Maret, 25 août
ne manqua pas de donner à cette mutation la tournure d'une disgrâce, en réléguant dans un poste inférieur ^omini, qui se souvint trop de cette nouvelle injure*. Bignon fut réprimandé de son opposition, toutefois assez bénignement. Enfin l'Empereur crut couper court à toutes les difficultés qui s'étaient élevées entre le gouverneur général et les membres de la commission en le nommant leur président. Toutes ces dispositions furent l'objet de plusieurs lettres écrites de Smolensk, à M. de Hogendorp et au duc de Bassano*.
Cette solution n'était sûrement pas celle qu'aurait préférée Maret : il le fit entendre fort clairement à l'Empereur. Le 27 au soir, aussitôt après l'arrivée de l'estafette de Smolensk, il convoqua la commission.
J'ai présenté, dit-il. Je gouverneur tel qu'il doit être en effet, et si je n'ai pas réussi à détruire en un instant les impressions qu'il a données, j'ai pu, du moins, empor-
1. Le général Jomini a toujours attribué à la jalousie de Berthier tous les désagréments qu*il a éprouvés dans sa carrière militaire, de 1805 à 1813, et qui déterminèrent, à cette dernière époque, sa défection, regrettable pou mous et pour lui-même. Si cette opinion est exacte, le prince de Neufchàtel a encouru une grave responsabilité, en contribuant à priver la France des services d'un officier aussi capable. La correspondance de Jomini avec M. Monnier, secrétaire particulier du duc de Bassano, prouve que plus d'une fois ce ministre était intervenu en sa faveur auprès de Napoléon.
2. «J'écris au général Hogendorp de manière à le faire changer de conduite. S il ne le faisait pas, je verrais à le remplacer. (Correspondance n" 19134.) Depuis l'arrivée du général, le service s*est amélioré : le devoir de M. Bignon était donc de le seconder avec force, et non de le contrarier... La commission ne m'aide en rien, et ne fait que des babioles ; le résultat serait de dégoûter de In cause... Mettez-la d'accord avec le gouverneur et avec M. Bignon... Enjoignez-lui d'être en quelque sorte le secrétaire du gouverneur général... C'est le seul moyen que je connaisse de me rendre des services (19135, 6). J'ai confiance entière dans le gouverneur général et dam M. Bignon (19137).
1er l'espérance qu'il dépendrait de lui de les effacer... Cependant, Sire, ses procédés avaient été jusque-là d'une telle nature, qu'à la nouvelle de sa nomination on a montré plus d'effroi que de confiance. Dans un premief mouvement, que M. Bignon est parvenu à maîtriser, la commission semblait prête à se dissoudre. Votre Majesté m'ordonnait de la mettre d'accord avec le gouverneur, celui-ci avec M. Bignon. En peu d'heures, on a déjà fait quelques progrès dans la première partie de celte tâche, et c'est surtout à M. Bignon que je les dois.
M. de Hogendorp avait promis de montrer plus de modération, et il tint parole, au moins pendant quelque temps. Nous devons signaler à cette occasion un trait qui fait honneur à la probité de ce général. L'Empereur lui avait défendu de rien recevoir des Lithuaniens ; et comme, d'un autre côté, sa situation . n'était pas régularisée, il ne touchait encore rien sur la caisse de Tarmée, et se trouvait par conséquent assez gêné. Néanmoins il repoussa une offre d'indemnité qui lui avait été faite en secret par quelques membres de la commission, et s'empressa de signaler cette ouverture au duc de Bassano. Celui-ci, de son côté, cherchait à lui être agréable dans tout ce qui ne pouvait nuire au service. Il aurait voulu, notamment, être autorisé à lui permettre de garder auprès de lui sa femme, qui était venue le rejoindre àWilna. Maret insinuait que la présence de madame de Hogendorp « ferait toute sorte de bien. » Malheureusement cette requête arriva dans un mauvais moment, le lendemain de la bataille de la Moskowa. Elle fut renvoyée avec cette réponse, écrite en marge par l'Empereur lui-même:
Point de femmes à l'armée. La commission a eu tort. Ne rien recevoir du gouvernement de Lilhuanic. N. *.
