L. DE POTTER, LIBRAIllE-ÉDl TEUll
Rue Saint-Jacques, 38.
viÂiitmi^- Ààja^^ -i^ i?^
fi I
in 2010 witii funding from
University of Ottawa
http://www.archive.org/details/marquitalespan02tris
AU PUBLIC
liE lilBRAlRE- EDITEUR.
Le lo septembre i838, victime d'un affreux assassinat, d'une cruelle vengeance , madame Flora Tristan fut frappée, dans la rue du Bac, d'un coup de pistolet tiré à bout portant ; elle tomba , et reportée chez elle sans connaissance, son état donna pendant plusieurs jours les plus graves inquiétudes
AL l'LBLIC.
aux amis qui l'entouraient ; mais, grâce aux soins de MM. Recamier et Lisfranc, quoiqu'on ne pût extraire la balle qui avait pénétré dans les régions du cœur, toute crainte sérieuse disparut bientôt, et madame Tristan, pendant sa douloureuse convalescence , a pu s'occuper de la publication de Mépbis.
L'intérêt si naturel, si légitime, que Pon ressent toujours pour la douleur , éveille alors une sympathie générale et profonde. Tous les journaux , en racontant ce sanglant épisode, parlèrent des Pérégrinations d'une Paria, parues depuis quelques mois, et donnèrent à cette œuvre des éloges d'autant plus sincères que beaucoup ne partageaient pas les opinions morales et poli-
AU PUBLIC. "I
liqiics (£iie l'on trouve dans quelques pages de ce livre.
Une seconde édition devint bientôt nécessaire à la curiosité des lecteurs, et révéla au monde littéraire l'existence d'une femme dont la plume aussi ingénieuse dans sa philosophie à part, que spirituelle dans le pittoresque de ses observations, devait lui conquérir une place auprès des premiers écrivains de notre époque.
Les Mémoires et Pérégrinations ' d'une Varia sont l'histoire de sa vie, de sa vie de paria , car madame Flora Tristan a fait comme Rousseau : elle a écrit un livre qui est elle, elle seule, elle toute entière, et rien qu'elle-même. L'un des plus grands mérites de ce
IV AU PUBLIC
livre , et qui a dû suffire pour assurer à la seconde édition un succès de vogue, est de nous initier parfaitement dans la nature des provinces de l'Amérique du sud; il en reproduit la physionomie vivante et réelle. Jusqu'alors aucun voyageur n'avait écrit ainsi sur le Pérou ; madame Flora Tristan s'est chargée avec bonheur de nous expliquer tout ce que ce pays a de curieux pour nous.
Madame Tristan profite de la longueur de la traversée, qui dura cinq mois, pour nous faire connaître un à un, capitaine, passagers et mousses; et, comme elle peint tout ce qu'elle voit, elle a fait au milieu de ces scènes d'observations écrites avec gaîtë, avec
AU PUBLIC
originalité j des chapitres de roman maritime qu'on est tout surpris de lire sous cette plume féminine.
Au Pérou 5 on visite les villes de porte en porte, les couvents, les églises , les camps des milices *, on assiste aux guerres, aux révolutions. Plusieurs portraits, et surtout celui de l'ex-président de la Bolivie, sont l'œuvre d'un pinceau qui peut aspirer à peindre de grands tableaux ; et comme devant les chefs-d'œuvre de nos peintres , sans avoir vu les modèles, on sent que ces copies sont fidèles, ressemblantes. Les couvents d'Arequipa , Lima et ses femmes enveloppées dans leur ravissante saya , ont inspiré des pages écrites avec bonheur , et toujours avec passion.
VI AU PUBLIC
Les Pérégrinations donnent une appréciation spirituelle du caractère des Péruviens, une peinture bien sentie de mœurs dont la civilisation n'a pas encore effacé la native originalité; et si l'entraînant, le charme élégant du style de l'auteur , ont produit de délicieux chapitres , quelques pages de confession intime décèlent aussi un cœur froissé, mais compatissant à toutes les infortunes.
On trouvera , nous l'espérons , dans MéphiSj toutes les qualités qui ont fait le succès des Pérégrinations : une conception de haute portée, une imagination ardente, et toujours le même bonheur d'observations.
