‹ Marcomir: histoire d'un étudiantChapitre 5 sur 7 · VIII PRÉFACE · texte numérisé non relu

VIII PRÉFACE

à tous mes confrères en même temps qu'à

moi,

M. Treilhard, qui était homme d'esprit,

se mit à rire comme un augure.

Voilà, ami lecteur, l'histoire de la première édition de Marcomir.

Et la commission de colportage, demanderez-vous peut-être, qu'en arriva-t-îl ?

Je l'ignore. 11 est probable qu'elle vit et prospère encore dans quelque recoin obscur du ministère de l'intérieur.

Les dynasties s'en vont, mais les bureaux restent.

Alfred Assollant.

Paris, mai 1878.

MARGOMIR

Comment le sage Anténor sauta, demi-nu, par-dessus le rempart de Troie, et devint maire de Padoue.

Dans cette nuit funeste où Troie fut brûlée par les Grecs, un sage Troyen, Anténor, connu par sa prud'hommie, sauta demi-nu par-dessus le rempart, et, sans prendre souci de son mobilier ou de sa femme, qui était pourtant de bon lignage et de belle structure, courut au rivage avec son fils Marcomîr, entra dans un vaisseau que personne ne gardait, et fit tant des pieds et des mains, ramant, carguant, ferlant et déferlant, suivant les circonstances, qu'en moins de trois ans il arriva

dans la mer Adriatique et prit terre à quelque distance de Padoue, ville très-renommée. Les habitants, charmés de sa bonne mine et de son éloquence, le nommèrent podestat , qui est autant dire comme empereur d'Arpajon. C'est de là que l'abbé Trithème, homme savant et de bon conseil en toute chose, mais un peu sujet aux visions, a pris texte pour répandre le bruit qu'Anténor fut le fondateur de la ville. Si l'étendue de ce récit yéridique le permettait, il serait aisé de confondi*e l'imposture de ce magicien , qui voulut, inspiré par Belzébut, ternir la gloire de la noble et antique Padoue, berceau des petits-fils de Japhet. Mais ce ne sont pas nos affaires.

Marcomir, fils d'Anténor, fut un pieux et brave gentilhomme, ennemi des chicanes, dont l'épée tranchait en un jour plus de procès que les langues de cent avocats n'en sauraient embrouiller en dix ans. Pour ce, il fut grandement estimé de ses voisins, aimé de ses proches et obéi de tous. Comme il ne faisait qu'un saut de la messe à la bataille, il était, lorsqu'il mourut, un fort grand seigneur et fort puissant dans toutes les AUemagnes, où^ depuis longtemps, personne n'avait osé le regarder de travers. D'ailleurs excellent convive, oncques il ne desserra les dents,

sinon pour manger et boire, faisant signe de la maiû qu'on lui servît les meilleurs vins de Souabe et de Franconie, car c'était un fin connaisseur; et il est juste qu'il mette le premier la main au plat et à la bouteille, celui qui a le cœur le plus haut et le poignet le plus solide.

Vous savez, et l'abbé Trithème n'en fait pas mystère, que Pharamond, qui fut le premier roi de France et, en son temps, le plus intrépide des chevaliers, descendait en droite ligne du fils d'Anténor ; que ce grand roi laissa la couronne à Clodion, qui la transmit à Mérovée, qui fut père de Childéric, de qui la reçurent Clovis et ses descendants ; qu'un domestique infidèle la prit à son tour et fut chef des Carlovingiens; que le jeune Harcomir, héritier légitime de tant de grands princes, fut réduit pour vivre à déchirer de ses propres mains les ours et les sangliers de la forêt des Ardennes, et que l'enchanteur Merlin lui prédit que sa race remonterait sur le trône après quinze siècles de pénitence. Je suiô l'unique héritier de tant de grands rois, et, par suite, du trône de France et de la sainte ampoule.

Couuuent l'héritier légitime de lu couronne de France rencontra rhéritière de la couronne de Bisnagar.

J'avais cinq ans et j'étais fils unique lorsque mon père mourut, me laissant à la garde de ma mère et de mon grand-père, qui s'appelait Marcomir comme son fils, comme moi, et comaie rillustre auteur de notre race.

Ma mère, qui était la femjne la plus accomplie de France, ne pouvait supporter la moindre contradiction. Comme elle avait été de bonne heure orpheline, elle n'avait jamais obéi; comme elle était belle, on l'avait flattée ; comme elle avait beaucoup de finesse et de pénétration, elle s'était entièrement emparée de l'esprit de mon père, et, quand il mourut, elle eut l'adresse de se faire léguer la jouissance absolue de son bien, ce qui la

mit en possession d'une fortune considérable et du gouvernement absolu de mon éducation : mon grand-père, qui aimait la paix et qui avait confiance dans sa belle-fille, n'étant pas d'humeur à lui disputer rien.

Deux ans après la mort de mon père, je tombai dangereusement malade. Ma mère, qui m'aimait tendrement, n'épargna pour ma guérison ni remèdes, ni cierges, ni neuvaines ; mais le mal empirait tous les jours et devint peu à peu si grave que les médecins désespérèrent d'en venir à bout. Dans sa douleur, ma mère s'avisa d'un singulier expédient. Pour obtenir l'appui de la sainte Vierge, elle .fit vœu, si je guérissais, de m'obliger à devenir prêtre. Je guéris, en effet; mais ce vœu imprudent fut la première cause de l'aversion que ma mère devait plus tard me témoigner.

La seule faiblesse de cette pieuse femme était de croire à sa propre infaillibilité. Elle avait le bonheur de ne prendre aucune résolution qui ne lui vînt en droite ligne de Jésus-Christ, de la Vierge ou des saints. De là une confiance sans bornes dans ses propres lumières, et une horreur consciencieuse de tous ceux qui pouvaientlui faire obstacle.

Son premier soin fut d'éloigner de moi tous les

livres étrangers aux études classiques, et de mettre sous clef la bibliothèque de mon père, qui était la meilleure de toute la province. Le second fut de supprimer les journaux et les revues de toute espèce; le troisième, de m'interdire toute communication avec les enfants de mon âge et de m'introduire dans la société de cinq ou six vieilles femmes, du curé de la paroisse et de ses deux vicaires, hôtes assidus de la maison. Là, j'avais le bonheur, entre deux parties de whist, d'entendre raconter, deux fois par semaine, la mort de l'impie Voltaire, qui mangea ses excréments et avala sa clef en blasphémant le saint nom du Seigneur. Trois fois par an, j'obtenais la permission d'aller voir mon grand-père, juge de paix du canton de Barbantane, qui demeurait à cinq lieues de ma mère, dans une maison de campagne, et je revoyais le monde des vivants.

Le vieux Marcomir portait gaiement le poids de ses soixante-quinze ans. Son grand nez, penché comme un saule et bosselé comme la chaîne des monts Dore, décelait son origine troyenne et le sang du valeureux Anténor. Ancien soldat de la République, rentré dans la vie civile après Hohenlinden, juge de paix depuis 1814, et respecté comme le dernier survivant des héros de 1792, îl

était le conseil, le défenseur et Tami de tous les paysans du voisinage. Sa haute taille, que les années n'avaient pas courbée, ses cheveux blancs, ses yeux noirs encore étincelants de force et de vivacité, le calme, la douceur et la sérénité que respiraient son visage et son maintien, attiraient sur lui tous les regards. Il eût été sans défauts s'il n'avait trop aimé les femmes. Du reste, les chères créatures le lui rendirent bien, si j'en crois la chronique. Quand l'âge le força à renoncer à leur tendresse, il conserva leur amitié et n'eut jamais de goût pour la débauche, écueil ordinaire des hommes qui n'ont pas su se retirer à temps de l'amour.

Quoique sa famille fût nombreuse (il avait dix enfants, tous mariés, tous vivants, excepté mon père), il vivait seul à la campagne, près de Barbantane, n'ayant d'autre bien qu'une petite métairie, d'autre domestique qu'une vieille femme, d'autre société que ses livres, son cheval et quelques vieux paysans pour qui toutes ses paroles étaient de purs oracles. Ses ^fants, comme il arrive souvent, n'avaient pas grand souci d'un vieillard qui leur avait donné, par avance, presque tout son bien, et mon grand-père, trop fier et trop philosophe pour se soucier beaucoup de

leur abandon, avait concentré sur moi toutes ses affections.

De mon côté, ma mère mettant tous ses soins à me sevrer des joies de ce monde pour m'inspirerle goût de la vie future, je ne tardai pas à regarder sa maison comme un triste lieu d'exil, et celle de mon grand-père comme ma véritable patrie. Le vieux Marcomir, qui s'aperçut de la contrainte où je vivais^ mais qui l'attribuait, à la piété exaltée de ma mère, se chargea lui-môme de corriger les effets de cette éducation monastique.

Son premier soin fut de m'acheter un petit poney, afin que je pusse le suivre dans ses courses à cheval. Ce poney fit jeter les hauts cris à ma mère, qui avait pour principe de conduite qu'on ne doit jamais rien accorder aux sens. Or le plaisir de monter à cheval étant évidemment fort sensuel, le poney devait me mener au galop sur le grand chemin de l'enfer.

Dès que je me fus rendu maître du poney, et ce ne fut pas sans peine, car mon grand-père ne voulut jamais me donner la moindre leçon d'équîtation (ce sont les poltrons, disait-il, qui vont au manège et à la salle d'armes), il me fit faire les (îpuTse^ l^S plus rudes, galopant à travers champs,

sautant par-dessus les haies, les murs, les fossés et me faisant sauter avec lui. Quelques culbutes que j'eusse faites, et Dieu sait si elles étaient fréquentes, il ne s'arrêtait jamais à me plaindre. « Va, va, disait-il, l'homme est une créature élastique. Tu auras dans la vie bien d'autres malheurs que des bosses au front ou des écorchures aux mains.» Si j'hésitais : c< Eh bien! tu n'es donc pas un homme ? » Quant à lui, monté comme un saint George, malgré ses soixante-quinze ans, il paraissait aussi insensible à la fatigue qu'à la crainte.

Parmi ces amusements virils, j'allais au petit séminaire comme tout le monde et j'apprenais tant bien que mal le français, le latin, le grec, les mathématiques et l'histoire du P. Loriquet. Je servais tous les matins la messe, j'obéissais à ma mère sans broncher, et déjà le curé la faisait sourire en annonçant que je serais un jour l'une des lumières de l'Église. J'écoutais ce discours avec respect, suivant mon habitude, très-décidé d'avance à refuser même un évêché, mais n'osant contredire ma mère, dont la roideur implacable m'inspirait, je dois l'avouer, une épouvantable frayeur.

C'est ainsi que jevécus longtemps dans la piété.

iO MARGOMIR.

les sermons et le plus profond ennui, si j'en excepte les deux ou trois mois que je passais tous les ans avec mon grand-père ; et je ne sais combien de temps encore ma mère aurait cru à ma vocation ecclésiastique si Je hasard n'en avait décidé autrement et déjoué ses calculs.

Un soir, comme je venais de terminer mes premières études et de passer avec succès l'examen qui les couronne, j'allai me promener dans la petite ville de Barbantane, ma patrie, avec un jeune homme que la loi des contrastes, qui régit les corps et les esprits de ce vaste univers, avait lié à moi d'une étroite amitié.

Cet ami, que nos camarades et moi nous appelions Clou à cause de sa maigreur, était le seul qui eût trouvé grâce devant ma mère ; non qu'il fût plus dévot ou plus austère que les autres jeunes gens de son âge, mais il avait de la douceur, de la gaieté, un esprit insinuant, im grand respect apparent pour les femmes, quel que fût leur âge, et il était fils d'une arrière-cousine de ma mère. De plus, il était riche, orphelin, en possession de sa fortune, il avait comme moi vingt ans, et nous n'avions pas de secret l'un pour l'autre.

Donc, un soir, nous nous promenions au clair de lune et cherchions fortune sur le Mail, lorsque

nous entendîmes un grand bruit de trompettes, de cymbales, de clarinettes et d'autres instruments guerriers. C'était la troupe du signor Giuseppe Barbalonga, surnommé « l'Hercule dePise» et le « Yainqueur des Romagnes », qui venait donner des représentations àBarbantane, capitale du haut et du bas Limousin. Déjà une tente circulaire était' dressée à l'extrémité du Mail, et l'on voyait sur une toile « le Vainqueur des Romagnes » enfonçant jusqu'au coude son bras droit dans la gueule d'un lion de Numidie, et fascinant du plus fier de tous les regards un tigre du Bengale tapi dans les jungles. Je ne compte ni les boas constrictors ni les serpents à sonnettes qui rampaient et se tordaient avec rage sans oser attaquer le héros. De la main gauche il tenait parles cheveux une petite fille ronde et bouffie comme les figures de Rubens. C'était l'unique héritière du ce sultan de Bisnagar» que l'Hercule de Pise, se promenant par hasard dans la forêt de Brandakoo (en français : nid des serpents), non loin de Bisnagar, avait eu le bonheur d'arracher- aux dents des bêtes féroces. Les colliers de perles et les bracelets ornés de diamants dont la jeune princesse était couverte donnaient la plus haute idée de la noblesse de sa race et des trésors du sultan son père. Un peu plus loin, un

homme sans barbe, vêtu d'une splendide robe de pourpre et coiffé d'un turban sans pareil, s'agenouillait et joignait les mains d'un air de soumission devant le redoutable signor Giuseppe. C'était le grand vizir de Bisnagar et le premier eunuque de la princesse. Enfin, l'on apercevait dans le lointain un autre lion non moins « numide » que le premier, qui fuyait, emportant dans sa gueule le magnifique sultan de Bisnagar, propre père de la jeune fille.

Une foule nombreuse regardait cette toile avec admiration, et attendait, dans un respectueux silence, le discours et le prospectus de l'invincible Hercule de Pise, le noble Giuseppe Barbalonga. Tout à coup, les trois généraux anglais et les quatre lanciers polonais qui formaient l'orchestre cessèrent de souffler dans leurs cuivres, et le héros parut.

C'était un grand et un gros homme de la plus belle apparence, vêtu d'une tunique de velours noir brodé d'or. Il avait la barbe noire et frisée, la bouche grande, les lèvres épaisses, les narines ouvertes, et, dans toute la figure, quelque chose de hardi, de puissant et de cynique. Il s'avança sur les tréteaux de l'air d'un empereur, salua gravement le public, fit siffler sa badine sur les

épaules du paillasse, qui, suivant l'usage, faisait des grimaces pour amuser la foule pendant le discours de son chef, et dit :

c< Mesdames et messieurs,

c< C'est avec la permission des autorités constituées, civiles et militaires, et, j'ose le dire, avec la faveur de tous les vrais amis de la science, que je prends la liberté de me présenter devant vous.

c( Quelle science? direz-vous peut-être, mesdames et messieurs. Est-ce la théologie, la théodicée, l'exégèse ou la liturgie ?

« Non, messieurs, je laisse cela à nos seigneurs les évoques et cardinaux.

c( Est-ce la psychologie, la logique, la métaphysique ou l'esthétique?

c< Non, messieurs, les professeurs en Sorbonne me chercheraient querelle.

« Est-ce le droit politique, commercial, civil ou canonique ?

c< Non, messieurs ; je ne veux pas avoir affaire aux avocats.

«c Est-ce la chronologie, la généalogie, l'archéologie, la paléographie, l'ethnographie, la géographie, la numismatique, la statistique, l'astronomie, la mécanique, la statique ou l'hydrostatique?

U MAROOMIR.

« Non, mesdames, vous n'y êtes pas.

a C'est donc l'arithmétique, l'optique, l'acous-* tique, la calorique, la thérapeutique , la linguistique ou la rhétorique, à moins que ce ne soit l'anatomie, la minéralogie, la géologie, la chimie, la physiologie, la pathologie, la pharmacie, la chirurgie, l'astrologie, la magie, la chiromancie, la nécromancie ou la sorcellerie?... Encore moins.

a La plus belle moitié du genre humain jette sa langue aux chiens?... »

Les assistants gardaient le plus profond silence, attendant avec anxiété le mot de l'énigme. Cette pompeuse énumération avait produit son effet ordinaire.

a Sais- tu, me dit mon ami Clou, que voilà un rude gaillard. Il me prend envie de l'interroger et de le pousser un peu.

— Interroge et pousse; jeté soutiendrai.

— Maître, dit Clou en ôtant son chapeau d'un air respectueux, dites-nous donc enfin qui vous êtes et quelle science vous apportez aux nations. r>

L'Hercule de Pise se tourna lentement vers nous, et parut étonné. Évidemment, il était comme un prédicateur en chaire, peu habitué à la contradiction. Cependant il ne refusa point le combat.

MAROOMJR» 15

a Quia parlé? dit-il... C'est vous, jeune homme ?..

~ Oui, maître, » répliqua Clou eau» se décou-» carter.

Et il répéta sa questiou.

« Qui je suis ? répéta Torateur. Je suis Giuseppe Barbalonga, l'Hercule de Pise, le dompteur des lions, le bienfaiteur de l'humanité, le sonmiet de toute science. Quije suis? Demandez-le à ceux que j'ai sauvés de la mort, délivrés de la captivité, tirés de la misère ; demandez-le au czar Nicolas de toutes les Russies, que j 'ai guéri d'une hernie étranglée -, à la reine Victoria, dont je suis le dentiste ordinaire, et qui m'a fait prévenir ce matin même, par son ambassadeur, d'aller à Londres pour lui poser deux dents ; demandez-le à l'empereur du Brésil, que j'ai sauvé de la fièvre jaune, et au Négus d'Abyssinie, dont j'ai recollé la tête qu'un méchant garnement avait coupée par surprise, pendant que ce noble prince se brûlait les lèvres en mangeant une soupe trop chaude. Quije suis? Ah! jeune homme, bien des barriques d'eau passerontsous le pont deBar^ bantane avant que vous trouviez l'occasion d'ôter votre bonnet devant un de mes pareils. Je suis celui qui sait, et ma science est la science universelle et éternelle, c'est la science de la vie et de la mort,

16 MAKCOMIR.

celle que les prêtres d'Egypte enseignèrent à mon maître le véritable Isfendiar, il y a trois mille cinq cents ans, et qui am*ait assuré son immortalité, s'il n'était par hasard tombé dans un puits en regardant avec trop d'attention les évolutions de l'étoile Aldébaran autour de la constellation d'Hercule. Je joue avec les secrets du ciel et de la terre, des plantes et des animaux, des minéraux et des hommes, de ce qui est animé et de ce qui est inanimé. Mon âme plonge au sein de l'infini, qui est sa substance naturelle et lui arrache les secrets du fini ; j'ai porté la lumière de la vie jusque dans les ténèbres de la morL.. »

Tout cela fut débité d'une haleine, et avec une rapidité inconcevable. Plus les mots du signer Giuseppe étaient inconnus de la foule, plus ils la ravissaient en extase. Toutes les assemblées se laissent prendre à qui leur parle en maître. Ce Vainqueur des Romagnes fit une pause et nous regarda d'un air triomphant.

a Maître, dit Clou, c'est fort bien répondu, et vous êtes un grand homme ; mais que faisiez-vous, dites-moi, dans la forêt de Bisnagar, au milieu des tigres et des boas constrictors?

— Je cherchais d(;s simples, répondit gravement Barbalonga.

MARCOMIR. n

— Oh l dit Clou en riant, on trouve des simples en France tout conïme à Bisnagar.

— Jeune homme, répondit THercule de Pise, je ne plaisante jamais. Avez-vous sondé les secrets de la nature? Avez-vous parcouru les montagnes et les déserts du nord ait midi, du couchant à Faurore? Avez-vous été brûlé par les feux du soleil des tropiques, ou gelé par les glaces du pôle? Avez-vous suivi le jaguar dans son antre?L'avezvous vu grimpé sur une branche d'arbre, ramassé sur lui-même, et, les yeux étincelants, attendre votre passage dans la forêt? Avez-vous chassé le boa dans les marais de la Guyane? Avez-vous vu ce corps immense et visqueux, roulé en spirale dans le creux d'un vieux chêne, sortir tout à coup de sa cachette, se glisser sans bruit dans la savane, s'élancer d'un bond sur l'Indien qui vous servait de guide, l'enlacer de ses plis, le broyer contre un arbre et l'avaler tout entier? Connaissez-vous la phyllostome rayée du Paraguay, le hideux vampire qui suce le sang des enfants endormis? Avez-vous vu le Sénégal, où les hommes sont noirs comme la suie; Bornéo, dont les dayaks ont la couleur du cuivre, et le pays des Papous, qui ont le nez fendu comme des chiens de chasse? Eh bien ! j'ai vu tout cela, moi qui vous parle !...

— Oui, maître, dit Fincrédule Clou, et je vois que vous pourriez dire comme le Juif errant :

J'ai vu dans rAmérique^ Ainsi que dans l'Asie, Des batailles et des chocs Qui coûtaient bien des vies.- Je les ai traversés Sans y être blessé.

— Jeune homme, reprit le vendeur d'orviétan dont les yeux étincelaient de colère, — comparé à moi, le Juif errant n'était qu'un facteur de la poste aux lettres. Que la divine Providence, ajouta-t-il en levant les yeux vers le ciel, vous épargne les épreuves que j'ai subies et les infortunes dont je fus malgré moi le témoin!... »

Il s'interrompit tout à coup, et poussant de la main une vieille tapisserie qui défendait l'entrée de la tente :

«Paraissez, s'écria-t-il d'une voix retentissante, légitime héritière du royaume de Bisnagar, paraissez, Zéphirine ! »

A ces mots, un ressort invisible écarta l'immense draperie qui cachait à tous les yeux l'intérieur de la tente, et l'on vit la princesse de Bisnagar assise sur son trône et la couronne en tête comme Joas

au cinquième acte d'Athalie. A sa droite était son prenaier eunuque, le ci-devant grand vizir de Bisnagar, le sabre en main, et à gauche son premier écuyer. Tout le peuple poussa un cri d'admiration.

Gomment Marcomir écrivit trois cents vers en l'honneur de la princesse de Bisnagar, et fut menacé de la tonsure.

Je ne sais si vous aimez les blondes; pour moi, je n'ai rien à dire contre cette adorable portion de l'espèce humaine, si ce n'est que Zéphirine, sultane de Bisnagar, était la plus charmante brune que mon imagination pût rêver. Ses yeux noirs et profonds étincelaient d'esprit, de passion et de grâce, et, pourparlercommeM"' de Scudéry, son sourire achevait les malheureux qu'avait blessés son regard.

Quant à moi, dès qu'elle parut, je demeurai comme ébloui, et je fendis la foule pour contempler de plus près ce prodige de beauté. Je ne sais combien de temps dura cette extase, mais tout à coup le signorBarbalonga cessa de parier, la foule

s'écoula, et je me retrouvai presque seul avec mon ami Clou, qui me donnait le bras.

« Eh bien ! dit Clou, il faut rentrer au logis.

-Déjà?»

Mon camarade me regarda en riant.

« Es-tu somnambule? me dit-il. Voilà deux heures que nous sommes ici.

— Deux heures? Qu'elle est belle!

— Qui donc?

— Parbleu ! la princesse de Bisnâgar?

— Oui, assez, répliqua Clou d'un air négligent. Je ne plains pas le signor Barbalonga, Vainqueur des Romagnes.

— Quoi ! Tu penses ?. . .

— Tu n'as donc pas entendu le récit qu'il vient défaire?

•— Moi ! non. Je regardais la princesse.

— Scélérat ! dit Clou. Eh bien, l'Hercule de Pise nous a raconté pendant trois quarts d'heure qu'il est l'élève du célèbre Isfendiar, le grand mage de la mer Caspienne ; qu'il a reçu de lui la science des sciences, la science universelle; qu'il a dans ses poches des flacons remplis d'élixir d'immortalité; qu'il doit à cet élixir sa jeunesse éternelle; qu'il est né il y ^ quatorze cents ans dans les marais de la Hongrie, du commerce d'At-

22 MAROOMIR.

tila avec une jeune Romaine; que sa mère le fit élever en Italie; qu'il passa de là en Orient, où il fît la connaissance dddit Isfendiar déjà nommé; qu'il a parcouru tout l'univers, semant partout les bienfaits et récoltant l'ingratitude comme Secrate et Jésus-Christ; qu'il s'est arrêté il y a seize ans à Bisnagar, où le sultan de ce fameux empire l'avait pris en amitié; qu'un jour il sauva la vie de sa fille dans une chasse au lion où le sultan luimême fut dévoré, comme tu peux le voir sur la toile qui est devant tes yeux ; qu'un frère du sultan s'empara du trône au préjudice de la légitime héritière; qu'il tenta dé faire empaler le Vainqueur des Romagnes et de massacrer sa protégée, mais que ledit Vainqueur, non moins prudent que brave, sut.éviter tous les pièges; qu'il enleva la princesse sous les yeux de l'usurpateur et de toute son armée ; qu'il l'amène avec lui dans ses voyages ; qu'il a pour elle les sentiments d'un père (d'un père, entends-tu bien, et non d'un cousin), et qu'il n'attend qu'un moment favorable pour la remettre sur le trône de ses ancêtres. Au reste, il est deux cents fois millionnaire, ayant caché une barrique pleine de diamants dans un trou que lui seul connaît, au fond de la mer des Indes, et c'est par pure philanthropie qu'il vend, au prix modique

MAROOMIR. 23

de deux francs cinquante centimes, son élixir d'immortalité dans lequel il entre du poivre, du benjoin, de la cannelle, du thym cueilli à minuit par une vierge, dans le désert de Cobi, à cent cinquante lieues de toute habitation et de toute nourriture, et cinq grammes de la poudre dentriflce dont se servent les crocodiles près de la cataracte de Syène.

— Ah 1 mon ami, dis-je en soupirant, je Taime !

— Qui? Le Vainqueur des Romagnes?

— Mauvais plaisant ! As-tu vu comme elle nous regardait?

— Qui, elle?

— Zéphirine, l'adorable Zéphirine, princesse de Bisnagar.

— Euh ! dit Clou. Elle est assez gentille, mais je ne l'ai pas beaucoup regardée. Je faisais en moimôme le compte du signer Barbalonga. Au prix de deux francs cinquante centimes, les cent vingt ou cent trente flacons qu'il a vendus ce soir font une somme assez jolie, et je calcule que, ses généraux anglais et ses lanciers polonais défrayés de tout,^l reste encore pour le premier eunuque de la prmcesse, le premier écuyer de Zéphirine et lui-même d'assez beaux bénéfices. »

Depuis longtemps je n'écoutais plus les discours de mon camarade, mon àme était ailleurs. Au coin

de la tapisserie, j*entrevoyais un œil curieux et attentif. Était-ce l'œil de Zéphirine?

Cependant la nuit était venue. Il fallait rentrer à la maison et subir les questions de ma mère, qui s'inquiétait de mon silence et de ma préoccupation. Je feignis un mal de tête et je me couchai de bonne heure pour rester seul avec mes pensées. Pendant plusieurs heures je rêvai tout éveillé, et, mon imagination s'enhardissant peu à peu, je formai les projets les plus audacieux, par exemple d'envoyer des fleurs à la belle Zéphirine, ou de les lui porter moi-même, ou de me jeter à ses genoux et de lui déclarer mon amour ; je couvrais ses mains de baisers, elle me résistait faiblement et finissait par se jeter dans mes bras ; tout à coup le féroce Barbalonga faisait son entrée, suivi du premier eunuque de la princesse de Bisnagar et de son premier écuyer ; tous trois étaient armés de longs cimeterres et menaçaient de me couper le cou; mais moi, furieux d'être dérangé de mes amours et fier de combattre sous les yeux de la ravissante Zéphirine, j'arrachais son sabre à l'un de ces assassins, je fendais le crâne au second, je perçais le cœur du troisième, et finalement, maître du champ de bataille, j'enlevais la princesse de Bisnagar et je fuyais avec elle aux pays lointains.

Si quelqu'un trouve que ces rêves d'un homme éveillé sont tout à fait absurdes, qu'il se rappelle ceux qu'il a pu faire à vingt ans, si par hasard il avait le bonheur d'aimer.

Enfin la fatigue l'emporta et je m'endormis profondément. Le lendemain, je m'éveillai tard et je fus très-étonné de la hardiesse des rêves que j'avais faits la veille. Je me contentai de rôder autour de la tente du signor Barbalonga, dans l'espérance d'apercevoir la belle Zéphirine, ou tout au moins l'une de ses pantoufles; mais je ne vis que l'Hercule de Pise, qui était occupé à remplir une quantité considérable de petits flacons avec neuf dixièmes de protoxyde d'hydrogène (vulgairement de l'eau de rivière) et un dixième de vin d'Auvergne. C'était toute la recette de l'élixir d'immortalité. Je m'approchai d'un air modeste et j'essayai de lier conversation avec le signor; mais l'Italien, irrité sans doute d'avoir laissé surprendre le secret de sa composition merveilleuse, me regarda d'un air si peu encourageant que je fus forcé de battre en retraite et d'aller me promener dans la campagne.

Peu à peu je tombai dans une profonde rêverie et je commençai à me parler à moi-même comme un acteur sur la scène. C'est, dit-on, l'effet le plus

ordinaire des grandes passions. Mes phrases, d'abord courtes et désordonnées, pleines de points d'exclamation, s'allongèrent insensiblement et prirent une forme plus régulière; puis elles se scandèrent d'elles-mêmes, se coupèrent en hémistiches et finirent par s'aligner en lignes de grandeurs inégales où les rimes vinrent s'accrocher deux à deux comme la corde au cou du pendu. Vers quatre heures de l'après-midi j'avais fait trois cents vers qui ne valaient pas les Odes de Victor Hugo ou les Méditations de Lamartine, mais qui n'étaient pas trop mauvais pour des vers de province. Dumoins,c'étaitle sentiment de l'auteur. Au reste, je n'étais pas novice dans le métier, et plus de douze mille vers élégiaques dormaient depuis longtemps dans mon pupitre parmi plusieurs autres belles productions en prose dont je ne crois pas devoir entretenir le lecteur.

Ces trois cents vers furent dédiés, comme il était juste,

A mademoiselle Zéphirine ^princesse de Bisnagar,

Malheureusement, j'eus Timprudence (hélas! qu'y a-t-il de plus imprudent que l'amour?) de laisser sur ma cheminée ce beau poëme.

MARGOMIB. 27

U faut VOUS dire que ma mère avait la pieuse habitude de surveiller toutes mes action», de deviner toutes mes pensées et d'en rendre compte sur-le-champ au curé de sa paroisse. Tous deux alors tenaient conseil et méditaient sur les moyens de me ramener dans la voie du salut. Cette habitude ecclésiastique ne me laissait pas un instant de relâche, mais Tinnocence habituelle de mes pensées m'avait sauvé jusque-là de tout grave accident.

Or, ce soir-là, content de moi, content de mes vers et tout brûlant du désir de revoir Tinimitable princesse de Bisnagar, je prenais mon chapeau pour sortir, lorsqu'un regard et une question de ma mère me rappelèrent tout à coup dans le monde de la réaUté.

a Où vas-tu? dit ma mère avec un regard d'inquisiteur qui me fit frémir jusque dans la moelle des os*

— Me promener, » répondis-je pourtant avec assez de fermeté.

Les yeux de ma mère, ces yeux gris, rigides, implacables, qui tant de fois avaient glacé la parole sur mes lèvres, se fixèrent sur moi. Je sentis que le moment de la lutte était arrivé, et je me roidis avec assez de résolution.

« Avec qui? dit-elle.

— Ayec Clou. »

Un flot de pensées tumultueuses nous séparait l'un de l'autre. Son regard me tordait les entrailles comme le feu tord les cordes d'un violon. De son côté une volonté inflexible et habituée à commander; du mien, toute l'ardeur de la jeunesse longtemps comprimée, mais prête à éclater ; des deux pçuls un orgueil égal, c'était un spectacle digne des yeux d'un philosophe.

ce Qu'allez-vous faire ensemble, Clou et toi? » demanda-t-elle après une pause.

Je gardai le silence pendant quelques secondes. Je sentais qu'elle savait tout, je devinais qu'elle avait dû trouver mes vers et les lire ^ je frémis, je m'indignai, je fus prêt atout av.ouer et à revendiquer ma liberté; mais elle ne m'en laissa pas le temps.

« Eh bien ! tu ne réponds pas? dit-elle. . . Je vais t'aider un peu. Qu'est-ce que c'est que Mlle Zéphirine, princesse deBisnagar? »

Quoique je dusse m'attendre à ce coup, je ne pus m'empêcher de pâlir et de ra'appuyer contre le mur. Le courage n'est pas le même dans toutes les occasions de la vie, et tel, fort célèbre dans l'histoire, entendit raille fois sans peur siffler les

MARCOMIK. 29

balles et les boulets, qui tremblait souvent devant sa femme.

