TULLIA
« Que dis-tu de cela? continua Clou.
— Je dis qu'elle a fort sagement fait de te quitter si c'est pour revenir à la vertu, répondis-je de l'air le plus froid et le plus grave que je pus prendre. TuUia est une femme de sens.
— Et -tu crois boonement, dit Clou, qu'elle va revenir à la vertu comme on revient de Londres à Paris? Bon Marcômir! Ton innocence me touche. Après tout, peut-être as-tu des raisons parti-
culières de savoir si elle revient ou non à la vertu?
— Moi! dis-je un peu troublé.
— Oui, toi! Qui sait? Peut-être es-tu son confident?
— Moi!
— ^ Oh ! en tout bien, tout honneur, cela s'entend. Vous causiez souvent tout bas. Tu l'as aimée dès le premier jour, et... Qui diable frappe chez toi si matin? Si c'était TuUia? »
Ce n'était que la portière, qui tenait une lettre à la main.
. « Tiens, dit Clou, voici le timbre de la petite poste. La lettre est de Paris. Oh! oh! dit-il en regardant l'adresse avec attention , je reconnais cette écriture. C'est de TuUia. Qu'est-ce qu'elle peut te dire ? »
J'ouvris la lettre en silence, et je lus :
« Mon cher ami,
« C'en est fait. J'ai quitté Clou hier au soir. Je reste à Paris, où je vais donner des leçons de musique. J'ai déjà une chambre dans le faubourg Saint-Germain. Ne cherchez pas encore à me voir. Dans quelques jours, je vous donnerai mon
adresse si vous êtes décidé à n'être pour moi qu'un ami, rien de plus.
« A bientôt. Tollia. »
Je tendis la lettre à Clou. Il la lut.
« Ah! dit-il après un instant de silence, je m'en étais toujours douté. J'ai laissé entrer le loup dans la bergerie, lupum in slabulis, comme dit Phèdre, et j*en suis puni... Elle ne peut pas m'aimer! Elle veut du respect, de l'adoration, que sais-je?Etelle a fait choix d'un innocent... Aux inoocents les mains pleines! Innocentibus manus plenas!
comme dit saint Augustin... Que le diable t'emporte! Tu aurais bien pu attendre cinq ou six semaines : le temps pour moi de chercher fortune ailleurs. Et celte sœur vertueuse qui se sauve sans donner son adresse à son frère ! Elle veut se faire chercher comme Galatée.itfa/o me Galatea petite lasciva puella, Galatée m'envoie un hiHei, et fiigit ad salices; et elle va donner des leçons de piano, et se cupit ante videri^ et elle va faire mettre son nom dansl'Almanach Botin, afin qu'on la retrouve avant la fin du jour. Malédiction!
Et les femmes enfin ne valent pas le diable !
comme dit l'autre. Tiens, Marcomir, invite-moi à
déjeuner. Tu me dois bien cela, perfide. Nous irons, chercher Boleslas, et nous noierons nos chagrins parmi les pots, inter poculaetdapes^ comme dit Virgile. Sacrebleu! Je parle latin. C'est mauvais signe. Ah! l'amour! Tamour! mon pauvre enfant, si tu savais ce que c'est! )i
Là-dessus nous sortîmes, et nous allâmes chercher Boleslas.
Le Miroir magique et les soldatg de l'Épée haute.
Boleslas habitait dans la rue de Condé un appartement fort long et fort étroit où le soleil entrait rareinent. Trois fauteuils de damas rouge qui dataient du feu roi Louis XV, cinq ou six chaises rapiécées, et, sur les rayons de la bibhothèque, les œuvres complètes de Camille Desmoulins, de Robespierre, le Système de la nature et quelques autres volumes allemands ou français, formaient tout l'ameublement. Rien n'était donné au luxe et à la mollesse. On marchait sur le carreau rouge qui tenait lieu de plancher. Dans un coin, près du lit, au fond de la chambre, était une immense panoplie arrangée avec plus d'art qu'on n'en eût attendu du Slave. Parmi les armes de toute espèce
reluisait un fusil de munition pourvu de sa baïonnette. L'un et l'autre paraissaient fraîcheaicnt nettoyés.
Boleslas était levé quand nous entrâmes, et lisait ï Apocalypse.
<( Vous arrivez à propos, dit-il. Les temps du dragon sont venus. L'Antéchrist va monter sur son grand cheval de bataille.
— Qui est le dragon? demandai-je un peu étonné?
— C'est Metternich, répondit-il.
— Et l'Antéchrist?
— C'est le czar Nicolas.
— Ah! très-bien, dit Clou. Et nous allons, à la lueur des sept chandeliers, faire la guerre au dragon et à l'Antéchrist? Tant mieux! cela me distraira, car j'ai le cœur bien meurtri, mon pauvre Boleslas. »
En même temps il raconta la fuite de TuUia.
« Partie ! » s'écria le Slave consterné.
Après un instant de réflexion, il alluma sa pipe et parut frappé d'une idée subite.
<( Si nous égorgions le ver? dit-il. Qu'en pensçz-vous? »
En même temps il tira d'une armoire un flacon énorme et nous offrit du kircsh. Puis, comme
notre ami Clou paraissait toujours silencieux et préoccupé :
<c Hum! continua le Polonais, voilà de bon kirsch. C'est un présent que m'a fait un de mes amis qui est propriétaire à Claire-Fontaine, dans le département de la Haute-Saône. Voilà le vrai kirsch. Celui de la Forêt-Noire n'est qu'une pâle contrefaçon.... Ah ! le kirsch est moins trompeur que l'amour !
— Cependant, dit Clou, qui semblait se répondre à lui-même, je suis bien sûr que je ne l'aimais pas ! D'où vient que j'ai envie de tout casser et de me cogner la tête contre les murs?
— Ma foi, dit le Slave, je ne suis pas amoureux de mon paletot ; mais, si je venais à l'oublier quelque part, je grognerais comme un ours de Lithuanie, et si je le voyais sur les épaules d'un
, voisin, je cognerais le voisin.
— Tu entends, Marcomir, le conseil de Boleslas ? dit Clou en riant.
— Plût à Dieu, lui répondis-je sur le même ton, que le paletot fût surines épaules; mais tu sais bien, mon cher ami, qu'il n'est sur celles de personne.
— Ah ! double traître ! s'écria Clou, double traître ou triple innocent! Tu crois que Tullia
m'a quitté pour dire, des Oremus et des Ave Maria,
— Voyons, dit Boleslas, j'ai faim. Nous examinerons à table la question des Oremus. Ensuite, je vous ferai, mes enfants, la plus belle proposition qu'un honune puisse faire à des hommes.
J'ai vu Emilio.
— Le prince Porsenna?
— Oui, mes enfants, et j'ai parlé de vous. Il a fait d'abord quelques difficultés pour vous admettre : mais j'ai répondu de vous corps pour corps. Ce soir, si vous voulez, je vous ferai initier.
— A quoi ? demanda Clou.
A tout, répondit Boleslas ^vec enthousiasme.
Vous connaîtrez le fort et le faible, l'alpha et l'oméga de notre association. Vous donnerez la main aux maîtres de Ja science, aux martyrs de l'humanité, vous prendrez le glaive et vous ferez . trembler tous les tyrans.
— Euh! dit Clou, est-ce que cela t'amuse, Marcomir, de faire trembler les tyrans? 11 me semble que ce n'est pjs beaucoup plus gai que de s'engraisser de la sueur du peuple, comme fait ce pauvre diable de czar... Ne te fâche pas, Boleslas, je suis prêt à te suivre. »
S'il faut dire la vérité, je ne sai^ pas bien où
MARÔOMIR. 234
Boleslas voulait nous mener; mais j'allais en toute confiance. J'étais amoureux, j 'étais mélancolique , j'étais curieux de voir des choses nouvelles, et j'espérais, en faisant des choses héroïques, décider Tullia à m'aimer. Ces motifs-là n'ont rien de philosophique, mais je n'étais pas à l'âge où Ton devient philosophe.
Le déjeuner fut triste. Boleslas mangea comme un homme du Nord et but comme s'il avait fait soixante lieues à pied dans le désert de Mésopotamie. Clou, contre son ordinaire, paraissait sombre et ennuyé. Pour moi, je rêvais à Tullia. Le soir, nous allâmes tous les trois chez le prince Porsenna.
Ce grand homme, averti par un billet de Boleslas, nous attendait. On nous fit traverser un salon rempli de tableaux des plus illustres maîtres. Rubans était à côté de Raphaël, le Corrége à côté du Poussin et de Claude Lorrain. Les Hollandais manquaient seuls à la collection. Porsenna, pareil à Louis XIV, n'aimait pas les magots de Téniers et de Van Ostade.
Quand le valet de chambre nous eut introduits, Etnilio se leva et nous tendit la main d'un air noble et gracieux.
« Voici, dit Boleslas avec emphase, les défenseurs de la bonne cause. »
La réponse du prhice fut telle qu*oa devait Tattendre du descendant de tous leslucumons d'Étrurie, et du cousin de toute la grandesse espagnole.
« Messieurs, dit-il, la parole de notre ami Boleslas nous est un sûr garant, à vous que vous pouvez avoir confiance en moi, à moi que je peuï avoir confiance en vous. De ma propre et pleine autorité, en vertu des pouvoirs que je tiens du Miroir magique (c'est la Société dans laquelle vous allez entrer), je vous dispense d'un long noviciat et des épreuves que doivent subir les initiés vulgaires. Je vous reçois dès à présent parmi les soldats de VÉpée haute^ qui sont à la fois la tête et le bras de l'association. Voici maintenant à quels devoirs celte réception vous engage. »
Ce n'est pas ici le lieu de parler des statuts du Miroir magique. Les soldats de CÉpée hnute devaient être toujours prêts à délivrer par les armes la Pologne, la Hongrie, l'Italie et généralement tous les pays opprimés, y compris TAbyssinie et la terre des Cafres. Une Société anonyme était fondée, au capital de trois cents millions, pour acheter et expédier partout des munitions et des armes, pour publier des livres et des pamphlets dans toutes les langues, et pour appeler tous les peuples à la liberté. Cette Société avait deux gé-
rants principaux : Tun, Emilio, l'homme d'action, résidait à Paris; Tautre, la Pensée suprême, le Vénérable inconnu, habitait Londres. Pour remuer le monde, Ëmilio et son ami avaient besoin d'un levier, c'est-à-dire d'un budget immense et d'une armée invincible. Voilà pourquoi la Société du Miroir magique avait jeté les yeux sur la France. L'armée d'Afrique et le budget de la France, aussitôt qu'on l'aurait conquise, devaient faire tous les frais de l'entreprise. Du reste, on avait déjà des armes, des soldats et même des arsenaux tout prêts. Où? C'est ce que la prudence d'Emilio ne lui permit pas de nous confier.
« Quand j'aurai éprouvé votre discrétion, dit-il, je vous ferai passer au grade supérieur qui est celui des Fils cTAverroès, et je n'aurai plus de secrets pour vous. »
Il nous congédia et nous fit reconduire jusqu'au bas de l'escalier par son fidèle Mahogany, l'intendant, qui, sans dire un seul mot, avait écouté toute la conversation.
Quand nous fûmes dans la rue :
«Ëhbien! dit Boleslas d'un air d'admiration, qu'en pensez- vous? Quel homme! Quelle tête d'organisateur! Napoléon n'était rien auprès de lui. Avec cela, il aime le plaisir, les femmes et le
jeu tout comme s'il n'avait pas à diriger un monde. Oh! c'est un homme complet.
— Ah ! il aime les femmes! dit Clou. Et lesquelles? Les cuisinières ou les duchesses?
— Les unes et les autres, répliqua le Polonais. C'est un cœur encyclopédique.
— Et toi, Màrcomir, qu'en penses-tu ? demanda Clou,
— Je pense, répondis-je avec modestie, que nous allons faire de plus grandes choses que les Grecs et les Romains, et que je ne donnerais pas ma part de gloire pour un million ; et pourtant je n'ai pas dix livres tournois dans les poches de mon haut-de-chausses.
— Très-bien, mon enfant, dit Clou, tu es une belle âme, un grand cœur, et un gaillard bien bâti; je te prédis, sans être un grand prophète, que tu n'iras pas loin dans le monde, où des vingtaines de coquins gouvernent des millions d'imbéciles. Pour moi, en* attendant que Tullia revienne ou qu'une autre prenne sa place, je vais conspirer de mon mieux. J'aime assez à risquer de me rompre les os quand je m'ennuie. A demain, Boleslas ; et toi, Màrcomir, viens chez le duc de Marciano.Nous dirons des choses aimables à la petite duchesse, qui est très-aimable quand
elle n'est pas très-impertinente, et nous écouterons parler les hommes d'État, qui sont ^ens d'esprit quand ils ne sont pas tout le contraire.
— Tu connais donc le duc?
— Pas beaucoup. Son grand-père était cousin du mien, et je dîne chez lui deux fois par an. »
Je laissai Clou aller seul chez le duc. J'étais impatient de me mettre à la recherche de TuUia.
Où Ton voit qu'il est doux de souffler le feu et de manger du jambon près d'une demoiselle bien élevée.
Ce n'était pas chose facile que de retrouver ma bien-aimée Tullia. Cependant je ne désespérai pas (l'y réussir. J'interrogeai d'abord le portier de Clou. 11 me dit qu'elle avait quitté la rue de l'Ouest vers quatre heures du soir, en voiture, et me daunale numéro du fiacre. Muni de ce premier renseignement, j'allai à la place de voitures la plus voisine, et j'eus le bonheur de rencontrer le (iacre même qui avait enlevé Tullia.
Le cocher fumait sa pipe sur son siège en lisant le Siècle^ et paraissait vivement ému des révélations du journal.
a Ces coquins de ministres ! disait-il en se parlant à lui-même, comme il a rivé leur clou !
— Qui donc? demandai-je pour engager la conversation.
— Odilon Barrot, parbleu ! un fier patriote, celui-là! »
Et le cocher continua sa lecture. Je lui touchai légèrement le bras.
« Avez-vous soif? lui dis-je.
— Toujours.
— Eh bien! venez chez le marchand de vin.
Nous boirons et nous causerons. »
Il me regarda d'un air soupçonneux.
« Je vous avertis, bourgeois, que je ne parle pas politique. »
Je haussai les épaules en riant.
« Imbécile, lui dis-je, crois-tu que je me soucie beaucoup de savoir ton opinion sur Odilon Barrot et les autres? Viens boire un coup; je te dirai de quoi il s'agit. »
Un peu rassuré, il finit par me suivre. Après le premier verre de vin, je commençai mes questions :
« Vous êtes venu avant-hier, vers quatre heures du soir, rue de l'Ouest? »
Il sourit en me faisant un signe de l'œil.
« Ah ! jeune homme, je vois de quoi il retourne. Vous voulez savoir où loge la particulière? Une jolie fille, ma foi ! »
Je fus un peu étonné d'être deviné si vite.
