‹ Marco Visconti histoire du XIVe siècleChapitre 6 sur 6 · SS · texte numérisé non relu

SS

—Moi ? que dites-vous ?. . . . ma reconnaissance, mon Respect*.. ••

— Ce n'est pas assez , et ce n*est pas là ce qae je veux de tous , s'écria Visconti en prenant une des mains de Béatrix entre ses mains tremblantes. Â quoi bon dissimuler plus long-temps ? Sachez, Béatrix, que

du moment où je tous ai vue ma destinée a été

irréTOcablement fixée. Et moi aussi j'attends avec anxiété de votre bouche un mot de vie ou de mort.

La jeune fille tremblait comme une feuille, et faisait des efforts pour se dégager de ses mains. Mais , Visconti s'interrompant tout à coup comme s'il avait été saisi par une nouvelle idée qui se fût présentée dans ce moment à son esprit, ouvrit ses mains de sorte que Béatrix put retirer la sienne , et , le visage changé , après un moment de silence, il l'interrogea d'une voix sévère.

— Dites-moi , ce Lupo n'est-il pas écuyer de quel' qu'un que vous m'avez nommé tout à l'heure?

— Oui, il est un de ses écuyers.

— Un de ses écuyers? de qui ?

— De ses écuyers de votre cousin de ce

chevalier répondit la jeune fille qui n'osait pas

prononcer son nom.

^ Dites donc de qui..»., lui demanda-t-il fièrement.

— D'Ottorino , répondit Béatrix en devenant tout d'un coup rouge comme le feu.

— Maintenant, répondez-moi comme vous répondriez à votre confesseur au moment de la mort, poursuivit Marco d'une voix sombre et tremblante , est-ce

pour plaire à cet homme qae vous êtes venue me demander la grâce de Lupo?

— C'était mon père qui devait vous en parler.

— Ce n'est pas cela que je demande ; dîtes-moi donc, sur votre ame , si c'est lui qui vous a engagée à cette démarche.

— Oui , lui aussi a prié mon père ; car , étant en disgrâce auprès de vous, il n'osait pas

— Ah! vous savez tous ses secrets!.... Et quand Favez-vous vu?

— Peu d'instans avant d'entrer dans votre maison.

— Et vous le voyez tous les jours, n'est-ce pas?

Et la promesse la promesse que vous lui avez

faite dites-moi,.... venait-elle du cœur?.... Vous

êtes éprise de lui, dites dites-le, au nom de Dieu!

Béatrix, tout effrayée , gardait le silence.

— Ainsi donc vous ne le niez pas !

— Non, je ne le nie pas, dit la jeune fille d'une voix faible ; il doit être mon époux,

— Mort et perdition ! s'écria Marco d'une voix frémissante et comprimée , et arrachant en même temps des mains de Béalrix la lettre, il s'élança furieux contre elle comme s'il avait voulu la déchirer en morceaux. La malheureuse sentit ses genoux fléchir, sa vue s'obscurcir, et elle tomba évanouie sur le plancher.

Visconti demeura quelques instans à la contempler d'un regard sombre et enflammé. Sa main se porta involontairement sur son poignard ; mais il la retira aussitôt. Il mit la lettre dans la ceinture de la jeune fille évanouie, puis il sortit précipitamment et descendit par un escalier dérobé dans une petite cour intérieure.

ÉproiiYftDt âlon un besoin violent, une furenr de «e iBoa?oir, de s'agiter, de respirer librement, il s'élança sur un choTal qui avait été préparé pour son dépari qui devait avoir Heu cette nait même , et il le poussa sur le premier chemin qui s'offrit devant lui. A peine on seul de ses écuyers parmi tous ceux qui devaient l'accompagner eut-il le temps de se mettre sur ses traces, et de le suivre de loin sans pouvoir jamais le rejoindre. Telle était la trempe de cette ame. Le premier mouvement de la passion était irrésistible, le présent lui 6tait tout sentiment du passé et de l'avenir, et l'absortmit entièrement.

Il partit comme s'il avait fui devant un ennemi qui le harcelât; il portait eu croupe , il avait sur le dos cet ennemi qui ne lui laissait ni paix ni repos.

Dans la violence de la course , et au milieu des ténèbres , sentant souffler sur sa figure le vent froid de la nuit, il lui semblait éprouver quelque soulagement. Il galopait comme un frénétique , n'entendant autour de lui que le piétinement de son cheval et le sifflement de l'air qu'il fendait impétueusement , et qui agitait sur son front ses cheveux baignés de sueur.

Le généreux coursier , la bride abattue et les flancs ensanglantés, s*élançait avec Curie, dévorant le chemin sans le voir, et ayant perdu toute route battue, il courait à travers des champs cultivés, des landes, des bois, sautait sur des broussailles, des buissons et des fossés, au risque de se casser le cou contre le tronc de quelque arbre ou de tomber dans un fossé ou dans une mare. Le chevalier, qui, dans la rapidité de cette course , dans l'impétuosité forcée des sursauts et des

MARCO VUCORTI. T. I. 2 3

secousses, sentait pour ainsi dire qne les impressions extérieures adoucissaient le sens douloureux de la rie intérieure, ne cessait de l'exciter de sa voix et avec ses éperons , qu*i1 lui tenait cruellement plantés dans la chair ; et, son esprit s*égarant dans une espèce d*ivresse fantastique, il souhaitait avec une sorte de volupté de s*cnse?elir sous terre, de disparaître pour toujours du monde.

Il contiilua à galoper jusqu'à ce qu'il s'aper^t qu'il était seul. L'écuyer n'avait pas pu le suivre dails sa course folle et effrénée. Il sentit son pauvre animal qui haletait sous lui en gémissant , épuisé , fatigué , il le vit à la lumière du crépuscule tout couvert d'écume, tout fumant et ensanglanté, ekhaler de ses narines ouvertes un souffle épais et embrasé , il retira les tènes et s'arrêta dans une lande vaste et âbàndtfnnée 6ù il se trouvait dans le moment. Il leva les yeux vers le soleil qui conf niënçait à poindre , et il s'irrita contre la lumière du jour qui allait l'exposer à la vue des hommes et à son propre regard; L'Obscurité de la nuit était plus conformée sa douleur. Son ame la parcourait dans toute son étendue , elle l'occupait tout entière et en recevait le sentiment râystérieux de l'infini et de Téternité dans les tourbillons desquels elle se perdait.

Mais lorsque le jour parut , lorsque son .ame se replia sur elle-même , il se sentit retomber dans la vie , et la réalité circonscrite et inexorable des choses se représenta à lui ; mais une pensée vint mitiger cette aridité douloureuse et ranimer son courage: Il songea qu'il lui restait encore quelque chose à faire, qu'il pouvait se venger.

Il excita de la voix son cheval et s'achemina tout doiicement yen i^n clocher qu'il voyait de loin dépasser le sommet d'un bois. Plus il allait , plus il croyait reconnaître ces lieux. En tournant un sentier ombragé de deux rangs de saules , il rencontra une jeunp villageoise qui , une houlette à la main , chassait d<svant elle sa vache, et chantait gatment. Il lui demanda si le village qu'on voyait était Rosate , mais la jeune fille effrayée fit un cri et se mit à fuir à travers les champs en pleurant. Marco laissa tomber sa tète sur sa poitrine et continua son chemin jusqu'à ce que , à travers les arbres , il découvrit les tours du château de Rosate , qui , comme nous le savons , était un de ses fiefs. Il vit flotter le pennon carré qui était le signe distinctif des chevaliers bannerets; il vit le casque avec le serpent arboré sur le sommet de la plus haute tour , et arrivé sur la crête du fossé qui entourait les murs crénelés , il frappa trois fois avec la garde de son épée le pommeau ferré de son arçon. L'on baissa le pont-levis et il passa.

En entrant dans la seconde cour il rencontra le châtelain qui courut pour lui tenir Tétrier. C'était Pelagrna, ce procureur du monastère de Saint-Ambroise , qui avait été chassé de Limonta , et que Marco , comme on l'a déjà dit , avait placé là et nommé ensuite son châtelain. Pelagrua- n'eut pas le temps de remplir l'office pour lequel il était accouru , car Marco , s'élançant à terre d'un seul saut , lui avait laissé dans les mains les rênes de ' son cheval en lui ordonnant de tenir son arrivée secrète.

Au trouble de son visage, au désordre de toute sa

personne, â Fétat pitoyable de son cheval, le msé châtelain conçnl d'étranges soupçoos , mais qm étaient à mille lienes de la Tenté.

Lorsque Béatrix reprit ses sens elle se trouva goochée sur un lit daos une chambre iiieoiinue , et elle demanda à une femme qui se tenait auprès d'elle oà était son père. Mais l'ayant daos ce moment même aperçu de l'autre côté du Ut d'où il la regardait , elle se mit sur son séant, puis se levant debout et serrant un de ses bras: — Sortons d'ici, lai disait-elle, sortons, sortons sur-le-champ.

Dès qu'ils farent dans la rue le comte lui demanda l'explicaiion de toute cette affaire , mais elle hâtait le pas sans lui répondre , pressée d^arriver à la maison où il lui paraissait seulement qu'elle serait en sûreté. Un instant après, jbc rappelant la lettre de Marco, elle la trouva à sa ceinture, et l'en ayant Urée elle disait à son père en la lui montrant: — Ymci, la voki?

— Quoi donc?

sa.

— La grâce de Lupo. Une lettre écrite par Marco à Tabbé de Saint-Âmbroise.

— Comment donc , je ne comprends pas S'il t'a

accordé ce que tu lui as demandé! N'aarais-tu pas

fait une étoarderie plus grave? Le nom d'Ottorino te serait-il sorti de la bouche ?

— C'est lui-même qui m'en a parlé.

— Et toi , que lui as-tu répondu ? comment t'es-tu comportée ? Allons , parle , délie donc ta langue.

—Ah! laissez-moi, laissez-moi tranquille , je dirai tout à ma mère

—Voilà donc où aboutissent tous vos mystères? En tout cas , rappelle-toi ce que je te dis ; tu ne dois plus revoir Ottorino , as-tu compris ? tu ne dois plus le revoir.

Béatrix respirait à peine , et était trop bouleversée pour pouvoir bien comprendre la portée de ces paroles ; elle n'avait pas dans ce moment assez de force pour s'en affliger^

Pendant tout le chemin le comte ne fit que gronder et s'impatienter ; arrivé à la porte de la maison , il dit à sa fille : — Donne-moi ce papier. Elle obéit et ils entrèrent.

Ils trouvèrent les parens de Lupo, Ennelinde, Ottorino et la famille qui les attendaient. À peine parurent-ils dans le vestibule que tous accoururent au devant d'eux avec des flambeaux allumés. Mais en voyant la figure pftle de Béatrix et celle de son père , ils eurent tous la même idée ; ils crurent que la vieda pauvre Lupo était désespérée , et ils poussèrent une exclamation de douleur.