« Je sais tout, continua-t-elle du ton d un juge qui va prononcer une sentence de mort, il est inutile de me rien cacher, où est-ce que tu as connu cette Zéphirine ? »

En même temps elle froissait dans ses mains mon beau poëme. Je voulus le saisir, mais elle le tortilla comme un cornet de bonbons et Talluma à la flamme de la bougie. Je sentis mon cœur saigner, mais Torgueil fut le plus fort, et je ne voulus pas laisser à ma mère la joie de m'a voir tourmenté.

« Bon ! lui dis-je en m'efforçant de rire, je sais mes vers par cœur.

— Tant mieux ! répliqua-t-elle, tu pourras les réciter au séminaire. »

Au mot de séminaire, je sentis que ce jour allait décider de ma vie, et je me tins sur mes gardes, résolu à tout souffrir plutôt que de renoncer à une liberté dont je commençais à sentir tout le prix.

a Voyons, parle, dit-elle, où as-tu vu cette coureuse?

— Puisque tu sais tout, répondis-je d'un ton calice qui cachait mal la fureur de subir un si dur

30 MARCOMIB.

interrogatoire, tu n'as pas besoin de mes explica* tiens. »

A ces mots elle se leva, pâle de colère, les yeux étincelants, belle encore, mais de là beauté tra-* gique de Judith qui ya couper le cou d*Holo-^ pherne :

« Malheureux ! dit-elle, tu oses manquer de respect à ta mère ! y>

£t elle leyà \e bras avec un geste que Rachel eût envié dans le rôle d'Athalie, tant il était noble et terrible.

Remarquez que je me tenais toigours sur la défensive, évitant le combat autant que possible, et sûr d'avance de payer les frais de la guerre et de la paix. Au reste, cette exclamation n'était qu'une feinte de l'adversaire, qui tout d'un coup fondit en larmes en invoquant la malédiction du ciel sur cet enfant maudit.

J'attendis patiemment que les larmes eussent coulé, et je me tins en garde, toujours prêt à parer^ sinon à riposter.

a Tu partiras demain, » reprit-elle en s'essuyant les yeux.

Je fis un signe d'assentiment, pensant avec joie que j'étais envoyé eu exil chez mon grand-père, mais elle me tira bientôt d'erreur.

MÀRGOMIR. 31

« Tes études sont terminées, ajouta*^trelie, il est, temps, d'aller au séminaire. M. le curé te donnera une lettre de recommanidation pour le supérieur, qui est de ses amis. Là, j'espère que tu recevras de meilleurs conseils et de meilleurs enseignements; j'espère que tu deviendras un fils soumis, chaste et respectueux.... »

A ces mots j'interrompis ma mère, et voulus protester de mon respect, mais elle me coupa la parole et me régala d'un petit sermon qui ne dura guère moins de trois quarts d'heure sur les devoirs d'un fils envers sa mère, devoirs auxquels j'avais indignement manqué, disait-elle.

Je ne doute pas que ma mère ne fût dé bonne foi dans tous ses discours, car je n'ai jamais connu de femme plus vertueuse, plus austère, plus détachée d'elle-même, plus inaccessible aux séductions des sens, plus respectable et plus respectée. Malheureusement elle aimait trop à commander, et elle était trop disposée à regarder la désobéissance comme un sacrilège. Ce fâcheux défaut a [ait durant toute sa vie son malheur et le mien.

Quand le sermon fut terminé, ma résolution était prise. Je pensai que je ne trouverais jamais de moment plus favorable pour la faire connaître,

et je commençai en ces termes par un exorde que les anciens auraient appelé ex abrupto :

« Ma mère, le curé peut garder pour lui-même ou pour quelque autre sa lettre de recommandation, car je ne serai jamais prêtre. »

Ma mère demeura stupéfaite. Elle ne s'attendait pas à tant d'audace. Soit que la \ue de Zéphirine, princesse de Bisnagar, m'eût ouvert l'entendement, soit que l'âge d'homme fût arrivé, car j'avais déjà vingt ans, je me sentais tout autre : des pensées inconnues fermentaient dans mon esprit, allumaient mon sang et faisaient palpiter mon cœur, j'étais déterminé à tout braver plutôt que de me laisser enfermer dans un séminaire.

« Tu ne seras jamais prêtre ! s'écria ma mère.

— Non. Jamais !

— Et le vœu que j'ai fait pour toi? » dit-elle en levant les yeux au ciel, et je pense qu'en effet elle était fort sincère et s'était cru le droit de disposer de ma vie dès le jour de ma naissance.

Je passe sous silence le reste de notre conversation, qui fut des plus violentes. Ma mère finit par m'ordonner de garder la chambre, espérant sans doute me réduire à l'obéissance par le silence et la solitude. J'obéis docilement, et j'écrivis à

MAROOMIR. 33

mon grand-père, médiateur naturel de toutes les querelles de famille, la lettre suivante :

a Barbantane, 15 septembre 1840.

« Bon vieux grand-père, je suis au désespoir. Ma mère veut que je sois prêtre, et que je mène les gens en paradis. Quelle destinée pour un poëte, et pour un poëte amoureux! Cependant, si je désobéis, je vais mourir de faim. Ma mère, au nom de la vertu, de la religion, de la tendresse maternelle et de mon intérêt bien entendu, me jettera dans la rue sans me donner un centime. On peut déraciner le mont Ararat et le replanter au milieu de la mer Caspienne, mais on n'ébranlera pas la volonté de ma mère. Tout ce qu'elle a décidé devient article de foi. Enfin, je suis perdu si tu ne viens à mon aide. Adieu, bon vieux père, cherche, invente, imagine. Le temps presse et la maison brûle. Marcomir. »

Le lendemain, je reçus cette réponse :

« Mon cher enfant, après-demain tu viendras dîner avec moi et te faire tirer les oreilles comme il faut. Adieu, je t'embrasse tendrement. »

A ce billet était jointe une lettre pour ma mère.

34 MAROOMIR.

a Ma chère fille, envoyes^moi, je ?ous prie, Marcomîr. Je lui réserve une belle morale. Croiriez-vous qu'il n'a pas d'enthousiasme poiu» Tétat ecclésiastique? Cela fait frémir. Voilà bien les jeunes gens de ce temps-ci ! Cela fait des vers, cela se promène, cela regarde au miroir pousser ses premiers poils de barbe, cela n'a pas vingt ans et se mêle de raisonner!

« Adieu, ma chère fille, je vous baise les mains. »

Entretien du dix-huitième tièote ayee le dix-neavième.

La maison de mon grand-père est une des plus anciennes de la Gaule. Je pense qu*elle fut bâtie par les Romains ou par les Sarrasins, car les uns et les autres ont conquis et habité le pays. Elle est située sur une éminence, au milieu d'un petit village dont la rue principale est abandonnée aux oies, aux poules, aux canards et aux petits enfants. La maison est vaste et sombre, suivant Vusage des temps féodaux, où les fenêtres étaient faites aussi bien pour les brigands que pour l'air et le soleil. Derrière la maison est une grande cour qu'ombrage un vieux tilleul. Entre le hangar et la grange, se trouve un jardin clos de murs, luxe rare aux environs de Barbantane. A côté de la grange sont les étables et l'écurie.

11 était six heures du soir quand j'arrivai chez mon grand-père. Le vieux Marcomir m'attendait assis sur un banc devant sa porte. A ses pieds était couché son chien, fidèle compagnon qui me reconnut et s'élança vers moi en remuant la queue et aboyant avec joie. Mon grand-père me tendit les bras sans rien dire, et je m'y jetai avec im élan de tendresse et de confiance qui le toucha. Après les premiers embrassements :

(c Avant tout, me dit-il, petit, souviens-toi que cette maison est à toi. Va, viens, cours, galope, bois, mange ou dors, tout ce que tu feras sera bien fait. Et maintenant, si tu veux, conte-moi ton affaire. »

En même temps il passa son bras gauche autour de mon cou, paruo geste de familiarité charmante, et me tint serré sur sa poitrine.

ce Ah! bon vieux père, lui dis-je en soupirant, que je suis aise de te revoir ! C'est ici qu'il est doux de vivre! Près de toi, les arbres sont plus touffus, les prés plus verts....

— Et les sermons* plus rares. C'est ce que tu voulais dire, n'est-ce pas ? Va, -ta mère en fait assez pour elle et pour moi. Chère femme ! sa bouche est un magasin de paroles pieuses, et jamais elle ne l'ouvre sans faire tomber sur les

assistants quelques douzaines d^exhortations à la vertu. Que de fois j'ai vu ton pauvre père demander grâce et secouer les oreilles comme un chien mouillé par une averse!... De sorte, ajouta-t-il après une pause, que ta mère veut te fa.ire prêtre?

— Oui, plus que jamais. Elle rêve d'avoir un saint dans la famille.

— Bonne idée! Qu as-tu répondu?

— Moi! J'ai réfléchi.

— Pourquoi réfléchir? Souviens-toi de ce mot d'un Genevois : « L'homme qui réfléchit est un «animal dépravé.)) La réflexion n'a jamais, inspiré que des sottises. Napoléon réfléchissait à Waterloo quand Blttcher, un âne sauvage qui courait au h^ard, vint se jeter dans ses jambes sans penser à rien, et du même coup envoya WeUington à Paris et Napoléon à Sainte-Hélène. Tu réfléchis trop, mon enfant.

— Oh! grand-père, j'ai commencé par réfléchir, mais j'ai fini par me décider. ^

— Ah! tant mieux. Et qu'as-tu décidé?

— Qu'à aiîcun prix je ne voulais être prêtre.

— Bravo! c'est parler, cela. Et quelle raison as-tu de refuser cet honneur?

— Aucune. Je ne veux pas.

— Yoyons, "taon enfant, qu'est-ce qui t'em-

pêche d'officier tout comme un autre? On a fait des milliers de curés, d'évêques et de cardinaux qui ne te valaient pas. Tu aimes à dormir, à chasser, à pêcher et à dîner à l'aise : le droit canon le permet. Tu aimes à pérorer tout seul et longtemps : c'est une vraie bénédiction dans ce métier-là. Tu es glorieux et tu aimes la louange : or, sache bien que le moindre abbé dans sa chaire est la propre, image de Dieu pour les dévots qui l'entourent. Que peux-tu désirer de plus?

— Ne te moque pas de moi, mon vieux père, et répoûds-moi sincèrement. As-tu aimé?

— Blanc-bec! j'ai aimé plus de femmes qu'il n'y a de cheveux sur ta tête blonde.

— Et l'on t'a aimé?

— Qu'en sais-je? En 1793, les Allemandes se jetaient sur nous comme des poissons dans le filet; il n'y avait qu'à se baisser et prendre. Croistu qu'on ait eu toujours le temps d'examiner la qualité de la marchandise? En 17%, c'étaient les Italiennes; en 1799, les Égyptiennes... Tel que tu me vois, j'ai fait des vers cophtes pour une princesse d'Abyssinie que je pris aux Pyramides, dans les bagages de Mourad-Bey, et qui me suivit jusqu'à Marseille. Pauvre Hadjoûnat je la regretterai éternellement; elle avait pour le pi-

lau des recettes que je ne retrouverai jamais. On ne sait pas assez, mon ami, quel talent il faut pour faire un pilau sans reproche.

— Elle est morte à Marseille?

— Hélas ! non . L'ingrate me quitta pour un fifre qui la battait tous les jours après boire ; mais elle aimait le fifre. Le cœur humain a des mystères insondables*

— Eh bien, puisque tu as £ait des vers cophtfes pour une né^esse, je pids t'avouer mon criffle : j'ai fait des vers, moi aussi.

— Pour les Jeux flora«î î

— Non. Pour Zéphirine, fille du sultan de Bi«nagar. ^

En même temps, je rajboiilai toute l'affaire et je commençais déjà à réciter mon poëme, lorsque mon ^and-père, qui souriait, m^arréta d'un geste.

« Mais, (Ët-il, en prose, tu paries de Zéphirine, et en vers, de Francesca?

— grand-père, Francesca est pour la rime. Ne le sais-tu Tpas? D'ailleurs, toutes les héroïnes d'amour sont Italiennes ou Espagnoles. Tu ne IÎ6 donc pas les poètes?

— Bien peu.

— Eh bien, écoute ceci :

Avez-vous vu dans Barcelone Une Andalouse au teint bruni?

C'est ma maîtresse, ma lionne, La raarquesa d'Amaëgui.

Quand j'eus fini de réciter les vers d'Alfred de Musset : .

« Voilà une rude gaillarde, me dit mon grandpère. De mon temps, Iris et Chloris, à qui nous adressions tous nos yers, étaient des filles mieux élevées et plus gaies. Est-ce que ta Zéphirine (pardon! la divine Francesca) est de cette humeur?

— C'est un ange aux cheveux noirs, lui dis-je.

— Bon ! où avais-je l'esprit? Qu'elles aient des cheveux châtains, noirs ou blonds, ou de cette couleur divine qui sied si bien aux carottes, ne sont-elles pas toutes des anges, du moins jusqu'à ce qu'on les donne au diable avec mille malédictions?... Donc, tu l'aimes et tu l'aimeras?

— Jusqu'à la mort.

— Voilà qui est résolu, dit-il en sh levant. Et maintenant, mon cher ami, allons souper. Nous boiroiis à la santé de la princesse de Bisnagar. »

Le souper fut très-gai. Mon grand-père, bien qu'il fût sobre d'ordinaire, ne se lassait pas de

remplir mon verre et de m'exciter à boire par son exemple. Je crois qu'il désirait connaître le fond de mes pensées ; de mon côté, je ne demandais pas mieux que de lui ouvrir moa cœur. Peu à peu, la conversation devint tout à Mt intime *.

« Je vois bien, me dit-il, que tu es fort amoureux, puisqu'en faveur de la belle tu renonces à la prêtrise et aux bonnes grâces de ta mère; il faut donc en prendre son parti et recevoir pour bellefille la princesse de Bisnagar ; car tu veux l'épouser, je pense ? »

A cette question je demeurai interdit. Parmi toutes les idées qui m'avaient, depuis deux jours, traversé la cervelle, celle-là, je l'avoue, n'avait jamais trouvé place. Mon silence le fit rire.

1. Avant de rapporter le discours du vieux Marcomir, nous devons présenter au lecteur une observation que le respect du héros de cette histoire pour son grand-père lui interdisait de faire : c'est que le vieillard avait gardé quelque chose de la licence du siècle dernier. Bien qu'il eût autant d'honneur, de courage et de générosité qu'aucun homme du temps présent, il était, sur le chapitre des dames, un peu moins sévère que ne le demande la gravité de nos mœurs. Un physiologiste, que nous n'avons garde de contredire, assure que le tabac, le thé, la bière et les longs discours imités de l'anglais ou de l'allemand sont pour beaucoup dans cet heureux changement et nous con duisent à grands pas dans le sentier de la vertu. Un autre philosophe, que nous ne croyons pas devoir nommer,, prétend qu'il n'est pas certain que nous soyons plus vertueux que nos pères, mais qu'on ne peut pas douter que nous ne soyons beaucoup plus ennuyeux. C'est une impertinence qui ne mérite pas qu'on la relève. {IS^oie de V éditeur.)

« Quoi ! tes vues ne seraient pas légitimes ? ajouta*t-il.

— Mais, grand-père, mes vues ne sont ni légitimes, ni illégitimes. Je n'ai de vues d'aucune espèce. Je l'aime, je l'adore, je ne veux pas vitre sans elle, je rêve à elle tout le jour, j'y rêve toute la nuit, le cœur me bat quand je passe auprès de la tente où elle est enfermée, je brûle de la voir, et je tremble de la rencontrer, voilà tout.

— Pauvre garçon! dit-il, veux-tu que je te donne un bon conseil?

— Je veui bien, pourvu que ce ne soit pas le conseil de ne plus l'aimer.

-^ Rassure^toi, je ne donne que des conseils aisés à suivre. D'ailleurs, ce n'est pas un conseil,, c'est une histoire de ma jeunesse que je veux te raconter.

«(J'avais dix-huit ans, quand je ûs comme toi la rencontre d'un ange aux cheveux noirs. C'était la fille du boulanger. Avec quelle grâce elle enfournait le pain, avec quelle mélancolie charmante elle le tirait du four et le portait chez les pratiques, c'est ce que le langage humain ne saurait exprimer.

« Un soir, elle était à la noce d'une de ses cousines, et l'on m'avait invité comme voisin. J'osai

valser avec elle. puissant Jupiter, je la pressai sur moD cœur, et«, dans le tumulte de la danse, j 'osai l'embrasser.

— Elle se fâcha, je pense.

— Certes! maïs d'une voix si douce, et eHe reçut si bien mes excuses que j'obtins la permission de la reconduire chez son père à la fin du bal.

« Le lendemain et les jours suivants je fis pour elle six ou huit mille vers.

— Six ou huit mille !

— Bah ! huit mille vers, ce n'est pas la mer à boire. De mon temps, une fille un peu passable ne tenait pas son amant quitte à moins d'une ou deux campagnes. La conquête de ta grand'mère m'a coûté cinq batailles rangées : encore ne voulait-elle pas se rendre, et cependant je venais de conquérir la Hollande avec Pichegru, et j'aVais marché dans la neige pendant trois mois avec des bouchons de paille en guise de souliers. Je vois que les filles sont moins difficiles aujourd'hui, et je t'en félicite, mon cher garçon. Il vaut mieux aligner des rimes, les pieds sur les chenets, que de courir à cheval sur la glace comme nous faisions alors, pour prendre la flotte du Texei à l'abordage.

44 MAKCOMIR.

— Cher père, on fait ce qu'on peut. La mode est passée de donner des coups de sabre.

— Oui, vous aimez mieux barbouiller du papier, tas de poètes que vous êtes ! Après tout, ce métier a quelquefois du bon. . . Pour revenir à mes amour», le boulanger s'aperçut de quelque intelligence entre sa fille et moi, et me défendit de remettre les pieds dans sa maison. Le soir même, l'ange aux cheveux noirs confondit ses larmes avec les miennes au fond du jardin, depuis dix heures du soir jusqu'à minuit, et je liii proposai de Tenlever.

-^ De l'enlever! Et son père?

— Justement. Ce fut le premier mot de l'ange. Elle prétendit qu'il était très-brutal et qu'il la tuerait. Pauvre ange! Elle était si jeune! Vingt-cinq ans à peine. Elle me dit que sa vertii était sans tache, comme le soleil. (Entre nous, j'appris plus tard de M. le marquis de Laplace, sénateur et pair de France, qui s'entendait à la mécanique céleste comme s'il en avait été l'inventeur, que le soleil a plus de taches qu'une écumoire n'a de trous.) Mais je l'ignorais alors. Je me laissai toucher. Elle pleurait de si belles larmes, la tête à demi renversée sur mon épaule et sanglotant sousmes baisers! Ce soir-r|à, si elle l'ayait voqlu, je l'aurais

MARCOMIR. 4r>

épousée. Heureusement, il n'y avait là ni prêtre ni notaire; mais je fis serment de la demander en mariage au féroce boulanger.

a Le lendemain j'entrai dans sa boutique. Il était absent, et, profitant de l'occasion, je pénétrai dans la chambre de ma bien-aimée. Tout à coup (ô prodige!) j'entends le bruit d'un long baiser, suivi d'un éclat de rire, et j'aperçois mon ange aux cheveux noirs, assise sur les genoux d'un affreux mitron, qui l'embrassait de toutes ses forces. A cette vue, saisi d'horreur et de colère, je me précipite sur le mitron et le prends par les cheveux. Le malheureux roule à terre, se relève, se jette à son tour sur moi. Le combat fut long et sanglant. Le mitron, terrasse, tira de sa ceinture un couteau énorme à couper la pâte, et voulut me l'enfoncer dans la poitrine. Je parai heureusement le coup avec ma main gauche (tu vois encore la cicatrice), je désarmai ce furieux et j'allais peut-être l'égorger à mon tour, quand le boulanger rentra.

Étonné d'un spectacle auquel il ne s'attendait guère, il me laissa le temps de fuir sans me demander aucune explication, et mon adversaire, abondamment rossé, ne chercha pas à me retenir. Trois jours après, l'ange aux cheveux noirs épousa le mitron, et je ne doute pas qu'elle ne lui

46 MAKGOMIR.

ait gardé sa foi, après son mariage, comjm ^tte rayait fait auparavant.

a Voilà, mon cher enfant, l'histoire de mes premières amours. Maintenant, sans vouloir calomnier rhéritière du sultan de Bisnagar, permetsmoi de croire que ma boulangère la valait bien, et ne te tourmente pas trop Tesprit pour une fille à qui peut-être tu ne penseras plus dans dix jours.

— Moi, l'oublier, grand-père? oh J jamais!

— Oui, je sais bien... Les fleuves remonteront vers leurs sources, avant que..., etc. C'est ce que je disais, moi aussi, quand je fus convaincu de la perfidie de ma boulangère, et trois jours après je faisais la cour à une fleuriste. Au reste, mon expérience ne t'apprendrait rien. Parlons d'autre chose. Quelle profession vas -tu prendre?

— Celle que tu voudras, répondis-je assez embarrassé, et n'osant avouer mon véritable désir. Mon grand-père s'en aperçut.

— Et si j'étais de l'avis de ta mère? â je voulais te voir tonsuré? » demanda-t41 en riant.

Je vis bien qu'il fallait se déclarer.

« Eh bien, puisque tu m'y forces, répondis-je en rougissant comme une jeune fîUe qui conjugue

pour la première fois le yerbe aimer ^ j*ai dans mon portefeuille deux volumes d'élégies qui n'attendent, pour faire de moi un grand poëte, que de trouver un éditeur intelligent.

— Allons donc! Voilà parler! Deux volumes d'élégies 1 Quel avenir! quelle gloire! De mon temps, avec deux ou trois sonnets on s'asseyait au sommet du Parnasse, entre Homère et Virgile. Plus tard, sous l'Empire, on rimait des milliers de poèmes épiques: aujourd'hui, c'est une pluie d'élégies.- Quel est donc le pédant qui a parlé de la décadence de la poésie?

■^ Oh! cher père, la poésie n'est-elle pas toujours jeune et toujours belle, comme tout ce qui est immortel? Tiens, écoute un peu, pourvoir, ces Stances à r Immortalité.

— A quoi bon? Je m'y connais si peu. . . El quel sera le titre de ton ouvrage ?

— Je ne sais. Il sera simple et sans prétention : par exemple. Un bouquet cPazaléas, on Souvenirs et regrets^ ou la Fleur du panier , comme font te plupart de mes confrères.

— Tant pis. Je n'ai pas grande opiftion de tes confrères. La F^eur du panier est un titre de fruitière. Un bouquet d'azaléasyanl mieux et n'a pas le sens commun. Quant h Souvenirs et regrets.

c'est bien fade. De quoi peux-tu te souvenir, si ce n'est du séminaire, et que peux-tu regretter, à moins que tu ne regrettes les pensums? Laissons cela, nous trouverons mieux, j'espère. Donc, ce sont tes volumes d'élégies qui feront bouillir la marmite? » ,

Pour abréger cette conversation déjà longue, je me bornerai à dire qu'après avoir passé en revue toutes les professions connues du monde civilisé, il fut convenu que je partirais sur-le-champ pour Paris et quej'étudierais la médecine. Mon grandpère se chargea de m 'accompagner à Barbantane, d'obtenir le consentement de ma mère et l'argent qui était indispensable à mes études. Cette résolution prise, j'allai me coucher, la cervelle un peu appesantie par les fumées du vin, et je m'endormis en pensant à la belle Zéphirine, princesse de Bisnagar. Je la vis en rêve, assise sur un char que traînaient aux travers des nuages quatre dragons ailés. Elle me sourit et me fit signe de monter sur son char ; je pris la main qu'elle me tendait et je m'efforçai de grimper ; mais cette main se fondit tout à coup entre mes doigts sans que je pusse deviner comment, et je retombai lourdement à terre pendant que l'enchanteresse, dominant de bien haut la région des nuages et jusqu'au soleil

môme, prenait la route de Sinus et s'enfonçait peu à peu dans les abtmes éthérés.

Inutile avertissement que me donnaient les dieux immortels.

Commeat le vicomte Clou déclara son amour à la princesse de Bisnagar, et quelles furent les suites de cette entreprise.

Deux jours après, nous montâmes à cheval, ie vieux Marcomir et moi, et nous prîmes gaiement le chemin de Barbantane. La présence et les conseils de mon grand-père avaient tout à fait relevé mon courage. Je ne doutais pas qu'il ne vînt à bout de fléchir la résolution de ma mère et de m'envoyer à Paris. De plus, j'allais revoir ma princesse, lui dire que je l^aimais, en être aimé peutêtre, et l'enlever... Car la seule morale que j'avais retirée de l'histoire de mon grand-père était, il faut l'avouer, qu'on peut toujours enlever les demoiselles et les mettre en lieu sûr, pourvu qu'elles ne crient pas trop. Après tout, pensais-je, pourquoi ne me préférerait-elle pas à l'Hercule de Pise?

MARCOMIR. 5i

Et si elle me préfère, pourfuoi ne la lui dispute-

rais-je pas, le fer en maio, eomme c'est Tusagis dans les romans espagnols ? Qu'y a-t-il de plus beau que d'aller sur le terrain, par un beau soleil, d'ôter son habit en présence de quatre persoBoes honorables et patentées, de s'efifacer avec grèoe et d^enfoQcer son épée, soit dans le cœur du tyran de Zéphiriae, soit dans son épaule droite, soit même dans l'épaule gauche? Après quoi, j'iessuierai propren^nt mon épée sur le gazon, je saluerai mon adversaire avec la politesse d'un gentilhomme de l'ancienne cour, et j'irai me jeter dans les bras de la sultane de Bisnagar. Même si J'étais blessé, n'aurais-je pas bon air, un peu pâle, le bras en écharpe, affaibli par la perte de mon sang et recevant les soins de naa princesse?

J'étais si pénétré de ,ces idées que je fis peu d'attention au discours de mon grand-père, qui était, lui, îott loin d'imaginer de quels rêves j'avais l'esprit occupé. Aussi avait-il depuis longtemps passé l'âge de l'amour et de ses douces foUes. Urne parlait de sa récolle prochaine, de ses regains qu'il fallait couper, des blés qu'il voulait ensemencer, des moutons qu'il voulait vendre et des bœufs qu'il voulait acheter. Il entremêlait ce discours de sages conseils, car il jugeait l'heure

venue de me traiter en homme, et personne n'était mieux en état que lui de me guider sur la grande route de la vie.

Je ne sais si, avec le temps^ il s'aperçut de ma distraction, et s'il en devina la cause, ous*ii se fatigua de n'obtenir de moi que de courtes réponses ; mais la conversation se ralentit peu à peu, et nous arrivâmes en silence devant la maison de ma mère. Un domestique prit les deux chevaux par la bride et les mena dans l'écurie* Nous entrâmes dans la maison.

Ma mère nous attendait, assise dans un coin de la porte-fenêtre du salon, qui s'ouvrait sur le jardin. Elle était occupée à ourler un mouchoir; car, bien que son revenu fût considérable, elle ne pouvait jamais demeurer oisive. A côté d'elle, sur une chaise, était Y Imitation de Jésus-Christ, son livre favori.

Mon grand-père entra le premier et la serra dans ses bras avec tendresse. Ma mère lui présenta son front à baiser et se laissa embrasser par moi sans lever les yeux ni me dire une parole. Sa figure pâle et maigre, belle encore, mais froide et inflexible, le sourire un peu forcé par lequel elle répondait aux questions affectueuses de mon grand-père, et le regard glacial qu'elle jeta enfin

sur mm après quelques instants, tout m'avertit que la tempête était proche. Je dois avouer que j'étais fort ému, et malheureusement il entrait dans mon émotion plus de crainte que de tendresse.

Le vieux Marcomir, qui voyait fort bien ce manège, ne parut pas s'en apercevoir. Il causa presque seul pendant le repas, parlant du curé, de l'évêque, des deux vicaires, des fermiers, de réparations à faire, de l'augmentation des impôts, de tottt ce qui pouvait intéresser ma mère en dehors du but réel de son voyage. Il parlait si bien de tout, avec tant de charme, de bienveillance et de douce ironie qu'on ne pouvait se défendre de l'écouter, quelque prévention qu'on eût d'ailleurs contre lui, et ma mère en avait de très-grandes. N'était-il pas un de ces vieux libertins (j'entends ce mot dans le vieux sens du siècle dernier) que maudissait tous les jours son curé en jouant au whist?

Vers la fin du repas, sur un signe de mon grand-père, je me levai, et j'allai rôder autour de la baraque ambulante de la belle Zéphirine.

Le premier eunuque de la princesse était assis devant la porte, Toeil morne et les bras croisés. H me regarda sans parler,' secoua la tête comme

8'il eût répondu à un doute intérieur et demeura immobile. J'étais sur le point de Taborder lorsque « THercule de Pise n parut sur le seuil de la baraque. Sefl cbeyeuK hérissés retombaient en désordre le long de ses joues. Il s'avança vers moi d'un air farouche et me dit :

« Que cherchez-vous?

— Rien, répliquai-jeun peu surpris. Je regarde.

— Que regardez-vous? Elle est partiç.

— Qui, elle?

— Eh! vous le savez bien, dit-il d'uA voix sombre ; Zéphirine. »

Je demeurai stupéfait, et je sentis mon c(Bur se serrer.

«Comment !la princesse de Bisnagar est partie !

^— Oui, elle est partie, la coquine! Elle s'est sauvée avec un vicomte, un brigand comme elle, mais je les retrouverai, les scélérats! et je lui mettrai en hachis son vicomte!

— De quel vicomte parlez-vous? demandai-je encore plus étonné.

— Tenez, me dit Tltalien, vous avez l'air d'un bon jeune homme, et ce n'est pas vous qui m'auriez joué ce tour infâme de m'enlever mon premier sujet à la veille d'une représentation extraordinaire ! Pensez-y : une représentation où le

géoéral, toute la garnison, M. le préfet, M. le maire, MM. les adjointset mesdames leurs épouses avaient promis d'assister!

a Enfin ! ce qui est écrit est écrit, comme dit l'autre. Venez avec moi, et payez-moi quelque chose : car il fait grand'soif aujourd'hui, et je vous dirai comment cette coquine s'est sauvée avec son milord, car c'est un milord, j'en suis sûr, quoiqu'il ait un nom bien singulier.

— Quel nom?

— Clou.

— Comment ! c'est mon ami Clou? »

Les yeux de l'Italien étincelèrent comme deux étoiles.

« C'est votre ami, ce brigand, ce gueux, ce scélérat, à qui je veux ouvrir le ventre avec mon couteau? Ahl c'est votre ami^ et où le trouverais je, votre ami? »

Dans sa fureur, le pauvre homme proférait les plus prodigieux blasphèmes. Tous les saints du paradis, toutes les divinités de l'Olympe avaient leur place dans ses imprécations ; enfin il fut forcé de s'arrêter pour reprendre haleine, et je profitai de ce moment de répit pour lui taire raconter la fcdte de Zéphîrine.

tt Figurez-vous, monsieur, me dit l'Hercule de

Pise en avalant un verre de vin, que je reTeoais avant-hier de la promenade. Zéphirine gardait la baraque avec cet imbécile que vous venez de voir toutàrheure devant la porte, et qui fait Teunuque de la princesse de Bisnagar. Entre nous, il est eunuque comme vous et moi, mais cela fait bien sur l'affiche, et son malheur intéresse les dames. C'est Tancien chambellan d'un prince d'Allemagne, que des considérations politiques de l'ordre le plus éleyé m'empêchent de nommer aujourd'hui. Il s*agit du repos d'une famille souveraine, et, en particulier, d'une jeune princesse qui le trouva trop aimable, et qui, sans le consentement de son papa.... Suffit, je m'entends, et ce ne sont pas là mes affaires.

« Je revenais donc de la promenade et j'entrais dans ma baraque sans défiance, lorsque j'entends tout à coup la voix de Zéphirine qui parlait de moi avec un étranger. Qu'auriez-vous fait à ma place? Ou'aurait fait notre saint-pçre le pape? Vous auriez écouté à la porte et appliqué l'œil à la serrure pour mieux voir et mieux entendre, n'est-ce pas, monsieur? C'est justement ce que je fis : mais on a bien raison de dire qu'il ne faut pas écouter aux portes si l'on veut entendre son propre éloge. Monsieur, cette coquine, que j'ai

comblée de bienfaits, disait de moi pis que pendre^ Par égard pour vous, je ne répéterai pas ses infâmes calomnies. A l'entendre, on aurait cru que je la criblais de coups de bâton, que je Tassassinais tous les matins, et que je la nourrissais de pain noir, tandis qu'il est certain que....

