MÉpnis
Cil doute? — Connaissons-nous uoirc destination, pour juger si l'organisation physique et morale de l'homme est bonne ou mauvaise ? — La haine et l'affection , la violence et la justice , la souffrance et la joie ne sont-elles pas des ressorts d'un instrument organisé à notre insu, et le grand ordonnateur n'est-il pas seul apte à en apprécier le degré de bonté, puisque lui seul en connaît l'usage?
Le prêtre, dressé à l'obéissance et à comprimer ses passions , élevé dans l'unique but d'imposer la pensée de l'église ; habitué à ne considérer en dehors du sacerdoce que des ennemis ou des esclaves ; le prêtre , dans le cœur duquel toute affection a été détruite, pour y faire croître l'amour de la domination; le prêtre est sans pitié ! — Sa haine est la plus implacable de toutes les haines! Et c'est le cruciffx à la main, c'est au nom de Dieu (ju'il venge ses injures personnelles.
Oui, dit Xavier, en sortant du cachot de Méphis, oui, orgueilleux prolétaire, je vais ordonner (lu'on livc tes fers. — Quelle insolence
1,1, PHIiTRi:
dans sa misère ! quelle (éinêiité de braver un homme comme moi! — Insensé! ne sais-tu donc pas que je tiens en main les fds de ton existence? — Oh! prolétaire, rassemble ton courage, tu vas savoir si tu peux te jouer impunément de moi ! tu vas savoir ce que c'est qu'un prêtre ! ! !
Le même pouvoir qui l'avait fait entrer, de nuit, dans le cachot de Méphis, lui fait ordonner d'attacher ce prisonnier au plus incommode et au plus méchant de la bande; de lui faire subir les plus mauvais traitements qu'on puisse se permettre. — Et sur la parole du prêtre, Méphis est noté.
Xavier se jette dans sa voiture, et pendant le chemin il réfléchit , avec effroi , à la ré- ' sistance opiniâtre que certains hommes opposent aux régies ëtahlies : — sa mémoire lui retrace les annales des peuples : il voit ces hommes être constamment les premiers moteurs des luttes entre le pouvoir et le ])euple; luttes sans cesse renouvelées dans tous les temps et dans tous les pays. Xavier remarque qu'en définitive, le peuple, soit qu'il fiît com-
248 MÉPHIS.
posé d'esclaves, de serfs, de prolétaires ou de bourgeois, réussit toujours à faire abroger la loi ou à renverser le pouvoir dont le joug pèse sur lui. — A cette pensée, Xavier, tremblant de rage , pense qu'on est beaucoup trop indulgent envers cette canaille de factieux et de frondeurs, et qu'on y devrait procéder ainsi que le fit l'Espagne à l'époque de la réformation ; ainsi que l'a fait Ferdinand VII envers les Riégo et les autres apôtres de la liberté. — - Et Xavier, exalté par la crainte, ne rêve plus que l'établissement de Bastilles et d'inquisitions politiques et religieuses.
Arrivé à son hôtel, son vieux valet de chambre, qui use d'un ton familier avec son bon maître , lui demande s'il a été assez heureux pour amener le coupable au repentir?
— Hélas ! mon cher Jérôme , Dieu m'a refusé cette grâce ; le criminel , sourd à ma voix, est resté dans l'impénitence.
— Ah! Monsieur, que de piété, de sainteté dans votre ministère ! — d'aller avec ce tempsci par la neige et la glace jusqu'au fond des
m: TRÈTRIi:. 249
cachols j)()iii convertir cl consoloi- les pécheurs !
— Bon Jérôme, comme tu comprends bien les paroles de Notre-Seigneur! — Oui , sans doute, notre ministère est saint; mais croistu que notre cœur n'est pas abreuvé de douleur, lorsque tous nos elïorts sont vains, et que le pécheur endurci oppose à notre zèle apostolique son opiniâtreté à rester dans le crime ?
— Cher maitre, ne vous affligez pas de la sorte, Dieu est là pour nous juger tous en dernier ressort.
Xavier regarde son bon homme de valet de chambre avec un sourire de mépris : — Voilà bien, pense-t-il , le type du vrai croyant !
Jérôme annonce que le lit est bassiné ; — Xavier se couche , et aussitôt son domestique lui porte une coupe en vermeil, remplie d'un vin chaud, que des aromates assaisonnent; puis le saint prêtre , mollement couvert , s'étend dans ses draps parfumés et s'endort pro-fondement.