« Bon! continua-t-il, une jolie fille s'en va, et un jeune homme court sur sa trace. Ce n'est pas bien difficile à deviner. Je parierais bien un million que vous n'ôtes pas son frère... Ne rougissez pas comme cela. 11 n'y a pas de honte àdemander son adresse, surtout si vous payez une autre bouteille cachetée. »
Je me hâtai de me faire apporter la seconde bouteille. Le cocher sourit.
c( Ah ! l'amour, comme ça ouvre le cœur et la bourse des jeunes gens ! Maintenant, mon bon monsieur, prenez-moi la grande allée de l'Observatoire, traversez le Luxembourg, suivez la rue de Seine, entrez dans la rue Jacob, et demandez, au numéro 85, s'il est arrivé avant-hier au soir une jeune dame plus belle que le jour. C'est là qu'elle est descendue avec ses paquets, qui n'étaient pas bien lourds, je vous en réponds.
— Vous l'avez vue?
— Oui, je l'ai vue.
— Elle vous a parlé?
— Oui, elle m'a parlé, dit le complaisant cocher; et d'une voix si douce que je me sentais remuer le cœur et l'âme, et que je me serais fait casser la tête pour ses beaux yeux, quoique j'aie
feoune et enfants. Ah ! monsieur, celui qui a pu faire souffrir cette jeunesse-là est bien coupable !
— Qui vous a dit qu'elle souffrait?
— Personne; mais j'ai bien vu qu'elle était triste et qu'elle avait envie de ]f>leurer. »
Je me hâtai de payer le marchand de vin et de courir vers la eue Jacob. Je demandai à la j^ortière du numéro 85 à quel étage demeurait TuUia.
Cette femme secoua la tête comme si elle avait entendu ce nom pour la première fois.
« C'est, lui dis-je, une jeune dame qui parle très-bien le français avec un accent italien. Elle est ici depuis deux jours.
— Je n'ai pas de nouveau locataire, dit-elle, depuis un mois. »
Quelque instance que je pusse faire, je n'en obtins pas d'autre réponse. Comme j'insistais en montrant une pièce de cinq francs :
« Monsieur, me dit-elle, vous m'ennuyez. Vous tenez la porte ouverte, et je vais attraper un rhume de cerveau. »
A ces mots, je perdis courage, et déjà je refermais la porte lorsqu'une femme voilée passa rapidement dans le corridor et monta l'escalier. Malgré son voile, je la reconnus. C'était TuUia. Je montai en toute hâte l'escalier derrière elle, et
j'entrai dans sa chambre avant qu'elle eût refermé la4)orte. Elle poussa un cri de surprise. Son premier mouvement, tout à fait involontaire, fut de me tendre la main. Un éclair de joie passa rapidement dans ses yeui. Mais elle changea bientôt de manières, et me repoussant avec douceur :
« Vous ici, monsieur? dit-elle. Que venez-vous chercher? Ne vous avais-je pas dit d'attendre que je vous fisse signe de venir?
— Et si vous m'aviez oublié? lui dis-je.
— Oublié ! reprit-elle. Est-ce que j'oublie mes amis? Est-ce que je puis oublier le meilleur de tous et le plus dévoué? »
Je me mis à genoux devant elle.
(( Vous m'aimez donc? lui dis-je.
— Comme un ami, comme un frère, i)ui, sans doute. N'espérez et ne demandez rien de plus.
— Eh bien, permettez à un ami, à un frère de veiller sur vous, de vivre près de vous !
— Vivre près de moi! » dit-elle avec un sourire mélancolique.
Elle y réfléchit un instant, puis elle reprit :
c< J'y consens, mettez- vous là... Non, pas à mes
genoux, ou vous me forcerez de chercher un
autre asile; mais là, sur cette chaise. Voyons,
aidez-moi à allumer le feu. Allez chercher du
bois... Bien... Cherchez le soufflet... Donnez-moi des allumettes... Vous n'en avez pas? Ah ! j'oubliais... Vous ne fumez pas, vous! Vous êtes un jeune homme parfait, mon bon Marcomir. »
Ainsi, portant le bois, cherchant les allumettes, soufflant le feu, et ravi de mon sort que je n'aurais pas échangé contre celui des empereurs de la Chine, je commençai à devenir un meuble indispensable de Icette chambre où j'ai passé les plus beaux jours de ma vie, où j'ai goûté les délices de l'amour le plus pur et le plus idéal.
Dès que le feu fut allumé, Tullia, pour prévenir le danger d'un long tête-à-tôte dans les ténèbres et dans l'oisiveté, alluma elle-même sa lampe, et comme je voulais l'aider :
« Laissez-moi faire, dit-elle, et soufflez le feu. Vous êtes un maladroit. »
Enfin elle s'assit en face de moi, et nous commençâmes à causer doucement, presque à voix basse, du passé et surtout de l'avenir.
« Pourquoi la portière a-t-elle refusé de me laisser entrer?
— Parce que je l'avais défendu.
— Cruelle ! »
Elle me regarda en souriant.
« Eh bien, dit-elle, n'êtes-vous pas bien mal-
heureux? On vous refuse la porte et yous entrez par la fenêtre.
— Mais entrerai-je toujours?
— Tant qu'il vous plaira, pourvu que vous partiez tous les soirs à dix heures.
— bonté divine ! m'écriai-je avec transport; et vous ne recevrez nul autre que moi?
— Et qui voulez-vous que je reçoive?
— Clou, d'abord. »
Sa figure aimable et riante s'assombrit tout à coup. Je la serrai dans mes bras et voulus la consoler; mais elle^ se dégageant :
«Ahl mon ami, dit-elle, si de tels souvenirs vous poursuivent, pourquoi venez-vous ici? »
J'implorai mon pardon avec tant d'instaûce et je fus si désolé de ma bêtise, quelle consentit à pardonner. J'obtins même par-dessus le ma^ ché la faveur de l'embrasser. Nous nous sentions attendris, et ce mutuel attendrissement pouvait devenir dangereux, lorsqu'elle s'avisa d'une question très-simple, qui donna un autre cours à mes idées.
a Quelle heure est-il? demanda-t-elle.
— Oh 1 nous sommes loin de dix heureà. »
Cette réponse la fit rire et nous rendit toute
notre gaieté. Elle regarda la pendule.
— Allons, dit-elle, il est six heures. Avez-vous dîné, Marcomir?
— Non, mais je n'ai pas faim.
— Tant mieux. Alors je vous invite. Allez me chercher du jambon, du pain, — et du vin, si vous voulez, — pour deux. »
Et comme je descendais l'escalier en courant :
« Où courez-vous donc si fort? dit-elle. Et l'argent? N'oubliez pas que c'est moi qui vous invite et faites généreusement les choses. »
J'avais été sur le point de faire les frais du dîner, mais les paroles de TuUia me firent sentir l'inconvenance de mon dessein,' et je pris sans difficulté la pièce de cinq francs qu'elle me tendait.
En cinq .minutes, mon expédition fut terminée. Pendant ce temps, Tullia avait mis le couvert, et nous nous assîmes gaiement, en disposition de bien dîner. A dire vrai, mon bonheur avait été si prompt et si imprévu, que j'en étais tout étourdi. Je me levais, je me rasseyais, je chantais tout seul, je faisais des questions, je n'écoutais pas la réponse, et toutes mes idées étaient dans un désordre si complet, que Tullia s'en aperçut et se mit à rire.
« Ne soyez donc pas si fou, dit-elle ; vous avez l'air d'un petit enfant qu'on a perdu à la foire, et qui retrouve sa mère après trente ans de séparation.
— Je vais quitter mon logement, luidis-je.
— Pour quoi faire?
— Pour venir dans cette maison. Il y a certainement des chambres vides.
— Oui, dit-elle, et le lendemain tous vos amis encombreront la maison, rempliront les escaliers, et viendront faire irruption jusque dans ma chambre. Est-ce là ce que vous voulez? »
J'avouai que mon idée ne valait rien.
(( Mais, lui dis-je en lui prenant la main, si vous faites une exception pour moi seul, vous m'aimez donc?
J'attendais sa réponse avec une horrible anxiété.
c( Enfant! dit-elle, si vous m'aimez, et si je vous permets de me le dire tous les jours, qu'importe que je vous aime?
— Qu'importe? » m'écriai-je impétueusement.
Mais elle mit sa main sur ma bouche.
a Taisez-vous, dit-elle avec une douce autorité, je sais tout ce que vous allez dire. Parlons d'autre chose.... Ouvrez-moi ce livre qui est sur la commode et lisez-moi quelque chose. »
CéisAiV Odyssée. Je tombai sur l'histoire de la beUe Nausicaa, qui va laver elle-même son linge à la rivière. Je crois que TuUia n'écoutait guère ma lecture. Elle paraissait préoccupée de quelque pensée secrète. Je fermai le livre et je le lui rendis.
c< Avez- vous trouvé des leçons de piano? demandai-je.
— Oui, j'en ai trouvé trois à cinquante francs par mois. C'est assez pour vivre. D'ailleurs, il me reste deux cents francs du temps où j'étais engagée , comme reine de Bisnagar , dans la troupe de l'Hercule de Pise. N'ayez donc aucune inquiétude. )}
Il ne lui restait, je l'ai su plus tard, que quarante francs ; mais sa fierté craignait de me laisser soupçonner sa misère.
« Laissons ces calculs misérables, ajoutât-elle en souriant d'un air d'insouciance, et ditesmoi s'il est vrai que vous ayez fait des vers pour moi. »
A cette question, je sentis mon cœur battre avec une vivacité surprenante. Le poëte n'était pas moins flatté que l'amoureux. Cependant je fis le modeste.
a Mon Dieu! ne vous en défendez pas, dit-
elle. Levez-vous et déclamez-moi vos odes ou vos élégies; car ce sont des élégies ou des odes, je suppose.
•^ Ce sont des élégies, » dis-je en soupirant.
Et je commençai à réciter mes vers. Elle m'écouta avec la plus grande attention, et quand j'eus fini:
« Si j'étais reine, dit-elle, je vous ferais une pension, mais n'étant queTullia....
— Vous m'aimerez! » lui dis-je en l'interrompant.
EUe secoua gaiement la tête, mais d'un air qui n'était pas propre à me désespérer.
Elle était alors assise dans un vieux fauteuil usé qui me paraissait un trône. Ses pieds étaient appuyés sur un vieux tabouret rouge, et sa main gauche, plus blanche que le lait et plus transparente que l'opale, tenait entr'ouvert sur ses genoux le poëme de V Odyssée. Je m'assis sans bruit sur le bord du tabouret, et je posai doucement mes lèvres sur sa main. Elle fit mine de la retirer, mais je la retins sans effort, et je la regardai quelques instants sans parler.
Je ne sais si eUe comprit le langage de mes yeux, mais elle détourna son regard et le tint obstinément fixé sur le plancher. En même temps
MAROOMIR. 247
sa poitrine- paraissait soulevée par une émotion très-vive. Tout à coup elle se leva brusquement et me dit d'une voix altérée :
a Non, je ne veux pas, je ne dois pas vous aimer!... Si vous m'aimez, vous, Marcomir, allezvous-en, je vous en supplie. Il est neuf heures, et la portière doit faire en ce moment les plus étranges commentaires sur votre visite. »
Je voulus rester. J'ouvrais déjà la bouche....
« Partez, dit-elle avec force, si vous voulez me revoir demain. »
Je n'osai résister davantage, et j'allai lentement vers la porte. Arrivé là, je me sentis défaiUir. Je craignis de ne plus la revoir. Je revins sur mes pas, je la serrai tendrement dans mes bras, et je sortis.
A peine rentré chez moi, je me mis au lit pour savourer plus à l'aise les événements heureux de la journée. Je passai rapidement sur ma visite au prince Porsenna et sur le métier de conspirateur que j'avais embrassé le matin, presque sans m'en apercevoir. Toutes mes pensées se reportèrent sur Tullia. Sa figure, ses paroles, ses gestes, tout me revenait à la mémoire et me ravissait le cœur; mais je ne pouvais résoudre l'éternelle question : M'aimera-t-elle? ou
m'aime-t-elle déjà? Si elle ne m'aime pas, pourquoi me recevoir seul? Si elle m'aime, pom*quoi ne pasTavouer? N'est- elle pas libre de toutes ses actions? Et si elle me repousse, elle qui a si bien reçu Emilio, et Clou, et THercule de Pise luimême, que dois-je penser?
Ces réflexions me tinrent éveillé jusqu'à trois heures du matin, où la fatigue du corps l'emporta enfin, et je m'endormis du plus profond sommeil.
Ombre et soleil.
Le matin, mon ami Clou fut le premier à ouvrir ma porte. Il était gai comme un pinson et léger comme une alouette.
(( Debout, paresseux ! me cria-t-il en jetant à bas du lit mes draps et mes couvertures. Tu dors, et le soleil est levé ! Debout! debout ! »
J'obéis en grognant un peu; mais Clou, sans daigner s'en apercevoir :
« Dresse l'oreille, dit-il, interminable dormeur. J'ai des nouvelles de la plus haute importance à t'apprendre. »
A ces mots, je tremblai qu'il eût découvert la retraite de TuUia.
(^Voyons tes nouvelles, lui dis-je avec une indifférence affectée. Graves nouvelles, en effet, que
celles qui te font éveiller un ami au milieu de la nuit.
— Au milieu de fti nuit! reprit-il en riant.
Neuf heures du matin!... Allons, cesse tes bâillements affreux, qui rappellent ceux du crocodile, et écoute-moi. La petite duchesse se marie.
— Quelle duchesse ?
— Herminie, parbleu !
— Eh bien, je lui donne mon consentement.
Est-ce là ce que tu désirais? Alors, va-t'en.
— Oui, mais avec qui? Voilà ce qu'il fallait demander.
— Avec toi?
— Euh! dit Clou en relevant son col de chemise, elle pourrait faire un plus mauvais parti : mais ce n'est pas avec moi.
— Avec le Grand Turc ouïe sophî de Perse?
— Mon cher enfant, dit Clou d'un air mystérieux, as-tu jamais connu la princesse Claudia?
— Jamais. Et toi?
— Ni moi non plus. Je sais seulement que, son père tardant trop à la marier, elle sut choisir un mari jeune, beau et bien fait, d'agréable tournure. Ainsi fait la belle Herminie.
— C'est un conte à dormir debout. Et qui est l'heureux drôle?...
MAtlCOMlR. 251
— L'heureux drôle est un gentilhomme que nous connaissons tous deux, moi depuis hier et toi depuis trois tnois : c'est le mystérieux, le noble, l'intrépide, rincompréhensibleEmilio, prince HMxicain, duc péruvien, marquis napolitain et lucumon toscan, le conquérant d'Arkhangel, le pontifç suprême du Miroir magique.
— 11 l'aime?
— Il l'aime, elle l'aime, ils s'aiment!
Et la garde qui veille aux barrières du Loavre N'en défend pas les rois.
— A quel jour la noce ?
