XIV
Cependant d'innombrables flanabeaax répandaient dans les salons de la fête des flots d'une lamière mou* ¥ante et variée, que réfléchissaient les murs couverts de glaces et d*or, les colliers, les couronnes et les ceintures des belles danseuses. Mais au milieu de ce joyeux tumulte, du retentissement animé de la musique, Marco , rongé par une douleur secrète , l'ame remplie d'un mécontentement inquiet et chagrin , s'irritait et maudissait cette allégresse insensée si en désaccord avec la disposition de son ame ; folle allégresse à laquelle il devait pourtantparaltre prendre part. De temps en temps il sortait pour aller dans une chambre qui précédait les salles où l'on était réuni , se mettait à une fenêtre , regardait dans la cour pour voir si le comte del Balzo arrivait. Il prétait l'oreille y tâchant de saisir le tNTuit d'un cheval dans la rue ; mais il n'entendait que }e bourdonnement lointain de la fête, qui se répandait
au dehors. Il retournait à sa place , regardait le bal , parlait de la joute qui devait s'ouvrir le lendemain y recevait les souhaits et les félicitations de ses amis pour son voyage de Toscane ; mais son esprit était toujours absent.
Fatigué enfin de cette longue attente , il disparaissait par momens aux regards des conviés , se renfermait dans ses chambres les plus écartées , et se faisait violence pour y rester le plus long-temps pojssible, dans l'espoir de trouver à son retour la personne désirée. Plus tard il se jetait au milieu des cercles les plus bruyans pour oublier le temps qui lai paraissait alors immobile et éternel.
Il était ainsi tourmenté depuis environ deux heures lorsque le comte entra dans la pièce avec sa fille et sa sœur. Marco, qui dans ce moment se trouvait à Textrémité opposée de la salle , voyant paraître la jeune fille pâle et abattue , fut saisi d'un mouvement si impétueux de pitié , d'amour et de colère , qu'il en frissonna. Dans le peu d'instans qu'il employa à traverser la salle pour aller au devant d'elle , tantôt il pensait qu'il allait se présenter devant un ange , tantôt il croyait aller à la rencontre d'un ennemi. Il aurait voulu se prosterner à ses pieds ou l'assaillir d'amères paroles. Il cacha cependant son trouble. Après les salutations accoutumées , la tante prit la main de Béatrix et la conduisit au milieu de dames et de demoiselles qui furent toutes stupéfaites et jalouses de la beauté de la jeune fille ; de cet air d'innocence qu'elle apportait de ses montagnes; d'une certaine simplicité mêlée de pénétration ; de la grâce naturelle des mouvemens de
son corps et de son visage. La soUicitadc qu'elle éprouvait en ce moment pour la vie d'un homme ajoutait à ses traits un nouveau rayon de beauté mystérieuse.
Le comte del Balzo était resté seul avec Marco. Tous les deux souhaitaient de se trouver ensemble , tous les deux auraient voulu entamer une conversation pour arriver chacun au but qu'ils s'étaient proposé. Mais aucun des deux ne parlait, chacun espérant que l'autre serait le premier à rompre le silence , à dire quelque chose qui fournit l'occasion de commencer le discours.
Marco s'était mis à se promener, et le comte le suivait ne sachant de quel c6té se placer. Celui-ci préparait mille exordes dans son esprit , puis il les rejetait tous. Il était à chaque instaqt sur le point d'ouvrir la bouche , et il ne disait jamais rien. Il prit enfin courage et dit quelques mots sur la fête ; mais son interlocuteur laissa aussitôt tomber le discours , de sorte que le père de Béatrix pensa qu'il fallait aller tout droit au but par le chemin le plus court. Il prit cette résolution magnanime , et il dit :
— Écoutez, Marco, vous me trouverez peut-être
trop hardi, mais votre bonté m'encourage ; je je
voudrais vous demander une grâce.... *
— Une grâce ! à moi 1 répondit Marco en allant vers l'embrasure d'une fenêtre où le comte le suivit. Ces paroles furent prononcées avec un accent si froid de fierté et d'étonnement, qu'elles firent mourir dans la bouche du pauvre comte toutes celles qui étaient prêtes à en sortir.
Après être resté quelque temps en silence comme s'il avait attendu une réponse à son altière exclama-
tioD , réponse qui n'arrivait pas , Visconti demanda en souriant : — Ne pourrie2-Tons pas la demander à Rusconi , cette grâce ? lui qui vous a une si grande obligation : il serait probablement plus porté à tous l'accorder que moi.
