‹ Marco Visconti histoire du XIVe siècleChapitre 2 sur 6 · I. «fr · texte numérisé non relu

I. «fr

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grâces , afin de Tadoucir et de lui donner un peu de courage , la voyant toujours irritée et mélancolique , se mit à obséder sa mère. Elle la pria avec tant de grâce et tant de caresses , que celle-ci , après Tavoir pendant long-temps renvoyée d*un jour à l'autre, se décida enfin à la satisfaire. Un soir qu'elles étaient seules, après lui avoir fait un grand préambule pour lui dire que ce n'étaient pas des choses qu'on dût savoir et qu'il fallait bien se garder de les répéter^ elle commença son récit de cette manière.

— Simon Crivello . père d'Ermelinde , était intimement lié avec le père de Marco. Ils se voyaient souvent entre eux , l'un chez l'autre , et les jeunes gens , ainsi que cela arrive, s'étaient vus aussi, s'étaient plu, et Marco avait donné sa parole à ma maîtresse qu'il l'épouserait. Quand on est jeune on donne légèrement sa parole , sans penser plus loin : il fallait savoir aupa-ravant si les parens y consentfiiient. Quant à Crivello , il ne pouvait désirer rien de mieux ; mais les empè* chemens venaient du côté de Matheo Yisconti qui , à cette époque , était un des seigneurs les plus puissans , et ne voulait donner à ses enfans que des princesses ou des filles de sang royal. Enfin, on attendait toujours et il se passa à peu près un an sans qu'on en tint à aucune conclusion. Et, vois-tu, si dès le commencement Ermelinde avait écouté sa mère , elle n'aurait pas parlé à un homme qui ne pouvait l'épouser sans un miracle. Sa mère le lui avait dit bien certainement ; mais quand est-ce que les jeunes gens écoutent les vieillards ?

— A la fin, qa'arriva-t*ii? demanda en Tinter-

rompant LauretU y qui était impatiente d'en venir au fait.

— Il arriva une grande confusion, un sauve qui peut. Les Yisconti furent chassés de Milan , les Torriani y entrèrent , et on découvrit que le père de ma maîtresse, qui faisait tant Fami de Matheo , avait été un des cbefi qui conduisaient Tintrigue.

— Oh ! que me racontez-vous ! et tout cela pour te venger de ce qu'on avait refusé sa fille , n'est-ce pas?

— Je crois bien que oui; alors Crivello, voulant montrer aux nouveaux seigneurs qu'il avait rompu pour toujours avec les Yisconti^ et craignant qu'Ermelinde ne réussit d'une façon ou d'une autre à se marier avec Marco , voulut Tobliger à épouser de suite notre comte qui l'avait demandée en mariage quelque temps auparavant. Imagine-tot en quel état se trouvait la pauvre jeune fille ; il n'y avait pas moyen de la décider à man-* quer i la foi qu'elle avait doonée à Yisconti ; et dans la maison il y avait toujours des désordres, des concisions, des menaces , de sorte qu'elle ne faisait que pleurer et était tout-à-fait malheurense. Yingt jours environ se passèrent de cette manière, lorsqu'une nuit( écoute bien ceci) , je suis réveillée en entendant frappar fortement à la porte de ma chambre : je de* mande qui est là. — Ton père qui est arrvé de Terre- Sainte et veut te voir de suite , me répond un palefre*nier de la maison. Sn effet , mon père était allé depuis long-temps en pèlerinage au saint-sépulcre , et on l'at^ tendait tous les jours. Je passe à la hâte une espèce diï robe et je cours ouvrir ; je vois s'avancer un pèlerin , le capuchon sur les yeux et une lanterne sourde à la

main. Je lui jette les bras au cou ; il dépose la laûterae et 6te son capuchon... Ma fille ! je n*ai jamais eu une telle frayeur; devine un peu qui c'était?

— Marco.

— Oui , vraiment , Marco Visconti , en corps et en ame , qui , avec deux yeux qui lui sortaient de la tète , me demanda : Où est Ermelinde? — - Pour l'amour de Dieu et de la sainte Vierge ! que voulez-vous ici ? lui dis-je ; mais lui , me serrant un bras à me le meurtrir pour plusieurs jours , me demanda encore : — Où est Ermelinde ? — Vous n'êtes pas venu pour lui faire du mal? répliquai-je ; par charité ayez compassion de cette pauvre malheureuse qui est déjà à moitié morte.

-^ Est-elle de ce côté ? me dit-il , en désignant du doigt la chambre où elle était en effet. Moi qui , dans ce moment , ne savais ce que je faisais , je répondis que oui. Il s'avança vers la porte , puis s'arrétant tout court comme s'il se repentait , il me dit : -— Entre , et annonce-lui avec précaution que je l'attends ici et que j'ai à lui parler.

