U.>E VISION
pouvoir (l'implanlcr on (ranaclici- los affections de son cœur ! quand clic n'a pas même la puissance de commander à un seul de ses cheveux.
« C'est l'esprit qui vivifie, la chair ne sert à rien ; les paroles que je vous dis sont esprit et vie. . . . Si vous demeurez dans l'observation de
> ma parole , vous serez véritablement mes disciples ,
> et vous connaîtrez la vérité , et la vérité vous rendra libre.
>» En vérité, en vérité, je vous dis que quiconque )> conunet le péché est esclave du péché. »
Saint Jean , chap. vi et viii.
Le Christ partout anathématise la cliair, prêche l'asservissement des passions , comme le seul moyen d'affranchir l'ame de leur joug. Sa mission était de renverser le régne de la matière, et de faire dominer le culte de l'amour et de la pensée.
« C'est en cela que tous connaîtront que vous êtes » mes disciples, bi vous avez de l'amour les uns pour » les autres.
156 MÉPIIIK.
» Ijc coiiiniaiulciuent que je vous donne est île vous » aimer les uns les autres comme je vous ai aimes.
» Ce que je vous commande, c'est de vous aimer » les uns les autres. »
Et en parlant de Madeleine : « C'est pourquoi je » vous déclare que beaucoup de péchés lui sont remis, » parce qu'elle a beaucoup aimé; mais celui à qui on » remet moins aime moins. »
Saint Luc, chap. viii , v. 47-
Les passions sont la vie, et le Christ n'aurait pu, sans blasphémer, en prêcher l'anéantissement ; d'ailleurs, la meilleure preuve qu'il n'a pas rejeté la chair , c'est qu'il a voulu être conçu dans le sein d'une femme.
Il veut qu'on soit maître de ses passions, afin de pouvoir aimer Dieu et ses frères; mais il se montre partout très indulgent pour les écarts dans lesquels elles entraînent l'humanité , lorsque Tamour du prochain existe. — Aimer Dieu et le prochain comme soi-même , voilà toute sa doctrine. — Sa loi est essentiellement une loi d'amour et de dévouemenj^, et nulle part une loi de contrainte ; — mais le sacerdoce avait intérêt à l'interpréter de cette dernière manière.
UNr VISION. 157
Ah! la clKiii- et l'amc soiil r'/^alcment saintes; 1 ou les les deux viennent du même père, et à l'une et à l'autre il a assigné des fonctions en rapport avec leur degré d'avancement. — Le Christ, ainsi que Socrate, Zoroastrc et une foule de prophètes anciens et modernes, a flétri le culte du veau d'or, le règne des passions sensuelles, qui imposent un avilissant esclavage et d'où tous les autres esclavages proviennent. Certes, le Christ était essentiellement le missionnaire de la liberté ; — il la prêcha pour la femme comme pour l'homme, censura sévèrement tout ce qui existait; ne prescrivait que la confiance en Dieu et l'amour du prochain; il défendait les procès et les discussions en toutes choses ; et , professant le plus superbe dédain pour les riches , les prêtres et tous les puissants de la terre, luimême, quoique issu du sang royal de David, exerce un métier, se fait peuple et ne prend pour disciples que des hommes du peuple.
Le Christ, en toutes choses, ne reconnaît qu'une volonté , celle de Dieu ! et partout il anéantit la raison humaine. — Aucune secte
1 5S MÉPIIIS.
chrétienne n'a jamais compris complètement sa doctrine, et le catholicisme, en laissant à l'homme la plénitude de son libre arbitre, l'a exposé à tous les égarements de l'orgueil , aux déceptions , aux chutes, où perpétuellement les illusions de l'amour-propre l'entraînent.
Maréquita, confiante en sa force, commit l'imprudence de braver le danger.
La lutte, dont s'éloignent avec effroi les êtres faibles, a pour les forts un charme qui les attire irrésistiblement dans son tourbillon. — Depuis l'âge de seize ans, Maréquita avait lutté victorieusement contre sa nature ardente et contre le besoin d'expansion et de caresses^ qui, chez elle. Se faisait si vivement sentir. — Orgueilleuse de son triomphe, elle se présenta de nouveau dans l'arène, sûre de remporter encore la victoire. Dans sa témérité, l'insensée ne prévoyait pas le choc terrible qu'elle aurait à soutenir et les formidables attaques dont elle allait continuellement avoir à se défendre. — Résister à des hommes beaux, spirituels et galajits, c'est l effort d'une mince
I m: vision. ir»*)
Voiiii; mais iVlnrt''(nii(a ne savait pas ce que c'csl (|in' ck' se (l'Oliver chaque jour, à toute heure, seule avec l'homme qu'on aime et dont on est aimée; — se sentir fascinée par son re(Tard , attirée ])ar le parfum de son haleine; l'entendre dire d'une voix qui semhle tomher du ciel : — Je t'aime! oh! je t'aime, mon ange, plus que ma vie! ! ! Je n'existe que par toi; — tu es ma loi, mon soleil, mon Dieu! civcc toi je deviendi'ai fort, puissant, invincible ; — pour toi je deviendrais faible , lâche, criminel, brigand. — La vie avec toi, — la mort sans toi !