Le père de Béatrix sentit son sang se glacer et ré^ pondit en balbutiant et dans le plus cruel embarras : — Gomment? que dites-vous? je ne sache pas avoir offensé personne , et Rusconi moins que tout autre. Pensez donc ! à peine si je le connais.
— Oh ! n'en soyez pas en peine , reprit Marco ; il se fera bien connaître lui-même. Rusconi n'est pas un homme qui ne sache pas payer ses dettes ni récom^ penser les services que peut lui rendre même un in-^ connu. Après avoir dit ces mots il' sembla vouloir s'en aller.
Mais le comte, le serrant de plus près , insistait : —
Je vous prie , parlez clairement ; dites , qu'ai-jefait ?
car vraiment je ne saurais si ce n'était à cause de
ce jeune homme..... d'Otlorino
Marco , qui voulait le forcera s'expliquer , ne répondit rien et parut toujours vouloir s'en aller.
— Écoutez , écoutez-moi , poursuivit le comte en le priant avec une anxiété toujours croissante ; je ne sais rien, voyez-vous, je n'y ai aucune part.... A vrai dire, le jeune homme... oui, je ne peux pas le nier, m'a fait entendre qu'il épouserait volontiers ma fille; mais je lui ai tout d'abord répondu nettement ; je lui ai dit que je ne voulais pas vous déplaire..... et que je n'aurais jamais consenti à la lui donner avant que.....
Marco qui se sentait la fièvre, ne pouvant plus coa«
tenir son impatience, interrompit ce discours et demanda :
— Mais Béatrix se soamet-elle de bonne grâce à ce mariage? £t il attendit la réponse d'up air si troublé que le comte en fut tout glacé.
— Béatrix? répondit-il avec hésitation, vous me
demandez si Béatrix Elle aurait accepté le mari
que ses parens lui auraient destiné. La pauvre enfant est si simple! elle est comme une colombe, et elle n'a dans le cœur que sa mère et moi.
— Donc , demandait de nouveau Visconti , vous croyez qu'elle ne sera pas bien peinée de la rupture de ce mariage.
— Peinée! pensez! elle n'est pas fille à se tourmenter pour de telles frivolités. Je connais bien l'humeur de ma fille ; je la connais , je la connais , et pour cela je ne suis pas en souci le moins du monde.
En entendant ces bienheureuses paroles Marco fut saisi d'une si grande joie , éprouva une bienveillance si subite et si forte , qu'il aurait volontiers jeté les bras autour du cou de celui qui venait de les prononcer ; mais il se contint en pensant que ce qui n'était pas encore arrivé pouvait peut-être avoir lieu dans la suite , pendant son séjour en Toscane, s'il ne trouvait pas le moyen d'éloigner le jeune homme de la maison du comte del Balzo. 11 jugea que le plus stlr moyen était de laisser le père de la jeune fille dans la crainte de quelque malheur inconnu qui le menaçait. Il répondit donc d'un air moins sombre qu'auparavant, mais sans montrer pourtant la sérénité de son ame :
— Si la chose en est ainsi , tant mieux pour elle et
T. I. ai
pour vous* Il m'eût été bien pénible de voas voir aax prises avec un seigneur aussi irritable que Rusconi ; e t pour mon compte aussi , je vous avoue que j*étais bien
filché de vous considérer comme un de mes
comme un de ceux qui sont contre moi , et d'être obligé de ne pas voir de bon ml un camarade , un ami de ma première jeunesse. Prenant alors un ton de familiarité , mais de cette familiarité orgueilleuse de l'homme qui s'abaisse et qui vous élève pour se trouver un instant à votre niveau, il lui mit une main sur l'épaule , en ajoutant : — Peut-être ne saviez-vous pas que c'est moi qui ai fait la négociation du mariage entre Ottorino et la fille du seigneur de Gomo. Maintenant le jeune homme paratt hésiter et vouloir reculer ; mais au point où nous en sommes il y va de mon honneur. Cependant , si vous tenez bon , la chose s'achèvera, et Ottorino ne voudra pas me désobéir; car il sait bien qu'il ne lui conviendrait pas de lutter contre moi.
— Oh ! soyez sûr, dit le comte, que rien ne sera dérangé par ma faute; et si j'avais su auparavant comment était cette affaire , certes pour rien au monde je n'aurais permis à ce jeune homme de fréquenter ma maison ; car je tiens à vos bonnes grâces et à mon repos plus qu'à toute autre chose.
— C'est bien , tirons un voile sur le passé et n'en parlons plus; mais dorénavant.....
— Dorénavant je vous donne ma parole qu'il ne mettra plus le pied sur le seuil de ma maison, dût le monde s'écrouler soyez«en sûr...