1. Les depùches ainsi aposiillées et retournées au ministre sont annexées aux minutes : ce sont les seules pièces originales de la
Le général de Hogendorp, ancien gouverneur de Batavia, officier probe, loyal autant que brave, était devenu Français de cœur; il a suivi fidèlement notre fortune jusque sur le champ de bataille de Waterloo. Mais on ne saurait méconnaître que, cette fois, TEmpereur s'était mépris sur ses aptitudes; qu'il eut tort de rappeler à ce poste difficile, tort de Ty maintenir, malgré les observations qu'un zèle bien entendu pour les intérêts de la France et de la Pologne inspirait seul au duc de Bassano. Cette faute. Tune des moins remarquées, a eu pourtant son influence sur le destin de la campagne.
Les lettres de Maret, dans les derniers jours d*août, nous révèlent encore bien des faits intéressants. En quittant Smolensk, l'Empereur avait ordonné que les passages les plus importants de la correspondance seraient désormais écrits en chiffres, précaution dont l'événement ne justifia que trop la sagesse. Pour plus de sûreté, le ministre expédia la table de ce chiffre, non par l'estafette ordinaire, mais par l'ancien consul général en Russie, Barthélémy de Lesseps. Bien que l'Empereur, à cette date, eût à peine dépassé Smolensk, Maret le voyait déjà installé à Moscou. Il allait avoir besoin, dans cette capitale, d'un homme parfaitement au fait de la langue et des habitudes russes. Lesseps convenait si bien pour cette mission, que le ministre n'avait pas attendu les ordres pour le faire partir^.
correspondance de Maret qui aient été sauvées^ parce qu'elles furent réexpédiées à une époque où les communications étaient encore libres. Les autres furent détruites à Orcha, au moment le plus critique de la retraite.
1. Lesseps, qui rendit effectivement de grands services dans des circonstances terribles, avait été consul général en Russie pendant près de trente ans. L'illustre auteur du percement de Tisthme de Suez est un de ses neveux.
Pour plus de sûreté, Maret avait jugé à propos de faire usage,
 la même date, il proposait des mesures de précaution contre les consuls russes de Saxe, de Prusse et de Naples, qui lui étaient signalés comme étant en réalité des agents d'informations politiques et militaires. Napoléon renvoya la dépêche avec cette apostille laconique : Quon les chasse de partout !
On a prétendu qu'à Tépoque de Toccupation de Smolensk, plusieurs généraux français avaient conseillé en vain de ne pas s'avancer davantage avant le printemps suivant, de s'occuper d'organiser la Pologne, etc. Une note de Maret nous apprend que <c ce projet de faire la guerre en deux campagnes, et de borner la première aux sources de la Dwina et du Dniester, avait été discuté d'avance, et écarté à Paris par l'Empereur, qui aimait les guerres courtes et les paix promptes; qu'il ne fut question à Smolenskque de choisir entre la marche sur Pétersbourg ou celle de Moscou ». L'Empereur eut une scène très-vive avec Poniatowski. Celui-ci le conjurait de revenir à sa conception première, de l'envoyer avec le 5« corps en Wolhynie. Mais Napoléon s'attendait alors à terminer prochainement la guerre par une grande bataille, pour laquelle il ne voulait pas se priver d'aussi bons soldats; pour son malheur comme pour celui de la Pologne, il rejeta la prière de Poniatowski^
dans cette can-espondance, d'un chiflVe particulier dont la table a été perdue. Aussi, plusieurs des lettres les plus impoi*tantes adressées par l'Empereur à son ministre pendant la retraite n'ont pa être déchiffrées par les éditeurs de la CoiTespondance.
1. Consulter, sur cet incident, les Souvenirs dun Officier polonais. (Charpentier.)
maret; duc de BASSAKO. 419
Septembre 1812. — Inconvénients de la présence à Wihia de membres du corps diplomatique. — Lenteur persistante des Autrichiens. — Fâcheux événeniSnts sur la Dwina. — Fêtes ^ Wilna, à Toccasion de la victoire de la Moscowa et de l'entrée à Moscou. -» Disgrâce du duc de Dalberg. — Nouvelle tardive de U nipture des Etats-Unis avec l'Angleterre.