Les deuxième et troisième volumes des Mémoires et Pérégrinations sont
AU PUBLIC
annonces pour lo mois prochain, cL pour le mois de janvier, un roman dont le drame se passe au milieu du pays vierge du Përou. Aussi , nous l'espérons, La Fille de Z///w«hëriterat-elle des succès de ses deux aînés.
UN DANDY
Qu'bsl-ce qu'un dandy?... C'est comme un porte-manteau tivant dont les tailleurs se servent pour étaler leurs coupes et leui's façons nouvelles- Marcher la tête haute, lejairel tendu et les coudes en arrière; loucher en lorgnant, grimacer en rianl , grasseyer en parlant , heaucoup causer sans rien dire, ou se taire pour avoir l'air de penser ; faire des armes comme un spadassin, jouer à la bouillotte comme un homme d'affaires, monter à cheval comme un jockei , nourrir à grands frais vingt jumens et dix maîtresses : tel est, des deux côtés de
la Mam^he, l'être qu'on a baptisé du nom de dandy.
(un pseudonyme,)
Toute préoccupée de l'histoire du prolétaire, Maréquita ne se rappelait nullement la promesse qu'elle avait faite au marquis Giulio de Torepa de le recevoir au bout de trois jours; mais la rusée Bernard en avait tenu note : elle se hasarda donc à entrer dans la chambre de madame d'Alvarez avant que celle-ci n'eût sonné.
— Chère Maréquita, lui dit-elle du ton le plus aimable, vous n'avez pas oublié sans doute qu'aujourd'hui vous devez recevoir le marquis de Torepa? Il attend, j'en suis
Mi:i'iii««.
bien sùro, avec nue >ive impalience riieiire où il pourra se présenter chez vous.... Quel peignoir allez-vous mettre?... Avec tous vous êtes
jolie ; cependant je crois que le vert
— Oh! interrompit Maréquita, je mettrai celui que vous voudrez; mais le vert, jamais ! . . . Fermez-le dans une armoire à part.
Cette circonstance intrigua la duègne; — elle crut y voir la confumation des soupçons qu'elle avait conçus. — Bon ! j'ai deviné juste, pensa-t-elle ; il y a du mystérieux entre ce M. Lysberry et Maréquita...; — et elle se promit bien d'épier attentivement, afin de découvrir le secret. — Méphis lui déplaisait.
Elle choisit ce qu'il y avait de plus élégant dans la garde-robes de sa maitresse, désirant qu'aux yeux de son protégé madame d'Alvarez pai*ût ravissante. Celle-ci était trop absorbée par ses pensées pour faire la moindre attention aux petits manèges de la Bernard. Ensuite, ce que lui avait raconté IMéphis, des intelligences du négociant de Rotterdam avec sa dame de compagnie, lui déplaisait fort, et Maréquita voulait éviter, dans ce moment,
ll.N DANDY.
(l'avoir une explication avec I iiicor rifjihic (liKVnc.
Elle s'habilla machinaKMiuiiit, mil ce (luoii lui présentait, sans avoir l'air de penser à l'effeL que tou( cela allait produire. — Elle se revêtit d'un superbe peignoir de cacliemire blanc, doublé de velours cramoisi. — Les nattes de ses cheveux étaient enveloppées d'un réseau en fd d'argent et soie orange; — cette coiffure bizarre lui allait parfaitement. — Maréquita se regardait complaisamment dans la glace pendant que madame Bernard Tarrangeait avec un soin tout particulier. — La femme qui aime est si heureuse de se trouver belle ! c'est un moyen de plus pour s'assurer du cœur de son amant; — et, sans se l'avouer, Maréquita aimait Méphis.
' Lorsque le domestique vint annoncer le marquis de Torepa, madame d'Alvarez eut l'air de sortir d'un songe et fit un mouvement qui dénotait qu'elle avait totalement oublié cette visite.
— Mon Dieu, dit-elle, que vais-je lui dire à ce marquis?....
— Écou ez-le seulement, reprit la duègne.