« Au reste, peu importe. Là-dessus, le milord, que je voyais fort bien par le trou de la serrure, car il était en face de moi, l'embrassa pour la consoler. A mon nez, monsieur, à ma barbe ! Il est vrai ^ qu'on ne savait pas que je fusse si près. Croiriez-vous, monsieur, que la coquine s'en défendait à peine? Je fus si transporté de colère que j'enfonçai la porte d'un coup d'épaule et je me trouvai face à face avec le milord. D'un seul coup, mon cher monsieur, je l'envoyai s'asseoir à six pas de là, tput pâle et prêt à rendre l'âme. Pendant ce temps, Zéphirine riait comme une folle. Elle riait, monsieur! Je tirai mon couteau romagnol. Le milord se releva et prit à deux mains une masse en fer qui sert à nos exercices. Il s'avança sur moi d'un air furieux, et nous allions faire une belle bataille, lorsque cette coquine eut l'idée de me dire en italien : Giuseppe, veux-tu que j'appelle la police? Yous savez, monsieur, chacun a

58 MA&COMIR.

bieo ses petites peccadilles auiquelles un homme d'honneur ne doit pas prendre garde. Que j'aie donné un ou deux coups de couteau à mes voisins, dans mon pays, est-ce que cela regarde la police française? Mais, chez vous, on n'y regarde pas de si près. On coffre d'abord le pauvre homme, sauf à voir plus tard s'il est innocent ou coupable. Ma foi, je ne me soucie pas plus qu'un autre d'être coffré, et je laisssd aller le milord, qui crut m'avoir fait peur avec sa massue. Abt monsieur, si j'avais pu le tenir pendant cinq mi:* nutes, homme contre homme, couteaii contre couteau, dans un petit vallon que je connais au pied du monte Corvo, entre deux bois de sapins, je vous jure que son affaire eût été bientôt faite ; mais vos gendarmes, vos passe-ports et un tas d'autres inventions maudites retiennent le bras des pauvres gens.

«c Comme il sortait, Zéphirine eut l'audace de le suivre et lui dit quelques mots à voix basse. Ah! monsieur, si j'avais pu l'étrangler! mais ce maudit mot de police m'avait ôté tout mon cou^ rage. Hier au soir, la coquine est partie, et voici sa lettre d'adieu. )»

En même temps, le signor Barbalonga tira de sa poche un papier tout froissé et je lus :

MARCOMÏR. . m

tt Seigneur Hereuie, Père au bâton, Sept péchés eapitaui, Ane de Mésopotamie, je te quitte, ne S0ÎI9 pas ingi^el. M. le vicomte Clou, qui m'en-^ aèfie, aura soin de payer ma place en diligence. Si ixL Ms un pas pour nous suivre, je raconterai alQS gendarmes ton affaire d'Orvielo,

« Zépbirine, qui ne sera plus jamais princesse (te Ksmagar. »

<<Yoilè, mon cher monsieur, comme on est ré^eômpensé de ses bienfaits. »

Je payai le vin et je me hâtai de quitter ce pafuvre diable, si naïf dans san malheur. Je courus à Ift BABJson de Clou. Mon ami était parti, mais on me remit une lettre qu'il avait laissée pour moi, et dont voici le texte :

* Mon cher Marcomir, je vais surprendre ton âme vierge et naïve; Zéphirine m'enlève e! j'enlève Zéphirine. Je veux èh*e pendu si je sais comment la chose s'est faîte, mais elle n'en vaut que mieux. On ne prépare de loin que des sottises.

« Avant-hier, je voulus assister aux répétitions de ma princesse, car on répète chez le signot Barbalonga avec le même scrupule qu'au ThéâtFe^R'ançais ou à l'Opéra. Justemetrt TOgre de

Pise, rHercule des Romagnes était absent, et Zéphirioe, qui s*ennuyait, fut enchantée de recevoir une Tisite. Ce monstre ravaitbsdtue le matin, ce qui avança fort mes affaires. Aussi ne fis-je nulle difficulté d'offrir, dès le premier abord, mes trente mille livres de rente et mon cœur. Pendant qu'elle délibérait, Togre entra en enfonçant la porte. Heureusement, je sus le tenir à distance avec un épieu, et ce sanglier, forcé de reculer, me laissa sortir sans accident. Le lendemain, Zéphirine, qui craignait un coup de couteau, prit la fuite et vint me trouver. Nous avons chanté le soir même l'hymne religieux : lo hymenœe^ à la façon antique ; nous partons ce matin. Viens nous voir à Paris. J'ai dit à Zéphirine que tu brûlais pour elle de l'amour le plus pur : cette idée Ta fait rire jusqu'aux larmes. Allons, fils de mon âme, compagnon de ma vieillesse, secoue ta gravité importune, et viens partager nos joies.

« AT}ientôt. Ton dévoué Clou.

« Zéphirine a repris son nom de baptême, qui est Tullie, auquel elle ajoute le nom bizarre de Trois ^ en l'honneur, dit-elle, des trois amis intimes qu'elle a eus successivement jusqu'à ce jour, et dont le premier est un certain Emilio, sacripant renommé, qu'elle cherche par tout l'univers pour

lui donner un coup de couteau. Le monstre a eu rinfamie de trahir et d'abandonner cet ange, i»

J'aurais peine à exprimer les sentiments de toute espèce que cette lettre fit naître en moi. La jalousie la plus féroce y tenait le premier rang. Moi qui n'avais pas été jaloux de l'Italien, je le fus de mon ami Clou. Je fus étonné d'être amoureux d'une femme que j'avais à peine vue, à qui je n'avais jamais parlé, et qui était probablement indigne d'éprouver ou d'exciter l'amour... Malheureusement la solitude même où j'avais toujours vécu donnait beaucoup plus de force à toutes mes sensations. Ce qui est plus singulier, c'est que je haïssais Clou et que je ne pouvais m'enpêcher d'éprouver quelque chose qui ressemblait à du respect pouf lui. Par quel charme, par quel mystère avait-il su plaire à Tullie? Ses trente mille livres de rente, probablement, avaient seules opéré ce prodige. Hélas! que j'étais loin de disposer d'une pareille somme!

Tout en réfléchissant, je revins à la maison, et j'entrai, non sans émotion, dans la salle où ma mère et mon grand-père venaient, suivant toute apparence, de décider de ma destinée. Le vieux Marcomir me tendit la main en souriant.

(c Allons, dit-il, viens ici, enfant prodigue, ton affaire est arrangée. Ta mère consent à tout.

— Je cotDsens, dit ma mère d'uoe voix irritée, à ce que je ne puis pas empêcher. Votre petit-Sis est libre de partir et d'étwiierla médecine, ott, s'il lui plaît, de se livrer à la débauche avec des femtnes de mauvaise vie; mais ce serait encourager sa folie que de lui donner de l'argent, et il n'aura pas un écu de moi» »

A cet arrêt, que je sentis bien être irrévocable, je fus un peu interdit. Le testament de mon père laissait à ma mère la libre disposition de tout son revenu, et, quoiqu'un procès pût l'obliger à m'en céder une partie, je n'étais pas disposé à braver ainsi tout d'un coup l'autorité maternelle qui pesait sur moi depuis l'enfance.

Mon grand-père me regarda quelques instants avec curiosité, étudiant, je crois, sur mon visage, l'effet de cette déclaration; enfin il rompit le silence :

« Allons, mon enfant, dit-il avec gaieté, remercie ta mère de la liberté qu'elle nous donne. Demain, nous tâcherons de trouver quelque argent. Bonsoir, ma chère fille. »

Là-dessus, il prit son bougeoir et alla se cou-

cher. Je suivis bientôt son exemple, n'osant rester seul avec ma mère.

Peut-être, ami lecteur, trouverez-vous que je n'étais pas brave; mais je connais bien des guerriers, et des plus illustres, qui n'auraient pas, à ma place, montré plus de courage que moi.

Gomment le prince Ëmilio Porsenna flt la guerre au czar Nicolas e( refusa la vice-royauté de Pologne.

Le lendemain, dès six heures du matin, je sortis, et je rencontrai mon grand-père qui revenait de la promenade. Il marchait gaiement, comme un jeune homme, et fredonnait tout seul un refrain de sa jeunesse sur les amours de Lise. Cette Lise était, je crois, une aimable chanoinesse allemande, qui avait été faible avec M. le comte d'Artois et qui avait eu lieu de s'en repentir. Son aventure étant devenue publique, un plaisant l'avait mise en couplets, et ces couplets revenaient souvent à la mémoire du vieux Marcomir.

a D'où viens-tu, père? lui dis-je en l'embrassant.

— De voir Ravel (c'était le nom d'un notaire de

Barbaotane). Ton affaire est faite. Ce soir nous aurons de l'argent. »

Je voulus le remercier.

« Tais-toi, me dit-il. J'ai vingt mille francs d'économies. N'ai-je pas le droit de les employer comme il me plaît ?

— Mais tu vas te ruiner pour moi !

— Me ruiner pour toi ! Me prends-tu pour un dissipateur, par hasard? Suis-je un prodigue, un débauché, méchant gamin? Ai-je quelque conseil à te demander? Et que veux-tu que je fasse de cet argent? Suis-je un juif pour le placer à la petite semaine ? Allons, fais tes paquets, va dire adieu à ta mère, et partons vite, car je crois que la bonne dame est un peu ennuyée de nous voir.

— Que lui as-tu dit hier pour obtenir son consentement?

— Cela ne te regarde pas. Ta mère est une femme respectable qui veut employer en bonnes œuvres et en fondations pieuses son argent et le tien. Elle fait ma foi fortbîen, car j'ai grand'peur que tu n'en fasses pas un emploi aussi édifiant. »

Ma mère me reçut plus tendrement que je m'y attendais. Peut-être voulut-elle tenter un dernier effort et, au moment d'une séparation dont elle prévoyait la longueur, eut-elle quelque regret de

66 , MA&COMIR.

i^ Béyérité. Jfe ne sais. Elle me serra sur sa poi* trine et versa des larmes abondantes ; mais elle n'eut pas un seul instant Tidée de céder et de changer d'avis. Toutes ses résolutions étaient immuables. Je me sentis fort altendri» mais les désirs de la jeunesse, la curiosité de l'inconnu, les charmes d'une passion naissante, tout contribuait à raffermir mon courage.

«c Ya, malheureux enfant, dit-elle, où te poussent ton destin et la folie de ton grand-père. Va perdre ton corps et ton âme dans les passions insensées, dans les débauches abominables, et souviens-toi que je serai toujours là pour te recueillir après le naufrage et te remettre dans le d)*oit chemin. »

Elle disait vrai. Comme elle se croyait lin peu obligée de donner Texemple de la vertu à ses contemporains des deux sexes, elle avait toujours eu réserve quelques sermons ou quelques exhortations pieuses; Hélas ! qui sait lequel des deux il faut plaindre, de celui qui sermonne ou de celui qui est sermonné?

(i Au revoir, et sans rancune, ma chère fille, p lui dit en partant le vieux Marcomir.

Elle leva les yeux au ciel, rentra dans sa chambre à coucher et nous laissa partir.

« Or ça, dit mon grand^përe eii montant à cheval, nous voilà seuls. Jfe vais te présenter à l'un de mes bons amis, le duc de Mtrciano, an* eien chef de bataillon dans la jeune garde de Napoléon^ et fils du célèbre Rabin, qui fut Tun des plus illustres lieutenants du grand empereur. RalMû et moi, nous étions du même âge, et nous avons vu le feu ensemble bien des fois. Rabin est mort, mais son fils a gardé pour moi toute l'amitié qu'avait le vieux Marciano, et il pourra te donner plus d'un bon conseil à Paris. C'est un gros homme qui n'a pas inventé la poudre, assurément, mais qui n'en perdra pas le secret. Il est Irès- Loyal, très-sincère, très-riche, et pas trop avare, ce qui est prodigieux, car il a deux cent mille livres de rente. Il est pair de France, et il opine du bonnet dans toutes les occasions; c'est te dire qu'il n'aime pas à parler politique, comme le font si souvent les jeunes gens. Il a une fille de dixsept ou dix-huit ans qui est charmante, suivant l'usage de toutes les jeunes filles, et dont tu deviendras peut-être amoureux à première vue, car ton aventure avec la princesse de Bisnagar me fait voir que ton cœur prend feu facilement. U û y a pcmit de mal à cela. C'est une occupation très-agréable, et qui pourra t'empôcher de faire

68 MARCOMIH.

des sottises plus graves. Souviens-toi seulement qu'Herminie est l'unique héritière de l'un des plus riches propriétaires de France, et qu'aujourd'hui, pas plus qu'en aucun temps, les pères ne sont disposés à donner leurs filles au premier venu qui n'a point d'argent. »

Après ces sages recommandations et beaucoup d'autres encore que j'épargne au lecteur, nous arrivâmes à Rochefontaine chez le duc de Marciano. Une avenue de chênes magnifiques, et tels qu'on n'en trouve que dans les vieilles forêts du nouveau monde, conduisait au château. C'était une'des plus anciennes constructions du moyen âge, une vraie forteresse féodale qu'avaient respectée les démolisseurs de la Révolution, et que le premier duc de Marciano avait fait décorer à l'intérieur dans le style de l'Empire. Du haut de la terrasse on apercevait toute la vallée, qui est très-belle et très-pittoresque, comme la plus grande partie du Limousin.

Par hasard, il y avait nombreuse compagnie à Rochefontaine le jour de notre arrivée. Le duc de Marciano, qui n'aimait pas à vivre seul, avait fait venir de Paris des hôtes illustres. Il était luimême assis sur la terrasse après le déjeuner, et regardait au loin avec une lunette d'approche,

lorsqu'il reconnut mon grand-père. Aussitôt il descendit dans Tayenue et se hâta de \enir lui serrer la main, car le vieux Marcomir était aussi respecté qu'aimé de tous ses voisins.

Mon grand-père descendit de cheval et l'embrassa d'abord ; puis il me présenta au duc, qui me fit le même accueil. Dès que nous eûmes rejoint la compagnie :

<:< Mon cher Emilio, dit le duc, je veux vous présenter à l'un de mes plus anciens amis, au compagnon d'armes de mon père, à ce vieux Marcomir dont je vous ai parlé si souvent. Et vous, mon vieil ami, je veux vous obliger de faire connaissance avec le prince Emilio Porsenna, l'un des plus aimables et des plus nobles gentilshommes d'Espagne et d'Italie. »

A ces mots, un grand et beau jeune homme au teint brun s'avança pour saluer mon grand-père avec une extrême poUtesse, et lui prodigua en deux minutes des compliments si exagérés, que le vieux Marcomir ne put s'empêcher d'en montrer quelque étonnement. Après le prince Porsenna, vint le tour de quelques autres personnes dont le nom m'échappe. Les dames ne furent pas oubliées, et mon grand-père alla saluer la sœur et la fille de son hôte, qui étaient assises

70 >IARCOMIK.

au galon avec dix ou dou^e (eimmê du ¥oisipage.

Ou a TU rarement une femme plus aimable et plus gracieuse que Mlle de Marciano, la fille unique du vieux duc. Ses traits, qui n'avaient rien de fort régulier, respiraient la bonté et le désir de plaii'e. Ses yeux bleus, profonde et doux, avaient un attrait irrésistible. Je ne sais si elle avait de Tesprit, mais tout le monde gardait le silence pour Tentendre parler, et les moindres mots avaient dans sa bouche un sens particulier. Pour moi, dès le premier quart d'heure, je ne vis plus qu'elle dans le salon, et je fis, en vrai séminariste que j'étais, mille gaucheries dont le vieux Marcomir ne tarda guère à s'apercevoir et à rire. •

Une heure après notre arrivée, les hommes partirent pour la chasse. Mon grand-père et moi, pressés de prendre possession de nos chambres et de nous communiquer nos impressions, nous restâmes au logis, laissant en repos las lièvres et les chevreuils.

<c Eh bien ! dit mon grand-père en ôtant ses bottes, que penses-tu de notre duc ?

— Je pense, cher père, que Mlle Ilerminie est charmante.

— Plus que Zéphirine, princesse de Bisnagar?

— Oh! père, peux-tu comparer?... »

Et je racontai Fenlètement delà sultatfe,le? départ du perfide Clou et tous mes malheurs de la veiUe. Le vieux Marcwnîr se mît à rire.

« Mon cher enfant, dit-il, tu cries trop contre cette pauvre fille. Elle est jolie. Tu Taimes du premier coup ; rien n'est plus naturel. Tu fais des? vers et tu veux qu'elle t'en sache gré. C'est insensé. Il fallait d'abord la prévenir que tu l'aimais. Un rustre gorgé de vin et d'eau-de-vie la battait. Naturellement elle devait s'ennuyer et se donner au premier venu. Tu as voulu mettre des gants pour déclarer ta flamme avec plus de solennité. Un autre est arrivé, qui n'a pas pris le temps de chercher ses gants et qui l'a enlevée sans dire gare. Rien n'est plus juste. Ce rival heureux est ton ami. Rien n'est plus ordinaire. Je trouve même que Clou mérite des éloges pour avoir pris la peine de t'annoncer son départ et de te donner son af(îresse. Tu es furieux contre elle et contre lui. Tu es un sot. Fallait- il que le pauvre Clou se morfondît en attendant que tu fusses décidé à enlever la sultane? Mon cher enfant, il ne faut exiger de ses amis que des vertus faciles, si l'on veut qu'ils sdeût vertueux. Maintenant, ton cœur est vide,

et tu vois la belle Herminie, et tu la trouves charmante. Cela ne tire pas à conséquence, puisque tu sais déjà qu'elle ne t'épousera jamais. Fais donc des vers en son honneur si tu aimes à faire des vers, et ne grogne jamais ni contre la Providence, qui ne se mêle jamais de pareilles affaires, ni contre Zéphirine, qui a fort bien fait de changer de maître puisque le premier l'avait rossée, ni contre Clou, qui t'évite de faire une action fort sotte, en la faisant à ta place. Et maintenant, si ta cravate est mise, si tes cheveux sont en bon ordre, si tu es content de toi et dans de bonnes dispositions envers tes semblables, descendons dans le parc.

Nous descendîmes, en effet, et nous rencontrâmes, au Retour d'une allée, le duc de Marciano qui se promenait côte à côte avec un homme de cinquante ans environ, grand et gros, tout habillé de noir, qui avait la mine d'un intendant et le teint d'un mulâtre.

Le duc l'appelait Mahogany. M. de Marciano vint à nous et nous présenta l'homme.

« Voici, mon vieil ami, dit-il à mon grandpère, l'homme de confiance du prince Emilio Porsenna, et nous causions ensemble des propriétés immenses dont le prince doit hériter au

Pérou après la mort de son oncle, qui est le dernier vice-roi de cette ancienne colonie espagnole, et qui a aujourd'hui près de quatre-vingt-dix ans.

— Oui, monsieur le duc, reprit alors Mahogany, votre propriété de Rochefontaine est admirable. Elle a huit cents hectares au moins, elle a des' bois, des prairies ; une vraie rivière coule au milieu; elle est fermée par des murs; c'est un vrai diamant; mais qu'est-ce que cela en comparaison des immenses domaines du prince Emilio? A peine une goutte d'eau dans la mer. Dans la seule république de Buénos-Ayres, nous avons trente lieues carrées de prairies, quinze fermes dont la moindre renferme plus de deux mille vaches et taureaux. A Lima, nous avons un palais magnifique qui fut construit par don André d'Ossuna, l'un des vice-rois du Pérou, et qui est une merveille. La seule construction a coûté trois cent mille quadruples d'Espagne, qui, au taux actuel, vaudraient plus de seize millions. Au Mexique, dans la province de Sonora, nous avons un district tout entier, nous commandons à six tribus indiennes qui peuvent mettre sur pied dix-huit cents guerriers, et pas un de ces guerriers ne reconnaît d'autre chef sur la terre que le prince

Emilio. Je ne vous parle pas de nos terres du Venezuela, qui sont affermées au prix de trois cent mille piastres fortes, parce que les guerres civiles ont, depuis quelques années, empêché les fermiers de payer régulièrement leurs rentes ; mais nous n'avons qu'à paraître dans ce pays-là pour y faire une révolution. Ahl monsieur le duc, si une passion que je ne connais pas, mais que je crains de deviner, ne retenait pas le prince en France, il serait peut-être* avant deux ans président, et, qui sait? empereur de toutes les anciennes colonies de l'Amérique du Sud. Vous ne pouvez pas vous figurer la popularité prodigieuse de son nom dans ces contrées vierges. »

Pendant que le mulâtre parlait, la figure Viu duc de Marciano s'épanouissait visiblement. Une pensée secrète le faisait sourire.

Tout à coup, il appuya familièrement son bras sur l'épaule de Mahogany.

« Ahl vous soupçonnez, dit-il, qu'une passion secrète retient en France le prince Emilio ?

— Moi, monsieur le duc! répliqua le mulâtre, je fais plus que soupçonner; je suis certain de ce que j'avance. Je connais mon Emilio sur le bout du doigt. Et qui le connaîtrait mieux que moi? Ne l'ai-jepas bercé tout enfant dans mes bras? Ne '

Tai-je pas suivi dans tous ses voyages? N'ai-je pas été de toutesrses expéditions? Même dans la dernière, quand il fut fait prisonnier par les Russes, nel'ai-je pas accompagné jusqu'en Sibérie?

— Quoi! dit mon grand-père qui paraissait écouter Mahogany avec beaucoup d'attention, le prince Emilio a été prisonnier des Russes ? Et dans quelle occasion, s'il vous plaît?

— Comment! monsieur, répondit Mahogany avec un étonnement qui me parut très-bien joué^

vous ignorez donc que le prince Emilio Mais

avant tout, messieurs, ajouta-t-il d'un air solennel, promettez-moi le plus profond silence sur les révélations que je vais vous faire, car le prince ne me pardonnerait pas la moindre indiscrétion sur cesujet.,,»

Le duc, le vieux Marcomir et moi, nous fîmes signe que nous garderions lé plus profond silence, quelle que pût être la chose révélée.

<c Eh bien, messieurs, dit le mulâtre, le prince était un jour à Mexico lorsqu'il fit la rencontre d une jeune dame de la plus haute naissance, qui avait épousé le gouverneur des possessions russes en Amérique, Il serait trop long de vous dire ici quelle longue suite d'incidents extraordinaires avait amené cette dame à Mexico, Nous suppose-

rons, si \ous voulez, qu'elle était venue chercher un climat plus doux et un soleil plus chaud que celui de l'Alaska. Eœilio, qui, sous des dehors polis, est le plus passionné des hommes, s'éprit d'elle à première vue, la suivit, lui parla, lui écrivit, et fit enfin tout ce charmant manège où les dames finissent toujours par se prendre. Monsieur le duc doit le savoir mieux que moi, car j'ai entendu dire qu'il a fait bien des malheureuses dans sa vie, et bien des heureuses aussi... hé ! hé! hél... »

Le duc de Marciano se mit à rire, flatté qu'on eût parlé de ses bonnes fortunes, lesquelles, je le crains, n'avaient jamais existé que dans son imagination, car jamais nez plus large que le sienne se trouva placé sur le visage d'un vieux soldat de Napoléon. Mon grand-père se pencha vers moi et me dit à voix basse :

<i Écoute et regarde bien ce mulâtre. Je ne le connais que depuis cinq minutes, et je suis sûr de mon affaire. C'est un adroit coquin, et le prince Emilie est très-probablement un homme de la même trempe.

— Et qu'arriva-t-il de ces amours ? demanda le duc.

— Ce qui arrive toujours, monsieur le duc, ré-

pondit Mahogany, Emilio fut heureux, mais il ne jouit pas longtemps de son bonheur. Le gouverneur russe fut averti de la conduite de sa femme, Il quitte son gouvernement à l'insu de tous, s'embarque par une nuit obscure, arrive au Mexique sans prévenir personne, et surprend Emilio dans la chambre même de la dame. Vous pouvez aisément, messieurs, vous imaginer ce qui se passa. La dame s'évanouit. Le Russe tira deux coups de pistolet sur Emilio et voulut le faire saisir par trois Cosaques qu'il avait amenés avec lui ; mais Emilio, qui est brave comme un lion, tout blessé qu'il était, tint tête à ses quatre adversaires, se fit jour avec un long poignard qu'il portait toujours dans la poche de sa redingote, et parvint à rentrer chez lui. L'affaire fit un bruit épouvantable. Le Russe offensé se hâta d'enlever sa femme pour échapper à la fureur des Mexicains, qui adoraient Emilio et qui voulaient mettre en pièces ses assassins. Emilio, retenu au lit par sa blessure pendant quelques semaines, ne put empêcher l'enlèvement de sa maîtresse, et, quand il fut guéri, il voulut l'arracher des mains de son mari. Vous savez, messieurs, que l'Amérique du Nord est remplie d'aventuriers sans patrie, toujours prêts à un coup de main. Emilio enrôla plusieurs cen-

taines de bandits, d'écumeurs de mers, de trappeurs et de gens de toute espèce, et alla faire le siège du Nouvel-Ârchangel. Malheureusement le Russe, averti par ses espions, était sur ses gardes. Après un terrible assaut où la moitié de nos hommes furent tués ou blessés, nous pénétrâmes enfin dans la place et jusque dans la maison du gouverneur. Il était trop tard. Ce mari jaloux, aussi féroce qu'Othello, venait de poignarder sa femme. Emilio ne put embrasser que son cadavre. Par un dernier malheur, au moment où nous venions de nous rembarquer, une tempête terrible brisa notre vaisseau et nous laissa sans armes et sans défense entre les mains des Russes. On nous envoya prisonniers enSibérie. Nous y demeurâmes deux ans; mais le czar Nicolas, instruit de notre affaire, et frappé du génie prodigieux qu'avait déployé Emilio dans cette lutte contre un grand empire, nous fit venir à Pétersbourg et voulut attacher le prince à son service. Il offrit la viceroyauté de Pologne ou le commandement de l'armée du Caucase, — à son choix. Emilio refusa. « Sire, dit-il, vous ne pouvez rien ajouter à mes c( richesses, et mon nom est au-dessus de tout, ce excepté de la royauté d'un grand peuple. » Nicolas le Iflissa libre et nous vînmes en France, où

nous avons vu pour la première fois M. le duc,

— Ma foi, dit mon grand-père, voilà un merveilleux récit, et je n'aurais pas cru qu'en notre siècle prosaïque on pût rencontrer de pareilles aventures. »

Mahogany le regarda avec attention pour deviner sa pensée, mais le sourire du vieux Marcomir était impénétrable. En revanche, le duc paraissait tout pensif.

— De sorte, dit-il tout à coup en sortant d'une rêverie profonde, que ce pauvre Emilioest encore amoureux?

— Si amoureux, monsieur le duc, répondit le mulâtre, que cet amour nous coûte, depuis six mois, tous nos revenus, et qu'il nous coûtera peutêtre la moitié de notre fortune.

— Tous vos revenus, dit le duc étonné. Pourquoi? ^ •

— Monsieur le duc, reprit Mahogany, doit savoir que toutes nos terres, nos fermes et nos palais sont en Amérique depuis la confiscation de nos propriétés d'Europe, qui fut faite en 1821 par le roi de Naples à la suite de la révolution. Ce serait une longue histoire à vous raconter, mais je la garde pour une autre occasion. Or, l'administration de tous ces biens est confiée provisoirement

au grand-oncle d'Emilio, ce vice-roi du Pérou dont je vous ^i déjà parlé, et qui a pour son petitneveu, seul héritier mâle du nom des Porsenna, une tendresse vraiment paternelle. Mais cet oncle, dom Andrès de Alvarado, habite Guadalaxara, et, vu son grand âgQ, il veut absolument qu'Emilio aille vivre avec lui jusqu'à sa mort. Pour l'y contraindre, il n'a trouvé qu'un moyen, le plus naturel de tous, il est vrai : il lui a coupé les vivres. Depuis six mois, nous n'avons pas reçu une seule piastre de Guadalaxara. Ceci n'est rien ; mais il le menace de le déshériter. Il est vrai que, même dans ce cas, la fortune du prince serait encore supérieure aux plus grandes fortunes de l'Europe. Emilio, qui est la générosité même, se moque de ces menaces; mais je dois veiller, moi qui ne suis qu'intendant et non pas prince, à ce qu'un reveiiu de douze ou quinze millions ne soit pas réduit à trois ou quatre par la faute de son propriétaire. Emilio doit compte de sa fortune à ses descendants. Et quand je lui parle de tout cela, il hausse les épaules et me prie de le laisser tranquille. Il est amoureux, vous dis-je, et je n'y verrais pas grand mal si nos fermiers ne profitaient pas de l'occasion pour suspendre leurs paiements. — 01) ! si vous avez })e^oia d'argent, dit le duc

avec un gros rire, il ne faut pas vous gêner, mon cher, ma bourse est à votre disposition. Je ne compte pas comme vous mes revenus par millions, mais ma fortune, toute modique qu'elle est, comparée à celle du prince, n'est pas à dédaigner. » A cette offre qu il paraissait attendre, l'œil de Mahogany étincela. Cependant il se contint et fit effort pour ne laisser voir aucune émotion.

— Ah ! monsieur le duc, s'écria-t-il, si Emilio savait que je viens de vous faire une pareille confidence, je n'oserais plus reparaître devant lui.

— Eh bien donc, reprit le duc, n'en parlons plus, et attendons que le vice-roi s'adoucisse.

— Après tout, continua Mahogany, qui s'était attendu à de plus vives instances, je n'ai pas besoin de lui en parler, et le prince est trop grand seigneur pour savoir où en sont ses affaires. Il me sera facile de lui faire croire que j'avais encore en

réserve de l'argent mexicain Au reste, quinze

ou vingt mille francs suffiront ; car nous attendons de jour en jour la mort du vice-roi, qu'une attaque de goutte peut emporter en quelques heures. Ah ! l'amour ! Ah ! les jeunes gens ! »

A ce chiffre de quinze ou vingt mille francs, le duc de Marciano fit une légère grimace. Le mulâtre s'en aperçut et se h'âta de protester qu'il

n'avait aucun besoin réel de cet argent, ce qui conduisit le duc à l'offrir de nouveau ; enfin le duc sortit vainqueur de ce combat de générosité, et Mahogany promit d'accepter la somme et d'en cacher l'origine au prince Porsenna,

Un instant après, le duc de Marciano nous quitta pour remettre les vingt mille francs à Mahogany,

a Bien joué ! dit le vieux Marcomir en les voyant s'éloigner. Mon cher enfant, tu viens de voir comment on emprunte vingt mille francs qu'on n'a pas intention de restituer jamais.

— Tu ne crois donc pas, lui dis-je, à la noblesse d'Emilio Porsenna, à ses terres du Mexique, à son palais de Lima, à son oncle vice -roi, à ses enlèvements de femmes russes, à son séjour en Sibérie, et à la générosité du czar Nicolas?

— Crois-tu, répliqua mon grand-père, que la lune soit jamais entrée dans le cafetan de Mahomet par la manche droite et qu'elle en soit sortie par la manche gauche? Crois-tu que les saumons portent des lunettes et que les loups fassent maigre en carême?

— Mais, si tu crois que ce Mahogany est un fripon, pourquoi n'as-tu pas averti le duc, qui est ton ami?

— Premièrement, mon cher enfant, le duc, qui est ébloui par les discours de ce coquin, ne croira pas un mot de ce que je pourrai lui dire. Secondement, il n'est pas mauvais qu'il perde quelques milliers de francs si cette aventure doit le rendre prudent. Troisièmement, il importe fort peu au salut de l'État qu'un homme qui a deux cent mille livres de rente en temps ordinaire n'en ait que cent quatre-vingts cette année. Quatrièmement, le duc croit faire une excellente spéculation, parce qu'il a jeté les yeux sur Emilio, dont il veut faire son gendre, et il est juste qu'un spéculateur s'expose à perdre aussi bien qu'à gagner. Cinquièmement, l'homme sage a pour principe de ne pas se mêler, sans en être prié, des affaires qui ne le regardent pas, et lorsqu'il en est prié, de ne s'en mêler qu'avec circonspection. Retiens ceci, honnête jeune homme, et allons dîner. J'entends la cloche qui nous appelle et les cris des chasseuïs qui reviennent. »

Comment le prince Porsenna fut condamné à mort par Zumalacarréguy et fut invité à diner par don Carlos.

Le dîner fut très-gai, grâce à la précautioo qu'on avait eue d'accoupler ensemble les gens qui parlaient politique, et de mettre au bas bout de la table la partie la plus jeune et la plus joyeuse des convives. Plusieurs personnages considérables pérorèrent d'une brillante façon ; plusieurs jeunes gens, après boire, perdirent une partie de leur timidité et devinrent fort aimables pour plusieurs jeunes demoiselles^ et plusieurs femmes mariées préparèrent longtemps d'avance le discours dont elles comptaient, avant de se coucher, régaler leurs maris qui avaient trop bu, trop crié, ou trop politique.

