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Le seigneur de Torepa était sur les épines; si ce langage lui eût été tenu par un homme, il se serait précipité sur lui pour l'écraser, — car il se sentait une force de géant. Mais l'habitude qu'il avait de dissimuler sa pensée auprès des femmes lui fit réprimer sa colère, et il répondit du ton le plus humble :
— Ah! madame, vous venez de mettre le doigt sur ma plaie. — Oui, l'idée que je suis inutile, — complètement inutile, me mine, me désespère, me rend horriblement malheureux.
— Eh bien, monsieur, si réellement vous éprouvez ce tourment, que ne faites-vous cesser votre inutilité ?
— Hélas! madame, je subis la conséquence inévitable de mon éducation; mes parents m'ont fait élever pour consommer et non pour produire. J'ai mille goûts de dépense qui absorbent tout mon temps de la manière la plus insignifiante, quand elle n'est pas la plus sotte. — Ensuite je ne sais rien faire d'utile, et, avec la meilleure volonté du monde, il me serait aussi impossible de faire de mon temps
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aucun usage profitable aux autres qu'à moimême.
— Quel âge avez-vou8, monsieur le marquis?
— Trente ans, madame.
— A vrai dire , ce serait un peu tard pour songer à devenir artiste; cependant, à tout âge, avec une forte volontt^, on arrive à vivre de la vie de l'ame. N'avez-vous jamais essayé de manifester votre pensée? connaissez-vous la musique , la peinture , ou pourriez-vous écrire pour la presse ?
— Je vous avouerai que mes connaissances sur toutes ces choses sont assez superficielles. Toutefois, quand j'en parle, c'est avec cette assurance que je tiens de mon rang et de ma fortune.
— Monsieur de Torepa, dit Maréquîta, en se levant , je vous plains de tout mon cœur. — Oui , vous devez être bien malheureux. Chacun ici-bas , croyez-moi, porte sa croix, mais chacun peut trouver dans son ame la force de la porter. — Adieu , je vous permets de venir de temps en temps me faire
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uLc pclile visite. Nous causerons.... Je ne sais pas trop sur quoi.... Sur la toilette...; oh ! c'est cela! Tenez, je n'aime pas votre pantalon, ni votre cravate, — c'estdc mauvais goiit. — Votre j)ftit chapeau sera cause que le soleil de juin va hàler votre teint. — Ahîje vous en préviens, j'exige , si vous voulez continuer à venir me voir, que vous changiez de costume. — Voulez-vous que je vous en donne un de ma créalion ? — j'y penserai, — je vous en ferai le dessin, je vous l'enverrai, et vous viendrez me voir dans ce costume. — Ah! je suis sûre que vous serez charmant! xAdieu, monsieur le marquis; tachez de ne pas trop vous ennuyer — Que voulez-vous, il faut avoir le courage de la résignation lorsqu'on ne se sent pas capable de persévérer dans de pénibles efforts.
En achevant ces mots , elle lui fit un salut fort gracieux et le congédia du geste.
M. de Torepa sortit du salon de madame d'Alvarez , l'esprit en proie à mille tortures ; souffrant tout ce que sa vanité de grand seigneur et sa dignité d'homme pouvaient lui susciter de douleurs. — Pour la pre-
iiiioro fois on venait «le IVrlaircr sur sa position.
Agite par ses tristes pensées, il descendait l'escalier sans regarder devant lui , lorsque tout à coup un homme le heurte violemment. — Sa susceptibilité se réveille, — et il se trouve face à face avec un individu vêtu fort simplement qui montait avec vivacité.
— Butor! dit le marquis, pourquoi ne faites-vous pas attention où vous marchez ?
r — Insolent! si je ne vous considérais pas comme un petit fat , si vous étiez dans toute autre maison que celle-ci, d'un soufflet je vous ferais enjamber le reste de l'escalier.
Le marquis, furieux, veut riposter; mais l'étranger sautait légèrement les marches de l'escalier quatre à quatre; déjà il était entré dans l'appartement. — C'était Méphis.
UN PROJET MAXOUE.
Qui que lu sois , voici ton maître ; Il l'est , le fut , ou le doit être.
(Voltaire.)
L(i lecteur a dii voir avec quelle adresse Méphis attribuait aux pressentiments de l'amour le motif qui l'avait amené au bal de la comtesse de Givry. Cependant il n'y était venu que dans le but de tirer parti de la passion de son ami de Rotterdam. Chaque fois que Méphis en trouvait l'occasion, il ne manquait pas de parler à l'imagination de Maréquita , sûr de se grandir ainsi à ses yeux.
Après la rencontre de Clotilde , Méphis , désenchanté de l'amour, abandonna l'espoir de trouver jamais une femme digne de lui ,
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capable de coinpiendie ses {grandes pensées sociales et de s'enflammer d'un saint zèle pour seconder ses entreprises rénovatrices. Dès que ce sentiment n'entra plus pour rien dans la pensée de son avenir, il en vint à ne considérer les femmes que comme un moyen dont il se servait selon qu'il le jugeait utile à la réussite de ses desseins. — Lorsqu'il reçut la confidence de la folle passion de son ami, sans connaître la personne qui en était l'objet, il vit immédiatement les avantages qu'il pourrait tirer de cette extravagance, à laquelle il devait déjà la signature du riche Hollandais , et certes , sans cette circonstance , elle ne lui eût pas été offerte.
Il alla donc à ce bal, avec le projet bien arrêté de faire tourner à son profil l'amour que la belle Espagnole avait inspiré au banquier.
Méphis en était arrivé à ce point , qu'il ne balançait plus un seul instant à sacrifier le bonheur ou la tranquillité d'une personne, lorsque ce sacrifice était un échelon pour parvenir à la réalisation de ses projets. — Sa de-