On a souvent représenté le duc de Bassano siégeant orgueilleusement à Wilna, au milieu des ministres alliés qu'il avait, dit-on, <t traînés» jusque-là. Sa correspondance prouve au contraire qu'il s'efforçait d'éloigner, bien malgré eux, ces observateurs gênants du théâtre de la guerre ^. Il y aurait réussi sans une maladresse du prince de Neufchâtel. Le 1^' septembre, le baron de Krusemark, ministre de Prusse, annonçait triomphalement au duc de Bassano sa prochaine arrivée à Wilna, autorisée par une lettre du major général, dont il envoyait copie. Krusemark, sachant Maret inaccessible, avait tourné la position en demandant au prince de Neufchâtel la permission de se rapprocher du théâtre de la guerre, pour surveiller les intérêts du corps auxiliaire prussien. Berthier lui avait inconsidérément répondu que « les ministres étrangers ne devaient pas dépasser Wilna. » C'était l'autoriser implicitement à s'avancer au moins jusque-là, et, du moment où l'un des ministres était admis, il ne restait guère de motif plausible pour exclure les autres. Quelques-uns prétendaient même aller plus avant. Munis de lettres de leurs souverains, ils affir-
1. Aucun agent étranger ne doit demeurer à Wilna. (Corr.^ 19015.)
maient avoir mission de les remettre directement à TEmpereur; mais le duc de Bassano, fidèle à sa consigne, se chargeait d'expédier les lettres, et ne laissait passer personnel Vers Tépoque de la bataille de la Moskowa, le commandant du corps autrichien, désirant se procurer des renseignements particuliers sur la situation de la Grande Armée, avaiWexpédié directement par Minsk un de ses aides de camp vers le quartier général. Le prince de Schwarzenberg, si nous en croyons M. Thiers, agissait en toutes ces choses avec une extrême « simplicité d'intentions. » Le duc de Bassano ne le croyait pas si simple : averti à temps de ce projet, il avait envoyé d'avance au gouverneur de Minsk l'ordre de refuser des passe-ports à l'officier autrichien.
Cette précaution, conforme aux ordres de l.'Empereur, n'était d'ailleurs que trop bien justifiée par la conduite de Schwarzenberg depuis le combat de Gorodeczna (12 août). Au lieu de poursuivre vivement les vaincus, suivant les ordres itératifs de Napoléon, Schwarzenberg, marchant à pas comptés, les avait laissés se mettre à couvert derrière le Stvr. Arrivé enfin à Galatz, il s'y tenait immobile malgré les excitations de Maret. « Il trouvait le fleuve bien large..., sa résolution n'était pas encore prise. » (Maret à Napoléon, 9 septembre.) Les Cosaques, moins circonspects, passaient à gué, insultaient les postes autrichiens. Ces insultes décidaient enfin le prince... « à faire des reconnaissances afin de régler les opérations du passage qu'il se proposait de tenter, » (Maret à Napoléon, 14 septembre) et qu'en définitive il ne tenta pas. Le duc de Bassano voyait déjà dans ces manœuvres équi-
1. Maret à Napoléon, 1", 10 et 28 septembre. Le ministre de Saxe, M. de Walzdorf, malade à Kœnigsberg, se préparait à retourner auprès de son maître. Quand il apprit que le baron de Krusemark allait à Wilna, il se trouva subitement guéri.
voques du corps auxiliaire autrichien la contre-partie de celles du corps auxiliaire russe en 1809. Avant comme après la journée de laHoskowa, rien ne put tirer Schwarzenberg de sa funeste immobilité, jusqu'au jour où elle aboutit à un mouvement rétrograde plus funeste encore.
