‹ Maréquita, l'espangnoleChapitre 44 sur 51 · LE COUVENT HOSPITALIER · texte numérisé non relu

LE COUVENT HOSPITALIER

« Toute vie prétendue pieuse ne pouvant être sainte tant (preile n'est pas animée par l'amour du prochain et par les bonnes (fuvres éloigne ilu ciel au lieu d'y eondiiire. Il ne suffit donc pas de penser du bien, d'avoir l'inlention de faire le bien, il faut y joindre le faire. "

(SwKOK.xnor.r;.)

La joie et la douleur, ees deux mobiles de toute vie, peuvent, par la force des commotions qu'ils produisent, nous faire entrer dans une voie nouvelle. Le sable dans la fournaise se transforme en brillant cristal , le Christ sur la croix devient Dieu , et un grand seigneur oisif, stérile excroissance sociale, épuré, métamorphosé par la doideur , est , sur le Saint- Bernard, l'agent que la Providence envoie au secours du voyageur égaré dans les neiges.

Le marquis de Torepa était un de ces êtres que leur faiblesse rend constamment l'instru-

ise

304 MÉpiits.

ment (les passions des autres, e(, quoique susceptible (l'une détermination généreuse , il était incapable de n^sister aux sollicitations, parce cju'il tenait plus (jue personne à être approuvé, et qu'il n'avait pas la force de déplaire à qui venait de le flatter. Dans le monde^ les êtres de cette nature ne peuvent jamais avoir assez d'influence pour faire le bien. Avec de la bonté dans le cœur , de la douceur dans le caractère, ils semblent exclusivement destinés à faire le mal, rien que le mal; tandis que, dans la vie monastique , captivés par les règles rigoureuses de Tordre , ils y deviennent les modèles de la congrégation : — ils forment les meilleurs des esclaves , et les plus vils des hommes libres.

Nous avons raconté la révolution soudaine que la vue du sang de Méphis produisit sur le mar({uis. On crut d'abord qu'il en perdrait la raison. — Après quinze jours d'un délire effrayant, il se déclara une fièvre cérébrale qui le tint quatre mois aux portes du tombeau. Le marquis sortit de cette crise avec une profonde aversion pour le monde; il se replia sur lui-

LE COUVENT IIOSPIT AMlIlt. ;i05

même et se lit horreur. — Les croyances religieuses, dans lesquelles il avait été élevé, s'étaient assimilées h son ame; et quoiqu'elles n'eussent pas la puissance de changer son caractère, de lui faire suivre une ligne de conduite rationnelle, elles prirent sur lui, dans ces moments de déscspoii-, un ascendant qui réleva au dessus de l'humanité. Il éprouva le besoin de racheter les péchés, les désordres, les crimes de son existence passée. Son cœur était trop ulcéré contre le monde , dont il avait été si longtemps la dupe , et il y avait mené une vie trop dissolue pour pouvoir y faire le bien par ses exemples ou ses actes; il reconnut en même temps toute sa faiblesse, et l'urgente nécessité de soumettre l'emploi des jours qui lui restaient à passer sur la terre aux règles rigoureuses d'une discipline religieuse.

Revenu chez lui, le marquis chassa l'infâme Castelli. — Va offrir tes services, lui dit-il, au digne maître qui assassine ses victimes avec l'espionnage et la calomnie; va-t'en, vipère, ton haleine empoisonne ceux qui t'approchent!

Il rompit brusquement aussi avec le prêtre II. 20

306 MÉIMIIS.

Xavier. — Que Dieu vous juge, lui dit-il eu se détournant de lui. — U éciivit à ses frères qu'il ne faisait plus partie de la famille et qu'il se retirait dans un couvent , sans leur désigner lequel; — puis vendit tout ce qu'il possédait, paya ses créanciers et quitta Paris.

Lorsque le marquis vint d'Italie en France, il passa par le mont Saint-Bernard : — c'était en février, époque désastreuse. — Il fut surpris par une de ces épouvantables bourrasques, aussi fréquentes que dangereuses sur ces monts élevés. La neige tombait épaisse, et la chute des avalanches avait fait perdre toute tracede chemin : les guides s'égarèrent complètement. — Bientôt les hommes qui portaient le marquis dans une chaise à bras , rendus de fatigue et transis de froid, fléchissent, tombent , et guides et porteurs disparaissent tout à coup , ensevelis sous les masses de neige qui roulent sur eux ,

Le seigneur de Torepa , resté seul , craignant à chaque seconde d'être, lui aussi, enseveli par une avalanche , éprouvait les anpoisses d'une mort inévitable. Alors le marquis

LE coiivriNT iiospiTAi.inn. 307

était jeune, ses illusions lui iais.Tient voir la vie en beau , il espérait des hommes et croyait au bonheur. L'infortuné, se cramponnant à l'existence qu'il sentait prête à lui échapper, sortit la tête en dehors de sa chaise et se mit à crier tant qu'il avait de force. — Il cria longtemps, mais sa voix allaitexpirer sur la neige, et les glaciers de la montagne ne répercutaient que le sifflement des vents. Le marquis, épuisé, se laissa aller dans le fond de sa chaise; ses yeux étaient sanglants, sa respiration oppressée, ses mains tordues par le désespoii-, et c'est dans les convulsions de la rage qu'il attendait la mort.

