‹ Marco Visconti, histoire du xive siècle (volume 2)Chapitre 6 sur 6 · CONCLUSION · texte numérisé non relu

CONCLUSION

Le méoestrel de Lacques , soit qu'il fût trompé par un faux bruit répandu en Toscane , soit que , connaissant la vérité et la trouvant trop hue et trop aride, il voulût l'arranger à sa ifaçon pour lui donner plus de charme et pour rendre sa chanson plus frappante, nous ferait supposer que Marco et Béatrix furent enterrés ensemble dans le château de Rosate ; mais , avec de bonnes preuves à la main , nous pouvons assurer le lecteur que Visconti fut enterré avec beaucoup d'honneur à Milan , dans l'église de Santa-Maria-Maggiore , et nous savons aussi de bonne source que l'épouse d'Ottorino fut transportée à Limonta comme elle l'avait demandé. Nous ne voulons pas taire cette circonstance , afin que l'on ne pense pas que ce soit un privilège des faiseurs d'annales et des chroniqueurs seuls , de ceux enfin qui font profession de dire la vérité , de raconter fidèlement ce qu'ils ne savent pas ou ce qu'ils savent

Diea sait comment ; de garder le silence sur ce doot ils ne sont pas bien informés , d*orner , d'amplifier, de déguiser, d'inventer; de faire usage enfin de tous ces artifices que la rhétorique enseigne et que la prudence conseille souvent. Non : nous protestons que nous croyons que ceci est un privilège dont les poètes font aussi quelquefois usage.

Après avoir fait cette profession de foi qui était poar nous trop nécessaire , il semblerait qu'il ne nous reste plus rien à dire ; car , après la mort de ce qu'on appelle le héros , l'histoire est nécessairement terminée. Mais si cela ne dérange pas nos lecteurs , nous voulons lyouter encore quelques m ots sur les autres personnages qui ont occupé la scène pendant si long-temps. Nous voulons cons<rfer les femmes aimables qui , tendres comme elles le sont , se laissent aUer aisément à aimer les personnes avec lesquelles elles se trouventpendant qudque temps , qudque petit que soit d'ailleurs k mérite de ces persoooes, poussées à ce sentiment plutôt par leur courtoisie que par la vertu d'autmi. U faut doue leur pardonner, que dîs-je? il faut leur savoir gré si elles témoignent le désir d'en apprendre le sort avec un peu plus de détail.

Mais ne vous effirayei pas , car l'eimui ne sera pas long.

Le comte el la coartesse del Balio avec Lauretta partirent le matin de Rosate, se mettant en voyage pour Limonta , oà ils accompagnaient lés dépouilles de leur fille Béatrix. Chemin faisant , ils furent rejoints par toute la famille établie à Milan , à laquelle on arait mandé de s'acheminer vers le lac.

Ceux de nos voyageurs qui venaient de Milan , en étaient partis avant que la terrible catastrophe de Marco arrivât, et par conséquent personne n*en entendit parler jusqu^à Siveso , où étant tous arrivés sur la brune , ils descendirent à une hôtellerie pour y passer la nuit. Il n'y avait pas moyen de leur persuader que cet événement fût vrai , les uns parce qu'ils avaient quitté depuis si peu de temps Tendroit ou l'on disait qu'il s'était passé , les autres , parce qu'ils venaient d'un Heu où la nouvelle aurait dû se rép andre plus tôt qu'ailleurs. Lupo et Ambroise disputaient avec l'aubergiste et avec quelques habitans du village sur la possibilité de la chose , rapprochant les heures et les distances , lorsqu'arriva une estafette qui , partie de Rosate aussitôt après que la fatale nouvelle y était parvenue , s'était mise sur les traces de la famille del Balzo , et n'avait pu la rejoindre qu 'à cette heure. Celui qui venait d'arriver était un serviteur fidèle de Visconti, qui confirma en pleurant l'annonce de la fin terrible de son maître ; puis prenant à part Ërmelinde , il lui remit une lettre de Marco , qu'on avait trouvée à ce qu'il disait sur sa table. Ërmelinde fut saisie par une compassion mêlée de frayeur , que son cœur sentit vivement, quoique profondément accablé par l'angoisse de la douleur maternelle. Elle frissonna, sa vue s'obscurcit , elle trembla de tous ses membres , et , mettant dans son sein la lettre que dans ce moment elle n'avait pu ni lire ni même ouvrir , elle se laissa tomber sur une chaise presque sans connaissance.

Lupo, sans perdre de temps, remonta sur son cheval , et prit au galop le chemin de Milan pour rejoindre

Otlorino , qui dans cette circonstance pouvait avoir besoin de lui. Tous restèrent stupéfaits , mais la stupéfaction des autres n'était rien à côté de celle du comte.

A la vérité, avoir eu des rapports avec Marco, avec cet homme que Ton disait avoir été tué par ordre du seigneur de Milan à cause d'une trame qu'on avait découverte, pouvait, dans ce premier moment, donner des inquiétudes même à un homme moins peureux que le comte.

