Marco Visconti histoire du XIVe siècle
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MARCO YISCONTJ.
Imprinwrie de Ode et Wodon.
HlSTOlkB DU ltV> SlfeCLK,
DE THOHAJS GROSSI.
Son» llmninr.
UrunUca.
. t. MILint, LlltAIBB-tBlTBDB.
x-i-aUss2a\
Limonta est tiû petit village situé à nii-^ôte vis-àvis de Lîerna. Deschâidgniers le dérobent aux regards de celai qui , en partant de la peinte de Bellagîo , se dirige à travers le lac vers Lecéo. Depuis le huitième siècle jusqu'à, ces derniers temps , où les fiefii furent aMfs eif Lombardie, ce Village appartint toujours au moifststère de Saint-Ambroise de Milan ; et Tabbé , entre autres titres , portait celui de comte de Limonta.
Sur la limite qui sépare le domaine des moines d'avec le territoire de Bellagîo , marquée encore de tws jours par une pierre, s'élevait en 1529 un vieœf éhâ* teau , qui fut ruiné vers la 6n de ce siècle , et dont il ne reste plus aucune trace.
Au temps dont nous parlons , ce château était possédé par un comte Oldrado del Balzo , dont les ancêtres devaient, à ce qu'il paratt, avoir été anciennement seigneurs de Bellagîo , qui se régissait alors en com-
MARCO TISCONTI: T. I. I
mane. Quoique le comte Oldrado eût plusieurs possessions dans les différentes parties de la Lombardie , il passait dans ce vieux château presque toute l'année , avec sa femme et sa fille unique , éprises comme lui de ce beau ciel , de ce beau lac , de ce climat doux , riant et délicieux.
La famille del Balzo, riche , illustre , puissante par sa parenté et ses alliances , avait toujours été la protectrice naturelle des habitans des pays qui avoisinaient sa demeure ; et tous , par une longue tradition de père en fils , avaient appris à en révérer et à en aimer le nom.
Le comte Oldrado , successeur d'un aussi bel héritage , n'avait pas su le conserver et était bien déchu dans l'estime des anciens clîens de sa maison : oe ki'était pas qa'il fdt méchant , c'était même une t>onne pâte d'homme. Mats , venu au monde dans des temps difficiles et dans des circonstances graves et malaisées^ il ne trouvait pas , dans sa nature molle, timide, et qui n'était que vaniteuse , la vigueur nécessaire peur Caire le bien qu'il eût pourtant désiré d'accomplir.
Vers ce temps , Louis de Bavière était descendu en Italie , -et , ayant déposé de sa propre autorité le souverain pontife Jean XXII , qui siégeait à Avignon et qui Tavait excommunié , il s'était arrogé le droit de le faire remplacer sur le saint-siége par Pierre de Gorvaria, de l'ordre des Mineurs, qui prit le nom de Nicolas V. Il remplit ainsi la chrétienté de scandale et de schisme.
La ville de Milan , qui gémissait depuis plusieurs années sous l'interdit lancé contre elle en haine des
Visconti , fauteurs puissaos et acharnés du parti Gibelin, se déclara, aussitôt pour l'antipape. Celui-ci ayant béni de noureau le Milanais , les églises furent rouvertes , les fonctions ecclésiastiques reprises , cl les sacremens administrés comme en temps ordinaire ilans la capitale, dans les. autres, villes d'une moindre importance et dans les bourgs les plus considérables. Mais dans les campagnes, et principalement sur le lac de Como, le peuple, moins entraîné 'par les animosités départi, se maintint fidèle au véritable pontife., refusant d'ouvrir Jes églises et considérant comme schismaitques et excommuniés les prêtres qu'on lui envoyait de la capitale. 11 y avait aussi dans les villes et dans les bourgs, ainsi qu'il est fadle de le supposer, des gens qui pensaient comme les paysans, tandis que des habitans des petits villages 'partageaient les. opinions des villes et des grands bourgs. Vous pouvez juger si cela devait rendre douce et tranquille la vie politique de ces malheureux temps ! Il y avait partout des pror fanations , des violences , des rixes et du., sang. Le moine Aicardo , archevêque de Milan, Tabbé de Saint- Ambroise , et la plus grande partie des abbés des plus riches et des plus illustres nionastères , s'étaient enfuis depuis long-temps; la portioa la plus élevée du clergé régulier et séculier errait , en jnendiant , dans Jes provinces d'Italie et de .France; les. revenus épiscopaux, les abbayes , les bénéfices ecclésiastiques de moindre importance étaient occupés et retenus violemment par les seigneurs laïques on par les prêtres schismatiques amis de l'empereur* Au milieu de tant de troubles. et d'embarras , Jean
Visconti, pareiii des seigneurs de ce nom, qui avait été nommé abbé de Saint- Ambroise à la place du véritable abbé Astolpfae de Lampugnano, avait envoyé à lAmoDta , en qualité de procureur du monastère , on fripon , un joueur de dés pipés, qui avait déjà été condamné à Milan comme faussaire. Celui-ci , pour se venger de la fidélité de ces pauvres montagnards envers leur seigneur légitime, les volait , les pressurait, les écorchait sans pitié , les vexait de mille manières, et les traitait comme des gens de rien. Les Limontins s'adressitient au comte Oldrado , afin qu'il employât ses 4K)ns offices auprès de Tabbé, qu'il intercédât auprès des seigneurs , et qu'il ftt valoir leurs raisons. Mal^ c'était comme piler de l'eau dans un mortier, le comte était rempli de ménagemens et de craintes ; il ne vout lait se compromettre avec personne, ni risquer de lomber dans la disgrâce des Yiseontii et, tout en plaignant du fond de son cœur ces malheureux ainsi maltraités , il les aurait laissé écarteler avant de se résoudre à lever un doigt pour les tirer d'affaire.
Pelagrua, c'était le nom du procureur du monastère, devenu par cela même plus audacieux et plus entreprenant , s'avisa à la fin , pour ruiner complètement et d'un seul coup ses administrés, d'un expédient qui devait ^s mettre en son pouvoir pieds et poings liés , comme on dit, sans avoir à lutter avec eux , à cbaque pas tant soit peu hasardé qu'il lui faudrait faire. Il déterra de vieilles écritures sur la donation de cette terre faite par l'empereur Lothaire aux moines de Saint- Ambroise , et avec ces écritures il prétendit faire déclarer les Limontins non seulement vassaux , ainsi
qii^ils l'étaient en effet, mais lerls du naonailère; ei il les ciia à comparaître à Bellano pour y être jugés.
Bellano était alors coar archiépiscopale (on appelait coi»r ane terre où le seigneur du fief possédait maison et église , et plus proprement oà l'on administrait la jq^ice) ; et la décision d'une contestation de cette na<ture devait précisément éehoir aux délégués de l'archeTéque. MaisrarcheTéque s'était enini de son diocèse, et plusieurs bieqs épisoopaux, situés sur le rivage de Lecco et dans la Valsassina avaient été occupés par un nommé CressoneCriveltp* seigneur puissant et buteur des Yisconti. La cour de Bellano était précisément de ce nombre , et la cause des Limontins devenait ainsi du ressort non pas des délégués. de Tarchevéque, mais de ceux de Grivello. Or, ce nouveau seigneur étut trop ouvertement ami du faux abbé de Saint-Ambroise, et trop intéressé à favoriser les usurpations auxquelles il ne cessait de se livrer lui-même sur ses nouveaux vassaux, pour que les habitions de LimonU pussent attendre de lui autre chose que du mal. Ne demandes pas si ceux-ci jetèrent les hauts cris, «'ils se recommandèrent de nouveau au comte delBalso; niais ce furent autant de paroles perdues. Le comte^ malgré les prières et les supplications d'£rmelinde sa femme et de Béatrix sa fille et son idole , n*eut jamais le courage de prendre la défense des opprimés, qui durent se laisser traîner devant ce tribunal incompétent et inique , pour y attendre un jugement qu'ils ne savaientque trop devoir consommer leur ruine.
C'était vers le soir du jour où l'on avait discuté la
cause des Limontins, et le fauconnier du comte del
Balzo se tenait sur un ravelin du château , regardant le lac jusqu'où la vue pouvait s'étendre, tâchant d'apercevoir quelques uns des bateaux qui devaient revenir de. Bellano. A la fin il découvrit de loin une voile brune , il la vit croître , s'approcher ; il vit enfin aborder le petit bateau qui la portait , et il courut promptement en donner avis à son maître.
Celui-ci était dans un riche salon, assis sur un fauteuil dont le dossier se terminait en pointe ; à ses pieds, sur un bas escabeau , on voyait un joli petit page , vif et gai comme un amour, condainné par son office à se taire , et à se tenir tranquille à sa place. L'enfant s'amusait en cachette avec un gros lévrier qui , en remuant la queue , en dressant les oreilles, en faisant de temps à autre quelques bonds , semblait vouloir, répondre à ses invitations.
Le compte del Balzo était unhomme plus près de cinquante ans que dequarante;au dessous d'unbonnet carré en soie noire sortaient, le long de ses tempes, deux boucles de cheveux qu'il avait toujours appelés blonds dans sa jeunesse, lorsqu'ils étaient roux, et qu'il continuait fastueusement à appeler de même quoiqu'ils grisonnassent assez pour que le blanc fût désormais leur couleur dominante. Son visage , effilé et couvert de taches de roiïsseur, finissait par un menton pointu sur lequel on voyait, lorsque le comte parlait, danser une petite barbe très rare , très courte , et de la couleur des cheveux ; ses petits yeux gris , qui regardaient à travers ses cils , ne manquaient pas d'un certain feu. Mais sur ce visage sec et dont la bouche artificieusement serrée aux deux bouts se relevait au milieu, un tel regard ne
signifiait qu'une vanité satisfaite d'elle-même. 11 tenait sur son poing un superbe gerfaut qui paraissait jouir beaucoup de ses caresses, tantôt en se courbant «ous la main qui le pressait et en poussant uu léger gémissement , tantôt en s'élançànt contre elle , les plumes hérissées , mais en ne faisant que la béqueter familier rement. Lorsque le fauconnier entra dans le salon , le généreux oiseau reconnut aussitôt le maître qui l'avait apprivoisé ; et en battant des ailes et ea.gémissant plus fort, il paraissait l'engager à. le psendre sur la main.
— £h bien l demanda le maître au fauconnier, arrivent-ils de Bellano ?
«^ Ouj^ ils viennent d'arriver! Michel et son fils Arrigozio sont débarqués dans ce moment à la rive de Carneccio.
Le mallre remit le faucon dans les maius du page qw sortit, et lui-même attendit avec le fauconnier les deux bateliers , qui ne tardèrent pas beaucoup À paraître.
Le père était un homme déjà âgé, le fils était un beau garçon entre vingt-sept et vingt-huit ans.
— Quelles nouvelles m'apportes-tu? demanda le sei-^ gneur au vieillard.
— Dieu le sait !
— Courage , ne me cache rien.
— Voici ! La cloche sonna, et il parut alors. sur Ja terrasse de l'archevêque une figure d'excommunié ayant autour de lui trois ou quatre scribes et pharisiens , et il commença à murmurer une longue histoire et sprtit de sa poche certains vieux parcbemips bons tput au
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plus pour y envelopper des agom ' salés , ^t il frappait dessus avec la main comme si les parchemios eussent eu à oonfirmer touèes ses.impostures. A la ôq il chaur gea de ton, et dit cette énorme perfidie, qu'il y a des témoins comme quoi, nous autres habitans, nous avonç toiijours été serfs Mi > du monastère.
-r- Il aura dit am.
^ Oui, altri, et il a prétendu qu'en preuve de cela nous avions la tète lasée , et que ce n'était que depuis peu que nous nous laiasipns croître les cheveux. Peuton dire une plus grande infamie ?
— Mais ces témoins y étaient-»ils, ou non ? demanda^ le comte.
-r- Eh ! manque-t-ii des témoins? S'il s'agissait de faire crucifier encore notre Seigneur, croyes-vous qu'on n'en trouverait pas? Il y aurait sûrement des témoins qui , pour un plat de lentilles , jureraient toutes sortes de faussetés. Des Gibelins excommuniés, des gens qui ont déjà donné leur ame au diable !
— Eh ! qu'arriva-t^il donc ?
>- U arriva qu'après que ce vieux renard eut fini , potre avocat Laurei^t 4^ Garbagnate comniença aussi
■ Petits poissQoç c|a lac Cinno.
* Les serfs <i/r(/ étaient d^une condition intermédiaire entre les ^rfi proprement dits et lesaflFranchis. Ce n'étaient pas de véritables ferfi , car ils avaient déjà été affranchis ; ce n'étaient pas non plus 4e véritables affitanchis / car les conditions de leur affranchissement let veteaaieQt à cerliyns é^atds sohs la dépeqdajBce dte leur 4IDcien m^Hre.
Nous n^avons traduit ni le mot ati^f ni le mot aitri (autres) , pour laisser subsister Téquivoque prise par le batelier et pour n'être pas obli^ de dooiier uo autre tour au dialo^e.
à parler , et dit clair et net que nous D'étioos ui vassans ni Mltri de Tabbé ; qu'il y a plus de cent ans que nous ne faisions que lui payer la capitation, le droit de pacage , les dîmes comme c'est juste , lui prêter notre aide dans la récolte des oUtcs, de marrons, et Cure les oaulages , œ qui est notre devoir, et rien de plus : à la fin il a dit un certain mot, un certain mot extravagant qui était en notre faveur —T'en souviens4tt,
Ârrigozzo?
— Tant soit peu , répondit le fils , je me rappellq qu'il a dit comme s'il e^t voulu parler d'un certain droit que sais-je..... d'une certaine chose
dont je n'ai jamais entendu parler.
— Il aura dit que vous avez cessé d'être serfs par droit de prescription, dit le comte.
— Tout juste ! c'est précisément* cela ! s*écri4rent à la fois le père et le fils.
— Voulez-vous me rapprendre, à moi, qui sais ces choses-là sur |e bout du doigt ?
— Donc, pour prouver cette di$cfétùm, continua Michel, notre avocat produisit aussi ses bons témoins, qui étaient les personnes les pHis âgées du village et des alentours.
• — £t alors ?
— Alors on aurait dit que tout devait être fini, n'est-ce pas? puisqu'il y avait la discrétion , la chose étant si claire I Mais ne voilà-t^il pas que ce bon apôtre de juge en inventa une nouvelle, et dit : — Témoins d'un côté , témoins de* l'autre, et tous prêts à jurer , donc cela est nul. On décidera la c«iuse par le jugement de Dieu.
— Par le jugement de Dieu !
— Oui , certes. £t tous commencèrent à battre des mains, comme s'il eût prononcé un beau jugement. — Que ce soit le jugement du fer rouge ! s'écria l'un des assistans. — Celui de l'eau bouillante ! s'écria. un autre. — Celui des croix ! m'écriai-je à mon tour ; et je dis à mon Ârrigozzo de s'offrir pour Limonta , comme il le fit en effet.
— Et l'ont-ils accepté?
— Non , parce qu'ils sont des pendards ; mais moi , néanmoins, je l'ai fait inscrire parce que je sais ce que c'est, et auJ)out du compte dans le jugement des croix, il n'y a aucun danger ; car moi aussi , quand j'étais jeune, j'ai été une fois champion , comme on dît , du monastère , et j'ai gagné une cause contre ceux, de Bellagio.
— Tu es toujours plus long que le samedi saint, dit en l'interrompant le comte Oldrado , revenons à notre affaire, qu'a-t-on conclu ?
—On- a conclu une bell« chose ! Tavocat de l'abbé a demandé le jugement par duel, et le délégué, qui était d'accord avec lui, y a consenti. Et voilà l'affaire finie.
— Duel cum fustibus et scutis? demanda^ gravement le comte , car il s'agit de roturiers, et il ne peut être question d'armes de chevaliers.
— Oui, avec le bâton et le bouclier.
-^ Et qui est-ce qui se bat pour vous?
•— Qui se bat? C'est bientôt dit c'est bientôt
dit ; mais il fallait être là et voir celui qui s'est présenté pour le monastère : c'était un diable à poilxoux avec des épaules énormes.
— Et TOUS n'a?ei pas accepté , gens de rien y imbéciles !
•— A dire vrai, il y avait mon Ârrigoifeo qui voulait se présenter ; mais moi je n'ai pas voulu, et je ae veux pas. 11 ne manquerait plus , au milieu de tant de malheurs , que ce seul enfant qui me reste eût -à courir quelque danger , lui qui est mon unique consolation , ainsi. que celle de sa pauvre mère, maintenant que nous sommés vieux tous les deux et n'avons rien autre au monde.
Et se tournant ensuite vm son fils , qu'il prit par le bras : —Garde-toi bien, lui dit-il, de te laisser monter la tête , car je ne veux pas , je ne veux pas absolument, si tu tiens à me voir en vie ainsi que ta mère , la pauvre femme!
— Vous m'avez tant et tant dit que non , que je n'ai plus su que faire, répondit Ârrigozzo ; mais il est encore temps pendant quatre jours.
— Et pendant ces quatre jours je te tiendrai renfermé dans la maison, je resterai pour te garder, et tu ne feras pas le fanfaron.
— Vous êtes un bienheureux homme , dit le fils en haussant les épaules d'une manière qui témoignait une condescendance rude mais affectueuse, et il se tut.
Alors Ambroise, c'est ainsi que s'appelait le fauconnier, qui jusqu'à ce moment n'avait pas ouvert la bouche, prit la parole et dit : — Ne pourrions-nous pas chercher un champion aussi, nous ? trouver un de ceux qui se vendent pour de l'argent et le bien payer afin qu'il se battit pour défendre les droits du village ?
•— Non , répondit le comte en caressant sa barbe ,
noii , cela ne se peHt : cette faevlté de présenter ttii champion qui n'est pas intéressé dans le jugement est mm prifilége des nobles, des religieux et des congrégations pieuse».
^ Donc , répétait l'attire , il faudra absolumeait dû nous lanser miner, ou que quelqu'un de Limonta se batte avec le cbampion du monastère.
— C'est celji, ni plus ni moins, ajouta le niattre.
— Ob ? M mon Lupo était ici! s'éeria le fadeonnier, s'il était ici, ou quelque part où l'on pût liii faire parvenir Favis à temps, pour Dieu f ces bngands ne Temponeraiem pas à bon marché t
— INs-mmun peu^ lui demanda alors Michel , ton Lapd n'est-if pas valet thet Oftortno Visconti !
— Oui , il était valet au commencement , quand il s*est échappé de la maison il y 9 cinq ans ; mais maintenant il est son écuyer, et ce seigneur t'aime d'une manière toute particulière , et ne fait pas un pas, à ce qu'on me dit , sans l'avoir auprès de lui.
A ces nouvelles, le batelier parut revenir de la mort à la vie , et se frottant les mains ^ il it un tour dan* la salle , puis il s'écria : — Allons donc tout de suite à Gomo sans perdre un instant !
— Quoi ! est-ce que tu sais que mon Lupo est à Gomo?
-- Je sais qu'Ottorino Visconti y est, répondit Michel , et se tournant vers son fils : — Tu l'as vu anssi quand nom y sommes allés jeudi ?
— Qui ? ce jeune homme ? ce chevalier qui nous a salués sur le mÀle , et qui a causé avec nous ?
^ Précisément.
•^ Oh ! je Tai tu ! c'est dèlui qui éUk si lié avec le fils de notre maître , avec le pauvre feu Lio'netto , et qui jadis venait au château passer des mois entiers en sa compagnie.
— Ainsi donc , reprit le vieux batelier tout réjoui , vite à la maison pour manger un morceau , et pour partir tout de suite , pendant que le lac est favorable. — Arrigozzo, le bateau est-il bien en ordre de tout point ?
~ Oui , voiles , rames , couverture , tout y est , car pour monter plus vite ici je n'en ai rien 6té.
Le père prit son fils par la main y fit une révérence an comte et s'achemina vers la porte en disant au fauconnier : — 11 est entendu (pie je lui en parlerai aussi en ton nom , n'estnse pas ?
— Oui , tu pourras le lui dire aussi en mon nom , répondit celui-ci.
Et l'autre ajouta : — Donc à revoir demain avec lui ; et il s'en alla.
— Michel ! Michel ! lui cria le comte , rappelle-toi que la chose doit être faite comme de ton chef , et que Ton ne doit pas croire que j'y ai mis la main, car je ne veux pas m'attirer des ennuis pour vous; comprends-tu ?
— J'ai compris.
Le lendemain , jour de dimanebe , la petite église de Saint Bernard était oarerte et an moine envoyé de Milan y disait la messe ; car le curé du village , ayant refusé d'employer son ministère pendant le temps de rinterdit, était en faite par peur du Pelagrua, qui arait juré de l'en faire repentir. Mais le procureur et sa famille assistaient seuls à cette messe. Les Limontins et une partie des habitans de Givenna et de Bellagio étaient répandus sur la petite place , ou divisés en groupes sur la pente de la montagne , eu réunis autour de la fontaine appelée Reginara, quelques pas au dessus du village , s'entretenant ensemble sur la grande affaire du jour précédent , la ruine imminente du village , la scélératesse et la perfidie du Pelagrua , et sur les ressources qui pourraient encore leur rester. Quatre ou cinq grands pendards armé» ridaient sur la petite place, et tantôt de bonne>
tantôt de mauvaise grâce, tâchaient d'envoyer les villageois à Téglise. Mais les Limontins étaient trop fermes dans leur croyance , trop exaspérés par les derniers événemens , trop nombreux enfin pour se laisser séduire par de belles paroles ou intimider par les figures* sinistces de ces quatre sicaires. Ceux-ci à la fin , voyant qu'ils nepouvaient parvenir à leurbbt, s'étaient retirés sur la porte de l'église pour y faire sentinelle , et brusquement d'abord , plus doucement ensuite , ils tâchaient de persuader à ceux qui étaient le plus rapprochés d'eux d'ôter leur bonnet , ou leur capuchon , selon qu'ils portaient l'un ou l'autre. Mais les Limontins étaient tous d'accord, et pour braver leurs ennemis ils se tenaient couverts ou se couvraient s'ils ne l'étaient pas , passaieat devant eux , les regardaient en face en riant à leur barbe , les poussaient et repoussaient , les heurt^ent et les provoquaient par des cris , des fiiSets et des huées.