Dès le commencement de septembre, on voit le duc de Bassano redoublant d*activité dans Texpédition des renforts de toutes armes, qui s'échelonnaient depuis Dantzig etKœnigsberg jusque par-delà Smolensk. Ce mouvement avait pour but de remplir les vides qu'une grande bataille, désormais sûre et prochaine, devait nécessairement produire dans nos rangs. A la même époque (2 septembre), il signalait un incident qui ne manquait pas de gravité comme symptôme moral : la découverte d'une conspiration de quelques centaines d'hommes de la garnison prussienne de Memel, pour passer du côté des Russes. Les chefs de ce complot, dénoncés par un faux frère, furent passés par les armes. Le duc de Bassano ajoutait qu'il régnait dans cette place « un fort mauvais esprit, » ainsi que dans celle de Liban, où beaucoup de négociants étaient en rapports suivis avec les Anglais:
^Une de ses lettres, en date du 5, prouve combien il regrettait que l'Empereur n'eût pas gardé plus de ménagements vis-à-vis de la Suède ^ Il était parvenu
1. L'un des historiens de la campagne, M. de Ségur, a raconté que vers cette époque, M. de Talleyrand avait écrit à Napoléon pour lui démontrer combien l'accession de la Turquie et de la Suède importait au succès de la campagne, et lui offrir ses bons offices auprès de ces deux puissances. U ajoute que l'Empereur offensa doublement l'auteur de cette lettre^ en n'y faisant aucune réponse et la renvoyant au duc de Bassano. Nous n'avons rien trouvé dans la correspondance de l'Empereur et de son ministr e qui confirme cette anecdote. Mais, en la supposant vraie, elle n'autoriserait aucun reproche contre ie duc de Bassano. l\ n'avait pas tenu à lui qu'on no fit des démarches plus promptes à Constan
à faire prolonger jusqu'à cette époque le séjour à Paris de rancien consul général Signeul, porteur des dernières propositions de Bernadotte. Mais les circonstances rendaient un plus long atermoiement impossible. Signeul, instruit de la prochaine entrevue du prince royal avec le tzar, avait réclamé ses passeports. Maret demandait un dernier ordre à cet égard, puisque l'Empereur joa7*a2*ssa/Y trouver convetiable que Signeul quittât Paris.
Ce qui se passait dans ce moment même à notre aile gauche, sur la Dwina, montrait combien aurait été utile une diversion des Suédois du côté de la Finlande. La journée de Polotzk (18 août) avait bien rétabli de ce côté le prestige de nos armes. Saint-Cyr, remplaçant Oudinot grièvement blessé au début de Faction, avait gagné la bataille et son bâton de maréchal. Mais Tarmée victorieuse avait fait des pertes sensibles, qui ne pouvaient être réparées de si tôt. On voit, par une lettre de Maret du 10, que « Tofficier qui avait apporté la dernière dépêche de Saint-Cyr était chargé de dire au ministre que les Bavarois, réduits à moins de quatre mille hommes en état de combattre, ne formaient plus un corps». Ils avaient perdu leur chef, Texcellent général Deroi, et son successeur de Wrède était loin d'inspirer la même confiance. Quelques jours plus tard, le nouveau maréchal, qui fit passer de cruelles heures à Maret, par la rareté et le laconisme de ses communications, lui faisait dire encore qu'il s'attendait à être prochainement attaqué par des forces supérieures. Les siennes étaient suivant lui, réduites à treize ou quatorze mille hommes, parmi lesquels il ne comptait plus les Bavarois; le peu qui en restait était malade, découragé, ou com-
tinople, qu'on ne ménageât davantage la Suède, et l'intervention de M. de Talleyrand n'eût rien réparé.
plotait de déserter. (Maretà Napoléon, 22 septembre ^] Un nouveau combat fut livré, en effet, deux mois, jour pour jour, après le premier (18 octobre) dans le même endroit. Saint-Cyr, vainqueur une seconde fois, dut néanmoins battre en retraite, car il n'avait reçu dans cet intervalle que cinq ou six mille hommes de renfort, et se trouvait débordé par des forces doubles des siennes. C'était Tadjonction des troupes de Finlande, rendues disponibles depuis le mois d^août par le traité entre la Russie et la Suède, qui avait assuré cette accablante supériorité à Wittgensteîn, adversaire de Saint-Cyr. Elle rompait en même temps tout concert entre celui-ci et Hacdonald, forcé de courir au secours des Prussiens sur la basse Dwina. Haret avait compris de suite la portée de cette intervention des troupes de Finlande. Tandis que TEmpereur, ignorant encore ce fatal incident, pressait Macdonald et Saint-Cyr de se réunir contre Wittgensteîn {Conresp., 19186-19193), son ministre jugeait déjà cette réunion impossible. (Maretà Napoléon, 22 septembre.)