Le jeune marquis s'était fait l'ami intime de madame Bernard : il savait par elle qu'il avait affaire à la femme la plus bizarre qu'il fût possible de rencontrer, et il avait jugé prudent d'employer les trois jours d'attente à se préparer pour la réception que lui accordait la belle Maréquita. — Gestes et regards , accent et paroles avaient été pour lui les sujets d'études sérieuses devant sa glace, et même il s'était aidé des conseils d'un célèbre acteur de ses amis. Il avait aussi médité profondément sur le costume qu'il devait mettre. — Le style , c'est l'homme, — dit Buffon : pour le marquis de Torepa, la toilette est également caractéristique , et une prose bien cadencée était moins douce aux oreilles du fameux naturaliste que ne l'est aux yeux de notre grand seigneur italien l'harmonie des formes et des couleurs dans la composition d'un costume de bon goût.
Le marquis n'est pas de ces novateurs hardis , de ces marottes de tailleurs , qui, ambitieux de succès, essaient continuellement de
I N DANOT. 7
nouveaux costumes et se font sillîer au boulevard (le Gand, aux Tuileries, ou rc^ussissent à donner le ton. Cependant le fasliionable italien n'est pas dépourvu d'imagination, mais en lui l'homme politique domine le dandy, il veut éviter qu'on puisse le soupçonner d'indépendanee , et craindrait , même par une forme d'habit, d'afïicher son opinion personnelle. Nos plus fameux tailleurs se sont enrichis par ses idées, et cependant lui-même n'en fait usage que lorsqu'elles ont eu des approbateurs. Jusque là il porte scrupuleusement le joug de la mode , quoique parfois il en murmure.
Le marquis avait commandé aux trois meilleurs tailleurs de Paris quatre ou cinq pantalons de diverses étoft'es qui différaient dans la coupe et la couleur , autant de gilets et de redingotes. Son chapelier devait aussi lui porter des chapeaux dans les dernières formes. — Enfin le jour delà réception est arrivé , il faut faire* un choix et assortir son costume — Grande perplexité! î ! Le Journal
des Modes , consulté, constate que la dernière
MEI>aiS.
mode, en mai 1831 , exige qu'on mette , en costume du matin , pantalon de nankin, redingote verte , gilet blanc , cravate de couleur et chapeau à petits bords. — Le marquis se soumet; mais ce n'est pas sans regret qu'il laisse de côté les pantalons en coutil écru , en Casimir gris bronzé , ou noisette, les redingotes noires à collet de velours qui auraient si bien fait ressortir la couleur de ses cheveux. — La mode commandait , et le marquis n'eût osé la braver, oh ! pas plus que l'infaillibilité du pape, son souverain spirituel et temporel.
Lorsque le marquis de Torepa fut entré dans le magnifique salon de madame d'Alvarez et se vit entouré de grands tableaux qui représentaient des personnages en pied, vêtus des riches costumes des cours de Charles V, François P"^ et Louis XIV, il se trouva si maigre , si étriqué et tellement pygmée dans sa petite redingote verte , son pantalon nankin et son chapeau exigu, qu'il éprouva peutêtre pour la première fois le sentiment de sa nullité. Tout transi, les sueurs froides sur le corps , il sentit ses membres trembler , ses
UN DANDT.
jambes défaillir. Il rcj^rcttait de s'être lancé inconsidérément dans une aventure aussi périlleuse et craignait que sa réputation n'en éprouvent un échec.
Il en était à ces tardives réflexions , quand Maréquita vint à paraître. — Son port noble, sa démarche fière, imposante , la richesse de son costume , l'éclat de sa beauté , produisirent sur l'esprit du marquis un effet magicjue. — A peine s il put la saluer, et il resta devant elle sans prononcer un mot.
Bien que le monde eût entièrement faussé l'esprit du marquis, chaque fois qu'il se trouvait dans un de ces moments solennels de la vie, sa fierté native, l'élévation de son ame lui rappelaient qu'il aurait pu être autre chose qu'un dnndj.
Madame d'Alvarez, habituée à voir ses adorateurs jouer la comédie , prit l'émotion du seigneur italien pour une des mille feintes dontl'avaient fatiguée maintes fois des hommes du plus haut rang. — Heureusement pour le marquis que Maiéquita «lait Ao bonne humcui' : — elle pensait à Méphis...; au lieu de
10 MÉIMIIS.
s'en fâcher, elle fut disposée à en lire.
— Monsieur, dit-elle, d'un ton ironique et badin, madame Bernard, votre introductrice, m'a dit que vous aviez le plus grand désir de me connaître. Puis-je savoir à quoi je suis redevable de cet honneur?