Que devais-je faire ? Fuir ? il n'y avait pas moyen. Crier ? il m'aurait étranglée. J'entre donc. et je trouve ma maltresse à moitié levée , qui , tout d'abord en me voyant , me demanda avec effroi : Qu'est-ce que cette lumière qui est de l'autre côté ? Et comme je ne répondais pa» de suite elle se mit à crier : Ferme la porte ! ferme la porte ! Mais dans ce moment nous entendons une voix soumise qui dit Ermelinde!

n'ayes pas peur; c'est moi, c'est votre Marco.

As-^n vu la femme de notre voisin Antoine , lors-

qae parlant et riant avec nous , son mal la prend , et que tout d'an coup elle tombe par terre et parait morte ? eh bien ! ce fot la même chose d*£rmelinde : elle était blanche conmie an linge , éyanoaie, défaite , tellement que je la crus morte tout de bon , et sortant de la chambre les mains dans les cheveax , je me mis à pleurer comme une ame damnée.

Marco , qui par respect pour elle n*a?ait pas osé jusque-là s'avancer, prend la lanterne et entre avec moi dans la chambre. Noos lui fimes respirer je ne sais quelle eauspiritneuse, nous lui baignâmes le visage et les tempes , tant qu'enfin elle ouvrit les yeux et revint à elle. Il fallait le voir ce brave homme comme il se comporta dans ce moment; on dit que plus tard il est devenu un coupe-jarret, un diable, c'est possible et je ne dis pas non , mais alors c'était un jeune homme honnête et craignant Dieu, et je puis en rendre témoignage. Vois-tu, il n'osait pas lui toucher un seul doigt de la main , il s'empressait autour d'elle et la regardait avec crainte et avec dévotion comme si elle était une madone : il était tout contrit et respectueux , et on ne l'aurait jamais pris pour ce grand soldat , ni pour ce grand prince qu'il était. Quand il vit'qu'Ermelinde s'était remise :. — Je suis ici, dit-il , pour tenir la parole que je vous ai donnée de vous épouser, et pour vous mener avec moi. — sainte Vierge ! 6 Seigneur ! répétait la jeiine fille sans pouvoir dire autre chose.

£t lui alors (je me rappelle tous ses mots comme si c'était hier, tant il m'a fait impression , et puis j'en ai souvent parlé avec ma maîtresse ! ) et lui , dis-je , souriant comme quelqu'un qui a plutôt envie de pleurer :

Je voas semble pea courtois , loi dit<-il , en vous invitant à quitter votre maison pour suivre la fortune d*un homme qui ne sait pas où placer sa tête en sûreté. . — Ne dites pas cela, rq)ondit ma mattresse, ne dites pas cela; car vous me brises le cœur. Par charité fuyez, fuyez vite; car si quelqu'un s'apercevait que vous êtes là, malheur à vous ! malheur à moi ! -^ Fuir ! disait Marco, aurai«je donc fait tout ce voyage, auraije couru tant de dangers en me jetant au milieu de gens qui auraient volontiers acheté ma tête au poids de l'or, pour retourner sur mes pas comme un enfant , comme un insensé? — Mais si mon père vous trouvait ici , continuait ma mattresse , qu'arriverait-il de vous ? qu'arriverait-il de moi? -— OhJ croyez- vous que si je ne pensais pas qu'il est votre père , je sortirais d'ici les mains pures de sang ! Ermelinde tremblait de tout son corps. -— Venez donc , j'ai encore des amis qui nous escorteront jusqu'au Heu de sûreté où je veux vous conduire; un cheval vous attend en bas, et lorsque nous serons arrivés à Bergame je vous épouserai ; jusque-là regardez-vous comme étant avec un fr^e ou dans une église.

Moi, je tenais fortement ma mattresse par sa robe et lui disais à l'oreille : Non, non ! prenez.garde à ce que vous allez faire ! Il s'en aperçut probablement , car il me mit une main sur l'épaule et dit : — Allons , Marianne , laisse-la tranquille. Il ne dit que ces mots , mais il les proféra avec une voix, un visage, un regard y qui me glacèrent jusque dans la moelle des os ; j'ouvris les mains et je restai fascinée , le regardant comme on regarde un basilic.

Alors Ermelinde, ayant repris la parole, se mit à le sttpplier en loi disant : — Youlez-toas que je fuie de chez moi , la nuit , comme une mauvaise femme ! que je fosse mourir de douleur et de honte ma pauvre mère! ok non ! laissez-moi , tuex-moi plutôt , tuez-moi de votre main et j'eo serai contente.