— Il n'y a pas de noce. Le père, jusqu'ici, ne me paraît pas consulté.... Au nom de Dieu, mon cher Marcomir, ne sois donc pas si facile à étonner. Ta surprise fait honneur à ta naïveté. Pour tout dire d'un mot, voici ce qui est arrivé. Tu sais ou tu ignores que la femme de chambre de mademoiselle Henninie est une des plus belles personnes du monde, et que son petit nez reteoussé me paraît dix foi» supérieur à celui de sa maîtresse, lequel est recourbé comme un i^re de Hamas, — forme plus aristocratique qu'agréable. Pour moi, qui suis sans préjugés, et qui honore
252 MARGOMIR.
la vertu et le souverain bien (je veux dire la beauté) partout où je les rencontre, je m'étais un peu arrêté dans l'antichatnbre, et j'ôtais mon paletot avec une lenteur calculée, espérant voir là soubrette, lorsque j'aperçois tout à coup deux ombres qui se mouvaient dans la lumière et se tenaient de fort près. En même temps, Tune des deux ombres dit à l'autre :
c< Tiens, Suzette, tu remettras ce billet à ta c< maîtresse, et tu garderas ceci pour toi. »
ce Ceci, c'était, je suppose, une bourse ou quelque chose de pareil ; car la jeune Suzette répliqua en faisant la révérence, du moins si j'en juge par le mouvement de l'ombre :
« Oui, monseigneur. »
c( Au même instant, le fidèle Mahogany, qui faisait le guet, donna sans doute quelque signal particulier, car l'illustre Emilio se fit voir à mes yeux étonnés, et ne parut pas fort content de ma présence. Cependant, après deux ou trois secondes d'hésitation, il se remit complètement, me donna la main avec empressement, et fit tant d'efforts poiu* me plaire que je ne doutai plus de l'aventure.
— Ah! jerespire. Tu m'avais fait une frayeur....
— Ce n'est pas tout. Porsenna et moi nous en-
trames ensemble dans le salon. A sa vue, Herminie rougit imperceptiblement, et ses yeux devinrent tout brillants de joie. Elle sortit sous un prétexte et rentra quelques instants après.... Mon cher ami, si tu l'avais vue attentive aux moindres paroles d'Emilio, souriant à tous ses sourires, troublée et fronçant le sourcil lorsqu'il parlait à une autre femme, tu aurais reconnu
L'amour et ses feux redoutables.
Tiens, je n'ai rien vu de pareil, si ce n'est dans tes yeux, quand tu l'egardais la perfide Tullia.
— Eh bien, dis-je un peu troublé, s'ils s'aiment, qui les empêche de s'épouser? Ne sont-ils pas, lui grand seigneur, et elle grande dame? Est-ce l'argent qui leur manque ou la noblesse !
— Je n'en sais rien. Peut-être EmiUo a-t-il fait vœu d'être célibataire.
— Diable! mais alors....
— Oui, mon cher, c'est justement ce que je veux dire. Herminie deviendrait, sans l'autorisation paternelle, lucumone d'Étrurie. . . Oh ! rassuretoi, nous n'en sommes pas encore là. Elle est tout à fait dans la période d'innocence des regards et des sourires; quand cette période sera traversée, les spectateurs n'y connaîtront plus rien.
254 MARGOMIR.
— Mais qui peut s'opposer au mariage? Ce n^est pas le duc, qui parait charmé de cet étranger.
— Tiens, dit Clou, veux-tu que je le dise un soupçon qui m'est venu ce matin?
— Lequel?
— C'est qu'Ëmilio n'est pas moitié si riche, si prince, si marquis et si duc qu'il veut le faire croire. As-tu yu son palais de Naples? ou ses terres du Mexique? ou son oncle?
— Oh! pour moi, je crois à l'oncle. On est toujours le neveu de quelqu'un.
— Eh bien, je t'accorde l'oncle. Accorde-moi qu'il rapièce des souliers dans une échoppe de Portici.
— Alors, Emilio, c'est Cartouche, c'est Mandrin, c'est Fra-Diavolo.
— Non. C'est plutôt Casanova; à moins que ce ne soit tout bonnement une âme poétique qui regarde l'amour comme la préface naturelle du mariage, et l'espérance du bonheur comme plus douce que la plus douce réaUté.
— Mais, dis-je, s'il est neveu d'un savetier, pourquoi voudrait -il compromettre Herminie?
N'est-il pas plus avantageux de l'épouser?
— Et qui te dit, réphqua Clou, qu'il ne songe pas à la compromettre pour l'épouser plus sùre-
ment? Après tout, leurs afEaires ne me regardent pas... As-tu vu Tullia?
— Pourquoi l'aurais-je vue? répondig^je avec embarras.
— Voyons, dit Cbu, ne fais pas le Normand.
Réponds sans hésiter. As-tu vu TuUia?
— Eh bien, oui, je l'ai vue.
— Et tu es son amant?
— Non , je te le jure. Elle vit seule et ne veut voir personne.
— Excepté toi.
— Oui, excepté moi ; mais je n'en suis pas plus avancé.
— Et tu l'aimes?
— Jusqu'à la mort ! »
Clou haussa les épaules.
d Et elle te traite durement?
— Elle m'invite à manger du jambon et à souffler son feu.
— plaisirs innocents, s'écria Clou, et qui ressemblent tout à fait à ceux du jeune Éliacin !
Quelquefois à l'autel
Je présente au grand-prêtre et rencens et le sel.
Tu me rappelles ce pauvre Jacques qui était au service de mon père. Il s'enrôla en 1799 danè le
3* régiment d'infanterie légère. Six ans après, il était à Austerlitz et fit des prodiges avec sa baïonnette. En récompense, son général, comme dit la chanson, le nomma soldat sur le champ de bataille. Je te donne dix ans pour faire la conquête de TuUia, et je parie que tu échoueras au port. »
Je lui racontai mon entrevue de la veille. Il garda quelque temps le silence.
« Ah ! dit-il enfin, tu es heureux, toi ! Tu sais savourer ton bonheur par petites bouchées. Moi, j'ai tout englouti d'un coup, et je m'en repentirai longtemps.
— Crois-tu que TuUia m'aime? » lui demandai-je.
A ces mots il se mit à rire.
« De toi à moi la question est excellente ! dit-il. Est-ce qu'on connaît jamais quelque chose au cœur des femmes? Tullia t'aime peut-être à la folie. Peut-être aussi aime-t-elle seulement à être aimée.Peut-être veut-elle repasser avec toi dans le sentier fleuri du premier amour. Peut-être est-elle vertueuse, peut-être n'est-elle que savante. Tout est possible et raisonnable. Adieu et bonne chance, amoureux transi ! »
Il fit mine de sortir, mais tout à coup il revint sur ses pas, et, me prenant les deux mains :
« Heureux garçon, dit-il, tu as la foi et la simplicité des premiers martyrs. Voilà les bénéfices de Finnocence. »
Il soupira d'un air qui nous fit éclater de rire tous deux.
(( Oui t'empêche d'être innocent comme moi? » lui dis-je gaiement.
Il leva les yeiix vers le ciel.
(( Le destin l'a voulu, répondil-il. Toi, du moins, sois aimé, si tu peux. Hélas ! si j'avais su être jaloux!... A propos, veux-tu venir mercredi soir chez Rochetaillade?
. — Pourquoi faire?
— Pour te distraire et faire autre chose que de baiser les mains de TuUia ou souffler le feu en mangeant du jambon. Rochetaillade m'a promis des choses magnifiques. Il s'est engagé à prouver que l'Être est adéquate et identique au Non-être, et à trouver la synthèse de ces deux antinomies énormes. Comprends-tu?
— Pas beaucoup.
— Eh bien, mon cher, les deux antinomies sont les piles du pont. La synthèse est l'arche qui doit s'appuyer sur ces piles. Comprends-tu?
— Un peu moins. . •
— Enfer et malédiction ! s'écria Clou, tu n'en-
tends donc pas l'allemand? C'est de l^Hégel tout pur que je te récite là. Au reste, je suis bien bon de faire la besogne de Rochetaillade, Allons, c'est dit. Nous comptons sur toi. A ce soir. »
Et il descendit l'escalier en chantant à "pleine voix la célèbre chanson :
Voyez cet homme qui se noie Pour avoir trop mangé de Toie, Et qui va devenir la proie D'une huître ou d'une lamproie.
Ténèbres sur ténèbres.
Deux mois s'écoulèrent sans que la vie de Tullia et la mienne fussent troublées par aucun événement. Tous les soirs, après dîner, j'allais tranquillement passer ma soirée dans la petite chambre de la rue Jacob, Tullia venait de rentrer. Nous nous asseyions au coin du feu, nous causions du présent et de l'avenir, rarement du passé, qui avait pour elle et pour moi trop d'amers souvenirs. Je lui parlais de mon amour; elle souriait d'un air mélancolique. Quelquefois, soit par coquetterie, soit pour avoir le plaisir d'être persuadée, elle feignait de ne pas y croire et me parlait des charmes d'une amitié tranquille. Cependant, de jour en jour, je gagnais du terrain. Quelquefois, lorsqu'elle se sentait prête à céder à
un dangereux attendrissement, elle se mettait à son piano et chantait quelque morceau italien, ou bien elle abrégeait ma visite et me renvoyait sous un prétexte.
Cependant j'étais heureux. J'avais confiance dans l'avenir. J'avais des amis, une maîtresse que j'adorais, je ne manquais pas d'argent, mon grand-père se portait bien, je suivais très-assidûment les cours de l'École de médecine et du Collège de France, et je commençais déjà à disséquer très-proprement. Peut-être est-ce le temps le plus heureux de ma vie. Hélas! il a trop peu duré.
De temps en temps, pour obéir aux ordres du vieux Marcomir, j'allais voir le duc de Marciano et faire ma cour à la belle Herminie ; mais là, j'étais assez mal à mon aise. Si l'accueil du duc de Marciano était toujours très-amical et très-hospitalier, celui de la jeune duchesse me paraissait un peu contraint, et je ne savais à quoi attribuer cette contrainte. Souvent j'eus quelque soupçon que le prince Porsenna, chef du Miroir magigm^ n'était pas étranger à cet accueil, et Clou partageait mes soupçons ; mais le moyen de croire aux manœuvres d'Emilio, quand nous le voyions, dès notre entrée dans le salon de M. de Marciano, se
précipiter de notre côté et nous accabler de caresses! A l'entendre, on aurait cru que ce bel étranger n'avait jamais eu d'autres amis que nous, qu'il n'avait de confiance qu'en nous seuls; et avec quel pompeux accent prédisait-il nos succès à venir! Pour moi, j'étais un Hippocrate ou un Bichat; quant à Clou, qu'il préférât la magistrature , ou la science , ou la diplomatie , il devait marquer partout sa trace. Ces belles paroles se débitaient à nos oreilles devant cinquante personnes, dont la moitié au moins étaient couvertes de croix et de rubans. Qu'on rie si l'on veut de notre simplicité ; tant de louanges et de compli • ments, même en faisant la part de Temphase italienne, nous laissaient toujours une aimable ivresse, et dissipaient pour un temps tous nos soupçons.
Ce qui redoublait notre confiance, c'était le soin toujours croissant que prenait Emilio de recruter de nouveaux conspirateurs pour sa fameuse société du Miroir magique. Rochetaillade et ses deux amis avaient été, par nos soins, initiés au grade des soldats de l'Épée haute; Clou et moi, plus anciens, nous touchions déjà au moment de passer parmi les redoutables Fils d'Averroès^ à qui nul secret n'était inconnu, ni dans le ciel ni
sur la terre, s'il fallait en croire Boleslas et le mystérieux Mahogany.
Cependant, si le Miroir magique faisait tous les jours de nombreuses affiliations parmi les étudiants de toute espèce, si les souscriptions commençaient à atteindre un chiffre considérable (pour ma part, j 'avais déj à donné trois cents francs, et Clou, plus riche que moi, neuf cents francs), nous étions un peu étonnés de rester toujours dans rinaction. Rochetaillade se moquait de nous et nous reprochait, dans le langage fleuri du quartier latin, de l'avoir affilié à la Société du Doigt dans Fceil^ la seule, disait-il, où nous pussions conquérir des grades. Un peu piqués de ses plaisanteries, nous résolûmes, Clou et mol, d'avoir une explication catégorique avec le prince Porsenna, et nous allâmes lui faire visite.
Au moment même où nous étions près d'entrer chez Emilio, Clou fut heurté par une jeune flUe qui sortait et le reconnut. C'était la femme de chambre d'Herminie. Cette rencontre nous fit faire quelques réflexions.
« Est-il heureux, ce Porsenna! dit Clou.
— Bah! Elle est peut-être venue pour son compte, et pour rendre visite au vieux Mahogany !
— A ce babouin qui a le teint d'un charbon-
nier et les yeux d'un chat-tigre? Dieu l'en garde ! J'aime autant qu'elle soit venue pour le compte de sa maîtresse.
— Mais, dis-je un peu étonné, que signifie ceci ? Herminie est en coquetterie réglée avec Emilie. »
Clou n'eut pas le temps de répondre. Nous venions d'entrer, et déjà Mahogany accourait audevant de nous.
Le mulâtre nous parut encore plus grave et plus cérémonieux qu'à l'ordinaire. Il voulut d'abord nous cacher Emiho; mais, comme nous paraissions résolus à nous asseoir et à l'attendre, il nous promit que le prince ne tarderait pas à venir. Effectivement, après quelques instants, nous entendîmes la porte cochère de l'hôtel s'ouvrir avec bruit, et nous vîmes dans la cour Porsenna, qui rentrait à cheval accompagné d'un groom.
Dès qu'il nous aperçut, son visage se rembrunit ; mais il surmonta très-vite cette première impression, et, de l'air le plus riant et le plus gai, il s'avançd Vers nous.
« Eh! messieurs, quelle bonne fortune en ce lieu vous amène? Mahogany, faites mettre deux couverts de plus. Ces messieurs vont dîner avec moi.
— Monsieur, dit Clou, je vous remercie. Marcomir et moi, nous avons affaire au quartier latin. Nous venions seulement nous informer du jour de la bataille.
— De quelle bataille ? demanda Emilio étonné.
— De la grande bataille des peuples et des tyrans, répondit Clou.
— Ah! très-bien!... Mon cher ami, avez-vous confiance dans votre chef?
— Oui, sans doute.
— Eh bien, soyez persuadés que le jour est proche. Ceignez vos reins pour le combat, et aiguisez vos glaives.
— C'est fort bien dit, dit Clou; mais depuis deux mois, nous ne faisons que ceindre nos reins et aiguiser nos glaives. En vérité, je serais bien aise d'avoir quelque autre occupation.
— Héroïque impatience que je comprends, que je partagerais même si je n'étais qu'un soldat au heu d'être le* chef responsable du salut de tous ! s'écria EmiUo d'un air inspiré. Je ne puis vous dire, mes chers amis, combien cette ardeur me transporte, combien je suis lier de commander à de tels honunes!
— A trop attendre l'occasion, continua Clou, cette ardeur se ralentit et se décourage. Par exem-
pie, voici Marcomir. C'est ua brave garçon qui ne demande que plaies et bosses, parce qu'il est amoureux jusqu'à la mort et que son amour lui est amer comme l'absinthe; mais, si vous attendez à demain, peut-être le même amour deviendra-t-il doux et sucré comme un marron glacé, et alors Marcomir enverra au diable les tyrans et les peuples.
— L'amour, répliqua gravement Emilio, est la faiblesse des âmes héroïques. Je suppose que Tamante de Marcomir est digne de lui.
— A peu près, dit Clou, s'il est vrai, comme Marcomir le prétend, qu'ils disent leur chapelet ensemble tous les soirs, de six heures à dix heures, chose que je n'ai pu vérifier, car il est jaloux comme un tigre et farouche comme un caïman de l'Orénoque. Au reste, la dame est charmante et de votre pays. Peut-être Tavez-vous connue dans vos voyages?
