de Dieu, dis, ne penses-tu
pas comme moi?
— Il pourrait très bien se faire qu'il arrivât. . . Mais. . . pourtant s'il tardait encore , il ne faudrait pas vous en étonner ; car vous savez bien que lorsque les hommes parlent de leurs affaires, ils n'y regardent pas de si près , et une ou deux heures de plus ou de moins.....
— Tu as raison et je le comprends aussi ; crois-tû que pour une ou deux heures de retard j'irais imaginer des malheurs ! Je sais combien d'accidens peuvent survenir , et je t'assure que je ne m'effraierai pas pour si peu ; mais il sait que je l'attends et il devrait être
arrivé. Jeluiai tant recommandé unprompt retour
Écoute! n'entends-tu pas un bruit de pas? Seraitil venu Sans que nous nous fussions aperçues que les chevaux passaient le pont-levis?
En diMot cela, elle se leva avec viyacité pour se mettre à une fenêtre ; mais Lauretta, qui en était pins près, y arriva avant elle. La fenêtre donnait sar one terrasse dont les voûtes étaient soutenues par de minces petites colonnes. Elle vit un homme s'approcher , et elle le reconnut avant que sa maltresse eût en le temps de regarder; et, retirant la tête de la grille placée devant la fenêtre :
^ Non, non, dit^Ue, ce n'est aucun d'eux. Devinei un peu qui vient ! c'est Pelugrua.
— • Qui? le procureur du monastère , celui qui était à Limonta?
— • Précisément , répondit la suivante. Elle ajonU aussitôt : Gomment se trouve-t-il ici ce personnage? Depuis le jour qu'il s'est sauvé du village , on n'en a plus entendu parler. Je vous dis la vérité , cette figure-là ne me plait pas du tout : c'est un préjugé peut-être; mais... A quoi vais-je penser aussi dans ce moment?...
— Oui , oui , laisse de côté ces idées ; je sais très bien comment cet individu se trouve ici, j'aurais même dû savoir que je l'y trouverais; je te dirai cela plus tard.
Béatrix se rappela que le lendemain du naufrage se trouvante Varenna avec Ottorino, celui-ci, d'après les sollicitations du curé de Limonta, s'était chargé de trouver un asile au procureur fugitif et menacé. N'en ayant pas appris davantage et instruite qu*il était là , elle s'imagina qu'Ottorino lui avait donné quelque emploi dans son château.
On frappa à la porte du premier salon. Lauretta , à
qui sa maltresse arait dit un signe affirmatif de la tète, dit : — Entrez. Les portes s'ouvrirent et Pelagnia parut. Il avait quitté son bonnet de velours noir, et, le tenant à sa main gauche , il avançait, la tête basse et en faisant des révérences.
Pelagrua , si (juelqu'un désire le connaître personnellement, était un homme de cinquante ans, de taille moyenne; ses membres était secs et déliés ; ses joues, d'une pâleur livide , ne se coloraient , ne s'altéraient jamais pour rien au monde. Deux longs sourcils épais et grisonnans ombrageaient ses deux yeux noirs si ardens qu'on ne savait comment les mettre d'accord avec l'humilité du front sous lequel ils étaient enchâssés ; deux yeux qu'on ne pouvait ni dompter ni apprivoiser, qui avaient une expression cruelle de malignité et d'orgueil ; deux yeux diaboliques qui auraient suffi pour donner un air de fausseté au visage d'un saint anachorète. Il les tenait en entrant baissés vers la terre dans une humble attitude ; mais il les relevait quelquefois en les jetant à droite et à gauche avec la rapidité et le feu de l'éclair , et ils paraissaient éviter de se rencontrer avec le regard d'autrui , comme le voleur qui craint d'être pris sur le fait.
Pelagrua s'approcha de Béatrix , mit un genou à terre, et inclinant la tête : — Daîgnerex-vous , madame, dit-il, accepter l'hommage de votre humble vassal le gardien deCastelletto ?
— • C'est donc à vous qu'Ottorino a confié la garde de cette seigneurie ?
— Oui , madame , puissé-je ainsi mé flatter d'être agréable à l'illustre et gracieuse femme et souveraincu
de mon noble maître, à qui j'ai donné ma foi et mon cœur pour toute ma yie, et qui , grâce à sa bonté, a trouvé mes services agréables.
— LcTez-YOus , dit alors Béatrix , et elle continua en ces termes : Mon époux et seigneur choisit ses féaux, et je ne puis qu*agréer toujours et pleinement les choix qu'il fait. Quittant ensuite le maintien et le ton de dignité et de cérémonie avec lequel avaient été échangées ces formules d'hommage rendu et reçu , Béatrix prit des manières plus dégagées , plus naturelles, et ajouta:
— Dites«moi , châtelain , croyez- vous qn*il lardera encore long-temps à arriver? Vous devez savoir qu'il est allé jusqu'à Seprio.
— Je le sais, et je sais aussi que ceux qui vous ont escortée jusqu'ici ont trèff mal répondu à l'honneur auquel ils avaient été destinés. Mais n'en doutez pas , madame, laissez-moi faire, je leur donnerai une bonne leçon
— Non , non , interrompit Béatrix , je ne veux pas qu'il leur arrive du mal à cause de moi , je vous le recommande expressément. Tout ce qu'ils ont fait , ils l'ont fait pour le mieux et pour obéir à leur seigneur qui est le mien. Et qaand même ils auraient dépassé ses ordres, je ne veux pas qu'on en parle davantage.
— Comment ! s'écria Pelegroa avec un mouvement de surprise et de colère , comment ! Quelqu'un aurait
été assez téméraire? J'ai peine à le croire Je
ne parlais que de leur impardonnable étourderie à vous égarer dans la route; mais si jamais quelque roi* sérable , quel qu'il soit, malheur à lui !