Marco eût voulu faire entendre au comte quelque
chose de ses propres intentions sur Béatrix;niais il ne put s'y résoudre avant d'avoir interrogé le cœur de la jeune fille. Cette ame orgueilleuse et passionnée aurait préféré la perdre pour toujours à l'obtenir de l'autorité de son père sans être certain de son agrément spontané.
Ayant ainsi conduit son homme où il le voulait , il prit congé de lui , en disant : — Assez , comte ; je suis bien aise que nous nous quittions meilleurs amis que nous ne croyions l'être avant cette explication. Il lui serra la main et s'avança vers le milieu de la salle pour rejoindre un cercle de chevaliers formé autour de la beauté qui venait de paraître.
Mais le comte , sans quitter l'embrasure de la fenêtre où il avait été jusqu'alors , commença en lui-même à s'en prendre à sa femme, à sa fille, à Ottorino , qui l'avaient engagé dans ce mauvais pas.
Après avoir digéré en grande partie sa colère , après que cette grande frayeur se fut un peu dissipée , et qu'il se fut consolé en pensant qu'en résumé l'affaire était raccommodée , il se souvint de Lupo et de la grâce qu'il devait demander pour lui à Marco. De même qu'une eau trouble et agitée dépose en se calmant le limon qu'elle contient . et permet au regard d'y plonger jusqu'au fond , le comte se Souvint tout à coup de Lupo, de ses parens et de sa sœur. Leurs touchantes paroles, leurs traits, leurs larmes se représentèrent à son souvenir. Il se rappela la promesse qu'il avait faite , et il en ressentit une grande compassion , un remords poignant , une pénible honte. Mais rien de tout cela ne put le faire hésiter sur le parti qu'il avait à prendre.
•^ Parler â Marco d'un écuyer d'Ottorino après cette mercuriale ? c'est une plaisanterie, disait-il à part soi ; non , non , on ne m'y reprendra pas ; que Lupo et tous ceux qui tiennent à lui aillent au diable , quant à
moi je ne yeux me perdre pour personne On fera
de grandes lamentations chez moi; Ermelinde et Béatrix crieront autant qu'elles voudront , mais moi je crierai plus haut qu'elles. Heureusement que je ne suis pas homme à me laisser faire la loi. Et ces idées soulevant de nouveau sa colère , il sortit du coin où il avait été si long-temps blotti , et il se montra dans la salle tout pensif et avec un air courroucé.
Béatrix, qui de sa place avait observé le long entretien de son père avec Marco, s'était imaginé qu'il parlait de Lupo , et elle attendait avec anxiété l'issue de cette conversation. Lorsque Yisconti , après avoir quitté le comte , revint au milieu de la foule , elle tourna sur lui , à la dérobée , un regard timide et empressé pour lire dans ses traits le sort de son protégé ; mais n'ayant pu rien deviner , elle attendait que son père s'approchât. Après quelque temps celui-ci viiU vers elle avec l'air dont nous avons parlé plus haut , et qui paraissant à la jeune fille l'indice d'une sentence défavorable , la bouleversa tout à coup.
—Eh bien! que vous a-t-il répondu ?demanda-t-elle aussitôt qu'il se fut approché.
^ Â propos de quoi ?
— (Comment à propos de quoi ! A propos de la grâce que vous lui avez demandée pour Lupo.
— Quelle grâce , quelle disgrâce ? Moi je ne demande grâce pour personne.
— Oh î bon Dieu ! vous a-t-il donc refusé ?
— Il ne m'a dit ni oui ni non ; et cette affaire nq doit être ni la mienne ni la tienne. As-tu compris ? Et fais attention à bien retenir ta langue entre tes dents; car avec tes folies tu pourrais bien nous perdre tous tant que nous somnies.
— Mais n'êtes-vous plus le même que tantôt?
— Non, je ne suis plus le même, depuis que j'ai appris des choses que j'ignorais auparavant.
— Mais enfin n'y aura-t-il pas de remède ? Faudrat-il donc absolument qu'il meure ?
— Allons, tais-toi , te dis-jo , petitQ étourdie, et ne va pas nous jouer quelque mauvais tour*
— £b bien I ce sera donc moi qui lui parlerai ; je me jetterai à ses pieds et je le prierai tant
— Encore des tiennes ! il ne manquerait que cela !
— Mais comment? mais pourquoi? mais parlez donc !'
— Je t'en ai dit assez. Fais attention , tiens-toi bien sur tes gardes. Après cela le comte disparut au milieu de la foule , et la jeune fille resta si confuse qu'elle croyait rêver.