-^ Il y a des millions d'Italiennes, dit Emilio. Comment s'appelle la vôtre ?
— Tullia Barberini.
— Tullia Barberini? » s'écria Porsenna étonné. Cependant, il se remit promptement et demanda d'un air indifférent :
(( De quel pays est-elle?
— De Tarente. »
Ëmilio pâlit visiblement, sans que nous pussions deyiner pourquoi. Il y eut un court silence. Puis, d'un air plus gai :
« Je serais assez curieux, dit-ilj de connaître la maîtresse de notre ami Marcomir.
— Ce n'est pas ma maîtresse, » répliquai-je assez vivement.
Il sourit eii me regardant.
« C'est votre amie de cœur? dit-il. Excusezmoi, mon cher ami, je ne connais pas encore toutes les délicatesses de la langue française. »
Il réfléchit quelque temps ; puis, comme s'il eût pris brusquement son parti :
a Mes chers amis, dit-il en nous reconduisant, votre ardeur me charme et me gagne. Je vais écrire au Vénérable^ qui est à Londres; je lui dirai que nos amis s'impatientent; je demanderai l'autorisation de commencer l'attaque. Soyez contents. Avant dix jours, vous aurez de mes nouvelles. »
A ces mots, il nous serra la main avec la condes^ cendance affectueuse d'un chef et nous dit adieu* Quand nous fûmes dans la rue :
(c Eh bien, dit Clou, que penses-tu de notre ami Porsenna?
— Je pense que l'état de prince est bon — surtout quand on est connu des duchesses — et qu'il a bien tort de conspirer.
— Et moi, dit Clou, je pense qu'il n'a pas plus envie de conspirer que la semelle de mes vieilles bottes,
— As-tu remarqué comme le nom de Tullia a paru le frapper?
— Bah! Tu ne penses qu'à ta Tullia! »
Quand les bœufs vont deux à deux.
Le labourage en va mieux.
Deux heures plus tard, j'entrais dans la chambre de TuUia, qui m'attendait comme à l'ordinaire . Elle était ce jour-là vêtue avec la négligence la plus savante et la plus exquise : ses yeux noirs et brillants étincelaient de joie.
« Asseyez-vous là, dit-elle en me montrant un tabouret placé à ses pieds, et contez-moi quelque chose. Je me sens ce soir de la plus belle humeur du monde.
— Voulez-vous, lui dis-je, que je vous conte une histoire mélancolique? La mélancolie, c'est mon fort.
— Dites ce qu'il vous plaira. Je m'en rapporte à vous.
— En ce temps-là, donc... repris-je....
— En quel temps?
— Soixante mille ans avant Jésus-Christ.
— Vos histoires ne datent pas d'hier.
— Pas plus que Tamour, qui est toujours ancien et toujours nouveau, comme toutes les belles choses.
— Pas de réflexions, Marcomir. Vous dites :
En ce temps-là donc...
— En ce temps-là, donc, Milet était la plus belle des villes de Tlonie, et Andréa était la plus belle des filles de Milet. Elle avait les yeux et les cheveux noirs, le nez....
— Passons le signalement, interrompit TuUia.
— Elle était belle comme la terre et la mer, comme Vénus et comme TuUia.
— Ah ! très-bien ! très-bien ! Voilà un exorde insinuant. Marcomir, mon cher ami, vous avez tort de ne pas vous faire avocat. C^est votre vocation véritable.
— Elle était aimée d'un jeune homme de bonne famille....
— Ah ! ah!
— De bon caractère....
— Ah! ah!
— D'une sincérité parfaite....
270 MAUCOMIR.
— Ah! ah!
— Et qui aurait mille fois donné sa vie pour elle.
— Ah! ah! Voyez-vous ça!
Ce jeune homme s'appelait Callias. Sa fortune était médiocre, mais proportionnée à ses désirs, et sa passion pour l'ingrate Andréa était si vive, qu'il aurait traversé pour lui plaire toute l'armée du grand khan de Tartarie, le sabre en main.
— L'ingrate Andréa! Elle était donc ingrate, cette cruelle jeune fille?
— Uélas!
— Elle ne l'aimait pas?
— Hélas!
— Elle ne voulait pas'le recevoir?
— Si ! elle le recevait quelquefois.
— Les jours de grande fête ou les dimanches?
— Tous les soirs.
— Ah! ah ! Je ne la trouve pas aussi ingrate que vous le disiez d'abord. Et lui faisait-elle mauvais accueil ou froide mine?
— Non. Elle Técoutait volontiers, mais en se moquant de lui.
— Oh! la cruelle! Oh! la barbare! Et que lui disait-il, s'il vous plaît?
— Il lui disait qu'il l'aimait d'un amour sans
pareil. Il se mettait à ses genoux, il lui baisait les mains, et il lui demandait un peu d'amour en échange du sien.
— Fort bien. Votre ami Callias n'aimait pas à attendre, à ce qu'il paraît. Et qu'est-ce que cela, demander un peu d'amour? Vous voulez dire sans doute qu'il désirait qu'elle ne lui refusât rien? Après quoi, sans doute, l'amour étant assouvi, le beau Callias satisfait serait allé chercher fortune ailleurs.
— Oh ! vous connaissez bien mal Callias ! C'était le plus honnête homme du monde et le plus amoureux.
— Nous verrons bien. Qui des deux est éternel, le mariage ou l'amour?
— Tous deux sont éternels , Tullia. C'est comme Dieu et la matière.
— Il y a des éternités d'un jour. Prenez garde, Marcomir, que l'amour ne soit une de ces éternités.
— Vous ne croyez donc pas à mon amour, Tullia?
— Qui sait? M'aimeriez-vous assez pour m'épouser? »
A cette question, je demeurai un instant stupéfait et consterné. J'aimais Tullia au delà de tout,
mais un mariage avec elle m'aurait paru insensé et absurde.
« Eh bien! vous le voyez, dit-elle. Voilà déjà rêternité finie. »
Et ses yeux se mouillèrent de larmes. La vue de cette douleur dont je devinais trop aisément la cause me perçait le cœur. Je me jetai aux pieds de Tullia, je la serrai dans mes bras: je la couvris de baisers, en demandant pardon d'avoir hésité. Je promis, je jurai de l'épouser.
Elle s'essuya les yeux.
« Ne jurez rien, Marcorair, dit-elle en me regardant avec une tendresse inexprimable, ne promettez rien, ne m'offrez rien. Je sais trop quelle serait la fin de tous ces serments et de toutes ces promesses. »
Je voulus protester de ma sincérité.
« Je vous crois, dit-elle, ne jurez pas! Oui, vous êtes sincère et vous m'aimez aujourd'hui.... Mon Dieu, je vous l'accorde.... Mais, si nous étions mariés, dès demain nous serions séparés. Croyez-vous que je ne connaisse pas toute l'horreur de ma destinée? Vous aimerez encore, Marcomir, et vous serez aimé, car vous êtes digne de l'être. Je ne veux pas vous attacher à moi pour jamais. Renoncez à moi, mon ami.
— Ne l'espérez pas ! lui dis-je.
— L'espérer ! s'écria-t-elle en levant les yeux îiu cieL II croit que j'espère qu'il ne m'aimefa plus !
— Vous m'aimez donc? dis-je à mon tour, ravi et transporté de joie.
— Si je vous aime ! » -
Elle me tendit la main avec une grâce divine.
« Vous n'avez donc rien vu, rien compris, continua-t-elle, pendant ce long martyre que j'ai souffert près de vous. Vous n'avez donc pas senti que je ne m'étais enfermée dans cette chambre que pour vous; que j'avais fermé pour vous ma porte à tout le monde, que je n'aimais que vous seul au monde! Il me demande si je Taime !»
En même temps elle mit ses deuj bras autour de mon cou, et je reçus d'elle le premier baiser de l'amour. Je sentis une douce ivresse envahir tous mes sens : je la serrai sur ma poitrine ! Elle parut près de s'abandonner tout entière; mais, tout à coup, se dégageant de mes bras :
« Ah! je suis folle, dit-elle, et j'oublie trop promptement le passé. Marcomir, au nom du
274 MARGOMIR.
ciel, partez. N'abusez pas de ma faiblesse. Partez ! s'écria-t-elle avec plus de force, ou vous ne me reverrez jamais! »
J'obéis, et tout chancelant, ivre d'amour, hors de moi, je sortis de la maison.
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Coups de poing, coups de pied, coup dé sabre.
Le lendemain, peu d'instants après mon réveil, je reçus une lettre de Tullia.
« Cher Marcomir, si vous m'aimez, ne revenez pas avant trois jours. Laissez-moi réfléchir à l'imprudence que j'ai commise hier, et prendre une résolution définitive. Ne venez pas pendant ces trois jours, ou je quitterai Paris à l'instant pour me réfugier dans un couvent d'Italie.
« Votre TuiiUA. »
Cette lettre me causa de cruelles alarmes. Je courus aussitôt chez la portière de Tullia, malgré sa défense. Cette bonne fémme$ qui^ sans avoir
jamais reçu nos confidences, savait aussi bien, que moi où en étaient mes amours, m'assura que Tullia n'était pas sortie, qu'elle ne recevait personne, et qu'elle était assise dans sa chambre comme une personne ensevelie dans ses réflexions.
Je rentrai chez moi un peu rassuré, tant j'avais craint que sa lettre ne fût l'annonce de son départ. Le soir, vers six heures, je revins me promener de long en large sous ses fenêtres. Il pleuvait, et les passants coudoyés blasphémaient contre moi d'une honîble manière; mais rien ne put ébranler ma patience. Je vis la lumière dans la chambre de Tullia. Je vis aussi son ombre derrière les rideaux. Enfin, à dix heures, la lampe s'éteignit, et j'allai me coucher.
Boleslas avait pris ma clef et m'attendait.
(c Allons, dit-il, c'est demain que les soldats de rÉpée haute vont faire leurs premières armes. Es-tu prêt, Marcomir ! »
• A parler sincèrement, je songeais beaucoup plus à Tullia qu'a\ix soldats de rÉpée haute et à la redoutable société du Miroir magique; cependant je fis bonne contenance.
« Je suis prêt.
— As-tu des cartouches? »
Je le regardai d'un air étonné.
a Des cartouches! Pour quoi faire?
— Pour tirer sur les soldats de Louis-Philippe,
— Ah ! très-bien... . Ma foi non, je n'ai pas de cartouches, mais je n'ai pas de fusil non plus.
— Pas de fusil ! »
Il haussa les épaules.
« Viens chez moi, continua-t-il, je te donnerai Tun et l'autre. »
Quand nous entrâmes chez lui, je trouvai Clou, Rochetaillade et nos amis occupés à fondre des balles, à nettoyer de vieux fusils, à aiguiser des baïonnettes. On chantait à demi-voix la Marseillaise^ on buvait du punch, tout le monde était fort animé.
« Mes enfants, dit Boleslas, je suis déshonoré : voici un soldat de TÉpée haute qui n'a même pas d'armes pour la bataille. Et c'est moi qui l'ai enrôlé. Je ne me le pardonnerai jamais.
— Or çà, dis-je "à mon tour, de quelle bataille parlez-vous? »
On m'expliqua que Mahogany était venu de la part du prince Emilio Porsenna et avait donné l'ordre d'organiser une petite émeute à propos du cours qu'un célèbre mystique faisait alors au Collège de France. Comme la Pologne et l'Italie tenaient une grande place dans les leçons du pro-
fesseur, Tautorité supérieure ayait fait quelques représentations, repoussées avec dédain, et menaçait de fermer le cours.
« Il s'agit, avait dit Emilio, d'essayer nos forces dans un premier combat. Si l'on échoue, ce sera une petite émeute ; si l'on réussit, ce sera uiie révolution. »
Au reste, il fut convenu qu'on se réunirait après le cours sur la place de TÉcole-de-Médecine, qu'on parcourrait tout le quartier, sans armes, avec un drapeau tricolore^ et qu'aux premières tentatives de la garde municipale pour dissiper le cortège, on se disperserait pour aller chercher des armes et des munitions, et potir construire des barricades.
On se sépara aux cris de : Vive la Uberté !
Le lendemain, dès trois heures de l'après-midi, nous fûmes tous exacts au rendez-vous. Le mystique vint s'asseoir dans sa chaire* C'était uû petit homme à la voix grêle et désagréable. Son éloquence, fort inégale, s'élevait quelquefois jusqu'au sublime; souvent aussi elle tombait dans des bas-fonds étranges. Ses idées ne brillaient pas par la logique, mais on avait plaisir à l'entendre quoiqu'il fût aussi voisin de l'absurde que du sublime. Au reste, un art profond et une connais-
MAROOMIR. 279
sance admirable de son public suppléaient merveilleusement chez lui à l'absence du bon sens bourgeois. A tout prendre, et malgré ses défauts, c'était et c'est encore l'un des cinq ou six hommes vraiment illustres qu'on peut voir à Paris.
Dès qu'il parut dans la salle, toutes les mains applaudirent; mais le côté gauche des spectateurs, oà se tenait la vieille garde, commandée par Boleslas, se distingua par son enthousiasme. Les roulements de pieds, le bruit des cannes tombant avec force sur les gradins, les cris les plus inouïs, les bérets rouges lancés en l'air et rattrapés par leurs propriétaires, les chapeaux levés comme à la fameuse séance du Jeu de paume, tout parut mettre au comble le juste orgueil de l'orateur. Tctut mystique qu'il était, il ne dédaignait pas les petits moyens qui créent ou entretiennent une réputation de génie et de vertu.
Je ne vous répéterai pas son discours, qui fut mille fois interrompu par des acclamations. Boleslas, écarlate, dirigeait, pressait, retenait les applaudissements, semblable à un bon chef d'orchestre , ou mieux, à ce guerrier illustre qui , dans les théâtres de Paris, commande le bataillon des Romains. Nous suivions docilement ses ordres . Un peu avant la fin de la leçon, quelques specta-
leurs du parti catholique, ennuyés de la véhémente philippique de l'orateur, essayèrent de couvrir sa voix par des murmures. Infortunés ! c'est là que les attendait Boleslas.
Il se lève, franchit d'un bond quatre gradins, et se précipite comme la foudre sur les opposants. Derrière lui marchait la vieille garde, Rochetaillade et Clou, Chenet le Pythagoricien, Jean Prunier le poëte et moi, et vingt autres dont j'ai oublié les noms. En un instant, les murmurants sont culbutés, leurs chapeaux sont défoncés, les parapluies se brisent sur leurs têtes, les cannes sur leurs dos, les poings s'abaissent sur leurs mâchoires avec un bruit formidable ; les dents sont cassées, les yeux sont pochés, les habits sont déchirés, et le professeur, tranquille et souriant, admire avec orgueil les exploits de sa garde.
Au reste, si nous eûmes la victoire, ce ne fut pas sans peine. Les catholiques, moins nombreux, mais réduits au désespoir, et commandés par un jeune athlète qui depuis a fait la gloire du séminaire de Saint-Sulpice, vendirent chèrement leur vie. D'un coup de poing énorme Boleslas eut l'œil droit enflé; un autre catholique lui déchira son habit et en jeta un pan sur les gradins des dames, qui fort heureusement se trouvaient séparées des
combattants par une balustrade. Les nez saignaient de toutes parts, et, après cinq minutes, la lassitude des vainqueurs et la retraite des vaincus mirent fin à la bataille.