Le comte , ayant quitté sa fille , qui se jeta dans les bras de sa mère , fit signe à Ottorino de le suivre , et lorsqu'ils furent dans un petit salon au reK-de-cliaussée, il lui dit en lui remettant la lettre dé Marco : •— Voilà la grâce de votre écuyer ; allez , et que Dieu vous accompagne tous les deux ; mais comptez que ni Tun. ni l'autre tous ne devez plus revoir ma maison. Gela dit , Il fit un tour sur lui-même et courut se renfermer dans son appartement.

Ottorino i^egarda ce papier, reconnut l'écriture et le eachet de Marco , et la joie subite qu'il ressentit de la délivrance de *son fidèle écuyer éteignit d'abord en lui le sentiment de l'étrange et cruelle défense qu'il venait de recevoir.

Il courut dans une salle où tout le monde s'était réuni , et levant en l'air la main dans laquelle il tenait la lettre de Yisconti: — Grâce ! gtâcé! s'écria-t-il , voici la lettre de Marco. Tous accoururent vers lui pour voir , pour toucher ce bienheureux papier. On criait , on pleurait , on s'embrassait les uns les autres. Le père de Xupo voulait avoir cet écrit dans les mains ; et le baisant , le mouillant de ses larmes , il le montrait tour à tour à sa femme, à Lauretta et à son autre fils.

— Vite à cheval , s'écria Ottorino , le temps presse. On apprêta aussitôt deux colirsicrs, Tun pour lui, l'autre pour le fauconnier qui voulut raccompagner , et ils prirent au galop le chemin de Chiaravalle.

— Donne-moi cette lettre , dit le chevalier à Ambroise, donne-la-moi , je la garderai.

— Oh ! laissez-la-moi , répondit celui-ci avec in-

— Wtê —

iUiice, Toyei, je Tai nuse sur ma poUrine; ai je ne la aenUû pas, sije ne tenais pasmamaiD sur elle, il me semblerait n'avoir plus mon codur.

Pendant ioot le chemin ils ne firent ^pie parler de Lopo.

Cependant celui-ci se promenait dans ane chambre an rex-de-cbaossée d'une des tours de l'abbaye de Chiaravalle , dans laquelle était une mauvaise table de noyer, une lampe allumée , uo crucifix de bois suspendu à la muraille et un prie-dieu devant le crucifix. Quatre soldats faisaient sentinelle k la porte , un cinquième était dans la chambre avec le prisonnier. Ce cinquième était Yinciguerra , un de ceux que Bellebuono avait pris avec lui dans la dernière expédiliou de Limonla que nous avons racontée.

La démarche du condamné était ferme , et son air assuré ; il parlait précisément avec Yinciguerra de révénement pour lequel il se trouvait dans la petite chapelle.

— Lorsque je pense à la manière dont ce scélérat de vilain s'est moqué de nous , disait Yinciguerra, je n'en reviens pas !

— - Holà , répondit Lupo , ne sois pas si prodigue de ce qui t'appartient.

— Que veux-tu dire?

— Je veux dire que pour que nous restions bons amis il ne faut pas mal parler devant moidecesbravesgens.

— Oh ! vous voilà bien vous autres, vous êtes- tous les mêmes , et pour vous soutenir les uns les autres je ne sais de quoi vous ne seriez pas capables. Tu e» montagnard , et cela suffit.

^ Gerles , oui , et je m'eci vante. D vaat mieux être épervier de rocher que canard de marais.

— Oui, oui, tu esdeLimonta otmoideChiaravaile; mais enfin tu n'es pas plus qae moi, nous sommes tous les deux vassaux du monastère ; et il n'y a pas de quoi être si fier.

— Vassal du monastère , oui , pour mes péchés ; mais moiie4ie les ai jamais servis ces gens^là. La belle chose, n'est«<^ pas, que d'être commandé par un homme qui a le goupillon à la main et la tonsure sut la tête? C'est vraiment enviable !

— Gr<4s-to donc , répondit Vinciguerra , que j'engraisse avec le salaire qu'on me donne? Tj&souviens-tu du temps où nous avons combattu ensemble sous Marco Visconti?

— Vive Marco ! s-écria Lupo saisi par ce nom qui faisait palpiter le cœur de tout soldat lombard. Voilà un homme ; il est toujours des premiers à se mettre en avant et à faire merveille de sa propre personne. De plus, il «st affable , doux, ami des soldats ; lors* qu'il a de l'argent il en donne à chacun , et si l'on doit pâtir 9 on pâtit tous ensemble ; ce n'est pas comme

avec tes qui , lorsqu'ils sont rassasiés et bien

gorgés, vous crient du réfectoire: £n avant! en

avant! Oui, n'est-ce pas? pour qu'ils puissent

mieux s^'engraisser ! Et puis les beaux exploits! cpmme le dernier de Limonta. Des gens armés qui tombent la nuit par trahison sur de pauvres diables sans défense : est-ce là le métier d'un soldat ?

— Tu as bien raison.

— Au reste , voi$-tu , si j'étais arrivé à temps pour

les réunir ^ je puis bien te dire qae l'affaire se serait passée autrement et aurait pu vous coûter cher. Mais je ne veux pas y penser , car cela me tourmente trop.

— Pauvre Lupo ! nous avons été toujours amis, nous avons été compagnons d*armes , et vois ce que je suis obligé de faire maintenant

— Tu fais ton métier.

— Oui , mais crois bien qu'être obligé de te garder

ici et savoir où je dois te conduire crois bien que

je ne puis m'y faire.

— Allons , allons , avale oela avec un verre de vin, dit le condamné; et prenant lui-même un grand flacon, il en versa deux verres, jen prit un , préisenta l'autre à son camarade, et dit : — A la santé de Marco.

— Cela n'est pas de contrebande , répondit la sentinelle , car Marco est bon ami du monastère et il est cousin de l'abbé , ainsi je puis accepter l'invitation et te faire une bonne raison : -r- A la santé de Marco et à la tienne^

Gela dit, ils vidèrent tous les deux leur verre d'un seul trait.

— As- tu aussi porté ma santé ? reprit le Liroontin aussitôt qu'il eut bu , tu as voulu dire à la santé de mon ame , n'est-ce pas? car celle du corps au point où je me trouve est hors de question. Qu'y faire? Vois-tu, ajouta-t-il en regardant par une des petites fenêtres, le

ciel commence à blanchir, et bientôt N'est-ce pas

une heure après le lever du soleil ?

— Pauvre malheureux ! Oui , une heure après le lever du soleil.

— Écoute, dit encore Lupo, ne sommes-nous pas

soldats pour nous faire taer s'il le faut ? Ainsi donc mourir d'un coup de hache qui nous fehde le crâne comme on fend une pomme ^ ou d*un coup de lanc^ qui nous perce d'outi'een outre comme une grenouille^ ou... Bref, quand on meurt en faisant son devoir, ça revient au même ; et moi je meurs pour avoir rempli le mien.».;. Et cependant ce n*est pas tout-à*fait la même chose , et quoique je tâche d'adoucir ma pilule, elle me paraît toujours un peu amère , car finir ainsi ses jours sur trois morceaux de bois, garrotté comme un malfaiteur, devant toute la canaille qui accourt pour vous voir comme elle accourrait pour voir un assassin, ce n'est pas la même chose que de hiourir sur le champ de bataille en enfourchant les arçons de son bon cheval ; frappant des coups désespérés à droite et. à gauche; la musique des trompettes dans les oreilles et l'espérance de là victoire daifs le cœur.

—C'est ce que je voulais dire, répondit le garde; du reste quant à mourir, mourir aujourd'hui, mourir demain, qu'est-ce que cela fait ?

— Et cependant crôis-tu que si je pouvais m'en passer , ajoutait Lupo , je ne le ferais pas et de bien bon cœur ? Mais puisqu'il faut boire ce calice, prenons patience, résignons-nous et faisons bonne mine à la mort que Dieu nous envoie.

Yinciguerra poussa un soupir , remplit une autre fois les deux verres , vida le sien et puis d'un signe de la main il invita Lupo à en faire autant.

— Non, lion, répondit le condamné, ce peu de raiéon que Dieu m'a donné, je veux le garder pour les momens

qui me restenl el faire le dernier pas en bon cbrëtten, sachant biea ce que je fais.

— Écoale, yeux-ttt que j'appelle le père Àlhanase qoe to viens de reoyoyar tout à Theure?....

•— Non , non. Ce qu'il y avait à faire je l'ai déjà fait. A dire vrai je l'aurais gardé encore, mais il commençait à me casser la tète , à toucher certaines histoires que cela suffit ; je lui ai dit poliment de s'en

aller.

— Oh! allons donc, il aura voulu te faire penser an salut de ton ame, te réconcilier avec le Seigaeor et te ikire dire quelque prière; car ce sont là des choses qu'il faut bien faire lorsqu'on est sur le chemin de l'autre monde.

— Ce n'est pas cela. Tant qu'il m'a parlé en bon religieux, je l'ai écouté ; mais ensuite, venant à parler de Bellebuono, il s'obstinait à dire que j'avais commis un assassinat; tandis que si je n'avais pas d'autre pé* ché... Mais je lui ai répondu clair et net que je ferais encore de même sans le moindre scrupule de charger ma conscience.

— Oh ! c'est là que je t'attendais ! Certes le religieux avait raison I

— Tu es donc aussi un imbécile i mais pour te per^ suader, je vais te faire une comparaison.

— Je t'éconte.

— Si, disait Lopo, j'arrivais à lâmonta une heure plus t6t , et si, en envoyant un faux avis à ton Bellebuono , je l'attirais , lui et tous vous autres dans le défilé d'une montagne oà je me serais caché avec mes braves paysans; si en fondant sur vous, nous vous

aTiona toas assommés comme des rats dans nne souri* cière, aurais-je commis un pécbé mortel? aurait-il fallu m'en confesser?

— Non, parce que cela aurait été un stratagème de guerre.

«— Et ce que j'ai fait n'était-ce donc pas un stratagème de guerre, excepté qu'an lien de vous assommer tous, je n'en ai assommé qu'un seul?

— Oh! quel rapport y a-t-il?

— Le rapport est exact. Et le motif, le coroptes-tn pour rien? L'avoir tué pour sauver tant de pauvres gens de mon village , et notre curé qu'il voulait tourmenter et assassiner pour son plaisir !

— Mon cher, tu m'en dis là une belle : tu vas cherclier le motif! N'es-tu donc pas soldat?

— Je le suis; mais je disais ceci pour faire une comparaison. Car ce n'était pas une guerre juste et régulière ; mais c'était une bande d'assassins et de brigands qui fondait sur nous.

— Halte là ! Doucement. Voyez la belle gentillesse de changer le nom aux gens , répondit Vinciguerra d'un ton brusque; je puis te dire que j'ai toujours fait le soldat et jamais le voleur ni l'assassin ; et si ce n'était pas que

Mais Lnpo , se mettant à rire : •— Allons donc , lui dit-il, voudrais-tu t'en prendre à moi? à quelqu'un qui dans une demi-heure sera dans l'autre monde ? Ta aurais trouvé ton homme, ma foi ! un homme à l'agonie!