Mais Azzone, effrayé peut-être par l'étendue de la conspiration qu'il venait d'apprendre , jugea qu'il était plus prudent de la couvrir d'un voile pour ne pas risquer de mettre le feu à un guêpier trop nombreux ; en sorte que non seulemen t le comte del Balzo, trop bien défendu par sa nullité, mais même les amis les plus intimes de .Marco , et ses plus ardens et plus puissans fauteurs , ne subirent aucun châtiment et ne furent même pas inquiétés le moins du monde.

Cependant les négociations entamées depuis longtemps peui' la réconciliation de Yisconti avec l'église avançaient. Le pape , déjà bien disposé en faveur du seigneur de Milan , grâce à la résistance qu'il avait dernièrement opposée à l'empereur , ne crut pas ou feignit de ne pas croire aux bruits qui l'accusaient de l'assassinat de son oncle , et l'ayant absous , lui et sa famille , de l'excommunication , il leva aussi l'interdit qui pesait depuis tant d'années sur la ville et son territoire. On célébra à cette occasion des fêtes et des réjouissances extraordinaires. Les seigneurs laïques qui avaient usurpé les biens du clergé les rendirent aux prêtres qui rentraient de tous côtés. Le légitime

al>bé de Saint-Âmbroise entre antres étant retourné dans son ancien couYent, dont il avait été banni pendant si long-temps , fut remis en possession de toutes ses terres , ainsi que de celles de Limonta. A son arrivée à Milan , il écrivit une lettre au curé du village-, le louant , lui et les Limontins , de la fidélité qu'ils avaient toujours gardée à leur seigneur légitime , les plaignant pour toutes les vexations qu'ils avaient dû souffrir de la part de Tabbé intrus , auquel il n'épargnait par les épithétes accoutumées de schismatique , d'hérétique , de magicien , de fils du démon ; et-ehfin, ce qui importe le plus , il leur accorda des exemptions «t des privilèges en dédommagement du mal qu'ils avaient enduré.

Nos montagnards rouvrirent avec une grande solennité leur petite église de Saint-Bernard. La petite cloche se vengea de son long silence en sonnant et carillonnant trois jours de suite sans s'arrêter un seul instant. C'était parmi les hommes et les enfans à qui saisirait la corde, à qui monterait sur le toit, la secouerait , la frapperait avec des fers et des pierres. On dressa des arcs de triomphe champêtres , on fit des processions , on chanta des messes , des matines , des complies et des vêpres à he plus en finir. On célébra ensuite un oflBcç général pour ceux qui étaient morts pendant l'interdit ; après quoi tous s'acheminèrent deux à deux , les hommes d'abord et les femmes ensuite , vers le cimetière où ils s'agenouillèrent pour réciter le chapelet. Sur ces visages dévotement penchés et priant , on lisait une ferveur pieuse et solennelle, un grave et silencieux contentement. Aumilieude tous ces souvenirs

de deuil domestique , de pertes partioulièras , /es yeux de ces bonoes gens se tournaient de temps à autre vers la petite chapelle où depuis peu de jours on avait placé une pierre blanche avec un nom cher à tous les cœurs.

Marthe, qui s'était agenouillée sur la terre qui recouvrait le corps de son Arrîgozzo , se leva dès que la prière fut finie pour s'en aller ; mais en passant près de cette (nerre , elle s'inclina et la baisa avec l^espect et avec anaour. La femme du fauccmnier , et ensuite toutes les femmes du village , les unes après les autres, en firent autant. Ërmelinde et Lauretta seules ne purent soutenir un si grand effort, mais eUes rejtournèreat toutes seules le soir , descendant par les petits sentiers de la montagne sans être vues de personne, pleurer et prier sur cette pierre qui fut ensuite chaque jour le but de leur promenade solitaire.

Lupo ne prit aucune part aux solennités de son village : il était parti pour la Terre-Sainte avec Ottorino. Après la mort de Béatrix, après la mort de Marco , le jeu ne chevalier ne put plus vivre sous le ciel de la Lombardie : se sentir près de Lodrisio faisait bouillonner son sang. Il aurait voulu se trouver, se mesurer avec lui , et il lui seml^ait que l'un des deux était de trop dans ce monde ; mais il avait promis à son épouse mourante de ne tirer aucune vengeance , et cette promesse était sacrée pour lui ; il partit pour pouvoir la maintenir.

Une autre de nos connaissances était arrivée ce jour-là à LimonU; c'était Tremacoldo. Il lut accueilli par Erroelinde comme un parent proche et cher, en

souvenir de ce qu'il avait fait et de ce qu*i) avait souffert pour la malheureuse Béatrix.

Les fêtes terminées, le jongleur voulut s*en aller, et Ërmelinde, se rappelant sa promesse, n*ayant jamais pu rien lui faire accepter , lui donna une lettre de recommandation pour le légat apostolique Bertrando del Poggetto. Tremacoldo se rendit à Bologne avec cet écrit , et il en revint avec une bonne absolution de J*exc(Jinmanication qu'il avait encourue enexerçant un métier défendu par les canons. Jetant loin de lui , à tout jamais , le bonnet à grelots et le pourpoint bigarré , il reprit son capuchon , sa grande robe fourrée , et de ménestrel il redevint chanoine. Mais Tamour de ce métier avait tellement pénétré ses os qu'il n'eut pas le courage de se séparer de son luth , dont il égayait parfois les sociétés dans les solennités extraordinaires , pour ne pas refuser un ami ou un supérieur ; mais toujours bien entendu dans les bornes de la décence et de la modestie la plus stricte^ Au reste , bonne pâte d'homme, excellent compagnon , il vécut au-delà de quatre-vingts ans, et, ce qui paraîtra incroyable, quoique chanoine vivant au milieu des chanoines , il n'eut jamais rien à démêler avec personne.