Le professeur se hâta d'improviser une péroraison qui fut fort applaudie, et nous allâmes, drapeau tricolore en tête, sur la place de TÉcolede-Médecine, comme il avait été convenu la veille.
Là, on s'arrêta pour réfléchir et pour faire des discours. Rochetaillade monta sur le parapet de l'École-de-Médecine, et, s'appûyant à la grille , commença en ces termes :
« Citoyens ! »
Tout à coup, on entendit un bruit régulier comme celui d'une troupe de cavalerie qui arrivait au trot du côté de la rue des Mathurins-Saint- Jacques. Ce bruit trop connu jeta quelque trouble dans l'assemblée.
« En rang! cria Boleslas. Allons à l'hôtel de ville. »
On se hâta de former les rangs. Mais déjà la rue Hautefeuille, la rue de La Harpe et la rue des Mathurins-Saint-Jacques étaient interceptées par la garde municipale à cheval.
« Eh bien, dit Clou, qui ne doutait de rien, allons aux Tuileries! »
Par malheur, au même moment, deux autres troupes de cavalerie cernèrent les deux autres issues de la place. L'une se posta à Textrémité de la rue Antoine-Dubois, dont l'escalier n'était pas encore construit; l'autre vint par le côté de îa rue de l'École-de-Médecine qui touche à la rue de l'Àncienne-Comédie. Ce fut un coup de théâtre. Toutes les maisons de la place étaient fermées. Nous étions cernés et sans armes.
Les gardes municipaux s'avancèrent au petit trot, le sabre haut, et nous poussèrent brutalement dans un coin de la place. L'un d'eux s'avança sur Boleslas qui tenait le drapeau tricolore, et voulut le lui arracher des mains ; mais Boleslas, retournant le drapeau et s'en servant comme d'une massue, lui en déchargea un coup sur les épaules. Le spldat, furieux, se dressa sur ses étriers et lui asséna un épouvantable coup de sabre sur la tête. Boleslas tomba. A cette vue, nous nous précipitâmes sur les gardes municipaux pour le venger et prendre la fuite. Mais nous fûmes déconcertés par un accident malheureux.
Nous étions environ cinq cents jeunes gens sur la place, tous en apparence réunis pour le même dessein. Tout à coup, soixante ou quatre-vingts de ces prétendus camarades, venant en aide aux
gardes municipaux, commencèrent à tirer de leurs paletots des fléaux et de petites cannes plombées, et à frapper dru comme grêle sur nos épaules. Je reçus pour ma part un coup de canne sur la tête que mon chapeau para en partie. En revanche, je saisis l'homme à la cravate et le serrai si fort qu'il devint bleu ou violet, et qu'il s'affaissa à mes pieds sans pouvoir dire un mot. Je ne m'arrêtai ni à l'achever ni à le secourir, et je cherchai à fuir en me glissant sous le ventre des chevaux ; mais l'un des cavaUers poussa le sien sur moi, et, m'acculaut au mur, me tint en respect pendant que deux agents de police me liaient les mains derrière le dos.
Quand cette opération fut terminée, j'eus la douleur ou peut-être la joie de voir que mes amis partageaient mon triste sort. Nous étions environ une trentaine de prisonniers. On laissa fuir les autres après que les agents de polic^ qui se trouvaient mêlés parmi nous eurent désigné les chefs.
L'homme que j'avais saisi à la cravate et étranglé à demi, ayant repris ses sens, me chercha dans la foule et vint me porter le poing sous la figure en proférant d'épouvantables mena es. Tout lié et meurtri que j'étais, l'indignation me donna des
forces, et je le frappai dans le ventre d'un coup de pied si violent qu'il retomba évanoui. Ses compagnons me firent encore essuyer quelques bourrades; mais l'officier qui commandait l'escadron de la garde municipale, témoin de l'action de cet homme et de ma vengeance, s'interposa pour me protéger contre toute insulte.
On nous attacha deux à deux. Clou était avec moi. Rochetaillade et les autres suivaient dans le même ordre. Boleslas, encore étourdi du coup qu'il avait reçu, mais sans blessure, car le sabre, au moment de frapper, avait tourné dans la main du soldat, marchait le dernier, très-péniblement.
C'est dans cet ordre qu'on nous conduisit tous à la préfecture de police, où nous fûmes provisoirement enfermés dans une salle basse.
Fourches caudines. — Fichte. — Hegel. — Postbumius.
La salle qui nous servait de prison était un grand corps de garde où l'on avait entassé cinquante ou soixante bottes de paille. Un immense lit de camp en bois longeait la muraille.
La première demi-heure de notre captivité fut assez sombre. Plusieurs d'entre nous avaient été fort maltraités dans la bataille de l'École de Médecine. Pour moi, j'avais les mains ensanglantées ; mes habits étaient déchirés, et tout mon corps couvert de contusions; heureusement la figure était intacte. Clou, moins heureux, avait un œil fort endommagé ; Rochetaillade avait perdu dans la mêlée la manche droite de son habit. Le poëte et le pythagoricien n'étaient pas en meilleur
état. Boleslas gardait un silence farouche. Je fus le premier à interrompre nos tristes réflexions.
« Mon cher ami, dis-je à Clou, à quoi penses-tu ?
— Je pense, dit-il en portant la main sur son œil malade, que je ne te vois pas en ce moment-ci d'un bon œil. »
Cette calembredaine, qui n'était pas excellente, fit rire tout le monde. Il est vrai qu'on n'est pas difficile sur les plaisanteries quand on est au corps de garde.
« Mon pauvre Boleslas, dit Rochetaillade, voilà une chienne de bataille. Je pense que nos pères avaient meilleure tournure à Marengo. ï>
La Mort-au^Kirsch^ qui était couché sur deux bottes de paille, se tourna en grognant du côté du mur.
ik Notre ami n'est pas de bonne humeur ce soii-, continua Vimpitoyable Rochetaillade. Il n'ainae pas à être rossé, — car tu as été rossé, n'est-ce pas, petit-fils de Sobieski ? »
Le malheureux Polonais lui lança un regard furieux ; mais Rochetaillade, aigri par le malheur et par la vue de son habit auquel manquait une manche, n'était pas homme à s'émouvoir de sa fureur.
« Depuis Posthumius, général romain, dit-il, je n'ai jamais entendu parler d'un guerrier pareil à Boleslas. Gonnais-tu l'histoire de Posthumius?... Non?... En vérité !... Eh bien^ je vais te la dire.
— Oh! interrompit Boleslas^ qui me délivrera de cet enragé bavard?
— Posthumius, reprit Roehetaillade^ était un général du plus grand mérite. Il avait vii Moscou, Leipzig et Waterloo, et toutes les étrilles avaient passé sur son doSi Quoique sa famille fût originaire du pays des Sarmates et tlùt de près aux JagellonSj quoiqu'il eût sabré lui-même avec honneur dans le pays des Roxolans, il était devenu, je ne sais comment, général à Ronle et cotiducteur de légions.^.. C'étaient, ma foi, des légions bien conduites !... Un jour, avec ses légions, il faisait la guerre dans le pays des Samnites. Connais4u les Samnites, Boleslas?... Non... Eh bien^ ni moi non plus.... Il suffit de savoir que c'étaient des guerriers très-braves^ très-dangereux et fort audacîeuxi Or, l'intrépide Posthumitis, en les pour* suivaùt^ s'engagea comme un niais dans uil défilé abominable, un défilé dont j'ai oublié le nom* T'en souviens-tu, Boleslas? Tiens, ô'èst quelque chose comme la place de l'École-de^édëcine à Paris.... Ah ! je m'efl souviens^ c'est le défilé des
Fourches-Caudines. Joli endroit, bonne place pour être rossé à loisir. Vers le soir, quand les gardes municipaux, je veux dire les Samnites.,.. Tu ne m'écoutes pas, Boleslas?
— A boire ! » dit le malheureux Slave.
Un des gardiens, averti, consentit à lui donner de l'eau. Boleslas fit la grimace, et but néanmoins avec avidité.
« Posthumius, continua Rochetaillade....
— Voyons, dit Clou, tu n'es pas généreux, Rochetailladcw Quand les blessures de Boleslas seront guéries, tu pourras continuer cette scie. Parlons d'arutre chose.
— Et de quoi?
— De l'identité de l'Être et du Non-Étre, par exemple.
— Parbleu! dit Rochetaillade, rien n'est plus simple. Le blanc, c'est le noir; le noir, c'est le blanc. Voilà les deux antinomies sur lesquelles, conune sur deux piles puissantes, repose le monde. L'arche qui joint et surmonte ces deux piles, c'est la synthèse, c'est ce qui n'est ni Être ni Non-Étre, ni noir, ni blanc, c'est le gris.
— Oh! oh! dit Clou.
— Ah! ah ! dit Ludovic Chenet.
— Hi! hi ! » s'écria Jean Prunier.
Pour moi, j'étendis la main avec modestie.
« Silence ! dit Clou, Marcomir va parler. Laissez parler Finnocence. La vérité sort de la bouche des enfants.
— Il me semble, dis-je à mon tour, que la question est mal posée.
— Diable! dit Clou.
— Jeune présomptueux! interrompit Jean Prunier.
— Parle sans t'émouvoir, continua Rochetaillade.
— L'Être, dis-je à mon tour, c'est l'opposé du Non-Être....
— Bravo ! bravo ! interrompit Clou.
— Silence ! dit Rochetaillade avec gravité.
— Mais, continuai-je, la synthèse doit satisfaire à la fois les deux antinomies, n'est-il pas vrai?
— Écoutez! écoutez! Hear l hearl s'écnaCloix d'une voix d'huissier.
— Or, le gris ne satisfait pas le noir, puisqu'il participe du blanc qui est son ennemi. Il ne satisfait pas non plus le blanc, puisqu'il participe du noir qui est l'ennemi du blanc. Donc, s'il ne satisfait aucun des deux, il ne peut pas être le lien de tous les deux. Donc, le gris n'est pas la syathèse du blanc et du noir.
290 MARGOMIR.
— Admirable ! s'écria Rochetailiade. Oh ! cet enfant ira loin.
— C'est moi qui Tai formé, dit Clou.
— Mais, dis-je, encouragé par ce premier auccès, à tous les couples d'antinomies il faut trouver une synthèse. Ainsi l'homme etlafenune sont deux antinomies. Où est la synthèse?
— Dans le mariage, dit Chenet le pythagoricien.
— Dans Tamour, » dit Jean Prunier le poëte.
Je secouai lentement la tête.
« Dis-nous ton secret! s'écria Clou en joignant les mains. Oh ! dis-nous le secret de la nature !
— La synthèse de l'honune et de la femme, répliquai-je avec solennité, c'est la synthèse universelle des mondes, c'est la loi qui régit les sphères célestes, qui trouble ou règle tour à tour les corps et les âmes, c'est la loi unique, c'est l'attraction!
— Trèsr-bîen ! très-bien ! s'écrièrent à la fois les assistants.
— Ce jeune homme ira plus loin que moi! dit Rochetailiade d'un air magistral.
— Que dis-tu là? interrompit Clou; Marcomir est aujourd'hui hors de pair. Il s'élèye au-dessus des Allemands comme un chêne de trois siècles
au-dessus des épis de blé. Fichte et Hegel le précèdent comme les Suisses de la garde du saintpère précèdent Sa Sainteté à la messe. Viens dans mes bras, Marcomir, et sur mon cœur. Je te consacre grand homme !... Et dire que je Tai vu pas plus haut que cela !
— Revenons à la question posée par Rochetaillade, continuai-je, et voyons si la règle universelle ne souffre pas quelque exception; car, vous le savez, mes chers amis, la règle et l'exception sont deux antinomies immenses, corrélatives Tune àTautre et éternelles ; ou, pour mieux dire, c'est à ces deux antinomies, debout en face Tune de l'autre comme deux pyramides dans le désert, que se rapportent toutes les antinomies connues. »
Un murmure d'admiration m'interrompit. J'en profitai pour reprendre haleine.
<( Exemple : TÊtre est la règle ; le Non-Être est l'exception. L'Être est la thèse; le Non-Être est l'anthi thèse. Où est la synthèse?
— Oui ! dit Clou, où est la ^synthèse? »
11 y eut un instant de silence. Toutes les têtes étaient penchées, et paraissaient écouter avidement.
« La synthèse de l'Être et du Non-Être, repris-je avec gravité, est dans l'attraction....
— Bravo ! dit Rochetaillade.
— Dans Tattractioa que l'Être a pour le Noa- Ètre, et que le Non-Être, à son tour, a pour TÊtre. Tout ce qui est demande à mourir. Tout ce qui n'est pas demande à vivre. C'est ce vœu universel de tout ce qui existe et de tout ce qui n'existe pas qui forme l'attraction, c'est-à-dire, dans ce cas particulier, la synthèse de l'Être et du Non -Être. »
Ces dernières paroles mirent au comble l'enthousiasme de tous les assistants. On se jeta sur moi, on m'embrassa, on me porta en triomphe.
On parla de me décerner des couronnes de laurier, et quand les circonstances le permettraient, des statues. Tout à coup la porte grinça sur ses gonds. Le silence se rétablit et une voix se fît entendre qui appelait : « Marcomir. »
C'était la voix du gardien.
Je me levai et je suivis l'homme, qui me remit aux soins d'un gendarme, lequel, à son tour, me conduisit devant le juge d'instruction.
XXTI ■
Vous l'avez étranglé ? — C'était pour me défendre.
Je m'assis d'un air fort tranquille en face du juge et me tins prêt à répondre à toutes ses questions, lime regarda derrière ses lunettes pendant quelques secondes, et sa première impression ne me parut pas défavorable.
Après le préambule ordinaire des noms, de l'âge et de la profession, l'interrogatoire commença.
c( Vous étiez aujourd'hui, dit le juge, au Collège de France?
— J'y étais.
— Vous avez maltraité et frappé plusieurs auditeurs du cours auquel vous assistiez?
— J'ai été frappé ; j'ai frappé. On s'est battu au hasard. Je pense que chacun a eu son compte.
— Vous êtes allé sur la place de TÉcole-de- Médecine avec quatre ou cinq cents personnes et un drapeau tricolore?
— J'y suis allé.
— [Là, vous avez prononcé publiquement des discours séditieux?
— Je n'ai pas dit un mot.
— Vous avez résisté à la garde municipale et tenté d'étrangler un honune?
— La garde municipale a fait une charge à cheval contre nous. J'ai voulu m'échapper. Un traître, un coquin d'agent de police qui était dans nos rangs, m'a frappé d'un coup de canne plombée, sans provocation. J'ai fait ce que vous auriez fait à ma place; j'ai essayé de l'étrangler.
— Oui, et de ce non content, vous l'avez jeté à terre d'un coup de pied dans le ventre?
— C'était pour me défendre. »
Le juge d'instruction échangea un sourire avec le greffier.
« Est-ce encore pour vous défendre, continua-t-il, que vous êtes entré dans la société du Miroir magique? »
A ces mots, je demeurai stupéfait. Cependant j'eus assez de sang-froid pour répondre :
ce Qu'est-ce que la société du Miroir magique?