— Que vas-tu chercher maintenant? répondit le soldat tout troublé par ces paroles et par le sang^froid

avec lequel Lupoles prononçait , tu le sais bien qu'avec

toi Et pais nons avons été toujours amis; mais tu

sens qu'il y a certains mots qu'on ne peut pas supporter.

— Ne comprends-tu donc pas que je l'ai dit pour faire une comparaison?

— Si tu l'as dit pour faire une comparaison , il n'y a pas de mal.

— Je veux que nous nous quittions amis , dit encore Lupo en lui tendant la main.

— Sans doute , ami de tout mon cœur » r^ondit l'autre en la lui serrant affectueusement ; et il ajouta aussitôt :

— Je serre la main d'un brave soldat et d'un bon camarade. Ensuite il tourna son visage de l'autre côté pour cacher l'émotion qui se peignait sur ses traits. Il se versa un autre verre de vin , le vida , et , levant une main comme s'il avait voulu se nettoyer la bouche et les moustaches , il la fit passer deux ou trois fois sur ses yeux.

Cependant , au milieu du sHence qui régnait dans celte mauvaise chambre, on entendit retentir les coups lugubres d'une clocha. Lupo parut un instant saisi ; mais , se remettant aussitôt : — J« vois , dit-il , que je n'ai pas de temps à perdre. Écoute , Yinciguerra , j'ai une chose à te dire : je voulais en prier le

confesseur , mais il m'a mis trop en colère Et puis

je préfère. donner cette commission à un ami qui me connaît depuis long-temps et qui sait qu'après tout

nous sommes tous des hommes Car si ces gens

voyaient un soldat ....» ils pourraient croire que c'est

la peur de la mort Écoute donc, je vais iii*expli-

quer en pea de mots. La première fois que tu iras à Milan , fais-toi indiquer la maison du comte del Baizo à la Brera del Guercio : là tu trouveras ma famille , mon père , ma mère. Mais, en proférant ce» mots sa* crés, Lupo se sentit déchirer le cœur , fit un tour dans la chambre; puis, revenant auprès de Yinciguerra : — Le feras-tu ?lui demanda-t-il.

— Que le Seigneur m'accorde du bonheur dans cette vie et du repos dans l'autre , comme je te promets de remplir toutes tes volontés , répondit le soldat.

Alors Lupo prit une chaîne qu'il portait au cou , et , la lui remettant, il agouta : — Tu leur diras de la porter en mémoire de moi. Et tu diras à ma sœur de regarder dans l'armoire de la chambre qui est près de la fauconnerie : elle y trouvera une petite botte en bois renfermant un anneau d'or qui est le reste du butin que je fis en Toscane. Je le gardais pour le lui donner lorsqu'elle sérail fiancée. Dis-lui de le garder pour l'amour de moi.

— ' Écoute 9 dit Yinciguerra , je ne suis pas riche ; mai&, Dieu merci ! j'ai mis de c6lé quelques sous qui sont là , vois-tu ? Et , tirant de sa poche une poignée de grosses et de petites monnaies , que veux-tu que j'en fasse , moi ? Épargne-moi la peine de m'enivrer une demi-douzaine de fois , et fais une œuvre de miséricorde en les acceptant ; je les porterai à ton père ; il en aura probablement besoin : de toute manière, cet argent lui sera certes plus utile qu'il ne peut jamais me l'être à moi-même.

^ Non 9 non , je te suis obligé.

— Allons , fais-moi cette faveur, donne-moi cette coasolation. Je te jure que j*ai plus de plaisir à donner maintenant ce peu d'argent pour Tamour de toi, que je n'en aurais eu à toucher réritablement la part de

butin qui m'avait été promise à Limonta par ton

par cet homme. J'ai été aussi une fois sur le point d'aller à l'autre monde , et je sais combien dans ces momens-Ià tous ceux de notre maison, notre père et notre mère surtout, nous deviennent ehers, combien on regrette les peines qu'on a tous plus ou moins don* nées à ses parens , et je me raj^peUe le grand chagrin que je ressentis alors ne n'avoir. rien sur moi à leur envoyer pour qu'ils gardassent mon souvenir.

Lupo lui mit une main sur l'épaule , et lui dit : — Je sais que tu m'offres cet argent de bon cœur , car entre nous autres soldats , on donne et on reçoit avec la même cordialité ; mais , Dieu merci ! mes parens n'ont besoin de rien.,... Et d'ailleurs j'ai aussi de l'argent que je pourrais leur aboyer si je voulais ; et en disant cela il retourna la poche de son poorpoint , et fit tomber sur la table une bonne poignée de pièces d'argent. Vous êtes soixante soldats dans votre compagnie , n'estce pas? demanda-t-il ensuite.

— t^ous étions soixante, mais nous en avons laissé onze sur vos champs de Limonta , dans cette belle entreprise, de sorte que si je compte bien, nous ne devrions être maintenant que quarante-neuf.

Lupo leva la tête, un sourire de satisfaction brilla sur sa figure en entendant rappeler le fait glorieux de ses chers compatriotes. — £h bien , poursuivit-il, ceux qui restent voudront bien porter un toast aii^ condamné ?

— Et même deux, répondit Vinciguerra ; mais, moi, je ne boirai pas de ce vin-là ; je veux que ma part d'argent serve à faire prier pour ton ame.

— Mais pas par les moines de Saint-Ambroise , répliqua Lupo ; prends-y bien garde, car je veux que rien ne m'arrive à l'autre monde de la part de ces poltrons de schismatiques. Oh ! à propos , j'oubliais une chose : j'ai aussi un frère avec lequel , à la vérité , je n'étais pas trop d'accord ; nous nous entendions peu , mais au moment de mourir il ne faut pas que je le laisse toutà-fait de côté , ne fût-ce que pour l'amour de ma mère, qui lui porte toute sa tendresse. Il faut que jelui envoie aussi quelque chose : j'ai là un petit crucifix d'argent que je voulais te laisser pour mon souvenir, mais je ne saurais

— Ton frère? dit Vinciguerra , bien , voilà tout arrangé; je prends ton petit crucifix, et je te donne cette relique pour la lui envoyer, la vois-tu? et il la lui montrait en ouvrant son pourpoint; c'est un morceau de la colonne de saint Siméon le Stylite ; je l'ai enlevée de mes mains à un pèlerin qui venait de la Terre- Sainte, et que j'ai dévalisé une nuit dans la Romagne.

— Très bien, dit Lupo, j'accepte l'échange, et tu la lui porteras , comme je te l'ai dit , en mon nom : tiens donc. Otant alors de sa poitrine le Christ d'argent , il le lui remit, et , lui jetant en même temps les bras au cou, il lui donna et reçut de lui le baiser d'adieu.

— Maintenant que j'ai tout arrangé ici-bas , dit encore le Limontin, il est temps que je ne pense plus qu'au salut de mon ame, et il alla vers le crucifix qui pendait à la muraille, s'agenouilla devant lui et se mit à prier.

Vincigaerra , pour ne pas le déranger, se retira vers la porte, où il répéta aux quatre autres soldats qui étaient de garde , toutes les paroles du condamné , et leur montrant l'argent qu*il avait reçu de lui pour distribuer à la compagnie , il ajouta: -^ Quant à moi , je le lui ai déjà dit, je convertirai ma part en prières que je ferai dire pour h salut de son ame. — Âjoutes*y ma part aussi ; et la mienne , et la mienne, dirent-ils tous Tun après l'autre. lis attendirent ensuite en silence le douloureux moment où ils devaient conduire cet infortuné à la potence ; car tous regrettaient devoir ainsi mourir un jeune soldat, beau et brave comme était Lupo. Lorsqu'ils échangeaient de temps en temps quelques mots, ils le faisaient toujours à voix basse, égard, à la vérité, de peu d'importance, mais remarquable pourtant chez ces gens grossiers uniquement habitués à souffrir et à faire souffrir autrui.

La cour du palais du monastère , le portique qui l'entourait et par lequel on entrait dans la chambre de Lupo, étaient encombrés de curieux, gens désœuvrés qui , ainsi que cela arrive toujours et partout , accourent pour voir le dernier supplice d'un homme. Ils venaient comme à une fête , ils montraient une espèce de joie sauvage , probablement causée par ce plaisir secret que chacun ressent, sans pouvoir s'en rendre raison , en contemplant la nature humaine dans ses plus fortes et ses plus rudes épreuves , en exerçant l'ame à la terreur et à la pitié, en s'étudiant soi-même, dans autrui , en considérant enfin le mystère de la vie et le mystère de la mort»

L'heure à laquelle on devait conduire le condamné

att supplice était ()éjà passée, et Tavide populace commençait à murmurer de ce retard. Vinciguerra , qui s'indignait de cette stupide et farouche impatience , s'en vengeait en frappant du manche de sa lance sur les bras et les épaules des plus audacieux , sous prétexte de tenir la foule éloignée de la porte.

On entendit enfin un bruit qui se prolongeait et plu* sieurs voix qui répétaient : — Ils viennent ! ils viennent! Le peuple commençait à se heurter, à se coudoyer, à se dresser sur la pointe des pieds, se tournant vers la porte qui cojiduisait de la cour dans la rue. Vinciguerra courut aussitôt dans la chambre pour remplir la tâche qui lui avait été imposée, et Lupo, frappé par le bruit de ses pas qui retentit tout près de lui, se leva, fit le signe de la croix, et lui dit d'un air serein : — £st*il temps?

Dans ce moment la porte s'ouvrit , deux des gardes qui étaient en sentinelle s'avancèrent précédant un moine qui tenait un papier à la main. Lupo regarda par dessus l'épaule de celui-ci , et , s'apercevant qu'il était suivi par un autre homme , soupçonnant qui ce pouvait être, il baissa subitement les yeux avec un frisson involontaire. Mais il se sent tout à coup serré à travers le corps. Il regarde , il est dans les bras de son père, qui , le pressant contre sa poitrine, ne pouvait ni pleurer ni parler.

— Vous avez mal fait de venir me voir dans ce dernier moment , dit Lupo aussitôt que l'émotion lui permit de parler ; je ne pensais plus qu'à la vie éternelle et au Seigneur, vous avez mal fait et pour vous et pour moi.

Ambroise , ne pouvant parier , continuait de lui Êdre des signes négatifs de la tète et des mains. A la Qn , après un long effort, il prononça en sanglotant ces paroles : — Non , tu ne mourras pas.

— Oh ! oui , je mourrai , répondit le fils , et j'en suis fâché pour vous autres; du reste , j'avais arrangé toutes mes affaires.

Pendant que le fauconnier l'embrassait toujours plus étroitement et continuait en secouant la tête à lui faire signe que non , que non, que non , le moine s'avança et dit à Lupo : — Votre père dit vrai, l'abbé vous a fait grâce.

— Grâce ! grâce I s'écrièrent alors les gardes dans la petite salle. — Grâce ! dirent les sentinelles qui étaient restées à la porte ; et ce cri fut répété de proche en proche sous le portique , dans la cour et dans les rues voisines du palais par la foule qui se pressait sur tous les points.

— Sachez-en gré à la clémence de l'abbé , dit le moine au condamné.