Marco , qui ne l'avait jamais perdue de vue , dè$ qu'il vit son père la quitter, s'approcha de fl|a chaise et lui demanda, après en avoir obtenu lapermissiondç sa i3^e ,.si elle voulait lui faire l'honneur de par* courir avec lui les salons dç la fête^ tandis qi^'il lui montrerait les chevaliers qui devaient tenir h joute. Béatri]^ , désireuse de se trouver ayec lui pour avoir l'occasion de lui demander la gr^e de Lupo, accepta , avec le bon plaisir de sa tante , la main que
ai.
Marco lai offrait galamment , et ils s'en allèrent ensemble.
— Les jouteurs doivent être douze , disait Yisconti à la demoiselle en l'accompagnant dans les salles , je vais vous en montrer onze , car ils sont ici , mais le douzième tous ne l'y trouverez pas ; je sais cependant que celui-là n'a pas besoin de,vous être présenté , car vous le connaissez depuis long-temps , n'est-il pas vrai?
Béatrix devint toute rouge et ne dît mot.
— Je vous l'ai vue saluer avec beaucoup de grâce et de bonté, un de ces jours lorsque nous passions ensemble devant votre maison ; je sais d'ailleurs qu'il a été long-temps à Limonta , et qu«tnéme à présent....
— Oui , c'est vrai , je le connais , dit la jeune fille en baissant timidement les yeux, et même il a un écuyer pour qui
— Ne parlons pas de ses écuyers, s'il vous platt, dit Marco en l'interrompant; parlons un peu de lui.
Dans ce moment la jeune fille , en suivant toujours son guide , entrait dans une longue chambre placée après la dernière salle de la fête. Elle se retourna et vit son père qui mettait un doigt sur la bouche , voulant lui faire entendre , par l'expression de toute- sa figure, qu'elle eût à garder le silence sur ce qui concernait le pauvre Lupo. Cet incident accrut encore l'embarras et la crainte de la jeune fille , déjà assez intimidée en se trouvant seule avec cet homme dont elle avait entendu dire tant de choses ; en écoutant des paroles qui recherchaient le pudique et premier secret
de son cœur ; en se voyant enfin prête à loi demander une grâce si importante. Mais rappelant alors ce courage virginal qui, dans les momens les plus difficiles, ne lui manquait jamais , elle dit d'une voix tremblante et suppliante :
— Seigneur, puis-je espérer 'que vous écoutiez rhumble et fervente prière que j'ai à vous adresser ?
— Ne m'avez-vous pas accepté pour votre chevalier et votre vassal ? répondit Marco, et est-ce là le langage que vous devez tenir avec moi?. Vous n'avez pas de prière à m'adresser, mais plut(^t des ordres à me donner.
Ils se turent pendant quelques instans, et ayant traversé , dans cet intervalle , trois ou quatre petites chambres , ils se trouvèrent dans une pièce écartée , hors de la vue de tous ceux qui étaient à la fête. La jeune fille tout absorbée par Fidée de ce qu'elle allait demander à Yisconti , Visconti transporté par la passion qui l'aveuglait, tous deux étaient trop éloignés de penser à ce qu'il pouvait y avoir d'étrange , d'inconvenant à s'écarter ainsi du reste de la société , et l'on peut dire que ni l'un ni l'autre ne s'en étaient aperçus.
Lorsque Béatrix se trouva dans cette chambre solitaire, elle regarda autour d'elle, et fut d'abord un peu troublée ; mais tombant aussitôt à genoux devant celui qui l'y avait conduite , elle dit en sanglotant : — Une parole de vous peut le sauver ; ayez compassion d'une famille désolée. Oh! si je pouvais pleurer comme pleurait tout à l'heure son malheureux père ; si le Seigneur mettait dans ma bouche ses paroles , je suis sûre que vous ne pourriez pas me la refuser.