Le hasard avait place Mlle Herminie de Mar*

ciano entre le prince Emilio Porsenna et moi. Quelque prévenu que je fusse par mon grand-père contre Emilio, je ne pus m'empêcher d'admirer la rare habileté qu'il mit à soutenir et diriger la conversation soit avec la jeune duchesse, soit avec le duc lui-même, et à tenir tête à tous les convives, sans perdre un mot ni un coup de dent. Personne ne savait mieux l'art de flatter le caractère et les opinions de tous ceux à qui il parlait. Son intendant Mahogany, qui était assis au bas bout delà table, lui donnait admirablement la réplique, et souvent on aurait pu soupçonner que c'était entre eux un jeu concerté.

Au dessert, le duc fit servir en grande pompe une bouteille de vin de Constance, et en offrit luimême à ses convives.

<c On trouverait à peine en Europe dix bouteilles de cet âge et de ce cru, dit-il avec le légitime orgueil du vrai propriétaire. Ce vin-là date de 1811, et il a été donné en 1820, à mon père, par l'amiral Pulteney Malcolm, le même qui gardait Napoléon à Sainte-Hélène. »

Tout le monde parut ébloui, sauf M. Mahogany.

c( Il est exquis, dit-il en faisant claquer sa langue contre son palais d'un air de connaisseur, mais

le prince Emilio a bu du lacryma-christi bien supérieur à la table de don Carlos, en 1833.

— De quel don Carlos parlez-vous? démanda mon grand-père.

— Du vrai, du seul don Carlos, du légitime roi d'Espagne, que le gouvernement français retient en ce moment à Bourges, contre toute justice... Eh! mon Dieu, je m'en souviens encore, c'est à peu près trois jours après la fameuse rencontre que fit le prince Emilio du terrible Zumalacarréguy?

— Gomment! vous avez connu Zumalacarréguy ? » s'écria d'une seule voix toute l'assemblée.

Porsenna fit un signe d'impatience.

« Mon cher Mahogany, dit-il, tes indiscrétions sont insupportables. Laisse-moi écouter ce que dit M. le marquis de Lannion des mœurs et des habitudes des insectes. »

Justement le marquis, entomologiste passionné, expliquait avec une rare vivacité les migrations de ces intéressants animaux, et comme son voisin était sourd, il lui disait d'une voix de trombone :

a Oui, monsieur, ces animaux apparaissent parfois en masse innombrable dans un pays où on ne les connaissait pas auparavant, et s'avancent sans

que rien puisse arrêter leur marche précipitée. On a vu des bandes de chenilles qui tentaient de pas* ser des rivières. C'est en Algérie, monsieur, que ces invasions sont surtout redoutables. Sous ce climat brûlant, où le soleil irrite, exalte, exaspère toutes les passions, on voit des milUards de sauterelles... »

A ce moment-là, tous les convives, curieux d'entendre le récit du bel Emilio, firent tout à coup silence, et la voix puissante du malheureux entomologiste retentit seule dans la salle à manger. Le sourd, qui mangeait comme un ogre et buvait comme trois compatriotes de Kosciusko, sans trop s'émouvoir de l'invasion des sauterelles, leva brusquement la tête, et sa bouche ouverte, mais pleine encore, exprima une telle stupéfaction, que tout le monde éclata de rire. La sœur du duc de Marciano, qui faisait les honneurs de la maison de son frère, profita de cet incident pour demander au prince Porsenna de nous raconter sa rencontre avec Zumalacarréguy.

« En vérité, madame, dit Emilio d'un air modeste, je ne sais ce que Mahogany veut dire. Zumalacarréguy a voulu me fusiller, voilà, tout, pendant la guerre de Navarre; mais quin'a-t-on pas un peu fusillé depuis cinquante ans? Cela ne vaut

pas la peine d'en parler. Demandez plutôt au colonel Rodakowsky.

— Euh ! dit le Polonais, Ton m'a fusillé deux fois, et je n'en suis pas mort.

— Bon ! dit la maîtresse de la maison, tous nous raconterez y os fusillades un autre jour. Nous attendons a^^ec impatience l'histoire du prince Porsenna. »

Toutes les dames présentes se joignirent à elle, et assurèrent qu'elles frémissaient déjà. La belle Herminie ne fut pas la dernière à demander ce récit. Ce que voyant, le bel Emilio prit une pose de narrateur, élégante et négligée, et commença en ces termes :

« Un soir donc, mesdames, j'étais aux avantpostes de l'armée de Christine...

— Oh! interrompit l'impitoyable Mahogany, ce n'est pas là que commence l'histoire. Il faut que tu dises d'abord ce qui t'amenait en Espagne.

— Si je l'en croyais, dit Emilio en riant, je commencerais parfaire ma généalogie; et l'histoire de ma rencontre avec Zumalacarréguy commencerait avec celle de don Diego d'Alvarado, l'un des conquérants du Mexique et mon bisaïeul du côté maternel.

— C'est justement ce que nous demandons, dit Herminie.

— Eh bien, mademoiselle, tous serez satisfaite au delà de vos désirs, répondit le prince. Le premier auteur de ma race est ce fameux Porsenna, qu'un Romain voulut poignarder, parce qu'il assiégeait Rome il y a vingt-trois siècles. A travers bien des vicissitudes, ses descendants conservèrent toujours en Italie un rang digne de la plus ancienne famille de l'Europe. Vers 1380, l'un d'eux épousa la petite-fille de don Diego d'Alvarado, et ajouta, par cette alliance, aux trois duchés qu'il avait dans le royaume de Naples, à la principauté qu'il avait en Toscane et à ses châteaux d'Illyrie, la gràndesse d'Espagne et des terres considérables dans toutes les colonies de l'Amérique espagnole. Mon père mourut en 1830, me laissant, à l'âge de dix-huit ans, seul maître de cet immense héritage.

« Vous savez qu'à cette époque toute l'Italie conspirait pour reconquérir sa liberté. Je conspirai comme les autres...

— Ou pour mieux dire, interrompit encore Mahogany, les conspirateurs lui offrirent le commandement suprême et la dictature en cas de succès.

— Nous fûmes trahis, continua le prince, et I j'eus grand'peine à gagner TEspagne, en passant

au travers des sbires qui nous poursuivaient. Mahogany, qui m'accompagnait, en estropia pour sa part deux ou trois, et je me délivrai d'un quatrième en lui cassant la tête d'un coup de pistolet. En Espagne, j'offris mes services à la reine Christine, et je levai à mes frais un régiment.

— Remarquez, dit Mahogany, que le roi de Naples venait de confisquer ses duchés, et le grandduc de Toscane sa principauté, mais Emilio ne connaît pas le prix de l'argent. C'est un vice héréditaire dans sa famille.

— Je ne vous ferai pas, 'reprit Emilio, le détail de la guerre civile. Il suffit de vous dire que j'étais en Navarre, sous les ordres d'Espartero, qui est aujourd'hui régent d'Espagne. Mon régiment était chargé de poursuivre le célèbre Zumalacarréguy ; mais, comme il arrivait souvent dans ce pays-là, le gibier se retourna sur le chasseur, et Zumalacarréguy, descendu de sa montagne, fit décamper Espartero au pas accéléré. J'étais à l'arrière-garde et je protégeais la retraite, lorsqu'une troupe de Basques, placée en embuscade, sortit tout à coup d'un bois de pins, me

sépara du reste de ma troupe et me fit prisonnier. On me conduisit devant Zumalaoarréguy < Il ne me fit pas un long discours.

a — Qui es-tu ? » dit-il.

(( Je déclinai mon nom.

« — Qu'on l'emmène et qu'on le fusille.

« — Général, lui dis-je, vous m'accorderea bien un prêtre. »

« Gomme il était fort dévol, cette demande le toucha, et il retarda de quelques heures mon exécution. Par bonheur il n'y avait pas d'aumônier ce jour-là dans l'armée basque. Pendant qu'on allait chercher à Pampelune un curé, un de mes amis eut le temps d'intercéder en ma faveur auprès de don Carlos. Le prétendant me fit grâce et eut même la courtoisie de m'inviter à dîner. C'est à cette occasion que j'ai goûté le lacryma-christi dont parlait tout à l'heure Mahogany et qui vous aifalu ce long récit.

— Emilio n'a pas tout dit, répliqua le mulâtre. Il a passé sous silence le plus intéressant de l'histoire. Cet ami qui lui sauva la vie était une jeune dame de la plus haute naissance et de la plus rare beauté, qui aimait follement le prince, et...

— C'en est trop, Mahogany ! y> dit Emilio d'une voix terrible. Les dames, qui commençaient à

dresser l'oreille, furent déçues de leur espérance d'entendre une histoire d'amour. Un moment après tout le monde se leya.

Pour moi, pendant le récit de Porsenna, je regardais avec une douloureuse attention la belle Herminie. Tout inexpérimenté que j'étais, je fus frappé de l'émotion extraordinaire qui se montra sur son visage aux dernières paroles de Mahogany . Je commençai à soupçonner que le bel Emilio pouvait bien avoir fait impression sur le cœur de la jeune duchesse, et j'en ressentis un chagrin profond. Pourquoi? je ne sais, car, j'en suis sûr à présent, je n'avais point d'amour pour la belle Herminie. Était-ce jalousie du bonheur d'un autre? Était-ce quelque sentiment difficile à définir, où il entrait de la haine contre Emilio et une tendresse dévouée, désintéressée et incompréhensible pour Herminie? U est certain que j'aurais vu avec un plaisir extrême le prince Porsenna partir le soir même pour Lima. Pendant que je réfléchissais, livré sans savoir pourquoi à de fâcheux pressentiments, on se leva de table. La nuit était venue, et avec la nuit un orage épouvantable. Les gens sages commencèrent à jouer au ^hist, les braillards discutèrent le destin de l'Europe, et Porsenna, s'asseyant au piano, com-

mença d'un air distrait à jouer avec un seul doigt l'ouverture de .la Norma, Peu à peu, les dames se groupèrent autour de lui, et sur l'assurance que donna Mahogany qu'Emilio était un musicien consommé, on le pressa d'improviser quelque chose.

Le prince ne se fit prier que de la bonne sorte, et, mettant sa tète dans ses mains, parut préparer son improvisation. Le plus profond silence régnait dans le salon et tous les yeux étaient fixés sur lui. Tout à coup il leva la têle d'un air inspiré, fit quelques accords comme pour essayer et assouplir l'instrument et, d'une magnifique voix de ténor, chanta, en s'accompagnant avec le piano, une chanson italienne dont voici à peu près le sens:

« J'ai douze vaisseaux dans l'Adriatique et trois palais à Venise ; j'ai trente vignes sur les coteaux de Chypre et cinq cents esclaves noirs qui sont nés sur le bord du Nil aux flots bourbeux.

a Mon père était doge, et ma mère était la fille du fameux Lorédan; moi, je suis amiral et j'ai vaincu les Turcs et les Slavons. Dis, jeune fille aux yeux noirs, veux-tu venir dans ma gondole et fuir avec moi aux rivages lointains?

a Tues belle, ô ma déesse, comme la mère des

Amours ; ta bouche est un nid de gracieux sourires, et ton cœur est un sanctuaire où n'entrent que de nobles pensées. Viens dans ma gondole, jeune fille aux yeux noirs, et fuyons ensemble aux rivages lointains.

« Viens, l'amour seul est vrai, l'amour est éternel, viens sur mon cœur, ô la plus belle des filles des hommes, et je te défendrai contre tout l'univers. Viens dans ma gondole, Béatrix aux yeux noirs, et fuyons ensemble aux rivages lointains. )>

Contre l'usage de la plupart des chanteurs, Porsenna chantait avec un goût parfait et presque sans grimace. Ses traits réguliers, sa belle barbe noire, naturellement bouclée, ses beaux cheveux noirs attiraient tous les yeux. Les dame» n'avaient d'attention que pour lui. Il faut avouer, du reste, que sa jeunesse, son titre de prince, son immense fortune et ses aventures extraordinaires, attestées par le véridique Mahogany, le rendaient fort supérieur à tout le reste de l'assemblée. Pour moi, j'admirais franchement, avec la naïveté de mon âge, cette prodigieuse réunion de tant de mérites différents. Le reste de la soirée ne fut marqué par aucun incident qui mérite d'être' rapporté. J'entendis seulement la belle Henmnie

féliciter le prince et lui demander s'il était l'auteur de la chanson qu'il venait de chanter. Il quitta le piano et Tint s'asseoir auprès d'elle.

c( C'est pour vous que je l'ai faite, » dit Porsennaen la regardant avec des yeux où se peignait l'amour le plus passionné. Je vis, sans le vouloir, ce regard dans la glace voisine. Je me fis scrupule d'entendre une conversation qui promettait d'être fort intéressante et fort intime, et j'allai, tout en maudissant Porsenna, m'asseoir auprès, d'une jeune fille un peu rousse, dont le nez fait en forme de pied de marmite glaçait d'effroi tous' les assistants. La pauvre fille fut si reconnaissante du soin que je pris de lui faire ma cour, qu'elle se mit sur-le-champ avec moi sur le pied de la plus grande intimité. Elle me raconta ses idées, ses occupations, ses plaisirs, ses tristesses, et j'éprouvai bientôt qu'il n'est rien de plus doux et de plus précieux que le caractère et l'esprit d'une laide. Cette découverte ne me profita guère par la suite, mais enfin je me crois obligé de la communiquer au lecteur et à la postérité, si la postérité doit lire un jour ces mémoires.

Vers dix heures du soir, le duc de Marciano uittale whist et nous dit :

« Mesdames et messieurs, vous êtes invités à

chasser demain le sanglier. 11 y aura des fusils, des couteaux de chasse et des chevaux frais pour tout le monde, y compris la plus belle partie de l'espèce humaine.

Cette nouTelle fut accueillie avec des acclamations, et pendant que chacun se retirait dans sa chambre à coucher je descendis dans le parc. La pluie avait cessé et la lune brillait dans un ciel clair.

Je rêvai quelque temps, d'abord à la belle flerminie, duchesse de Marciano, puis à Zéphirine, que j'aimais véritablement. Cet amour pournine femme à qui je n'avais jamaisparlé est assurément fort singulier, mais il est réel : peut-être était-ce un effet de l'attraction qu'exercent l'un sur l'autre deux fluides contraires. Je me représentais sous les couleurs les plus affligeantes pour moi le bonheur de mon ami Clou, et je frappais du poing les arbres en marchant dans l'avenue.

En rentrant au château, je passai sur la terrasse, et je vis deux hommes accoudés à la fenêtre de l'une des tourelles.

c( J'ai demandé vingt mille francs. Il les a donnés ce soir, » dit l'un deux.

A ces mots, je reconnus Mahogany et le prince Emilio.

« Tais-toi, voici quelqu'un, » dit Porsenna,

J'allai retrouver mon grand-père, et, tout en me déshabillant, je lui répétai ce que j'avais entendu.

Le vieux Marcomir secoua a tête en souriant.

« S'il n'en veut qu'à la bourse de Marciano, dit-il, ce n'est rien, mais s'il en veut à sa fille, je l'avertirai. Sous sa mine et son nom de prince, ce Porsenna doit cacher quelque aventurier. Après tout, peut-être est-ce un vrai prince. J'en ai tant vu, et de toutes les espèces. »

Ayant ainsi parlé, il enfonça son bonnet sur ses yeux et s'endormit comme un juste.

Gomment le jeune Marcomir délivra le Limousin d'un sanglier plus terrible que le sanglier de Galydon,

Tayaut! tayaut! tayaut ! Les chiens aboient, les piqueurs sonnent des fanfares, les chevaux piaffent et hennissent, et les hôtes du duc de Marciano montent à cheval; deux ou trois jeunes filles, parmi lesquelles Herminie, se joignent au cortège des chasseurs. Mon grand-père et moi, nous formions Tavant-garde avec le duc. Sept ou huit gentilshommes campagnards étaient au corps de bataille, et le prince Porsenna s'était réservé la douce et peu dangereuse mission de veiller sur les jours et sur le cheval de la belle Herminie. Mahogany était partout, excepté à côté d'Emilio. En me retournant, je remarquai que Porsenna et sa compagne ralentissaient le pas de leurs che-

vaux et demeuraient un peu en arrière au moment d'entrer dans la forêt. Cette remarque me mit de fort mauvaise humeur, et je commençai à maudire la frivolité des femmes, qui s'enthousiasment au hasard pour la voix d'un homme, pour la coupe de son habit, ou pour quelques compliments débités au hasard. Je ne fis pas réflexion que des raisons toutes pareilles nous décident souvent dans le choix des femmes que nous aimons, et que je n'avais pas montré un rare jugement en devenant amoureux à première vue de la belle Zéphirine, sultane de Bisnagar, Ainsi va le monde*

Pendant que j'étais perdu dans ces maussades rêveries, le duc dit à mon grand-père en me montrant :

a II va bien ce jeune homme. C'est un fort joli garçon; s'il veut être de mes amis, j'ai quelque crédit auprès du roi, et.,.. »

Je m'inclinai sur ma selle pour remercier le duc; mais le vieux Marcomir l'interrompit.

a Mon cher duc, répliqua-t-il, je vous remercie de vos offres obligeantes. Je n'attendais pas moins de vous, mais vous connaissez mes principes sur cette question. L'ambition est une viande bien creuse, et le bonheur est toujours facile quand on

sait prendre pour règle cette sentence : proportionner ses besoins à ses ressources, et non ses ressources à ses besoins.

— Vieux puritain ! dit le duc avec un sourire amical, vous serez donc toujours le même ! C'est avec ces principes-là que vous êtes arrivé à un siège de juge de paix, quand vous devriez être maréchal et duc comme l'était feu mon père.

— Eh bien, répondit le vieux Marcomir, ne suis-je pas heureux, tout juge de paix que je suis? N'ai-je pas le nécessaire, une petite ferme qui me suffit et un verre de vin pour les amis qui viennent me voir? N'ai-je pas cet enfant que vous voyez et qui est l'âme de ma vieillesse? Quand nous sommes seuls, tous deux, assis à la même table ou au même foyer, et parlant d'histoire et de philosophie, ou seulement de mes grains et de mes moutons, ai-je à désirer quelque chose?

— Est-il savant? demanda le duc.

— Lui ! Point du tout. On ne lui a enseigné jusqu'ici que des paroles vides, mais son âme est bien préparée. Quelle que soit la semence, la récolte sera bonne. Il a du courage, un esprit clair et franc, et il ne croit que ce qu'il a vérifié. H n'a pas de molles habitudes, et la paye d'un fantassin lui suffirait au besoin.

MARCOMIR. iOi

— Pourquoi n'en faites-vous pas un soldat? Je le recommanderais à mes vieux camarades.

— Mon ami, dit le vieux Marcomir, l'heure des soldats est passée. Ce n'est plus avec le sabre seulement, c'est avec les livres et les idées qu'on gouverne le monde. »

Ainsi discourant, nous arrivâmes au centre de la forêt. C'est là que le sanglier nous attendait, ou, pour parler plus justement, c'est là que les traqueurs et les chiens devaient l'amener et l'offrir à nos coups. Nous mîmes tous pied à terre, excepté les dames, qui restèrent à cheval afin de fuir plus aisément si le sanglier devenait dangereux.

Le prince Pôrsenna fut placé en embuscade à dix pas de moi, près d'un chemin creux par où devait déboucher le sanglier. De l'autre côté, et à peu de distance, s'était posté le vieux Marcomir, qui avait voulu, malgré son âge, prendre part à la bataille présumée. A cinquante pas plus loin, du côté du duc de Marciano, se trouvait sa fille, à cheval et accompagnée des autres chasseresses. Le grand nombre de chasseurs et de chiens qui avaient juré la mort du malheureux sanglier rassuraient complètement le duc sur le sort de sa fille.

Nous étions tous très-sérieux et très-attentifs

i02 MARCOMIR.

en attendant le gibier lorsque les cris furieux des chiens se rapprochèrent sensiblement, et Ton entendit le bruit des branches froissées et d'un choc violent. C'est le sanglier qui arrivait. Débusqué par les chiens, poursuivi, il avait traversé la meute après avoir en deux coups décousu deux de ses adversaires, et se précipita au milieu du cercle formé par les chasseurs. Dix coups de fusil partirent à la fois, mais la précipitation des tireurs, leur émotion peut-être ou la crainte de tirer les uns sur les autres rendit cette décharge inutile. Seul, le vieux Marcomir avait réservé son coup. Avec un sang-froid admirable, il attendit que la fumée produite par la première décharge fût dissipée, et il tira sur le sanglier, qui se présentait de côté.

L'animal, blessé au cou, se retourna brusquement, cherchant quel ennemi l'avait frappé. Soit qu'il se trompât sur l'auteur de sa blessure, soit qu'il crût la fuite plus aisée de ce côté-là, il se mit à courir sur le bel Emilio. Celui-ci ne l'attendit pas, et, au lieu de lui faire face avec son couteau de chasse, il tourna autour du chêne qui lui servait d'abri et laissa le chemin libre au sanglier. Malheureusement celui-ci, poursuivant sa course, s'élança sur le cheval que montait la belle

Herminie. A cette vue, la jeune duchesse poussa des cris de frayeur et les autres dames prirent la fuite. Elle voulut suivre leur exemple et tourner bride, mais le sanglier lancé à toute vitesse était déjà trop près d'elle. Le cheval se cabra et la renversa.

A cette vue, le duc, effrayé du danger de sa fille, s'élança pour la secourir. Emilio lui-même, honteux, sans doute, je crois, d'avoir évité la rencontre du sanglier, tira son couteau de chasse, et tous les chasseurs l'imitèrent; mais je les avais prévenus, et j'avais couru au-devant de l'animal. Ce fut un terrible moment d'attente ; car, bien que l'habitude des exercices gymnastiques et les leçons de mon grand-père ne laissassent en moi aucune place à la crainte, j'étais un peu novice pour cette dangereuse épreuve, et je tremblais de ne pas tuer du premier coup le sanglier, ce qui aurait mis en grand péril la belle Herminie.

Heureusement, je gardai tout mon sang-froid, et j'attendis l'attaque de l'animal furieux. Il se précipita sur moi avec une impétuosité prodigieuse et s'enferra lui-même au défaut de l'épaule. Je fus renversé du choc, et le sanglier frappé d'un coup mortel vint tomber sur moi et rendit le dernier soupir.

Mon grand-père, qui venait à mon secours, n'eut qu'à me relever. J'étais tout couvert de sang et un peu contusionné de ma chute, mais sans blessure. Il me serra dans ses bras avec la plus vive tendresse et me félicita de mon succès. Le duc, plus pressé de retrouver et de rassurer sa fille que de me remercier du service rendu, trouva le bel Emilio qui d'une main brandissait son couteau de chasse et de l'autre relevait la duchesse.

Herminie rouvrit les yeux, qu'elle avait fermés dans sa frayeur, et sourit avec une grâce enchanteresse à son père d'abord, puis au prince Porsenna, qui n'avait pas dérangé ni froissé un pli de sa chemise pour la sauver, puis enfin à moi, dès qu'elle sut, par le récit de son père, quel était celui qui l'avait tirée d'un si grand danger. Son remercîment fut court, plein d'émotion, de grâce et de sincérité; tout autre s'en serait contenté, mais je voyais fort bien que le premier coup d'œil avait été pour le bel Emilio, l'homme aux manchettes, et j'enrageais, comme on peut l'imaginer.

« Mon cher enfant, me dit le duc quand nous fûmes revenus de Rochefontaine, je vous dois tout, car ma fille est pour moi plus que la vie...»

Je voulus rinterrompre.

ce Votre grand-père, continua-t-ii, me saurait mauvais gré de vous offrir mon crédit ; mais quelque part que vous ayez besoin de moi, quelque folie de jeunesse que vous puissiez faire, promettez-moi de ne demander conseil et assistance qu'à moi seul. Je serai à vous en tout et toujours. »

Je le remerciai de mon mieux et je fis la promesse qu'il me demandait, bien décidé d'ailleurs à en user le plus tard et le plus rarement possible.

Le lendemain, mon grand-père et moi nous partîmes. Il m'accompagna pendant cinq ou six lieues sur la route de Paris, m'embrassa tendrement, me donna une somme assez forte et me dit pour dernière recommandation :

« Souviens-toi de ce mot d'un ancien Gaulois : Si le ciel tombe^ je le soutiendrai sur ma lance. Médite cette bravade, et tu y trouveras la loi et les prophètes. Adieu. »

A ces mots, je l'embrassai tendrement et nous nous séparâmes. Deux jours, après j'entrai dans Paris par la barrière de Fontainebleau, et j'allai nae loger dans la rue des Ma thurins-Saint- Jacques.

0& Marcomir retronre son ami Clou et la princesse de Bisnagar et se fait présenter au célèbre la Mori-au-Kirsch, petit-ne? eu de KoBciuszko.

Paris est une très-grande ville, composée de sept ou huit petits villages parmi lesquels le quartier latin, eu 1842, n'était pas le moins amusant. Ce quartier, habité par des jeunes gens venus de toutes les provinces de France, était le plus extraordinaire foyer de cancans qu'on pût voir. Tout le monde y vivait dans la rue, et je connus en trèspeu de temps toutes les affaires de mes voisins. A table d'hôte je rencontrai une vingtaine de réformateurs de l'espèce humaine, dont le moindre aurait rendu des points au vénérable Owen, à Fourier et à Saint-Simon . Plus les cheveux étaient longs et la barbe inculte, plus profonde était la

doctrine et plus large l'éloquence. La république avait beaucoup de partisans; la monarchie de Louis-Philippe, très-peu, et la légitimité n'en avait qu'un; mais celui-là mettait de la pommade dans ses cheveux, montait en fiacre, allait dans les bals du grand monde, et se promenait en bottes à glands de velours. Aussi l'appelait-on le seigneur j et les blanchisseuses se coiffaient, pour lui porter son Hnge, de bonnets fraîchement plissés. Bon garçon, du reste, qui ne faisait de mal à personne, et qui allait aux cours, comme tout le monde, huit jours avant l'examen.

Un matin, je rencontrai le perfide Clou. Il venait de prendre une inscription et se promenait sous les galeries de l'Odéon, le nez levé, un cigare aux lèvres, la bouche riante, comme un vrai philosophe. Dès qu'il m'aperçut, il se jeta dans mes bras. J'essayai inutilement de rappeler ma colère qui s'en allait, et je me livrai malgré moi au plaisir de retrouver mon plus intime ami.

« Que fais-tu là? me dit-D. Tu as donc renoncé au séminaire? Libertin ! mauvais sujet! impie! fils de Voltaire! neveu de Rousseau ! sacripant!... A propos, viens déjeuner avec moi, tu me conteras tes aventures. if>

Tout cela était dit si vite et si gaiement qu'il

i08 MARCOMIR.

me fut impossible de Tinteirompre. Au reste, il De m'écoutait pas. A la fin, je retrouvai la parole.

« Je De veux pas déjeuner, » lui dis-je.

Clou se mit à rire.

« Tu ne veux pas déjeuner? dit-il. Et pourquoi? Est-ce que tu as déjeuné avant le jour? il n'est pas dix heures. Allons, viens, je te présenterai àTuUia.

— Clou, repris-je avec un accent plein de dignité, tu m'as trompé, tu es un faux ami.

— Moi? un faux ami? Parce que j'ai enlevé Tullia? Eh ! mon enfant, tu aurais mis cent cinquante ans à lui baiser la main. Moi, j'ai fait la noce au bout de deux jours. Est-ce que cela 'te fait tort? Point du tout. La route est libre, et je ne t'empêche pas de m'enlever Tullia, si cela te fait plaisir, et à elle aussi. Crois-tu par hasard que j'aie fait un bail avec elle pour l'éternité ? Allons, viens, de ses blanches mains elle mettra la nappe, et tu lui réciteras tes vers, si tu veux, pendant que je fumerai mon cigare au dessert. On n'est pas plus accommodant, n'est-ce pas? »

Le peu de ressentiment qui me restait ne tarda guère à s'évanouir devant l'espérance de revoir la belle ItaUenne. Je pris donc le bras de Clou, et.

MARCOMIR. i09

sans me faire prier davantage, j'allai déjeuner avec lui.

Comme il était infiniment plus riche que la plupart des étudiants, il habitait dans la rue de rOuest une petite maison fort gaie, en forme de temple grec, qui était cachée dans le fond d'un jardin. Cette maison, bâtie par quelque original, n'avait qu'un rez-de-chaussée. On entrait deplain pied au milieu du salon. A droite, se trouvait la chambre à coucher de madame ; à gauche, le cabinet de travail de monsieur, qui lui servait à fumer, je crois, beaucoup plus qu'à méditer : c'était toute la maison. Un portier et sa femme, bien payés, faisaient les fonctions de domestiques.

Aux murs du salon étaient suspendus une douzaine de pipes, un kandjar, un casse-tête, un fusil de chasse, deux paires de pistolets, un portrait gravé de George Sand et la chevelure du célèbre Wah-Kotah, chef des Comanches, qu'un chef des Sioux avait scalpé vers l'an 1805 dans les forêts du Texas. Un jeune Américain, carabin de profession, avait fait présent de cette chevelure à son ami Clou.

Sur la cheminée on voyait une pendule surmontée d'un Palikare doré qui brandissait son sabre sur la tête d'un Turc en bronze. La supério-

no MAROOMIR.

rite du métal indiquait, je crois, la supériorité de la race. A côté de la pendule était la statuette en plâtre de Béranger, et une autre statuette en stuc, de Pradier, représentant une jeune ûlle couchée.

Les meubles principaux du salon étaient un immense tapis, un piano et deux divans placés face à face. Sur Tun de ces divans était assise la déesse du temple, Tincomparable TuUia, vêtue en Athénienne du temps de Périclès et drapée avec une grâce enchanteresse. Un feu clair brillait dans la cheminée, et deux couverts étaient mis sur la table.

« fille des rois, dit Clou en entrant, que les dieux immortels te soient favorables. Je t'amène un jeune étranger* Sois-lui hospitalière.

— Étranger, répondit TuUia, tu es le bienvenu à notre foyer... Quel est ton nom? Quelle est ta p&trie ? Viens-tu de Lesbos, si fertile en vins plus doux que le nectar, ou de l'aimable Chio ?

— C est un barbare, dit Clou, un vrai Scythe. Il vient de Barbantane. Son père, autrefois, fut l'hôte du mien ; mais, en attendant que les esclaves apportent le festin, entre avec moi,Marcomîr, dans le gynécée. »

Quand la porte fut refermée :

<< Mon cher ami, dit Clou, tu viens de la voir;

MARGOMIR. iU

elle est ohannante, ni trop réservée, ni trop libre. Elle a de Tesprit comme un ange, elle est musi* cienne consommée : c'est un trésor.

— Mais, lui dis-je, est-ce son habitude de par* 1er de l'aimable Chio et de la fertile Lesbos? n^

Clou se mit à rire et me présenta une tunique de velours rouge et des sandales.

« Mon cher ami, dit-il, prends ceci d'abord. Je vais m'habiller de la même manière et nous déjeunerons. Il faut te dire que Tullia et moi nous avons le culte de la beauté en tout genre. Elle a horreur des habits noirs, des souliers vernis, des chapeaux noirs et de toute l'horrible défroque dont l'usage veut que nous soyons couverts quand nous passons dans la rue. Pour moi, je déteste les corsets et les robes serrées à la taille; j'exècre le plat langage de ce temps, de ce pays brumeux, et l'hypocrisie de tous ces rabâcheurs qui se font de leurs sermons des places et des croix. Chez nous, tout est libre, tout est grand, tout est magniGque. L'amour est libre, la pensée est libre : le beau seul, voilà notre idéal. Nous adorons l'antiquité. Je né puis lire sans envie ces magnifiques dialogues dé Platon, où de jeunes hommes, hbres de tout lien, beaux comme les statues de Phidias, écoutaient sur la place publique les leçons de Socrate et de

il2 MARCOMIR.

Protagoras. Au-dessus d'eux briUait le soleil dans un ciel toujours pur ; devant eux était la mer ; derrière eux les montagnes de TAttique ; le soir, les esclaves leur apportaient, dans des amphores toujours pleines, les vins de l'Archipel, et les courtisanes de l'Ionie, couronnées de fleurs, venaient charmer leurs sens. Ils agitaient, en se jouant, les problèmes les plus sublimes de la destinée humaine, l'existence de Dieu, l'immortalité de l'âme, l'origine des mondes; ils vivaient, ils pensaient, ils espéraient, ils aimaient.