^ Nous sommes venus , Ottorino et moi , dit le fauconnier avec une lettre de Marco Yisconti à l'abbé pour lui demander ta grâce.

— Une lettre de Marco , dit Lupo , vive Marco ! £t la vie lui paraissait encore plus précieuse depuis qu'il la tenait de ce seigneur. — Vive Marco ! s'écrièrent aussi les sentinelles. — Vive Marco! vive Marco! s'écria- t-on de toutes parts.

Cependant mille bruits divers circulaient dans la foule. — Qu'est-ce qu'il y a ? qu'est-il arrivé ? — C'est Marco Yisconti qui est venu en personne pour déli*

vrer le condamné qui est son parent.— C'est cet autre chevalier qui a apporté la lettre de Yisconti , qui est son parent. — Non , c'est lui-même en personne , et ici, hors du village, il y a bon nombre de soldats de ses fiefs, et Fabbé a été obligé de se soumettre à ce qu'il a voulu. — Je vous dis que Marco a envoyé une lettre comme quoi il doit mettre le prisonnier en liberté. — Ce n'eat pas vrai. — Mais si , c'est le père Bonaventure qui vient de me le dire. — Mais cela ne peut pas être ! — Mais voulez- vous me l'apprendre , à moi!

Tous ces discours et d'autres semblables se changèrent en une exclamation générale lorsqu'on vit le gracié sortir de la petite salle donnant le bras à son père que la joie rendait comme stupide. Le tressaillement qui se manifesta en ce moment dans toute la foule aurait fait honneur à la bonté de l'assemblée la plus humaine de nos* temps policés.

Pourtant c'étaient les mêmes personnes accourues un instant auparavant pour voir mourir le pauvre condamné , et murmurant à cause du retard qiron mettait à l'exécution ! Que Toulei-vous? Ce n'est pas qu'elles eussent véritablement du plaisir à voir pendre le pauvre Lupo ; car elles ne savaient seulement pas qui il était, ni ce qu'il avait fait pour mériter une telle fin. Elles voulaient, que sais-je? elles voulaient être émues, secouées par quelque chose de fort, d'extraordinaire , et leur but venait d'être rempli d'une autre manière.

À travers la foule que les gardes contenaient i peine, Lupo et son père arrivèrent sur la place de Chiara-

yalle. Us trouvèrent devant Téglise Ottorino et auprès de lui quelques paysans qui tenaient les rênes de trois chevaux. Le jeune chevalier jeta les bras au cou de son fidèle écuyer , et des applaudissemens , des battemens de mains éclatèrent de t^ns côtés. Dans un instant ils furent tous trois en selle.

— Ne venez-vous pas remercier Tabbé? dit le moine à Lupo. Celui-ci regarda son seigneur en face , et rayant vu faire certain mouvement et hausser en même temps les épaules, comme s'il avait voulu dire: N'y fais pas attention, il répondit :— Pour le moment je suis trop pressé.

Vincîguerra, qui avait accompagné Lupo jusque-là, lui mit au cou la petite chaîne d'argent, et sortant aussi de sa poche l'argent qu'il devait distribuer à la compagnie :— Prends, lui dit-il, cela t'appartient.

— L'argent, garde-le, lui répondit le Limontin, et vous boirez ensemble ce soir à ma santé.

— Volontiers , répliqua le garde , et pour le coup je

te promets que moi aussi je te ferai honneur Oh!

à propos 9 et ton crucifix d'argent ? j'oubliais de te le rendre. — Garde-le pour toi, garde-le en souvenir de moi, répondit Lupo en lui serrant la main, et il s'achemina avec son père et Ottorino au milieu de la foule qui s'ouvrait devant eux pour les laisser passer.

Lorsqu'ils furent au fond de la place tournant à gauche pour entrer dans une ruelle , Lupo se trouva en face de la potence qu'on avait préparée pour lui, la salua de la main , et dit à haute voix : — Adieu , ma mie! Sur quoi toute la foule se prit à rire.

Le pauvre Ambroise ne pouvait se persuader d'avoir

à ses côlés son fils sain et sauf; et comme s'il eût senti le besoin de s'en assurer à chaque instant , il ne détournait jamais les yeux de dessus lui, il le tenait serré par la main, et lui disait à demi-voix et d'un air tout attendri :— Étourdi ! écenrelé ! tu m'as fait éprouyer de grandes frayeurs , tu m'as donné de cruels serremens de cœur. Allons , allons , fais ce que je te dis , quitte ce vilain métier de soldat , retourne chez toi, et vivons un peu tranquilles, avec ta mère, du bien que Dieu nous a donné... La malheureuse ! Tu te plaignais si souvent qu'elle ne t'aimât point. Ah! situ l'avais vue la pauvre femme , si tu l'avais vue !

— Je le sais, je le sais bien ; je n'ai jamais douté un instant de son affection.

— Mais moi je te dis qu'elle t'aime beaucoup , mais beaucoup, beaucoup; que moi-même je ne puis pas t'aimer davantage : et Lauretta!... et ton frère! Lui aussi, vois-tu, malgré son air froid

—Oui, oui, je vous suis obligé à tous tant que vous êtes.

— Et cette détermination, la prends-tu? Donneras-tu cette consolation à ton père dans ses derniers jours ?

— Nous en parlerons plus tard : vous voyez bien qu'il faut que je consulte aussi mon seigneur.

— Oh ! oui , c'est juste , c'est trop juste , car tu lui as de si grandes obligations , et si tu savais ce qu'il a

fait pour toi et avec quel cœur Et le comte. aussi,

la comtesse et notre jeune maîtresse , et puis tous , tous tant qu'ils sont. Dants ma disgrâce j'ai eu la con-> solation de voir et de m'assurer à n^en pas douter de l'affection que chacun te porte.

Ottorino, seoUnt qae dans ces premiers momens de tendresse paternelle et filiale la présence d'un tiers eût été de trop , marchait qaelques pas en avant et paraissait s'occuper d'antre chose; mais après les avoir laissés épancher leurs tendres sentimens, il arrêta son cheval, et se laissant rejoindre par eux, il interrompit lès remerctmens qu'ils lui adressaient en disant à Lnpo : — il faudra nous hâter , afin d'arriver à temps pour la joute ; c'est aujourdlim le premier jour , comme tu sais , et tu consentiras à me servir d'écuyer ?

— Sans doute , pourriez-vous en douter? J'y ai bien pensé à Chiaravalle , et la cérémonie qu'on me desti* nait me contrariait aussi parce qu'elle m'enlevait la satisfaction de vous rendre mes services dans la joule.

•— Ces gens^là voulaient te faire un mauvais parti , mais pour cette fois ils ont été (^gés de renoncer à leur envie, et si tu avais vu la mine refrognée que faisait l'abbé en lisant la lettre de Marco ! Il se démenait comme une chauve^souns qui se sent brûler par le soufre; et en vérité , je dois dire que j'ai eu un grand plaisir de le voir contraint à faire bonne mine à mauvais jeu.

— Pourtant , disait Lupo ,. ce fut une grande faveur, une grâce tout-à-fait hors de mesure de Im par^e cet homme : un Marco Visconti !

— Ce fût pour être agréable à notre maître qui est allé exprès le prier avec Béatrix.

— J'en serai toujours bien reconnaissant an comte, répondit le jeune homme un peu mortifié de ne pouvoir plus croire que Marco eût pensé à lui de son pro{M« mouvement, ce qui aurait flatté sa vanité et enflé son

orgueil. Hais pourtant avant tout il Caudra que j'aille remercier Marco.

— Il est parti cette nuit pour la Toscane , lui dit Ottorino.

— Oh ! j'en suis bien fâché , car je ne sais ce que j'aurais donné pour avoir l'honneur de baiser cette main glorieuse et pour l'assurer que maTie lui appar<ti^it tout entière.

Ambroise, en entendant exprimer une si grande et si fanatique reconnaissance pour Marco , comprit bien que son fils était encore le même et que ce malheureux e^rit gtferrier ne l'avait pas quitté. Baissant la tête tout mécontent , il se dit en lui-même : — Si la potence même n'a pu le guérir , je ne sais plus qu'y faire.

Lupo lut cette pensée sur la figure soucieuse de son père; il regretta <l'avoir prononcé des paroles qui de-' vaientlé chagriner, et il chercha long«temps ce qu'il pouvait lui dire de plus affectueux et de plus doux pour remédier à sa maladresse , et pour lui témoigner sa tendresse filiale en abandonnant le sujet sur lequel ils ne pouvaient pas être d^accord , sans parattre toutefois promettre quelque chose qu'il n'aurait pas l'intention de tenir. Après de .mûres délibérations , il imagina enfin de lui demander comment se portaient les faucons qu'il avait laissés à Limonta.

Ottorino se retourna et regarda en face son écuyer en entendant cette question qui lui sembla si étrange et«i hors de propos dans un pareil moment. Mais Ambroise, qui n'avait jamais pu amener son fils à voir de bon œil ce métier chéri qu'il eUt voulu lui faite prendre; Ambroise, qui ne l'avait jamais entendu

nommer spoatanémeat un faucon ^ ni un gerfaut, et dont les efforts pour lui donner le goût de cette chasse la lui avaient au contraire rendue odieuse , Ambroise sentit vivement tout ce qu'il y avait d'affectueux , de délicat dans cette question, et tout en lui répondant : Ib vont bien, tous bien , très bien, il lui serra lé bras et sentit ses yeux se remplir de larmes.

Lorsqu'ils furent arrivés à Milan , le jeune chevalier dit à Lupo: >- D'ici à deux heures tâche d'être à la lice, tout prêt : tu m'y trouveras. Gela dit , il salua de la main ses deux compagnons de voyage qui lui répondirent en s'inclinant jusque sur le cou de leurs montures.

Le lecteur s'imagine bieû l'accueil que l'on fit à Lupo. Nous lui dirons seulement que pour la première fois de sa vie sa mère blâma la conduite de son autre fils Bernard « qui commençait à reprochera Lupo son obstination dans le schisme , en lui disant que c'était là la cause de tout le mal qui venait de lui arriver. — Allons, taisez-vous, dit-elle d'un air courroucé à son beiyamin , vous aurez le temps de dire ces choses-là plus tard.

Lupo demanda aussitôt à voir ses maîtres. Béatrix était au lit avec une fièvre violente, Ërmelinde veillait sa fille malade. — £t le comte ?

— Il s'est renfermé dans son appartement et il ne veut voir personne , lui répondit un page.

— £h quoi ! ne pourrai-je les remercier ? dit le fils du fauconnier ; et il monta un escalier, traversa cinq ou six petites salles jusqu'à ce qu'il arrivât devant la porte de l'appartement du comte. Tous les autres le

suÎTaieDt, désirant prendre part à cette allégresse comme ils avaient partagé Tangoisse du jour précédent. Lupo frappa légèrement , et le comte qui , à la rameur qu'il avait entendue dans la cour, au bruit des pas , des voix qui s'approchaient dans Tescalier, avait deviné de quoi il était question, disait de sa chambre : — Allez , allez , je ne veux voir personne.