Marco réfléchit un instant, et il laissa échaj^r certaines paroles obscures , comme pour lui faire com-' prendre que si elle ne venait pas, ne voulant pas être venu inutilement, il irait lui-même chercher son père. Peut-être né le dit^il que pour lui faire peur et pour l'amener à son but; mais ma maîtresse, qui prit la chose au sérieux, conunença à trembler et se jeta à ses pieds toute en {^eurs , en le prknt et en le suppliant de ne pas parler ainsi; d'éloigner de lui ces idées et de ne pas lui causer une aussi grande douleur. Elle lui disait toutes ces choses avec une si extrême passion ! et cependant, il était inébranlable» IV s'efforçait de se débarrasser de ses bras , et il y eut même un instant ou il s'en dégagea entièrement, et il fit alors quelques pas vers la porte. Ërmèlinde se leva d'un saut comme une furieuse, le saiut par un bras et se mit à crier r*^ N(m , non , vous ne sortirez pas d'ici avant de m'avoîr tuée, je le défendrai, je le défendrai !

Ce fut comme lorsqu'on jette un seau d'eau sur te feu : Marco s'arrêta et ne fit plus aucun effort. -^ £h bien ! dit-il avec un sourire glacé et capi^ble de glacer qui que ce fût , eh bien ! apaisez-vous ; voyez , je suis ici, je ne fais plus un pas, n'ayez pas peur que je fuie, faites du bruit, réveillez toute la maison, criez à l'assassin , je ne bougerai pas.

Il in*est impossible de te peindre Tétat de ma mattresse en enteodant ces paroles : les bras lui tombèrent, elle se rejeta en arrière et prêta un instant Toreille pour écouter si quelqu'un n'était pas réyeillé : pnis ayant reconnu que tout étaîi tranquille , elle joignit ses mains et lui dit :— Ah ! Marco, pardonnezmoi , n'est-il pas mon père? Mais vous , pouvec-yous me dire de telles choses ! si tous saviez le mal que TOUS me faites! Oh! le Seigneur m'est témoin avec quelle joie je donnerais ma vie pour sauver la v6tre ! Par charité , partez , fuyez d'ici ! qui sait si quelqu'un ne vous a pas aperçu! fuyez! fuyez pour l'amour de Dieu! si jamais vous m'avez aimée, fuyez !

Marco , toujours froid, pour toute réponse lui tendit la main et dit : — Venez donc. Mais lorsqu'il vit qu'elle se retirait en arrière : Non? vous ne voulez pas venir ! eh bien! sachez que je ne quitterai pas cette chambre sans Vous : voyez ce que je vais faire. Et il s'assit sur une petite table, mettant une jambe sur l'autre et croisant les bras sur sa poitrine , comme quelqu'un bien résolu à ne pas bouger. — J'attendrai jusqu'à demain , poursuivit-il , naturellement il entrera quelqu'un ; qui sait si ce ne sera pas votre père lui-même ? si vous voulez le préserver de tout danger, vous savez ce que vous avez à faire. Allez à la fenêtre , criez que Marco est dans votre chambre , qu'ils viennent , qu'ils viennent en foule , je ne fuirai pas.

Imagine-toi notre frayeur ! notre désolation ! Nous étions , moi d'un c6té , Ermelinde de l'autre à pleurer, et à le prier comme on prie devant la croix; mai»

c'était ni plus ni moins que de vouloir faire changer de place au Legnone.

Lorsque ma maîtresse vit qu'il n'y avait plus de remède : — Vous voulez donc vraiment me perdre ? lui dit-elle, eh bien ! j'irai. Elle s'agenouilla devant une petite madone qui était suspendue au chevet de son lit , y resta un instant en prière , puis se levant

elle me dit : — Tu diras à ma mère Mais les pleurs

lui étouffaient la voix. Le jeune homme la prit par la main et elle le suivit avec une figure stupide comme quelqu'un qui dort et se promène en dormant. Mais à peine furent-ils arrivés sur le seuil de la chambre que nous entendîmes les pas précipités de plusieurs personnes montant l'escalier. Marco s'arrêta un instant puis se rejetant en arrière et se frappant le front , il s'écria : — Il n'est plus temps ! En un clin d'œil il poussa la porte et la ferma en dedans avec un cadenas. D'une main il ouvrit son pourpoint , en tira un poignard ; de l'autre il 6ta une chaîne d'or qu'il portait au cou , et la brisant dans le milieu , il en mit la moitié dans son sein et plaça l'autre dans les mains d'Ermelinde en lui disant avec anxiété : — Ce sera le signe de notre foi , j'espère revenir bientôt et dans une meilleure condition. De toute manière gardezvous de manquer à votre promesse ; tant qu'on ne vous rapportera pas l'autre moitié de la chaîne que je TOUS laisse , croyez que je vis et que je n'ai d'autre pensée que celle de faire de vous mon épouse. Il parlait encore lorsqu'on frappa précipitamment à la porte. Marco ouvrit une fenêtre qui donnait sur le jardin et y descendit d'un saut.

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