Pourtant sa confiance dans la fortune de nos armes ne pouvait être sérieusement ébranlée. N*avait-il pas vu TEmpereur, après Eylau, après Essling, dans des situations en apparence plus . critiques, finir par les coups de tonnerre de Friedland et de Wagram ? Maret croyait donc qu*un grand succès obtenu au centre déciderait encore une fois du sort de la guerre, et considérait ce succès comme infaillible, si l'on parvenait à joindre Tennemi. Aussi avait-il accueilli avec une satisfaction visible la nouvelle du remplacement de Barclay par le vaincu d'Austerlitz. « Nous aurons sans doute bientôt la paix, disait-il aux Lithuaniens, car M. Koutousov a le talent de se faire bien battre. »
1. Saint-Cyr, à cette même date, se plaignait de manquer de vivres, et Maret y avait pourvu de son chef en faisant diriger sur Polotzk cinq cents bœufs empruntés au grand parc de Grodno.
434 MARBT, DUC DE DASSANO.
La victoire et ses résultats lui paraissaient tellement sûrs, que, trois jours avant la bataille, il recommandait à l'Empereur de faire appeler, en entrant à Moscou, deux hommes qui lui étaient indiqués comme pouvant rendre de grands services pendant Toccupation. (5 septembre.) Ce jour-là même, Berthier lui écrivait, du bivouac de Borodino : « Mon cher duc, enfin noui allons en finir! »
Los premières nouvelles de la Moskowa, connues à Wilna le 14, avaient répandu une joie générale. Maret sut le premier toute la vérité sur cette cruelle victoire. 11 put juger de ce qu'elle avait coûté, de l'insuffisance du résultat, par les recommandations pressantes que rEmpereur le chargeait, dès le lendemain, de transmettre aux commandants des deux ailes le rappel précipité des ordres antérieurs pour la plus prompte expédition des renforts, l'organisation militaire de la Lithuanie, etc. (Napoléon à Maret, Correspondance, 19186-7.) Dès le 18, Maret répondait article par article : les convois de munitions, d'habillements, les dépôts de cavalerie, les renforts westphaliens et polonais, étaient en mouvement sur toute la ligne. Quant à la formation des régiments et des chasseurs lithuaniens : « Ce qui se fait sous mes yeux, disait Maret, marche activement ^ »
Le 19, il reçut une lettre particulière de l'Empereur, écrite le 13 de Borisovska, à six lieues de Moscou? Cette lettre n'a pu être déchiffrée; mais on voit
1. Suivant Bignon et d'autres contemporains, ont eut tort de vouloir organiser et équiper de suite ;\ la française des troupes régulières pour lesquelles on manquait de cadres. Une levée en masse de petits gentilshommes ou Pospolite aurait été opérée plus promptement, et aurait rendu de bien plus grands services. On revint à celte idée après le passage de la Bérésina, mais alors il était trop tard. On avait dû obéir aux ordres formels et réitérés de l'Empereur; en s'occupant, avant tout, de l'organisation de troupes de ligne.
par la réponse du ministre qu*elle devait contenir des réflexions sévères sur les lenteurs de Schwarzenberg. Le duc de Bassano, en son propre nom, devait faire observer à ce général que ce qu'il faisait n'était pas en rapport avec les moyens qu'il avait à sa disposition, et que cette appréciation, toute personnelle, pourrait bien être conforme à celle de TEmpereur. Si mécontent que fût celui-ci, la politique exigeait qu'on usât de ménagements vis-à-vis de l'homme qui avait négocié le mariage et l'alliance.