Pelagrua, qui était placé fort avant dans l'église, ageoouiliié près de Tautel , tournait la tète à ce bruit. £t, voyant tant de monde, et remarquant que les visages et les gestes étaient moins humbles et moins obséquieux qu'à l'ordinaire, il commença à seutir naître dans son cœur une tendresse soudaine pour su maison, une envie effrénée de s'y retrouver renfermé avec sa famille et avec de bonnes gardes tout autour ; mais il n'en laissa paraître aucun signe, de peur d'ôter le courage aux siens et d'en donner aux autres.
Le prêtre qui célébrait la messe se retournait aussi à cbaque instant pour cracher, pour se moucher^ pour faire signe au clerc de lui apporter ie missel ou
— ailes amfMMiles ; il promenait tiors «n regard sor cetfe maltitade irrérérencieiue , et ce qa'il voyait n'était gaère propre à lui rendre du cœar. Ce bienhenreax érangile et cette bienhenrense préface ne loi avaient jamais semblé aussi longs ,* il anrait vooln être à lV«s mtssa e$ty et il se hâtait autant qull pouvait pour y arriver au plus vite, sans cependant le faire trop remarquer. Mais qu'auraient pensé le prêtre et Pelagrua , s'ils avaient pu entendre les discours qu'on tenait an dehors , voir de quel côté venait le vent , et quelle tempête se préparait ?
— Une telle injustice ! une telle impudence ! Et , nous autres, l'avalerons-nous en paix? s'écriait un jeune homme de Limonta , au milieu d'un cercle de ses compatriotes.
— Et pourquoi Qc vas»tu pas^à Bellano t'offnr pour nptre champion? lui répondait un vieillard à barbe et à cheveux blancs , qui l'écoutait les mains appuyées sur un bflton ferré et le menton sur les mains.
— Oui , n'est-ce pas ? Il nous en conte de belles notre berger, répondit le premier, Se battre avec celui-là , qui est sorcier , et qui a cousu dans ses habits certaines herbes qui loi rendent la peau dure comme comme le rocher de Grigna-Peloia.
— Etienne a raison , c'est un sorcier, et tout le monde le sait , disait un autre. Ils l'ont bien choisi exprès pour que personne ne puisse se mesurer avec lui et pour pouvoir nous écorcher à coup sûr. Ces chiens d'hérétiques ! ils sont tous d'accord pour tourmenter les pauvres gens.
— 11 faudrait en faire une bonne justice , répétait
- sale premier, ei il faudrait commencer , noas-mémes , iciy dans le village, avant qu'on nous fasse perdre Tame et le corps.
— C'est bien dit , perdre l'ame et le corps , ajoutait un autre du milieu de la foule. Ne voyez-vous pas Lucifer aller à la messe, maintenant qu'entendre la messe c'est péché mortel , et, auparavant, quand elle était de commandement, il ne s'en souciait guère. Tout cela , c'est pour nous perdre.
— Est-il besoin de cela? n'a-t-il pas toujours été hérétique? continuait Etienne. Ceux qui l'ont connu dans les temps passés savent qu'il a été excommunié par notre archevêque d'auparavant , et qu'il était condamné à porter toujours Certaines petites croix noires cousues sur son manteau.
— £t son métier avant de venir ici faire le bourreau sur notre peau était celui de fausser les cartes , criait un nouvel interlocuteur , et je l'ai vu , moi , quand j'ai été à Milan , à Pâques et à Noël, porter au monastère les poissons de redevance , je l'ai vu peint sur les murs du nouveau BroleHOy ayant dessous un écriteau où était indiqué , dît-on , son nom , son prénom et tout le reste ; et c'est à nous qu'on envoie ce beau bijou !
— Et puis, si la grêle tombe quand nous sommes prêts à moissonner, si la gelée blanche empêche les olives de mûrir, si lorsqu'on écosse les châtaignes on n'y trouve que de l'écorce et de la pelure , si la pêche des aj/ofM manque , si un bateau se perd , on trouve aussitôt cent mauvaises raisons à nous donner pour cela ; c'est la saison , c'est l'influence des planètes, c'est
ceci, c'est cela. Satez-vous ce qae c'est? c'est cette poignée d'hérétiques que noas avons dans notre village , et il n'est pas étonnant que le diable revienne souvent chez lui.
— Il faut mettre le feu à cette maison , pendre cet homme maudit, le Jeter au lac, s'écrièrent alors plusieurs voix du milieu de la foule , qui se serrait toujours plus autour des orateurs.
Dans ce moment la messe finit, et Pelagrua sortit de l'église au milieu de ses bravi en s'acheminant vers la maison du monastère , qui n'était éloignéeqne d'une centaine de pas. Aussitôt la foule commehça à se presser et à s'écrier : A l'hérétique , à l'excommunié , courez -lui dessus, pendez-le, écartelez-le , tuez-le. C'était un vacarme infernal, sans que pourtant l'on ar* rachat un cheveu à personne. A peine le procureur eut-il passé le seuil de la maison , qu'on en ferdia surle-champ les portes au liez de la multitude , et bonsoir ! que ceux qui sont au dedans s'y tiennent, et que ceux qui sont dehors y restent. Le peuple redoubla ses cris et son tintamarre ; mais comme il n'y avait pas de dégâts , l'orage se serait fondu en eau sans la maudite arrogance de quelques uns de ces bravaches de Pelagrua , qui , se croyant déshonorés pour avoir cédé le champ à quelques manans , comme ils appelaient les habitans de Limonta et leurs voisins , sentirent les mains leur démanger. Étant montés sur une petite tour qui était à côté de la porte , ils se mirent de là à railler la multitude par des paroles, par des gestes , à la provoquer, à l'exciter par des bravades en la menaçant de la faire bientôt repentir de son au-
dace. Ceux de dehors commencèrent aassi à se fâcher et à faire voler quelques pierres qui a*atteignaient pourtant jamais leur but, et les autres à faire pire. A la un , un des pendards qui étaient en haut reçut un coup de pierre au bras , et , se baissant aussitôt , il ramassa sur la plate-forme la pierre qui yeiiait de Tatteindre, la jeta avec fureur sur la place , où par malheur elle alla tomber d'à plomb Sur la tête d*un petit enfant de neuf à dix ans , qui se trouvait au milieu de |a foule faisant du tapage avec les autres. L'enfant en eut le crâne fracassé , et mourut en moins de temps qu'il n'en faut pour dire Jestts Maria.
Le sang de l'enfant fut comme une étincelle tombée dans une poudrière : la foule devint furieuse , un cri général d'exécration et de vengeance se fit entendre ; dans un clin d'œil la porte fut enfoncée, les bravi qui accouraient furent renversés et jetés par terre; un flot ifppétueux de peuple se précipita dans le vestibule , pi se répandit dans la première cour. £n un instant la maison du monastère fut pleine de confusion et d'épouvante ; on entendait un bruit de portes et de volets que l'on fermait impétueusement de tous côtés, comme lorsqu'il survient un orage imprévu ; on s'appelait avec anxiété , on poussait des cris de terreur. Des femmes en pleurs et écbevelées traversaient les terrasses intérieures en fuyant devant les envahisseurs ; on entendait par tout des gémissemens , des cris , des battemens .de main , et des voix qui s'élevaient vers le ciel en criant miséricorde.
Les misérables provocateurs qui étaient sur la tour ^'eurent pas le temps de se sauver ; le peuple furieux
— as —
y monta , et par un de ces actes orthnaires de justice proiBpCeet iastinctive, il les jeta l'un après l'autre du haut de la tour, en leur imprimant une impulsion assez forte pour les lancer dans un précipice , où ils allaient en tournant le fracasser les membres. Pela* graa , qui courait dans J9 maison comme un insensé, ftit pris avec cinq de ses satellites. On les attacha tous à la même corde ; les uns roulaient qu'on leur ftt faire le même saut qu'aux premiers , les antres qu'on les jetftt dans le lac avec une pierre au cou; ceux-^ pro* posaient de les pendre, ceux4à de les enterrer vivant la tête la première ; et comme cette dernière opinion prenait le dessus , quelques uns étaient allés chercher en courant des pelles et des pioches , pour préparer les fosses sur le terrain consacré devant l'église.
Le misérable procureur , blanc comme un linge ^ avec ses cheveux gris dressés sur le front comme des pointes , les yeux ouverts , étonnés , stupides , les lé~ vreapAles et tremblantes, les dents battant les unes contre les autres , continuait à répéter d'une voix mal assurée et presque machinal/^ment : Confession ! confession !
— Ah ! chien d'hérétique , je vais te U donner li^ confession ! s'écria Etienne , ce jeune homme qui pérorait peu de temps avant , et qui était alors l'un des plus échauffés ; et en disant cela il lui courait dessus avec un bâton levé pour l'en frapper sur la tète.
Mais le berger , qui par hasard se trouvait encore près de lui , retint sa main et lui dit : — \ penses-tu <^ iserions-nous pires que les Turcs ? Il faut bien au moins le laisser se confesser, s'il le demande!
— £t quile.confessera? '
— Qui? quelqu'un; et faute de mieux, ce sera iç moine qui vient de dire la messe et qui est encore dans réglise , sans avoir envie d*en sortir.
— Le moine ? c'est un hérétique excommunié , et il ne peut pas confesser.
— £h bien donc un antre ; messire notre curé*
— Et où irons-nous le prendre , maintenant qu'il se tient caché à cause de ces brigands? sans compter encore une autre difficulté , car il y a interdit, et lui non plus ne peut pas confesser.
— £n cas de mort il le peut ; il en a confessé d'autres ; ne te souviens-tu pas d'Antoine de la petite maison et de Georges du Moulin !
•— C'est bien ; mais ces canailles-là ne sont pas sur le'point de mourir.
— Si !
— Non!
Les uns se déclarèrent pour le premier des interlocuteurs , les autres pour le second , et l'on cria à perte d^haleine : Oui , non ; on peut les confesser, on ne le peut pas. Il s'éleva enfin une voix qui décida la question , de manière à ce que tous demeurassent d'accord.
— Si dès qu'ils seront confessés , s'écria-t-on , nous les assommions ! on peut bien dire, à ce qu'il me semble, que pendant qu'ils se confessent ils sont à l'article de la mort.
— Oui, oui,. c'est vrai ; c'est vrai, vite, vite, que l'on cherche messire le curé.
— Et où est-il ?
•^ Il a conché cette nuit là-bas, chez le batelier. ^ Vite donc chez le batelier. Michel ! Michel ! Personne ne Payait rode la journée.
— Moi j'ai vu Michel , je l'ai tu allant à Gomo avec son fils , hier vers le soir, dit un homme dans la foule.
— Mais il doit être arriyé , car son bateau dépassait la pointe de Bellagio^ ajouta un antre.
— Donc , allons à la maison du batelier ! Vile ! vite ! que quelqu'un coure à la maison du batelier, s'écrièrent quelques yoix.
La petite maison du batelier était située presque au bord du lac , à l'embouchure d'un petit torrent appelé JucciOy éloigné d'enyiron un demi-mille de Limonta, dans la direction de Bellagio. Le berger, qui s'était acheminé de ce côté pour y chercher le curé , le ren* contra en chemin montant yers le yillage ayec les deux bateliers père et fils ; ils arrivaient tous de Gomo.
Le curé, bon yieillard vigoureux et gai, gravissait rapidement le sentier escarpé delà montagne. Il était en avant de ses compagnons lorsqu'à un tournant il découvrit , au dessus de sa tète , l'homme qui descendait pour le chercher ; il s'arrêta sur ses deux pieds, et il lui dit :— Jean Matthieu (c'était le nom du chevrier) , qu'est-ce que ce grand fracas qu'on fait à Limonta ; il parait que l'on y met le pays sens dessus dessous?
— Messire ? messire! répondit l'autre tout haletant, courez,' courez, il n'y a que vous qui puissiez le sauver, courez ; ils ont pris d'assaut le palais du monastère , et ils y font le diable à quatre ; ils veulent tuer le procureur et ses gens , courez par charité. Et le curé se mit en effet à courir.
A péiae eut-on aperçu son capochoa brau poindre sur la pltee , que tous se mirent à crier : •— Yoiei messire le curé! voici messire le«euré! Et en courant au deranDui, ils lui proposèrent, eoijame une chose toute naturelle y de confesser de suite Pelagrua et ses satellites , parée qu'Us voulaient en finir avec eux. Il fallut à cet homme honnête et respectable toute Tautorité que lui donnait son ministère, ei to«it l'amour qu'il avait mérité par une longue vie toujours employée à faire le bien de ses paroissiens ; il lui leilliit aussi la nouvelle faveur que lui avait attirée sa persécution récente, pour parvenir à détourner ces forcenés de leur résolution criminelle.
La nouvelle qui s'était répandue dans ht foule de l'arrivée de Lupo, qui était disposé à se battre pour ceux de son village , contribua aussi beaiucoup à cftl-* mer ces esprits irrités et bouillans. Pendant que la foule se serrait autour du fils du fauconnier qui contimiait à la raisonner, et à la prier de renoncer à ses projeta sanguinaires, de se tenir tranquille et de se reposer sur lui seul de la dédsfon de l'affaire , le curé entra dana la raaiion du procureur, et en fit sortir Aec douceur tous ceux qui y étaient restés pour la dévaster. Après avoir rétabli l'ordre dans la première cour, il passa dans une seconde petite cour, où , en prêtant Toreillev il crut entendre comme un gémissement venir d'en haut; il monta par un petit escalier de bois , il arriva devant une porte , il plaça son œil è un petit trou , et il aperçut une feuHue bkxttie dans un coin, les cheveux épars et en désordre, qui serrait contre aoa sein un jeune enfant , dont elle s'efforçait avec une main d'è^
tooffer l€S caris. L'ajantaosutôt reconmifi povr la femme de Pdagrua , le curé frapjKi donoement à la pwte en (aisant entendre eo mémeteDi|» œs parolM : —Je sois le curé y ouvrez , loul est tranquille.
La pauvre mère tressaillit d*effroî à ce premier bruit, à ce premier son d'ue voix qui partait de ai près. Par un mouvement involontaire, elle retira subitement la nain qui couvrait la bouche de Fenfant, lequel fit entendre aussitôt un cri prolongé et aigu, qu'il retenait depuis long-temps. Mais le curé continuant à lui dire : — N'ayez pas peur, c'est bmm, tout est fini; elle se leva avec vivacité , et ayant lait tourner un gros cadenas, elle ouvrit la porte, et se présenta , son enlant dans les bras , à son libérateur.
—Hélas ! c'est le bon Dieu qui vous a envoyé, disait la malheureuse en tremblant et en hésitant ; il vous en récompensera , non pas poor moi , non pas pour moi , mais pour cet ange que je porte dans mes bras; et en même temps elle saisissait les vêtement du curé, loi baisait , et les baignait de larmes dans un délire de joie et de recomaissance. -* Et mon mari? denumda* trdle avec unmewement et un visage où ae peignaient l'anxiété et Veffroi.
— il est ensùrefé, répondit le pasteur ; pour le mo* ment tous fores bien de ne pas vons laisser voir dana ces lieux ; sortez par là , et il lui indiquait une petite porte secrète qui cettduisaît à la montagne : prenez ko chemin qui mène au château, et priez le comte, en mon nom aussi, de vmn donner asile au moins pour cette nuit.
— Ohi il ne le voudra pas, car.....
— £b bien! préseatez-vous à Ermelinda, dites-lui.'.... mais il n^est pas nécessaire de lui rien dire , vous avez besoin de secours , et cela suffit ; la comtesse vous accueillera avec empressement, j'en suis sttr. Allez, que Dieu vous accompagne.
La femme s'en alla , et le pasteur étant retourné sur la place où la foule entourait encore le fils du fauconnier : — Écoutez , dit-il , pour que la cbose ait son cours légal dans la forme voulue et que rien ne puisse nous être reproché par le délégué , et par l'avocat de l'autre partie , qui ont sous la main plus de pièges et d'embûches qu'ils n'ont de cheveux sur la tête , il faudra toucher la «fM(/o/a,. convoquer les gens d'alentour, et nommer pour votre champion ce brave jeune homme que Dieu vous a envoyé.
Peu de temps après , on vit paraître le sacristain du village sur une terrasse qui donnait sur le terrain consacré de l'église. Il commença à frapper avec deux petits marteaux sur un certain instrument formé d'une plaque de bronze enchâssée dans une table carrée , et en fit sortir un son aigu , dans une espèce de cadence , tantôt en pressant , tantôt en ralentissant la mesure , et formant ce qu'on appelait alors sonner l'assemblée. Cet instrument s'appelait mtolltola ou majola, nom qui dérivait peut-être demaUeus, le marteau avec lequel on frappait ; ou plus vraisemblablement de tnàllum y cour de justice , plaid , assemblée convoquée par ce son.
La réunion faite , les voix recueillies et le suffrage rendu , Lupo , comme on pouvait bien le penser , n'eut pas une seule boule blanche , et fut proclamé ,
en plein conseil de voisinage , le champion des habitans de Limonta. Le temps qui s'était écoulé , et les nouveaux soins yer» lesquels les esprits s'étaient tournés , avaient calmé la première effervescence de colère et de vengeance , et la multitude , peu habituée au sang, commençait à ressentir une frayeur naturelle en pensant à celui qu'elle venait de verser. Chacun sentait le besoin de s'éloigner de ce lieu trop funeste, de se soustraire au regard de tant de témoins, que sais-je ? de se cacher à soi-même , dans la tranquillité et dans le sanctuaire secret de sa propre maison , la part, qu'il avait prise à un excès que tous prévoyaient devoir retomber sur la tète des coupables. Ils s'en allèrent donc tous séparément , silencieux et sans bruit, l'oreille basse , le maintien humilié , comme des chiens qui viennent de recevoir de leur mattre le châtiment de leurs fautes , et en peu de temps il n'y eut plus que solitude et silence.
Néanmoins Pelagrua ne se crut ptfs en sûreté dans le village , où il lui paraissait sentir le sol trembler sous ses pas. Il descendit au bord du lac , et y ayant trouvé un bateau , il y entra avec le petit nombre de satellites qui lui restaient, et avec ceux de ses gens échappés à cette extermination. Il n'attendit pas même d'être rejoint par sa femme et son enfant, car il venait d'apprendre qu'ils avaient trouvé asile dans le château du comte. Il s'embarqua, et lorsqu'il fut éloigné du rivage , il tourna les yeux vers Limonta ; il blasphémait et maudissait la lumière du soleil , en jurant de retourner bientôt avec les forces de l'abbé pour en tirer une terrible vengeance.
Mais toisque Tabbé eat appris , par un courrier , toute cette affaire , il entra en fureur contre le procureur lui-même , et après lui arotr envoyé & Yarenna , où il s'était réftigié , une lettre pleine de dureté , loin de vouloir le rétablir à son poste , il le menaçait de le faire repentir de la couardise qu'il avait montrée en ^e laissant faire la loi par une poignée de paysans et en abandonnant lâcheinent le village.
Quant aux pauvres Limontins , je ne voi^s dirai pas si Tabbé brûlait d'envie de leur tomber dessus et de les écraser. Mais les grands eux-mêmes ne peuvent pas toujours faire ce qu'ils yeulent. Dans ces temps de trouble , le prélat était obligé de porter son attention et ses forces sur plusieurs points , et il ne pouvait pas réunir au moment même les hommes nécessaires pour accomplir ses desseins de vengeance. Il dissimula donc , et , laissant les choses aller leur train , il attendit le jugement qui devait avoir lieu à Bellano , et qui mettrait sans doute ces montagnards à sa discrétion , se réservant , en tout cas , le droit de les punir plus sévèrement à la première occasion.
Lupo s'achemina de suite vers le château du comte Oldrado , dans lequel il était né , où il était attendu non seulement par ses parens , mais aussi par tous ceux qui l'habitaient , avec une affectueuse impatience ; on y avait déjà reçu la nouvelle de son arrivée à Li« monta , et de la manière dont il s'était employé pour apaiser la furieuse tempête qui s^y était élevée. Per-» sonne n'était cependant sorti pour aller à sa rencontre , quoique plusieurs en eussent le désir , parce que le comte , dès la première nouvelle de ce qui se passait à
LimonU , ayait ùii ferm^ les portes , et tomber les herses , comme s'il eût craint un assaut, il ne fut pas possible de le décider i sonffirir que quelqu'un sortit du château , même après que tout fut terminé. Ces craintes , de sa part , n'étaient pourtant pas fondées ; car, quoiqu'il ne jouit pas de la même fafenr qui avait entouré jadis ses ancêtres dans le pays, le respect qu'on avait pour son nom était cependant assez grand pour que personne n'osât lui adresser une parole irrévérencieuse.
Ayant été admis dans le château , le fib du faucon^ nier y fut accueilli par tous ceux qui s'y trouvaient, avec une joie difficile à décrire. 11 y avait cinq ans qu'il n'avait pas revu ces lieux ; son père et sa mère se l'arra»^ çhèrent l'un à l'autre, tous s'empressaient autour de lui pour l'interroger sur ses aventures, et pour le combler de mille bénédictions.