« Trop heureux Athéniens ! Et nous, enfermés dans nos villes de boue et de fumée, laborieux, ennuyés, ennuyeux, poursuivis par toutes les nécessités de la vie, forcés de fabriquer du drap, des meubles, du papier, de la chandelle, de juger, de condamner, d'administrer, de vendre, de prêter, d'emprunter, de tourmenter nos voisins et d'en être tourmentés, nous arrivons à la. fin de la vie sans avoir joui du spectacle sublime que nous réservait le Créateur, sans avoir exercé les plus hautes facultés de nos âmes, sans avoir... Mais j'entends l'esclave qui apporte le beefsteak... Tu es prêt, je le suis... entrons... Encore un mot. Chez nous on se tutoie pour abréger les discours, et aussi par souvenir de l'antique égalité

qui fut, à Torigine des temps, la loi de tous les hommes. »

Ce discours préliminaire me fit rire et ne m'étonna pas beaucoup, car je connaissais dès longtemps les rêves de mon ami Clou. Je fis mon entrée dans le salon comme si j'avais toute ma vie porté la tunique de Périclès, et je me couchai à demi sur le divan qui était resté libre. Tullia était couchée sur l'autre, à côté de son amant.

c< Ma chère enfant, dit Clou la bouche pleine, je t'avais promis de t'amener Marcomir. Le voilà. Il a deux qualités précieuses. Premièrement, il est mon ami. Secondement, il irait chercher ta pantoufle dans la fosse aux lions. En revanche, il a un terrible défaut. Il fait trois cents vers par jour en l'honneur des dames. Du reste, vertueux à l'égal de Jeanne d'Arc, et brave comme Achille. Je t'aime, tu m'aimes, il t'aime, nous nous aimons... »

Pendant que Ciou parlait, je regardais Tullia. Son beau corps, moulé sous une tunique de soie, offrait à la vue les courbes les plus gracieuses. Soit qu'elle fût naturellement artiste, soit qu'elle eût étudié les beaux modèles, elle avait choisi une pose très-favorable pour faire ressortir la beauté la plus parfaite et la plus saisissante que j'aie ja-

il4 MÂRCOMIB.

mais connue. Je sentais mon cœur battre avec une violence extrême ; et mes yeux, qui n'osaient la regarder en face, se fixèrent sur des sandales où s'agitaient, chaussés de bas de soie, ses pieds à, fins et si délicats. Elle s'aperçut de ma contemplation.

a Tu ne bois pas? me ditrcUe. À quoi pensestu?»

Je tendis machinalement ma coupe, qui était de bronze ciselé et dorée à l'intérieur.

a Tu me rappelles, continua-t-elle, un aimable jeune homme que j'ai beaucoup connu...

— Intimement? demanda Clou.

— Très- intimement. Je l'ai connu six mois.

C'est mon premier ami...

— Parbleu! dit Clou, tu ne m'as jamais conté l'histoire de mes deux prédécesseurs. Nous som-* mes fort bien ici. La chère est délicate. Le vin est exquis. La compagnie est des mieux choisies. Le moment est venu de nous faire tes confidences. Cela doit être curieux. »

TuUia ne se fit pas prier.

« Il faut vous dire, messeigneurs, que je suis fille d'un honnête bourgeois de Tarente, dans le royaume de Naples, qui voulut me mettre au couvept pour doubler la dot de mon frère atné. J'a-

MAROOMIR. ii^

vais reçu, d'ailleurs, Téducation la plus complète et la plus recherchée, car je sais lire, broder, faire de la musique et dire mon chapelet. C'est, dit-on, tout ce que savent les duchesses de votre pays ; à coup sûr, c'est beaucoup plus que n'en savent les duchesses du mien. J'avais seize ans lorsqu'on parla sérieusement de me faire prononcer des vœux éternels. J'étais assez mal résignée à mon sort, mais je ne voyais aucun moyen d'y échapper, lorsqu'un soir, en revenant de l'église avec ma mère, je fus heurtée violemment par un jeune homme qui s'excusa fort de sa maladresse et s'éloigna en me glissant dans la main un trèspetit morceau de papier plié en quatre. Un instinct Daturel, soit d'amour, soit de curiosité, m'empêcha d'en avertir ma mère, et je ne fus pas plutôt seule, que je me hâtai de déchiffrer ce billet. Comme c'était la première lettre d'amour que j'eusse reçue, vous devinez sans peine que je la sais par cœur. La voici :

«TuUia, je vous aime. Si vous entrez aucou- « vent, je me tue dans la chapelle même où vous « preneqcerez vos vœux. Tuilia, l'amour est divin, « et l'universest grand. Si vous m'aimez, partons.»

<t L'Jiomme qui m'écrivait ce billet était le fils d'une de nés voisines, et, disait-on, d'un car-

dioal. On l'appelait Emilio Spartivento. n a^ait iringt-trois ans, une figure admirable, une barbe brune et soyeuse, des yeux pleins de douceur et de feu, une tête sans pareille. Je le voyais trèssouvent chez mon père, et ses regards m'avaient déjà parlé un langage plus clair encore que son billet. A parler franchement, j'avais un certain faible pour lui, mais la proposition de m'enlever et de m'empêcher d'être religieuse m'éblouit complètement. J'aimais les champs, le grand air, la liberté; j'avais de grandes dispositions pour les aventures. Je crus aimer Spartivento le soir même.

<i Dès le lendemain, il passa sous ma fenêtre. J'attendais ce moment et je lui fis le plus charmant sourire qui ait jamais récompensé de sa peine un amoureux. Il sourit à son tour et me jefa un billet. Celui-ci était plus court que le premier et plus explicite.

« Tullia, ouvrez-moi ce soir, à dix heures, la « porte du jardin. Je mourrai d'amour à vos pieds. »

« Le soir même, il entra dans le jardin. Si vous êtes étonnés de la facilité, pensez que j'avais le couvent en horreur, et qu'une éclatante escapade pouvait seule me sauver. Emilio proposa de m'enlever. Par malheur, j'étais certaine qu'on lui

refuserait ma main, et l'enlèvement me parut le seul njioyen de contraindre mon père à subir ce mariage. Cependant j'hésitai longtemps. J'aimais Emilio, mais je ne sais quoi m'aviertissait de ne pas me livrer à sa merci. Enfin, au bout de quinze jours, je consentis aie suivre, et nous partîmes ensemble pour Naples.

c< Là, nous vécûmes pendant quelques mois comme des princes, jetant Targent par les fenêtres et menant le train le plus magnifique. J'avais une telle confiance dans Emilio, que je ne m'inquiétais pas de savoir d'où lui venait l'argent. Cependant, je finis par m'apercevoir qu'il jouait beaucoup, et toujours heureusement. Un soir, la chance tourna contre lui, et il perdit au jeu une somme très-considérable. Il rentra furieux à la maison, me chercha querelle sous je ne sais quel prétexte, et me menaça de me tuer. Ce fut le commencement de mes malheurs. De jour en jour son caractère s'aigrissait, et il s'éloignait de moi. Enfin, j'appris qu'il faisait la cour à une prima donna du théâtre San-Carlo. Je lui fis des reproches. Il entra dans une fureur épouvantable, et partit le lendemain avec la prima donna, me laissant seule et sans ressources, car il avait emporté tout l'argent du ménage.

« Deux jours après, comme je me promenais sur le bord de la mer, inquiète de l'avenir, et n'osant revenir à Tarante, je fis la rencontre du signor Barbalonga, que vous avez connu. Justement, il cherchait un premier sujet pour sa troupe. Il daigna me trouver jolie, s'informa de moi, se fit instruire de mes malheurs et m'offrit de me consoler. Je rejetai bien loin son offre, mais il ne se rebuta pas et me peignit la vie d'artiste sous de si belles couleurs que je consentis à courir le monde avec lui. C'était, du reste, un maître fort habile. Il avait étudié, je croîs, dans toutes les universités d'Europe, et connaissait au moins quatre ou cinq langues. Pour la voltige, le saut périlleux, le trapèze et les autres exercices gymnastiques, il était sans pareil ; et, quant à la philosophie, l'histoire, la théologie et l'art d'arracher les dents sans douleur pour l'opérateur, il avait coutume de dire qu'il tiendrait aisément tête aux trois universités de Bologne, de Paris et d'Oxford réunies. Avec toutes les apparences et tous les goûts d'un aventurier, c'était peut-être un grand homme que les circonstances n'avaient pas favorisé. Au reste, son talent spécial, dont il ne se vantait pas, consistait à jouer supérieurement du couteau. Un jour, à Orvieto, dans une foire, et

pendant mes exercices, j'eus le malheur de plaire à un jeune lord anglais, blanc, blond, long et assez beau, qui fut frappé de mon air mélancolique, et qui me proposa de m'emmener en chaise de poste pour visiter la Suisse. Pendant que je réfléchissais à cette proposition, car les merveilles que j'ai entendu raconter duRighi m'ont toujours donné envie de le voir, la nuit vint, et mon Anglais se mit à rôder autour de notre baraque. Il attendait une réponse. Tout le monde était parti. La place était mal éclairée, le lord reçut dans le flanc gauche un coup de couteau romagnol qui retendit roide mort. Je fus si effrayée de cet horrible action que je n'osai quitter le signor Barbalonga, et nous décampâmes la nuit même sans tambour ni trompette.

a Tu vois, me dit-il, le •sort que je réserve à « tes amants et à toi-même. »

« Je baissai la tête en -frémissant, et, pour me distraire de cette sombre rêverie, je me jetai à corps perdu dans les études les plus abstraites et les plus profondes. Je devins passionnée pour la musique, pour la science et pour la patrie. Je lus l'histoire de ces matrones romaines qui conspiraient contre la tyrannie, et je brûlais d'imiter Porcia, Charlotte Corday et toutes les héroïnes

dont rhistoire a parlé. Et, pour commencer, je ne rêvai plus qu'aux moyens de me délivrer de mon propre tyran. C'est dans ces dispositions d'esprit que je rencontrai Clou à Barbantane. Il n'eut pas de peine à me persuader de le suivre.

— Et tu es heureuse avec moi? demanda Clou.

— Parfaitement heureuse.

— Et tu m'aimes passionnément?

— Autant que tu le mérites.

— Et tu ne désires plus rien? »

TuUia regarda le ciel en soupirant.

«Hélas! dit-elle, nul bonheur n'est parfait.

— mon ange, dit Clou alarmé, veux-tu que je décroche une étoile du ciel?

— Ah ! dit-elle avec mélancolie, je voudrais revoir encore mon Emilio et le poignarder un peu.

— Peste ! s'écria Clou ; dans ton pays on ne badine pas avec Tamour, ma belle Tullia.

— Ne pensons plus à cela, » reprit-elle en secouant la tête avec grâce comnàe pour chasser une pensée importune.

Ses cheveux mal attachés se dénouèrent et se répandirent à flots sur ses épaules à demi nues. Je sentais un vague désir de me prosterner deVant

MARCOMIR. 42i

cette créature si étrange et si belle. J'oubliai sa vie passée et même sa vie présente, ses amants, dont elle parlait avec tant de laisser-aUer, et je ne fis plus qu'un vœu, celui d'être aimé d'elle, dût-il m'en coûter la vie. J'étais si ému en la regardant que je ne pouvais parler; une émotion inconnue me serrait la gorge et m'ôtait jusqu'à la faculté de penser. beauté, don admirable et funeste, qui peut te résister?

Il y eut un instant de silence. Clou allumait son cigare.

c( A propos, dit-il tout à coup, où donc est le magnanime Boleslas Radzynsky, surnommé la Mort-au-Kirsch?

— Je ne l'ai pas vu ce matin, répondit TuUia.

— Tes amis ont de singuliers noms, dis-je à Clou. Où diable as-tu péché la Mort-au-Kirsch?

— Mon cher enfant, répliqua Clou, ceci est un secret que je veux bien te dire. Mais, avant tout, aimes-tu à conspirer? Si tu ne conspires pas, je garde mon secret.

— Je conspire.

— Étourdi! interrompit Tullia en s'adressant à Clou; veux-tu tout compromettre par ta légèreté?

— Va, va, dit Clou, je sais bien ce que je fais.

i22 MARCOMIR.

Marcomir est distrait comme l'enfant qui vient de naître. D'ailleurs, regarde-le un instant avec tes yeux de gazelle, et je te garantis qu'il conspirera avec toi tant que tu voudras* Tiens, vois comme il rougit.... Pour revenir à notre ami Boleslas, c*est un Polonais de la plus belle encolure dont j'ai fait connaissance Tan dernier, et qui conspire à mort pour rétablir sur le trône de leurs pères les petits-fils des Jagellons. Tu comprends que cela ne se fait pas sans parler beaucoup, que parler donne soif, çt que le kirsch est aux gosiers de Pologne ce que le vin est aux gosiers de France. Voilà pourquoi nous l'avons surnommé la Mort-au-Kirsch. Excellent homme, du reste, et qui est mystique après boire.... Eh ! le voici! »

Au même instant, la porte vitrée s'ouvrit, et je vis entrer, vêtu d'une redingote à brandebourgs, un Polonais formidable. Il avait la taille des plus hauts cuirassiers, et sa largeur était proportionnelle à sa hauteur. Ses bras étaient durs comme du fer, et ses mains étaient solides comme les portes de Gaza. Sur sa grosse figure slave reluisait un nez rouge, large et puissant, un maître nez, appuyé sur une grosse moustache blonde qui couvrait entièrement les lèvres. Ses yeux

MAROOMIR. 123

étaient saillants et son regard vague et flottant comme celui des ivrognes et des illuminés.

a Approche, immense Boleslas, dit Clou, et assieds-toi sur ce tapis. Voici le flacon de kirsch, voici ta pipe, et voici du feu pour l'allumer ; serre la main de ce jeune étranger qui est mon ami^ et baise celle de la divine Tullia... Quelle nouvelle as-tu ramassée dans les rues et dans les carrefours? »

. Le Slave remplit de kirsch son verre, et le vida d'un seul coup. Il alluma sa pipe sans dire un mot, s^assit sur le tapis à la façon des Turcs, me regarda avec quelque curiosité, me serra la main, et dit d'un ton sentencieux :

<( Tout est prêt.

— Vraiment ! dit Clou.

— Tout est prêt, répéta Boleslas. L'Europe entière dort sur un baril de poudre. La mort du czar

• Nicolas va mettre le feu au baril. L'explosion bouleversera le monde.

— Comment ! Nicolas est mort ! s'écria Clou étonné. D'où le sais-lu?

— De bonne source. Ses quatre fils l'ont étranglé la semaine dernière pendant qu'il dormait. L'ambassade russe tient la chose secrète. »

A ces mots, Tullia et Clou éclatèrent de rire.

124 MAROOMIR.

tf prodigieux Boleslas, dit TuUia, tu rêves donc tous les jours? Hier, c'était une insurrection à Varsovie ; aujourd'hui, c'est le czar étranglé par ses quatre fils; demain, probablement, ces braves jeunes gens s'égorgeront à coups de couteau. Au nom du ciel, Boleslas, aie du bon sens une fois par semaine. »

Radzynsky ne parut pas fort ému de ces plaisanteries.

«Riez, dit-il avec gravité. C'est le sort des prophètes d'exciter le rire en Israël. Riez et buvez, ô légers enfants de la Gaule ; asseyez-vous aux banquets et couronnez-vous de fleurs, jusqu'à ce que la main puissante du Dieu terrible s'appesantisse sur vos têtes.

— Voyons, dit Clou, nous ne sommes pas ici pour nous amuser, mais pour conspirer comme il faut. Conspirons donc, et fais-nous grâce de la colère du Dieu des armées, et aussi des prophètes d'Israël. TuUia bâille déjà de manière à se démonter la mâchoire, et Marcomir n'est pas en meilleur état. »

Ici Boleslas se mit à développer tout un plan de conspiration. Les conjurés avaient des amis dans toutes les capitales de l'Europe : à un signal donné, tous les trônes devaient sauter à la fois, et

MAROOMIR. 425

ce signal était proche. Il ne manquait plus aux conjurés qu'un rien, une misère...

« Un peu d'argent, dit Clou.

— Oui, répondit Radzynsky, et je suis chargé de faire la collecte et d'en Remettre le produit au comité directeur.

— Hum! dit Clou, le moment n'est pas favorable ; mes fermiers ne sont pas en fonds, et moi encore moins. Combien demandes-tu?

— Rien pour moi, dit Boleslas avec force, tout pour mes frères opprimés !

— Au moins, reprit Clou en lui donnant cent francs, tu me promets qu'on se battra quelque part, et qu'on renversera un ou deux tyrans dans la poussière.

— Diable! lui dis-je, tu veux bien des choses pour cent francs. »

J'avoue que cette demande d'argent avait excité en moi quelque défiance. J'avais tort pourtant de soupçonner Boleslas; rien n'était plus réçl, mais rien n'était plus mal combiné que la conspiration dont il faisait partie.

« Et, qui est le chef de la conspiration? » demanda Clou.

Le Polonais regarda autour de lui avec un air de mystère, et mit son doigt sur sa bouche.

ti.

126 MARGOMIR.

tf Tu peui parler, continua mon ami.Marcomir est aussi sûr que moi-môme, et je veux le fçdre affilier prochainement à la conspiration.

■rr- Eh bien, dit Boleslas, c'est un jeune homme de la plus haute naissance, dont la fortune est incalculable et le génie éprouvé. C'est la plus forte tête de l'Europe.

— Ma foi, interrompis-je en riant, eu je me trompe fort, ou vous parlez du prince Emilio Porgenna. »

A ces mots, le Polonais et TuUia parurent également frappés de stupeur,

a Emilio I répéta Tullia. Si c'était le mien !

— Bon ! dit Clou en riant, crois-tu qu'il n'y ait qu'un Emilio au monde? D'ailleurs celui-là est prince, et le tien n'était qu'un pauvre diable.

— Vous connaissez le prince? me demanda Boleslas.

— Parbleu ! m'écriai-je, la rencontre est plaisante. Oui, certes, je connais le prince Emilio. J'ai chassé le sanglier fivec lui il y a trois semaines. A parler franchement, il n'a pas le coup d'oeil trèssûr. C'est un tireur médiocre.

— Oui, reprit Boleslas, mauvais tireur peutêtre, mais quel homme ! Et d'une noblesse égale à celle des rois !

»w Oiiô diteS'Vous ? Égale ! Elle est dix fois supérieure. Le grapâ^père du plus illustre des Pois de l'Europe était un sauvage misérable de la ferôt des Ardennes quand Porsenna fit grâce à la république romaine. Et c'est là votre chef suprême ?

— Non, dit le Polonais. Le chef suprême est à Londres. Le prince EmiUo n'est que son premier lieutenant. '

— Quel est le chef suprême? » demandai-je de nouveau.

Comme il n'est presque personne qui n'ait conspiré, depuis vingt ans, une ou deux fois pour le moins, je crois qu'il est tout à fait inutile de donner ici des détails sur le plan et l'organisation des conjurés, dont le chef suprême, au rapport de Boleslas, se trouvait à Londres. Ce que je sais bien, c'est que ce chef redoutable vivait inconnu de tous dans une sorte de caverne cachée au fond du quartier le plus populeux de Londres, sur le bord de la Tamise, qu'on ne le voyait jamais, qu'on ignorait sa patrie et même s'il avait une patrie, qu'il était né, suivant l'usage, d'qne grande princesse, qu'on ne nommait point (par discrétion), et d'un brigand fameux du pays des Tehernegores ; qu'il avait, dès l'enfance, erré dans les

forêts et parcouru les déserts ; qu'il avait égorgé le roi légitime de Kandahar pour lui enlever sa fiancée ; qu'il avait vécu pendant six mois sur les bords de rOxus, mangeant de la viande de cheval crue ; qu'il avait fait le pèlerinage de la Mecque, et qu'après tant de voyages, éclairé par l'expérience, il était venu porter aux bons bourgeois de Londres, qui ne s'en souciaient guère, la lumière d'un nouvel évangile. L'entrée de sa caverne était défendue par deux nègres trapus qu'il avait ramenés d'Abyssinie, et Tun de ses plus fidèles disciples, ayant voulu forcer la consigne et troubler les méditations du maître, avait été tué roide d'un coup de poignard par le sombre Abyssin qui gardait l'entrée du sanctuaire. Du reste, le maître était personnellement le plus doux, le plus humain et le plus bienfaisant des hommes. Sa barbe, blanchie par l'âge et parfumée à la façon des Orientaux, ressemblait, poil pour poil, à celle du vieux Jacob, le père des douze tribus d'Israël. Son regard avait quelque chose de magnétique, et l'anneau constellé qu'il portait au quatrième doigt de la main gauche jouissait de propriétés surnaturelles.

• J'écoutais pieusement l'interminable discours

de Boleslas. Il était déjà cinq heures du soir, et la nuit, comme a dit un poëte de hasard,

Du faîte des maisons descendait dans les rues.

Un grand feu brillait dans la cheminée, et nous étions rangés autour de ce feu dans des poses pleines d'abandon, sinon pleines de grâce. Boleslas, assis sur le divan, fumait, parlait et buvait en même temps je ne sais quelle Hqueur étrange, née de l'union incestueuse du kirsch et de Tanisette. Clou s'était laissé glisser à terre, et, couché sur le tapis, appuyait sa tête sur les genoux de TuUia. Celle-ci, d'une main distraite, jouait avec les cheveux de Clou et regardait les cendres du foyer. Quant à moi, rêvant à demi et mêlant les récits du Slave à mes propres pensées, je poussais d'involontaires soupirs, et je déclarais secrètement ma flamme à la belle TuUia, fille du chérif de la Mecque, sous un palmier de Syrie, vers l'heure du crépuscule, où les sultanes aux yeux de gazelle mènent doucement les cavales àl'abreuvoir. Tout à coup, à l'horizon rougissant, se levait la sombre et sévère silhouette du chérif. Nous voir, tirer son sabre et s'élancer vers nous, c'était l'afifaire d'une seconde. Je voulais résister et lui couper la tête ; mais TuUia :

130 MAHCOMIR.

« Fuyons, s'écriait-elle d'uae voix entrecoupée; fuyons, c'est mon père ! »

Je l'emportais à demi morte de frayeur; je l'aidais à monter sur un cheval plus vite que le vent; je détachais moi-môme les entraves du cheval favori du chérif ; je montais à cru ce noble animal, et nous partions au galop, TuUia et moi, poursuivis par les Arabes de la tribu à travers la plaine déserte. A leur tête, volait le chérif offrant sa fille et son chérifat à qui me couperait la tête. Déjà la belle TuUia perdait haleine, les Arabes gagnaient du terrain : le chérif et son neveu, devançant tous les autres cavaliers, me défiaient au combat; j'entendais déjà leurs injures et leurs cris de fureur.

a Fuis, me disait TuUia d'une voix éteinte ; fuis, nous sommes perdus. Laisse-moi à mon père. »

Et son cheval, harassé de fatigue, s'arrêtait de lui-même. J'arrêtais aussi le mien.

(( Ame de ma vie, disais-je en brandissant mon kandjar, la mort seule peut nous séparer. »

Au mêipe instant, arrivait sur nous, lancé au triple galop, le neveu du chérif. La tête baissée sur le cou de mon cheval, j'évitais le coup de sa lance, et je plongeais mon kandjar dans les

entrailles du féroce Bédouin. Le chérif m'attaquait à son tour; mais moi, plus habile et plus robuste, je désarmais le vieillard et lui donnais la vie. Tous les Arabes se précipitaient sur moi, et lui, étendant la main d'un geste paternel :

« Arrêtez ! disait-il, enfants de Khaled-el-Halébi ; ce jeune hoçime est l'époux de ma fille, il est mon fils, je lui dois la vie, et je lui donne, pour m'acquitter envers lui, la vierge des enfants de Khaled. Vous le reconnaîtrez, après moi, pour le chérif suprême de toutes les tribus qui adorent le Dieu unique dans les déserts de THedjaz et dans les fertiles pâturages de TYémen. »

Et la belle TuUia se jetait , folle de joie, dans les bras de son père, comme il arrive à toutes les vierges bien élevées : et je régnais avec elle sur les enfants de Khaled, et je voyais avec orgueil mes enfants égaux en nombre aux fils de Jacob, et mes troupeaux à ceux d'Abraham; je m'asseyais le soir à côté de Tullia, à l'entrée de la tente, et je regardais au loin rouler les premières vagues de la mer des Indes, et je croyais entendre, en prêtant l'oreille, le bruit sourd des fourmilières d'hommes depuis longtemps ensevelis dans la tombe , qui ont peuplé les soli-

tudes OÙ Ton cherche aujourd'hui NinWe et Babylone.

Si de pareilles rêveries vous étonnent, ami lecteur, vous n'avez jamais rêvé, et peut-être n'avez-vous jamais aimé.

Amour et bataille.

Quand Boleslas eut fini de parler, Clou se leva, saisi d'une idée subite :

« Mes chers amis, dit-il, nous avons admirablement commencé la journée ente faisant rien. Il n'y a qu'une manière de bien finir, c'est de dîner ensemble au restaurant, et d'aller ensuite au bal. »

Je voulus faire des objections.

« Bon, dit Clou, voilà Marcomir qui va se faire prier pour donner le bras à Tullia ! »

Cette idée me décida sur-le-champ, et je me hâtai d'aller dans la chambre voisine pour déposer mon costume grec. Quand je revins , le Polonais et Clou étaient encore embarrassés dans leurs tuniques, et je me trouvai seul avec Tullia,

dont la toilette avait été aussi prompte que la mienne. Elle avait allumé la bougie, et, debout devant la cheminée, elle plaçait avec beaucoup de soin, dans ses cheveux, une rose naturelle que Clou avait apportée le matin.

« Tenez la bougie, dit-elle, et donnez-moi un conseil... Suis- je belle ainsi? »

En même temps, elle tourna vers moi les deux plus beaux yeux que j'aie vus jamais. Ces yeux étaient riants, gracieux et pleins de pensées qui m'étaient inconnues. J'avais peine à reconnaître souB ces vêtements simples, élégants, arrangés avec un goût et un art parfaits, celle que j'avais vue deux mois auparavant sous le costutpe pailleté de la sultane de Bisnagar. Le corps et l'àme^ tout en elle paraissait changé, tout semblait idéal. Je n'osais la regarder en face, et la bougie tremblait dans ma main :

« Eh bien! dit-elle, vous ne répondez pas? »

Mon cœur était si agité qu'elle pouvait en entendre les battements. J'avais la gorge serrée. Je cherchais des paroles, et ma voix altérée ne me donnait aucun son ; je me mis à genoux devant elle sans rien dire, je saisis sa main et je la baisai avec passion. Elle poussa un éclat de rire mélodieux comme le chant du rossignol au printemps.

MARGOMIR. 135

c( Qu'est-ce que vous faites donc là-bas? demanda Clou de la chambre où il était enfermé avec le Polonais.

— C^est Marcomir qui cherche une épingle pour moi, » répondit Tullia en riant toujours.

Puis, tout à coup, elle prit un petit air sévère:

« Levez-vous donc, dit-elle; voulez-vous qu'il vous trouve à mes genoux? »

Et, comme j'hésitais, elle retira sa main, et dit d'un ton plus impérieux :

a Levez-vous ; je le veux. »

Je me levai et je repris mes fonctions.

((Voyons, dit-elle, répondez sérieusement et sans folie. Cette rose va-t-elle bien?

— Vous êtes plus belle que le soleil, la lune et les étoiles du iBrmament, dis-je moitié sérieusement, moitié en riant.

— Vous étiez né courtisan, dit-elle en riant à 8on tour. . . Arrangez-moi ce châle sur les épaules, ajouta-t-elle aprçs un léger silence... Mon Dieu ! que vous êtes maladroit ! Vous n'avez donc jamais habillé ni déshabillé aucune dame ?

— Jamais. »

Cette réponse fut faite avec une telle gravité, qu'elle se mita rire de nouveau; mais je crus re-

136 MARGOMIR.

marquer que ce rire n'était pas très-naturel, et qu'elle réfléchissait... A quoi? c'est ce que je ne pus deviner.

Pour dire la vérité, je n'étais pas très-fier de l'aveu que j'avais été obligé de faire, et, si je n'avais été d'une sincérité à toute épreuve, il est probable que j'aurais imité de mon mieux les airs vainqueurs de mes camarades. Au reste, naon ingénuité, je l'ai su plus tard, ne déplut pas à Tullia.

Quelques minutes après, Boleslas et mon ami Clou rentrèrent, habillés et peignés avec soin. Les fines moustaches de Clou étaient recourbées comme deux sabres de Damas, et la barbe blonde du Slave descendait en grosses boucles jusqu^au milieu de sa poitrine.

Pendant que Tullia mettait la dernière main h^ sa toilette, je réfléchissais à la demi-déclaration que je venais de faire, et je sentais de violentes envies de m'arracher les cheveux. Je maudissais ma ^propre bêtise. «A-t-on vu jamais, pensais-je, un amoureux qui se jette à genoux devant sa maîtresse et qui ne peut pas lui dire deux mots ? A-t-on vu un niais qui s'arrête à moitié chemin et qui ne sait se faire pardonner ni sa hardiesse ni sa timidité ? Tullia va me prendre pour un imbécile ;

elle racontera Thistoire à Clou, et tous deux en feront des gorges chaudes. L'affaire n'en demeurera pas là. Je deviendrai la risée du quartier latin; je serai forcé, pour venger mon honneur, de me battre avec Clou, de le tuer peut-être... »

Mon imagination, comme on voit, prenait le galop, et je prévoyais déjà les plus étranges malheurs. Pendant ce temps, Clou fredonnait la Marseillaise, Boleslas couvrait le feu, et TuUia combinait, avec une.circonspection extraordinaire, un nœud de ruban qui devait exciter toute l'admiration du quartier latin.

«Allons, dit Clou en prenant le bras du Slave, Tullia est prête. Marcomir va lui donner le bras. Toi et moi, mon cher Radzynsky, soutien de ITiéroïque Pologne, cousin de Kosciusko, brave à trois poils, laissons passer ces enfants ; nous fermerons la porte. »

C'est dans ce bel ordre de bataille que nous allâmes au restaurant, et, de là, dans un bal d'étudiants, où les jeunes jurisconsultes se réunissaient par centaines pour parler politique, boire de la bière, lever le pied à la hauteur de l'œil, et faire leur choix parmi plusieurs vingtaines de jeunes demoiselles très-tendres et très-bien éle-

i3S MAROOMIR.

vées. Tout cela se faisait au son des violons, des hautbois, des clarinettes, des grosses caisses et de tous les instruments que Thomme, apimal ennuyé, a inventés pour s'ôter l'exercice du peu de cervelle dont la Providence l'avait doué le jour de la création.

Quand nous arrivâmes, les danses étaient commencées, et, de toutes parts, on entendait retentir des cris de joie. En passant le long des groupes, j'entendis un orateur qui donnait son avis sur la Prusse. Sept ou huit jeunes gens Técoutaient en fumant leur pipe, et sa voix dominait le bruit du cor et de la grosse caisse.

« La Prusse ! criait-il, la Prusse, c'est la gre- . nouille des marais, qui coasse et qui fuit sous l'eau quand on veut l'écraser avec le pied! l'Orient, à la bonne heure, cela existe, c'est Topposé de l'Occident ; l'Orient existe, non-seulement par luimême, mais par son contraire ; mais la Prusse ! quel est le contraire de la Prusse ? pourriez-vous me le dire? Tout ce qui existe a son pendant. L'Allemagne est le pendant de la Russie ; l'Angleterre est le pendant de la France ; le chat est le pendant du rat, le chien est le pendant du loup. Où est le pendant de la Prusse ? Elle n'a donc point de pendant ; donc, elle n'existe pas. C'est comme

MAROOMIR. 139

la Belgique. Qu'esUce que la Belgique? Un pan déchiré du paletot de la France. Il faut recoudre ce paletot...»

. Pour fuir ce politique nous allâmes nous as-? seoir dans un coin écarté. Boleslas et Clou ne tardèrent pas à nous quitter, et se promenèrent dans le bal. Tullia appuya ses pieds sur une chaise voisine, et, moitié distraction, moitié pour attendre ce que j'allais dire, elle garda le silence. Sa main, d'une blancheur et d'une forme admirables, battait négligemment la mesure sur la table. Pour moi, tout occupé à la regarder, je n'entendais ni la musique, ni le bruit des danseurs, ni l'immense mtirmure des conversations particulières. Je contemplais avec des yeux de flamme ses petits pieds bien chaussés, sur lesquels s'étendait Is bord d'un jupon blanc brodé avec art. La. robe, légèrement relevée, laissait apercevoir une cheville exquise et d'une finesse extrême. Au bout d'un moment, elle me regarda et me dit :

a Eh bien! vous ne dansez pas, Marcomir?

Faut-il que je vous invite à valser? »

Je me levai avec une précipitation qui la fit sourire, je la pris dans mes bras, et nous nous mimes à valser. Elle s'appuyait sur moi avec une grâce infinie et glissait sur le plancher, presque

i40 MARCOMIR.

sans le toucher. Je sentais le parfum dont elle était imprégnée me monter au cerveau et m'enivrer.