L'entrée à Moscou (14 septembre), connue le 20 à Wilna, y excita un redoublement d'enthousiasme. Une heure après l'arrivée du courrier, on célébrait dans la principale église un Te Deum auquel assistèrent les autorités civiles et militaires, la noblesse, les communautés religieuses précédées de leurs bannières. La ville entière retentissait d'acclamations joyeuses. Le ministre s'empressa d'annoncer à l'Europe entière cette grande nouvelle. Convaincu qu'elle allait déterminer un revirement dans les conseils de la Russie, il s'attendait à être appelé d'un moment à l'autre auprès de l'Empereur pour négocier la paix. Néanmoins, dans une fête donnée le 21, on lui trouva l'air inquiet, préoccupé ; il ne parlait plus de son prochain départ, et attendait de nouveaux détails. Il savait déjà que Moscou était en feu !
Sa correspondance avec Napoléon pendant les derniers jours de septembre est en grande partie militaire. Au point où en étaient les choses, la grande affaire était d'abord de combler, par des expéditions rapides de munitions et d'hommes, les pertes de la grande bataille, puis de prévenir la jonction de Wittgenstein et des troupes du Danube avec la grande armée russe battue à la Moskowa. Maret faisait tous ses efforts pour coopérer à cette double tâche. Au 25 septembre, tous les renforts disponibles étaient en
marche; il ne restait à Danzig que six bataillons, dont quatre napolitains. On voit, par les états qu'il expédiait à l'Empereur, que depuis l'ouverture de la campagne jusqu'à la veille de l'entrée à Moscou, la Grande Armée avait reçu de Wilna 5,340,000 cartouches, et 64,971 coups de canon.
Cependan t les questions politiques trouvaient place, de temps à autre, parmi ces détails d'intendance militaire. Ainsi, le 27 septembre, le duc de Bassano annonçait la transmission de rapports concernant les affaires de Suède, de Constantinople, des États-Unis. « Ce dernier objet, ajoutait le ministre, donne lieu, à Paris, à des démarches indiscrètes, des spéculations et des intrigues que Votre Majesté jugera sans doute à propos de faire cesser, en donnant des ordres sur la négociation dont M. le duc de Dalberg est chargé. > Cette négociation était celle du traité de commerce avec les États-Unis. Dès 1811, le duc de Bassano s'était fort occupé de ce traité, dont la prompte conclusion aurait pu modifier sensiblement les résolutions du cabinet anglais. Au commencement de 1812, Maret avait jugé utile de confier cette grave affaire à un plénipotentiaire spécial. Il proposait l'un des hommes les plus probes et les plus capables de son département : le comte d'Hauterive. L'Empereur, « cédant à l'une de ces prédilections capricieuses dont il n'a pas eu toujours à s'applaudir, » préféra le conseiller d'État duc de Dalberg. La grande difficulté consistait dans l'évaluation de l'indemnité réclamée pour les navires américains antérieurement saisis, pour cause d'infraction au blocus continental. C'était principalement sur des considérations de fait que le gouvernement des États-Unis basait sa réclamation. « C'était, dit Bignon, une sorte de faveur politique qu'il demandait, pour fortifier le parti français par la satisfaction donnée à des intérêts personnels. » Après bien
des pourparlers, le plénipotentiaire américain Barlow avait demandé que cette indemnité fût soldée par la remise de quatre-vingts licences. Mais, d'un autre côté, le duc de Bassano avait été informé que cette solution était suggérée à Barlow par des spéculateurs, qui se donnaient beaucoup de mouvement pour la faire réussir. L'Empereur, instruit de ces intrigues, ne vit dans la transaction proposée qu'une de ces œuvres de cupidité privée auxquelles un gouvernement qui se respecte ne saurait s'associer. Il fut indigné contre le plénipotentiaire français qui avait agréé et chaudement soutenu ce projet. Ses pouvoirs furent révoqués, et Barlow, qui était resté à Paris, reçut l'ordre devenir à Wilna traiter -directement avec le duc de Bassano. A dater de cette disgrâce, le duc de Dalberg fit secrètement cause commune avec les ennemis les plus irréconciliables du gouvernement impérial. On sait que ce personnage, qui devait une dotation de 200,000 francs à l'amitié de Napoléon pour son oncle le grand-duc de Francfort, fut, en mars 1814, l'un des auxiliaires les plus actifs deTalleyrand ; en mars 1815, l'un des promoteurs et des signataires de l'arrêt de proscription lancé contre son ancien bienfaiteur. Il est vrai que si Napoléon avait adopté en 1812, pour l'indemnité américaine, le mode de règlement si fortement appuyé par son plénipotentiaire, « on estimait qu'il pourrait y avoir un bénéfice de douze millions au moins pour les entremetteurs obligeants qui se chargeaient de l'opération '. »
Depuis fort longtemps, Maret était sans nouvelles du ministre de France aux États-Unis, M. Sérurier. Le 29, il reçut à la fois vingt-six de ses dépèches, qui
1. On sait qu'après vingt années de débats, cette créance, dont les Américains eux-mêmes faisaient si bon marché en 1812, a été trop généreusement acquittée, moyennant vingt-cinq millions en espèces, par le gouvernement de Juillet.