IjC comte Oldrado, tout content qu'il était dans son cœur, en voyant que les pauvres Limontins avaient â la fin trouvé quelqu'un pour prendre leur défense , et que ce défenseur était un homme capable d'en remontrer an champion du monastère, se serait pourtant bien gardé en tout autre temps, de témoigner sa joie , de peur de se brouiller avec l'abbé, qui était le plus puissant. Mais dans ce moment , les Limontins, grâce â la justice qu'ils venaient de se faire rendre , étaient aussi devenus très puissans, et leur puissance était plus évidente , plus rapprochée et plus efficace que celle de l'abbé. Sa nature le portait donc à faire quelques démonstrations en leur faveur, d'autant plus que les instances de sa femme et de sa fille* -l'ayant induit à
donner asile à la femme et à l'enfant de Pelagrua, il craignait fort que le ressentiment des montagnards ne retombât sur lui. Toutes ces considérations valurent à notre Lupo Faccueil le plus tendre , le plus affec* tueux, de la part de son ancien seigneur, qui lui fit des caresses infinies, ce dont Lupo lui-même se trouva tout étonné etxîonfus. N'allez cependant pas croire que ces caresses ne fussent pas sincères et cordiales ; car la crainle nouvellement survenue ^u comte Oldrado n'avait fait qu'ôter le frein qu'une crainte plus an-cienne et habituelle aurait pu mettre à l'expression naturelle des* sentimens affectueux qu'il portait à Lupo. Le fils de son fauconnier lui avait toi^ours été cher, et dans ce moment beaucoup de motifs concouraient à le lui rendre plus cher encore. .
En attendant, Ërmelinda , femme du comte, se tenait dans une petite salle au rez-de-chaussée , et lisait l'évangile du jour à sa fille Béatrix et à une suivante de cette dernière, appelée Lauretta, fille du fauconnier et toute dévouée à ses maltresses. La comtesse avait l'habitude de faire cette lecture tous les dimanches , depuis que l'interdit ne lui permettait pas d'en entendre l'explication du curé, à l'église. Elle lisait en latin, langue qui dans ce temps était encore comprise dans toute l'Italie, à peu près comme on<îomprend de nos jours le toscan , c'est-à-dire plus ou moins , selon que l'on était plus ou moins cultivé et lettré.
Elles étaient toutes les trois assises devant une , petite table. Ërmelinda ne dépassait pas quarante ans , sa taille était haute , son maintien grave , l'expression de son visage affable et majestueuse ; mais ce visage
était pâle et amaigri, ses yeux étaient abattus; on aurait dit que cette femme était accablée par un chagrin apcieif (|Di était derenu le compagnon assidu de sa ▼ie.
Béatrix ressemblait en tout à sa mère , elle avait la même grâce dans les traits, la même beauté dans les contours, la même expression du visage, le même mouyement des yeux ; mais tout cela était embelli par la fraîcheur et le sourire du premier âge, éclairé par cet air de paix et de contentement , embaumé par ce doux et mystérieux parfum qui s'exhale d'une ame qui n'a pas éprouvé les orages de la vie, et qui ne se connaît pas encore elle-même.
Quand la mère eut fini la lecture, elle ferma le livre de l'évangile et dit à sa suivante : — Va voir de l'autre côté si cette pauvre femme n'a besoin de rien. Lauretta sortit, et revint un instant après, rapportant que la malheureuse femme qu'on avait recueillie était pourvue de tout le nécessaire , qu'elle envoyait à sa bienfaitrice ses remerclmens et ses bénédictions, et que, se sentant remise, disait-elle, de ce grand effroi , elle ne demandait d'autre grâce que d'être accompagnée avec son enfant là où son mari s'était réfugié.
— Lui as-tu dit que je ferai tout pour le mieux, mais qu'elle doit rester ici au moins jusqu'au soir, et que je me chargerai ensuite de la faire escorter jusqu'à Varenna?
— Je le lui ai dit , et elle s'y est soumise bien volontiers , ne répondant autre chose , sinon qu'elle est dans vos mains, et qu'elle pnera toujours le bon Dieu pour vous et pour toute votre maison.
— QaeDieu lui soit en aide, ajouta Ërmeliiida, elle a toujours été une femme timorée et hoiméte , et ne méritait pas d'avoir un mari tel que le sien, mais !....• Elle poussa un soupir, et répéta une autre fois : — Que le Seigneur lui soit miséricordieux !
On entendit alors frapper légèrement à la porte , et Ton vit s'avancer le comte, tenant par la main le fils du fauconnier , qu'il présenta à 9a femme et à sa fille en leur disant : -~^ Voilà notre Lupo, qui vient soutenir le droit des pauvres Limontins*
Ërmelinda et Béatrix l'accueillirent avec une court<Msie noble et affectueuse ; mais à peine Lauretta eut* elle veconnu les traits chéris du frère qu'elle avait toujours tendrement aimé , et dont elle était séparée depuis tant d'années, qu'elle ne put contenir l'élan de son cœur , et , courant au devant de lui , elle lui jeta les bras au cou, et le tint long-temps serré conire elle sans prononcer un seul mot. Se détachant enfin un instant de lui, elle devint toute rouge de pâle qu'elle était auparavant, et, souriant d'un air moitié honteux et moitié dépité contre elle-même , elle dit d'une voix altérée : — Que je suis sotte , j'ai tant de plaisir à te revoir, et cependant je suis prête à pleurer !
Cétait le joar fixé pour le jugement de Dieu. Une compagnie de soldats de Crirello pouvait à peine coqtenir la foule sur la place de Saint^eorgesdeBellano, et y maintenir un espace vide d'où partait un grand bruit de scies , de marteaux et de voix d'ouvriers qui se hâtaient d'achever la lice.
Quelqu'un qui se tiendrait au milieu de la place , et tourné vers le lac , verrait s'élever à sa gauche la maison de l'archevêque, qui forme un long édifice construit en grosses pierres, dont les fenêtres finissant en pointe sont partagées par une mince colonne eo marbre noir de Yarenna. A sa droite et en face il aper* cevrait quelques mauvaises maisons, et derrière luise trouverait enfin l'église dédiée alors à saint Georges , et qui avait la façade de forme aiguë, avec une grande fenêtre ronde ornée de rosaces. Entre la grande fenêtre H la porle , il y avait une statue de pierre qui repré*
sentait le saint patron à cheval , dans le moment où il blesse avec sa lance Tinévitable dragon.
Sur les deux emplacemens on voyait , d'un côté un saint Christophe avec un petit enfant pendu à son cou, et de Tautre un saint Antoine, une sonnette accrochée au bout de son bâton. Ces ouvrages étaient dus aux artistes grecs qui remplissaient alors Tltalie tout entière. On y voyait des figures d'une grandeur démesurée, qui occupaient presque la moitié du frontispice de réglise ; car c'est ainsi qu'on avait l'habitude de représenter Dieu et les saints, voulant indiquer, par les gigantesques proportions de leurs formes, leur puissance surnaturelle.
Les portes de l'église étaient ouvertes , et dans l'intérieur se promenait une troupe de fantassins armés et habillés de mille manières ; c'était un ramassis de gens que Gressone Crivello avait pris de toutes parts et à la hâte , ayant mandé dans toutes ses terres et tous ses châteaux qu'on lui envoyât des hommes d'armes qu'il avait le droit d'exiger en sa qualité de seigneur , et d'après les investitures féodales. On avait déployé des forces si grandes et si extraordinaires parce que le bruit de la révolte des Limontins s'était répandu , et que l'on craignait que les séditieux, accourus pour assister à l'épreuve du duel , ne suscitassent quelque trouble parmi les habitans de Bellano, qui étaient déjà très impatiens du joug qu'on leur avait imposé.
Pour faire connaître tant soit peu ces gens , nous allons rapporter un dialogue qui eut lieu dans l'église entre un chasseur de Pagnona , petit village situé sur le Legnone , et un boulanger de Mandello, qui est un
gros bourg snr les bords du lac en allant vers Lecco. Le chasseur avait une espèce de japon de laine couleur de plomb qui lui descendait presque jusqu'aux genoux, et une paire de pantalons , ou draps de jambe comme on les appelait alors, étroits et collant sur la peau , qui lui descendaient jusqu'à la cheville. Ses pieds étaient renfermés dans des sandales avec les attaches en corde , et dont la semelle était armée da longues pointes de fer qui servent aux montagnards à assurer leurs pas en courant sur les crêtes de leurs rochers , et sur les bords de précipices épouvantables. Il portait en bandoulière une petite gourde et un cor , et derrière les épaules un arc de frêne, et quelques flèches liées avec une corde. Le boulanger avait un petit pourpoint de drap blanc avec les manches serrées aux poignets par quelques petits boutons de cuivre ; un manteau court garni de peau d'ours et un bonnet carré sur la tète ; il tenait à la main une dague rouillée.
Ce dernier appuyait l'une de ses épaules au bénitier de l'église en écoutant les conversations qui se tenaient autour de lui , lorsqu'il vit passer le chasseur , et lui frappant de la main sur l'épaule : — Hé, Laurent, lui dit-il, et toi aussi tù es venu à Bellano?
— Oui , certes , il a fallu que j'y vinsse ; que veuxtu? Ce maudit Crivello (que le diable l'emporte ! ) ne nous laisse pas de repos.
— Chut, par charité, ne sais-tu point que ce que tu dis là est un blasphème défendu par les^ statuts , et qu'il y a la peine de dix livres d'amende ou du fouet?
— Oh ! va dire aux statuts qu'ils viennent nous cher'*
cher là-haut sur le Legnone, et noarlear donnerons de nos nourelles.
-- Mais qu'as-'tii à faire iei, loi demanda le bouton* ger , toi (pii n'as ni terre ni maison? Tu es là pour quelque autre , j'imagine ?
^ Oui , j'y suis pour notre curé ; il jouit du béné* fice , et nous lui devons la dtme et. qoatre journées passées sous les armes aux ordres de l'arehevéque. De* puis que rarehevéque n'est pins là , personne du yîJ* lage ne yeut entendre patkr d'aller serrir ces coquiaa d'excommuniés. Crivello jure qu'il veut ôter le droit de pacage au prêtre , qu'il veut faire , qu'il veut dire , et le malheureux curé, pour ne pas manquer aux appels , tâche de se tirer d'affaire aussi bien qu'il le peuft en payant l'un , en priant Fautre; pour cette fois , il s'esl recommandé à moi. Il n^ a pas; de chamoi&, d'ours encore moins, qu'avai»-je à faire cfaex moi/ Allons un peu voir ce duel , me suts*je dii« puisqu'il y a long-temps qu'on n'en a vu; et je suis venu.
— Moi j'y suis pour mon compte , dit le boulanger^ J'ai cette petite maison à laquelle est attachée une redevance de quatre journées d'armes par an ; celle-ci , s'il plaît à Dieu, est la dernière, car mon contrat est bien clair , et si notre courtois maître veut monerhi vie de l'annéo dernière, et avoir tes armes à la main à tottt instant, pour moi ^ je ne m'y sens guère dis* posé. A Mandello , déjà tout le. monde se plaint ; no«i9. n'en pouvons plu», et nous finirons par faire quelque geosse- folie , eomme ont fait ceux derLtmofltta..
'-^ il est donc vrai» que les limontins ont fait Im diables?
— Et de quelle manière î Ils ont lue Pèlagma, et mis le feu à la maison du monastère \
— Oh ! que Dieu le» bénisse ! s'écriait le chasseur.
— Oui ! mais , maintenant , on dit que Tabbé de Saint-Ambroise est forienx comme un yrai Turc, qu'il jure de par tous les saints et de par tous les diables qu'il vent la leur faire payer.
— Du dire au faire, il y a loin. Et pour ce qui est du procès , on doit le juger ici par voie de justice ; si celui qui se bat pour les lâmontins a le dessus , noua Terrons bien si quelqu'un osera le toucher. Pour le coup , tous les habitans du lac se soulcTeraient.
— On Yoit bien que tu es jeune , mon cher Laurent, dit le boulanger en Tinterrompant , et que tu n'as pas encore appris qu'à la fin des fins les seigneurs ont toujours raison , et les haillons paient toiyours pour tout le monde.
— Mais si nous sommes tous d'accord? reprit le chasseur.
— Tous d'accord , tu dis ? Tu me fais rire. Vois-tu là bas, sur la place, ces quarante lanciers ? Qui yeux-tu qui se frotte à ces gens-là ? Ils sont couverts de fer ; frapper sur eux , c'est comme frapper sur une pierre ; outre que ce sont tous des gens disposés à se faire égorger pour celui qui les paie , fût-ce même le diable.
— Mais, nous autres , ne comptons-nous pour rien ?
— Nous antres, nous sommes icide surplus ^comme une espèce d'épouvantail. Me vois-tu pas qu'on nous retient dans l'élise de peur que nous n'allions ihtter* mser avec ceux deBellano ; mais, si l'occasion se pré-
MARCO VlfCOHTI. T. I. 4
sentait de tomber sur ces derniers , crois-tu que nous ne ferions pas comme les autres ?
-- Pour moi , non certainement , répondit résolument le montagnard.
— G*est bien , c'est bien , reprit en souriant le boulanger ; je te Tai bien dit que tu étais jeune , et je te dis de plus que si , aujourd'hui par exemple , ceux de Maridello tiennent en respect ceux de Bellano, demain ceux de Bellano viendront à Mandello faire de même avec nous. Aujourd'hui, c'est moi qui suis le bâton et c'est toi qui es l'âne ; demain , c'est moi qui serai l'âne et c'est toi qui seras le bâton ; mais le maître de l'âne qui a frappé hier frappe aujourd'hui , et frappera demain et après demain , et ainsi de suite , toujours , tant que le monde durera.
Le dialogue fut ici interrompu par l'approche de l'un des quarante lanciers de Grivello , qui se promenait au milieu de la foule de ces soldats sauvages pour maintenir l'ordre. Pendant ce temps , les seigneurs , les chevaliers , les châtelains, les dames et les gracieuses demoiselles de tous les pays environnant le lac, se réunissaient dans la plus grande salle du palais archiépiscopal : celles-ci rivalisaient entre elles de fraîcheur , d'élégance , de recherche dans leur parure, dans leurs bijoux ; ceux-là dans la pompe de leur cortège.
Une longue chambre aboutissant à la salle était remplie de pages , de damoiseaux et d'écuyers , et la vaste cour résonnait despiétinemens des chevaux, des aboiemens des chiens , et des cris des domestiques.
Chacun peut aisément s'imaginer combien il était
incommode et i nutile pour les seignears de se foire suivre par un si grand train, composé particnlièrement de chevaux , dans un petit village resserré entre le lac et une montagne presque à pic , et où Ton ne parvenait qu'en abordant en bateaa , ou bien en descendant par de petits sentiers , et par des escarpemens. Mais tout cela était indispensable , car il fallait ud cortège pour qu'on le vit et qu'il donnât une haute idée de la richesse « de la magnificence et de la noblesse de celui qui l'entretenait.
Les autres chamb res de ce vaste édifice , qui étaient situées sur le devant et qui donnaient sur la place , étaient encombrées de gens d'une moindre importance , et qui s'y étaient introduits , les uns comme appartenant à la suite d'un seigneur , ou comme amis d'un écuyerou d'un damoiseau^ les autres grâce à quelques sous qu'ils glissaient dans la main de là sen^ tinelie y lorsque celle-ci la leur mettait sur la poitrine pour les repousses:
L'avocat du monastère de Saint-Ambroise et celui des Limontins se promenaient aussi , l'un d'un côté , l'autre de l'autre , dans la salle privilégiée , avec les chevaliers et les dames, ils étaient habillés d'une longue robe de soie violette , avec un capuchon rouge doublé d'hermine , dont la pointe leur descendait jusqu'aux talons. Mais Tavocat des hommes de Limonta n'avait pas la massue d'argent comme son .adversaire, car celle-ci était une marque d'honneur qui n'était accordée qu'à ceux qui défendaient les droits des évéques , des hôpitaux , des monastères et des autres congrégations pieuses.
Ottorîao ViflcoDti , le mallre de Lnpo , ayant promis à 900 écuyer de se trouver à Beliano pour le joar du duel , se promenait avec l'avocat desUmontins. Cétait un beau cavalier d'enviroo vingt-six ans , sur lequel le lecteur nous permettra de nous arrêter un instant , car il doit avoir une grande part dans les événemens que nous allons raconter.
Ottorino Visconti , fils d*Hubert , frère de Matthieule-Grand, était, par là, cousin deGaléas, moft Tannée précédente , et par conséquent aussi cousin de Marc , deLucchino et de Jean , les trois frères encore vivans de Galéas , et tous fils de Matthieu. *
A peine le généreux jeune homme fut-il en état de revêtir une cuirasse qu'il se mit sous la direction de son cousin Marc , homme déjà mùr à cette époque , et renommé comme, l'un des plus valeureux capitaines de l'Italie. Il fut formé au métier des armes sous les yeux de ce grand soldat qui l'aimait presque comme son fils; il reçut de ses mains le ceinturon de la milice, et depuis ce temps il suivit toujours son drapeau.
Le jeune chevalier était élégamment habillé de relours cramoisi , et portait un petit manteau bleu de ciel brodé en argent , doublé de zibeline. Une grosse chaîne d'or à double tour serrait son cou , et descen* dait jusqu'au milieu de sa poitrine. Au dessous d'une toque magnifique de la couleur même du manteau , s'échappaient gracieusement les boucles de ses cheveux noirs , et une plume blanche , retombant le long du front sur l'épaule gauche , faisait ressortir davantage Ja brune couleur de ses cheveux. Ses yeux étaient vifs, et brillaient d'une hardiesse calme et modérée. Sou
TÎsage était tant soit peu rembruni par le scrfeil des champs de bataille. Sa taille était haute, ses membres bien proportionnés , tous ses gestes , toutes ses poses , tons ses mouvemens étaient gracieux, résolus et fiers. Laurent Garbagnate, arocat des Limontins, lui racontait les hauts faits de Limonta , et la part hono* rable que sou écnyer Lupo y avait prise ; et le jeune homme semblait s'en réjouir vivement. S*entretenant ensuite du comte Oldrado et dé sa famille, Ottorino demanda des nouvelles de Béatrix , qu'il avait connue lorsqu'elle était encore enfiint au château de son père, et Favocat parla de tous les charmes qu'elle avait acquis en si peu d'années.
— Il est donc vrai qu'elle ressemble beaucoup à sa mère ? dit le jeune homme.
-- C'est tout-i-fait elle, à s'y méprendre, répondit Garbagnate; au reste vous la verres aujourd'hui, car j'ai entendu dire que son père la mènerait voir le duel.
— Et à quelle heure commence le jugement ?
— A la sixième heure après le lever du soleil , si pourtant il ne s'élève pas quelque contre-temps , comme je le crains.
— Quel contre-temps peut-il s'élever? Est-ce que tout n'est pas en règle ?
— Tout est en règle, mais cet interdit nous place dans une position fort embarrassante. Le délégué de Crivelloa fait saisir le curé parce qu'il refuse de bénir les armes; celui-ci proteste de vouloir plutôt souffrir le martyre que d'encourir l'excommunication; le délégué s'obstine encore phis, et l'affaire menace de devenir grave.
— Mais ne peut-on pas trouver un autre prêtre ?
— Qui voulez-vous qui se charge de cela? Il y avait ici tout à l'heure le curé de Limonta , qui était venu avec Lupo ; mais lorsqu'il a vu Taspect que prenait Taffaire , il s*est glissé au milieu de la foule et a disparu.
— Qu'est-ce donc que ce bruit? dit le chevalier, en l'arrêtant tout court et en regardant les gens qui accouraient de tous les côtés de la salle , se pressant vers le milieu, autour d'un homme qui venait de paraître.
— Ce sera quelque bouffon, répondit Garbagnate; et il ne se trompait pas.
Un homme capricieusement habillé, avec deux rangs de grelots d'argent au pourpoint, au pantalon, au manteau ; la tête couverte d'un bonnet en forme d'entonnoir , à l'entour duquel pendaient aussi un grand nombre de grelots; ayant un luth en bandoulière, commença à en toucher les cordes et à en accompagner le son par des gestes, des sauts et des lazzis à faire mourir de rire.
C'est Tremacoldo ! c'est Tremacoldo ! répétaient de plusieurs points de la salle les chevaliers et les dames. Ce Tremacoldo était un fameux bouffon , plus connu que |e loup blanc , qui courait toutes les foires , qui se trouvait à toutes les fêtes , à tous les tournois, et dans tous les lieux enfin où il y a?ait une assemblée. Il connaissait mille jeux et mille plaisanteries , il possédait une infinité de secrets extraordinaires et bizarres, faisait les tours les plus drôles , racontait les plus belles histoires, et chantait les sirventes et les lais des plus célèbres troubadours et ménestrels de son temps. Lui-
mème était poète et ses vers n'étaient certaiaement pas* les moins beaux de ceux qu'ir chantait.
— Tremacoido ! Tremacoido ! lui crièrent plusieurs Toix j chante-nous la plainte de la prisonnière , oui , oui, l'Hirondelle, rHirondelle.— Non, non, dit un au* tre , chante plut6t la dernière chanson que tu as composée quand tu tombas dans les mains des voleurs.
— Enfin , laquelle des deux chanterai-je ? demanda le ménestrel.
— La dernière.
— Non>, non , Tautre , Tautre.
— L'Hirondelle donc ?
— Oui, l'Hirondelle.