Des religieux de l'hospice, sortis à la recherche des voyageurs, entendirent la voix du marquis; mais lorsqu'ils parvinrent jusqu'au lieu où il était, les monceaux de neige, éboulés sur la chaise, la cachaient entièrement, et ce n'est qu'avec l'aide de leurs chiens qu'ils purent la découvrir; les religieux déblayèrent la chaise avec leurs pelles, en sortirent le marquis dans un état d'évanouissement et l'emportèrent à leur couvent; — là les secours

.'Î08 MÉPHIS.

(jui lui fur» ii( lionnes lo rappclcrcnl à la vie.

Col effroyable catastrophe s'était gravé profondément dans la mémoire du marquis, et le dévouement de ces religieux , (|ui sans cesse bravent la mort pour venir au secours de leurs frères , ne l'avait pas affecté moins vivement que les terreurs qu'il avait éprouvées; aussi, lorsqu'il voulut renoncer au monde, ces religieux se présentèrent immédiatement à son souvenir. Cette vie d'abnégation, de dévouement au prochain fut la seule qu'accepta sa conscience alarmée ; hors de là , tout lui paraissait hypocrisie! — le marquis se mit donc en route pour le Saint-Bernard.

C'était dans l'hiver, sur le déclin d'un jour sombre, pluvieux et froid, que le marquis, accompagné seulement d'un guide, gravit péniblement la haute montagne sur laquelle est situé le couvent hospitalier.

Il sonne. — Aussitôt la porte s'ouvre , — Frère , lui dit le religieux , vous vous êtes mis en marche bien tard ; il est imprudent, dans cette saison , de s'exposer de nuit , au milieu des neiges de la montagne ; entrez vite

I,E COUVENT IIOSlTlALIlift. 309

VOUS iccliaiillV'r, on va vous donticr dos vèlcmeuls secs et des aliments chauds.

— Mon père, je ne suis pas le voyageur (jui se dirige vers les plaines de France ou d'Italie, c'est au milieu des neiges de la montagne que je viens vivre, et votre couvent est le terme de mon voyage. — Je viens pour participer, avec l'aide de Dieu, à la sainte mission que vous remplissez avec tant de foi; oui , je viens sur cette haute montagne , en parcourir avec vous les pentes escarpées , pour y rechercher le voyageur égaré, et rendre à l'existence les malheureux ensevelis sous la neige. — Mon père, faites, je vous prie, que je parle au supérieur.

Le marquis fut conduit dans la cellule du prieur. — Mon père, je viens vous faire offrande de ce que je possède et vous prier de vouloir hien me recevoir au nomhre de vos religieux.

Le prieur fixa sui- le marquis un regard scrutateur, et parut étonné. — Frère, vous êtes hien jeune encore pour ajjandonner le monde d'en has et vous consacrer à vivre sur

310 Mûniis.

ce nionl , (jui cache dans les nues sa tète glacée. — Je crains que votre constitution ne soit trop faible et trop délicate pour supporter les fatigues dont vous demandez à vous charger.

Mon enfant, les religieux du couvent du Saint- Bernard glorifient Dieu en parcourant, jour et nuit, les mille sentiers delà montagne, afin de venir en aide aux voyageurs et retirer ceux que les avalanches ont engloutis.

— Mon père, je sais quels sont les devoirs qu'ils ont à remplir.

— Mon lils , ces devoirs sont un peu plus pénibles que ceux des religieux des autres monastères , où ils n'ont guère qu'à prier Dieu dans leur église.

— Et c'est justement à cause de cela que j'ai choisi, de préférence, le couvent de Saint- Bernard.

— Bien, mais si vos forces ne répondent pas à votre courage?

— Ne craignez rien , mon père , mon corps est faible , mais ma foi le fortifiera ; et ma volonté inébranlable en domptera les souffrances.— Si je m'élais défié de moi-même,

LC CUUVIC.NT llUHi'ITALIER. -W I

j<; serais allé, à la Trappe ou à la Giaiulc-. Chartreuse, y macérer ma chair et passer les jours et les nuits clans la prière ; mais, mon père, la macération et la prière ont un but personnel , et je sens le besoin de racheter non seulement les péchés et les désordres de ma vie passée , mais encore la complète inutilité dont elle a été pour le prochain. — Non , non , mon père , ne craignez rien , je suis fort, et dès ce soir je veux aller à la rencontre des voyageurs. — Faitesmoi donner une robe du très-saint ordre de Saint-Augustin; — j'ai hâte de quitter et ces habits du monde et les déchirants souvenirs qu'ils me rappellent.

— Mon fds, la miséricorde de Dieu est grande : — ne désespérez donc pas de votre pardon; — si votre santé supporte le rude climat de cette montagne, vous aurez de longues années à consacrer à la charité et à la pénitence. — Mais, je dois vous le répéter, l'hiver est ici de dix mois, et jamais, dans l'année , nous n'avons un jour entièrement beau; '— vos yeux ne verront plus la verdure

ô?12 MÉPlllS.

des riants vallons, les riches moissons de la plaine: — tout est sombre et triste dans ce séjour des frimas j — mon fils, la mort s'y présente sans cesse, sous les plus épouvantables aspects, avec toutes ses horreurs.

— Mon père, j'ai connu la vie sous les plus épouvantables aspects , avec toutes ses horreurs, et je préfère vivre entouré des glaces du Saint-Bernard, qu'au milieu d'un monde dont la foule vous presse et dont l'égoïsme vous isole de toute sympathie , et vous fait blasphémer Dieu.

— Que Dieu vous bénisse, mon fils ! Frère, l'hospice compte un religieux de plus.

Page 1