— Ainsi, dit le juge, vous n'êtes pas associé à plusieurs autres individus, Rochetaillade, Prunier, Chenet, et un certain Polonais qu'on trouve dans toutes les conspirations, pour renverser le gouvernement actuel et proclamer la république en France et en Europe? »
Je me mis à rire aussi naturellement que je pus le faire. . ^
(c Vous ne répondez pas ! continua le juge. Prenez-y garde, c'est un aveu.
— Que voulez-vous que je réponde? répliquai-je avec sang-froid. Si vous me disiez que je veux être roi de France, cette idée me ferait rire, à coup sûr. Vous me dites que je conspire pour proclamer la république en Europe. Je trouve
' ridée fort gaie.
— C'est bien, dit le juge. Qu'on le reconduise et qu'on amène un autre prisonnier. »
Mon gendarme me ramena an corps de garde, où là conversation était très-animée.
XXI Tl
La vie, c'est la mort. — La mort, c'e$it la vie.
En mon absence, mes compagnons de captivité avaient philosophé à qui mieux mieux. Lorsque je rentrai, Clou avait la parole :
« Mes amis, dit-il, résumons-nous!
— Oh ! oui! Il est temps ! s'écria le chœur des prisonniers. '
— On peut considérer, je crois, la matière comme un pur néant.
— Oui! à bas la matière !
— Qu'estrce que le corps humain? Des os, des cheveux, des poils, des nerfs, des muscles, du sang, de la bile, de la salive , que sais-je? un amas de choses dégoûtantes. Tous les détails en sont repoussants, et l'ensemble souvent n'est pas beau.
yObogle
— Exemple : Boleslas ! » dit le cruel Rochetaillade.
Le Slave poussa un sourd gémissement.
« Si la matière est dégoûtante, reprit Clou avec force, nous devons repousser la matière. Si le corps est l'antithèse de l'âme, si l'attraction, comme le disait si bien Marcomir, il y a une heure, est la synthèse, séparons ces deux antinomies, détruisons l'arche qui repose sur ces deux piles, c'est-à-dire l'attraction, et laissons le large, 1§ profond, l'infranchissable fleuve de la mort couler entre les deux piles, et séparer éternellement les deux antinomies irréconciliables. C'est ainsi que Caton d'Utique sut se soustraire au joug de César, le vainqueur des Gaules. D'un coup de poignard dans le ventre, il fit sauter l'arche du pont, il sépara l'âme du corps, il fit couler l'onde du Styx entre son corps et son âme, ces deux antinomies éternelles.
— Bravo ! Caton ! cria Jean Prunier.
— Admirable Clou, dit Rochetaillade, donnenous l'exemple et fais sauter ta synthèse en te perçant le cœur. Je promets de te suivre. »
Clou ne parut pas étonné de cette demande, a Oui, mes amis, dit-il, la logique le veut, et je ne saurais rien refuser à la logique. Mais n'est-il
pas convenable qu'avant Je mourir nous chantions sur le mode dorien un hymne en l'honneur de la vie que nous allons quitter? Devons-nous quitter le festin où nous sommes assis, comme disait l'ennuyeux Gilbert, sans remercier l'hôte divin de qui nous avons reçu l'hospitalité ?
— Eh bien, dit Rochetaillade, chante l'hymne de la vie. Moi, je chanterai l'hymne de la mort, et Marcomir, pour qui la nature n'a plus de secrets, nous chantera l'hymne de la synthèse universelle, qui est l'attraction, ou, en françai», l'amour. »
Clou se leva, et, tendant les mains vers le ciel :
« Au commencement des temps, dit-il, à l'origine des éternités, l'Être suprême se trouva seul en tête à tête avec la matière inerte et incréée, enfermés tous deux dans l'espace immense et infini. Deux êtres ! deux substances ! deux colosses ! deux antinomies gigantesques ! Et pas une synthèse pour servir de lien ! Dieu fit le premier pas. De sa main puissante, il saisit la matière et la lança dans l'espace. 11 lui donna la vie.
« La vie, présent magnifique et sans bornes, souple serpent qui enroula le monde dans ses plis tortueux, boulanger sublime qui pétrit la matière, qui sépara les mondes, qui arrondit les soleils,
qui fit graviter les plaoètes, qui souleva les montagnes, qui creusa les vallées, qui versa les fleuves du haut des monts et les répandit à travers la plaine, qui suscita les forêts, qui répandit au hasard les herbes, les minéraux, les animaux, les hommes!
— Est-ce que ton discours va durer longtemps? demanda Jean Prunier. J'aurais bien de mon côté quelque chose à dire,
— SUence au parterre ! cria le pythagoricien.
— Non, dit Clou, je ne veux forcer personne à m'entendre. poëte I je te fais grâce de ma prose ; mais toi, épargne-moi tes vers. »
Quelque effort que pussent faire tous les assistants. Clou garda le plus obstiné silence. Alors Rochetaillade :
« La vie, dit-il, c'est la mort véritable, et la mort, c'est la vie. La matière, lancée dans l'espace par la main toute-puissante de l'Être suprême, s'est disloquée et dispersée [en miettes * Ces mondes que Clou admire, ces soleils qui brillent à nos yeux, ne sont qu'une poussière étrange qui rempUt l'espace, et qui va, écrasée de plus en plus par le frottement continuel de ses molécules, se dissoudre en atomes plus petits.
« Cette vie qu'on a louée tout à Theure avec tant d'emphase, c'est le dérangement de l'ordre universel. La chiquenaude suprême a fait sortir la matière de son immobilité solennelle. Le mouvement s'accroît sans cesse par une progression géométrique, les mondes se disséminent dans l'espace sans bornes, et violent l'ordre souverain. Ils se heurtent en désordre, comme les soldats dans la mêlée, et dans quelques milliards de siècles, Dieu même, étourdi par le bruit importun de ces grains de poussière qui dérangent le mouvement uniforme et les oscillations isochrones du pendule de l'éternité, étendra sa main dans l'espace, resserrera dans sa large main tous ces mondes et rendra la matière à Tordre universel et à la mort.
« Amis, la mort, c'est l'immobilité, c'est la beauté, c'est la vie. Précipitons-nous dans la mort ! »
Rochetaillade s'assit en s'essuyant le front avec son mouchoir. Son discours reçut les applaudissements qu'il méritait.
<c Je remarque, dit Jean Prunier, que le second orateur n'est pas beaucoup plus amusant que le premier. Si j'osais...
— Silence ! cria-t-on de toutes parts. La parole
est à Marcomir, le blond, Tingénu, le synthétique, qui va chanter l'amour ! »
Pour ne pas fatiguer le lecteur, je supprimerai mon propre discours et tous ceux qui suivirent. Il suffira de dire que nous passâmes cinq jours au corps de garde, attendant sans trop d'impatience ce qu'on voudrait décider de nous, et supportant avec une inaltérable gaieté l'ennui de la prison.
Vers le soir du cinquième jour, comme je rêvais à TuUia et au vieux Marcomir, la porte s'ouvrit, et un magistrat, je ne sais lequel, nous fit ce petit discours :
« Messieurs, vous êtes libres. Le gouvernement de Sa Majesté veut bien, pour cette fois, ignorer votre escapade. Je vous exhorte à être plus sages dans l'avenir.
a Quant à vous, monsieur, dit-il à Boleslas, voici un passe-port poiir Bruxelles.
— Mais dit le Slave.
— Aimez-vous mieux, interrompit le magistrat d'un ton sec, aller au mont Saint -Michel ? »
A ce mot, Boleslas embrassa ses amis et partit sans hésiter.
Pour moi, en sortant du corps de garde, je tombai dans les bras du vieux Marcomir et du duc
de Marciano. Mon grand-père me serra sur sa poitrine avec des yeux mouillés de larmes.
<c Remercie le duc, dit-il. C'est à lui et à ses instances aujirès du roi que vous devez tous la liberté. Un certain Mahogany, gibier de potenoe, qui sert aux basses œuvres de la police, vous a trahis, et a dénoncé les innocentes histoires du Miroir magique. »
Histoire de Charlotte de Rochausen, et philosophie de ladite histoire.
Je fus Stupéfait de la révélation de mon grandpère.
« Comment ! lui dis-je, ce Mahogany qui nous avait donné le signal de l'émeute, cet intendant du prince Porsenna, était un agent provocateur ! Mais alors son mattre ...
— Mon cher ami, dit le duc, vous concluez trop précipitamment de l'intendant au prince. Il arrive tous les jours qu'on donne sa confiance à un coquin, mais on ne se pend pas pour cela; et, quant à moi, je répondrais d'Émilio sur ma tête. »
Clou, qui s'était joint à moi pour remercier le duc de Marciano, ne fut pas moins étonné que
moi-même de la trahison de Mahogaoy . Nous apprîmes, avec le plus grand détail, que ce mulâtre avait donné au préfet de police tous les renseignements possibles sur la société du Miroir magique^ excepté le nom du chef, qui habitait, disait-il, à l'étranger.
Ouand le duc fut parti, mon grand-père m'emmena avec lui, et me tint le petit discours que voici :
« Mon cher enfant, tu viens de faire tes premières armes. C'est joli, ce n'est pas dangereux, c'est un souvenir amusant pour ta vieillesse ; mais il ne faut pas recommencer sans de puissantes raisons. Viens dîner avec moi, tu me conteras l'histoire de tes pensées depuis cinq mois. »
Je lui demandai qui l'avait averti de mes malheurs.
« C'est Marciano, dit-il, qui, dès le premier bruit qu'on répandit de votre escapade, se douta que ton ingénuité avait dû te conduire là tout d'aboi^d... Ne te fâche pas. C'est un beau défaut que l'ingénuité, et dont les années te corrigeront bien vite... Il vint lui-même chez toi, et ne fut pas étonné de rencontrer à la porte une jeune demoiselle très-belle et très -affligée qui demandait comme lui ce que tu étais devenu.
— TuUia ! m'écriai-je involontairement.
— Ah! elle s'appelle Tullia? dit mon grandpère en souriant. C'est un joli nom. Il paraît qu*elle est faite à peindre, du moins si j'en crois Marciano, qui est un connaisseur. Autrefois, à peu près quand j'avais ton âge, je m^intéressais fort à une demoiselle d'Aschaffembourg, qui s'appelait Gertrude de Rochausen. Elle était un peu trop rousse, un peu trop grande, un peu trop grosse, un peu trop rouge, et elle aimait trop le clair de lune, mais je m'en contentais, faute de mieux. On n'est pas difficile en campagne et à Aschaffembourg... C'est égal, Tullia vaut mieux, à ce qu'il paraît.
« Donc, pour revenir à Marciano, car je suis, comme le vieux Nestor, grand faiseur de digressions, il apprit qu'on t'avait lié et ficelé comme un colis et mené, avec plusieurs autres citoyens aussi étourdis que toi, dans le logement de M. le préfet de police. Il m'écrivit tout de suite la nouvelle. Je suis parti en poste, et, grâce à lui et à quelques amis qui se souviennent encore de moi, l'affaire n'aura pas de suites. Maintenant, mon cher enfant, un dernier mot. Évite par-dessus tout les sociétés secrètes. Ce sont des traquenards admirables où la police a toujours, si mystérieux
qu'on soit, des yeux et des oreilles. Voyous malDtenant l'histoire de tes amours ; car je ne pense pas que la belle Tullia s'intéresse si fort à toi sans que tu aies fait à ton tour quelque chose pour elle.
— Avant tout, grand -père, promets -moi que tu ne te moqueras pas de moi, quoi qu'il arrive.
— Je te le promets. »
Je lui racontai naïvement tout ce qui m'était arrivé, entremêlant mon récit de protestations de Tamour le plus ardent pour Tullia. Il secoua lentement la tête.
« Diable! dit-il, cette demoiselle-là est bien forte !
— Oh! interrompis-je avec indignation.
— Ne te fâche pas , mon cher enfant, elle est bien forte, surtout parce qu'elle me parait sincère. Tu es probablement son dernier amour, ce qui fait qu'elle ne te lâchera pas aisément...
— Plût au ciel!
— Oui, mais elle est ton premier amour. Vous êtes accrochés aujourd'hui, je le veux bien; mais demain, dans un an, dans trois ans le charme sera dissipé : tu te rappelleras qu'elle était, quand tu as commencé à l'aimer, l'amie de Clou, et du
MA.RCOMIR. 307
Vainqueur des Romagnes, et d'Emilio Spartivento ; tu commenceras à chercher fortune ailleurs ; elle le croira du moins en te voyant refroidi. Elle est Italienne, c'estr-à-dire vindicative. Dans sa belle patrie, on donne plus volontiers à son voisin deux ou trois coups de couteau qu'un franc vingtcinq centimes. Encore n'est-ce pas les coups de couteau que je crains le plus pour toi. On peut s'en défendre; mais si elle se met à pleurer, à gémir, si elle se traîne à tes genoux, te reprochant de la laisser seule au monde ; si par malheur elle te présente un gage de ta tendresse:
Parvulus iEneas,
comme dit Virgile, qui criera sur le sein de sa mère et te tendra les bras pour t'implorer, que pourras-tu répondre? Seras-tu plus dur que le rocher et détourneras-tu la tête? ou, tendre et bon enfant, simple et ingénu comme je te connais, û'embrasseras-tu pas plutôt la mère et l'enfant en jurant de ne jamais les quitter? Et si tu fais ce serment imprudent, et, ce qui est hors de doute, si tu le tiens, qu'arrivera-t-il? Ta vie sera arrêtée et enchaînée éternellement. On ne s'établit pas en province avec une femme qui n'est pas
une épouse et avec des enfants naturels; on ne traîne pas au pied un pareil boulet. Tu veux être médecin, tu ne seras appelé dans aucune famille, et je ne blâme pas les gens. Ton dévouement à Tullia sera pour eux un horrible scandale, et c*est pour le coup que ta mère, appuyée et soufflée peut-^tre par son curé et ses deux vicaires , te défendra sa porte. Elle n'est déjà pas trop bien disposée. J'ai voulu la voir avant ton départ et lui parler de toi ; mais au premier mot de société secrète , elle a cru voir s'ouvrir toutes les portes de l'enfer, et les consolations qu'elle m'a données pour que je te les transmette sont d'un genre si particulier, que n'étaient son austère vertu et son inaltérable raison, je l'aurais crue un peu folle. Mais là, elle aurait beau jeu en te voyant descendre de voiture avec la belle Tullia que tout le monde a vue à Barbantane, fille du sultan de Bisnagar. Pour moi, je ne me chargerai pas de vous présenter. »
Ce discours trop sincère m'affligeait cruellement. Mon grand-père s'en aperçut.
<c Mon cher enfant, dit-il, je suis bien fâché de te causer, pour la première fois de ma vie, une si cruelle douleur, et je te jure que si j'étais certain que tu as tout au plus deux ou trois ans à
vivre, je ne te fatiguerais pas de ces remontrances peut-être superflues. Je laisserais volontiers aller la jeunesse suivant sa pent^ et son inclination naturelles ; car, après tout, je ne suis pas l'Être suprême, et ce n'est pas à moi à redresser les torts : mais il s'agit de ton avenir, et je dois ne te rien cacher. Tu pourras encore te détacher de Tullia, tu en seras peut-être trop vite détaché; mais de tes enfants, le seras-tu? Et si par malheur tu l'étais, oserais-tu vivre un instant seul avec toi-même? Oserais-tu ne pas rempUr tes devoirs de père? Oserais-tu même quitter leur mère, quelque vie qu'elle ait uienée avant de te connaître? et si tu ne l'osais pas, si tu ne voulais pas la quitter, ne serais-tu pas obhgé de l'épouser pour tes enfants et pour ta profession?