Le fashionable amoureux, sentant bien que sa dame le raillait, faillit mourir sur place. — 11 devint rouge, puis pâle, et ne pouvait articuler une seule parole. — Maréquita jouait avec sa cordelière; elle commençait à trouver cette scène un peu longue. Pour faire diversion, elle se leva et alla vers une immense jardinière placée entre les deux croisées, elle y cueillit des fleurs qui poussaient à l'ombre des rideaux de soie, puis revint s'asseoir sur le canapé.
— Enfin, monsieur, vous aviez sans doute quelque chose à me dire, pour m'avoir fait demander avec tant d'instances de vous recevoir ?
— Madame, dit le malheureux marquis sans oser lever les yeux sur Maréquita, mes lettres vous l'ont appris mieux ({ue je ne me sens ca-
li!S VXSÏ>\. 11
pable de le faire — Ah! puisque vous n'avez pas daigné m'honorcr d'une ligne, soyez au moins assez charitable pour y répondre de vive voix.
Ici Marécpiita se trouva extrêmement embarrassée, car des quinze ou seize lettres du marquis elle n'en avait parcouru qu'une seule ; elle ignorait donc et le langage dont il s'était servi, et ce qu'il pouvait lui avoir écrit. Naturellement très bonne, elle n'aimait à faire S^^Vle la peine à qui que ce fût, et s'apercevant ^ \'p-^nfin que réellement le marquis souffrait, ZZ l^Nf^^ ^^^ voulut pas aggraver son chagrin ^ / ^T^ ^^^^ avouant qu'elle n avait même pas lu ses /^/ettres.
j,':^/ — Monsieur le marquis, je désire que nous remettions cette conversation à une autre fois; j'ai un grand mal de tête et ne me sens pas disposée à prêter mon attention à un sujet sérieux. Ces mots, à une autre fois, ranimèrent le marquis. Il reprit un peu de confiance en luimême et osa lever les yeux sur Maréquita.
— Oh ! madame, vous devez me trouver bien stupide! mais devant vous...., vous si
12 MÉPIIIS.
{grande! si Ik'1 le! quel honmie ne seiait ])a.s anéanti?
J'en connais un , pensa Marëquita, el celui-là est le fils d'un matelot —
— Monsieur le manjuis, vous êtes d'une galanterie et d'une exagération...; mais je pardonne tous ces travers à votre imagination allemande ; je suis folle des Allemands, ce sont sans contredit les premiers musiciens du monde.
Le marquis de Torepa devint rouge en reconnaissant que ses lettres n'avaient pas été lues.
— Madame, je n'ai pas eu le bonheur de naître en Germanie : je suis né à Rome, et les Médicis sont mes ancêtres. Habitué, dés mon enfance, à la musique italienne, je la préférais à toutes les autres; mais, puisque vous la jugez inférieure à celle des Allemands, je la renie, afin d'applaudir par dessus tout, avec vous, Mozart, Beethoven et autres.
— Comment, monsieur, avec des cheveux d'iui aussi beau blond, un teint rose, des yeux d'un bleu d'azur, et surtout une imagination aussi — aussi exalléo — , vous n'êtes pas le
VS IJAiVDY. 1-3
compatriote de Goethe? vous ne posiez, pas (levant Hoffmann lorsqu'il écrivait ses contes fantastiques?... Alors, qui êtes-vous donc?... Vous pouvez être né à Rome, mais je vous jure que vous n'avez rien d'italien.
Le marquis de Torepa était très contrarié ; il tenait beaucoup à son titre de grand seigneur italien, et, à ses yeux, la famille des Médicis l'emportait sur tous les barons de l'empire gfermanique ; mais, en dépit du nom qu'il portait, tout le monde, en le voyant, le prenait pour un peiil allemand.
Il était d'une taille au dessous de l'ordinaire , très fluet , et ses yeux avaient cette expression vague , vaporeuse, mélancolique, qui annonce la poésie et une ame qui cherche.
D'abord la présence de Maréquita l'intimida, ensuite ce qu'elle lui dit ayant froissé son orgueil, il revint à son état normal, et alors le marquis de Torepa rappelait assez le courtisan de haute lignée, à l'air superbe, au ton tranchant, et habitué à prodiguer aux femmes des flatteries exagérées, de basses adu-
14 MÉPHIS.
lalions, semblant ainsi affecter de mépriser l'intelligence des êtres auxquels il adresse des éloges aussi grossièrement mensongers.