Alors Tremacoido, après avoir préludé- pathétiquement sur son luth , commença, ainsi :
«t Hirondelle voyageuse qui vas te poser sur la teru rasse , en répétant tous les matins ta plaintive chanu son ; hirondelle voyageuse étrangère , que veux-tu « dire dans ton langage? Solitaire , laissée^dans l'aban* i( don et l'oubli par ton époux »
Mais dans ce moment la. foule qui était. serrée autour de lui se rompit et le quitta en se tournant vers un nouvel objet qui venait de paraître. Béatrix.; la fille du comte del Baizo , entrait dans la salle , conduite par son père ,4iui la tenait par la main. Pendant qn'Ottorino embrassait affectueusement son ancien hôte , et qu'il s'inclinait avec une courtoisie chevaleresque devant la jeune fille, Tremacoido « courroucé contre les nouveaux arrivés, qui lui enlevaient l'attention de son auditoire , s'avança en faisant des gestes bizarres et paraissait se préparer à lancer quelque
épîgramme contre ceux qaUi regardait comme les auteurs de Finsulte qui lui était faite. Il ne faut pas ohblier qu*k cette époque où les nobles se croyaient bien au dessus des antres hommes , et où ils étaient si étran* gement susceptibles que la moindre apparence de pro* vocation les mettait en fureur, les ménestrels et les jongleurs étaient seuls privilégiés. On leur accordait toute liberté de gestes et de paroles; on leur pardonnait les saillies les plus mordantes et les plus vives , qui auraient coûté cher au chevalier astez audacieux pour se les permettre.
Tremacoido s'approcha dans des dispositions peu amicales; mais lorsqu'il vit Béatrix s'avancer dans toute sa beauté , il sentit sa colère s'apaiser tout à coup, et tournant la raillerie en compliment pour elle^ sans épargner en même temps un petit coup de patte à l'auditoire , il dit :
— Il est bien naturel que la chouette se taise lorsque le soleil parait, mais que les hiboux au lieu de se cacher courent au devant de lui , cela ne s'est jamais vu.
Tout le monde Ht de boa coMir de cette grosse plaisanterie.
ha jeune fiile , âgée de seiie ans , était comme une rese qui s^épanouit, dans toute sa fraîcheur et dans, toute la suavité de son parfum , aux premiers rayons» d'une belle aurore. Une longue robe bleu de ciel , qui était couverte depuis la ceinture jusqu'aux genoux par un léger réseau d'argent , imitait la couleur de sca yeux , mais elle était loin d'en égaler l'asur éthéré, ni la tendre et douce vivacité. Sa blonde diev^ure souple et brillante comme de Tor filé , retenue seulement par
ttoe ooorcMine de fleurs bleae» , parseoiées <le feuille» d'argeut , descendait ondoyante, riche et parfumée, k long du eou et des épaules jusqu'à l'exlrémité de sa robe.
A la douceur naturelle , à la candeur que respirait le TÎsage de cette vierge , il se mêlait une teinte de réserve, une légère vapeur d'une fierté capricieuse et timide , mais néanmoins suave , qui ajoutait une certaine majesté, un certain charme, une saveur pour ainsi dire toute particulière à ses traits magnifiques.
Elle s'avança jusqu'au milieu de la salle , ayant à l'un de ses c6tés son père , et à l'autre Ottorino. Un murmure confus d'admiration la suivait sur son passage. Elle vit tous les regards tournés vers elle , elle entendit cette espèce de frémissement qui s'élevait autour d'elle; elle saisit ou devina les paroles répétées par la foule, et, baissant craintivement les paupières , son visage devint tout couleur 4® pottrpre« Mais ce fut bien pis lorsque le jongleur , ployant le genou devant elle et étant son bonnM ? la proclama à haute voix la reine de la beauté et des amours... La jeune fille, effrayée, confuse, véritablement tourmentée par nn sentiment trop vif de modestie et de pudeur ^ se serrait toujours plus près de son père , et le supplia, en lui parlant à l'oreille, de l'emmener de là , de faire taire , de congédier cet homme. Mais le comte de] Balzo , tout glorieux de ce triomphe de sa fille , bien loin d'écouter sa prière , la fit asseoir sur une chaise au bout de la salle. 11 se mit à sa droite , et fit signe à Ottorino de se placer de l'autre cèté; et, après avoir répondu avec cowtcHsie à l'accueil que )ui faisaient
les chevaliers réunis autour de lui , il se tourna vers le ménestrel avec une noble condescendance, et, s'excusant d'avoir , par son arrivée , interrompu son chant , il le pria de le continuer.
— Je vais vous chanter quelque chose , dit Tremacoldo. £t, ayant appuyé le front dans une de ses mains, et parcourant deux ou trois fois à pas lents l'espace qu'on lui avait laissé au milieu de la salle, pendant que ]es auditeurs se disposaient en cercle autour de lui , il leva enfih la têie et commença à chanter les louanges de Béatrix. Après l'avoir comparée au lis des vallées , à la rose de Jéricho , au cèdre>du Liban , après ravoir mise au dessus de toutes les belles sultanes qui faisaient l'ornement des harems de l'Egypte et delà Perse , de toutes les nobles dames et princesses qui étaient les plus louées dans les chansons des troubadours provençaux , il Tégala à Laure , à laquelle les vers de Pétrarque préparaient alors une renommée qui, après cinq siècles, conserve plus que jamais sa fratcheur et son éclat. Il souhaita à la beauté du Lario le chantre de la beauté d'Avignon, qui bien qu'il n'eût encore alors que vingt-cinq ans , était déjà célèbre dans toute l'Italie, comme le premier poète. Enûn, se tournant vers le chevalier qui était assis à côté de la jeune fille, il exalta sa race, ses mœurs, son. courage , et finit par dire que les deux, personnes qu'il venait de louer se convenaient comme une pierre précieuse sied à un anneau.
Le chant avait été souvent interrompu par cette admiration fougueuse qui ne peut se contenir, et qui â besoin d'éclater. en applaudissemens , même lorsqu'ils
— Ul —
sont visiblement importuns et incommodes. Mais , à la fin de la chanson , quand il fut permis de se laisser aller à l'enthousiasme qui avait toujours augmenté, on aurait dit que la salle allait s*écrouler , tout comme Tautre pièce où se tenaient les damoiseaux et les écuyers qui s'étaient également pressés vers la porte pour entendre le -ménestrel. Ottorino se leva, et ôtant la chaîne d'or qu'il portait autour de son cou , l'offrit , avec la grâce chevaleresque qui lui était propre , au chanteur , qui , l'ayant remercié du présent, la roula autour de son bonnet, fit un saut et commença à jouer du luth.
En attendant, le comte Oldrado ayant vu à l'autre extrémité de la salle l'avocat Garbagnate, dit à sa fille : Je vais revenir ; et il courut vers l'avocat pour lui demander l'heure à laquelle commencerait le jugement. Mais la jeune fille , qui se trouva ainsi toute seule au milieu de tant de regards dirigés sur elle , se leva timide et honteuse , et se plaça i une fenêtre qui donnait sur la place , où elle se sentit respirer un peu plus à l'aise, et se remit tout-à-fait. Elle prit aussi courage en voyant Ottorino s'approcher d'elle ; cet ami de son père, le compagnon du frère qu'elle avait perdu, cet homme avec qui elle avait été elle-même dans une grande familiarité , et qu'elle avait jadis aimé d'une manière enfantine , devenait dans ce moment un doux appui pour elle. Enfin la foule , qu'elle craignait tant, entoura Tremacoldo , qui avait commencé une autre chanson , et Béatrix sentit s'évanouir peu à peu et disparaître la rougeur qui l'avait rendue toute tremblante. Mais à mesure que ce premier et désagréable embar-
rds diminiiait , il s'élevait en elle un seotiment plus délicat, et cependant pénible, an sentiment de pudique incerlf tade , une certaine terreur inconnue de se trouver ainsi , pour la première fois , avec un homme qui n*était pas son père. Be temps à autre , elle se tournait, et voyant le comte se promener dans la salle avec Garbagnatê , elle lui faisait signe de retourner auprès d'elle ; mais le comte , qui s'était engagé dans une discussion et qui parlait canons, papes et décrétales , lui faisait signe de la main qu'il y allait, et il n'y allait jamais.
Cependant Ottorino entretenait la damoiselle avec une modeste et respectueuse familiarité , et il lui parlait des jours qu'ils avaient passés ensemble au château de Limonta ^ quand elle était encore enfant. Il lui rappelait ses amusemeos, ses études, ses joies, ses petites colères, et les aimables chagrins de cet âge dans lequel tout semble sourire à celui qui se retourne pour le regarder quand il a déjà fui loin de lui. De cette manière, Béatrix se rassurait peu à peu dans la société du jeune homme. La terreur qu'elle avait d'abord éprouvée se dissipait toujours davantage, et se perdait dans une douceur on peu voilée et dont elle ne se readatt pas compte. Elle ne se retournait plus si souvent pour voir si son père venait, et lorsqu'elle le foisait , ce n'était plus avec cette anxiété, avec cet air troublé et effrayé qu'elle avait auparavant.
Quant au jeune homme , un secret sentiment d'orgueil le rendait heureux de cette société. Tous avaient admiré la jeune fille , et tandis que les jeunes gens les plus distingués de cette réunion se seraient disputé
une de ses paroles, ua de ses regards, il était le seul qu'elle se plût à avoir auprès d'elle , le seul à qui elle parlait ayee une confiante effusion , comme à un ami.
Ainsi, ce premier entretien d'Ottorino et de Béatrix, après une si longue séparation , la protection qu'elle trouva auprès de lui , le plaisir qu'il éprouva auprès d'elle , purent augmenter tout d'un coup et merveilleusement cette affection fraternelle qui était seulement dans leur souvenir, et déposer en leur cœur le germe dW autre sentiment qui prend si facilement la place de la simple bienveillance.
Le son d'une trompette avertit que le jugement de Dieu était sur le point de commencer. Le jongleur interrompit son chant , et tout le monde courut au balcon pour prendre place. Le comte del Balzo vint aussi auprès de sa fille, qui resta entre lui et Ottorino.
A l'extrémité de la façade du palais archiépiscopal , vis-à-vis la montagne au pied de laquelle le village est situé , se prolongeait une terrasse où se tenaient les plaids et où se prononçaient les jugemens. Tous les regards des gens qui se pressaient aux fenêtres , et sur les toits , et qui étaient entassés sur la place , se tournèrent de ce c6té , où peu de temps après l'on vit paraître trois personnes.
— Qui sont ces personnes ? demanda Béatrix à son père.
— Celui qui est assis au milieu, répondit le comte, est le juge ; quant aux deux autres qui se tiennent debout , celui qui est à sa droite avec cette massue d'argent , est l'avocat du monastère ; l'autre tu le connais, c'est Garbagnate.
La trompette sonna encore une fois , et à ce son tous firent silence. Alors l'avocat du monastère se
tournant vers le juge dit d'une voix forte et qui se fit entendre jusqu'au fond de la place.
— j4vouex-vou8 être ici en qualité de délégué de l'illustre et inagnifique seigneur Cressone Crivello , pour décider la contestation entre le monastère de Saint- Ambroise et les gens de Limonta ?
A quoi le juge répondit gravement : — Je Vavoue.
Le premier agouta : — Je dis j devant vous , que les hommes de Limonta sont serfs ( aldi) , liges du monastère de Saint'Amhroise. Et Garbagnate repartit : — Et moi j'oppose à la demande du plaignant la prescription centenaire, A ces mots le juge prit la parole et dit :
— Les deux parties ton offert des témoins disposés à prêter serment; mais ne voulant pas être cause d'un parjure, en vertu de l'autorité qui nous a été conférée, nous avons décidé qu'on aurait recours au jugement de Dieu, par le moyen du duel avec le bâton et le bouclier. Se tournant ensuite vers l'avocat des plaignans :
— Jvoueg^vous, lui dit-il, avoir présenté Bamengo de Casale, comme champion du monastère de Saint» jémbroise? A quoi celui-là ayant répondu : — Je l'a^ voue , — Et vous, demanda-t-il à Garl)agnate, avouesvous avoir présenté Lupo de Limonta pour les hommes de son village? — Je l'avoue, répondit aussi ce dernier.
— Fais bien attention maintenant, dit le comte CHdrado à sa fille.
Les deux avocats prirent chacun à la main un bâton gros et noueux; ^'approchant ensuite du siège du juge ils les échangèrent entre eux, voulant signifier par là que le duel avait été accepté. Alors les deux cham-
pions parurent sur le balcon où ils furent saines par un tonnerre d'applaudissemens ; et ayant exécuté beaucoup d'autres formalités qui seraient trop longues à rapporter, ils jurèrent Tunet l'autre qu'ib ne se pré* sentaient pas à cette épreuve en êeconflani en la verh$ d'herbeSf de parole$ ou de maléficee quelconques, maie en l'aide eeul du Seigneur, de la Vierge, etdupreua ekewUier baron eaini Georges, Après cela , ils se reti* rèrent pour descendre dans la lice.
Pendant qu'ils descendaient par les escaliers intérieurs du palais, il s'était élevé dans la place un bruit et une agitation produite par le mouyement de ceux qui, étant plus éloignés de la lice, voulaient pénétrer plus avant, et la résistance de ceux qui , occupant de meilleures places, ne voulaient pas se les laisser enlever.
— S'il n'y avait pas l'interdit, dit le comte à Ottorino , à présent on dirait la messe et les deux champions l'entendraient agenouillés sur les marches de l'autel , et on bénirait les bâtons et les boucliers. Je connais toutes ces choses-là ; car je sais sur le bout des doigts les couiuwies de l'ètai de Milan , recueillies par l'ordre du podesta Brunagio Porta.
Maintenant je suis curieux de voir comment ils s'en tireront; car sans bébir les armes il ne peut pasy avoir de dnel par jugement de Dieu.
— J'ai entendu dire, répondit le jeune homme, que le curé du village ne veut pas prêter son ministère.
— Il a raison, mille fois raison : les canons parlent clair, il y a excommunication.
— Quoi qu'il en sdit, ils démêleront cela entre eux, dit Ottorino, pour moi je ne m'y connais pas.
Les deux champions arrivèrent sur la place avec ie juge, deux assistans du combat et un trompette. Sept ou huit lanciers leur ouvrirent le passage au milieu de la foule. Le juge , en prenant des mains d'un damoiseau un bouclier et un bâton , les présenta à Ramengo , en lui disant à haute voix et avec un ton solennel ces paroles consacrées : — Reçois le bouclier ei le bâton de l'attaque selon la justice. Présentant ensuite les armes à Lupo , il dit : — Reçois le bâton et le bouclier de la défense selon la justice. Les deux champions entrèrent dans la lice ; le juge alla se placer sur une estrade avec les deux chanceliers ; les témoins et les assistans prirent leurs places , et le duel était sur le point de commencer, lorsqu'on entendit quelques voix s^écrier : — Ufaut bénir les armes! Le juge se leva et dit : — Votre curé a refusé de les bénir. Un tonnerre de hurlemens , de cris , de sifflets , éclata de toutes parts. — Le curé fait bien , disaient ceux de Bellano et des villages d'alentour. — Il faut les lui faire bénir de force ! le brûler tout vif! s'écriaient les soldats et tous les fauteurs de l'anti-pape, qui étaient sur la place et dans les maisons. — Oui ! — non ! — non ! — oui ! C'était un tapage, un désordre diabolique.
Mais le juge s'aperçut que les partisans du ciiré étaient trop nombreux, en comparaison des autres, pour qu'il y eût rien à gagner en faisant le rodomont. Il aurait cependant bien voulu satisfaire son mauvais vouloir , en se vengeant du curé ; et à la vérité, il n'y avait rien de moins extraordinaire à cette époque, que de brûler ou écorcher un prêtre parce qu'il refusait, à cause de l'interdit, de dire la messe ou d'exercer quel-
que autre fooction de son ministère. Aussitôt que ce bruit se fut un peu apaisé , le bon bomme de juge dit à haute Toix :
— S*ii y a quelqu'un qui veuille bénir les armes, il aura un marc d'argent.
Les spectateurs se regardèrent les uns les autres.
— Il y avait pourtant ici le curé de Dervio, et celui de Perledo, et celui de Limonta ; maiï on ne voit plus personne : où se sont-ils fourrés ? — 11 n'y aura donc pas un prêtre au milieu de tant de monde ? — On demande à droite, on interroge à gauche, tout est inutile!
À la fin il s'éleva du milieu de la foule une voix qui, dominant ce murmure confus , fit entendre ces mots sur toute la place : — N'y a-t-il pas Tremacoldo ?
Un cri d'approbation et d'applaudissement éclata de tous les côtés ; — Que Tremacoldo vienne , que Tremacoldo vienne !
Le lecteur doit savoir que Tremacoldo, le jongleur, celui qui venait de chanter les louanges de Béatrix, était réellement un prêtre , et qu'il était chanoine de Crescenzago. Un prêtre exercer le métier de bouffon ! Quels temps et quelles mœurs ! direz-vous ?et ne croyez pas qu'une telle chose fût bien rare et qu'elle fût singulière au point de faire faire le signe de la croix. Les canons s'y opposaient; le concile de Vienne, le concile de Bergame, tenu par notre archevêque Gassone de la Torre, en 1511 ; plusieurs autres conciles, plusieurs décrets de papes, défendaient aux prêtres d'exercer le métier de boucher, de garde-champêtre, d'aubergiste ; et que voulez-vous de plus? 11 leur était interdit de tenir hôtellerie dans les églises, et de faire les charla-
tans. Mais malgré oda on voyait souvent, même dans les temps ordinaires , de tels scandales se renouveler dans toute la chrétienté, et Ton peut aisément s'imaginer combien cela devait être plus fréquent pendant l'interdit, lorsque les transgresseurs des lois de l'Église n'avaient plus à perdre ni les bénéfices, ni les immunités, ni les privilèges de la Juridiction ecclésiastique, en un mot, dans ces temps où celui qui avait brisé le frein de sa propre conscience n'était plus obligé d'en reconnaître aucun autre.
—Que Tremacoldo vienne, que le chanoine vienne , continuait à crier la foule.
L'on vit alors le jongleur sortir du palais de l'archevêque entre deur soldats qui lui ouvrirent le chemin, et le firent entrer dans la lice.
Le fauconnier du comte qui , en sa qualité de père d'un des champions, avait pu prendre place auprès de la balustrade , appela son Lupo qui était debout au milieu de la lice , en attendant la fin de «ette scène , et lorsque cdui-ci se fut approché de lui :
— Écoute, lui ditril, garde-toi de combattre si les armes ne sont pas bénites ; car tu sais bien les doutes qui circulent sur le compte de ce coquin-là , et il lui indiquait *Bamengo qui, les bras croisés sur la poitrine, était appuyé à la balustrade du c6té opposé.
— N'ayez pas peur, lui répondit son fils, laissez*les faire ; mes armes ont été bénites ce matin par le curé: mais n'en dites rien.
Le pauvre Ambroise sentit à ces mots renaître son courage.
Dans ce moment , le jongleur se tournant vers le
délégué et les specUteors : — Éeoutei , dii*il , j*ai chanté toute la matinée^ et je me sens altéré. Maïs vailà tout juste qu'an moment où j'allais descendre dans les caves de rarchevéque peur y boire un bon coup à l'ai* lemande , l'on est venu me chercher ; on m'a conduit ici, et l'on veut que je fasse le prêtre. Mail je déclare et je proteste qu'avant d'avoir arrosé mon gosier, je n'en ferai rien , quand même le monde irait sens dessus dessous. Vous m'avez compris ?
Le délégué fil un signe à un sergent qui entra aussit<^t dans le palais, et qui, peu d'instans après, en wrtli avec une grosse bouteille de vin. Tremacoldo s'en versa lui-même un grand verre tout plein , l'avala d'un trait, poussa un gros soupir , et dit : ^ Certes , il lait bon boire lorsqu'on a soif, mais il faut aussi faire honneur au vin. Un autre petit coup ne fera pas de mal ; de cette manière je connattrai mieux ce cher ami, et je ne lui rendrai que l'honneur qu'il mérite. Il remplit de nouveau le verre , et cette fois-ci il le vida à petits traits, en le savourant avec délices jusqu'à la dernière goutte. Il regardait de temps à autre sa li* queur favorite à travers le cristal du verre , qu'il plaçait devant la lumière, avec deux petits yeux tendres et brillans, et il s*écriait : — Excellent ! merveilleux! voilà bien le vin qui monte au visage.. .., qui caresse et qui pique...., qui fait venir les larmes aux yeux, qui donne la componction. Oh ! maintenant , reprit-il, dès qu'il eut vu le fond de son verre , cela va mieux ; qu'on apporte les ornemens , le rituel et l'eau bénite.
Quelques soldats coururent d^ns la sacristie , arrachèrent la serrure d'une armoire, prirent les chasubles
et les chappes qu'ils y trouvèrent , et les portèrent au jongleur.
Celui-ci prit la chasuble , la mit sur lui , puis il de* manda : — Et le bonnet? — On n'en a pas trouvé.
— Dans ce cas , mon bonnet de jongleur servira de bonnet de prêtre ; il y a remède à tout.
Il se tourna vers Tun des hommes d'armes qui l'avait suivi jusque dans la lice , et lui mettant la main sur l'épaule : — Holà ! lui dit-il ; tourne-toi de ce côté , tu me serviras de desservant. Prends ce goupillon , tiensle bien. Allons donc, maladroit; crois- tu que ce soit une arbalète ? Voyons , tiens-toi bien avec grâce ! c'est cela! Oh! laisse -nous faire; à la première vacance, nous te ferons chanoine de Sainte-Marie-Majeure. Alors il commença à réciter une longue patenôtre , il traça en Tair certains chiffres bizarres , et fit certains signes étrangers sur les deux boucliers et sur les deux bâtons qu'on tenait devant lui , accompagnant de temps à autre ces gestes de quelque hochement de tête , de quelques oscillations de toute sa personne , qui agitaient et faisaient tinter les petits grelots dont il était tout couvert.