— Eh bien, dis-je résolument, je l'épouserais ! »
Mon grand-père sourit.
« Tu l'épouserais ! dit-il, et tu ferais bien, non pour elle, mais pour tes enfants. Mais le lendemain, tu tomberais dans une profonde misère et dans une solitude effroyable. Quelle mère de famille voudrait donner la main à Tullia? On rirait de ta simphcité, on se moquerait de ton dévouement; on trouverait Tullia très-habile, et les jeunes gens, encouragés par la connaissance du
310 MAROOMIR.
passé, viendraient rôder autour d'elle, et, sûrs de n'avoir pas à l'épouser, lui offriraient volontiers leur tendresse. Tu, les chasserais? Très-bien! Alors on se moquera de ta jalousie tardive. Tous les beaux hommes du pays se vanteront d'avoir frappé à la porte de Tullia, et d'avoir été bien accueillis; tu en égorgeras un ou deux, je le veux bien, mais tu te seras créé des haines inexpiables et ôté tout moyen d'existence ; car ta mère te déshéritera autant qu'elle pourra, et sera fort approuvée de tous les gens sages de Barbantane. Pour moi, je n'ai pas longtemps à vivre, et tu seras absolument seul sur la terre. Quant à mon héritage, tes cousins y ont part autant que toi, et c'est bien peu de chose.
— Mais, lui dis-je, qui m'obUge à quitter Paris?
— Mon cher enfant, à Paris, en province, partout, tu trouveras les mêmes obstacles. Ce n'est pas le monde qu'il faut craindre, c'est ton propre cœur et celui de Tullia. Au reste, va où l'amour te pousse, l'expérience des pères n'a jamais servi aux enfants. »
Si l'on réfléchit que la seule personne au monde en qui j'eusse une foi entière, absolue, reUgieuse, était le vieux Marcomir, on comprendra toute la
profondeur de la plaie que me fit son discours. Je sentais toute la justesse de ses conseils et de ses remontrances, mais un invincible amour m'entraînait vers TuUia. Nous nous levâmes de table en silence, et je le conduisis chez le duc de Marciano, qui lui avait offert l'hospitalité dans son hôtel.
En me quittant :
«Tu vas voir TuUia?» me demanda-t-il en riant.
Je fis signe que oui.
« Va! dit-il en m'embrassant avec tendresse.
Je t'ai dit ce que je devais te dire , mais on ne fait pas remonter les fleuves vers leur source. Bonsoir. »
C'Mt lui I
Malheureusement il était onze heures du soir, et, raalgré toute mon impatience de revoir TuUia, je fus forcé d'attendre jusqu'au lendemain et d'aller me coucher.
Le matin, de honne heure, Clou entra dans ma chambre.
« Mon cher ami, dit-il, lève-toi et viens avec moi chez le prince Porsenna. Il est temps d'éclaircir l'affaire du traître Mahogany.
— Tu as interrompu un beau rêve.
— Tu baisais la main de TuUia? Va, va, l'occasion se présentera bien une autre fois. »
Je m'habillai en toute hâte.
« Mais quel est ton dessein? lui dis-je.
— Mon dessein, dit Clou, est de rencontrer
Mahogany et de lui casser les bras et tes jambes, ainsi qu'au bel Emilio, si son innocence n'est pas plus claire que le jour.
— Oh ! le duc de Marciano en répond.
— Marciano est un niais. L'autre va peut-être lui enlever sa fille avant trois jours, et Marciano répond de sa vertu ! Au reste, tout cela va s'éclaircir. Allons, en route!
— Mahogany doit être sur ses gardes.
— Tant mieux ! J'en aurai d'autant plus de plaisir à l'assommer. )>
Nous partîmes armés de cannes et nous courûmes chez Porsenna. Le prince était à sa toilette, à ce que nous dit le valet de chambre ,♦ et parut hésiter à nous recevoir ; mais sur les instances de Clou qui déclara qu'il ne sortirait pas de la maison avant de l'avoir vu, nous fûmes introduits.
Emilio était fort pâle et s'avança vers nous en nous tendant la main ; mais Clou :
(c Avant de vous donner la main, monsieur, ditr-il d'un ton sec et résolu que je ne lui connaissais pas, dites-moi ce que vous avez fait du sieur Mahogany?
— Qui ? cet infâme espion ! dit Emilio avec effort. Je l'ai chassé de l'hôtel à coups de canne.
3i4 MARGOMIR.
— Alors je vous rends mon estime, » reprit Clou, et il prit la main qu'Emilio lui tendait.
Celui-ci s'engagea dans un long récit des méfaits de Mahogany. Ce mulâtre, disait-il, qui avait possédé jusqu'alors toute sa confiance, s'était, pour 80 procurer de l'argent et payer l'amour d'une petite figurante de ballet, engagé dans les œuvres ténébreuses de la police. Cependant, par un dernier reste d'attachement pour son maître, il ne l'avait pas dénoncé en même temps que les autres membres de la société du Miroir magique.
Le prince paraissait fort ému en nous faisant ce récit, et son émotion nous convainquit sans peine qull n'avait trempé dans aucune trahison. Clou lui témoigna tous les regrets que nous avions de ne pas rencontrer Mahogany à l'hôtel. « Nous aurions eu plaisir, dit-il, à lui rompre les reins et à le faire mourir sous le bâton. »
Après quoi, nous sortîmes, et je fus libre enfin d'aller voir TuUia.
A peine m'eut-elle aperçu qu'elle s*élança dans mes bras en poussant un cri de joie. Je l'enlevai de terre et la serrai sur ma poitrine, ayec l'ardeur d'une mère qui vient de sauver son enfant d'un incendie. Nous restâmes quelques minutes sans parler, tant nous étions pleins d'amour et de joie.
Je la trouvai uû peu pâle, contre sa coutume, et d'une beauté admirable. Je ne pus m'empécher de le lui dire.
<t Ah ! j'ai tant pleuré, s'écria-t-elle, quand j'ai craint ne plus te revoir. Assieds-toi là pendant que je vais faire ma toilette, car je veux être belle pour sortir avec toi. Où veux-tu me conduire?
— Où tu voudras. Au bout du monde, à Batavia ou au bois de Boulogne.
— Eh bien, je choisis le bois de Boulogne, que je n'ai pas vu depuis longtemps. Attends-moi un instant. )>
Elle entra dans son cabinet de toilette qu'elle referma soigneusement sur elle, et en sortit dix minutes après, plus belle que le jour.
Sa toilette était cependant d'une simplicité extrême. Une robe de couleur claire et unie et un chapeau rose en faisaient tous les frais; mais quelle grâce incomparable, quelle légèreté dans tous ses mouvements ! Elle avait quelque chose d'aérien, et dans ses yeux noirs brillait une joie surnaturelle.
c( Oh ! que je t'aime ! dit-elle. Viens, viens vite.»
Et elle descendit l'escalier dans un clin d'œil. Quand nous fûmes dans la rue :
3fr> MARGOMIR.
c( Allons déjeuner, » lui dis-je.
Elle me regarda en riant.
c( Être grossier et matériel, tu vis donc de vin et de viande, et non pas d'amour? Homme sans foi, mais non sans appétit ! »
J'avouai ma faute, mais je persistai à déjeuner, et elle s'y prêta dé bonne grâce.
c( Voyons, lui dis-je, mon grand-père a mis hier cent francs dans ma poche ; nous avons de quoi faire noces et festins. Allons déjeuner au Palais-Royal. »
Quand nous fûmes au restaurant, elle 6ta son chapeau avec une lenteur charmante, passa ses doigts blancs dans les boucles de ses cheveux, se regarda en riant pendant quelques secondes, et s'assit en face de moi. Je voulus la consulter sur le menu :
tt Tout ce qui te plaira, interrompit-elle.
— Ma foi, dis-je à mon tour, je suis bien bon de m'occuper de ces détails terrestres. Garçon ! commandez vous-même. »
Le garçon ne parut pas étonné et nous servit un déjeuner somptueux ; mais ni TuUia ni moi nous n'y fîmes attention.
« Conte-moi tes malheurs, » dît-elle.
J'essayai de débrouiller les fils de la conspira-
MARCOMIR. 3i:
tion, mais dès les premiers mots elle m'arrêta court.
« Bon ! interrompit-elle, je sais bien que tu as conspiré, qu'on t'a trahi, qu'on t'a pris, et que Louis-Philippe ne t'a pas fait couper le cou comme c'était son devoir ; mais ce n'est pas de c^malheur-là que je parle. M'as-tu bien regrettée ?
— Oh ! je me cognais la tête contre les murs !
— Très-bien ! très-bien ! où sont les bosses?» Je baissai la tête, et elle passa en riant les doigts
dans mes cheveux.
c< Menteur! dit-elle, traître! imposteur! pas la moindre égratignure. Les murs de la prison étaient donc garnis de ouate. Ah ! perfide, c'est ainsi que tu m'aimes !
— Et toi, m'aimes-tu?
— Oh ! le plus jeune et le plus innocent des hommes, oui, je t'aime, car tu es mon âme et ma vie, et en te perdant je resterais seule au monde. Je t'aime comme la rose aime le rossignol qui la réjouit de ses chants, je t'aime comme je t'aime, mon Marcomir chéri, et jamais personne n'a aimé ou n'aimera plus que moi. »
Quand nous eûmes déjeuné, nous montâmes dans une voiture découverte, et nous nous ftmes
conduire au bois de Boulogne, C'était vers la fin d'avril. Le soleil était magnifique, la saison avait été précoce, et les premières feuilles conunençaient à se montrer. La chaleur et le printemps faisaient sortir de leurs maisons tous les Parisiens à qui le destin ou leur industrie avait donné le moyen de ne rien faire. Toute la nature paraissait en joie. Nous nous fîmes conduire au hasard dans le bois de Boulogne, et quand nous fûmes dans une des grandes allées, nouç descendîmes de voiture pour nous promener au travers des sen* tiers.
Nous nous enfonçâmes parmi les arbres et nous nous assîmes sur Therbe au milieu d'un taillis. Là, nous échangeâmes les plus doux serments d'un amour éternel, et TuUia me montra pour la première fois son âme divine.
« Dès le premier jour que je t'ai vu chez Clou, dit-elle, je t'ai aimé, et surtout quand tu m'as si bien défendue contre les insultes de Rochetaillade et de ses camarades. J'ai vu là que tu avais la ten* dresse et la force d'un homme : ce jour-là, pour la première fois depuis qu'Emilio m'avait abandonnée, j'ai aimé véritablement, et je sens bien que je n'aimerai jamais que toi. Quand j'ai fui avec Emilio, je fuyais le couvent autant que je suivais
un amant ; j'étais folle, mais de liberté plus encore que d'amour. Aujourd'hui, je connais la liberté, je la connais trop peut-être, et je ne veux plus qu'aimer et être aimée. Oui, je suis h toi, Marcomir, à toi tout entière, mais je n'ose me livrer. Je crains...
— Que crains-tu? lui dis-je en la serrant sur ma poitrine.
— Ah ! dit-elle, je crains tout. Je crains que tu ne m'estimes pas assez, je crains que le passé te donne de la défiance pour l'avenir, je crains que la possession amène la satiété , je crains les discours de tes amis et leurs plaisanteries déchirantes. On craint tout quand on aime. »
Tous les serments que l'amour peut inspirer à l'homme le plus passionné, je les fis alors, la main dans la main de TuUia.
c( Je te crois, dit-elle enfin, et j'ai confiance dans l'avenir; mais laisse-moi t'aimer comme j'aurais dû aimer toujours. N'exige rien de moi. L'amour vrai est dans la tête et dans le cœur bien plus que dans les sens. »
Et comme je devenais plus pressant :
<( Revenons àParis, » dit-elle d'uye voix altérée.
Je n'osai la contredire. Elle se leva, et s'appuyant sur moi, elle reprit le chemin de la grande
allée où nous avions laissé la voiture qui nous avait amenés.
Hélas ! nous étions arrivés sur le sommet de la montagne. Nous allions tomber et rouler dans les précipices sans fin du désespoir.
Au moment même où nous mettions le pied dans la grande allée, je vis s'avancer au galop une calèche magnifique, attelée de deux forts chevaux de Mecklembourg. Je reconnus la livrée du duc de Marciano.
Il était trop tard pour fuir. Je vis le duc assis dans sa calèche , à côté de sa fille. En face de lui était mon grand-père. Un cavalier galopait à la portière et parlait en souriante la jeune duchesse. C'était le prince Porsenna.
Tout à coup, les regards du prince et de Tullia se croisèrent comme deux épées. Tuliia, près de défaillir, s'appuya sur mon bras et me dit d'une voix faible :
«C'est lui!
— Qui, lui?
— Emilio Spartivento.
— Qui? ce cavalier qui galope à la portière du duc de Marciago?
— Oui, dit-elle, c'est celui qui m'a perdue, c'est Emilio Spartivento!
— Le prince Porsenna?
— Prince! dit-elle. Lui, le fils de Luigia Spartivento! C'est un traître et un menteur, Marcomir..., Ah! je tiens enfin ma vengeance! Je vais démasquer sa trahison ! »
Elle voulut courir et rattraper la voiture, mais la force lui manqua. Je trouvai à grand'peine le cocher qui nous avait amenés, et nous reprîmes le chemin de Paris. Tullia garda le plus farouche silence, et quand nous fûmes arrivés devant la porte de sa maison :
« Marcomir, dit-elle, laisse-moi rentrer seule. Je me sens malade.
— Je ne te quitterai pas ! lui dis-je.
— Non,laisse-moi,
— Tu Taimes donc encore? demandai-je avec amertume.
— Moi l'aimer! l'auteur de tous mes maux! Au nom du ciel, Marcomir, je t'aime et je t'aimerai toujours, je le jure ; mais je veux être seule ce soir. Je le veux ! Laisse-moi. »
J'essayai de résister, mais il fallut céder. Elle monta seule dans sa chambre. Quelques heures après, je vins rôder sous sa fenêtre, et je fus trèsétonné de voir un individu qui paraissait, caché dans l'ombre, épier tous mes mouvements. J'allai
322 MABCOMIR, .
droit à lui pour le reconnaître; mais il prit la fuite, et, s'engageant dans une des petites rues qui aboutissent à la rue Jacob , il disparut sans que je pusse l'atteindre. Cependant, soit que j'eusse l'esprit prévenu, soit quelque autre raison, je crus reconnaître le traître Mahogany,
Une heure après, j'allai voir mon grand-père à l'hôtel du duc de Marciano.
Du danger d'écrire des lettres d'amour.
Je fus très-étonné de voir dans le salon du duc de Marciano des apprêts extraordinaires. Le visage du maître de la maison était rempli d'une joie solennelle. Celui d'Herminie n'était pas moins singulier ni moins joyeux. Le vieux Marcomir vint à moi et me dit :
« Elle est charmante!
— Qui? mademoiselle Herminie? Euh! je lui trouve le nez un peu long.