Ses cheveux fins et soyeux caressaient doucement mon visage et me donnaient une envie irrésistible de les toucher de mes lèvres. Mon sang coulait plus vif et plus ardent dans mes veines, et mon âme, livrée tout entière aux transports du premier amour, se fondait et s'amollissait comme la cire au feu. A la fin, le mouvement de la valse devint si rapide, et je me sentis emporté par tant de sensations différentes, que je serrai doucement sa main, et je l'embrassai sur le front, en tremblant comme un assassin qui tue pour la première fois.

Elle ne fit d'abord aucun semblant de s'en être aperçue et se laissa reconduire à sa place après la valse. Je voulus m'asseoir à côté d'elle, mais elle me dit très-simplement :

«Où est allé notre ami Clou?... Voulez- vous venir le chercher, Marcomir? »

Je fus d'abord interdit de cette proposition. « Elle va raconter l'affaire à Clou, pensai-je, et ils se moqueront de moi. Je serai ce soir la fable de tous les étudiants, et il faudra que j'en découse deux ou trois pour me faire respecter. Maudite timidité ! Après tout, qu'est-ce qui m'empêche de parler? Bah ! Est-ce une vertu si redoutable ? »

MARCOMIR. i4l

Je ne sais si je me trompe ; il me semble qu'une éducation sévère a l'avantage de doubler la force des passions, et de raffiner tous les plaisirs. Celui qui n'a connu aucune entrave jouit de tout sans avoir désiré. Pour moi, j'étais le plus heureux des hommes. Ignorant tout de l'amour, j'en sentais en ce moment-là tous les charmes. La chère image de TuUia n'était altérée par aucune de ces images banales ou révoltantes que la débauche imprime dans l'âme de ceux qui se sont, dès la première jeunesse, jetés au hasard sur toutes les femmes. Par un prodige assez difficile à comprendre, sa situation actuelle et son genre de vie ne souillaient pas dans mon imagination la pureté de mes rêveries. Je voyais Clou, je l'entendais ; j'avais vu son prédécesseur, l'Hercule de Pise; je l'avais entendue parler elle-même d'Emilio, et je ne pouvais m'imaginer qu'elle appartînt à un homme.

Tout en parlant, elle s'était levée et prenait mon bras. Je fis un violent effort sur moi-même, et d'une voix à demi étranglée par une violente émotion intérieure :

a TuUia, luidis-je, asseyez-vous un instant ; je veux vous parler.

— Non, répondit-elle en souriant ; je devine ce

que vous allez me dire, et je vous en tiens quitte.

— Vous devinez donc que je vous aime? ro'écriai-je avec impétuosité et en la forçant à s'asseoir.

— Allons, dit-elle, il était écrit que vous feriez votre déclaration ce soir. Faites-la donc. Un peu plus tôt, un peu plus tard, je devais m'y attendre. Autant vaut que ce soit aujourd'hui. Mais je vous préviens, mon cher Marcomir, qu'il faut vous hâter. Clou va revenir. D'ailleurs, en fait de folies, les plus courtes sont les meilleures, et si vous m'en croyez, vous laisserez là celle-ci qui n'est pas fort avancée. Je n'ai pas de mémoire ; demain, je n'y penserai plus et nous serons amis comme devant. »

Pendant qu'elle parlait, je me sentais rougir et pâlir soixante fois par minute. Je voulais l'interrompre et mettre fin à cette cruelle raillerie, mais je ne pouvais parler. Un incident tragique vint me tirer d'embaiTas.

Trois étudiants, qui étaient un peu ivres, aper- ' curent Tullia et furent frappés de sa beauté. Ils traversèrent quatre ou cinq groupes qui les séparaient de nous et s'avancèrent bruyamment pour l'inviter à danser. Leur démarche mal assurée,

leurs cris et leurs yeux un peu égarés effrayèrent TuUia, qui prit mon bras et se mit sous ma garde, en m'exhortant à chercher Clou etBoleslas. C'était le parti le plus prudent; mais je me souvenais trop bien des leçons de mon grand-père pour reculer sous quelque prétexte que ce fût, et, malgré les prières de Tullia, j'attendis les étudiants de pied ferme.

€ Petite, dit l'un des trois, veux-tu danser avec moi ? Tu es la mère des Amours. »

En même temps, il la prit par la taille. Tullia voulut m'entraîner.

« Allons-nous- en, me dit-elle sans répondre aux paroles de l'étudiant.

— Tu fais des façons, mignonne ? » continua l'étudiant.

Jusque-là je m'étais contenu avec peine, mais cette insolence mit le comble à ma fureur. Je saisis fortement l'étudiant par les deux bras, et je le fis tourner sur lui-môme.

« Mademoiselle ne veut danser avec personne, dis-je rudement. Passe ton chemin. »

Use dégagea de mes mains et voulut me frapper au visage, mais, avant qu'il eût exécuté son dessein, je le frappai moi-même d'une si violente bourrade dans la poitrine, qu'il fit cinq ou six

pas en arrière et s'appuya sur une table pour ne pas tomber.

A cette vue, les deux autres étudiants voulurent venir au secours de leur camarade et commencèrent la bataille par des cris et des injures. Je saisis bravement une chaise, et, m'adossantau mur pour ne pas être entouré, je commençai à pousser ma chaise avec beaucoup de succès dans toutes les directions. Un genre de combat si nouveau fit bientôt tort à la danse. La foule s'assembla pour me voir combattre.

K Bravo ! dit l'un, c'est un vieux de la vieille.

— Non, répliqua un autre, c'est Abd-el-Kader et sa dame. »

Un troisième assurait que j'étais fort comme le Grand Turc en personne. Les plaisanteries pleuvaient sur mes trois adversaires qui s'étaient piqués au jeu et s'étaient armés de chaises. On commençait à prendre parti pour moi, lorsque Boleslas et Clou, attirés par le bruit, s'aperçurent de mon danger. Clou se précipita le premier à mon secours en criant :

<c Mont-Joie et Saint-Denis ! Marcomir, à la rescousse ! »

Le Slave, plus lent, mais plus robuste, saisit d'une main le plus emporté de mes trois adver-

saires, et le força, presque sans effort apparent, de s'asseoir par terre, aux éclats de rire de tous les assistants. Le second lui porta sur la tête un épouvantable coup de chaise. Le chapeau de Boleslas s'enfonça et s'aplatit sur ses yeux, mais le Polonais demeura inébranlable sur sa base et riposta à son tour, en étendant son ennemi par terre d'un coup de poing. Le troisième, pressé par Clou et par moi, rendit les armes.

De toutes parts les bravos éclatèrent, et Boleslas fut déclaré le lion de la soirée. J'obtins aussi une mention très-honorable pour l'adresse et la promptitude avec lesquelles j'avais manié ma chaise. Tullia se jeta dans mes bras pour me remercier de l'avoir si bien défendue, et nous allions nous rasseoir paisiblement tous les quatre, lorsque nous vîmes s'avancer d'un air grave le jeune homme qui avait été le premier auteur de la querelle. Il tira de sa poche un morceau de papier déchiré, écrivit au crayon son nom et son adresse, me demanda les miens en échange, et m'assura que ses témoins « auraient l'honneur de s'entendre avec les miens. »

<( Comme il vous plaira, » répondis-je simplement.

Boleslas poussa un immense éclat de rire et

m'assura qu'il m'enseignerait en quelques minutes l'art a de donner proprement un léger coup de torchon. » Clou me parut assez inquiet des suites que cette aventure pouvait avoir pour moi, et affecta néanmoins beaucoup de gaieté ; quant à TuUia, ses yeux avaient quelque chose de triste et de tendre qui me faisait battre le cœur et qui me donnait Tâme d'un héros.

La conversation se refroidit insensiblement.

Chacun retomba dans ses persées particulières, et nous ne tardâmes pas à quitter le bal et à retourner chacun chez nous.

Avant de nous séparer, TuUia me serra la main.

« Ne sommes-nous pas amis, maintenant? Allons, embrassez-moi, Marcomir. »

Je ne me fis pas prier.

Horaces et Guriaces. — Ludovic ouvre une fenâtre sur la méîempsycose.

Je rentrai chez moi à pas lents, j'ouvris la fenêtre et je commençai à réfléchir en regarciant le ciel.

A parler sincèrement, je n'étais pas mécontent de ma journée, ni de moi-même. Si Ton se rappelle l'éducation rehgieuse que j'avais reçue, et l'austérité des leçons de ma mère, on croira sans peine que j'étais surpris moi-même de mon audace. Quoi 1 dans la même soirée une déclaration d'amour et un duel 1 Le curé de ma paroisse aurait eu peine à reconnaître spn élève, qui devait, disait-il, devenir l'une des gloires de l'Église romaine.

c< Cette fois, pensais-je, rien ne peut plus me ramener au séminaire. Je suis émancipé, je suis libre, je suis homme. Celui qui tire l'épée ne dépend plus que de lui seul sur la terre, et je \ais demain tenir une épée. De quelle manière ? Je ne sais, mais j'espère que le vieux Marcomir n'aura pas à rougir de son petit-fils. »

A cette idée, je sentis mon sang s'échauffer et bouillonner dans mes veines, et je commençai à frapper de grands coups dans le vide avec les pincettes. Pendant que je m'exerçais ainsi sur un ennemi invisible, la porte de ma chambre s'ouvrit, et mon ami Clou entra en riant de toutes ses forces. #

<( Bjavo ! Marcomir, me dit-il, tu ne perds pas ton temps, à ce que je vois. »

Je me mis à rire comme lui et je déposai les pincettes.

<( Je ne t'attendais pas ce soir, lui dis-je.

— C'est TuUia qui m'envoie, répondit-il. Elle a craint que ce farouche guerrier à qui tu as donné un si bon coup de poing dans Tépigastre ne te cherchât querelle sur la route et ne se fît aider de ses amis.

— A.h 1 c'est elle qui t'envoie ? m'écriai-je un peu étourdiment.

— Assurément, c'est Elle, Ne rougis donc pas comme cela, naïf jeune homme.

— Mauvais plaisant!

— Mon Dieu ! ne t'en défends pas, dit Clou. Le rouge est la couleur de l'innocence. Et, après tout, quand tu l'aimerais...

— Qui? l'innocence?

— Non, Tullia... Eh bien, il n'y aurait pas grand mal. »

Je fus si étonné de ces paroles, que je demeurai quelques minutes sans pouvoir répondre.

« Cela te surprend ? dit Clou. Mon cher enfant, tu es la candeur même. Est-ce que tu me crois amoureux de Tullia? Point du tout. Je Taime parce qu elle est jolie, parce qu'elle a de l'esprit, parce qu'elle est bonne fille, parce qu'elle chante bien, parce qu'elle est gaie, parce que je puis la quitter quand il me plaira ; mais pour être en extase auprès d'elle, serviteur! Et sans extase, poiut de salut !

— Eh bien, répliquai-je moitié en riant, moitié sérieusement, si tu n'en veux plus, cède-la-moi.

— Enfant ! Te la céder ! Et pourquoi ?

— Ah 1 c'est que j'ai l'extase, moi.

— Tu as l'extase, c'est fort bien; mais elle ?.•• Et qiii te dit que je ne veux plus de TuUia?

— Toi-même, qui m'exhortes à l'aimer.

— Je ne t'exhorte à rien. Je vois que tu es jeune, que tu es candide, que tu as le cœur \ide, que tu ne connais pas l'amour, et que tu es curieux de le connaître. Je suis presque certain que tu adores TuUia, Si tu l'adores, tu le lui diras, tu me tromperas, tu me haïras parce que tu m'auras trompé, et quelque jour nous aurons envie de nous couper la gorge, ce qui serait parfaitement odieux et ridicule. J'aime beaucoup mieux te parler franchement. Une maîtresse comme Tullia est une chose charmante, mais fort commune ; un an^ est un pur diamant; on vit trois mois avec sa maîtresse ; on \it cent ans avec son ami. Prends Tullia si cela lui plaît et vous amuse tous deux, mais avertis-moi d'avance. Je veux bien qu'elle me quitte ; je ne veux pas qu'elle me trompe. »

Je le serrai dans mes bras.

c(Eh! doucement, s'écria- t-il, tu m'étouffes. Modère tes transports de reconnaissance.

— Ce que tu viens de dire là est sublime.

— Ma foi, c'est au moins fort raisonnable. Je hais la défiance, les soupçons, les querelles d'intérieur, et je prends le meilleur moyen de vivre en paix. A quoi bon se déchirer quand la vie est si courte? Tullia, d'ailleurs, est prévenue.

MARCOMIR. iU

Elle ne me trompera pas : elle n'en a pas besoin. L'Hercule de Pise était jaloux : tu vois où sa jalousie Ta mené. Les rois, dit-on, haïssent leurs successeurs; en amour, moi, je ne hais que mes prédécesseurs... A propos, quelle heure est-il?

— Minuit.

— Eh bien, il est temps de se coucher. Ton lit est assez grand pour deux; fais-moi place. Je suis fatigué, je vais me déshabiller et dormir. Et toi, suis mon exemple. Rien n'est plus doux que de ronfler à l'heure où les fantômes courent les rues et se dressent dans la forêt. »

Tout en parlant, il s'était couché. Je fus d'abord un peu étonné de cette fantaisie; mais, en me rappelant le duel dont j'étais menacé, je compris que mon ami Clou n'avait pas voulu me quitter dans cet instant critique.

Au reste, la précaution n'était pas inutile. Le lendemain, dès sept heures du matin, deux étudiants, tout de noir habillés et graves comme deux notaires qui font deux testaments, vinrent frapper à la porte de la chambre.

a Hein ! qui va là ? » demanda Clou réveillé en sursaut.

Les deux étudiants s'avancèrent, et nous recon-

nùmes les compagnons de celui qui avait insulté TuUia.

« Monsieur, me dit le plus âgé des deux, vous avez fi*appé notre ami. Vous savez aussi bien que nous à quoi cette violence vous engage.

— Messieurs, répliquai -je poliment, j'ai rendu insulte pour insulte. Au reste, je suis prêt à vous rendre raison si cela peut faire plaisir à votre ami. Quelle est votre arme ?

— L'épée, dit l'étudiant.

— Va pour l'épée, répondis-je assez négligemment. Et votre heure?

— Ce matin, dix heures. »

Les deux envoyés saluèrent et allaientse retirer, lorsque Clou les arrêta d'un geste.

« Messieurs, dit-il, j'ai une proposition plus raisonnable à vous faire. Marcomir, qui est trop bon enfant pour rien refuser à personne, ne refuse pas de couper la gorge à votre ami ; mais il me semble, sauf erreur, que j'ai des droits antérieurs et supérieurs à ceux de Marcomir.

— Hein? que veux-tu dire? demandai -je assez surpris.

— Je veux dire, continua Clou, que Tullia est sous ma garde et non sous la tienne. Qui l'offense m'offense,

MARCOMIR. i53

— Je ne souffrirai pas .,.

— Messieurs, dit Tétudiant qui avait* parlé le premier, arrangez-v.ous ensemble. Nous avons pleins pouvoirs pour accepter toutes vos propositions, quelles qu'elles soient. »

Je menai Clou dans un coin de la chambre.

« Tu me déshonores , lui dis-je. Ces gens-là vont croire que je recule.

— Et moi, dit Clou, je suis déshonoré si tu te bats pour Tullia, moi vivant. »

La discussion se prolongeait et menaçait de ne pas finir, lorsque Boleslas parut sur le seuil.

«Bon ! dit Clou, voilà un casuiste expérimenté. Je m'en rapporte à lui. »

Boleslas écouta nos raisons avec une attention profonde et secoua la tête comme Sancho Pança lorsqu'il rendait la justice dans l'île de Barataria.

« Mes enfants, dit-il, vous avez tort tous les deux. C'est moi que cette affaire regarde, et non pas vous. »

Cette conclusion imprévue nous fît rire aux éclats, mais la Mort-au -Kirsch nous regarda de l'air le plus sérieux.

«Oui, c'est vrai, dit-il. J'en fais juges ces messieurs. »

i54 MARCOMIR.

Et il continua en se tournant vers les deux étudiants : *

« Marcomir se bat parce qu'il s'est déjà battu; c'est fort bien. Rien n'est plus logique. Clou se bat parce qu'on a insulté son amie, Mlle TuUia, qui est la plus belle de toutes les habitantes de l'hémisphère boréal ; c'est encore mieux. Personne ne peut contester son droit.

— Tu vois bien.... dit Clou.

— Ne m'interromps pas, continua Boleslas, Quant à moi, qui me suis mêlé de l'affaire avec le plus partait désintéressement et pour le seul plaisir de vous chercher querelle, j'espère que votre ami me demandera raison de ma conduite plutôt qu'à ces messieurs, qui n'ont fait qu'user du droit de légitime défense. Marcomir et Clou sont offensés, mais moi je suis offenseur.

— Monsieur, dit le plus grand des deux étudiants, vous êtes un homme sage, plein de sens et de logique, et tout ce que vous venez de dire est parfaitement raisonnable. A mon tour je vais vous faire une proposition des plus équitables, une proposition dont il sera parlé dans l'histoire et qui nous rendra éternellement fameux dans la postérité, une proposition qui conserve les droits de chacun et qui met fin à toutes les querelles

— Oh ! oh ! dit Boleslas, s'agirait-il de plumer les canards ?

— Vous m'entendez mal, monsieur, reprit Tétudiant d'un ton sec, ce qui tient, je crois, à ce que vous êtes ne hors de France....

— Je suis Polonais, interrompit Boleslas, et je m'en fais gloire. J'ai vu Leipsick etSomo-Sierra, et j'ai embroché des Prussiens à Lutzen et Bautzen.

— Je vous en félicite, continua l'étudiant avec gravité. Voici ma proposition. Vous êtes trois contre mon ami. Faisons la partie égale. Mon camarade que voici et moi, nous sommes toutprôts à vous prêter le collet. »

L'autre étudiant fit signe qu'il approuvait le discours de son compagnon.

«Bravo! s'écria Clou. Le combat des Horaces contre les Curiaces. C'est beau, c'est antique, c'est digne d'être sculpté en bas-relief.... Messieurs, faites vos préparatifs. A dix heures nous serons au bois de Vincennes. »

Les deux étudiants se retirèrent.

« La journée commence bien, dit Clou.

Malheureusement, Marcomir n'entend rien à l'egcrime, mais il a le poignet solide et le pied agile.

— Bah ! ditle Polonais, nos adversaires ne sont

peut-être pas plus habiles. Quant à moi, je ne crains rien ; j'ai reçu des leçons d'un maître tel que vous n'en rencontrerez jamais. D'ailleurs, j'ai de la pratique. Pour vous, jeune homme, dit-il en s'adressant à moi, attaquez toujours et ne vous arrêtez pas à parer. Quand on ne sait rien, c'est la meilleure méthode. Clou n'est pas de première force, mais il a du sang-froid et de l'adresse.,.. Allons, je suis sûr que tout ira bien. »

Après ce discours consolant, nous partîmes pour Vincennes, et nous attendîmes nos adversaires dans une clairière que Boleslas avait désignée lui-même. Quelques minutes plus tard, les trois étudiants vinrent nous rejoindre. On se salua des deux parts et l'on mit habit bas.

c( Messieurs, dit Clou de l'air le plus poli et le plus gracieux, avec qui avons-nous l'honneur de croiser l'épée ? »

L'un des trois étudiants s'avança. C'était celui qui avait insulté TuUia.

« Je m'appelle Rochetaillade, dit-il, et je suis étudiant en droit de troisième année. Mon ami qui s'assied sur le gazon est M. Ludovic Chenet, qui aurait inventé la métempsycose si Pythagore l'avait laissé faire. Mon autre ami est M. Jean Prunier, un poëte du plus grand mérite, qui est

admiré de tous les geps de goût... ou presque tous, ajouta-t-il sur un geste de Clou. Quant à moi, je joue assez proprement du violon. »

Clou s'inclina poliment, et à son tour nous présenta. Après quoi, Ton tira au sort pour décider quel adversaire chacun de nous aurait à combattre.

Clou fit face à Rochetaillade, Boleslas à Jean Prunier, et moi à Ludovic Chenet, le partisan de la métempsycose.

Entre Boleslas et le poëte Jean Prunier, la bataille ne fut ni longue ni sanglante. Le poëte, plein de feu, attaqua tout d'abord son adversaire avec la plus grande vivacité; mais le Slave, passé maître dans Fart de l'escrime, reçut tous ses coups sans s'ébranler, les para avec un sang-froid merveilleux, et dès la seconde minute lui fit sauter son épée de la main.

« Voulez-vous recommencer? demanda Boleslas.

— Comme il vous plaira, répondit le poëte.

— Eh bien, restons-en là, dit le Polonais, et remettons nos paletots, car il fait froid, »

Pendant ce temps je tenais tête au partisan de la métempsycose et je lui donnais beaucoup d'embarras. Par bonheur, nous étions aussi inexpéri-

mentes l'un que l'autre, et la plupart de nos coups portaient dans le vide. Nos manches de chemises étaient trouées par la pointe des épées, mais la chair était encore intacte. Enfin un coup heureux me donna la victoire. Je blessai légèrement mon adversaire au bras, pendant que son épée glissait le long de ma poitrine et déchirait mon gilet. A la vue du sang, je fis deux pas en arrière, et j'offris au pythagoricien d'interrompre le combat.

c( Ce n'est rien, » répondit-il; et nous étions prêts à recommencer, lorsque Boleslas étendit entre nous son épée d'un air de médiateur.

c( Mes enfants, dit-il, c'est assez. L'honneur est satisfait. D'ailleurs, continua-t-il en s'adressant au philosophe, vous êtes blessé plus gravement que vous ne pensez. Dans qudques secondes votre bras engourdi ne pourra plus tenir Tépée.

— Je crois que vous avez raison, répliqua Chenet, et je sens déjà que mes muscles s'appesantissent. »

A ces mots, nous déposâmes les armes en même temps, et nous regardâmes le combat de Rochetaillade et de Clou, qui tirait à sa fin. Le sort, n'avait pas favorisé mon ami, car son adversaire était le plus redoutable des trois étudiants.

Grand et mince comme un peuplier, souple comme une anguille, agile comme un cerf poursuivi dans les bois, il jouait de Tépée avec une dextérité sans égale. Clou, bien qu'assez habile dans cet art, avait peine à se défendre et commençait à perdre la respiration. Enfin il reçut un coup d'épée à l'épaule. La vue du sangle rendit furieux. Il se précipita à son tour sur Rochetaillade ; mais le prudent Boleslas, qui craignait de le voir s'enferrer, et qui d'ailleurs, par sou âge et son expérience, avait acquis une grande autorité sur nous tous, s'interposa pour faire cesser le combat, ce Je veux ma revanche, dit Clou en fureur.

— Bien, monsieur, répliqua Rochetaillade. Je n'ai rien à vous refuser. »

Mais, de part et d'autre, les spectateurs réunirent leurs efforts, et Clou fut forcé de rendre son épée.

Le combat était fini. Boleslas, qui s'entendait à tout, arrangea tant bien que mal sur la blessure de Clou et sur celle de Chenet quelques bandages qu'il avait apportés par précaution, et assura que les deux blessés seraient guéris avant une semaine. Les deux partis se saluèrent poliment, et nos adversaires partirent les premiers, a Or çà, dit le Polonais, nous voilà sains et

saufs, grâce à ma prudence. Vous plairait-il, messeigneurs, d'aller déjeuner?

— Volontiers, dit Clou; mais que le diable emporte ta prudence! Sans toi j'aurais eu le plaisir de piquer ce Rochetaillade.

— Ou de fenferrer avec son épée, répliqua Boleslas; car il est plus fort que toi, camarade.

— Eh bien, il fallait me laisser enferrer.

— Et Tullia?

— Bah! Tullia se serait consolée. C'est une fille d'esprit qui en a vu bien d'autres.

— La belle figure que nous aurions faite en te rapportant dans nos bras !

— Ce coup d'epée, dit Clou, me restera sur le cœur.

— Sur l'épaule, dit Boleslas.

— J'en garderai rancune à Rochetaillade, je ferai de la bile, j'aurai la jaunisse comme un citron, j'en mourrai, et c'est ta prudence qui en sera cause. »

Tout en parlant, nous retournions à Vincennes, et nous entrâmes dans un restaurant. Nous fûmes très-étonnés d y rencontrer Rochetaillade et ses deux amis qui se préparaient à déjeuner. Pendant que mes amis allaient s'asseoir à une table voisine, je m'approchai du philosophe qui

portait son bras en écharpe et paraissait assez pâle.

« Je vois avec plaisir, monsieur, lui dis-je, que votre blessure n'est pas très-grave. J'aurais été désolé que....

— Monsieur, répliqua-t-il à son tour en me tendant la main, c'est une égratignure qui ne vaut pas qu'on s'en occupe. J'ai reçu de bi^n autres coups de sabre à la bataille d'Arbelles.

— A la bataille d'Arbelles? demandai-je un peu étonné.

— Comment! dit le philosophe, vous ignorez qu'Alexandre le Grand, prince de Macédoine, a rossé Darius dans la plaine d'Arbelles?

— Est-ce que sa blessure lui donne la fièvre et le délire? pensai-je à part moi.

— Bon ! dit Rochetaillade, voici Ludovic qui va nous régaler de sa théorie sur la transmigration des âmes. Monsieur, continua-t-il en s'adressant à moi, ce récit sera long. Prenez donc la peine de vous asseoir; et si vos amis sont curieux de l'entendre, je vais les prier de s'approcher. Ludovic sera bien aise de nous raconter son histoire en nombreuse compagnie. »

Boleslas et Clou ne se firent pas prier pour s'asseoir à la même table que Rochetaillade et ses

i62 MARCOMIR.

compagnons. Au fond, nous avion» tous oublié la cause première du duel, et les deux blessés eux-mêmes ne pensaient plus qu'à passer gaiement le reste de la journée. On réunit les deux déjeuners en un seul, on mit les coudes sur la table, et quand les trois premières bouteilles furent vidées, on commença à parler philosophie.

^c( Vous avez donc reçu des coups de sabre dans la plaine d'Arbelles? demandai-je à Ludovic.

— Avant toute chose, répondit-il, qu'est-ce que la vie? »

Cette question ne laissa pas de m'embarrasser un peu.

<( La vie?répliquai-jeaprè^ avoir réfléchi, c'est le contraire de la mort.

— Très-bien ! Fort bien ! Optime^ s'écrièrent à la fois tous les assistants.

— Dignus, dignus est iiitrare In nostro docto corpore,

chanta mon ami Clou.

— Et qu'est-ce que la mort? continua Ludovic Chenet.

— C'est le contraire de la vie. »

Cette belle réponse fut fort applaudie; mais

Ludovic ne se laissa pas démonter par les rires et les applaudissements.

«Messieurs, dit-il d'un ton grave à Rochetaillade et à Jean Prunier le poëte, vous êtes des ânesl »

A ces mots les rires redoublèrent,

« Et vous, dit-il à Clou, à moietàBoleslas, vous êtes des docteurs !

— Ne vous y trompez pas, interrompit Rochetaillade toujours riant, pour mon ami Ludovic l'âne et le docteur font la paire.

— Vous vous payez de mots, continua le philosophe. Vous croyez savoir ce qu'est la vie, et vous ignorez tout, jusqu'à votre existence.

— Parbleu! dis-je à mon tour, si vous voulez des définitions, vous en trouverez par milliers dans la Bible. La vie est une vallée de misère.

— Mauvaise métaphore! interrompit Ludovic.

— Une tente qu'on dresse le soir et qu'on replie au lever du soleil.

— Ceci est meilleur, continua le philosophe, mais c'est encore détestable.

— Eh bien, lui dis-je un peu impatienté, la vie, c'est la mort, et la mort c'est la vie.

— Ah! jeune homme, s'écria Ludovic, votre réponse serait sublime si vous pouviez en sonder

i64 MARGOMIR.

vous-mêrae toute la profondeur. Oui, la vie c'est la mort, et la mort c'est la vie. Grande vérité aujourd'hui méconnue, que les génies les plus illustres ont pressentie, que Pythagore a proclamée, et qui sera populaire dans le monde avant quatre ou cinq mille ans! »

Ce ton inspiré ne fit qu'accroître la gaieté de tous les convives.

« Voyons, dit Roche taillade, conte-nous tes aventures d'Arbelles.

— Vous saurez, messieurs, reprit Ludovic, que je n'ai pas eu moins de dix incarnations.

— Comme Bouddha, dit Clou.

— Et comme vous tous, continua le pythagoricien. La première fois que je mis le pied sur le globe terrestre, j'étais singe et je vivais dans une immense forêt dont il reste encore quelques vestiges sur les bords du fleuve Sénégal. Je me souviens encore de ce beau pays où jamais l'homme n'avait porté ses pas. Je passais mon innocente vie sur le sommet des palmiers, je vivais de dattes, de pastèques et de noix de coco que je disputais aux singes mes confrères. Un matin, je fus croqué par un tigre.

— Du Bengale? demanda Roche taillade.

— Du Sénégal, répliqua Ludovic. C'était par

MARCOMIR. 16o

un beau soir d'été. J'étais seul avec ma fiancée, UDe jeune babouine du plus grand mérite, que j'aimais follement. Sa mère, ayant mangé du chou palmiste avec excès, était allée faire un voyage dans les plaines de FÉternité, et son père, De pouvant supporter la solitude, faisait la cour à une macaque extrêmement coquette qui se moquait de lui.

— Comment se nommait tababouine? demanda Jean Prunier, le poëte.

— Aolibamba, répondit sans hésiter le pythagoricien.... Donc, nous étions assis tous deux au pied d'un boabab, sur le bord d'un lac aux flots bleus et limpides. Les mains d' Aolibamba étaient dans mes mains, et mon regard plongeait dans ses yeux.... moment d'ivresse! nous avions oublié tout l'univers.... Hélas! le tigre nous guettait. Il s'élança sur moi ; je sentis mes os craquer sous sa dent cruelle, je vis Aolibamba grimper en un clin d'œil jusqu'à la cime du baobab, et je m'évanouis. Déjà mon âme errait dans le pays des âmes.

— Et la belle Aolibamba? dis-je à mon tour.

— Oh! je n'eus pas à me plaindre. Elle me regretta pendant trois jours; puis elle devint, avant la fin de la semaine, l'épouse fidèle

i66 MARCOMIR.

d'un ouistiti. Elle avait le cœur si sensible!

— Nous attendons toujours le récit de la bataille d'Arbelles, interrompit Roche taillade.

— Pour moi, je ne suis pas pressé, dit Glou, et je suis curieux de savoir quelle fut votre seconde incarnation.

— Je fus Papou, répondit Ludovic; j'avais le nez fait comme un dogue, le crâne aplati comme une poire tapée, les yeux percés comme des trous de vrille, les cheveux crépus comme le crin dont on fait les matelas, et comme j'étais fort riche et chef de ma tribu, je me baignais tous les matins dans Ihuile de phoque, ce qui me faisait adorer de toutes les dames. Par malheur, au printemps de la vie, je fus surpris un soir, égorgé et mangé par un autre chef, jaloux de mes succès.

— Mais, dit le poëte, il me semble qu'on t'a mangé bien souvent. Mangé par les tigres, mangé par les Papous, c'est trop, La nature est plus variée dans ses œuvres.

— Variée! répliqua le pythagoricien avec un sourire amer, tu n'y entends rien, mon pauvre ami. Nous ne vivons que pour manger et pour être mangés. Tous les êtres de la création se dévorent entre eux. Nous mangeons le bœuf, les

vers nous mangent, la terre mange les vers, rherbe mange la terre, et le bœuf mange l'herbe. Tous les êtres de la création sont rangés en cercle autour du Créateur, et chacun d'eux dévore celui qui le précède et se laisse dévorer par celui qui le suit. Ce sont les grincements de dents de tous ceux qu'on dévore qui produisent l'harmonie des sphères qu'entendait mon divin maître, le philosophe Pythagoras.

— Ce raisonneur a du bon sens, me dit tout bas mon ami Clou.

— Et peut-être du génie, ajouta Boleslas qui avait entendu le mot de Clou.

— Quelques siècles plus tard, continua Ludovic, j'étais grand écuyer de Ninus, roi d'Assyrie, et je plaisuis à la reine Sémiramis. l'admirable reine! Grande, grosse, fraîche, avec un teint vermeil, des dents plus blanches que le lait et un sourire adorable, elle enflammait tous les cœurs. Et quelle grâce! et quelle tendresse! Elle aimait tout le monde, excepté son mari. Il faut vous dire que Ninus était bossu comme Quasimodo. Il fut jaloux. Mal lui en prit. Une nuit je l'étranglai avec l'aide de cette pauvre femme, et je me crus indispensable au bonheur de Sémiramis. Je pris des airs avantageux. Cette grande

reine me fit empaler, aux applaudissements de tout Tétat-major qui comptait sur ma succession. Juste punition de mon crime !

— Il me semble, dit Rochetaillade, que tu n'as pas trop à te plaindre du Créateur. Jusqu'ici tu as toujours été grand seigneur ou quelque chose d'approchant.