Ërmelinde mourut à Limonta au bout de deux ans , fort regrettée par tout le village. On retrouva chez< elle la dernière lettre de Marco , qu'elle avait placée dans un petit nécessaire avec une chaîne d'or. Personne ne savait deviner comment cette chaîne se trouvait là , et ce qu'elle signifiait , sauf la femme du fauconnier et sa fille Lauretta , qui n'en parlèrent jamais à personne.

Le comte del Baizo parvint à un âge très avancé, de

sorte qu*il vit mourir Âzzoneet lui succéder Lucchino- Il survécut aussi à Lucchino et même à Jeao , et on ne parlait déjà plus de Marco que comme d*uo personnage historique , d'un grand capitaine , d*un homme extraordinaire. Son nom était prononcé sans réserve avec respect et avec admiration , et le comte eut encore le temps de se pavaner des louanges qu'il entendait prodiguer à sa mémoire. Cette bienheureuse manie de faire Timportant, dont la peur seule pouvait le guérir, le gagna toujours de plus en plus dans les dernières années de sa vie , lorsque tout fut tranquille et sûr. Il fallait Tentendre parler de Marco ! il prétendaitavoir été son conseiller, son ami le plas intime, Tame de toutes ses entreprises.

— S*il m'avait écouté , disait-il quelquefois avec un air de mystère; s'il m'avait écouté!... Mais brisons là-dessus. Il y a des choses qu'il vaut mieux taire; bien que tant de changement soient arrivés , il vaut mieux les taire. — Et tout en disant cela il enflait ses joues et passait une main sur son front, comme s'il avait voulu donner à entendre que là étaient renfermés de grands secrets.

£t Lodrisio ? je suis sûr que le lecteur qui a tant soit, peu de... Je sais bien ce que je veux dire ,... bref, qui n'est pas tout-à-fait dénué de cœur et de sentiment, souhaite de le voir faire une mauvaise fin : et moi aussi j'en avais grande envie , je vous le jure ; mais que voulez- vous? il faut que nous ayons patience, tous, tant que nous sommes ; car ce qui est historique, je ne puis l'arranger selon ma fantaisie. Voici donc ce qu'on raconte de cet infâme.

Il erra pendant plusieurs années en différentes part es <le ritalie jusqu'en 1558; ii parvint avec Taide de Scaligero à prendre à sa solde trois mille cinq cent 4ïavaliers ( nombre considérable dans les guerres de ce temps ) et une grande quantité de fantassins. Avec tous ces gens , qui furent appelés la Competgnie de Saint- Georges y grossis, chemin faisant, par une infinité de ▼oleurs, de brigands et de bandits qui accouraient à l'appât du butin , il s'avança vers le Milanais mettant tout à feu et à sang. Arrivé dans le voisinage de Parabiago, où il était attendu par Lucchino avec toutes les troupes de Milan et des alliés, il livra cette fameuse bataille qui prit le nom du bourg près duquel elle eut lieu. Lodrisio y fut complètement battu , et , étant tombé vivant entre les mains du vainqueur, il fut, avec une humanité bien rare à cette époque , relégué ainsi que ses deux enfans dans la forteresse de Saint-Golombano, où il resta enferméjusqu'enl548. £t puis, après la mort d'Azzone et de Lucchino , il fut tiré de là par

Tarchevèque Jean £t plus tard , après avoir passé

par d'autres vicissitudes , il mourut très vieux , de maladie , à Milan , le 5 avril de l'an 1564.

Il fut de plus enterré avec beaucoup de pompe , magnaliter, comme dit le chroniqueur que nous avons, cité; et même, en témoignage de deuil et d'honneur, Bernabo, qui était alors seigneur de Milan , différa un tournoi solennel qui devait avoir lieu ces jours-là , et les princes , les barons et les comtes qui étaient déjà arrivés pour faire leurs épreuves se virent forcés d'attendre que le corps de ce Lodrisio fût mis sous terre avec de grandes cérémonies ; toutes choses qui au

fM*efDier aspect excîteat notre colère. Mais celui qu ^ réfléchît tant soit pen est bientôt oonTaincu qw si b Pnfvideocc a permis qu'elles arrivassent ainsi , elle aura eu ses raisons pour cela; que prétendre voir chacua payer dans ce monde le mérite de ses œuvres , c'est impatience , légèreté et présomption ; c'est croire avoir plus de jugement que celui qui nous l'a donné ; c'est oublier que les dettes et les cnéances se contractent ici-*bas , mais qu'elles se soldent ailleurs.

fiif.

Page 1