— Qui te parle d'Herminie? C'est TuUia que je veux dire, h Tai vue au bois de Boulogne.
— Ah! TuUia! n'est-ce pas qu'elle est adorable?
— Ëélas! oui, dit-il en soupirant, et c'est ce qui me désespère. »
Le duc de Marciano nous rejoignit, et me tendant la main :
c( Ah! ah! jeune républicain, vous voilà! Je suis bien aise de vous voir. Il y a du nouveau chez moi aujourd'hui. Je marie ma fille.
— Mademoiselle Herminie !
— Eh ! mon Dieu, oui ! mademoiselle Herminie, dit-il en riant. N'est-eUe pas d'âge? »
Je m'inclinai sans rien dire. Je commençais à soupçonner la vérité.
« Vous ne me demandez pas avec qui?continuat-il gaiement.
— Ma foi, répliquai-je aussitôt, je ne sais pas trop qui pourrait être digne d'elle.
— Très-bien répondu! dit le duc. Ce petit républicain-là n'est pas trop mal élevé. Il sait le respect qu'on doit aux dames. Eh bien, dans un moment, je dirai à tout le monde ce fameux secret. »
Et il s'éloigna, les mains derrière le dos, de l'air d'un homme heureux et justement content de la nature entière.
Vers la fin de la soirée, Emilio fit son entrée. Les yeux d'flerminie étincelèrent delà joie la plus douce. Le duc prit le bras d'Émilio, le mena jusqu'au milieu du salon et dit à toutes les personnes présentes :
MARCOMIR, 32o
tt Mesdames et messieurs Je vous présente mon futur gendre, le prince Emilio Porsenna. »
Un murmure flatteur accueillit cette présentation. Emilio paraissait très-préoccupé. Il m'aperçut et s'avança vers moi avec empressement. Je le reçus avec beaucoup de froideur, mais il était déterminée ne pas s'en apercevoir. Je pense que son plan de conduite était tracé d'avance, car il commença l'entretien avec une gaieté affectée.
c( Je ne m'étonne plus, dit-il, si vous ne voulez plus conspirer. Savez-vous qu'elle est charmante!
-Qui?
— La demoiselle qui vous donnait le bras au bois de Boulogne : Flaminia? Angiolioa? Comment l'appelez-vous?
— Tullia Barberini ! dis-je en le regardant fixement. Mais je m'étonne que vous ne l'ayez pas reconnue. Elle assure qu'elle vous a vu autrefois. )»
Emilio pâlit malgré son audace.
« J'ai beaucoup voyagé, répondit-il, et je ressemble à beaucoup de gens. Cette ressemblance m'a joué souvent de vilains tours,... Ah! pardon, mon cher Marcomir, si je vous quitte, mais
mademoiselle Herminie me fait signe d'aller la rejoindre. Elle Ta chanter un inorceau de la Juive, Il faut que je l'accompagne. Vous connaissez, je pense, toute l'étendue des devoirs d'un futur mari. Au revoir. »
Je dis adieu à mon grand-père, et je sortis de l'hôtel pour me promener de minuit à une heure devant la maison deTullia. Sa lampe était allumée, et je voyais son ombre passer et repasser derrière le rideau. Cependant je n'osais monter, et je rentrai chez moi, attendant le lendemain avec impatience.
Hélas! quellendemaih!
Je m'endormis à grand'peine vers cinq heures du matin, vaincu par la fatigue, et je m'éveillai vers dix heures. Je m'habillai à la hâte et je courus chez TuUia.
a Monsieur, dit la portière, mademoiselle est absente. Ce matin, vers sept heures, un beau monsieur à barbe noire est venu, a monté l'escalier malgré moi, et a demandé à lui parler. Mademoiselle a ouvert sa porte et a poussé un cri que j'ai entendu, parce que j'étais, sauf votre respect, montée derrière ce monsieur si beau pour savoir ce qu'il voulait demander à mademoiselle. Là, j'ai bien vu qu'ils se connaissaietit depuis longtemps,
mais mademoiselle ne paraissait pas contente de le revoir. Cependant il est entré, moitié de "gré, moitié de force, et il a refermé la porte derrière lui, ce qui fait que je n'ai pas entendu toute la conversation, parce que derrière les serrures on n'est pas tout à fait à son aise. De plus, je suis, sauf votre respect, un peu dure d'oreille. Cependant j'ai compris qu'il se mettait à genoux devant mademoiselle, et qu'il lui faisait des protestations d'amour.... Monsieur, ne grincez pas des dents comme ça, c'est fort vilain.... Mademoiselle lui a dit de s'en aller, et s'est mise dans -une vraie colère, quoiqu'elle soit ordinairement douce comme un agneau. Peut-être est-ce parce qu'elle n'aime pas les barbes noires et que ça l'exaspère. Pour moi et pour mon Napoléon Parpaillot, qui est, sauf votre respect, mon mari et mon ami véritable, j'aime mieux les barbés rousses ; mais enfin, comme dit M. l'abbé Carbonneau, des goûts et des odeurs il n'en faut pas disputer.... Pour vous revenir, elle l'a traité d'abord comme un chien galeux, puis comme un chien caniche, puis comme un chien aimable, puis finalement comme un chien bichon que les dames haut huppées mettent volontiers dans leur manchon quand elles vont à Ja promenade. Moi, j'aime mieux mon chatBibi,mais. . .»
Pendant cet interminable récit, j'étais sur le gril comme saint Laurent.
« Enfin qu'est-il arrivé?
— Ah ! Seigneur Dieu ! dit la portière, que vous êtes vif, emporté et furieux! Eh bien, finalement, mademoiselle a renvoyé ce beau monsieur avec de douces paroles. Un quart d'heure après, elle est partie, voilée, sans dire où elle allait... Voilà! »
Je sortis de la maison plein d'inquiétude et de rage. Ce beau monsieur, c'était Ëmilio sans doute. Sa présence et la découverte de la veille m'expliquaient ^out. Ce prince Porsenna n'était qu'un aventurier; Mahogany était son complice. Cette émeute et cette trahison dont j'avais été victime n'avaient pour but que de me faire enfermer et de s'assurer de mon silence. TuUia et moi, nous étions victimes de deux infâmes coquins.
Je me promenais dans le jardin du Luxembourg en faisant ces tristes réflexions. Tout à coup, je pris la résolution d'avertir le duc de Marciano et sa fille. Je devais les sauver du déshonneur d'une alliance avec cet Emilio. Je courus à l'hôtel du duc, et je fus étonné de trouver tout le monde dans le plus grand désordre. Le duc était enfermé dans sa chambre avec sa fille. Mon grand-père vint au-devant de moi.
« Mon cher enfant, me dit-il, tout est rompu. Ce matin, vers huit heures, Tullia s'est présentée chez le duc. Après un quart d'heure de conversation, elle est sortie* Le duc a écrit à Porsenna, qui est venu sur-le-champ. J'étais témoin de l'entrevue.
a — Monsieur, a dit le duc, est-il vrai que vous vous appeliez Emilio Spartivento ?
a L'autre a répondu froidement :
« — Oui, monsieur le duc.
<( — Est-il vrai que vous ne soyez ni duc, ni prince, ni Porsenna?
(( — C'est vrai.
a La main de Marciano tremblait. Il s'est levé. J'ai cru qu'il allait saisir ce coquin et le jeter contre la muraille*; mais il s'est contenu :
« — Sortez de France, a-t-il dit, ou je vous fais jeter à la porte de toutes les maisons de Paris.
(( Les yeux de l'ItaUen ont étincelé de rage. Il a croisé ses bras sur sa poitrine.
« — Je ne sortirai pas, a-t-il dit, et c'est vousmême qui me prierez de rester I
c( — Je vous prierai! s'est écrié Marciano indigné.
« — Oui, monsieur le duc, dans l'intérêt de votre fille!
c( Le coquio paraissait triomphant. Le duc était consterné.
a — Herminie m'^me, a dit Emilio, q\ j'en ai des preuves.
« — Des preuves ! a dit Marciano.
« Je t'avoue qu'à ce moment j'ai trepablé pour la pauvre Herminie. Qui sait jusqu'où ce drôle pouvait avoir poussé ses entreprises? Heureusement il nous a rassurés lui-même.
• <( — J'ai tout prévu, dit-U, Elle m'aime, et me Ta dit cent fois dans ses lettres.
« Marciano a frappé du poing sur la table, et si fort, que la table s'est brisée. Au bruit, un domestique est venu.
a — Appelez mademoiselle, a dit Marcianp.
(( Emîlio s'est assis et a regardé les moulures du plafond avec un horrible sang-froid.
c( Herminie est arrivée, légère et gftie comme un oiseau qui sort de sa cage.
a — Tu as écrit à cet homme l a dit le duc d'iine voix furieuse.
(( Elle nous a regardés, et, dcivinant tout à la vue du visage de son père, elle s'est évanouie.
a — Vous le voyez,* a dit l'Italien. Au reste, rassurez-vous, mademoiselle Herminie est l'innocence même, et nous n'avons jamais parlé que des
oiseaux, des fleurs, des brises de la mer et du clair de lune. Mais ses lettres valent un million.
<t — Un million! s'est écrié Marciano.
« — Mon Dieu ! je sais bien qu'on ne trouve pas un million en trois quarts d'heure. Donnezmoi seulement un bon de deux cent mille francs sur votre banquier, et je vous tieps quitte de tout. Donnant, donnant.
«Marciano a griffonné au hasard le bon demandé. Sa main tremblait.
<( — Faites - moi suivre par votre valet de chambre, a dit le Spartivento, et je lui donnerai les lettres de mademoiselle Herminie en échange du bon.
« Il s'est levé, et nous nous en croyions délivrés, lorsqu'il s'est ravisé :
<c — Ah I si vous saviez quel gendre vous perdez ! J'ai pu, n'étant rien, me faire prince, duc e^ marquis. Que ne ferais-je pas, appuyé de vous et d'une fortune immense!
c( À ce mot, Herminie, qui reprenait ses sens, a jeté sur lui un regard de mépris, et Marciano s'est levé pour le pousser dehors par les épaules
ce — C'est bon, c'est bon, adit l'ItaHen. Je pars. Adieu, chère Herminie ; vous me pardonnerez beaucoup, parce que j'ai beaucoup aimé.
a Et en sortant :
« — Tullia me le payera ! a-t-il dit.
« Voilà, mon cher enfaot, où nous en sommes.
Herminie fond en larmes et se désole. Marciano cherche à la consoler, et moi, inutile à tous deux, je t'attendais avec impatience ! »
Dans tout ceci, un seul mot m'avait frappé : la menace d'EmiUo contre Tullia.
«J'y vais, dis-je..
— Où? ^
— Chez Tullia. Peut-être est-elle en danger de mort.
— Bah ! dit le vieux Marcomir, ce coquin est plus pressé de fuir avec ses deux cent mille francs que de poignarder Tullia. »
Cependant il consentit à me suivre. Nous courûmes chez Tullia, où le plus affreux spectacle nous attendait.
Emiliu et le rajah Broocks.
« Hélas ! monsieur, me dit la portière, pourquoi n'êtes-vous pas resté ce matin?
— Que voulez-vous dire? m'écriai-je effrayé du ton de cette bonne femme.
— Ah ! monsieur, elle est morte.
— Morte ! elle ! TuUia !
— Ah ! monsieur, il Ta poignardée !
— Poignardée ! » répétai-je machinalement.
A ce mot, je montai l'escalier en toute hâte et
je me précipitai dans la chambre de TuUia. Elle était sur son lit, blessée à mort et presque privée de sentiment. Deux femmes du voisinage la gardaient et étanchaient de leur mieux le sang de ses blessures. En me voyant elle se souleva à grand'peine et retomba sur Toreiller. Ses yeux si beaux
et si doux semblaient m'implorer encore. Je me jetai à genoux devant elle et je couvris sa main de baisers et de larmes :
« Tullia ! Tullia ! »
Elle fit signe aux deux femmes de s'éloigner.
« Allez chercher le chirurgien, m'écriai-je en leur tendant mon porte-monnaie.
— Monsieur, me dit tout bas Tune des deux femmes, c'est fini. Le médecin est venu ; il n'y a plus d'espoir. »
A ces mots affreux, je tombai anéanti sur une chaise.
« Marcomir, me dit Tullia d'une voix si faible que je pouvais à peine en entendre le son^ mon bon Marcomir, viens près de moi, que je meure dans tes bras, si je n'ai pu y vivre. Ah ! je suis bien malheureuse. J'étais si heureuse hier. Tout est fini ! Il est venu, ce Spartivento ! C'est lui qui a empoisonné ma vie, c'est lui qui me tue au moment où j'allais être heureuse... Marcomir, m'aimes-tu ? moi je t'aime !... »
Elle garda le silence un instant. J'avais mon bras droit passé autour de son cou, et j'écoutais avec une épouvarilable inquiétude sa respiration haletante et sifflante.
« Je suis frappée au cœur, reprit-elle, et je vais
mourir. Marcomir, écoute-moi. Quand je serai morte, promets-moi de ne pas m'oublier , et d'aller chaque dimanche déposer sur ma tombe un bouquet de violettes... pendant un an ! Tu m'eùtends bien, un an!... Ce n'est pas beaucoup. Hélas! c'est la durée d'un amour éternel. Et si tu aimes jamais une autre femme, car tu en aimeras, mon ami, tu es trop jeune pour vivre seul sur la terre, ne m'oublie pas, je t'en supplie, oh ! ne m'oublie jamais!... »
Elle s'arrêta un instant, puis elle reprit :
c< J'étais si près du bonheur! ô mon Dieu, pourquoi m'ôtez-vous la vie ? J'aimais pour la première fois; je t'aimais, mon cher et bon Marcomir, comme tu ne seras jamais aimé. Avec toi, je sentais renaître ma /première jeunesse et ses joies tranquilles; j'aimais ton amour si doux, si pur et si idéal que j'aurais craint de le souiller en y mêlant les images des sens. Mon âme était sœur de la tienne, et ces deux âmes s'étaient reconnues à travers l'espace. Elles allaient se rejoindre... Elles se rejoindront, je le sais, mais dans un autre univers... Adieu... Je t'aime... Adieu... »
A ces mots elle expira.
Aucune parole ne pourrait peindre mon désespoir. Le vieux Marcomir, témoin de cette triste
scène, me serra dans ses bras et suivit avec moi jusqu'au cimetière le corps inanimé de la pauvre TuUia. Puis il m'emmena à la campagne, et pendant longtemps je ne pus que pleurer avec lui mon malheur. Enfin mon désespoir s'adoucit, je revins à la vie, j'étudiai ma profession avec ardeur, et il ne me resta plus de Tullia qu'un triste et touchant souvenir.
Je -n'eus pas même la consolation de venger sa mort sur son assassin. Ëmilio et son fidèle Mahogaçy s'échappèrent. Emilio, dit-on, a failli épouser la veuve d'un riche marchand hollandais de Batavia et devenir trente fois millionnaire. Mais il était écrit qu'il manquerait toujours sa fortune. La veuve découvrit son vrai nom la veille du mariage et le mit à la porte. Spartivento, furieux, se mit à la tête d'une petite escadre de pirates malais et fut pendu l'année suivante en vue de Singapore par le rajah Broocks.