‹ Maréquita, l'espangnoleChapitre 29 sur 51 · MEPRIS · texte numérisé non relu

MEPRIS

fermer dans un cloitre ou d'enchaîner à jamais votre vie à celle d'un maître?... Profonds moralistes, est-ce donc pour augmenter la violence des passions que vous leur opposez de pareils obstacles? — Les médecins vivent de nos maladies , mais combien sont plus nombreux les gens auxquels les ravages de nos passions procurent richesses et puissance !

Lorsque, pendant quinze jours, Maréquita se fut répété vingt fois par heure, — il ne m'aime pas, — son cerveau fut réellement malade, et son imagination en délire domina son cœur et sa raison. — Dans son désespoir, elle conçoit mille projets sinistres; — elle veut se tuer; — puis elle s'arrête à une pensée atroce, telle que le cauchemar et la démence en font apparaître; d'abord vague, informe, cette pensée devint ensuite une vision, — dont son intelligence est constamment troublée.

Elle veut emmener Méphis à son retiro de Belle-Fontaine; là, oubliant le monde, l'univers, elle s'abandonnera sans contrainte au bonheur d'être à son amant ; — elle goûtera dans ses bras cette félicité qu'elle rêve et qui

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la loiijours luie^ ctllc IV-licilc (|ii'c'llc l>rùle tic connaître; — puis, après s'êlrc enivrée de toutes ces joies, après avoir vécu mille siècles dans une heure, — elle mettra une forte dose d'opium dans le lait d'amande que , chaque soir, elle a coutume de partager avec Méphis, et ils s'endormiront pour toujours dans les bras l'un de l'autre. — Ah! cette pensée a pour elle un charme inexprimable... ; — elle se voit aimée de Méphis comme elle désire l'être. — Toute femme est assurée de l'affection exclusive de son amant, lorsqu'elle ne lui demande que quelques heures de durée; elle jouira enfin de tous les trésors de son amour. — Pour la première fois elle se trouve heureuse d'être belle, puisque sa beauté va augmenter lé plaisir de son amant.

Cette vision développe la véhémence de sa passion et contient son désespoir : — ainsi, dans le désert, le mirage, en offrant l'eau à sa vue, redouble la soif du voyageur et soutient son courage. — Cette pensée de mort , qu'un grand amour produit, prouve qu'il émane de l'ame, et que les sens n'y sont qu'accessoires.

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Mai équita pense que son amant la suivra , ils

biùlcront dans l'enfer ; qu'imjiorte ! elle

rira aux tortures en })résence de l'homme qu'elle aime.

Toutefois, par instants, Maréquita revenait à la vie réelle, et avait horreur d'elle-même ! — Elle est prête à se jeter aux pieds de Méphis, à lui avouer son horrible tentation ; — mais aussitôt la vision reparait et dissipe ses vaines terreurs; — le désir se fait sentir avec plus de force que jamais; — elle est dans l'extase! — le vertige la saisit, — ses esprits se troublent, — et la malheureuse cède à cette voix de furie qui pousse l'assassin siu^ sa victime.

LE BOIVIIEUR.

a Et comment concevoir le bonheur sans l'amour ?

Mais cet amour plus libre ignore parmi nous Des entraves du corps les obstacles jaloux ; Nous sommes tout entiers pénétrés de sa flamme ; Comme l'air avec l'air l'ame s'unit à l'ame , L'esprit avec l'esprit ; nos êtres confondus , L'un pai' l'autre embrassés, l'un dans l'autre perdus,' Contiacteut en s'aimant cette union intime. Des célestes amours privilège sublime ; Tandis que, pour s'unir, vos esprits impuissants Qnl toujours à fianchir la barrière des sens. »

( Paradis perdu de Milton, Delille.)

Trois fois le soleil s'était levé radieux audessus de la colline, et pour la troisième fois ses rayons du soir faisaient étinceler les eaux de la Seine , depuis que Méphis habitait il retira avec Maréquita. — Les deux amants heureux de la présence l'un de l'autre, dans cette douce langueur dont l'amour satisfait remplit les sens, étaient étendus sur un magnifique tapis de Perse, auquel le gazon touffu du grand berceau prêtait sa fraîcheur et son élasticité. — La chaleur du jour avait été brûlante; l'épaisseur du feuillage en garantissait l'intérieur

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du berceau; on y respirait un air pur que poussait mollement la brise qu'on entendait frémir à travers la ramée; les parfums du jasmin, du cbévrefeuille , de l'acacia , du tilleul se mêlaient à l'odeur suave qu'exhalaient les touffes de muguet et de violettes, de menthe et des autres plantes aromatiques ; — l'atmosphère enivrait ; — les oiseaux faisaient retentir leurs chants , et des papillons aux mille couleurs, heureux de vivre, agitaient cà et là leurs ailes brillantes.

Maréquita, vêtue d'un peignoir de mousseline blanche , qui laissait deviner le contour de ses formes , et jusqu'à la teinte de sa peau , n'avait jamais été aussi ravissante;— couchée tout de son long, la tête appuyée sur le flanc gauche de Méphis; — ses deux bras entouraient la taille de son amant; par courts intervalles, elle l'étreignait avec passion ; ses grands yeux , dont le blanc était comme noyé dans un globe de larmes, exprimaient tout ce que la vie a d'amour ; son sourire était d'une volupté enchanteresse ! — Pendant trois jours et trois nuits, Méphis ou-

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blia le monde entier ; toutes ses facultës restèrent absorbées dans la contemplation de cette créature, que Dieu avait si richement dotée d'ame et de beauté !

Si Méphis , en la pressant dans ses bras , perdit conscience de toute autre existence; si le temps n'eut plus de durée pour lui; cpi'on juge de ce que dut éprouver Maréquita , dont la vie était tout entière dans son amour!!! Ce fiU une naissance nouvelle ! Son être s'était complété ; oh ! comme elle se sentit grandie ! — L'union de son ame à Dieu lui fut révélée ! Elle vit l'humanité à travers le prisme de son cœur , et comprit le paradis chrétien et celui de Mahomet! — Elle se trouva dans l'infini. — Pour elle, la réalité de l'amour n'eut rien de matériel ; elle sentait que les affections et la pensée peuvent poétiser toutes les sensations, et que l'amour les sanctifie. En pressant sur son cœur l'homme qu'elle aimait, elle reconnut que la chair et l'ame sont également saintes! ! !

Un des caractères distinctifs de cette grande alliance de nos êtres, c'est le silence

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des amants en présence du bonlieur!!! Ah! c'est que d'aussi puissantes sensations ne sauraient trouver d'expressions dans les signes morts de paroles humaines ! ! ! Oh ! c'est qu'elles saisissent toutes les forces de notre mortelle enveloppe jusqu'à la plus petite fibre, et que les rapports sympathiques établis par un saint amour rendent froids tous les langages! Oh! c'est que l'on a conscience de ce qu'éprouve l'objet aimé par ce qu'on éprouve soi-même ; et que les regards, suffisent aux amants pour se communiquer ce qu'ils pensent!... Oh! c'est qu'ils vivent trop délicieusement pour interrompre le cours de leurs joies animiques; c'est qu'ils craignent d'évaporer leur vie en essayant de l'exprimer et ils en deviennent avares!!! En muette contemplation l'un de l'autre , dans l'oubli de tout , ils s'abandonnent en entier à la jouissance de leur bonheur.

Depuis plus d'une heure, le tonnerre grondait au loin ; de moment en moment, les éclairs traversaient le feuillage et sillonnaient la nue de leurs flammes bleues et blanches. — Chaque

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