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Marga

Le raatin chante son hymne au Créateur : comme sa voix est mélodieuse et fraîche ! quels doux et pénétrants accents vous avez, rosées brillantes, premières clartés, premiers souffles, air limpide, murmures voilés !

Aujourd'hui la nature "s'éveille le sourire aux lèvres, des rayons dans lés yeux ; elle se revêt de sa robe éclatante couleur d'émeraude, elle se drape dans son plus splendide manteau d'azur. En elle, autour d'elle, tout renaît, tout étincelle, tout respire, rien n'agit encore. Mais voici le soleil qui absorbe les délicates et fugitives clartés de l'aurore ; voici la brise matinale qui accourt pour déplisser à grand bruit les

* Ce roman est la suite indépendante de Ce Pauvre Vieux, du même auteur.

feuilles, et faire ondoyer les mille panaches des hautes herbes et les fils argentés qui relientimperceptiblement la plante osbscure au chêne majestueux; voici qu'un courant des vagues rumeurs de la vie végétative s'étabht ; voici que des bois jaillissent par cascades harmonieuses des chants variés d'oiseaux. Brises légères, Vayons vivifiants, gazouillements joyeux, semblent vraiment raconter la gloire du Dieu créateur.

On peut supposer qu'ils savourent pleinement l'inexprimable poésie de cette heure délicieuse, ce vieillard et cette jeune fille que nous voyons quitter ce vieux manoir gothique qui avance une tourelle au nord, un pavillon au midi, et qui, malgré ses irrégularités architecturales, conserve dans l'aspect je ne sais quoi de noble et même de riant, grâce à sa riche ceinture de verdure claire.

La jeune fille s'avance la première, offrant au rayon matinal un front pensant et pur, gracieusement encadré par de brillants cheveux châtains, effleurant toutes choses d'un beau regard limpide et profond, enlevant rapidement du sentier la pierre ou la liane flottante qui gêneraient la marche de son vieux compagnon, effaçant sa taille svelte* pour le faire passer devant elle dans les endroits difficiles, se détournant souvent pour lui sourire.

Aussi, avec quelle aveugle confiance il la suit, les yeux en haut, son chapeau à la main, ce qui permet à la brise de caresser son .vaste front d'ivoire, orné horizontalement par trois belles rides tranquilles, et d'éparpiller les cheveux d'argent qui retombent en

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boucles épaisses sur le haut et dur collet do sa redingote bleu de roi !

Ainsi se présentent tout familièrement à vous, bienveillants lecteurs, M. Dominique Blouan, un grand savant, un homme doux et juste, et sa petite-fille Marguerite de Prévaneau.

Arrivés sur un plateau qui dominait de vastes landes incultes, ils s'arrêtèrent. Le vieillard appuya une main sur l'épaule de la jeune fille, et, levant sa canne d'ébène, il la tourna vers de grands bâtiments qui s'échelonnaient devant eux. La brume du matin perdait de sa densité ; on distinguait parfaitement des roues immenses encore immobiles qui se profilaient sur le ciel, et des jets de fumée qui s'échappaient des longs tuyaux de briques.

— L'usine marche, dit le vieillard.

Et baissant un peu la voix :

— Marga;, te souviens-tu^ continua-t-il plus lentement, te souviens-tu de ce jour où tu trouvas ton pauvre grand-père endormi au clair de lune sous les rochers de la Crosse ?

— Si je m'en souviens, bon-papa ! répondit la jeune fille avec un sourire; je m'en souviendrai toujours.

— Comme ces landes étaient désertes, ma fille ! reprit-il; comme elles étaient tristes quand je les arpentais tout seul, livré à mes méditations scientifiques et devenu la risée de bien des gens ! Il n'y a pas deux ans de cela. Comme tout est changé !

— J'en suis encore tout émerveillée, grand-père.

— Et moi donc ! Que c'est beau pourtant, l'indus-

trie! J*ai toujours cru que cette terre, et il frappa la terre da pied, recelait du plomb et de l'argent, mais enfin je ne pouvais en montrer une parcelle. Heureusement après le savant, le pauvre vieux rêveur de savant, vient Tindustriel, et avec l'industriel l'ouvrier, puis la machine qui, mue par la force intelligente de l'homme, met en action les forces passives de la nature. Quel spectacle pour nous que celui de cette usine, Marga !

La jeune fille souriait en le regardant.

— Mais vois donc, reprit-il en posant le doigt sur la joue satinée de Marguerite, et détournant doucement de lui son joli visage, vois notre usine, ma fille ; n'estu pas stupéfaite ?

— Je me demande si je rêve, bon-papa. Je suis au moins aussi étonnée que ces pauvre corbeaux qui volaient si paisiblement par bandes dans la lande aux Moines, et qui paraissent si fort intrigués en ce moment. Mais que de maisons ! Tous ces bâtiments sontils donc nécessaires ?