Il prît ensuite le goupillon des mains de ce desservant postiche , et lui dit : — Donne-moi le petit seau dé Teau bénite ?
— Nous n'en avons pas trouvé dans les bénitiers , répondit le soldat.
— Il n'y a pas d'eau bénite? reprit le bouffon. Eh bien ! on se servira du vin bénit qui vient de la cave de l'archevêque.
Il fit ôter le casque à son desservant , et y versa le
vin qui était resté dans la grosse bouteille , y trempa le goupillon , et en même temps qu'il en aspergeait les armes , il donna un coup sur la tète du clerc , en lui faisant signe de la baisser et de dire amen; et Tautre, en souriant, fit et dit tout ce qui lui était commandé.
— Ce qui reste, dans les bouteilles est le profit du desservant , dit à la fin le jongleur au soldat. A toi , courage.— Celui-ci prit le casque de ses deux mains , et s*écria : A la santé de celui qui sortira vainqueur du duel! £t il avala tout le vin qui restait.
Les sentimens des spectateurs de cette scène extravagante avaient été de différentes espèces. Quelques uns croyaient que la bénédiction, quoique donnée par ce fou , et de cette manière , était valide , et ils n'étaient pas.du tout scandalisés, comme cela arriverait peut-être de nos jours, de toutes les bouffonneries qu'on y avait mêlées. Depuis tant d'années que l'interdit durait , on avait entendu raconter des choses si étranges et si énormes, qu'à côté d'elles, ce qui venait de se passer pouvait paraître un badinage. Quelques autres plus timorés pensaient, et avec raison, que Tremacoldo avait^tnivesti cette cérémonie en bouffonnerie pour échapper à l'obligation de bénir en temps d'interdit; d'autres, sans aller plus loin, riaient de bon coeur des facéties grossières du jongleur. Le fait est que personne ne trouva rien à redire.
Les deux champions allèrent se placer l'un vis-à-vis de l'autre, aux deux extrémités de la lice. Ils portaient tous les deux une paire de pantalons de peau de chamois , collant sur la peau , serrés à la ceinture et desjDendant jusqu'aux pieds. Ces pantalons entraient dans
deft i>ottines roages qui inoDUiîeiiC jasqu*au deMus de la cheville. Tont le reste da corps était na ; lear bras gauche était recouvert d'une targe de bois équarrie aux deux extrémités , légèrement courbée en dedans , et couverte de parchemin. Leur main droite était armée d*«Hbâton de chêne gros et noueux. Baroengo de Casale semblait avoir environ trente-^inq ans ; sa taille étak courte et ramassée , ses membres robustes ; il avait la poitrine et les épaules larges , un cou de taureau , les bras courts et nerveux , et les cheveux roux , hérissés et épais.
Lupo était mieux proportionné dans ses memfcres , îl était plus grand de toute la tête , plus beau et plus léger que son adversaire ; mais la stature et les formes herculéennes de ce dernier annonçaient une force que Lupo paraissait loin d'égaler.
Le silence s'était rétabli au milieu de la foule ; ceux qui étttent placés aux derniers rangs du cercle formé autour de la place s'étaient mis debout sur des chaises, des bancs et des tables; les balcons et les toits d'alentour étaient encombrés de monde. Tous les regards étaient fixés sur les deux champions*, tous les cœurs battaient , et sur les visages de la plupart des spectateurs on voyait clairement une préférence en feveur de Lupo , préférence inspirée autant par la justice de la cause qu'il défendait , que par la sympathie qu'excî* talent , dès le premier abord , les belles proportions de son corps , la régularité de ses traits et l'expression hardie de son visage.
Le jeune Limontin , qui tournait le dos â l'église , leva les yeux sur le palais de l'archevêque , et ayant
«perçit le comte Ottorino et Béatrix , il les salaa avec vae légère inclination de tète; pais, baissant lesyenz, il Les tonrnaan instant vers son père, qui était derrière hil , et son regard semblait Tonloir dire : Laissez-moi ftMé , et n*ayeE pas penr.
La trompette donna le dernier signal , et les cbampîons se dirigèrent Ttin sur Tautre d'un pas mesuré et circonspect, se couvrant tons les deux la tête de leurs bouc}iers,<aa dessus desquels ils faisaient tourner leurs bAêOQS av«c une merveilleuse adresse..
Dès qu*Us furent arrivés au milieu de la lice, et assez près Tun de Vautre pour se frapper, Ramengo écarta ses jambes nerveuses , les étendit Tune devant Tautre , se pencha tant soit peu sur la cuisse droite , et se fixa fermement sur le terrain pour y attendre son adversaire.
Lupo commença à tenter Tassant par différentes feintes, en tournoyant autour de lui; mais l'autre, qui était exercé dans son art et qui s'était proposé de laisser son jeune adversaire , ardent et impétueux , épuiser sa première fougue , ne faisait que pivoter sur lui^mèdie, décrivant une roue dont son pied droit marquait la circonférence , tandis que son pied gauche en représentait l'axe qui obéit au mouvement communiqué par le rayon. De cette manière, cet habile ducHisIe parait tous les coups, tantôt an moyen de son èâton , tantôt au moyen de son bouclier, et toujours avec une aisance,, une grâce, un air posé et tranquille, oomme si le danger ne lui eûrt pas été personnel. Il dassit le moment où Lupo , en voulant l'atteindre , ^e découvrît le flanc , pour lin lancer au miHen du corps
un coup de rey ers, qui lui aurait fracassé les côtes si le jeune homme, agile comme un chat, n'eût lestement bondi en arrière. Le bâton effleura la peau , et tourna dans le vide avec un bourdonnement qui retentit dans le cœur du pauvre Ambroise , devenu pâle comme un mort.
La foule , qui prenait part pour le Limontin , tira un sinistre présage de cet incident, et commença à craindre beaucoup pour son favori. Mais celui-ci, furieux du danger qu'il venait de courir^ et frémissant de honte , revint à l'assaut en redoublant d'impétuosité , tellement que Ramengo , vivement attaqué de front , fut obligé de reculer et ne put conserver dans la défense l'adresse et le sang-froid qu'il avait montrés d'abord. Les coups que Lupo lui portait étaient trop nombreux et trop violens, ils se succédaient avec trop de rapidité pour que l'œil et le bras de Ramengo pussent les mesurer et les parer. Néanmoins le champion du monastère fut assez avisé pour profiter d'un faux mouvement de son adversaire pour lui porter un autre coup terrible , qui atteignit le milieu de son bouclier, et le lui fracassa. Lupo sentit sa main engourdie , et voyant sa targe cassée se reployer sur son bras, il s'aperçut de l'avantage que Ramengo venait de remporter. Il ouvrit alors la main , lâcha les courroies de son bouclier , et jetant loin de lui cet instrument désormais inutile à sa défense , il saisit son bâton à deux mains , il l'éleva bien au dessus de sa tète , et avec toute la force de ses bras il en assena un coup épouvantable sur la tête de son adversaire. Celui-ci avait été prompt à parer de son bouclier la partie menacée ,
Aiais la grosse et pesante massne tomba avec tant d'impétuosité et de force , que le bouclier lui-même s'abattit et le frappa sur le crâne , de sorte qu'il en fut tout étourdi. Il entendit ses oreilles silQer , sa vue s'obscurcit , ses genoux fléchirent , il chancela , il tomba à la fin de tout son long par terre , comme mort. Mais , soit par l'effet de cet instinct naturel qui nous porte à préserver le visage , soit simplement par un effet du hasard , Ramengo mit d'abord par terre le coude de son bras gauche , et s'étant reployé sur lui , sa tète se trouva appuyée sur sa targe , et ne toucha pas le sol.
Le père de Lupo , pendant tout ce temps , n'avait fait qu'accompagner des yeux , du geste , et de son ame tout entière , ' chaque mouvement de son fils. Tantôt en retirant la tète entre les épaules , il s'accroupissait , se détournait et se faisait tout petit comme s'il eût Toulu lui éviter un coup qui lui était porté; tantôt se dressant sur la pointe des pieds et serrant de toutes ses forces la balustrade à laquelle il était appuyé , il paraissait vouloir imprimer plus de vigueur aux coups que son fils allait porter à son adversaire. Lorsque à la fin il vit Ramengo étendu sur le sable , il leva les yeux au ciel , et il se sentit défaillir de joie.
Dans le moment même , il s'éleva un cri semblable à un mugissement du tonnerre , et le père , à moitié étourdi, put s'enivrer des louanges qu'on donnait à son fils.
— Vive Lupo , vive le fils du fauconnier , vivent les Limontins ! cria-t-on dé tous côtés.
Mais l'avocat Garbagnate qui , avant le commence-
ment du combat, s'était rendu de nouveau dans la salle des seigneurs, demanda à Ottorino , s*il lui paraissait que Ramengo fût mort.
— Mort ? point du tout. Il est vrai que le sang lui sort des narines et des oreilles , mais ce n*est rien. C'est une espèce d'étourdissement qui doit bientôt être passé.
•— Il faudra donc dire à Lupo de lui faire mettre la tète par terre; sinon , on ira chercher quelque autre noise pour dire que l'épreuve n'est pas décisive.
En effet, les statuts de Milan ne déclaraient pas vainqueur celui qui , dans un combat en duel pour jugement de Dieu , n'avait forcé son adversaire à toucher la terre avec la tète , ou bien s'il ne l'avait chassé hors de la lice.
Le comte del Balzo entendit cet avertissement, donné par l'avocat Garbagnate , et , soit qu'il désirât véritablement que la victoire remportée par leur champion fût utile aux Limontins , soit par cette inévitable manie de passer pour un grand savant , il cria à Lupo , comme si cette idée lui eût appartenu , de faire ce que Garbagnate avait suggéré. Mais à peine eut-il savouré les louanges que cet avis lui valut de la part d'un grand nombre de seigneurs réunis , qu'il crqt avoir fait une grosse bêtise , en se laissant aller à un mouvement qui pouvait le compromettre vis-à-vis de l'abbé. Il s'en repentit bien souvent ensuite , et Dieu sait par combien de palpitations et d'angoisses il dut payer sa petite vanité.
Lupo , avant le combat , avait été instruit avec détail par Garbagnate , de tout ce qu'il fallait foire pour se conduire avec honneur, mais n'étant pas habitué
aux subtilités qu'emploient ordioairemeot les mauTais avocats , il avait cru , en voyant Raraengo étendu par. terre de tout son long , qu'il n!y avait plus lieu à aucune cbkane , Iwsqu'il entendit le comte lui adresser cet avertissement :
— Lui faire donner de la tête par terre? dit-il en. lui-même, mais n'est-il pas là étendu comme mort l que veulent-ils de plus ? Il lui vint alors dans l'esprit, pour qu'il n'y eût plus de doute , de mettre Ramengo hors de la lice , et se penchant sur celui-ci , qui était sans mouvement, il le saisit à la ceinture , le souleva de tout son poids et, l'ayant mis sur ses épaules, il fit en courant le tour de la lice ; pui s'arrêtant près de la balustrade , il fit signe à ceux qui étaient à l'entour de se mettre de côté, il prit d'abord un peu d'élan ,\ puis il jeta dehors, comme il aurait fait d'un sac de grain , le corps de ce malheureux qui alla rouler dans les jambes des soldats et des spectateurs.
La foule battit encore des mains en s'écriant :
— Vive Limonta, viveLupo ! Après quoi elle se dispersa peu à peu et se répandit dans les ruelles voisines en s'éclaircissant toujours davantage.
En attendant , les seigneurs s'étaient réunis encore une fois autour de Tremacoldo , qui de prêtre était redevenu jongleur. On le pria de chanter la chanson de l'Hirondelle que l'arrivée du comte del Balzo avait interrompue , . chanson qui était très connue k cette époque sur le lac de Como , et que l'on disait compo* séedans le château de Rezzonico, par une princesse que la jalousie brutale de son mari avait condamnée à mourir de faim.
Nous nous réservons de la faire connaître à nos lecteurs quand le jongleur se trouvera en position de la chanter une autre fois, et ce ne sera pas alors un simple amusement. Lorsque la chanson fut finie , le comte del Baizo sortit avec Béatrix qui en avait été émue ; beaucoup d'autres chevaliers et beaucoup dé dames en firent autant , et il resta peu de monde.
— Écoute , dit alors à Tremacoido Tun de ceux qui étaient restés, nous souhaiterions bien entendre les vers que tu as faits dernièrement lorsque tu as été assailli par les voleurs , et qu'ils voulaient te dépouiller.
— Ils voulaient , dites-vous ? répondit Tremacoido, ils avaient fait plus que de vouloir, ils avaient déjà fait prendre Tair au peu que je possède au monde , et je m'estimais heureux qu'ils m'eussent laissé la tète sur les épaules.
— £t comment t'es-tu donc sauvé ?
— Parce qu'il prit au chef de ces honnêtes gens la fantaisie de m'entendre chanter.
— Et tu lui as obéi , n'est-ce pas ?
— Et avec quelle bonne volonté! Je trouvai d'abord une chanson toute prête qui me fit rendre tout ce qui m'appartenait, plus quatre ambroises d'or.
— Répète-la ! répète-la !
— Dois-je-la chanter comme je fis alors?
— Gela va sans dire , tu dois la chanter de même.
— La voilà donc. Et ayant accordé sa voix au son de son instrument il commença :
K Si tu veux que la belle des bois ne soit pas sourde <( à ta prière , si tu veux que saint Nicolas te défende
« des sbires et de la potence , ne touche pas au luth et «( au petit bagage du ménestrel.
u Sans terre , sans toit et sans argent , le pauvre «( malheureux erre avec son petit bagage et son luth. V — Ne touchez pas le petit bagage et le luth du méu nestrel.
« Combien de fois , dans la forêt , le rossignol ne <( Pa-t-il pas réveillé avec son petit bagage sous la tète, <( et le luth à son côté ! — Ne touchez pas le luth et le (t petit bagage du ménestrel.
u Cest sfar son petit bagage qu'il s'assied lorsqu'il « touche les cordes de son luth : il éveille le rire dans «( les foires , et il fronde les riches dans les cours. — c( Ne touchez pas le luth et le petit bagage du mènes- « trel.
(( Avec son luth pendu au cou et son petit bagage «( sur les épaules, il a parcouru sans danger toutes les «( montagnes et toutes les vallées de la Judée. — Ne «( touchez pas le luth et le petit bagage du ménes- M trel.
({ Pèlerin pauvre et fatigué , il arriva au sépulcre, il <( y accomplit son vœu et y toucha la sainte pierre avec « son petit bagage et son luth. — Ne touchez pas le luth «< et le petit bagage du ménestrel.
« Si lu veux que la belle des bois ne soit pas sourde t( à ta prière , si tu veux que saint Nicolas te garde « des sbires et'de la potence : — Ne touche pas le luth «( et le petit bagage du ménestrel. »
Tous ceui qui éiaient acoouras à BeUanode toulea les parties du lacseremireotMi chemin pour retourner chex eox. Sur le rivage et dans ks mdles on se remuait* cm s'empressait , on «riait , on retirait brayamment le» chatnes auxquelles les bateaux avaient été attachés pour les remettre dans les bateaux mêmes ; on s'appelait, on se répondait; on échangeait des demandes , des salutations. Ici , on voyait une gondole déjà pleine de monde se détacher du rivage et prendre le large ; là, des bateliws, les rames dans l'eau, sur le point de partir , pressaient l'arrivée de quelqu'un qui manquait à leur cargaison. Celui-ci jurait en s'efforçant d'ouvrir un passage à sa petite nacelle , serrée au milieu de bateaux d'une plus grande dimension ; celui-là sortait lestement du port , voguant à pleines voiles. Dans un moment le lac fut semé d'embarcations de toute espèce, qui , selon les différentes directk>ns qu'elles prenaient,
élevaient les voiles pour profiter d'un fort vent da nord qui venait de s'élever , ou faisaient force de rames contre les vagues qui se brisaient avec fracas en couvrant d'écume les proues agitées. Les Limontins furent les derniers à s'embarquer. Ils avaient six bateaux, et comme ils voulaient partir tous de conserve , ils durent attendre que Lupo se fût débarrassé du délégué et des avocats qui l'avaient retenu pour je ne sais quelle formalité.
Le comte del Balzo, avec les manières les plus courtoises et les plus amicales , avait pressé Ottorino de passer quelques jours dans son château. Ils entrèrent par conséquent tous les deux dans le même bateau , et ils se placèrent dans une de ces maisonnettes ou petites cabanes ornées et commodes qui s'élevaient, et qui s'élèvent encore de nos jours , au milieu des bateaux appartenant àdes personnes riches. Béatrix s'assit vis-àvis de son père , et le curé de Limonta fut engagé par le comte à prendre place en face du jeune chevalier.
II y avait deux rames du c6té de la poupe , et deux du côté de la proue. Michel, qui était le plus âgé , était au gouvernail; son fils Arrigozzo était devant la première fourchette , place qu'on donné ordinairement au rameur le plus robuste et le plus habile.
Lupo , après avoir reçu , avec une modestie tant soit peu rustique , les complimens que lui firent les seigneurs , alla vers la poupe et s'assit sur la pointe du navire lesjambes pendantes des deux côtés, s'amusant, lorsque le bateau s'abaissait, à effleurer les vagues avec ses pieds , et à sentir l'eau lui humecter le visage et tout le corps , comme une pluie fine et légère. Les
bras croisés sur sa poitrine, il regardait en même temps ces montagnes dont il avait été éloigné pendant tant d'années ; il arrêtait les yeux avec une joie inexprimable sur ces pointes , ces enfoncemens , ces vallées sinueuses, ces précipices terribles, ces lieux tout pleins des souvenirs de son premier âge , dont le nom et Taspect lui étaient doux et connus comme le nom et comme le visage d*un ami.
Ambroise , son père , était assis au fond de la barque en pensant au bonheur d'avoir un tel fils, dont tout gentilhomme aurait pu s'enorgueillir , et il s'approchait de temps à autre en lui disant quelque parole affectueuse. Lupo ne répondait ordinairement à toutes ces démonstrations que par un regard ou par un sourire.
Lorsqu'ils furent arrivés à la pointe de Morcate , Arrigozzo , voyant un éclair sortir d'un nuage au dessus delà vallée de Menagio, dit: ~ Un orage nous menace ; courage , alerte ! encore quatre bons coups de rames et nous arriverons à Varenna avant qu'il éclate. On entendit alors le retentissement mesuré des quatre rames devenir plus fréquent et plus fort.
Dans l'intérieur du petit navire , après qu'on eut parlé quelque temps des événemens de ce jour , le père de Béatrix amena la conversation sur Marco Visconti , et raconta à son jeune hôte une chose que celui-ci savait déjà depuis long-temps, et que le comte avait l'habitude de raconter à tout le monde , c'est-à-dire qu'à l'école il avait été le camarade de ce fameux capitaine. — Nous avons , disait-il , étiadié ensemble le trivium et le quadritdumy et à la fin aussi le droit et le décret, Marco était un des plus habiles,
et même, à dire vrai , il n'y avait qa'un ie«l écolier qui pût lui tenir tète. Et il sourit d*iM air inaisenieat modeste , faisant ainsi connaître quel^tait cet écolier qu'il ne nomaiait pas ; mais craignant qa*Ottorino n'eût pas asses de sagacité pour interpréter sa réticenoe. -^ Nous avons toujours été deux compétiteurs , oon* tinua4-il , et je me rappelle les discussions que nous eûmes quand on publia le livre de la monarchie -de Dante Âlighieri , livre empoisonné , et qui fut ensuite brûlé par le bourreau , comme il le méritait , et qae Marco y dans sa fureur gibeline , soutenait envers et contre tous. Je puis vous dire que nous avons fak à ce sujet notre part de tapage et de cris ; mais avec to«t cela nous étions toujours bons amis.
— £n effet, je me rappelle qu'il m'aparlé plusieurs fois de vous dans le temps passé , répondit Ottorino.
— Vraiment ! et que vous disait-il ?
-^ Sachant que j'avais été si intimement lié avec votre pauvre Lionel , et que j'avais passé beaucoup de temps au château de Limonta , il me questionnait sar tout ce qui vous regardait, vous, ainsi que lacomtesse, dont il disait toute sorte de bien. lie comte Oldrado baissa la voix et s'approcha de l'oroille ùu chevalier, comme s'il n'eût pas voulu que sa ille entendit , et néanmoins , il parla assex haut pour que Béatrix , sans avoir l'air ni l'intention de l'écouter , ne perdit pas une syllabe de son discours.— yo«s4evez savoir, dit le comte, qn'£rmelinde devait être femme de Marco ,
mais il anriva de telsévénemens je vousracoiH
terai tout cela pins à notre aise : il y eut des mattcavs , des désordres et du sang. Le père de ma femme y
perdH la vie, Marco l'ayant rencontré an panage de
TAdda Dans ce moment son discours fat tout à
coup interrompn par un soudain éclat de tonnerre. Un instant après > on entendit la voix du timonier qui criait : YoilA le yent de Menagio , sortez toutes les rames ! Il y eut une ondulation dans le bateau , produite par le inouvement empressé que se donnaient Lupo et Ambroise pour obéir à cet ordre ; puis il se fit un peu de silence, et Ton put entendre à droite et dans le Imotain le long mugissement du lac qui deyenaît de plus en plus distinct. Le curé ourrit une petite fenêtre et regarda eo dehors; du c6té de Menagio s'avançaient des nuages sombres , et l'on voyait s'approcher les premières vagues d'une violente tempête , avec leurs crêtes hérissées et blanchissantes.