Elle parlait de cette manière , croyant que son père avait tenu sa parole en informant Y isconti de tout ; mais celui-ci ne savait rien, et s'entendant supplier avec tant de passion , il n'en devinait pas la raison et il en fut d*abord étonné. Mais bientôt il fut pris de pitié , d'amour, de confusion , en voyant à ses genoux , dans cette humble attitude, la reine de ses pensées.. Oubliant tout , il s'inclina pour la relever et lui dit dans la plus grande agitation : •— Que faites-vous? Non , absolument non ; allons , levez-vous. Vous prosterner ainsi devant un être humain? vous, Béatrix? Mais elle ne quittait pas cette position et elle continuait à le prier en joignant les mains et en levant vers lui des yeux tout en larmes. Yisconti , en la voyant dans cette attitude , crut avoir devant les yeux la mère de la jeune fille, lorsque plusieurs années auparavant, la nuit qu'il avait voulu l'enlever de la maison paternelle, elle s'était aussi jetée à ses genoux et l'avait ainsi supplié. 11 se sentit transporté hors de lui-même, releva de force la belle suppliante, la fit asseoir, et pendant que celleci se couvrait la figure de ses deux mains, pleurait amèrement d'angoisse , de honte et de frayeur, tellement qu'on voyait les larmes couler à travers ses doigts et sur ses blanches mains, Marco sans oser approcher d'elle la pressa en ces termes : — Oh ! dites-moi ce que vous souhaitez, et je vous jure par le salut de mon ame que je ferai tout ce qui est en mon pouvoir pour vous satisfaire ; tout, quand même je devrais y perdre ma fortune, ma vie et mon honneur. Dites-le-moi donc, tirez-moi de ce tourment, qui est-ce que je puis sauver?
— ' Lupo , répondit en saDglotant la jeune fille.
— Qui ? ce vassal du monastère de Saint-Ambroise , qui a été condamné à perdre la tête ?
— Oui , il est le fils du fauconnier de mon père et frère d'une de mes suivantes.... Et si vous les aviez vus!
— Allons, ne pleurez plus; Lupo sera sauvé; c'est
à vous que je le donne Puissé-je de même racheter
de mon sang une de vos larmes ! . . . Allons, Ërmelinde, . . . Ermelinde ! vous me feriez perdre la tète ; Béatrix , ne pleurez plus , Lupo ne mourra pas.
— Vous dites qu'il ne mourra pas ?
— Oui , je vous le jure sur mon ame. .
A ces mots la jeune fille se leva précipitamment, et, s'élançant vers Marco , elle allait se prosterner encore devant lui pour le remercier, mais elle ne le put pas. Yisconti la saisissant par la taille la retint avec force ; et elle toute confuse , émue , épuisée de contentement, se laissa tomber dans ses bras. Marco sentait trembler sur lui ce précieux fardeau ; il sentait couler sur sa main les larmes de consolation de la belle vierge; iti le sein voilé de Béatrix palpitait contre sa poitrine agitée. Ravi , hors de lui-même , il se pencha sur elle et déposa un baiser sur cette tête blonde. Béatrix s'aperçut de ce baiser ; mais elle n'en fut pas plus effrayée qu^elle ne l'aurait été d'un baiser de son père ; elle se leva tranquillement , et dans ses yeux encore tout i^uges et baignés de pleurs, sur son visage encore troublé, on discernait le sourire de cette joie inattendue. C'est ainsi qu'après la pluie le soleil se montre plus beau et plus brillant, d'une lumière plus douce, au milieu
des nuages épars sur un ciel vaporeux de printemps.
Le héros était au pouvoir d'une jeune fille. Marco s'approcha d'une petite table et il écrivis debout quelques phrases à l'abbé de Saint-Ambroise , dans des termes confus de prière , d'ordre , de menace ; il lui disait de rendre aussitôt à la liberté ce Lupo dont ils avaient parlé quelques jours auparavant. Il ferma la lettre avec un ruban de soie sur lequel il mit son cachet, il y écrivit l'adresse , et la donnant à Béatrix , il dit : — Faites-la tenir à l'abbé de Saint-Ambroise , et Lupo vous sera rendu.
^ Le Seigneur vous tiendra compte de ce sang innocent que vous avez épargné, dit la jeune fille, de tant de larmes que vous essuyez. Toute sa famille priera pour vous toujours, toujours. Et elle s'acheminait vers la porte pour s'en aller.
— Béatrix , dit Marco en lui faisant signe de s'arrêter , je vous demande un instant. Vous avez le temps jusqu'à demain de faire parvenir cette lettre Écoutez-moi, cette nuit je pars pour un long voyage
mais le souvenir de cet instant mais votre souvenir Béatrix croyez-le, sera toujours dans mon
cœur.
— Oh ! et moi aussi je n'oublierai jamais la grâce que vous m'avez faite. Moi aussi je prierai pour vous. . . . . Je ne comprends pas maintenant pourquoi j'étais si
effrayée de paraître devant vous! Ma mère me le
disait bien que vous aviez le cœur bon et généreux.
— Votre mère peut-elle donc ne pas mehaîr ?m'at-elle donc pardonné?... Et vous, Béatrix, me pardonliez-vous aussi?.... pouvez-vous ne pas me haïr?