Non, Maréquita , toute belle et toute courtisée qu'elle eût été, ne connaissait pas encore la puissance de ce danger.
D'abord elle se laissa aller avec confiance au charme ineffable que lui faisait éprouver la présence de Méphis ; — mais bientôt elle eut peur de lui, et plus encore d'elle-même... Alors un long combat commença ; — oh ! un combat opiniâtre : — c'était l'amour, l'amour le plus violent ; c'était une ame qui s'identifiait avec une autre ame, un cœur qui ressen-
160 MÉPIIIS.
tait toutes les aiVections d'un autre cœur, jointes à l'ivresse des sens. — C'était , en un mot, l'attraction divine dans toute sa force, luttant contre une volonté de créature! — c'était un faible roseau essayant d'arrêter le torrent qui descend de la montagne ! — Oh ! quelles expressions pourraient rendre ce qui se passait dans son cœur? Ivresses et craintes, extases et perplexités, bonheur et désespoir, et ces mille et mille frémissements qui parcouraient tout son corps, la faisaient palpiter déplaisir ou frissonner d'effroi! — Chercher à
donner l'idée de ces célestes joies et de ces
effroyables tortures , serait chose folle et
qu'on ne doit pas tenter.
Maréquita passe le premier mois dans cette extase fébrile , — puis vient la passion avec toute sa rage et sa frénésie : — oh ! alors à quelle souffrance n'est-elle pas en proie? Pour elle plus de repos, plus de rêves d'amour, plus de larmes, plus de voluptés, il n'existe plus rien ; — une pensée la domine, s'empare de son cerveau , — c'est un démon acharné à ses pas; — il l'enlace avec les serpents qu'il
VKK vi.sio:v. lOl
ticnl en ses mains, lui silïle aux oreilles i\v:^ paroles qui redoublent sa fièvre; lui montre dans le lointain une perspective encharHeresse que l'infortunée poursuit, brûle d'atteindre, et qui est toujours hors de sa portée. — Nous l'avons déjà dit, depuis la fatale nuit où, pour sauver son amant, elle s'abandonna au duc de
V , elle était parfois sujette à des a€tes
qui avaient le caractère de la folie.
Maréquita ne voyait rien en dehors de son amour; elle trouvait Méphis froid, et lui reprochait de ne point l'aimer assez ; des soupçons cruels l'assiégeaient souvent; — elle pense qu'il veut faire d'elle un instrument pour servir aux projets de son ambition ; elle en trouve la preuve dans la possibilité qui reste à son amant de s'occuper d'autre chose que de son amour. — Méphis devine la souffrance de son amie; il n'est rien qu'il ne fit pour dissiper ses injustes craintes; mais inspirer de nouveau une conliance qui s'est retirée de nous dépasse les forces humaines et n'appartient qu'à Dieu.
— 0 ma chérie, disait Méphis, demande, II. 11
1G2 MÉrms.
exige de raoi tout ce que tu voudras : je suis prêt à te faire tous les sacrifices possibles.
— Eh bien ! si réellement tu m'aimes , — si tu m'aimes autant que je le désire , autant que j'en sens le besoin, donne-m'en une preuve, la seule qui puisse me convaincre.
— Laquelle ?