— Patience ! réponditle pythagoricien, le jour des disgrâces est arrivé. As-tu jam^s vu Samarcande?

— Jamais. Et toi?

— C'est moi qui l'ai bâtie, suivant le plan de l'architecte du roi Gustasp, qui était (entre nous) un bien autre gaillard que tous vos architectes du temps présent. Le palais de Gustasp était de marbre blanc veiné de bleu, de forme circulaire, avec des jardins que traversait l'Oxus. Je ne vous ferai pas la description des kiosques, des pièces d'eau, des bois, des labyrinthes et de toutes les merveilles qui ornaient ces jardins et ce palais. J'ai vu plus de cent fois, moi qui vous parle, le sage Zoroastre se promener sous le vestibule et méditer les divins préceptes du Yendidad. Il m'avaitpris en affection, quoique je ne fusse qu'un simple maçon, et voulait faire ma fortune. Par malheur, un matin, comme j'étais debout sur un

MARCOMIR. i6!>

échafaudage, et occupé à considérer les minarets de Samarcande, d'où Ton voit, au lever du soleil, le plus beau point de vue qu'il y ait dans tout l'univers, je fus pris d'un vertige, je tombai la tête la première sur le pavé de marbre, et Zoroastre perdit un disciple qui aurait pu lui faire honneur.

— Était-ce un bon enfant, ton Zoroastre? demanda Rochetaillade.

— Oui, très-bon. Il avait la voix douce, il parlait sans se presser, il écoutait à merveille, il n'interrompait jamais. C'était un homme très-bien élevé et du meilleur monde. A peine pouvait-on lui reprocher un seul tic, — fort désagréable, je l'avoue, — il disait la vérité à tout le monde. Cette malheureuse habitude a failli lui devenir bien funeste. Comme il était fort distrait, il s'oublia un jour en présence de la sultane favorite; et cette dame, qui était susceptible, le fit coudre dans un sac et jeter dans l'Oxus. Heureusement les flots le déposèrent sur le rivage, des pêcheurs le recueillirent encore vivant et le ramenèrent au roi, qui versa des larmes de joie en revoyant son cher Zoroastre, et lui fit présent de la sultane.

— Oh! oh! dit Clou.

— Ah! ah! dit Rochetaillade.

— Et que fit le philosophe ? demandai-je à Ludovic.

— Il lui fit raccommoder ses chausses qui étaient en fort mauvais état, et lui rendit la liberté.

— Je reconnais bien là Zoroastre, dit Clou.

— J'espère, continua Rochetaillade, que nous ne sommes pas loin de la bataille d'Arbelles?

— M'y voilà, répondit Ludovic. Ma cinquième incarnation m'a laissé de longs souvenirs, parce que c'est à cette époque que je commençai à entrevoir la vérité vraie sur l'origine des mondes, sur l'essence de Dieu, sur la vie présente et future.

— J'espère , monsieur , interrompis-je avec modestie, que vous voudrez bien nous en faire part?

— Oui, monsieur, dit Ludovic, car j'aime les cœurs simples et les esprits droits.

— Philosophe, dit Rochetaillade, encore une digression et nous allons te couper la parole.

— J'étais Gaulois, reprit Ludovic, et élève des Druides. J'allais aux fêtes publiques, je sautais par dessus les épées, je me battais toutes les semaines avec mes voisins, et je m'ennuyais à périr, lorsqu'un marchand grec vint à passer dans ma ville natale, et me fit des récits si merveilleux des exploits d'Alexandre de Macédoine

que je partis le soir même pour lui offrir mes services. Il faut vous dire que ce grand horame était alors occupé au siège de Tyr. Je m'enrôlai dans, sa garde, je fis la campagne d'Egypte, qui ne fut pas dangereuse, et je passai avec lui en Assyrie. C'est là que nous rencontrâmes Darius avec ses huit cent mille barbares. Vous me croirez si vous voulez, je n'ai jamais rien vu de plus beau.

— Nous te croyons, dit Prunier le poëte.

— Je ne vous ferai pas le récit de la bataille. Quinte-Curce n'a pas dit un mot de vrai, ni Arrien, ni tous les autres. Ces gens- là ont recopié mot pour mot le rapport officiel du chef d'état-major d'Alexandre, et vous jugez bien que le chef d'étatmajor n'a rien dit qui pût être désagréable à son chef. La vérité, c'est que Parménion gagna la bataille que le roi allait perdre par ses fausses manœuvres, qu'Alexandre fit une piteuse mine dans la mêlée, et que le centre de Tarmée s'en allait à la débandade, lorsque j'eus la présence d'esprit d'aller droit au satrape qui commandait les Perses, un grand gaillard bien bâti, ma foi, couvert de diamants comme une impératrice au bal, et brave comme un lion. Il m'asséna sur la tête un coup de cimeterre qui me fit voir en une seconde le soleil, la lune et les étoiles;

mais mon casque, qui était de bonne trempe, résista, et d'un revers je lui fis voler la tête. A cette vue les Perses se jetèrent sur moi en poussant des cris affreux, et je tombai percé de plus de vingt coups de lance et de plus de dix coups de sabre. Si j'avais survécu, je devenais roi d'Arménie ou de Bactriane ou de Mésopotamie comme Antigonos, Séleucos et un. tas de drôles déguisés en héros qui traînaient le sabre à la suite d'Alexandre. Mais les dieux, qui avaient des desseins sur moi, me jugèrent trop pur pour entrer dans la troupe des rois.

— Bravo ! dit Rochetaillade. Tu asparlé comme un sage. Nous te dispensons de nous dire tes autres incarnations.

— Mais je ne vous dispense pas, dis-je à mon tour, de m'expliquer la vérité vraie que vous avez entrevue à propos de l'origine des mondes et de l'essence de Dieu,

— Ce sera pour un autre jour, dit le pythagoricien. Je sens que mon bras me fait mal. Vous m'avez piqué un peu fort, et je vois votre ami qui pâlit singulièrement. »

En effet. Clou se soutenait à peine. Nous nous levâmes pour le ramener chez lui.

« Monsieur, dit Rochetaillade en lui tendant

la main, je vous prie de faire agréer mes excuses à Mlle Tullia, et de ne pas me garder rancune pour ce coup d'épée malencontreux.

— Et vous, monsieur, dit Clou en souriant, malgré la vive douleur dont il souffrait, je vous engage fort à venir présenter vos excuses vousmême, ainsi que vos amis. Tullia sera charmée de vous voir, comme je le suis moi-même, bien que l'épée qui nous a servi de trait-d'union fiit un peu pointue. »

On échangea force poignées de main et force promesses de se revoir.

« Tu es bien prompt à te lier d'amitié avec des inconnus, » dis-je à Clou dès que nous fûmes montés en voiture.

Clou se retourna vers Boleslas.

« Ombre de Kosciuszko, dit-il, héros d'Ostrolenka, de Somo-Sierra et de mille autres lieux, as-tu jamais vu un tigre d Hyrcanie?

— Jamais, dit le Polonais.

— Eh bien, regarde Marcomir.

— Toute plaisanterie à part, deraandai-je, quel plaisir peux-tu trouver à voir chez toi ce Rochetaillade et ses amis, qui ont insulté Tullia?

— Premièrement, mon cher ami, répliqua Clou, ce sont des gens d'esprit. Secondement, ce

sont des gens de cœur. Troisièmement, ils racontent des histoires à dormir debout, ce qui me désennuie. Quatrièmemeat, ils rompront la monotonie du tête-à-tête.

— Oh ! pour cela, dis-je, Boleslas et moi nous remplirions très-aisément ce rôle modeste.

— Fort bien; mais Boleslas conspire, Boleslas pense à nous tous les quinze jours quand il n'a plus aucune chance de délivrer la Pologne, et il y a toujours des chances au dire de Boleslas. Quanta toi, mon cher enfant, je te sais gré de ton zèle ; mais écoute cette histoire biblique : Dans le paradis terrestre, ils étaient trois : Adam, la femme et le serpent. La femme succomba. S'il y avait eu une demi-douzaine de serpents, Eve aurait été fidèle. Leur jalousie réciproque aurait fait la sûreté d'Adam. Comprends-tu l'apologue?»

Je sentis la justesse de ce raisonnement, et sans rien répliquer je conduisis Clou chez un chirurgien qui l'assura qu'il serait guéri avant la fin de la semaine. Je laissai le blessé aux soins de Boleslas, et je rentrai chez moi.

J'y trouvai une lettre de mon grand-père.

Une loirée du grand monde.

Yoici quelques passages de la lettre du \ieux

« .... Ya voir le duc de Marciano. C'est un ami qui peut te servir sans qu'il lui en coûte rien, ce qui est la manière la plus agréable et la plus sûre de rendre service à s>on prochain . Que ta jeune fierté ne se révolte pas des services qu'il peut te rendre. Je n'attends pas de lui qu'il te fasse nommer préfet ou quelque chose de pareil, maïs qu'il t'introduise dans uu monde où tu dépouilleras peu à peu ta coque d'étudiant et de provincial. La province, mon cher enfant, a plusieurs belles vertus, mais elle a le vice affreux d'être sèche, dure et épineuse comme l'enveloppe des

châtSgnes. En un mot, elle n'est pas aimable, et, pour' n'en citer qu'un exemple, ta mère, la femme du monde que je respecte le plus , est âpre comme le chemin du paradis. Or, si la vertu est un pur diamant, la douceur, la tolérance, l'indulgence pour les défauts du voisin, sont des perles fines, et j'ai vu bien des gens qui aimaient mieux vivre avec un aimable coquin qu'avec Caton l'ancien ou Caton d'Uiique.

« Autre chose. A ton âge, on prend aisément la rudesse pour la force et la brutalité pour la franchise. Je ne fais aucun doute qu'en arrivant à Paris tu ne sois tombé dans une société de jeunes républicains, et que tu n'en prennes promptement les idées et les manières. C'est l'usage de la plupart des étudiants, et tu ne voudras certainement pas manquer à cet usage. Sois donc républicain si tu veux, mais garde-toi, sur ta vie, de culotter des pipes, d'acheter des bérets rouges, de mettre les mains dans tes poches et de te dandiner d'un air hautain quand tu passes devant les sergents de ville. Il n'y a pas d'occupation plus innocente, mais il n'y en a pas de plus ridicule. Quant à Louis-Philippe, traite-le si tu veux de Turc à More, et refuse-lui ton appui dans l'occasion; mais souviens-toi que jamais on n'a parlé, crié,

MARCOMIR. i77

gesticulé aussi librement et aussi impunément que sous sa tyrannie, depuis les temps de Brennus et de Vercingétorix, J'en excepte les trois ou quatre premières années delà révolution de 1789 : mais ce sont là des choses qu on ne revoit pas tous les jours.

« Ceci n'est pas, mon cher enfant, comme lu pourrais croire, pour t'empêcher d avoir des opinions politiques ou pour te donner les miennes; Dieu m'en garde ! Mon seul désir est que tu sois heureux. Or, la première condition pour être heureux, c'est de désirer peu et de ne rien craindre. Que ce soit la règle de ta vie...

<( ... Les gens que tu verras chez Marciano seront fort différents, à coup sûr, de tes camarades d'école. Écoute-les avec respect, ce sont des savants illustres, ou des écrivains, ou des diplomates, ou de grands propriétaires, qui sont plus âgés que toi, et qui ont naturellement plus d'expérience; mais défie-toi de leurs opinions, quelles qu'elles soient. Les vieillards sont en apparence plus sages que les jeunes gens, parce qu'ils disent et font moins de sottises, mais ils sont inférieurs en réalité, parce qu'ils sont incapables de créer.

«... Adieu, mon cher enfant, sois heureux et

aime-moi ôomme je t'aime. Rabican (c'était le nom de mon cheval) va bien. Je le pi^omène tous les jours de peur qu'il s'amollisse dans l'avoine et le repos. Ma vieille Catherine me parle de toi tous les jours, et quand, à déjeuner, je vois vide la place où je voyais, il y a six semaines, tes naissantes moustaches, j'ai besoin de toute ma philosophie pour m'accoulumer à l'idée que je ne te reverrai pas avant le mois d'août. Adieu, mon cher ami, je t'embrasse et je te bénis.

c( J'espère que tu vas tous les jours à l'amphithéâtre, et que tu apprends à' disséquer comme il faut. »

Je suivis dès le soir même le conseil de mon grand-père, et j'allai voir le duc de Marciano, Justement, c'était jour de réception, et je fus reçu par le duc avec beaucoup d'amitié. La belle Herminie ne fut pas moins aimable, et j'étais déjà fort content de ma soirée, lorsqu'on annonça le prince Emilio.

L'Italien entra de l'air le plus aisé et le plus gracieux. Il salua tout le monde avec une politesse exquise, sut dire quelque chose d'aimable à cha-

cun des assistants, et emporta tous les suffrages, excepte le mien, dont sans doute il ne se souciait guère. Cependant, il me fit la meilleure mine du monde et me demanda des nouvelles de mon grand-père, dont il fit un pompeux éloge. C'était, à l'entendre, le plus sage vieillard, l'homme le plus distingué, le plus rare génie qu'on pût voir sur toute la surface de la terre. Il ne m'épargna pas non plus les compliments, et il ne tint qu'à moi de croire que j'étais un héros et que j'avais tué un sanglier plus terrible que le sanglier de Calydon.

Tout en parlant, il avait les yeux tournés vers la belle Herminie, qui ne regardait que lui. Pendant qu'enveloppé de ses compliments énormes, je cherchais à me dégager, il fit lui-même volteface, et, par une manœuvre habile, alla se placer à côté de la jeune duchesse, où, quelques instants après, le duc vint le chercher pour lui présenter trois Anglais (un amiral, un commodore, un marchand de jambons) et un Américain, épicier à New-York, qui désiraient ardemment connaître le futur hbérateur de Tltalie. La conversation fut assez courte entre ces personnages et Porsenna. En voici à peu près le texte. Après que les noms eurent été décUnés et la présentation faite :

i80 MARCOMIR.

c( Milord, dit Emilio à ramiral, a>?ez-vous navigué daûs le Grand Océan? »

. L'Anglais se redressa, plus roide que le mât de son vaisseau.

« J'ai navigué, dit-il, sur toutes les mers où flotte le pavillon britannique !

— Bien ! Oh ! très-bien ! répondit Emilio d'un air d'admiration. Et avez-vous jamais vu, milord, des femmes plus belles, plus modestes, plus gracieuses, plus aimables, plus aimées et plus dignes de l'être que les femmes de votre heureux pays?

— Oh ! very well! dit l'amiral. Vous avez frèsbien parlé, monsieur le prince. »

En même temps, il fit signe de s'approcher à une grande demoiselle, longue, sèche, jaune, altière, et dont les dents supérieures, semblables à des défenses, sortaient de la bouche. C'était sa fille. Emilio vit le geste, comprit le danger, et, se tournant sans affectation vers le commodore :

« Que vous êtes heureux, messieurs les Anglais! dit-il avec un soupir.

— Oh ! très-heureux ! dit le commodore ; mais je m'ennuie beaucoup.

— Vous vous ennuyez! reprit Emilio en levant les yeux vers le ciel, et vous êtes libres sous la

MARCOMER. 181

voûte du ciel! et vous avez uue patrie glorieuse ! et le peuple anglais est le premier peuple de la terre !

— 11 est vrai, dit le marchand de jambons en s'approchant et voulant placer son mot dans la conversation, que l'Angleterre est le plus illustre • pays du monde, et que la cité de Londres.... »

Par malheur, Tamiral, qui était membre de la chambre des lords, et le commodore, qui était baronnet et député des communes, s'aperçurent qu'ils avaient affaire à un simple marchand de jambons. Avec une promptitude et un ensemble merveilleux, ils tournèrent le dos au malheureux jambonnier, et l'amiral, prenant le bras du commodore, l'emmena dans un coin du salon. Émilîo, qui n'avait rien perdu de ce manège, n'en fit pas moins bonne mine au pauvre diable et lâcha de lui faire oubUer sa disgrâce. Mais l'Anglais, suffoquant et bleuissant de rage, ne trouva plus rien à dire. Porsenna, voyant sa consternation, fit face au citoyen de New- York, qui s'approchait.

' Celui-ci était d'un tout autre style. Aussi roide que l'Anglais, mais bien plus angule\ix, il n'était pas homme à se laisser démonter par l'impertinence d'un lord ou d'un baronnet. 11 considérait la république des États-Unis comme la plus sage,

i82 MARCOMIR.

la plus noble, la plus belle et la plus riche du monde entier, et méprisait profondément quiconque n'avait pas, comme lui, Thonneur d'en être citoyen.

« Vous êtes Italien, monsieur? dit-il brusquement à Emilio.

— Je suis citoyen du monde, répliquaPorsenna, mais né en Italie.

— Bien, monsieur, continua l'Américain, Quel est le prix des oranges dans votre pays?

— Cinq centimes la pièce, dit Emilio, qui ne parut pas étonné de la question.

— Bon ! Et mes coquins de correspondants me les faisaient payer deux fois plus cher.

— Et vous, monsieur, à quel prix les vendezvous à New-York?

— Cinquante centimes.

— C'est-à-dire cinq fois plus cher que vos cor-* respondants?

— Monsieur, dit le Yankee, c'est la règle de mon commerce. A propos, dit-il après réflexion, voulez-vous être mon correspondant, et m'envoyer les oranges au prix de Naples?

— Je le voudrais de grand cœur, répliqua l'Italien, mais je suis prince, et dans mon pays...

— Oui, dit le Yankee avec sa politesse ordinaire, on aime mieux se repose^ou mendier.

Babylone, ô prostituée des sept collines, repaire des papes et des papistes, de l'Antéchrist ou du dragon, antre d'iniquité!

— Vous n'avez besoin d'aucun autre renseignenient? demanda Emilio sans s'émouvoir.

— D'aucun, » dit le Yankee.

Emilio alla rejoindre la duchesse de Marciano, et le Yankee se fit donner du punch. Le reste de la soirée n'eut rien de remarquable. J'entendis parler deux ou trois diplomates ou conseillers d'État, et je ne fus pas émerveillé de la profondeur d'esprit de ces gens, qui réglaient la destinée des peuples. En revanche, j'avais une véritable admiration pour leur pose, leur sang-froid, leurs manières polies, leurs gestes rares et contenus.

Je sortis de l'hôtel du duc de Marciano en même temps que le prince Porsenna. Je sentais pour ce brillant étranger une antipathie dont je ne pouvais deviner la cause, car sa politesse avait été extrême envers moi et presque affectueuse. Il s'arrêta sous le vestibule pour prendre son paletot que lui tendait un laquais galonné.

c( Où demeurez-vous, monsieur? me demanda-

t-il d'un ton obligeant. Je pourrais vous prendre dans ma voiture et vous déposer à votre porte. »

Je le remerciai. Il allait dans la Chausséed'Antin, et moi dans la rue des Mathurins-Saînt- Jacques.

Comme il allait monter en voiture, je l'arrêtai par le bras, et je lui fis avec les doigts un signe maçonnique que Boleslas m'avait enseigné la veille . Il parut très-surpris.

tt Ah ! ah ! dit-il, vous êtes donc des nôtres? Et qui vous a introduit? »

Je nommai le Polonais.

<( Toujours étourdi, ce Boleslas! » reprit Emilio.

Et comme je paraissais blessé de sa défiance :

c( Mon Dieu, je ne me défie pas de vous, dit-il, je sais que vous êtes un intrépide jeune homme et une précieuse recrue pour l'armée de la révolution. Mais Boleslas se hâte trop...

— Et vous, pas assez peut-être, » dis-je d'un ton assez rude.

L'Italien leva les yeux vers le ciel.

«Enfant! enfant! s'écria-t-il avec un air de martyr, avez-vous souffert et combattu comme moi, vous qui parlez et me soupçonnez? Avezvous perdu les trois quarts de votre fortune?

avez-vous passé dix-huit mois en Sibérie? avezvous poignardé trois sbires? avez-vous été condamné à mort par un conseil de guerre ?

avez-vous échappé par miracle à la potence et aux coups de fusil? Et si yous n'avez rien fait, rien souffert, de quel droit osez-vous soupçonner celui qui a vingt fois offert sa vie pour sa cause? »

Cette tirade fit sur moi le plus prodigieux effet. J'avouai que j'avais eu tort, et je le priai de m'excuser»

« Vous excuser ! dit-il, vous excuser, cher ami. Je vous approuve, au contraire. Vos doutes sont naturels, vos défiances sont légitimes. La défiance est l'arme de la dénaocratie. C'est par elle qu'on se tient en garde contre les tyrans et les traîtres. Vous excuser ! . . . Embrassez-moi, cher ami, c'est la seule excuse que je veuille de vous. Venez chez moi quand vous voudrez, je vous initierai à tous nos secrets. »

Là-dessus , son valet de pied ouvrit la portière. Emilio monta dans le coupé, me fit de la main un signe amical, et le coupé partit au grand trot.

Pour moi, je repris à pied le chemin de la rue des Mathurins-Saint-Jacques , charmé de l'espérance de conspirer et de devenir un personnage

considérable dans l'État, — et plus charmé peutêtre encore de donner la main à un homme qui, de l'aveu de tous, était la plus forte tête de l'Europe.

J'avais vingt ans.

Terrible histoire du grand Boleslas. — Songes, pressêntimeûts. — Le8 Polonais de la brave Pologne , ce sont bien tous de braves Polonais.

Je ne tardai guère à m'endormir, et peodant mon sommeil je vis passer sous mes yeux toutes sortes d'images étranges. Clou, Tullia, le prince Porsenna étaient les principales. Je ne sais comment ni contre qui nous avions conspiré, ni pour quelle raison , mais enfin nous avions proclamé la république quelque part, et je voyais les farandoles sur la place publique, j'entendais les cris du peuple délivré; et moi-même, debout sur un char de triomphe', ayant à mes côtés TuUia et mon ami Clou, je saluais les citoyens avec bienveillance. Boleslas, tenant les rênes de huit chevaux plus blancs que la neige.

i88 MARCOMIR,

conduisait le char. Tout à coup, je voyais s'avancer • dans la foule un traître suivi d'une troupe nombreuse de soldats. Ce traître avait la figure de Porsenna. A sa vue tout le peuple s'enfuyait. Il faisait saisir et enchaîner Boleslas, Clou, Tullia et moi, et nous faisait conduire au supphce. Nous résistions vaillamment quoique sans armes. Garrottés, les habits déchirés, le cou nu, nous marchions vers réchafaud. Je le vois encore; c'était sur la place de la Concorde. On avait coupé la tête à l'obélisque; triste présage ! Je ne sais comment la jeune duchesse de Marciano se trouvait avec nous.

c( Saisissez ce brigand et coupez-lui la tête, » criait EmiUo d'une voix formidable, en me désignant du doigt.

prodige ! le bruit de cette voix éveillait mon grand-père. Le vieux Marcomir était couché sur son lit. Sur sa table était le Phédon^ un volume que jeconnaissais sibien.Le livre étaitencore ouvert, et la bougie à demi consumée. A droite du lit était son fusil de chasse, un vieux fusil à pierre, de Saint-Étienne, qui était en son temps une merveille de l'art. En face., et un peu à droite, entre le lit et la porte, se trouvait la bibliothèque. Mon grandpère, éveillé par la voix d'Emilio, se dressait sur

son séant. Je le voyais: je le vois encore. Sa figure était celle d'un homme qui écoute. Je voulais crier et l'appeler à mon secours. La voix s'arrêtait dans mon gosier.

Tout à coup, je ne sais comment, une voix ou une intelligence divine $e, faisait entendre à lui. Je le voyais à l'éclair de ses yeux. Il sautait à bas de son lit, il saisissait son fusil. Il se taisait, mais son silence eût fait trembler les plus intrépides. Dans ses yeux je lisais ces mots :

c( Eh ! c'est mon enfant qu'on égorge ! Arrête, Porsenna, ou je te tue ! »

Autre prodige. En un clin d'œil, je le voyais transporté sur la place de la Concorde. Les rangs s'ouvraient devant lui. Les soldats présentaient les armes. Et lui, nu-tête, les cheveux blancs rejetés en arrière, il montait les marches de l'échafaud ; je me retournai, et jepoussai un grand cri. Mes mains étaient déliées; j'étais libre, mais Porsenna, se voyant perdu, avait coupé la tête à Tullia. Je voyais cette tête charmante rouler dans l'horrible panier. A son tour, le bourreau saisissait Porsenna et lui coupait le cou. Qui l'avait condamné? Dieu seul apparemment.

Cette vision, qui dura jusqu'au matin, ne laissait pas de me causer d'horribles inquiétudes. Je

me disais, comme il arrive souvent dans les rêves : c'est un songe, et cependant je ne pouvais m'empêcher d'y croire. Enfin le jour vint, je m'éveillai, et avec le réveil je repris mon bon sens et la pleine possession de moi-même. Le soir, j'allai rendre visite à Clou, dont l'état pouvait s'être aggravé depuis la veille.

Il était au lit et très-pâle, ayant perdu beaucoup de sang. Cependant la blessure n'était pas dangereuse. Dès qu'il m'aperçut:

c( Faux et traître ami, dit-il, double Marcomir, qu'as- tu donc fait hier au soir? Est-ce ainsi que tu abandonnes tes amis dans le malheur? Boleslas bâillait comme une huître, Tullia comme une carpe de deux ans, et moi, je grinçais des dents comme un castor enrhumé du cerveau.

— J'ai vu le duc de Marciano, répondis-je en donnant la main à Clou.

— Ah ! fort bien ; et la petite duchesse aussi, je pense? Monsieur est galant, monsieur est grand seigneur, monsieur va voir les ducs et les duchesses. Allons, assieds-toi là, ventre de biche ! et dis-moi quelque bonne histoire; car je suis, sur mon âme, aussi gai que trois volumes de philosophie allemande. Qu'as-tu vu chez Marciano?

MARCOMIR. 19i

— J'ai VU le prince, dis-je d'un air mystérieux.

— Ah! ah! tu as vU le prince? Et lequel? Je connais des tas: de princes; dans quel tas as-tu pris celui-ci? Est-ce un prince de fraîche date, ou un -vrai gentilhomme dont le bisaïeul a donné à boire à plusieurs Capétiens? J'ai connu six demidouzaines de princes dont je n'aurais pas voulu pour cirer mes bottes, et pourtant ils se disaient fils des plus nobles races d'Allemagne.

— Mon prince c'est le tien, c'est celui de Boleslas. C'est le prince Emilio Porsenna.

— EmiUo! s'écria Tullia qui entrait, portant une tisane, encore cet Emilio ! Yôus me poursuivez avec ce nom-là.... Bonjour, Marcomir, vous êtes un brave. »

Elle me tendit une main que je gardai dans la mienne un peu plus longtemps peut-être qu'il ne convenait à une stricte amitié. Elle la retira doucement, et s'assit au pied du lit de Clou et sur le lit même.

« Voilà le baume de Fier-à-Bras, dit Clou en avalant la tisane, et voilà la princesse qui vient panser les plaies du navré chevalier. Tu es bien heureux, toi. Tu tombes sur un maladroit qui déchire ta chemise. A vous deux, en cinq minutes.

VOUS n'avez pas eu l'esprit de vous toucher. Il a fallu qu'un heureux hasard mît la pointe de ton fleuret dans le bras de cet aligneur de rimes..., A propos, l'as-tu vu ce matin?

— Ma foi non, répondis-je. J'ai pensé à toi d'abord.

— Très-bien. Fort bien. Correctement exprimé. Tu as pensé à moi, homme soigneux, et tu es allé hier au soir avaler, en mon honneur, des tasses de thé et des verres de punch ! »

Comme j'ouvrais la bouche pour me justifier : « Allons, je connais ton excuse. Ne va pas plus loin, tu t'embourberais. Quand on a fait une sottise, le mieux est de n'y plue penser et de n'en parler jamais.

— Il est un peu aigri ce matin, me dit TulUa. La nuit n'a pas été bonne. Il faut être indulgent pour ce pauvre blessé, Marcomir.

— Bon! je suis aigri! s'écria Clou en fureur. Autre manière de me calmer les nerfs ! Avant peu, Tulha dira que j'ai des vapeurs. Sortez d'ici tous deux et allez au diable ! je veux dormir. »

Je ne me fis pas prier, et TuUia ne tarda guère à me rejoindre dans le salon. Elle s'assit au coin du feu sur le divan, et je m'assis sur un fauteuil, près d'elle.

tt II est assoupi, dit-elle après un instant de silence. Ce sommeil lui fera du bien. » .

Je ne répondis rien et je me mis à regarder la flamme qui s'élevait au-dessus des tisons. Mon bonheur était complet. Je Taimais, et je vivais près d'elle. Elle avait les deux mains jointes à Textrémilé du genou droit un peu soulevé, et regardait tantôt le feu, tantôt le tapis. Je ne sais à quoi elle ■pensait, mais j'étais violemment ému. Il faut avouer que mon ami Clou et sa blessure occupaient en ce moment bien peu de place dans mes pensées.

. « Il est bienheureux, dis-je enfin, d'avoir versé son sang pour vous ! »

Ce début, qui répondait sans doute à sa pensée secrète, la fit sourire.

« Eh bien, dit-elle, n'avez-vous pas eu le même bonheur, et même un bonheur beaucoup plus grand, puisque vous avez versé le sang d'autrui au lieu de verser le vôtre?

— Oui, mais il est blessé, lui; il est pâle, il est sur son lit , vous le consolez , vous lui dites de douces paroles, et vous lui faites des tisanes....

— Et même des cataplasmes, interrompit-elle en riant. Faites-vous donner un bon coup de sabre, et je vous en promets tout autant.

— Tullia, lui dis-je en prenant sa main qu'elle m'abandonna saris résistance, je vous aime, et je voudrais vous donner ma vie.

— Oui, pendant un mois, dit-elle avec un sourire mélancolique, et après ce mois écoulé vous diriez: Voilà la maltresse de Clou, deTHercule de Pise et d'Emilio Spartivento, et vous rougiriez de moi, et vous chercheriez d'autres femmes et d'autres amours, car vous êtes jeune, et vous aimerez souvent avant que la vie s'éteigne en vous, et, avec la vie, la puissance d'aimer.

— Tullia, je vous jure de vous aimer toujours et de n'aimer que vous ! »

Elle secoua doucement la tête.

c( Toujours! reprit-elle, un bien bel adverbe, en vérité ! Éternellement est plus beau encore, et j'y croirais volontiers, si....

— Si?... dëmandai-je d'un air suppliant.

— Si vous saviez ce que cela signifie,*répoadit-elle.... Un amour éternel! Eh! mon Dieu, nous ne voyons que cela dans les romans. Mais dans la vie, combien ont duré plus d'une année? Éternel était l'amour d'Emilio, et il a duré six mois. Éternel était celui de votre ami Clou, et il m'aime déjà si peu qu'il me laisse, sans la moin-

dre inquiétude, seule avec vous. Oh ! les éternités d'un jour! » ,

En parlant ainsi, elle se détourna vers le feu et parut prête à pleurer. Je me laissai glisser sur mes genoux, et je baisai sa main avec une ferveur pieuse. Un amour immense, mêlé de pitié, me remplissait le cœur. Toutes ses fautes passées avaient disparu. Sa vie était comme un ciel sans nuages. Je sentais seulement qu'un destin implacable s'appesantissait sur elle et sur moi. Je ne désespérais plus d'être aimé, mais je commençais presque à redouter de l'être.

Elle laissa sa main dans les miennes, le visage obstinément tourné vers le feu. Ce silence m'inquiétait.

(( Aimez-moi, ,Tullia, lui dis-je; moi je vous aimerai tant ! »

Elle tourna sur moi ses yeux bleus, les plus beaux qu'ait vus le soleil, et me regardant avec une tendresse infinie :

(( Non, dit-elle, c'est impossible. Entre nous je verrais toujours l'ombre du passé.

— Que puis-je faire pour vous convaincre?

demandai-je d'un ton passionné.

— Rien. Taisez-vous, si vous m'aimez.

— Mais...

\m MARCOMIR.

— Taisez-vous! dit-elle avec douceur, et laissez-moi à mon malheureux destin. Je ne peux pas, je ne veux pas vous aimer. Relevez-vous ! Rasseyez-vous, et causons gaiement si nous pouvons. »

Je me rassis dans mon fauteuil et je cherchai des idées ou, à défaut d'idées, des paroles. Je ne trouvai rien. Elle demeura comme moi immobile et silencieuse, le menton appuyé sur sa main. Rien n'était plus beau, plus doux et plus mélancolique que ce visage charmant pour qui la nature avait tout fait, et où le malheur commençait à marquer sa trace. Après quelques instants de contemplation muette, je m'en allai sans rien dire pour réfléchir chez moi plus à Taise.