— Comte , mon maître, messire, c'est votre Lupo ; permettez-moi de vous baiser la main.

— C'est bien , va , que Dieu te bénisse , répondit-il de sa chambre.

— Je sais que c'est vous qui avez obtenu ma grâce de Marco , laissez-moi vous remercier.

— Ouvrez de grâce , disait Ambroise en suppliant.

— Ouvrez , répétait Marianne , que nous puissions embrasser vos 'genoux, accordez-nous cette consolation.

— Outrez! ouvrez! crièrent-ils tous ensemble, vive le comte del Ralzo ! vive notre maître !

— Vaincu par tant de sollicitations , il entr'ouvrit enfin tant soit peu la porte et il montra une mine moitié effrayée moitié glorieuse qui avait réellement quelque chose de comique. L'un se jetait à ses pieds , l'autre lui baisait les mains , celui-ci le remerciait , celui-là pleurait ; mais lui , après avoir joui un instant de ce triomphe : -r- Assez , assez , dit-il à Lupo en retirant les mains, je suis charmé de te voir sain et sauf, maintenant va-t'en en paix et avec le Seigneur ; mais rappelle-toi de ne plus remettre les pieds dans ma maison. Se tournant ensuite vers le fauconnier : — £t toi , s'il ne change pas de vie , tu peux compter que la potence

D*a lait que te le prêter. Cela dit , il retira la tête et se renferma dans sa chambre, laissant tout le monde stupéfait et croyant rêver.

Lnpo , ne sachant que penser, alla revêtir ses armes, et après avoir salué son père et sa mère, il s'acheminait pour prendre son cheval et se trouver à la lice comme il en était convenu, lorsqu*en traversant une chambre , sa sœur vint au devant de lui et se mettant un doigt sur la bouche , elle lui dit à voix basse : — Tu salueras Ottorino au nom de ma maltresse Béatrix; tu lui diras de se comporter vaillamment et qu'elle espère que malgré son absence il ne Toubliera pas.

— Malgré l'absence? Qu'est-ce à dire? Ottorino ne va pas partir que je sache.

— Non , mais le comte lui a défendu de revoir cette maison.

— Mais comment? mais pourquoi?

Dans ce moment on entendit un bruit de pas qui s'avançaient. Lauretta mit de nouveau le doigt sur ses lèvres et courut sur la pointe des pieds se cacher dans une chambre voisine tandis que son frère s'en alla de son côté.

£n sOTtant de la porte d'Algiso » qui s'ouTrait à l'endroit où se troaye maintenant le pont Béatrix , Lnpo poussa son cheval vers le monastère de Saint-Simplicien , dans le voisinage duquel était la lice.

La foule accourait de toutes parts à un spectacle si recherché à cette époque. C'était un grand mouvement d'hommes, de femmes, d'enfans , tous vêtus de leurs habits les plus beaux. On discernait au milieu de la multitude les fabricans de laine à leur bonnet blanc et à une espèce de houssine qu'ils portaient à la main. Les maîtres armuriers , dont la seule ville de Milan comptait plus de dix mille , avaient un tablier de peau de différentes couleurs selon que l'artisan était fabrî^ cant de cuirasses ou d'épées, ou de boucliers, ou de casques , ou d'éperons. Parmi les ouvriers de la même profession , ou comme on disait alors de la même maîtrise, on distinguait aussi les garçons d'avec les

mattres et ceux-ci d*avec les surveillans , de même qu'on distinguait leurs officiers inférieurs d^avec leurs consuls et leur abbé.

On reconnaissait les dames et les chevaliers à leurs petits manteaux de soie aux capuchons de velours , aux larges manches retroussées , aux cottardites écarlates ( c*étaient de longues robes de femme serrées à la taille par une ceinture) aux colliers , aux bijoux , aux pierres précieuses , aux fourrures de petit-gris , de zibeline , de martre , ornemens et parures défendus aux plébéiens et aux artisans grossiers qui devaient se contenter des futaines, des laines et demi-laines, dés peaux d'agneau , de lapin , de renard et d'autres animaux ordinaires, et ne pouvaient porter ni breloques, ni agrafes , ni boutons qui ne fussent en os y en laiton , en acier ou en autres métaux communs , tant Tesprit de ce siècle était contraire à celui du nôtre. On s'efforçait alors de tout distinguer \ on s'efforce aujourd'hui de tout égaliser.

Notre écuyer, arrivé devant l'église de Saint-Simplicien , qui était alors , comme les Milanais le savent, à une bonne distance de l'enceinte de la ville, vit la foule arrêtée à considérer divers boucliers qui étaient suspendus. C'était la coutume d'exposer sur les parois de quelque église ou de.quelque cloître près de la lice les enseignes des chevaliers qui devaient y jouter, pour qu'il fût facile à chacun de reconnaître celui qui les portait le jour de l'épreuve. Cette coutume avait un autre but. Si quelque accusation était intentée contre un des combattans, ou si quelque dame ou demoiselle avait une réclamation d'honneur à lui adresser, on

voulait qu'elle pût être notifiée à temps aux juges du tournoi , afin qu'ils en exclussent Taccusé si les preuves étaient jugées suffisantes et le cas assez grave pour mériter cette peine.

Après avoir donné un coup d'œil à un bouclier écarlelé de rouge et de blanc avec une vipère au milieu qui était le bouclier d'Ottorino , Lupo passa plus loin, et plus il avançait , plus le bruit et la foule augmentaient.

Ici le ménestrel chantait au son de la mandore; là un jongleur faisait danser des chiens et des singes au son d'un fifre et d'un tambourin ; plus loin un saltim* banque débitait des reliques et des spécifiques contre la fièvre, exaltant les vertus admirables des herbes de saint Paul et de sainte Apolline. Partout il y avait des baraques où Ton jouait aux dés , aux tables et à d'autres jeux particuliers à ces temps et qu'on appelait la polveretta et la coreggiola, jeux qui, quoique défendus par les statuts, étaient tous les jours impunément pratiqués par les escrocs pour faire des dupes. De distance en distance s'élevaient des planchers, des toitures, des auvens sous lesquels on vendait des viandes de mouton, de sanglier, avec des ornemens et des assaisonnemens divers , du pain de froment , de seigle, d'orge , du vin de Malvoisie et beaucoup d'autres espèces de vins et de mets.

Sur la gauche de la lice s'ouvrait une vastfe place où se tenait la foire ^des chevaux de batviiti et de joute. L'on entendait les cris des maquignons qui les faisaient courir et caracoler. Près de là se trouvaient deux emplacemens moins grands partagés en plusieurs

enclos dont ran éUitdesiiné aamarchédes chiens, Tau- Ire à celai des faucons. Les aboiemens et les cris des animaux s'y mêlaient aux voix des vendeurs qui exaltaient la valeur de leur marchandise.

— Voilà une couple de limiers de Tartane de la véritable race apportée en France par saint Louis, s'écriait l'un d'eux. Chiens de pur sang et d'arrêt, qui ne sont pas sigets à la rage ! Des éperviers ^rangers et natifs d'Angleterre, d'Allemagne et de Norwége ! criait en s'égosillant un autre. — Un ûiucon gerfaut , le roi des oiseaux, dressé à prendre le lièvre, et qui attaque le loup et le sanglier.

De l'autre c6té, à la droite de la lioe, on voyait le marché des armes.G'était comme un camp de baraques et de tentes de toutes formes et de toutes couleurs, contenant des cuirasses, des boucliers, des grèves, des cuissards , des gantelets , des bonnets de fer et des lances, des épées, des massues ferrées et des poignards appelés miséricordes. Au milieu de chacune de ces boutiques provisoires on voyait les armes les plus riches et les meilleures accrochées à un poteau planté en terre , de manière k représenter un guerrier. Dans certains endroits le guerrier était à cheval , et les housses qui descendaient jusqu'à terre , la coiffe de fer, le collier de maille , la selle ferrée , la croupière à écailles de poisson recouvraient si bien l'échafaudage en bois et l'enveloppe de bourre , que l'animal simulé pouvait paraître véritable. Quelquefois deux de ces guerriers factices, tout renfermés dans leurs armures, étaient placés l'un devant l'autre , la lance en arrêt, et semblaient exciter leurs chevaux de l'éperon. On y

voyait des représentations bizarres i des rencontres et des combats , et c'étaient autant d'artifices , employés par nos armuriers pour attirer les acheteurs, qui à l'occasion des joutes et des tournois accouraient de toutes parts pour se pourvoir d'armes milanaises, alors les plus renommées de l'Europe. Sur chaque baraque était un écriteau portant le nom du maître fabricant. •*** Giacomolo, comment vont les affaires? demanda Lupo à un homme replet et rubicond qui se trouvait dans une de ces boutiques , les coudes appuyés sur la barre qui en fermait l'entrée , regardant oisivement les passans.

— Ni bien ni mal , répondit Giacomolo Birago, qui était un des fabricans de cuirasses les plus renommés, pour la place qui m'est échue et par le temps qui court , je ne m'en suis pas encore si mal tiré. ^ As-tu envoyé cette cuirasse à Ottorino?'— Oui, je la lui ai portée moi-même ce matin, je la lui ai essayée , et elle lui va à peindre. Je puis te dire que c'est une armure à faire honneur à qui que ce soit , un plastron à l'épreuve du poignard , je l'ai trempé de mes mains , et j'y ai fait sur le devant certaines arabesques dont je suis content. Ce n'est pas parce que c'est mon ouvrage, mais je puis dire, sans me vanter, que ni Biassonno, ni Pier Degli £rminulfi, ni Ëstore Gasate , ne pourraient en faire de pareilles.

Dans ce moment il survint un vieillard tout enveloppé dans un manteau couleur marron , dont le capuchon couvrait la tête et dont le petit bec entourait le cou : il demanda Giacomolo,

— Maître armurier, je voudrais un morion de pre-

mière trempe avec les fanons, et qui eût la visière clouée.

■^ Voalez-vous parler d'aa morion à charnière par devant, et s*oavrant par derrière?

— Précisément.

— Ce sont de vieilles marchandises et je n'en tiens pas. Le morion se fait maintenant avec visière se levant et descendant au gré du chevalier; si vous voulez de ceux-ci j'en ai des meilleures fabriques , en voilà. Et en disant cela il s'acheminait vers le milieu de sa boutique ; mais l'autre lui dit :

— Non , non , ne vous dérangez pas , mattre armurier Je voudrais en avoir un tout-à-fait dans la forme que je vous ai indiquée. Où pourrais*je aller le chercher ?

— Vous pouvez aller plus loin , à la quatrième ou cinquième boutique, à partir de la mienne. Savez-vous lire?

— Non.

— C'est égal, vous ne pouvez pas vous tromper; en tout cas, demandez Âmbroise Caimo, et tout le monde vous l'indiquera. Peut-être en aura-t-il, car il tient de ces vieilleries ; si vous n'en trouvez pas là , il faudra vous en passer.

— r Et combien pourrais-je le payer , si j'en trouvais?