Le comte en se présentant à la porte vis-à-vis la poupe dit : »- Michel , pourquoi n'as-tu pas pris terre lorsque tu as vu le mauvais temps , avant.de t'enfoncer au milieu de ces maudits écueils où il n'y a pas un seul point pour aborder?
— Que voulez-vous? il m'a surpris comme si le diable l'eût porté , répondit le batelier ; puis il s'écria : Courage, mes enfans! courage! alerte! ramez plus serré et tous à la fois. L'on vit les bateliers reculer tous ensemble , se courber sur les rames , s'étendre sur elles en déployant leurs robustes épaules; on entendit les bords du bateau craquer sous leurs puissans efforts. Mais bientôt le souffle de la tempête arrive, les premières vagues commencent à heurter en travers le navire, qui penche et tourne tantôt du côté de la proue, tantôt du côté de la poupe, qui recule et perd
MAIGO TlSCOJITI. T. I. 7
en un instant Tavance qa'on avait acquise avec tant de peine.
Néanmoins , ces intrépides rameurs se remirent à l'œuvre , et par des coups de rames^orts et fréquens ils gagnaient toujours un peu d'espace , et s'approchaient petit à petit de la pointe de Yarenna. Ils en étaient déjà tout près et sur le point de la tourner , lorsqu'un furieux coup de vent frappa le bateau du c6té de la poupe et le fit tourner sur lui-même. On entepdit en même temps un craquement comme celui d'un bois qui se fend , et une voix qui proféra ces terribles paroles :
— Il n'y a plus de gouvernail !
— Oh ! malheureux que nous sommes , nous voilà perdus ! .
— Chien de voleur ! lie cette tente l
— Sainte Vierge ! mets une rame à la place du gouvernail ! Tiens , tire , étaie , vite ^ canaille , vite ! Seigneur miséricordieux ! à bas cette rame , que le diable t'emporte ! au secours ! au secours ! On se mêlait, on se heurtait, on s'embarrassait réciproquement ; tandis que cescris, ces lamentations se perdaient au milieu du mu« gis$ementde^flots,dusoui!le du vent, dubruit terrible du- tonnerre , retentissant entre les rochers et les cavernes de la montagne.
. Le curé élevala main pour bénir le temps , il donna à tout le monde l'absolution in arHculo moriiê, puis il s'agenouilla dans un coin , la tête tachée entre ses mains en recommandant à Dieu son ame et celle de tous ses compagnons, pendant que le comte, la bouche et les yeux ouverts , et regardant sa fille qu'il serrait
contre sa poitrine s'écriait : — Seigneur , aidez-moi i MaisOttorino, s*élançant hors de la petite chambre pour prêter l'assistance qai serait en son pouvoir, yk que le na?ire , tantôt tournant sur lui-même , tantôt penché sur un flanc , courait à une perte certaine et allait heurter contre les rochers de Morcale; en même temps que les rameurs, yoguant à reculons, faisaient tous leurs efforts pour éviter les premiers et les plus dangereux écueîls. Au moment même où il sortait ,* jkrrigozzo s'abandonnait de tout le poids de son corps^ sur sa rame , et ne trouvant pas de résistance parce que la vague contre laquelle il voulait lutter était passée par dessous , il manqua d*appui et il tomba dans le* lac. Il se débattit un instant an milieu des vagues „ ensuite la barque lui passa dessus et le renversa ; il donna fortement de la tête contre le fond de la barque* même et on ne le vit plus reparaître. .
— Toutes les rames vers la montagne ! cria pour la dernière fois le timonier, qui ayant la vue interceptée* par la maisonnette placée au milieu du navire ne s'était pas aperçu de la chute de son fils. On entendit encore quelques blasphèmes , quelques prières qui se^ perdirent dans un cri général et inarticulé , lorsque la barque, soulevée par les vagues, retomba sur un énorme écueil et se fracassa.
Au moment de ce désastre , le jeune chevalier ne perdit pas courage , et apercevant un gros rocher il s'y élança d'un saut agile en traînant à sa main et derrière lui la chaîne du bateau. Mais la vague, repoussée par la montagne , éloigna aussitôt le navire et, aurait entraîné le chevalier s'il ne se fût fortement
tenu à la pierre qu'il avait embrassée. Il surTiot une autre grosse vague et la barque fut de nouveau r^ortée sur recueil. Ottorino, cette fois, fut prompt â en saisir le bord. Lupo , le faucounier , et Tautre batelier qui , debout sur la proue , épiaient un moment favorable , s'élancèrent tous ensemble et furent assez beureux pour pouvoir enlacer la chaine autour d'un figier sauvage qui sortait d'une crevasse. Le navire, lié de cette manière au rocher avec la pointe élevée bors de l'eau, se débattait, et changeait de flanc, semblable à un taureau pris dans les ûlets ; sa poupe était poussée tantôt d'un côté , tantôt de l'antre , à la merci des flots qui ne cessaient de la secouer, mais qui ne parvinr^it pas à la détacher.
Aussitôt qu'Ottorino et les autres qui avaient quitté le bateau eurent mis en sûreté le comte del Balso et Isa fille , ils se répandirent , pleins de trouble et d'em* pressement, sur toutes les parties de ce rocher vaste et inégal, en regardant s'ils voyaient reparaître le nnifragé. Le père seul qui avait été le dernier à quitter le bateau , et qui , dans cette confusion, dans ce désordre, ne s'était pas encore aperçu qu'il manquât, s'assit au bas du rocher avec le tronçon d'une rame sur ses genoux, et le cherchait des yeux parmi ceux qui s'étaient sauvés; il était sans inquiétude, croyant que personne n'avait péri.
Mais le comte s'étant remis de sa première frayeur, et s'irritant du danger qu'il venait de courir , commença à s'en prendre au timonier et à son fils Arri^ gozxo, dont il était aussi bien loin de soupçonner le sort. Michel écouta les reproches qui lui étaient adres-
ses , la tète baissée et avec Tair d'un homme <pii se recomuilt qaelqua tort; mais lorsqu'il entendit parler de son fils, il se sentit blessé trop vivement, et, ne pouvant plus se contenir, il s'apprêtait à répondre lorsqu'on tonmant les yeux vers le lac, il aperçut sous l'eau quelque chose d'étrange qui paraissait embar* rassé parmi les aspérités d'un rocher peu éloigné et recouvert par les vagues. Fixant avec anxiété cet ob* jet qui lai apparaissait sous différentes formes , il re* connut l'extrémité d'un petit manteau couleur marron, et distingua enfin une main , qui tantôt paraissait sur l'eau , tantôt s'y replongeait en s'agitant au gré des flots.
Le malheureux père tomba presque mort : saisir le tronçon qu'il avait devant lui , se lever d'un saut , et crier d'une voix tremblante : ArrigozKO ! Arrigoszo ! ne fut l'affaire que d'un instant. Ne recevant aucune réponse, il courut sur le haut de l'écueil , il promena son regard autour de lui , fixa Tun après l'autre tous ceux qui s'étaient sauvés , mais il n'y trouva pas son fib. Voyant devant lui le comte, qui venait d'en outrager le nom. — Ah J tu es ici , chien ! s'écria^t^il en rugissant; il saisit le tronçon et se précipita contre le comte pour le frapper à la tète. Béatrix fit un cri, Ottorino fut prompt à détourner le coup , et dans un instant Lupo , le fauconnier et les rameurs accoururent et désarmèrent ce forcené , qui, en se frappant le front, fit un saut et se jeta dans le lac.
On le vit s'élancer contre la fureur des vagues et la surmonter avec une hardiesse et une force que le désespoir seul peut donner. Après quelques efforts, il
atteignit le cadavre, il étendit sur lui les mains en tâtonnant dans Teau , et le prit par les cheveux ; mais , saisi soudainement par un tendre sentiment de piété paternelle, il lui sembla trop grossier de traîner ainsi le corps de son fils chéri, il plaça la main gauche sous son menton pour lui tenir la tète soulevée , et de là droite se remit à fendre Feau pour retourner à Técueil d'où il était parti. Les bateliers se hâtèrent d'entrer dans le bateau presque submergé, et de là ils jetèrent au vieillard les cordes de voile, auxquelles il s'accrocha , et parvint ainsi sur le rocher avec son triste et précieux fardeau.
Il plaça le corps de son fils sur la pierre , il en posa la tété sur ses genoux , et, se penchant sur lui, il le touchait pour sentir si son cœur battait. Il serrait sa poitrine contre sa poitrine, sa joue contre sa joue , en lui baisant les yeux , la bouche , tout le visage , et en l'échauffant de son haleine comme s'il eût voulu ranimer en lui l'esprit de la vie. Le vent qui soufflait agita soudain l'un des bras du cadavre qui était pendant et le balança. A ce mouvement, le malheureux père tressaillit d'espoir, Le sang lui colora rapidement les joues, ses traits parurent se ranimer , une lumière subite brilla dans ses yeux, qu'il tenait fixés sur ce visage chéri ; mais, s'étant aperçu de son erreur, il se mit les mains dans les cheveux, et étendant ensuite les poings vers le lac : — Vent maudit ! s'écriait-il, vagues maudites ! maudite soit la carcasse de ce bateau et le moment où j'y ai mis le pied ! malédiction sur toutes choses !
Tous les naufragés étaient autour de lui , le regar-
danl avec effroi , et personne n'osait lui dire un mot de consolation» Mais le curé, après l'avoir laissé quelque temps à sa doulenr , se rapprocha de lui; et, au lieu de lui adresser directement la parole , il mit une main sur la tête du fils que Michel tenait sur ses genoux r — Mon pauvre Arrigozzo ! tu as toujours été un bon jeune homme , craignant Dieu et aimant tes parens.
— C'est vrai , c'est vrai , répondit le père tout attendri par les louanges données â son enfant : je ne méritais pas d'avoir un fils si bon.
— Dans ces temps où l'on est en si grand risque de perdre la foi, continuait le curé , sais4u , moki pauvre Michel, sais-je moi-même, si ce n'est pas dans sa miséricorde que le Seigneur l'a appelé pendant qu'il était encore à lui! Courage , fais-en un sacrifice à celui qui te l'avait donné et qui te l'a 6té pour des vues que nous ne pouvons connaître, mais qui sont sûrement des vues de justice et de miséricorde envers ses élus. .
— Hélas! mais que ferai-je au monde sans lui? s'écria le batelier ; que répondrai-je à ma pauvre Marthe en retournant à la maison, quand elle me demandera: Qu'as-tu fait de notre enfant?
— Le Seigneur ne vous abandonnera pas, poursuivi! le bon prêtre avec une douce insistance. Lui, qui vous a donné l'affliction, vous accordera la force nécessaire pour la supporter.
Michel leva les yeux au ciel, et, après un moment , il s'écria de nouveau : —Pourquoi n'est-ce pas moi qui suis mort? pourquoi me laisser ici, moi, vieillard inutile et à charge aux autres, et l'enlever lui qui était à la fleur de l'âge ? mon unique espoir, mon sou-
iien la coDSolation !.... Mais il ne pal coBtînadri
Aprè^ que les larmes lui eurent un peu allégé le cœur, il se tourna vers le curé et lui dit: — Hélas ! quel fils, quel fils j*ai perdu ! il m'aimait tant ! il était si tranquille ! il était si sage, si raisonnable ! Limonta n'avait pas son pareil. Et sa pauvre mère me disait si souvent que, tout vieux que je suis , j'aurais pu prendre exemple de lui.
£n attendant, les autres naufragés délibéraient pour savoir comment ils quitteraient cet écueil avant que la nuit survtnté Le rocher contre lequel le navire s'était brisé était peu éloigné de la montagne dont il paraissait avoir été détaché anciennement ; il n'était même pas bien difficile d'arriver au pied de la mon-« tagne en sautant de l'un à l'autre des trois ou quatre petits écueils que l'on voyait sortir de l'eau. Mais, après y être arrivé, on n'aurait encore rien gagné, car elle s'élevait à pic à une hauteur démesurée.
Ils furent long-temps à regarder toutes les hauteurs voisines , cherchant s'ils voyaient par hasard paraître un berger qui courût sur les traces de quelque brebis ou de quelque chèvre égarée , espérant lui faire comprendre par des signes l'extrémité où ils se trouvaient, et lui demander iSecourf ; mais il eurent beau tourner les yeux à droite et à gauche, ils n'aperçurent pas ame vivante. Il était inutile de crier au milieu de cette vaste solitude et au dessous de ces immenses voûtes.
Après une longue incertitude , Lupo dit à ses compagnons :
— Il faut prendre un parti pendant qu'il est jour ; j'essaierai de grimper là-haut , et il montrait du doigt
une hauteur à droite , — et je tâcherai de descendre i Yaretina , d*où je reviendrai ensuite avec un bateau.
Le fauconnier ne voulait pas absolument qu*il s'exposât à un tel danger.
— Reste avec nous , lui disait-il ; restons tons à la merci du même sort.
Ottorino tâcha également de le détourner d'une pareille entreprise , qui ressemblait à une témérité , et presque à une folie ; mais Lupo répondit :
— J'ai fait le chasseur quand j'étais tout jeuie, et je puis dire qu'il n'y a pas un précipice du Godanoou du Lignone que je ne connaisse : laissez-moi donc faire, et avec l'aide de Dieu , j'espère que je réus*sirai.
Il quitta ses bottineset son petit manteau, et n'ayant plus sur lui qu'un simple pourpoint de peau , léger et court , il se mit à l'œuvre sans hésiter davantage.
Il arriva sans beaucoup de difficulté au pied de la montagne, et s'étant arrêté un instant sur le dernier écueil qui s'y rattachait, il contempla l'immense hauteur qu'il avait à franchir, étendit les mains sur la pierre conrnie pour la tâter , et secoua la tète , paraissant désespérer de pouvoir s'y tenir; mais, après, Il fit le signe de la croix et commença à monter lentement , avec prudence , en s'acrochant d'un roch^ â l'autre , d'un escarpement à l'autre. S'il rencontrait une ronce , un buisson , quelques broussailles , quel* que petit tronc de figuier sauvage , il le saisissait d'abord avec les mains, il y appuyait ensuite les pieds, et il montait toujours. Chaque escarpement , chaque point, chaque crevasse devenait une aide pour lui; il
1« saisissait avec les bras , les jambes , les doigts , les ongles : tantôt il se coarbait en arc sur les genoux ^ tantôt il se traînait légèrement sur la poitrine, et il montait toujours.
Ceux qui , de recueil , le suivaient des yeux , tremblaient à chaque mouvement inégal , à chaque faux pas qu'il faisait. Ils le voyaient à la clarté des éclairs enflammés, déjà arrivé à moitié de la côte, se tenir accroché aux rocs hérissés et effrayansau milieu desquels retentissait le tonnerre , et suspendu sur les vagues qui mugissaient à ses pieds ; ils voyaient en même temps , au dessus de sa tète, une autre hauteur plus nue, plus terrible que celle qu'il venait de franchir.
Lupo rencontra , par bonheur , une petite cavité où il put se reposer et reprendre haleine. De là il baissa les yeux pour mesurer le chemin qu'il avait parcouru, mais il les détourna aussitôt , ébloui et effrayé par la trop grande élévation. Après quelques instans , il fit une autre fois le signe de la croix , et il se remit en marche. A mesure que, gagnant du terrain, il s'approchait des dernières sommités, il devenait toujours plus petit, et parfois il se confondait avec le rocher sur lequel il se trouvait; il paraissait tantôt un buisson agité par le vent, tantôt un faucon qui battait des ailes en chetchant sa proie au milieu de ces escarpemens.
Les spectateurs le perdirent un moment de vue , et aperçurent ensuite quelque chose qui tombait précipitamment. Ils furent tous sur le point de rendre l'ame de frayeur ; mais ils reconnurent aussitôt que c'était une grosse pierre qui roulait en rebondissant et tomba dans le lac , brisée en mille morceaux. Le cou-
ragenx voyageur se montra une autre fois comme une tache brune et incertaine ; puis il disparut tout-àfait.
Alors Ottorino demanda à Tun des bateliers si un bateau pourrait tenir le lac par un temps aussi orageux.
— Pour le moment , répondit celui qu'il avait interrogé, j'estimerais habile, celui qui parviendrait à trois palmes du rivage ; mais , au coucher du soleil , le vent s'abattra , et lorsque Lupo sera arrivé à Yarenna , on pourra tenir le Itfc.
Le jeune chevalier , sans ajouter une seule parole , s'assit sur l'écueil , près de Béatrix. Tous avaient leurs regards tournés vers les montagnes de Tremazzo, au milieu desquelles le soleil venait de se coucher. On voyait de gros nuages poussés par la furie du vent, tourner, rouler, se transformer de mille manières fantastiques et se colorer d'un rouge de feu. La lumière se retirait derrière les montagnes et s'éteignait peu à peu sur la face des objets qui , de moment en moment, à commencer par les plus éloignés et en avançant toujours , pâlissaient, se couvraient de vapeurs , perdaient leurs contours , prenaient diverses formes indistinctes, changeantes, vacillaient, pour ainsi dire , devant les yeux , et finissaient par s'évaporer et disparaître entièrement. Celui qui regardait le ciel du côté où le soleil s'était couché , le voyait encore coloré de pourpre; mais, s'il abaissait son re* gard des hautes cimes des montagnes , le long de leurs pentes et jusqu'au bord du lac , il n'apercevait plus les maisons, il ne distinguait plus les arbres. Les
cavités, les protoinences araient dispani ; toute la montagne n^était plus qu'une grande ombre dessinée dans le ciel, et cette ombre même allait toujours en se confondant , en s'étendant , en s'éYanooissant jusqu'à ce qu'elle ne fût plus. Les ténèbres deviorent de plus en plus épaisses; nos naufragés furent enfin enveloppés dans un telle obscurité , qu'à peine pouvaient-ils se discerner les uns les autres* Sur la plaine mobile du lac , on pouvait cependant , au milieu de cette obscurité , distinguer , jusqu'à Une certaine distance, les vagues furieuses qui , arrivées à leur plus grande hauteur , se brisaient en gros flocons blancs et retombaient menaçantes les unes sur lesautres , venant frapper l'écueil, comme si elles eussent voulu l'engloutir et lui redemander la proie qu'il leur avait en* levée.
Tout se taisait sur le haut du rocher; seulement, au milieu du mugissement des vagues et du vent , on entendait s'élever la voix lente, monotone et continue du pauvre Michel , qui disait le chapelet sur le corps de son fils.
Ottorino avait pris une main de Béatrix qui , dans cet étourdissement , dans cette terreur , la lui avait abandonnée , consolée qu'elle était de se sentir près de quelqu'un qui pût la protéger; car son père, qui était assis de l'autre cèté , accroupi , la tète entre les genoux et battant les dents de peur et de froid , ne pouvait pas lui communiquer beaucoup de courage. La longue chevelure de la jeune fiUe , qui flottait au gré des vents , toucha le visage du jeune homme , et
celui-ci , naufragé sur cet écueil , an milieu de tant
d'objets de terreor et de pitié , n'aaiait pas donné cet instant pour le plus beau jonr de sa ^ie passée.
Après environ une beure qui parut une éternité à tous j excepté à Ottorino et au pauvre Michel qui n*en mesurèrent pas la durée , étant tous deux absorbés . par une préoccupation puissante , mais , hélas ! trop peu semblable , l'on vit venir une lumière de la pointe de Varenna que les naufragés n'avaient pas pu atteindre , et il s'éleva iin cri général de joie auquel répondirent d'autres cris affaiblis par lèvent. Les naufragés continuèrent à pousser de longs éclats de voix sur lesquels le bateau qui venait les sauver dirigeait sa marche difficile. Après quelque temps , on entendit an miUeu du fracas sourd et prolongé des vagues un bruit son(R*e et cadencé qui s'avançait toujours. On échangea encore quelques cris^ de c6té et d'autre ; en^ fin 9 le navire parut. Les deux bateliers du comte accoururent pour l'empêcher de heurter contre le rocher , et Lupo put ainsi faire sortir , du côté de la proue , une large planche pour servir de pont.
Le premier à y monter , aussitôt qu'elle fot arrêtée , fut le comte Olidrado. Il sauta dans le navire , puis il se toonia pour appeler sa fille et il eut la satisfaction de la voir bientôt à ses côtés; car Ottorino l'ayant prise par le bras, l'aida à faire ce trajet. Ils y entré* rent tous, l'un après l'autre; le timonier fut le der*nier. Il déposa le cadavre de son fils dans le fond de la gondole du côté de la poupe , et il se coucha près de lui. Aprèsquelque temps , Lupo le voyant tout mouillé et transi de froid, en simple pourpoint, ô(a de ses épaules un manteau qu'il avait apporté avec lui , et
Ten enveloppa. Michel n'accepta ni ne refusa cet ofBce de charité ; il resta long-temps sans parattre s'en apercevoir; mais lorsque plus tard , en remuant un bras, il sentit ce nouvel embarras , il se leva sur ses genoux , r6ta de dessus lui et rétendit sur le corps de son fils, avec une tendre sollicitude.