Là, je fis serment de ne plus jamais la revoir et de ne plus l'aimer jamais. Ce serment me conduisit le soir chez mon ami Clou. Mais n'était-ce pas une cruauté d'abandonner un ami blessé?

Au reste, la compagnie était nombreuse. Rochetaillade était venu avec ses deux amis, Jean Prunier, le poëte, et Ludovic Chenet, le pythagoricien. Après quelques excuses, que Tullia reçut de la meilleure grâce du monde, la conversation s'échauffa peu à peu, et l'on se mit à parler

MARCOMIR. i97

poésie. Naturellement, Jean Prunier demanda la parole, et, quoiqu'il l'eût gardée depuis trois quarts d'heure sans interruption, il ne paraissait pas près de la quitter, quand mon arrivée fit une heureuse diversion.

« Messieurs, dit Clou, voici Marcomir qui va trancher la difficulté. De quel avis es-tu ?

— De l'avis de Tullia, répondis-je sans hésiter.

— Bravo! très-bien, dit le chœur des assistants.

— Il a la langue bien pendue, ditRochetaillade.

— C'est moi qui l'ai formé, répliqua Clou.

— Il faut en fair^ ua avocat, continua le pythagoricien Ludovic.

— C'est trop peu d'un avocat, dit Rochetaillade; il faut en faire deux avocats. Il y a de l'étoffe.

— Il est, — dit Jean Prunier, jaloux de mon succès, — il est de l'avis de Tullia, mais quel est l'avis de Tullia?

— Que vous avez assez parié, » répondit-elle sans hésiter.

Cette réponse coupa la parole au malheureux poëte. En vain voulut-il se relever et reprendre son discours interrompu : RochetaiUade et Ludovic lui mirent la main sur la bouche et le réduisirent au silence.

a Or ça, dit Roche taillade, où donc est le seigneur Boleslas, surnommé la Mort-au-Kirsch?

— Ici, monsieur! » répondit le Polonais qui entrait au même instant.

Son entrée produisit un certain dérangement dont je profitai pour changer de place et m'asseoir près de Tullia. Elle me tendit la main et me regarda avec des yeux pleins de tendresse, mais elle ne me dit rien.

« Boleslas au nez écarlate, dit Clou, le kirsch est à ta gauche sur Tétagère. Ma coupe ciselée est à droite. Ta plus belle pipe, Erebus, est au milieu. Bois, fume et parle. Ton aspect est celui d'un héros, et ton visage couvert de pourpre, ainsi qu'un empereur romain, semble annoncer de bonnes nouvelles.

— Je viens de jouer aux dominos, dit le Slave, et l'Europe est tranquille.

— Eh bien ! dis-nous quelque histoire de ton pays, qui nous fasse frémir et trembler.

— Ou plutôt, interrompit Jean Prunier, ditesmoi qui vous a enseigné à vous servir si bien d'un fleuret. Hier, je n'y voyais que du feu. En une minute, j'ai vu mon fleuret fuir de ma main comme un écu fuit de la poche d'un pauvre diable.

^ MARCOMIR, i09

— C'est une longue histoire, dit Boleslas en soupirant.

— Tant mieux, dit Clou, car j'ai peine à dormir. Va, parle, mon bon Boleslas, Ta voix résonne plus doucement à mon oreille que la cloche du souper à l'oreille d'un capucin. Est-ce aux Indes, est-ce en Ethiopie que tu vas nous mener?

— Non, répondit le Slave, c'est en Pologne.

— Allons ! tant mieux ! interrompit Clou. Tiens,

je vois d'ici ton histoire. Au lever du rideau, l'on aperçoit une sombre forêt de pins, dans cette forêt un chemin, dans ce chemin deux cavaliers enveloppés de manteaux sombres comme la nuit. Comme l'un des deux est plus jeune que l'autre, l'autre est naturellement plus âgé que l'un. La moustache du premier grandit : celle du second grisonne. Le i)remier est un héros , le second est un traître , ou peut-être un père noble, ou peut-être un serviteur de bonne maison, un Caleb de Lithuanie. Ils causent de la pluie et du beau temps, quand tout à coup le plus âgé s'écrie :

— C'est un sombre récit que vous me demandez là, prince Albert Karakovinsky. Quand votre mère fut poignardée par le palatin de Posnanie, vous étiez bien jeune encore...

— Auras-tu bientôt fini d'improviser, bavard impitoyable? dit Jean Prunier.

— Bon ! ce poëte croit que je vais lui faire concurrence, dit Clou.

— Par saint Chrysostome, s'écria Prunier exaspéré, tais-toi.

— Par saint Basile et saint Grégoire de Nazianze!... » répliqua Clou.

Heureusement TuUia le força de rester en repos, et l'impassible Boleslas commença son histoire.

a Vous saurez, messieurs, dit-il en avalant une gorgée de kirsch, que mon père était prince en Pologne. Il possédait un district grand comme la Corse, et, dans ce district, quarante mille paysans, vingt ou vingt-cinq mille chevaux, et des bœufs, des vaches, des moutons et des oichons en proportion. De plus il était marié. Je suis le cinquième de ses fils, et quoique mon père fût un des plus riches seigneurs de Pologne, ma part de la succession paternelle ne promettait pas d'être considérable. Hélas ! il est bien dur d'être cadet.

— Au nom du ciel, interrompit Clou, ne fais pas de réflexions sur le droit d'aînesse. La vie est trop tîourte pour qu'on l'emploie à dire des bêtises.

— Un matin, continua Boleslas, le grand Na-

poléon vint à passer à Varsovie, C'était après léna. Toute la noblesse polonaise étak accourue pour le voir, et mon père comme les autres. Vous pouvez juger si je fus prompt à monter à cheval et à caracoler derrière le cortège impérial. J'avais alors seize ans, et Tunifôrme des cavaliers de la garde impériale me séduisit tellement, que je demandai le soir même à ma mère de m'enrôler dans les lanciers polonais qu'on formait par ordre de Napoléon. Tout le monde y consentit volontiers; mon père, pour faire sa cour à l'empereur, mes frères pour se débarrasser de moi, et ma mère parce qu'elle était fort persuadée que je reviendrais en Pologne, comme Sobiesky, chassant devant moi les Turcs, les Russes, les Autrichiens et les Prussiens ; après quoi, le trône des Jagellons étant vacant, j'irais m'y asseoir.

c( On acheta sur le grand livre de France quinze mille Hvres de rente; on me mit à la main un beau sabre damasquiné, que mon bisaïeul avait pris à Vienne dans la tente de Kara-Mustapha; entre les jambes, un beau cheval noir, plus vite que le vent ; dans la poche, un brevet de souslieutenant, et mon père me souhaita bon voyage. J'étais confié à la garde d'un vieux maréchal des logis instructeur qu'on appelait Michaud.

(( Ma mère, un peu moins stoïque que mon père, malgré ses rêves de gloire, me suivit jusqu'au bout de l'avenue et me recommanda mille fois au maréchal des logis.

« — C'est bon, madame, ditMichaud, on sait (( ce que c'est que les enfants au régiment, et « je vous promets de prendre soin de ce jeune (c cadet. »

c( Elle voulut lui glisser dans la main une bourse qui contenait cent napoléons ; mais lui, seredressant :

(( — Madame, je vous remercie, dit-il. Je « veux être son ami, mais non pas son domes- « tique. »

« Et comme elle s'excusait et le priait d'accepter quelque gage d'amitié :

(c — Ne VO.US excusez pas, madame, dit-il, vous « n'êtes pas fautive. Yous ne connaissez pas le « troupier français, voilà tout. Si les dames, en te Pologne, connaissaient le troupier français, c( elles ne seraient plus jamais fautives. »

c( Cependant, il voulut bien accepterune bague de peu de prix et baisa la main de ma mère.

a — Maintenant, mon cadet, dit-il quand nous (C fûmes éloignés du château, il ne s'agit plus de tt dire : papa, maman, ma bonne, il faut appreu*

(( dre le métier, panser ton cheval, faire le coup « de sabre et ne pas craindre les rhumatismes, a Voyous, sais-tu faire le moulinet?., . Pas comme «t cela, malheureux, tu vas couper les oreilles à « ton cheval, et ce serait dommage, car c'est un « fier animal, et plus intelligent que beaucoup « de chrétiens. Tiens, voici comme il faut s'y « prendre. »

« Là-dessus, en trottant et sans désempiarer, il me donna une leçon. Trois jours après, nous arrivâmes au régiment et -nous devînmes inséparables. En deux ans, il m'apprit tout ce qu'il savait, c'est-à-dire l'escrime sous toutes ses formes, la pointe, la contre-pointe, le bâton* « Ce « cadet-là, disait-il souvent, ira plus loin que « moi : il a epoignet solide et prompt ; s'il avait a du sang-froid, il serait parfait; mais le sang- « froid ne vient qu'avec les années. »

c( Voilà quel fut mon maître d'armes. Depuis ce temps j'ai pratiqué à Somo-Sierrà, à Borodino, à Leipzig, et j'ose dire que j'ai fait honneur à Michaud.

a Est-ce qu'il vit encore ? demandai-je à Boleslas.

— Il est mort à Leipzig avec cent mille autres, amis ou ennemis. La veille de la bataille, il était

assis au bivouac, près de moi, et gardait le silence. «Qu'as-tu? lui dis-je, vieux Michaud, tues triste. » n secoua la tête. « Il y aura des prunes pour moi demain, j> dit-il. Je voulus le rassurer. « Il y en aura pour tout le monde, » repris-je. « Oui, mais ce sera la prune essentielle, salutaire et définitive. — Est-ce que tu as peur? Prends ma gourde et. bois un coup d'eau-de-vie. Le souper était maigre, ce soir. — Peur! répondit-il en souriant amèrement, est-ce qu'un ancien soldat de la République française, une et indivisible, a peur? Je sens que je suis fini : voilà tout. J'ai trente-sept balles, coups de sabre et de baïonnette dans le corps. Le trente-huitième signera ma feuille de route. Et, tiens, s'il faut tout dire, je n'en suis pas fâché, j'ai assez couru le monde; j'ai vu le Caire, Suez, Moscou, Madrid; j'ai vu Saragosse, où les femmes et les enfants nous jetaient leurs maisons sur la tête, où les dominicains nous ajustaient comme des lièvres au gîte; j'ai vu Austerlitz, j'ai vu Marengo. Il n'y a plus rien à faire ici-bas. Mes bras sont fatigués comme ceux du batteur en grange quand il a fini sa journée. Adieu, petit, je vais dormir. » En même temps, il se roula dans son manteau et s'endormit.

c< Ses pressentiments ne le trompaient pas. Le lendemain, dans une charge que nous fîmes ensemble, au galop, sur une batterie russe, il reçut une volée de mitraille et tomba mourant. Les artilleurs sabrés, je revins sur mes pas pour relever Michaud. « Trente-huit ! dit-il en me voyant approcher. Cette fois, les gredins . ne m'ont pas manqué. Prends la bague de ta mère. Adieu. Je n'ai plus que quelques minutes à vivre et les Russes vont revenir. » Je l'embrassai, les larmes aux yeux, et je l'emportai moi-même à l'ambulance. Arrivé là, il expira. Deux ans plus tard. Napoléon partit pour Sainte-Hélène, et je retournai en Pologne. Mon père venait demourir.Mou frère aîné, qui craignait la police russe, feignit de ne pas me reconnaître ; ma mère seule me reçut dans ses bras. c(Tu ne reverras plus, dit-elle, celui qui fut le seul espoir de la pauvre Pologne ; mais jure-moi de donner ton sang pour la patrie, dès qu'il y aura des Russes, des Autrichiens ou des Prussiens à égorger quelque part. » Je fis de grand cœur ce serment, et je l'ai tenu de mon mieux. J'ai sabré les Russes, en 1831, avec une fureur qui vous ferait rire, vous autres jeunes gens si aimables, si polis et si bien élevés à rire de tout. J'ai vécu depuis vingt-cinq ans exilé partout, hormis à

Paris, qui est la patrie de tous ceux qui n'en ont pas; je conspire matin et soir^ et je conspirerai jusqu'à ce que la fièvre, ou, si Dieu m'exauce, un boulet russe mé conduise dans l'autre monde. »

Quaad Boleslas eut fini de parler, nous regardâmes tous avec respect ce débris de tant de guerres et de révolutions. Clou, qui s'était assoupi légèrement pendant ce récit, rompit tout à coup le silence en chantant à tue-tête le refrain si connu :

Les Polonais de la brave Pologne Ce sont bien tous de Braves Polonais.

S'ils n'étaient pas de la brave Pologne, Ce ne seraient pas de braves Polonais.

Mais comme ils sont de la brave Pologne, Ce sont bien tous de braves Polonais; Oui, comme ils sont de la brave Pologne, Ce sont bien tous de braves Polonais, De braves, de braves Polonais.

« Allons, Boleslas, tu dois avoir le gosier sec, débouche-nous ces bouteilles de bière. Il n'est rien qui altère plus que de raconter des histoires attendrissantes, si ce n'est de les écouter. Et toi, dit-il à Tullia, donne-nous des verres, idole de mon âme. Et toi, Rochetaillade, qui parais un bon vivant, dis-nous ton opinion sur l'origine des choses, et

toi, Marcomir, qui n'es encore qu'un blanc-bec, écoute et profile des leçons de ce philosophe. Et toi, poëte, scande tes rimes en toi-même sans rien dire, et, si tu es bien sage, nous te permettrons de réciter une ode de ta façon. Et toi, pythagoricieii, qui rêves sans savoir pourquoi et qui bayes aux corneilles, tu nous diras où était l'âme de Rochetaillade avant qu'elle vînt habiter ce corps qui ressemble à une paire de ciseaux, tant la nature a oublié d'y mettre de la chair sous la peau. Allons, vite à l'œuvre, canaille et populace ! »

Ce petit discours nous ayant mis en gaieté, chacun se hâta d'obéir.

Quand Boleslas eut fait, suivant la belle expression du poëte Jean Prunier, a ruisseler dans les coupes d'or la bière aux flots mousseux, »

Rochetaillade appuya sa jambe droite sur son genou gauche, son coude droit sur la jambe droite, sa tête sur sa main, regarda le ciel et dit:

« L'œuf est-il né de la poule, ou la poule estelle née de l'œuf? Question étrange ! Problème insondable ! (Boleslas, j'ai soif.) La matière est-elle antérieure à Dieu, ou postérieure à Dieu, ou contemporaine de Dieu ? Dieu existe-t-il? La matière existe-t-elle? Question plus étrange! Problèmes

plus insondables ! Le temps est-il TétoflEe dont on a fait l'éternité, ou l'éternité est-elle un tonneau sans fond dans lequel Dieu versera le temps et qui ne se remplira jamais? Ou le tonneau a-t-il un fond, et l'éternité le remplira-t-elle, et Dieu y mettra-t-il un couvercle et scellera-t-il le vase de son sceau indestructible? Et les éternités succéderont-elles aux éternités, et Dieu les déposera-t-il, empilées par centaines dans un coin obscur de l'étendue? Autres phénomènes inexplicables et prodigieux!

— Marcomir, dit Clou, ne perds pas un mot de cette leçon. Je te la ferai réciter tout à l'heure. Prends garde de mêler l'œuf avec l'éternité et la poule avec le tonneau sans fond, de briser les uns ou les autres, et de faire ainsi de puissantes omelettes avec les œufs des éternités.

— Messieurs, ditTuUia, permettez-moi de vous dire que l'origine des mondes, l'œuf, la poule et les éternités m'ennuient cruellement. Si vous voulez, nous allons faire de la musique.

— De la musique ! reprit Clou indigné, et peutêtre aussi de la danse ! Femme faible, mais insensée, veux-tu caracoler sur ma tombe ? Veux-tu valser sur mes restes inanimés?

— Allons , répondit TuUia, résignons-nous,

et vou§, Marcomir, contez-moi quelque histoire.

— Youlez-vous, interrompit Boleslas, que je vous dise la bonne aventure ?

— Ah ! s*éeria-t-elle avec joie, voilà un ami véritable. Et par quel moyen, seigneur Boleslas?

— Donnez-moi votre main, dit le Polonais, je me connais un peu en chiromancie, et j'aurais été magicien si Dieu l'avait permis.

— Yous êtes un vrai magicien ? demanda Tullia étonnée etjoyeuse.

— Aussi vrai, aussi savant, aussi profond que le sieur Nostradamus, mon maître. Avancez un peu la main, je vous prie. »

En même temps, il prit la main de Tullia et l'examina avec beaucoup d'attention.

a Jolis doigts, dit-il, longs et lisses, des doigts pleins de poésie, de grâce et d'imagination. Jusqu'ici tout va bien. Voyons le pouce. La première phalange est fort développée. Beaucoup de volonté, Tullia. Seconde phalange: jugement, raisonnement. Tullia, la nature a fait beaucoup pour vous. Voyons la troisième, celle de l'amour. Vous rougissez ?. . . Laissez-moi donc regarder cela... Vous refusez? C'est bien; je n'en parlerai pas. Voyons maintenant la ligne du cœur. ))

2i0 MARCOMIR.

Sa figure devint plus grave. Involontairement, nous nous sentions émus. Il était tard, et les deux bougies placées sur la table éclairaient seulement SQ barbe et le beau visage de Tullia. Certes, aucun de nous ne croyait à la chiromancie ; cependant tous attendaient avec inquiétude Tarrêt du destin. Tout à coup ses sourcils se froncèrent, il parut réfléchir un instant et prendre son parti. Il lâcha la main de Tullia et allongea ses bottes du côté de la cheminée.

« Si nous faisions un peu de musique? dit-il avec une indifférence affectée.

— Eh bien, vénérable 'sorcier, demanda Tullia d'une voix mal assurée, quel est l'arrêt du sort?»

Clou devina la pensée du Polonais.

« Bah! dit-il, laisse-nous tranquilles, toi et le destin, et mets-toi au piano.

— Non, non, je veux savoir mon sort, dit-ellei avec obstination.

— Je vais te le dire, continua Clou. Tu vivras, tu seras belle, tu seras aimée, tu m'aimeras, et tu mourras à Tâge de cent cinquante ans, quand les enfants de mon petit-fils seront enterrés depuis trois siècles.

-— Boleslas, dit Tullia avec force, parlez. Qu'a

vez-vous donc vu de si terrible et que vous n'osez dire?

— Moins que rien, répondit le Polonais. J'ai voulu faire une plaisanterie. Je l'ai faite, et je vois avec regret qu'elle n'était pas bonne. »

MaisTuUia ne se paya point de cette défaite.

(c Si vous avez plaisanté, dit-elle, qui vous empêche de pousser la plaisanterie jusqu'au bout?

— Ce qui m'empêche.... ce qui m'empêche....

c'est l'air sérieux avec lequel vous m'écoutez. On peut se moquer de Clou qui ne croit à rien; mais d'une catholique fervente comme vous, diable! c'est autre chose.

— Ainsi, vous vous êtes moqué de moi?

— Vous le voyez bien.

— Et vous n'entendez rien à la chiromancie?

— Pas plus qu'Adam, notre premier père.

— Il est écrit que je ne saurai rien, » ditTuUia en frappant du pied avec impatience.

Elle sortit de la chambre, et nous nous regardâmes les uns les autres avec stupéfaction.

<( Eh bien, dit Clou, que présagent les lignes de sa main ?

— Tu veux le savoir? répliqua le Polonais. Tu 'en repentiras.

— Je m'en repentirai ; soit.

— La ligne de cœur, dit Boleslas avec gravité, part de Jupiter et barre la main tout entière, en dépassant Mercure. C'est le signe d'un amour de cœur, noble, pur, éthéré. »

Cette réponse fit rire presque tous les assistants, excepté moi. Si elle m'aime jamais, pensai-je, c'est ainsi qu'elle m'aimera.

<c 11 faut avouer, dit Clou en riant, que tu es un vrai sorcier. Rien n'est plus noble, plus pur et plus éthéré que notre amour.

— Et qui te dit que ce soit toi qu'elle aime? répliqua le Polonais avec force. ' ^

— Tu as raison, dit Clou. Je suis un fat.

— La longueur de la ligne de cœur, continua Boleslas, indique un grand bonheur mêlé de cruelles souffrances. La ligne de tête descend du côté du mont de la lune, ce qui indique une rare imagination et peu de goût pour le pot-au-feu. Ce n'est pas signe de richesse.

— Ah ! ceci est mieux, dit Rochetaillade, et nous réconcilie avec la science.

— Mais la ligne de vie? demanda Clou.

— Ne m'interroge pas davantage. Ne levons pas le voile qui recouvre une inévitable fatalité. »

MARCOMIR. 2i3

A ces mots, un murmure unanime s'éleva contre Boleslas.

ce Vous le voulez? dit-il. Eh bien, la ligne de vie est courte et rompue par le milieu. Tullia sera poignardée avant la fin de Tannée. »

Cette prédiction fut faite d'un ton si solennel que nous demeurâmes tous interdits, et que Clou lui-même ne put prononcer un seul mot.

Tout à coup la porte s'ouvrit et Tullia parut. Cl Je vous remercie, dit-elle, mon cher Boleslas. J'ai tout entendu. Être aimée, aimer et mourir d'un coup de poignard, eh bien, je ne suis pas trop à plaindre. »

Sur ce mot, on essaya de faire des plaisanteries et de la rassurer, mais les plaisanteries expiraient sur les lèvres des plaisants. Je ne sais quoi de funèbre était dans l'air.

« Il est minuit, dit Clou. J'ai sommeil. Bonsoir, jeunes seigneurs. »

Nous nous retirâmes tous. Tullia nous accompagna jusqu'à la porte, et me serrant doucement la main :

« A mi, dit-elle, vous reviendrez demain, n'est-ce .pas? »

Au coin du feu. — Pauvre Clou I — Noyons nos chagrins dans les pots.

Le lendemain et les jours suivants, je passai la soirée presque seul avec Clou, toujours alité, et TuUia. L'amour que j'avais à première vue conçu pour elle enfonçait à chaque insiant des racines plus profondes dans mon cœur. Je n'aimais plus seulement en elle la beauté comme autrefois; j'étais touché de pitié en la voyant, mais d'une pitié presque fraternelle. J'aurais donné ma vie pour elle sans compter et même sans demander d'être aimé. Bien plus, l'amour lavait à mes yeux toutes les taches de sa vie passée. Je ne pensais ni à Emilio, ni à l'Hercule de Pise, ni même à Clou que je voyais tous les jours; il me semblait que Tullia appartenait à un monde supérieur, et que

les souillures de celui-ci ne pouvaient l'atteindre. Du reste, soit qu elle eût deviné mes secrètes pensées, soit par un instinct particulier des femmes, elle montrait dans ses regards, dans ses gestes et dans ses discours, une réserve pleine de grâce et de pudeur. Rochetaillade lui-même et ses amis, bien qu'ils ne fussent pas fort respectueux envers les femmes du quartier latin, n'osaient souffler mot devant elle. Pour moi, j'aurais passé ma vie près* d'elle, sans rien désirer,^ content de rencontrer quelquefoi sa main ou son regard, d'échanger un sourire ou de causer avec elle, si le cours naturel des événements n'en avait décidé autrement.

On soir je la trouvai seule.

« Clou est à peu près guéri, dit-elle. Il a voulu aller au théâtre du Palais-Royal avec ses amis. Us viennent de sortir. Vous avez encore 1er temps de les rejoindre, » ajouta-t-elle en souriant.

Je demeurai debout et indécis, non que j'eusse la moindre envie d'aller au Palais-Royal; mais je désirais violemment d'être seul avec elle, et je n'osais le dire. Comhie je tenais la porte entr'ouverte :

«Entrez ou sortez, dit-elle, mais fermez la porte, Màrcomir. 11 fait un froid de loup. »

216 MARGOMIR.

Je profitai de cet ordre pour entrer et refermer la porte derrière moi.

Elle s'assit commodément près de la cheminée, légèrement penchée dans son fauteuil, la tête à demi renversée en arrière, et posa sur ses genoux le livre qu'elle lisait.

Je na'avançai assez courageusement pour un amoureux aussi novice et aussi troublé, et je m'assis à côté d'elle; mais je gardai le plus profond silence.

Ce silenc'e dura assez longtemps pour devenir désagréable à tous deux; mais je ne pensais qu'à une seule chose, et je ne pouvais pas du premier mot lui parler d'amour.

« Eh bien, dit-elle, est-ce parce que Clou est sorti que vous ne dites rien?

— Je ne sais rien, répondis-je.

— Bah! l'on sait toujours quelque chose. Où est Schamyl, prince de Circassie?

— Je n'en sais rien. Qu'il aille au diable, s'il veut!

— Marcomir, vous n'êtes pas poU. Vous devriez vous intéresser à tout ce qui m'intéresse. Ce n'est pas Boleslas qui manquerait à médire où est Schamyl. Plutôt que d'y manquer, il me donnerait, par-dessus le marché, des nouvelles du shah de

Perse et du sultan de la grande Tartarie dont le palais est fait de poil de chèvre.

— Parlons de Schamyl si vous voulez, dis-je en soupirant,

— Ce n'est pas moi qui le veux, c'est la politesse. Au reste, laissons Schamyl si vous voulez, et parlons d'autre chose. Que pensez-vous de M. Guizot?

— Encore! lui dis-je. Ah! vous êtes cruelle.

— Cruelle ! Qui? Moi? s'écria-t-elle en riant. De quelle cruauté parlez- vous, mon bon Marcomir? Je suis là bien tranquille, assise auprès du feu, à moitié endormie. J'ai sur mes genoux le plus beau Uvre du monde, un traité sur les notaires ou sur le notariat, je ne sais plus lequel. Il ne tient qu'à moi de le lire, et de m'instruire des devoirs du parfait notaire. Là-dessus vous arrivez tout transi et tout ennuyé de vous-même; j'ai pitié de vous, je vous offre la moitié de mon feu, je me tiens prête à répondre aux belles choses que vous ne manquerez pas de me dire, car vous êtes un savant. Clou me l'a dit. Point du tout, vous êtes muet comme un poisson, renfermé en vous-même comme un hérisson qu'on roule avec le pied. Je vous parle de Schamyl, vous bâillez. Je vous parle de M. Guizot, vous soupirez. Ma foi, ma

science est à bout. Vous m'appelez cruelle.... A quoi pensez-vous, mon cher ami?

— A vous. Je vous aime, Tullia !

— Très-bien répondu. Vous m'aimez?

— Si je vous aime ! »

Elle redevint sérieuse.

« Écoutez-moi, Marcomir, dit-elle : ne me dites jamais que vous m'aimez. Cela ne se peut pas. Qu'espérez-vous en m'aimant?

— Rien, que vous voir et vous le dire. »

Elle sourit tristement.

tt Oui, dit-elle, aujourd'hui vous ne voulez que le dire. Demain vous voudrez être aimé à votre tour, car l'amour appelle l'amour. Vous croyez m'aimer, Marcomir, et ce n'est qu'une illusion de votre cœur. Savez-vous seulement ce que c'est que l'amour? C'est le dévouement à la personne aimée, c'est le respect surtout, c'est l'idée inébranlable qu'il n'est rien de plus pur, de plus beau et de meilleur sur la terre que la femme qu'on aime. Est-ce ainsi que vous m'aimez, Marcomir?

— Ouiî, c'est ainsi que je vous aime.

-^ Ah ! dit-elle, il est trop tard. »

Et elle se détourna pour cacher ses larmes.

(1 Au nom du ciel! Tullia, lui dis-je en memet-

tant à ses genoux et en baisant ses mains qu'elle m'abandonnait, aimez-moi comme je vous aime.

Croyez en moi. Je ne sais rien de vous, j'ai tout oublié, sinon que je ne puis vivre sans vous et que je vous aimerai éternellement. »

Elle continua de pleurer en répétant à travers ses larmes :

« Il est trop tard! Quand vous pourriez oublier le passé, Marcomir, je ne l'oublierai pas, moi, et c'est ce qui me désespère. J'aurai l'éternel remords d'avoir souillé ma vie sans amour et sans excuse . Laissez-moi, Marconùr , à mon malheureux destin. Ne revenez plus ici.

— ïe ne puis.

— Eh bien ! dit-elle, c'est donc à moi de m'en aller, car je ne veux plus vous revoir dans la maison de Clou.

— Venez avec moi, luidîs-je, et soyez à jamais ma bien-aimée, mon amie, ma sœur si vous le voulez. Si vous avez quelque faute à vous reprocher, l'amour vrai vous purifiera...

— Oui, reprit-elle avec une amère ironie, et je serai régénérée, n'est-ce pas, en passant des bras de Clou dans vos bras? Admirable moyen de régénération qu'on a découvert dans ces dernières années! Merveilleuse ressource pour couvrir

toutes les lâchetés! Non, Marcomir, je ne me fais pas illusion. Madeleine repentante n'a qu'une ressource, c'est de se retirer au désert.

— Vous voulez partir? m'écriai-je effrayé de cette résolution subite.

— Oui, je veux partir, dit^elle, et quitter Clou.

— Eh bien ! venez avec moi. Je vous jure que je vous respecterai éternellement.

— Non. Le respect d'un jeune homme de vingt ans ressemble trop à l'amour, et je ne veux plus d'amour maintenant. Hélas! je le rejette sans l'avoir jamais connu. »

Quelque chose que je pusse lui dire, rien n'ébranla sa résolution.

« Et dans quel coin de Paris comptez-vous vous cacher? lui demandai-je d'un air de gaieté, bien qu'au fond j'attendisse sa réponse avec inquiétude.

— Je vous le ferai savoir, dit-elle, mais plus tard. Adieu, mon ami. Il est tard. Clou va revenir, et je ne veux pas qu'il puisse croire que vous avez quelque part à ma résolution. Adieu, ne venez pas ici demain si vous m'aimez. »

Je sortis plein de trouble, de consternation et de joie. J'étais troublé de la crainte de ne plus la revoir, consterné de penser qu'elle ne m'aimerait

jamais, et secrètement joyeux de voir que son cœur était libre et qu'elle serait à jamais séparée de Clou.

Je passai trente-six heures au milieu d'impressions si différentes, ayant à grand'peine assez d'empire sur moi-même pour ne pas retourner chez elle et la revoir une dernière fois.

Le surlendemain, dès huit heures du matin, je vis entrer dans ma chambre mon ami Clou. A sa vue, mon cœur battit plus violemment. Je sentis que le moment décisif approchait, et que j'allais recevoir la fatale nouvelle. Clou était sombre et mécontent. Il s'assit à côté de moi.

<( Que fais-tu là? dit-il.

— Je déchiffre l'histoire naturelle.

— Ah! tu es bien heureux, toi. On t'a élevé comme un savant. Tu sais travailler. Quand les hommes t'ennuient, tu vas te distraire avec les hiboux et les coléoptères !

— Qui t'empêche d'en faire autant?

— Qui? Personne. Gela m'ennuie, voilà tout. » Il fit deux ou trois fois le tour de la chambre. « Sais-tu la grande nouvelle? demanda- t-il.

— Quelle nouvelle? dis-je en affectant de rire. Louis-Philippe est mort? Boleslas est roi de Pologne?

— TuUia est partie.

— Partie! répétai-je avec émotion. Ouaod? Pourquoi?

— Qu'en sais-je? Pour suivre un nouvel amant, je pense. »

Cette idée, à laquelle je n'avais pas pensé, me traversa le cœur comme un fer aigu.

<tEh bien! dit-il, qu'as- tu donc? Tu deviens pâle. Ou dirait que tu prends à mon malheur plus de part que moi-même.

— Je t'avoue, lui dis-je en affectant l'indifférence, que ce départ me contrarie. Elle faisait trèsbien les honneurs de ton ménage. Nos soirées vont être maussades tout l'hiver.

— Je suis d'autant plus étonné de ce départ, continua Clou, que nous n'avons jamais eu la moindre querelle ensemble. Elle est douce comme un agneau 5 je me flatte de n'être pas grognon ni avare. En trois mois, j'ai dépensé pour elle dix mille francs. C'est beaucoup pour un budget d'étudiant. Je suis maître de ma fortune, il est vrai, et je ne dois de compte à aucune espèce de parents. Du reste, elle ne se plaint pas de moi. Tiens, voici la lettre qu'elle m'a laissée hier soir en partant, et que j'ai trouvée à mon retour. »

« Mon cher Clou,

« Je vous quitte. Vous avez été bon pour moi. Merci. Je ne l'oublierai jamais. Malheureusement, je ne puis vous aimer. (Elle pouvait bien se passer de me faire cette confidence.) L'amour veut du respect et même de l'adoration; et, quoique je n'aie rien à vous reprocher, vous vous souvenez trop peut-être que vous m'avez prise à l'Hercule de Pise.

<( Je vous quitte pour vivre seule. Je suis musicienne. Je vais donner des leçons de piano. Ne cherchez pas à me revoir. Je ne retournerai jamais chez vous. Adieu. Gardez toujours de moi un bon souvenir.

Page 1