— Mais... répondit Birago, traînant la voix et haussant les épaules , c'est comme si vous me demandiez combien coûte une relique : elle coûte plus ou moins cher, selon la dévotion de celui qui l'achète, et la conscience de celui qui la vend:

— Pardonnez-moi si je vous ai fait perdre votre

temps ^ dit rhomme aa manteau, et il passa outre.

— Quelle espèce de raorion veut donc cet individu? demanda alors Lupo, en renouant la conversation avec Tarmurier.

— Ce sont des morions , répondit. Birago , dont on faisait usage autrefois , et ils étaient portés par ceux qui voulaient courir une joute ou un tournoi en restant inconnus. Gomme ils sont tout d'une pièce , il n'y a pas de danger qu'un coup de lance lève la visière et découvre le visage du combattant.

— A.h! je comprends.... Maintenant, dis-moi un peu, le vicaire n'est pas encore arrivé, n'est-ce pas? — Non , on court encore la ,quintaine. Aussitôt qu'il arrivera , on commencera le tournoi.

— Et se font-ils tant attendre ? demanda encore Lupo.

L'armurier ne répondit qu'en serrant les lèvres et en secouant la tête ; mais , un instant après , baissant la voix, il dit : — Tu vois bien quelle espèce de seigneurs ! Si c'eût été Marco ! et il poussa un long soupir.

— Oh! si c'était lui! répondit le Limontin, soupirant aussi à son tour.

— Mais , pourquoi s'en est-il allé ? continua l'armurier d'une voix encore plus basse ; c'est ici qu'il devait rester , ici où nous sommes tous pour lui ; et , quant à ma maîtrise, vois-tu, depuis l'abbé jusqu'au dernier ouvrier, nous nous jetterions tous dans le feu pour lui.

— Et les soldats ! poursuivit Lupo, et la noblesse! Tous enfin ^ tous ! Mais qui sait si son voyage ne cache

pas qael<iae mystère : pour tfioi , je crois que la chose n'est pas aassi simple qu'elle le paraît.

Le colloque fut ici interrompu paf l'apparition de l'homme au manteau encapuchonné , qui reyenait un morion à la main.

— Brave homme ! cria l'armurier en l'appelant, l'astu trouvé?

— Oui , répondit l'autre , s'approchant de lui et lui donnant à examiner le casque qu'il portait à la main ; je l'ai trouvé où vous m'avee dit.

Birago l'ouvrit, le regarda minutieusement. en dedans et en dehors , puis il dit t — Il est de fabrique anglaise, et combien Caimo te l'a-t^il fait payer?

— Devinez !

— Huit ambrogini grossi d'argent ?

— Davantage.

— Une livre impériale?

~ Encore davantage.

'-^ Allons, dites-le-moi donc, car jamiais je ne le devinerai.

— Je l'ai payé deux florins d'or!

-- Deux florins d'or !

— Oui vraiment, deux florins d'or, de trente sous impériaux chacun.

**- Quel voleur ! allait dire l'armurier, mais il retint sa langue; et, rendant le morion à l'inconnu, il s'écria : ^ Il faut sans doute qu'il mesure les florins avec le boisseau, celui qui peut en jeter deux pour un pareil outil de crieur de vieille ferraille. — A qui doit-il serviir ? demanda Lupo tout bonnement et sans cérémonie à l'inconnu ; mais celui-ci se mit un dmgt sur la bou-

che , et il s'en alla , en prenant le même chemin par lequel il était arrivé.

Les deux autres le suivirent des yeux jusqu*àce qu'il disparût au milieu de la foule. Alors Tarmurier dit à Lupo : — Ce morion sera pour quelqu'un qui veut se présenter à la joute de demain sans se faire connaître. — Si je n'étais pas attendu, poursuivit Lupo, je serais eurieux de suivre ce vilain hibou pour voir où il va se nicher. Un chaland survint alors pour acheter à Birago quelques poignards; celui-ci, levant la barre, le fit entrer , et le Limontin , le voyant en affaire , s'en alla.

Après avoir fait un grand tour au milieu de la foule, il arriva %nfin à l\in des bouts de la lice , fermée du c6té de la ville par des loges et par de petites tours de bois à plusieurs étages, et du côté opposé par une simple palissade qui s'étendait jusqu'aux bois.

Lupo y entra, et vit les loges décorées de guirlandes et de draperies ornées de tapis, d'écharpes, de draps d'or et d'argent; il vit les chevaliers, les dames et les gracieuses demoiselles assis sur le devant. Plus en arrière , les écuyers et les pages se tenaient debout. Partout on apercevait des plumes s'agiter, des berrets et des capuchons remuer, et briller les armes et les pierres précieuses. Un grand balcon à colonnes, orné d'une étoffe dévoie brodée en or, destiné au vicaire impérial et à la cour, était encore vide au milieu d'une si grande affluence. Dans le haut de cette loge étincelait le ser- |)ent placé sous l'aigle noir, armoiries des Visconti et de l'empereur.

Dans le vaste emplacement situé au milieu de la

MARC» VISCOHTI. T. I. sS

palissade, on avait posé sur une colonne une demifigare de gaerrier armé d*un boucKer sur le bras gauche, et d*one lance grosse et solide dans la main droite. Quiconqae avait an cheval â sa disposition et désirait faire ses éprenves, allait frapper contre cette figiAe, ce qni s'appelait conrir la qnintaine, on le Sarrasin , depuis qae l*on commençait h revêtir le mannequin à la manière des Mores. C'était à cette époque , et ce fat pendant plusieurs siècles encore une (èie populaire en même temps qu'une école d'armes , dans laquelle les jeunes gens s'exerçaient à porter leurs coups entre les quatre membres , comme on disait alors , c'est-àdire è la poitrine ou k la tête de l'adversaire : c'étaient Ni les seuls coups estimés bons et loyaux. Les juges de la qnintaine fournissaient de lances égales en longueur et en grosseur tous ceux qui voulaient s'essayer à cet exercice ; et celui qui en rompait un plus grand nombre, et qui portait le meilleur coup, était proclamé vainqueur.

Mais ce qui dans ce jeu était curieux à voir , c'était lorsqu'on ne frappait pas le mannequin à l'endroit voulu. Âtt moyen d'un ressort qui le faisait alors mouvoir, le manlnequîn assenait des coups d'aveugle au jouteur inhiibitê.

A rektrérftîté opposée de la lice , el en face de la qnintaine, était placée une autre machine en bois que nous allons décrire. Un gros trono s'élevait depuis le sol jusqu'à la hauteur de l'épaule d'un homme de moyenne taille. Sur ce tronc était placée en travers une poutre qui tournait sur un pivot de fer dès qu'elle était touchée. Un homme à cheval, courant à bride

^bftitue , devait frapper de sa lance un des bouts de la poutre, et Tàdresse cousisiait à éviter le coup que la potttre en Uiurnant portait avec le l;»out opposé. C'était ttn.jeu dans lequel il y avait danger dé mort , et qui , de même que les joules et les tournob , avai^.élé dé-r feodu plusieurs fois par les évêques., les papeis et les ottociies; mais les évéques, les papes et les conciles prêchaient dans le déSert.

Cette machine s'appelait hélier , parce que les deux extrémités de la poutre étaient ordinairement sculptées en Corme d'une tétejde Inouton , et on disait courir le bélier , eomme on disait courir la quintaine.

Lupo s'était présenté à Ottorino , lui avait attaché la cuirasse neuve de Birago , avait passé minutieuser ment en revue chaque harnais, et eiaminé attentivemena le cheval, les caparaçons, l'armure. Ayant trouvé tout en ordre , il entra dans le pavillon situé à Fune des extrémités de la lioe. 11 était là , regardant ceux qui couraient la quintaine, lorsqu'il vit venir à luiun homme hsthitlé de la tète aux pieds , moitié de rouge', moitié de jaune ; de sorte que , ea le regardant du cèté droit, il était tout d'une couleur, et du côté gauche d'une autre. C'était une mode commune à cette époque; mais l'individu dont nous parlons avait en outre un rang de grelots d'argent qui pendaient tout autour de son chapeau, et^ui tintaient, enforandillant , à chaque pas qu'il faisait*

— Bonjour , Tremacotdo , dit notre écuyer , dès que l'autre se fut assez approché pour qu'il p^i reconnaître en lui le jongleur qui avait béni le&iirmes pour le jugement de Dieu .

— Est-ce toi, Lapo? répondit le bouffon. Je sais bien aise de te rencontrer ; je venais précisément à la tente des écnyers, afin d'emprunter une cuirasse et un cbeyal pour courir le Sarrasin : ce sera donc toi qui me rendras ce service.

— Tu veux courir Je Sarrasin \ As-tu perdu la tète? Prends garde à ce que tu fais , car ce n'est pas comme de chanter un lai. Vois-tu cette perche qu'il tient à la main ? elle en a châtié de moins fous que toi.

— Laisse-moi faire , puisque c'est moi que cda regarde, et ne cherche pas A en savoir davantage. J'ai parié avec Arnaldo Vitale ; il m'a vaincu en chantant un tenson d'amour, etmoi je l'ai défié au Sarrasin.

— Mais ne sais-tu pas qu'Amaldo Vitale est écuyer , et qu'il sait courir la lance aussi bien que les premiers joueurs?

— Mais tu ne sais pas les conditions du défi; il doit rompre sa lance en frappant le Sarrasin , et moi je gagne, si je le touche sans tâter du bâton qu'il a dans sa main.

— Ce n'est donc pas à conditions égales ?

— A conditions égales, dis-tu? Attends qu'il m'y prenne I Je suis bien un peu fou , mais non pas pourtant à lier.

— £t n'as-tu pas de honte ?

— De quoi ? de gagner sans^ peine un beau cheval ?

— Et toi , qu'as-tu parié?

— J'ai parié un morceau de cette chaîne d'or qui m*a été donnée à Bellano par ton seigneur; le reste , je Tai joué aux brelans.

-~ Pauvre chaloe et pauvres épaules qnelestkonesl Hais , c'est ton affaire.

— Ëh bien ! me prêtes tu ce cheval et cette cui* rasse?

— Oui, je te les prête , mais pour une course seulement.

— Gela s*entend.

— Ëb bien ! entr« , et j^ vais tout arranger.

Lupo , après avoir revêtu le bouffon d*uDe petite cuirasse lég^e avec son arrêt attaché à la poitrine, le fit monter sur son propre cheval , et lui mettant une lance à la main : — Celle-ci est pour essayer, lui dit-il ; enfonce la crosse ici dedans^, et il lui montrait l'arrêt. Tâche de tenir les genoux bien serrés ; penche-toi. en avant sur l'arçon , pour que le coup ne te fasse pas tomber de cheval ; comme cela, un peu plus, en avant. • . Serre bien la lance , étends mieux ton bras , tâche de bien viser, et recommande-toi à ton saint protecteur.

— Laisse-moi faire, dit Tremacoido; et il partit au trot , se dirigeant vers le milieu de Tarène.

— Attends que je te mette les éperons, criait Lupo ' derrière lui.

— Je m'en passe , répondit le jongleur , et il continua son chemin.