— Quitte tout pour moi. — Allons sous le l)cau ciel d'Asie chercher une retraite où nous vivrons pour nous ! pour nous seuls ! Ah ! Méphis, conçois ce bonheur! — Nous ferons de notre amour l'unique affaire de notre vie : ne voir , ne sentir , ne penser qu'avec les yeux , le cœur, l'ame de l'être qu'on aime; — ne vivre que par lui et pour lui , ne désirer que lui , rien que lui , dans la nature entière : ami ! c'est la félicité de Dieu , c'est la suprême béatitude. — Ecoute, mon Méphis, je me sens capable de te tenir lieu de tout : — il y a dans mon cœur tant d'amour pour toi , tant de poésie dans mon imagination, tant de feu dans mes lèvres ! — Ah ! je te le promets , ta vie s'écoulera pleine et heureuse, comme celle des anges. — Abandonnons l'Europe, où nous ne
iiMi \isio.\. l(>;')
pourrions vivre l'un ctl'aulre qu'en parias; — un bonheur clandestin nous sérail seul permis. Tu ne pourrais être père, car les enfants que j'aurais appartiendraient, par la loi, au chevalier d'Hazcal : en un mot, la vie nous serait un supplice de tous les instants. — 0 mon chéri ! je ne me sens pas, je l'avoue, le courage de l'accepter à ce prix, ni la force de la supporter.— Moins que les hommes, la femme peut se passer d'estime et de considération. La bienveillance du monde qui l'entoure est un besoin de son cœur , quoique l'opinion de ce môme monde soit souvent de peu de valeur ; et , dans notre position, il me serait impossible de me concilier cette considération publique , sans laquelle la femme tombe dans l'avilissement. -T- Mon ange! mon cher ange! tu consens, n'est-ce pas, à tout quitter pour moi ; oui, n'est-ce pas, tu y consens?
Et, sans attendre sa réponse, Maréquita se jette dans les bras de Méphis et le couvre des plus tendres caresses.
Tout autre homme que Méphis aiu^ait pro-> iité de ce moment d'abandon pour faire une
164 MÉpnis.
niailrossc de sa belle amante; mais lui savait très bien que la possession du corps n'assure pas celle de l'ame, et il voulait d'abord se rendre maître de l'une , avant de jouir de l'aulre. — Méphis aimait réellement Maréquita; il voyait en elle la femme que Dieu lui avait destinée , la compagne de sa vie : c'était la fée qui devait l'inspirer, l'encourager, et travailler avec lui à l'exécution de ses vastes projets.
Tout en répondant aux caresses de là jeune femme, il a le courage de lui dire qu'il ne peut consentir à ce qu'elle exige de lui. — A ces mots , Maréquita pousse un gémissement sourd, s'échappe de ses bras, marche à grands pas dans la chambre, les yeux fixés en terre, les poings serrés , la pâleur de la mort sur le front.
En vain Méphis cherche-t-il à lui expliquer sa pensée ; — elle le repousse avec colère , et lui dit d'un son de voix qui trahit sa souffrance :
— Je ne veux rien entendre. Tu ne m aimes pas , que m'importe le reste!
VNE V18IOi\.
— lVIaié(|iiita, (on injustice me remplit d'aflliction; — je ne l'aime pas! mais ([iielle preuve plus forte puis-je te donner de mon amour que le courage même avec lequel je combats des idées qu'enfante le délire? — Marëquita , ce n'est pas une maîtresse que je cherche en toi, c'est la femme telle que je la conçois, telle qu'elle sera dans l'avenir , lorsque l'humanité sera sortie de sa phase actuelle. ' — Oh ! mon ange , tu vois où mène l'ignorance! tu n'as pas, comme femme, conscience de la sainteté de ta mission! toi, si généreuse, si bonne dans ta vie habituelle, tu n'écoutes en ce moment que ton égoïsme, et voudrais que^ jeunes et forts , capables de servir nos frères, nous allassions enfouir au désert notre jeunesse, notre force et notre intelligence. — Oh ! chère enfant, il y aurait sacrilège, il y aurait impiété! si Dieu....
— Arrêtez , Méphis ; — vous mettez entre nous un abîme , — vous raisonnez ! — Ah ! si vous m aimiez j opposeriez-vous à mon amour les raisonnements de votre philosophie ?...
iOG MÉpnis.
Tout en hlâmant l'ëgoïsme de cette passion, Méphis en admirait la violence; il était frappé d'un saint respect, comme s'il eût été en présence d'un de ces ouragans terribles qui déracinent les arbres, renversent les maisons, bouleversent l'Océan et couvrent la plage de navires brisés et de corps meurtris. — Comme un pilote prudent, il attendait avec patience que la tempête se fut apaisée , et hasardait alors quelques paroles d'amour et de raison. — Méphis aimait Maréquita , avec tout ce que l'amour exalté peut avoir de plus dévoué, de plus sublime , mais il l'aimait en homme supérieur , c'était l'amour de l'être fort. — Les forces de Maréquita ployaient sous son amour; elle n'avait plus sa raison , son cerveau était troublé : — c'était l'amour de l'être faible.
Ces deux manifestations de l'amour correspondaient aux milieux dans lesquels ils avaient vécu ; — la pauvre jeune femme subissait l'influence de son éducation et du monde dont elle avait été entourée , des livres dont son intelligence s'était nourrie; elle s'imaginait, d'après ses lectures, (jue l'amour exclut