Lorsqu'on eut dépassé la pointe , on vit le môle de Varenna, et on entendit les cris des gens qui y étaient accourus. Le bateau s'approcha du rivage. Suivant les conseils que les plus expérimentés adressaient aux passagers, il tourna la proue à temps, entra dans le port et parvint en lieu de sûreté. Les habitans du village s'empressaient autour des nouveaux arrivés ; l'un tirait la gondole dans un endroit sûr, l'autre éclairait ou aidait ceux qui en descendaient ; c'était à qui leur rendrait le plus de bons oflGices. Mais malgré toute cette bonté active, les habitans de Varenna ne purent s'empêcher de railler les bateliers de Limonta -, qui s'étaient laissé surprendre de cette manière. Ceux-ci , après s'être tu^ quelque temps» commencèrent à riposter, et bientôt, de parole en parole , ils étaient sur le point d'en venir aux mains , lorsque la nouvelle que le timonier du comte était dans le bateau avec le cadavre de son fils noyé, se répandit dans la foule. Alors les cris et les insultes s'apaisèrent tout à coup , et se changèrent en un murmure de compassion. L'on s'empressa d'offrir asile , assistance et toutes sortes de services au pauvre père , qui refusa tout et voulut passer la nuit à veiller le mort, qu'il se proposait de transporter à Limonta le matin du jour suivant.
 peine le jour parut-il , qu'il chercha un menuisier
peur lui commander la croix qu'il voulait placer sur recueil du naufrage. Il tirade sa poche quelques pièces d'argent, et les faisant glisser Tune après l'autre sur sa main calleuse pour les compter et payer l'artisan : — C'est de l'argent gagné par lui ,- disait-il , c'est encore de celui qu'il m'a donné l'autre jour quand il est revenu . de Lecco : qui lui aurait dit qu'il servirait pour payer sa croix !
Dès que le vent cessa, les autres barques des Limontins arriTèrent à Yarenna , et il y avait aussi celle de Michel qui, le jour précédent, l'avait prêtée à quelques uns de ses compatriotes. Le matin , plusieurs d'entre eux compatissant au sort du pauvre Michel , y avaient placé le corps du noyé. Lorsque le malheureux père arriva sur le rivage , qu'il vit son bateau et la charge qu'on y avait mise, les larmes lui obscurcirent la vue, mais il se fit violence , y entra avec cahne , saisit une rame , la poussa contre le sable du rivage et en détacha le bateau. Il prit ensuite une autre rame et commença à voguer des deux bras en s'éloignant lentement de la côte à laquelle il avait tourné les épaules.
Le lac était uni, lisse, luisant comme une glace : de temps à autre on voyait par-ci par-là en sortir, avec un léger frétillement, quelque petit poisson qui faisait briller un instant dans l'air un reflet d'argent et qui, en retombant, plissait en cercle autour de lui cette plaine immobile et polie.
Le ciel était clair et d'une couleur d'azur ; l'air serein , transparent et lumineux. Sur les hautes sommités des montagnes , ainsi que sur leurs pentes et jusqu'aux extrémités, qui se confondaient avec l'eau,
ou distinguait, tout autour, à différeas intervalteg, chaque cabane , chaque maison , chaque petite église. La verdure humide et fraîche des prairies , des buissons , des arbres , brillait des plus vives couleurs aux premiers rayons du soleil naissant; elle se nuançait à rinfini par les différens accidens de la lumière, qui tantôt jaillissait au milieu de grandes masses vaporeuses, et tantôt s'éloignait lentement dans des gradations ineffables.
Ce spectacle de contentement et de paix faisait un trop grand contraste avec l'angoisse et l'orage qui était dans le cœur du pauvre batelier.
Il continua à avancer quelque temps en silente , en s'attristant toujours davantage ; mais , à la fin, vaincu par l'impétuosité de la douleur et de la colère, il frappa l'eau de toute sa force avec la rame qu'il tenait dans sa main droite, en s'écriant : Traître de lac ! La rame se brisa, et il retira brusquement dans la barque celle qui lui restait ; puis , du tronçon de la première , il frappa un grand coup sur le bord du bateau et il en fracassa un côté.
liais , en s'agitant ainsi, il fit un instant pencher la nacelle, de manière qu'une autre rame, placée le long d'une banquette , glissa et fut sur le point de tomber sur le corps de son fils. Michel en fut effrayé , il fit un saqt et enleva la rame. Il la tint un instant entre les mains, la regarda et dit : C'est la sienne! Et il la déposât doucement à la place qu'elle occupait auparavant. — Seigneur ! s'écria-t-il , venez à mon aide , tenez-mei votre main sur la tête afin que l'ennemi ne me lente point , ne me fasse pas mourir en désespéré, et perdre
mom ame. Il se remit easiiite à voguer en diBanl tes prières avec ferveur.
Il coaUnuait à prier en foisant avancer peu à peu sa barque. Mais pendant que ses bras , répétant leur meiftveinent habituel , tantM se serraient contre sa poilrioe , et tantôt s*en détachaient en s'étendant sur les rames ; pendant que ses lèvres murmuraient les prières accoutumées , le malheureux repassait dans son souvenir chaque année de la vie de celui qu'il avait perdu , depuis sa plus tendre enfance jusqu'à ce jour, en se rappelant les premiers mots sortis db sa bovcbe, mots qui lui avaient (ait sentir toute la douceur du nom de père. Il se retraçait les espérances qu'il avait placées , qu'il avait vqes* croître et mûrir sur cette tète chérie. C'était sur oe fils que rimaient ses dernières pensées d'appui , de tranquillité et de paix pour ses vieux jours et pour ceux de sa douce compagne. Il se rappelait la consolation et la joie orgueilleuse de sa mère, lorsqu'ils le virent ensemble aborder avec sa naceUe au retour de son premier voyage ; il se rappelait les terreurs qu'il avait partagées avec elle, lorsque la nuit ils entendaient le vent siffler dans les feuillages des châtaigniers , qu'ils s'approchaient tous les deux d'une petite fenêtre , et voyant le lac agité par la tempête , ils se demandaient où était maintenant leur Ârrigozzo ? Il s'attendrissait au souvenir des exl^ts de son fils , qui était un des plus habiles rameurs du lac, et que personne ne surpassait dans le maniement d'une voile ou d'un gourvernail. Il lui paraissait entendre encore à la proue le retentissement de sa rame vigoureuse , et l'harmonie de la chanson
favorite avec laquelle il égayait la solitude mélancolique du lac.
Pendant que toutes ces pensées se succédaient dans l'esprit du pauvre père , sa bouche continuait à articuler les paroles de la prière , mais c'était un murmure involontaire et irréfléchi , comme celui d'un ruisseau qui coule vers sa pente. Seulement à la fin, interrompant à moitié une de ses prières , il se mit , sans s'en apercevoir, à fredonner tout doucement l'air que son Arrigozzo chantait habituellement ; mais , réveillé bientôt par ce son matériel qui lui frappa l'oreille , il secoua la tète et en levant le visage au ciel il sentit qu'il était baigné de larmes.
Cependant la nacelle s'approchait toujours davantage de Limonta , et une douleur plus intense et plus déchirante , que redoublait encore la vue de ces lieux, troublait l'esprit du père désolé, du malheureux mari.
Mais , Dieu dé miséricorde ! quelle douleur fut la sienne, lorsqu'on s'approchant du rivage il le vit rempli de peuple qui regardait vers lui , paraissant l'attendre ,. et qu'au milieu de tant de monde il put distinguer une femme échevelée qui se déchirait la figure , se frappait la poitrine , arrachait ses cheveux blancs , et qu'il entendit le rivage et les cavités de la montagne retentir de ses pleurs et dé ses cris désespérés !
Nous n'avons pas le courage de nous arrêter plus long-temps sur un spectacle si déchirant... Nous abandonnerons le malheureux batelier et sa femme encore plus malheureuse , s'il est possible, et nous retournerons aux personnages que nous avons laissés à Varenna^
Pendant la première nuit, tous furent logés le mieux qu'il fut possible chez le curé du yillage , qui ne pouvait se faire à l'idée d'avoir dans sa chétive maisonnette des h6tes d'un si haut rang. Il ne sut pas se défendre d'un peu d^orgueil , et s'en vanta longtemps.
Il y avait aussi à Tarenna le Pelagrua, qui avait été mis, comme on dit, à la porte sans bien , sans argent , sans appui , sans aucun espoir au monde ; qui était en outre forcé de déguerpir d'un village où tous le connaissaient et l'aimaient comme la peste ; qui ressemblait , en un mot , à un chien chassé par son mattre. Le misérable vint le matin , tout humilié en apparence , se recommander d'un ton pleureur au curé de Limonta, et lui demander par charité de lui pardonner tout le mal qu'il lui avait fait et qu'il avait voulu lui faire dans le temps passé, et de l'aider dans sa grande détresse
à troaver quelque remède à sa situation presque désespérée.
Le bon pasteur eut compassion non pas de lui , à qui un peu de pénitence devait faire grand bien , mais de sa femme et de son enfant. Il lui promit de le recommander au comte del Balzo, quoique, à vrai dire, il n*espérât pas en tirer un grand secours. Mais , pour le bonheur de ce maraud , lorsque le curé entra chez le comte, il le trouva avec sa fille et Ottorino. La jeune fille ^ qui était naturellement bonne et compatissante, qui avait vu la femme de Pelagrua quand elle s^était réfugiée dans le château , qui avait partagé avec sa mère la pitié qu'inspirait cette malheureuse femme, fut d'abord émue par les paroles du curé, et insista auprès de son père pour qu'il trouvât un asile à Pelagrua et à sa famille.
Imaginez-vous comme le comte dut accueillir cm sollicitations , qui ne visaient à rien moins qu'à le mettre en danger de rompre tout-à-fait avec l'abbé de Saint-Âmbroise , et, par-dessus le marché, à le faire prendre en grippe par tous les habitans de Limonta.
Le pauvre homme, qui ne voulait pas néanmoins donner ouvertement un refus à sa fiUe , tâchait de trouver des excuses et des prétextes ; ii balbutiait, ae démenait comme s'il eût été sur des épines. Mais Ottorino , heureux de pouvoir plaire à la jeune fille , et d'être en même temps agréable à son père , offrit volontairement de placer lui-même Pelagrua , et , ayant annoncé la chose comme faite, il en reçut de Béatrix, en remerctment , un coup d'œil de bonté ingénae et
si satisfaite , qne le coeor da jenne homme en fat rempli de joie.
Le curé de Limonta , ayant pris à part le jeune bomme, cmt de son devoir de l'avertir da caractère de l'homme à qai il s'apprêtait à rendre service. Toas les reoseignemens qa'il lui donna étaient sans doate de nature à mettre Ottorino sur ses gardes , maïs la hardiesse naturelle à son âge empêcha celui-ci de faire grand cas des paroles du prêtre. Il ne pouvait d'ailleurs se persuader qu*un homme protégé , je dirais presque sanctifié par la compassion de Béatrix, pût persérérer dans les voies de la méchanceté. Il se décida à adresser Pelagrua à Marco Yisconti , qui ne saurait refuser à ses instances de le placer dans un de ses nombreux châteaux. Il envoya donc chercher tout ce qui était nécessaire pour écrire une lettre ; mais, lecroirait-on? dans tout le village , on ne put trouver ni encrier , ni plumes, ni un petit morceau de parchemin ou de papier de coton, quand on l'aurait payé son pesant d'or. Le curé ne se souciait pas d'écrire ; l'apothicaire et le petit nombre de seigneurs varennais ne savaient de quel c6té tenir la plume. Cette ignorance n'était pas un privilège du curé, de Tapothicaire et des seigneurs de Yarenna. Du plus au moins , c'était la même chose partout ; et je ne parle pas seulement dujac de Como, mais de toute la province , de toute l'Italie , de toute l'Eure^. Quoi de plus naturel ! dans un siècle d*es~ padon , de lances et d'arbalètes , de forteresses cré* nelées, de camps et de batailles, comment les belles* lettres , cet arbrisseau tendre , délicat , susc^tible , qui aime la iîpalofaeur et la solitude, et qui ne veut
être ni foulé aux pieds , ni secoué , aurait>il pu germer et fleurir ? Cependant le fauconnier se rappela fort heureusement un vieux notaire qui habitait ordinairement à Perledo , petit village situé sur la montagne au pied de laquelle se trouve Limonta. Il y monta aussitôt , et descendit avec tout ce qui était nécessaire pour écrire ; mais là-haut aussi on avait, été fort en peine pour parvenir à imbiber le coton de Pécritoire qui était dur et sec depuis plus d*une année.
Le jeune homme , en écrivant à Marco pour lui recommander Pelagrua, fut obligé de lui expliquer pourquoi et comment il s'était engagé à le protéger ; il lui raconta en conséquence tout ce qui lui était arrivé depuis le duel de son écuyer jusqu'à ce moment; il parla du comte del Balzo , dans le château duquel il allait passer quelques jours ; il parla ensuite de Béatrix. £t comme Ton dit que la langue bat où la dent fait mal , il s*y arrêta plus que n'aurait dû le faire quelqu'un qui ne voulait pas laisser deviner ses sen-. timens ; enfin , et pour mieux représenter à son seigneur la jeune fille , il se laissa aller à dire combien , de l'avis de tout le monde , elle ressemblait à sa mère de corps et d'esprit. Ces mots furent la première étincelle Mais ne devançons pas les événemens.
Nos personnages s'embarquèrent tous dans une gondole de louage , et arrivèrent à Limonta vers le soir. Le bruit qui s'y était répandu, que l'abbé de Saint- Ambroise était résolu de faire payer cher le soulèvement de la veille , quelle que fût l'issue du jugement de Dieu ; la vue du cadavre du pauvre noyé , arrivé dès le matin ; le déplorable spectacle de ses malheureux
paréos; la longue attente dans laquelle on avait été du batean du comte , qui tarda beaucoup à arriver ; toutes ces circonstances réunies avaient grandement tempéré la première chaleur de reconnaissance qui était due au jeune vainqueur : de sorte que , lorsque Lupo mit le pied sur le rivage , il n'y trouva pas cette foule , et il n*y fut pas reçu avec ces applaudissemens et ce triomphe qu'il attendait. Se rappelant certains beaux rêves auxquels son imagination s'était abandonnée , lorsque assis sur la proue de la barque il. s'éloignait la veille du rivage deBellano, il se sentit péniblement mortifié.
• Le curé s'arrêta à Limonta; tous les autres monté* rent sur les chevaux qu'on y avait tenus prêts, et commencèrent à se diriger vers le château.
Ermelinde accueillit, avec son amabilité naturelle, le jeune bête , qui fut particulièrement bien reçu , grâce au souvenir de l'étroite amitié qui avait jadis existé entre lui et son pauvre fils. Mais bientôt elle éprouva de l'inquiétude , en voyant les prévenances empressées qu'il témoignait en toute occasion à Béatrix ; et cette inquiétude fut d'autant plus vive , que le sentiment de modeste satisfaction avec lequel la jeune fille les accueillait ne put échapper à la sagacité de la bonne mère.
Elle remarqua bientôt qu'un contentement caché et timide avait succédée la joie franche et ouverte de Béatrix. Elle la voyait rougir lorsqu'elle l'interrogeait sur Ottorino ; elle la voyait baisser alors les yeux , qui n'osaient plus soutenir le regard maternel, et son cœur commença à se troubler et à craindre.
Ce n'est pas qu'elle ne crût point ce parti convenable pour sa fille ; car , en vérité , elle n'aurait sa comment la placer plus honorablement. Mais elle était mal à Taise à cause du bruit qui courait, que le jeune homme avait déjà fait des démarches pour obtenir en mariage la fille de Franchino Rusconi, seigneur de Gomo , et que ce mariage était négocié par Marco Visconti.
Quant au comte , heureux d'avoir dans sa maison un hôte d'une telle importance , un cousin du vicaire , un favori de Marco, il était tout empressé pour lui en rendre le séjour agréablç: tantôt c'était un banquet, tantôt une chasse , tantôt une excursion aux villages voisins. Béatrix était toujours avec eux; car son père ne savait pas faire un pas sans elle , et même il lui exaltait à tout instant les exploits de son jeune hôte. Il paraissait répéter exprès tout ce qu'il avait fait pour les sauver du naufrage , et il retouchait tous les souvenirs de ce jour, de ces heures passées sur recueil et que la jeune fille ne se rappelait qae trop , et toujours avec une émotion , un frissonnement qui n'étaient pourtant pas tout-a-fait de terreur.
Il y avait surtout une vertu que le comte avait récemment découverte dans le jeune chevalier, et qui aug* mentait , à ses yeux , le prix de toutes les autres : c'était une soumission à ses conseils, une persévérance spontanée à écouter toutes les histoires de sa vie , et à lui passer toutes ses vanteries.— C'est un jeune homme comme il faut,disait-il, il n'est pas comme ces présomptueux d'aujourd'hui, qui ont à peine quitté leur nourrice et prétendent déjà en apprendre à leurs mattres.
As*ta remarqué) demandait-il une fois à Béatrix, as-tu rciBarqué hier au smr, quand je lui expliquais les raisons pour lesquelles on doit considérer comme nul le combat de Lupo et de Ramengo , as-tu vu comme il a écouté attentivement et sans que sa paupière fléchtt , pendant deux bonnes beures ?
Et c'était bien la vérité, car le jeune homme, qui était assis auprès de Béatrix, avait passé tout ce temps en extase, et n'avait rien entendu du discours du comte.
L<Nr9que Ermelinde hasardait parfois, avec sa modestie habituelle, de reprocher à son mari son excessive confiance, et tâchait de l'induire à être un peu plus sur ses gardes, celui-ci appelait ses soupçons des rêves, des folies, et, à force de bruit , il l'obligeait à se taire. La bonne femme , ne pouvant pas , comme elle Faurait voulu , éclairer de suite la chose en parlant franche*ment à Ottorino même , parce que le comte le lui avait bien sévèrement défendu, dut se contenter du seul expédient qui lui restait , et elle écrivit à Gomo pour s'assurer de la vérité et de la nature des engagemens que le jeune homme y avait pris. En même temps, elle mit tous ses soins à surveiller sa fille , à l'éloigner de la personne du jeune homme,et à la détourner de penser à lui.
La jeune fille , quoiqu'elle fût un peu capricieuse comme tous les enfans gâtés, était pourtant au fond une 40Qce. créature. Ainsi qu'il arrive souvent, elle avait toujonrs éprouvé plus de respect , et je dirai méme*c|e tendresse, pour sa mère , qui était parfois sévère, que pour le comte , malgré toute son indulgence. Elle
était plus satisfaite d'un sourire , d'un témoignage d'amilié de la part d*£rnielinde que de toutes les démonstrations de son père.
Mais depuis qu'Ottorino était an ehàteau , il se faisait peu a peu en elle un changement remarquable à cet égard. £rmelinde, par son air froid, ses parples tantôt d'avertissement, tantôt de reproche, la glaçait^ et lui gênait pour ainsi dire l'ame, qu'elle sentait toute pleine d'une vie nouvelle, d'un sentiment inconnu, et portée à la confiance et à l'abandon. Le nom du jeune homme, qui la faisait tressaillir de joie lorsque le comte le prononçait, la faisait palpiter de terreur si elle l'entendait proférer par sa mère. £lle évitait en conséquence, avec tout le soin possible, de se retrouver seule avec elle. Il ne faut pas s'étonner si elle sentait tous les jours décroître la grande affection qu'elle lui avait jusque-là portée. Le dirons-nous? Elle sentait i^éme parfois naître dans son cœur un éloignement coupable pour celle qui lui avait donné le jour ; et dans les momens de retour à sa tendresse filiale , elje s'en faisait d'amers reproches, prenant mille belles résolutions qu'elle n'avait pas ensuite la force de tenir.
Ce combat durait depuis plusieurs jours , lorsque arriva au château un message de Marco Yisconti , adressé à Ottorino, lequel annonça qu'il était attendu dans deux jours à Milan.
Béatriz crut d'abord rêver. Elle ne pouvait se persuader qu'il dût véritablement partir. Elle trouvait sa société si douce ! lorsqu'elle n'était pas avec lui , elle pensait que dans deux, dans trois, dans, quatre heures
elle le reverrait; cette pensée Foccupait, la consolait pendant tout Fintervalle : les heares s'écoulaient; Ottorino reparaissait. Mais, nne fois parti, que faire dans toute la journée, dans ces soirées si longues !
Elle voulait ramener sa pensée aux jours de contentement qui s'étaient écoulés pour elle avant Tarrivée du jeune chevalier , à sa mère , à son luth , à sa suivante, à son cheval bai ; mais le cœur ne répondait plus à ces images , jadis si puissantes sur lui ; c'était comme presser les touches d'un clavecin dont on au* rait brisé les cordes.
La veille du jour du départ d'Ottorino fut destinée parle comte à la chasse au faucon, et il était bien entendu que Béatrix devait en faire partie. — Je veux que vous voyiez voler mes oiseaux, disait le père à son hôte , et vous me direz si Marco Yisconti en a de pareils ; vous verrez des éperviers, des gerfauts d'Irlande, de Norwége et de Danemarck ; j'en ai de domestiques et d'étrangers ; vous verrez des meutes merveilleuses de chiens , tant d'arrêt que de course ; je vous montrerai aussi mon faucon favori , dressé par moi ; car je m'amuse aussi à en dresser quelques uns de ma façon avec de nouvelles méthodes, avec certaines inventions toutes à moi : mais vous jugerez.
Ce même jour il arriva une lettre de Gomo, et après en avoir pris lecture, Ermelinde eut un longentretien avec son mari. Béatrix , de sa chambre où elle s'était enfermée avec sa suivante, entendait les voix de son père et de sa mère, qui paraissaient excitées par la chaleur d'une dispute , et elle n'en devina que trop bien le sujet.