Un trompette fit le tour de l'arène, annonçant le défi entre Arnaldo Vitale et Tremacoido, ainsi que ses conditions. Tous connaissaient la tête fêlée qui avait porté' le défi, et ils s'apprêtaient à le voir faire des siennes.

Dès que les gages furent dans les mains des juges , deux palefreniers vêtus de peau d'ours, imitant la dé-

varelie el h$ moavemeiis de ranimai qa'iia roulaient représenter, s'approchèrent des compétitears ponr leur donner à chacun une lance. Mais à Finstani où Tremacoldo tendait la main pour prendre la sienne ^ son cheval dressa les oreilles, élargit les narines en soufflant , flaira d'un air soupçonneux et farouche le poil de l'ours ; puis en prenant ombrage , il recula et se cabra, de sorte qu'il nç s'en fallut de rien qne le pauTre cavalier ne fit une culbute.Voyant son danger, il serra ks jambes, s'accrocha comme un chat à la crinière du cheval f urieux^et crfjipui grand bonheur pour lui qu'il n'eût pas lAperonset que Lupo accourût à l'instant à son secours. Celui-ci, prenant les rênes du cheval , l'appelant par son nom , lui caressant la tête, le cou et la croupe, le rendit à l'instant doux comme un agneau.

Après que les rires excités par cet accident se fuient calmés, le héraut cria à haute v<nx : —C'est Arnaldo Vitale qui va courir.

L'on vit alors le troubadour tout armé, avec une petite cuirasse unie et les éperons d'argenl, marque distinctive d'un écuyer, entrer dans la lice, se ptécipiter sur le Sarra^ et le frapper net au mitieu du bouclier avec tant de violence que la machine entière en trembla et que la lance sel>risa en morceaux» C'était la trmsième lance qu'on avait rompue ce jour-là; mais personne n'avait encore frappé dans la broche , c'est-àdire dans cette pointe de fer qui sortait du milieu du bouclier. Ce coup fut jugé le meilleur.

Le héraut cria : — Embroché ; et il s'éleva un.bruit général d^applandissemens.

Ue instant après , la foule ^e mit à crier : — C'est à Tiemteoido, c'est à Tremacoldo à courir!

— Me voici, je ne veux pas me sauver, répondit le bouffiEm.

— Vite , mets ta lance en arrêt , lui dit alors Lupo qui était à ses c6tés et lui servait de second ; tourne le dbeval et donne^lui carrière. Mais le rusé , qui n'avait pas envie de courir ainsi a corps perdu, avait déjà songé à certaine malice pour se tirer d'affaire ; et, au Uen de mettre sa lance en arrêt, il la fit passer sous l'aisselle et s'achemina au galop vers le but, tout en désordre et secoué de telle sorte qu'il faisait plaisir à voir.

Dès qu'il fut à portée du mannequin , il donna son coup de lance , et il frappa on des pans du manteau de pourpre du Sarrasin. Ce n'était pas un bon coup* La machine commence à faire du bruit, à s'agiter et à tourner sur elle-même, en frappant furieusement de soa bâton qui venait tout juste donner à min^orps d'un homme «à cheval* Tous s'attendaient à voir le bouffon jeté par terre; mais celuinû , dès qu'il wi frappé son coup, avait laissé tomber sa lance, et, s'accroupissant , il s'était courbé sur le cou du palefroi , de sorte que le bâton lui effleura la tête , ma^ n'attrapa que la pointe de son bonnet qui fut jeté à une belle distance, au milieu des rires et de la joie de la foule noble et plébéienne , dont on entendit de toutes .parts retentir les bruyans éclats.

Dès qu'il fut hors de la portée du bâton , Tremacoldo toiyours blotti releva doucement la tète de travers, et on le vit sourire d'un air et avec un regard

malins et joyeux; il reprit sa première po$itkMi« tauroa son cheval et vint se placer devant le Sarrasin , qui , pendant ce temps , s'était remis tranquillement à sa place, tenant son bâton en l'air. Là, avec certains moavemens t>ouffons , remuant les yeux ,. tordant la bouche et tirant la langue , il se mit à injurier le mannequin. — Fume, fume, maudit tronc; tu pensais m'en décocher, chien de nègre ! mais attends ! Trémacoido ne se laisse pas attraper, renégat, infidèle !

— Tremacoldo , lui dit alors un des juges de la quintaine , d'après les conditions du pari, tu as perdu. .

— Comment , perdu ? le bâton ne m'a pas touché.

— Vois-tu là-bas ton bonnet qui dépose contre toi , reprit le juge.

— Que me fait mon bonnet ? Si mon bonnet est fou, par exemple , et si la fantaisie lui prend de faire une culbute sur le sable , est*ce ma faute à moi?

Le juge voulait répliquer , mais Arnaldo Vitale s'interposa dans cette dispute ; et, content de la gloire d'avoir fait un beau coup, il se mit entre eux et dit: — Tremacoldo a raison , nous avons parlé du corps et non du bonnet. Se tournant ensuite vers Tremacoldo même , il ajouta : — Prends le cheval ! il-est à toi , tu l'as loyalement gagné.

Ce trait de courtoisie plut à tous les spectateurs , et chacun combla de louanges le vaillant et généreux troubadour à qui l'on adjugea unanimement le prix de la quintiine : c'était une épée avec la garde en argent.

Cependant le vicaire impérial Azzone, et ses oncles Lttchino et Giovanni Visconti étaient arrivés , suivis

d'one nombfettse et briUanle cour de barons, d'éeuyers et de damoiseaux.

A peine le vit-on paraître sur le balcon que quelques cris s'élevèrent par-ci par-là : — Vive Azzmœ ! vive le vicaire , vive le seigneur de Milan ! niais tout cela était bien froid. Un bruit sourd couvrit aussitôt ces voix , et Ton entei|dit m^me en quelques endroits crier hautement et d'une manière distincte : — Vive JMarco ! Si bien que Lucchino , après avoir donné un coup d'œil à la ronde , s'approchant de l'oreille de son neveu ,' lui dit : — Heureusement pour nous , nous l'avons envoyé promener k propos.

Le vicaire impérial était vêtu d'une longue et riche robe de damas broché , fermée sur le devant par une rangée de petits boutons d'or. Un bandeau d'hermine de la largeur de trois doigts lui ceignait le front, en même temps qu'il -fixait sur sa tête une écharpe noire parsemée d'étoiles en argent. Les deux bouts carrés de cette écharpe descendaient jusqu'à la moitié de ses oreilles, tandis que le reste retombait en arrière jusqu'aux épaules en forme de toque ; riche et élégante coiffure qui lui encadrait le visage et en faisait ressortir la blancheur.

Seigneur naturellement humain et affable, Azzone faisait à cette époque un étalage encore plus grand de bonté et de courtoisie pour^^aptiver la multitude, qu'il savait bien ne pas lui être trop affectionnée. 11 avançait hors de sa loge la moitié de son corps, pour répondre aux salutations que lui. envoyaient les barons et les chevaliers les plus rapprochés de. lui. 11 saluait de la tète et de la main le plus mince artisan «t lafenune

du peuple qui loi aduewiieirf quelque merque de respect : monnaie qui ne doit pas beauoMip coûter aux grauids, et qui parait avoir pour les petits une ai grande valeur.

Ayant aperçu Arjialdo Vitale au moaient où ce- Itti'^ei était mo épée et en faisait présent au juge de la quintaine , en même temps qu'il ceignait c<dle qu'il avait 'gagnée, Anone se tourna vers un de ses écuyers qui était debout derrière son grand siège doré , et lui dit : — Lampugnano , descends dans l'arène et amèoe-moile IroukNtdour iqui a gagné le prix de la quintaine. Au moment où le jeune homme exé- Otttait cet ordre, le vicure, causant avec ses deux ondes an milieu desquels il était placé, disait : *-^ Pendant qu'on débarrasse l'arène etque les combattana s'apprêtent pour le tournoi , nous lui ferons chanter quelque diose. Lucohino fit un ge^e de dédain; mais son frère Giovanni, qui , quoique évéqueet cardinal, aimait tous les amusemens, toutes les pompes, tontes les douceurs de la vie du monde d,e cette époque , demanda à son neveu : — Eh quoi! serait-ce donc cet Arnatdo Vitale qui a gagné à Toulouse , il y a pjeu d'années, le prix de la violette d'or qui fut acyugé par les sept conservateurs de la gaie science? — > Précisément, répondit Asione.

Alors le prélat se mit à«en dire des merveilles»!! assura qu'il l'avaitentendu exalter dans toutes les cours d'Italie, et qu'il savait par cœur plusieurs de ses chansons ; et, comme il avait remarqué le geste insouciaotde Lucchino, à qui il reprochait souvent sa rudesse et son ignorance en fiiit de J>eattx»arts , il cooir

-— 3fP» —

fttef^Çft à faire reloge des troubàdoan et dés méttestreU* Il dit €[nè les piinces tirat(;nt lear gloire et leur éelat de ramifié de ces sarans ; que le peuple aimait de («^ féHence les seigneurs qui se montraient généi^eux envers cette classe de gens; que. Marco devait princi* paiement la grande faveur dont il jouissait à la magnifique libéralité dont it avait toujours usé envers- les chanteurs et les poètes; enfin il dît à ce sujet dô grandes choses , et peut-être en dit-^il trop.*

En général, à l'époque oà noue reporte notre histon*e, les troubadours Jes ménestrels et les^joiigleurs , dont toute FEurope fourmillait, étaient une engeance désœu^ vrée qui, rôidant de pays en pays , un luth à la maîn ou une mandore au cou , faisait bonne ehèrcj à toutes les cours , à toutes les fêtes , dans tous les palais et dans tous les châteaux , encourageant ot métfaht eh honneur la prodigalité fbllë des seigMeuris et des priri-» ces. Dans des siècles où les communications entre les différens pays et les différentes provinces étaient si rares, si lentes et si difficiles^ ils colportaient les nouvelles des événemens publics et privés. Ils faisaient dû commérage partout, caquetaient sur toute chose; ils parlaient d*armes, dMntrigues et d'amour; ils chantaient les gloires on relevaient les turpitudes des grands ; souvent ils en portaient aux nues* les crimes, où en traînaient les vertus dans la fange, selon leur humeur et le bon plaisir de ceux qui les payaient. Instrumens lâches et méprisés de renommée et d'infemîe , ordinairement ils se chatouillaient les oreilles, se caressaient , se flattaient entre eux ; mais quelquefois aussi ils se prenaient aux cheveux et se déchi-

raient à belles dents. Ib taisaient à pea près œ que font de nos joars certains personnages qœ je ne veux pas nommer, et ils vivaient comme des chiens, anxquels l'un donne un morceau de pain et Tautre un coup de pied.

Au milieu de cette vile et misérable espèce , il y avait pourtant quelques hommes de bien , quelques bons poètes, et A rnaldo Vitale était certainement de ce petit nombre.