— Vous désirez, madame, savoir qui je suis. Je vous l'ai déjà dit, j'appartiens à tout ce qu'il Y a de grand. Les Médicis sont alliés aux Bourbons et aux principales maisons de l'Europe. Je suis le fils d'un des plus illustres seigneurs de toute l'Italie, le neveu d'un cardinal qui vraisemblablement deviendra pape. — Mon frère aîné occupe à la cour de Naples la première charge ; mon frère cadet est déjà archevêque, et, sans ma santé qui ne me permettait pas de supporter les fatigues de la guerre, je serais devenu, au service de l'Autriche, feldmaréchal. Je vis dans tout le fracas et l'étalage d'un grand luxe, comme un homme qui a cinq cent mille livres de rentes à dépenser. — Ah ! cette existence est d'une monotonie bien accablante; c'est à mourir d'ennui.
— ^Vous n'aimez donc pas les arts, monsieur le marquis?...
— Ah! quelle injure vous me faites!... Je suis fou de musique, grand amateur de pein-
UN DAMIY. 15
tiire, et je prends beaucoup d'intérêt à la littérature. J'ai souvent des concerts formés des premiers musiciens; je possède une des plus belles galeries, toute composée de tableaux de maîtres, et j'invite constamment chez moi les hommes de lettres qui se sont fait un nom,
— Et cependant vous vous ennuyez ?
— Sans doute, et vous allez être convaincue que cela doit être. On ne peut guère passer plus d\me heure par jour dans une galerie, encore est-ce beaucoup; les journaux, la littérature lassent l'attention, et quand deux heures y sont consacrées, on peut se vanter de son application. Le soir, l'Opéra ou le concert dure trois heures ; considérez donc de quelle immense longueur de temps il faut encore que je me débarrasse, et dites-moi s'il existe une imagination qui pût y suffire.
— Ah! monsieur, je conçois votre tourment sans l'avoir jamais éprouvé; certes, si vous cultivez les arts de cette manière, ils ne doivent pas répandre un grand charme sur votre existence.
16 MÉPHIS.
— Comment donc l'entendiez-vous?
— Je vous demandais si vous aimiez les arts en artiste.
— En amateur j vous voulez dire sans doute?... Comme nn des membres les plus distingués de l'aristocratie européenne, je ne pouvais guère, sans compromettre ma dignité, me faire artiste ; je pense que les grands seigneurs sont appelés à protéger les arts, mais qu'ils ne doivent pas s'exposer aux sifflets ou aux applaudissements de la foule.
— A merveille! merci de l'explication.
Ainsi le rôle des grands seigneurs est de jouir des œuvres du talent, mais nullement de chercher à en acquérir et à cultiver la portion de génie que Dieu leur a départie. Savezvous bien, monsieur le marquis, qu'à ce compte, c'est un malheur d'être né grand seigneur et qu'il vaut mieux être artiste?
Le marquis de Torepa se mordit les lèvres : alors seulement il vint à se rappeler les instructions de madame Bernard.
— Ah! madame, reprit-il, vous avez raison et j'aurais préféré naître artiste, que de
UN DANDY
descendre de Laurent de Médicis, puisque je n'ai pas hérité de sa puissance; pourtant il faut se soumettre à la volonté de la Providence.
— La volonté de la Providence est que nous soyons utiles à nos semblables : elle ne nous accorde le bonheur qu'à ce prix. — Comment l'homme qui laisse toutes ses facultés oisives peut-il leur être utile?... En se condamnant à l'inertie, il publie à la face du monde sa nullité ; il tombe du rang que Dieu lui avait assigné. Quoi ! monsieur, parce que le hasard de la naissance nous a exemptés de tenir la charrue, nous renoncerions à cultiver notre intelligence, à rien produire d'utile î — nous renoncerions à développer à nos frères la pensée de Dieu!... Ah! plutôt mourir que de vivre ainsi en dehors de la vie intellectuelle... Quel épouvantable suicide que de matérialiser son existence ! Tenir son ame captive , n'est-ce pas une horrible impiété ! Si telles sont vos pensées, monsieur le marquis, je ne suis plus surprise que la vie vous paraisse
monotone.