avaient eu bien des aventures. Apportées par un bâtiment qui était parvenu à atteindre Bayonne malgré les croiseurs ennemis, elles avaient été en grande partie dérobées pendant la traversée par un des passagers, probablement espion des Anglais. Cet individu, ayant été signalé comme suspect lors du débarquement, avait réussi à s'échapper tandis que les agents de la police impériale fouillaient ses bagages. Aussi, c'était par Tintermédiaire du ministre de la police que ces dépêches importantes parvenaient au duc de Bassano. Les plus récentes annonçaient la déclaration de guerre des États-Unis à l'Angleterre (18 juin) ^ Cet événement aurait pu exercer une influence incalculable sur les déterminations des cabinets de Londres et de Saint-Pétersbourg, s'il avait eu lieu quelques mois plus tôt. Il passa à peu près inaperçu au milieu de l'émotion qu'excitaient les succès de Wellington en Espagne, et surtout l'incendie de Moscou.
LU
Incendie de Mosjou. — Insertion t^xi Moniteur, par ordre de Maret, de tous les documents attestant la part prise îi cette catastrophe parle gouverneur russe. — Suite des manœuvres équivoques du corps autrichien.— De Pradt réprimandé de nouveau pour sa mauvaise attitude. — Suite do la correspondance de Maret avec TEmpereiir — Incidents fâcheux de diverse nature. — Nouvelle de Vabandon définitif de Moscou ; date véritable de cette résolution (octobre).
Napoléon, arrivant en vue de Moscou, s'écria, diton : « La voilà donc enfin, cette fameuse ville; lï était
1. Cette nouvelle était parvenue au duc de Bassano dès le 9 août, par le consul de France à Elseneur, qui la tenait du représentant des État-Unis en Danemark.
temps! n On a prétendu qu'il considérait en effet la guerre comme finie par cette occupation ; sa correspondance avec Haret prouve le contraire. Il y revient souvent sur Tidée fort juste que «Tennemi, désormais impuissant pour nous empêcher d'entrer dans cette ville, va concentrer toutes ses forces pour nous en chasser ». De cette pensée dérivent les ordres réitérés qu'il adresse à Saint-Cyr, à Schwarzenberg, pour qu'ils ne se laissent pas tromper ; diu. duc de Beïlune, pour l'attirer sans délai vers la Grande Armée; au duc de Bassano, pour quïl précipite renforts, munitions, habillements, dans cette même direction. L'Empereur avait tout prévu..., sauf la catastrophe qui, en quelques heures, sous ses yeux, dans ses mains, anéantit la conquête qu'il se préparait à défendre. .
L'interruption de toute correspondance pendant trois journées entières donne la mesure de l'impression produite sur lui par cet événement. H revient enfin à lui le 18, et ses premiers mots s'adressent à Maret : « Nous avons trouvé beaucoup de choses à Moscou, qui était une ville extrêmement belle. » C'est la seule allusion qui lui échappe à ce sujet. Maret, de son côté, garde le silence : toutes les doléances seraient insuffisantes , inutiles, en présence d'un tel malheur.