Il se présenta sur le, balcon du jicaire , habillé en troubadour. Il avait quitté sa cuirasse et le reste de son armure, et il avait revêtu un pourpoint et des chausses à rayures blanches et bleu de ciel. Il portait sur sa tète une toque carrée du même bleu , avec deux plumes blanches qui ombrageaient sa joué gauche. Arnaido Vitale paraissait avoir environ trente ans; ses cheveux épais étaient châtains et bouclés , sa figure douce et grave.

Tous ceux qui se trouvaient sur le balcon du vicaire firent cercle autour de lui, et ceux qni étaient dans les loges voisines se penchaient en dehors. Le troubadour promena son regard sur la noble assemblée ; pi^s^ s'inclinant devant Azzone, il lui demanda un sujet à traiter.

— J'ai entendu plusieurs fois , dit le vicaire , mon père , qui a été long-temps en France , rappeler les aventures d'un certain Foulques de Provence , qui , de fils de forgeron qu'il était , devint comte de Narbonne, et mourut ensuite moine dans un couvent d'Espagne. Tu dois connaître tous les détails de cette histoire, car lu as été long-temps dans ces pays: vo^drais-tu me chanter ces événemens dans une sirvente ?

•— Je ferai tous mes efforts pour obéir le mqms indignement que Je le pourrai aux ordres d'un si magnifique seigneur , répondit Arnaldo.

li suspendit à son cou le luth qu'il tenait à la main, le mit d'accord , . et dit : Je trouve ies êong ei tes pa^ raies f ce qui signifierait^ dans notre langue moderne , j'improvise la musique et la poésie. Puis par dé doux accords et des préludes habiles , il prépara l'ame des auditeurs au genre d'émotion qu'il voulait y exciter par ses vers. Se recueillant en même temp^ comme un homme qui médite « il tournait les yeux en l'air, ses joues se coloraient d'une flamme légère , son front paraissait éclairé par le rayon créateur qui émanait de sa pensée. Son visage et toute sa personne étaient agités par la puissance de l'esprit intérieur. On n'entendait pas le moindre bruit à l'entour; tous étaient tournés dans une attente inquiète et respectueuse vers le troubadour. Celui-ci , mariant sa voix tremblante d'abord, mais par ;eela même plus agréable et plus suave , à la mélodie plaintive de son luth , commença ainsi : .

« Foulques , jeune page de-Raimond de Toulouse , « est beau comme une rose qui s'ouvre au soleil de « mai ; il est preux , hardi et adroit dans les armes, « et i^ est excellent troubadour de lais.

« Celui qui le toit aux jours de fêtes, sur son cheval « pommelé , pareourir la lice, semblable à la foudre, « sa puissante lance en arrêt , celui-là le compare à « saint George , vainqueur du dragon.

« Si, aux accords de notes plaintives, on l'entend «déployer sa voix, lorsque sa blonde chevelure

• deNend en bonelet sitr ta j««ea, tl«rf , lé ccrar

• rempli d'éComieaienlet d'admitation, w le-conpmre « à un ange.

« Toos les seignenrf les pi» vaiitans le dénBent à

• leur cour: il n'y apaa de bellePtoyençaledonlH né « aoit le soupir ;' mais le page fidèle n^aime ^e son 9 seigneur et sa dame.

« Elle est la fille d'un biren de S^Umanqlie, ^ f s'appelle Nelda. Elle a le aonrcii.noir et la cheve» « lure noire; sa joue est blanche conraie l'iveire : il i^j « a pas dans Toulouse un vierge plus belle et phié « dédaigneuse.

• Cette ofgueitteuse nes'abaissepafrjusqa^à Tamouf « du jeune hommev — * Il sent encore la fon^e, dit^Ue « en elle-même arec dédain. Non , la fille d'un hafon « ne place point son cceur si bas.

« Lé page pleure et se plaiât la nuit et le jour sur «c sa mandore ; sa coblas et sa sirrente ne diantent « qu'elle seule : il ftiit ses éprieufcs à^ la quintaiiie et « il rompt des lances, mais le tout en vifo.

« Il languit donc comme une fleur flétrie sur sa tige; M son visage est pâle, la couleur des fraises en a dis- « paru, et leleude son regard azuré s'é|eint peu à peu.

« Il allait en mourir; mais les largesses de son sei- « gneur vinrent à son secours. Il l'irma chevalier, il «r le fit comte de Narboane , et , dans le même jour , il « lui donna pour épouse la belle déddigneuse.

« Un grand concours d'hommes arufis se réunit dans » les champs etautourdes murs de ToulQ}^e:leseigneur ti de Provence a juré de faire repentir nn;v|kssel rebelle.

u II n'y manque aucun des drapeaux des barons on

« des Tilles'sajetteS) Le camp se hâte vers Ântibes , et <t déjà il a planté les tentes dans ses plaines.

<c fimmond dit afifectuenseoient à Foulques qui che* tt iraiieiie à ses cdtés : -^ Pourquoi toujours si triste ? « La belle après laquelle tu soupires viendra bientôt.

« Un courrier que j^ai dépêché pour l'appeler est « déjà sur le chemin ^e Narbonne. Je t'ai arraché trop «:tâi à (41e; mais j'ai pris pitié de ta douleur.

u Arrive le jour où Ton attend Nefda , en arrive un « autre et:encore un autre ; le quatrième jour passe et « le messager ne revient pas, et la belle attendue ne «paraît pas.

«c La ville attaquée serend. L'étendard de la révolte « est tombé. Foulques remonte sur son fidèle eoursier, M car aucmi devcûr ne Je retient plus.

« 11 voyage seultoutle jour vers le château désiré; « puis, s'écartaatdn ohemin , il va vers un petitbourg H qui parait à travers des oliviers.

« U lève le regard vers la terrasse d'une maison au u pied de laquelle se brisent des vagues irritées. 11 y «( vdt.une femme qui :pleure , les yeux fixés sur la mer.

«c Au port 4ô la hi^e personne , à son visage , à son fc vêtement , il croit que c'est die. Il s'approche de la «c terrasse en palpitant : c'est Nelda , il n'y a plus de « doute.

« U abandonne sur le chemin son cheval , et , trem- K bkot de soupçon , il voie ypn elle. — Toi , mon te épouse, lui crie-t-il, seule ici 'et en pleurs ?... dis « .GQitiment ? pourquoi ?

tt La ohevelure dénouée et le visage pàl&mais as- « sure, ouvrant ses lèvres tremblantes à un sourire

tt orgadlletix, labeUese tourna vers lin, et dit: Éloi- « gne-ioi , et écoule.

« Tu as souillé en moi une raee ancienne; homme <i Til ! car il te prit au carrefour , mais il ne t'anoblit u pas, le seigneur discourtois qai me mit entre les «i mains. Ce n'est pas moi qui pouvais souffirir l'injure « et le dommage fait à mon sang, et j'ai accordé , héu las ! à un chevalier anglais ma beauté négligée pour « prix de ma vengeance.

M 11 m'a trahi : au bruit soudain que f entends, je u me lève en sursaut au milieu du sommdl, et je vois «( les voiles silencieuses de ce cruel perfide , déployées tt au vent, fuir avec rapidité. J'ai vu tomber. deux u fois , deux fois j'ai vu se lever le soleil ; seule errante « en pleurs sur ces rivages inisonnos, je suis le spec* i< tacle de la foule attendrie , qui me «montre au doigt.

« Que me reste-t-il ? Implorerai-jo suppliante la «( honte de ton pardon , en te méprisant? Je ne suis <c pas encore si abjecte. Annonce à mon père ce que u tu as vu. Adieu.

u Elle dil, et s'élance vers la terrasse, et d'un saut u rapide se précipite dans les onderla tète la première. u Sur la plage recourbée x>n entendit retentir un cri « et le bruit d'une chute.

« Son corps délicat alla se briser contre les écueils. u Elle disparut, mais on vit amsitèt reparaître un u voile blanc et le sang rougir les cercles mouvans de «d'eau.

« Le chevalier ne versa pas une larme. Revèlu de « sa même armure noil«, tout seul et silencieux , il * M disparut le long du rivage;

- «t Les yenU niiigissent^ les vagues blanchissent , et «t le cheyalier , dn bord d'une petite barque , regarde « la terre fleurissante et chérie qu'il a abandonnée.

« Il voyage «au milieu des brouillards du Nord , et t( déjà il est sur la plage d'Albion ; le voilà aux prises «c avec le baron qui J'a trahi.

' tt Ils baissent leurs lances , ils prennent du^chaiiip. (c Les deux genêts , rapides comme l'éclair , heurtent «( avec tant de fuirie leurs poitrines que l'un d'eux en u mourut.

« Dans un instant ils dégatnent leurs épées , et font «( retentir deleurs coups terribles leurs casqueset leurs «( boucliers qu'ils frappent alternativement avec la raie pidité de la foudre.

«c Mais voilà que Foulques, retenant dans sa poitrine t( sa respiration pesante, enfonce avec une joie farouche «i son fer au milieu du cœiir du traître.

(( Pâle, pile devient son visage qui respire encore la 4f menace ; le malheureux presse sa main contre son <( flanc, chancelle , et meurt.

<c Alors dans le fourreau il remet son épée, il re- «c garde le baron étendu mort par terre; mais cette u vue n'éclaircit pas le front du vainqueur.

« Au confin extrême de l'Espagne ^ sur le sommet «escarpé, d'un mont qui baigne son pied dans les il ondes en face de la verte Provence, s'élève un clôt- « tre que Bruno fonda.

4( Là peu d'élus réunis vivent d'herbes et de racines <( sauvages , les capuchons descendus sur le visage , « et chacun ceint d'un douloureux cilice qu'il ne peut «( quitter tant qu'il vit.

« Les arcs «igua d'pa portiqae retentliMii du tin- «tttneDt d^iuie clocbe : lea moines, se jref;iurdant « maels les nos les antres , se tiennent tous aaM>ar « d'une fosse , dans l'attitiide d'one soMb^ douleur.

i{ Quel est le vieillard qui gfi par terre, les liras « croisés sur la poitrine? La lueur tremblante d'un li flambeau enre incertaine sur sa figure* C'est JPoul- «( ques y le baron de Narbonne , qui meurt.

tt Sa bacbe blanche et flottante dépasse la ceinture «( de sa tunique; ausou£Qe alterné de sa respiration elle ta ondoie mollement; tantôt elle s'élève, tantôt elle M fl^àbaisse , comme fait l'écume de la mer.

«( Hais au milieu des chastes pensées de mort, dans (d'e^irit serein du vieillard s'élève, plus forte que « cette heure solennelle , une image rebelle que tant « d'années jae.saflSrent pas à dompter.

u Telle qu'il la vit le dernier jour, seschev^ix noirs « épars. sur (es épaules , il voit .errer autour de lui , « toute en larmes, le visage pèle, et pourtant belle « encore , son épouse infidèle.

«Saint vieillard ! est-ce uoe larme secrète qui perce <c dans tes yeux au moment de la mort ? qu'est--ce qui «t'afflige? •

« Ah! je te comprends, je te comprends : tu ne « pourras revoir ceUe que tu aimas parmi le» élus du «ciel. »

riif on pasatsa volu».

Page 1