Pendant tout ce jour elle réussît à se tenir loin de sa mère , et elle ne se trouva avec elle que le soir an souper. Elle la vit silencieuse , la fixant parfois dans les yeux comme si elle avait eu un secret à lui révéler. De peur de se retrouver à la fin seule avec elle , dès qu'elle put le faire convenablement , elle prit congé sous prétexte qu'elle devait se lever matin pour la chasse , et alla aussitôt se renfermer dans sa chambre. Elle se remit de son trouble et s'assit devant une glace pour se faire relever les cheveux par Lauretta , et pour se coucher ensuite. La Suivante , qui avait découvert le secret du cœur de sa jeune maltresse , prenait de malins détours pour lui parler d'Ottorino et la tourmentait légèrement par des mots voilés dont Béatrix voulait paraître s'offenser. Cette feinte lui aurait réussi au-delà de ce qu'elle désirait, si la rougeur que ces paroles lui faisaient monter au visage avait pu être attribuée à la colère plutôt qu'a son trouble. Les cheveux étant arrangés, Lauretta s'apprêtait à la déshabiller , lorsqu'on entendit frapper légèrement à la porte , et la voix d'Ërmelinde qui disait : — Ouvre , c'est moi. Laisse-moi seule avec elle, dit-elle à la suivante qui était allée lui ouvrir. Celle-ci s'inclinant se retira dans une chambre voisine.
Béatrix , restée seule avec sa mère , aurait voulu cacher sous terre sa confusion , et baissant la tête , «Ile attendait ce qu'elle avait à lui dire.
— Je vois que ma présence ne t'est pas agréable , dit d'abord Ermelinde , et j'en suis fâchée ; j'en suis fâchée pour toi , ma fille.
La jeune fille s'efforça de répondre , mais sa voix
était suffoquée ; elle ballnrtia eonfusémeot quelques mots dépourvus de sens et elle se tut.
— Je n'ai jamais cru que ta mère pût te faire peur, continua celle-ci ; il est vrai que depuis long^temps j'ai dû ffl'aperceyoir que tu n'es plus ce que tu étais pour moi , et que tu ne m'aimes plus- comme autre* lois ; mais que tu aies à trembto devant moi , c'est trop ! c'est un trop grand chagrin pour moi qui t'aime Unt!
— Je ne tremble pas ; pourquoi tremblerais-je? ré* pondit avec vivacité la jeune fille , à qui le dépit de s'être laissé surprendre dans ce trouble avait rendu un peu de la vigueur naturelle à son caractère.
— Béatrix !... tu réponds avec trop d'aigreur I dit la mère d'un ton blessé : puis , et comme si elle n'a* vait pas pu contenir l'impétuosité soudaine de ses sentimens , elle prit là main de sa fille et continua : — Écoute , ma chère enfant, ne parle pas ainsi à ta nsière; crois-tu que je puisse avoir d'autres pensées , d'autres soins au monde que ceux de te v(»r hem«use? je n'ai d'autre bien que toi ! tu es mon unique consolation. Oh ! si tu pouvais comprendre ma peine toutes les fins que je me vois dans la nécessité de te contrarier ! mais il faut que je le fasse quand c'est mon devoir et pour ton bien. Te rappelles-tu, chère enfant! qu'étant toute petite tu as été malade, et qu'un jour tu pleurais pour avoir du lait? le cœur me saignait, mais je ne te donnai pas de lait, parce qu'il t'aurait été fatal. Alors qui sait ce qu'aura pensé U petite tête ? mais maintenant que tu es plus raisonnable, tu dois bien confinHi^ dre
— Que Toalez-vous donc de moi? demanda Bèatrix, moitié émne , moitié dépitée contre son émotion.
•— Je veux dire Mais voyons, ne me regarde
pas avec ces yeux effarés. Non, ma chère fille! tu n'entendras aucune parole d'amertume de la bouche de ta mère; viens, écoute-moi avec autant de calqie et d'amour que j'en éprouverai en te parlant. Ottorino part demain
La jeune fille en entendant ce nom fut saisie d'un frisson général ; néanmoins , elle tâcha de se contenir, et avec l'air aussi indifférent qu'elle put lé prendre , elle répondit: — Oui , je le sais; mais qu'est-ce que cela méfait?
— Plus que je ne le voudrais , pour ton repos et pour le mien , répondit Ërmelinde avec un accent sévère; allons ne feins pas, ne crois pas pouvoir te cacher à celle qui lit dans ton cœur.
— Enfin , quel mal ai-je fait ? je ne fais qu'obéir à mon père.
— Oui , tu étais bien pressée d'obéir a ton père dans ces jours-ci , plus pressée que tu ne l'as jamais été. Jadis tu faisais aussi quelque cas de mes conseils ; et sans avoir l'air de contrarier. ton père, tu te conduisais de manière Mais, voyons, ma pauvre fille,
mop intention n'est pas de t'adresser des reproches , tu ne savais pas que tu me causais une si grande peine ; tu as peut-être cru... la faute en est peut-être en partie à moi , pour ne t'avoir jamais parlé avec cette
résolution j'espérais aussi mais maintenant je
sais positivement
— Et que savez-vous? demanda la jeune fille en fixant
les yeax dans les yctx de sa mère , comme si elle avait voulu en tirer d'avance le sens des paroles que sa bouche allait proférer.
— Je sais qu'Ottorino enfin, tune dois plus
penser à lui , parce qu'il a déjà donné sa parole et
sous peu de temps il doit être Tépoux de la fille de Franchino Rusconi , seigneur de Como»
Béàtrix devint rouge comme le feu , puis elle pâlit comme si elle fût sortie du tombeau. Elle tâcha cepen* dant de se maîtriser encore un moment : de ses lèvres tremblantes elle voulut former un sourire qui disparut aussitôt ; agitée , domptée par la passion, elle se mit à pleurer.
Sa mère reconnut dans ses larmes la confession entière de la honte qui n'avait pas voulu s'avouer par des paroles , et baisant la tête de sa fille, se penchant pour l'embrasser et lui faire les plus tendres caresses , elle lui disait : ~ Oui 9 pleure, ma fiUe , pleure avec
ta mère crois-tu que je ne sache pas compatir à ta
douleur? crois-tu que je t'aimerai moins pour cela? crois-tu être déchue aucunement de ce que tu as été pour moi jusqu'ici ? non , ma chère , non , ma bonne fille..... au contraire, s'il était possible que tu fusses plus dans mon cœur que tu n'y es , oh ! je t'assure que cela arriverait maintenant par l'effet de tes larmes , par cette grâce nouvelle dont la douleur d'une fille obéissante la revêt aux yeux de sa mère.
Béatrix , vaincue par ces paroles , et plus encore par le sentiment inexprimable avec lequel elles étaient pronon^cées , jeta les bras autour du cou de sa mère , laissa tomber sur son sein son visage enflammé , et
continoant à pleurer et à sangloter, elle se serrut affectueusement contre elle.
— . Maintenant tu le vois toi-même , répétait Ën»elinde tout émue , tu vois bien qu'il n'est pas de ton honneur d'être désormais familièrement avec lai comme auparavant; et que si ton père t'en fournît l'occasion , c'est parce qu'il est trop éloigné d'avoir le moindre soupçon sur sa fille chérie. Mais toi qui connais la faiblesse de ton ame, toi qui sais que peut*étre, à cette heure , tu en as laissé entrevoir quelque chose à lui-même , tu dois, pour ta dignité, t'éloigner désormais de lui. Demain il sera dehors toute la journée, tu resteras ici avec moi ; le jour suivant il s'en ira ,
et tu seras alors délivrée de toute angoisse Tout
reste enseveli entre nous deax. — Elle voulait encore continuer et lui dire ce qu'elle aurait dû répondre à son père s'il était venu le lendemain matin la prendre pour la mener à la chasse; mais dans ce moment elle entendit marcher sur l'escalier et elle reconnut que c'était le comte. Ne voulant pas être trouvée là par lui , elle s'arracha vite des bras de sa fille , elle lui dotma et reçut un dernier baiser et sortit en loi disant : — C'est ton père , il faut que je m'en aille.
Béatrix fut long-temps à se remettre : elle appela enfin la suivante pour se faire déshabiller. Celle-ci la voyant encore toute bouleversée n'-osa pas lui adresser un mot. Mais lorsqu'elle l'eut mise au lit', elle lui demanda comme à l'ordinaire quel livre elle> voulait lire ce soir. — Dois-je vous donner celui des diables et des âmes damnées qui vous platt tant?
-*Non , ferme les rideaux, éteins la lumière.et va-t'en.
— £t domain matin, yoas voulez que je tous rév^tte à Taube du jour, n'est-ce pas , pour être prête à partir poorlaebasse?
— Non , tu ne viendras que lorsque je t'appelleiui,
— Et quelle robe ?
— Je t'ai dit que non , va-t'en et laisse-moi tran* quille.
— Bourrasque ce soir, dit la suivante en elle-même^ et elle obéit.
Alors Béatrix , s'abandonnant tout-à-fait à sa douleur, se tourna et mit la bouche contre l'oreiller pour qu'on ne l'entendit pas pleurer. Son lit lui paraissait de chardons et d'épines, elle ne trouvait de repos d'aucun c6té, et parfois elle s'asseyait comme pour respirer, puis elle s'enfonçait de nouveau sous les couver* tnres et pleurait toii^iours sans pouvoir se consoler*
Elle croyait voir la fille de Rusconi toute belle et orgueilleuse chevaucher sur les remparts de Como, et Ottorino galoper galamment à son c6té, en échangeant
avec elle des paroles et des oomplimens Elle faisait
tons ses efforts pour chasser ces images, pour arrêter sa pensée sur d'autres objets ou d'autres temps ; elle rassemblait toutes les forces de son esprit , pour par-^ courir le passé, se jeter dans l'avenir, y trouver un point autour duquel elle pût s'arrêter , une proéminence pour ainsi dire qui lui offrit un appui auquel elle pût s'attacher. Mais le passé, mais l'avenir, tout était languissant, tout était mort, tout était uniforme. Elle ne trouvait dans la vie , elle ne voyait dans le monde qu'un but; son esprit cherchait en vain une porte, un chemin qui le conduisit ailleurs, tout le ra-
menait au même point; les cruels fantômes qu'elle repoussait un instant revenaient l'instant d'après plus importuns et plus terribles , tels qu'une armée victorieuse qui, après avoir franchi les murs et enfoncé les portes , entre précipitamment dans une ville prise d'assaut.
Mais, à la fin , excédée de fatigue et de souffrance ^ elle s'égara dans un lent assoupissement plein de rêves fantastiques et passionnés. Croiriez- vous que le lendemain matin à son réveil, qui fut bien avant l'aube du jour , elle trouva au fond de son cœur une tranquillité, une espérance, une consolation descendue d'une source ignorée, et dont elle ne pouvait se rendre compte? Seulement, lorsqu'elle revint à son aifiiction, il surgit tout à coup d*un petit coin de son esprit une pensée qui s'y tenait probablement cachée depuis longtemps, et qui, dans )a première fureur de la passion , n'ayant pas pu se produire , avait attendu la nuit , s'était levée doucement pendant le sommeil de Béatrix, et avait calmé le grand feu qui la brûlait.
Cette idée était que tout ce que sa mère lui avait dit d'Ottorino pouvait bien n'être pas vrai, et qu'il ne fallait pas le condamner trop précipitamment. Il a tant de droitoro»^ il est si bon , se disait-elle , il ne saurait manquera ses sermeps. Avec tout cela sa première crainte la tourmentait encore , et vous comprendrei aisément qu'elle souhaitait d'en être délivrée. Si elle avait pu se trouver avec son père , il lui aurait été aisé de l'amener, sans qu'il s'aperçût de rien, à éclaircir cette. obscurité; mais le comte allait sortir au point du jour , et si elle ne se décidait pas à l'accompagner
à la chasse , elle ne devait plus le voir jusqu'au soir , et elle serait oUigée de garder pendant toute la journée cette épine dans le cœur. Et si à son retour elle n'avait pas pu se trouver tète à tôte avec lui ,-il n*y avait plus d'explication possible , car Ottorino partait le lendemain de grand matin. Elle résolut de se lever aussitôt pour être prête au premier appel afin de se trouver seule avec son père pendant qu'on ferait les préparatifs, du départ, et de ramener au but qu'elle se proposait ; mais avec la détermination bien arrêtée de ne pas l'accompagner à la chasse , pour ne pas désobéir à sa mère.
Elle appela Lauretta pour se faire habiller. Celleci lui mit les habits de chasse qu'elle avait préparés le soir , et Béatrix , absorbée dans ses réflexions, ne s'en aperçut pas ou ne trouva point qu'il valût la peine de s'y opposer. Lorsqu'elle entendit la voix de son père , elle descendit dans un petit salon où il était seul. Le comte, se levant et allant au devant de sa fille, lui dit : — Maintenant tout doit être prêt ; allons.
— Je ne suis descendue que pour vous saluer et vous donner le bonjour, répondit Béatrix' embarrassée.
— Toujours des tiennes , petite folle que tu es r
— Non, répiiqua-t-elle, résistant à la main qui voulait la conduire dehors , laissez-moi ici un instant ; asseyez-vous et causons un peu à nous deux.
— Tu auras le temps de causer tant' que tu voudras avec moi aujourd'hui à la chasse; nous serons ensemble toute la journée, Maintenant , puisque tu as été prête de si bonne heure , partons sans faire plus attendre ceux qui nous accompagnent.
— Je TOUS ai dit que je désirais rester à la maison.
— Et moi je te dis de laisser de c6té ces badinages et de ne pas faire Tenfant.
Pendant cette discussion Ottorino pamt dans la salle. Après les salutations d'habitude, il demanda au comte la permission de prendre le bras de la jeune ille, et il la conduisit dans une cour où son cbeyal l'attendait. La jeune fille , fascinée , ne fit aucune résistance : elle se rappela bien sa mère, mais comment revenir sur ses pas , maintenant qu'on l'avait trouvée levée à cette heure et dans ce costume! quoi dire? qu'elle avait changé d'avis ! Mais comment? maïs pour» quoi? Il fallait s'expliquer , donner quelque raison, et elle sentait sa tète vaciller, et dans ce moment elle n'eut pas même la force de prononcer un seul mot.
Dès qu'Ottorino fut arrivé auprès du chevid , il prit les rênes des mains d'un page et les présenta à Béatrix; '\\ ploya ensuite un genou en faisant de l'autre un escabeau pour son joli pied qui le toucha à peine , et d'un saut léger Béatrix se plaça sur la selle.
Ottorino se mit auprès de l'étrier , lé comte prit familièrement le bras du jeune homme et ils s'acheminèrent à pied , suivis par le fauconnier , et par quatre pages qui tenaient les faucons sur leurs poings , et les chiens en laisse.
Le comte commença à parler de ses chiens d'arrêt et de ses éperviérs au jeune homme qui l'écoutait avec l'attention, que vous pouvez supposer en voyant que Béatrix ne proférait pas un seul mot et ne levait jamais les yeux sur lui.
Après lui avoir demandé si elle se trouvait mal, si
elle avait besoin de quelque chose , si la promenade k cheval lui était agréable, et autres pareilles questions, il se tut tout-à-fait, car l'air dont elle les avait accueillies lui avait 6té tout courage pour lui en adresser d'autres. De cette maniène le champ resta tout entier au comte, qui le parcourut en long et en large à son gré-
Après environ deux heures ils arrivèrent dans un petit bois de châtaigniers , où les pages de la fauconnerie lâchèrent la laisse aux chiens qui se débandèrent de toutes parts, flairant avec les museaux baissés, pendant que les seigneurs et Ambroise montaient sur le sommet d'un tertre d'où l'on pouvait dominer la chasse.
A peine y étaient-ils arrivés que le comte, se tournant vers sa fille , lui dit : — Fais attention que Diane a senti quelque chose , et il lui indiqua un chien d'arrêt qui se dirigeait vers eux occupée suivre une trace en remuant la queue... Fais attention; elle a arrêté... Et l'on vit se lever une bécasse Vite, ôte le chapeau à Garbino. Allons dépèche-toi , que tu es embarrassé ce matin !... Laisse-le voler , il Ta si bien vue !.. Regarde comme il vole bien ! Oh ! elle ne lui échappera pas Bravo ! mon Garbino! avec quelle vitesse
il fond sur elle ! La voilà , la voilà , il l'a saisie.
L'on vit en effet le faucon descendre avec la proie et tomber avec elle au pied du tertre sur lequel étaient les chasseurs. Le comte y courut pour ôter la bécasse des serres de Garbino, et le jeune homme, saisissant ce moment , s'approcha de Béatanx, et lui dit tout agité : — Par pitié , dites-moi ce que vous avez ! Si j'ai po
«AKCO TISCOIITI. T. I. lO
Y0I1& déplaire ea ifuelque chose ^ ne veuilles pas m'éki punir si cruellemenl. Béatrix , je vous en prie , vous savez que demain je dois voas quitter.
-> Je le sais , interrompit la jeune fille avec un sourire qui ne put cacher Tamertume de ses sentimens intérieurs, je sais que vous partez demain, et manière m'a même dit une chose que vous me laissez ignorer; elle m'a dit qUe vous prendriez le chemin de Como.
Quoiqu'elle s'efforçât de donner à ces paroles un air léger et indifférent , elle ne put s'empêcher d'y mettre une intention que le jeune homiAe saisit aussitôt.
Il rougit et répliqua : -^ Écoutez , je ne peux pas vous le nier..... Alers je ne vous avais pas encore
vue Néanmoins je vousjure sur mon honneur,
Béatrix , je vous jure que tous seule..... Mais il fut interrompu par l'arrivée du comte qui criait à soa fauconnier : '*- Donne-lui la becquée et remets-lui aussitôt son chapeau*
Ces mots, etplusencore le trouble du jeune homme, confirmèrent à la jeune fille la mérita de tout ce que sa mère lui avait dit. D'abord elle en demeura comme anéantie; mais revenant aussitôt à elle-même, honteuse de son humiliation , elle sentit naître dans son cœur cet orgueil dédaigneux nourri en elle depuis si long-temps, par l'habitude de voir toute chose céder à ses désirs. 8e montrant donc dès ce moment tout attentive aux chiens et aux faucons , comme si son esprit eût été véritablement absorbé par les accidens de la chasse , elle ne se détacha plus pendant toute la journée des côtés de son père, n'adressa jamais un mot i Ottorino , ne dirigea jamais un regard sur lui ^
et elle réussit de cette manière i empoisonner toute la joie qu^il s'était promise dans ce jour.
Le lendemain matin le jeone chefalier partît pour Milan a?6c Lupo, et Béatrix, qui était absorbée par flon diagrin, en éprouTa tout d*abord une sorte de consolation. Sa mère se montra ce jour-là sévère et mécontente , et cela ne fit encore qu'augmenter rhu-* meur de Béatrix, qui, loin de reconnaître ses torts, s'imaginait dans cette première ébuliition de colère que c'était elle qui avait à se plaindre d'autrui. La capricieuse, irritée contre tout le monde, se coucha le soir de bonne heure , et la suivante, qui la vit sombre comme Forage , lui laissa la lumière et s'en alla bien vite. Elle prit sur la table qui était à côté de son lit un volume en parchemin , relié en cuir ; c'était l'Enfer du Dante. Lorsque Lauretta , le soir précédent y lui avait offert un livre contenant les images des diables et des âmes damnées , elle voulait précisément parler de celui-ci , car en effet au commencement de chaque chant il y avait une miniature représentant ce qui y était racconté. Celui qui de nos jours pourrait avoir ce volume posséderait un petit trésor.
Béatrix faisait cette lecture à l'insu de sa mère ; et le comte lui-même s'était laissé tourmenter long-temps cette fois avant de la lui accorder. Ce n'est pas qu'il crût que la Divine comédie ne convenait pas à une jeune fille ; mais c'était pour l'ancienne rancune qu'il portait à Dante Alighieri, à cause de l'ouvrage latin intitulé De Monarchiây publié par ce fier Gibelin plusieurs années auparavant, et qui à cette époque, c'est-à-dire quatre ans après la mort de l'auteur,
commeaçait à faire un grand bruit en Italie et en àllemagne.
Ce ne fut que peu de jours avant l'arrivée d*Ottorino au château que le comte accorda a sa fille le volume tant souhaité , qui n'était pourtant jque la première partie de cet ouvrage. En effet, quoique le Purgatoire et quelques chants du Paradis circulassent d^à en Toscane à cette époque, FEnfer seul était alors géné-^ ralement connu en Lombardie.
Béatrix le lisait avec une grande avidité, le soir quand elle était seule , renfermée dans sa chambre , peut-être à cause de Tintérôt qu'elle prenait naturellement à ces narrations fantastiques pleines de vie et de passions : peut-être aussi à cause de cette funeste saveur que le sens rebelle des enfans d'Eve fait trouver au fruit défendu.
Nous disions qu'elle étendit la main pour prendre ce volume; elle l'ouvrit et sentit quelque chose glisser
entre les feuilles, puis elle en vit tomber un objet
Qu'est-ce? un papier une lettre De qui ?
Est-il nécessaire de le dire?
Le lecteur se rappelle certains mots que le comte disait à yoix basse à Ottoriuo , en revenant de Bellano . sur Marco et Ermelinde , mots qui faisaient allusion au mariage projeté entre eux dans d'autres temps , et aux accidens terribles qui avaient dérangé cette alliance et amené des désordres et des vengeances sanglantes. Béatrix , qui , sans en avoir l'air, avait tout entendu , désirait vivement connaître le fait dans tous ses détails. Il ne lui paraissait pas convenable d'interroger à ce sujet un étranger, mais elle avait plusieurs fois pressé sa suivante de se faire raconter toute cette histoire par sa propre mère, qui, dans sa jeunesse, avait été au service d'Ermelinde , et qui devait en être complètement informée.
Lanretta , qui n'était heureuse que lorsqu'elle pouvait satisfaire sa maîtresse, et qui maintenant souhaitait plus que jamais de s'insinuer dans ses bonnes