C'était à lui qu'incombait la tâche pénible de le faire connaître ;. d'en amortir, s'il se pouvait, Timpression en Europe. Il jugea utile de faire insérer au Moniteur un grand nombre de pièces trouvées à Moscou : proclamations, articles de gazettes, bulletins russes, jugements rendus contre les incendiaires. 11 disposa ces pièces de manière à faire ressortir le système de dissimulation à outrance soutenu jusqu'au bout par Tennemi, qui, depuis l'ouverture de la campagne, s'était attribué l'avantage dans toutes les rencontres. Il n'eut garde d'omettre les documents propres à
mettre en relief les allures excentriques du gouverneur, et à accréditer Topinion, d^ailleurs fort juste, qu*il avait été le promoteur de la catastrophe. Pour fortifier Teffet de cette publication, Maret y joignit, dans sa correspondance diplomatique, une note non officielle sous forme de lettre écrite de Moscou le 21 septembre. Cette note, qui ne figurait pas au Moniteur, était rédigée sur les renseignements transmis au ministre par M. Lelorgne d'Ideville, secrétaire-interprètede TEmpereur, et pard'autrescorrespondants. On y énumérait les preuves du crime de Rostoptcbine ; Tenlèvement des pompes, l'emploi de projectiles incendiaires, Tembrasement subit d'édifices considérables, comme celui de la Bourse, dont toutes les portes étaient de fer et fermées aux verroux, et qui devint tout à coup la proie des flammes, sans qu'on pût savoir comment le feu avait été mis. « Tout était prêt d'avance. On avait découvert dans beaucoup de maisons des amas de linge et autres matières combustibles imbibés de goudron et de soufre, et placés dans les greniers, dans les écuries et sous les escaliers de bois. Des cordes de l'espèce des mèches à canon communiquaient avec rintcrieur... » On insistait aussi, comme il convenait de le faire dans l'intérêt français, sur le déchaînement prémédité d'un certain nombre de criminels, qui avaient concouru à celte œuvre de destruction. Le fait de celte coopération, attesté par des témoins impartiaux, demeure acquis à l'histoire, malgré les dénégations de quelques écrivains récents. Mais tous les auxiliaires de Rostoptehine n'étaient pas des meurtriers ou des voleurs. Ses proclamations violentes, habiles jusque dans la trivialité et le mensonge, avaient surexcité dans la classe populaire la haine des envahisseurs étrangers. L'historien Varnhagen a cité de lui, à ce sujet, un mot juste et profond : « J'ai enflammé les esprits des hommes, et à ce plus ter-
rible des feux, il est facile d'allumer tous les flambeaux. »
Tous les documents publiés par les autorités françaises attribuaient au seul Rostoptehine la responsabilité de ce crime patriotique. Mais Napoléon ne tarda pas à connaître toute la vérité. Dans une lettre adressée par lui à Tempereur François, pendant la campagne de 1814, on lit ce qui suit : « Cette soif de vengeance de l'empereur Alexandre n'est pas fondée... A Moscou, j'ai tout fait pour éteindre l'incçndie que ses ordres avaient allumé * » . Ainsi l'autorisation donnée par le tzar à cette terrible mesure de défense n'était plus alors un secret, du moins pour les souverains et leurs ministres. Plus tard, le fait a été divulgué presque officiellement. Dans une relation de Tincendie du palais d'hiver de Pétersbourg, publiée en 1838, l'un des^personnages les plus considérables de la diplomatie russe a écrit que « le sacrifice de Moscou avait été résolu dans ce palais, pendant les longues veilles du chef de l'État, à cette mémorable époque de 1812 ». L'auteur de celte brochure est M. de Meyendorf. A l'époque où il publia cette brochure, il était conseiller d'État et chambellan de Tempereur Nicolas; il a été depuis ambassadeur à Berlin, et enfin ministre des affaires étrangères. On peut s'étonner que M. Thiers, qui n'a pu ignorer ni cette révélation ni la lettre de Napoléon, aitaffirmé si péremptoirement «qu'Alexandre n'avait rien su de ce projet d'incendie, qui eût inévitablement révolté ce prince si doux. » (XIX, 364-66). Pour tout esprit impartial, il reste hors de doute que le doux Alexandre avait autorisé^ au moins éventuellement, ce sacrifice, dont les conséquences furent plus meurtrières pour la population fugitive de Moscou que ne l'avait été, pour les deux armées, la bataille