— Oui, il n'y a pas une pierre, pas une tuile de trop ; Bartholon et John Smith s'y connaissent. Ne t'ai-je pas déjà parlé de nos récentes constructions ? Ce grand bâtiment à gauche, c'est la fonderie du fourneau à manche, quarante pieds de long sur trente de large ; deux cheminées, comme tu vois ; quatre fourneaux. Plus loin, suis bien les mouvements de ma canne, sont la laverie sur les grilles, la laverie aux cribles, le bocard, les fourneaux d'affinage. Il faudra qu'un de ces jours nous visitions ensemble notre établissement en

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détail, tout à fait en détail, Marga. Ce sera maintenant un de tes plaisirs de venir visiter nos travailleurs, n'est-ce pas ?

— Certainement, dit Marguerite avec un ravissant sourire; voir travailler les jeunes Irlandaises m'intéresse beaucoup, et je vous accompagnerai plus souvent quand tout sera bien organisé dans les deux Rosenclan. Mais ne trouvez-vous pas qu'il fait frais sur cette hauteur, bon-papa? Si nous allions nous reposer chez madame Kerbanec?

— Est-elle arrivée?

— D'hier, et je lui ai promis une visite matinale, son fils la quittant de très-bonne heure.

— Yoilà notre petit Corentin en voie de se créer un avenir, Marga : sa mère doit être satisfaite.

— Si l'on osait dire qu'une créature est parfaitement heureuse, je dirais que madame Kerbanec l'est en ce moment.

Le vieillard chercha le regard de sa petite-fille.

— Elle n'est point la seule, je l'espère, dit-il; Marga n'est-ello pas heureuse?

Marguerite sourit et passa une main caressante sur les cheveux blancs et ondes de son grand-père.

— Marga l'est, dit-elle, ou plutôt, Marga le serait, si l'entêté bon-papa ne se donnait pas tant de mouvement, ne s'épuisait pas comme à plaisir, ce qui inquiète Marga.

— Il faut bien que je me remue un peu, ma fille, il le faut absolument; mais, une fois les travaux bien en train, je deviendrai docile, je me reposerai.

Marga hocha la tête d'un air de doute, et, lui prenant le bras:

— Marchons, dit-elle en l'entraînant ; ces haltes ne vous sont pas saines : on a recommandé des promenades et non des repos en plein vent.

Le sentier allait s'élargissant, de sorte qu'ils purent marcher côte à côte. Comme il arrive aux gens profondément unis d'habitudes, de cœur et d'âme, ils demeuraient parfois silencieux, et parfois ils laissaient couler rapidement le trop plein de leurs pensées intimes. C'était merveille d'entendre comme les mêmes réflexions naissaient en même temps sur les lèvres décolorées et sur les lèvres roses, comme la voix grave et légèrement chevrotante et la voix profonde et harmonieuse vibraient à l'unisson. Le chemin qu'ils suivaient contournait les grands bâtiments nouvellement élevés dans la lande.

— Nous prenons le chemin des écoliers, il me semble, dit tout à coup M. Blouan, à un tournant du sentier.

— C'est le plus sain, bon-papa, celui qui vous a été recommandé, répondit Marguerite; ne fait-il pas un temps splendide? Si je m'engageais avec vous dans les mines, vous m'échapperiez, et je vous retrouverais au fond de quelque puits.

— Pour arriver aux galeries, il faut descendre dans les puits, Marga.

— Oui ; mais, ces expéditions étant très-dangereuses, je ne les permettrai plus. Ne prenez pas ce grand air de défi, bon-papa, les ordres du médecin sont for-

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mels. Voyez comme vous vous fatiguez vite, comme depuis quelque temps vous marchez lentement et avec peine! J'ai été faible, beaucoup trop faible, ces dernières semaines; mais c'est fini, et, si la passion de bon-papa pour ses galeries continue à l'emporter sur la raison, je ferai un coup d'État et je l'enlèverai de Rosenclan.

Tout en menaçant ainsi le vieillard, la jeune fille lui souriait, et lui s'arrêtait pour la contempler avec ravissement.

A rextrémité du carré long que décrivait l'établissement industriel, ils se trouvèrent en face d'une maisonnette riante, dont toutes les vitres étincelaient au soleil levant.

La porte leur fut ouverte par une enfant de douze ans, qui remplissait avec beaucoup de gravité son rôle de servante, et qui les introduisit dans un salon tout neuf et tout rayonnant. Une femme aux cheveux gris, vêtue de noir, causait avec un jeune homme brun, au teint coloré, à l'œil vif, aux cheveux brillants et bouclés, qui se balançait d'un air heureux sur sa chaise devant une petite table couverte des restes de son déjeuner.

Ils jetèrent tous deux une exclamation de joyeuse surprise en voyant apparaître sur le seuil de l'appartement le vieillard et ses beaux cheveux flottants, et derrière lui la silhouette élégante de Marguerite. Visiteurs et visités se serrèrent les mains, se sourirent; ils étaient évidemment heureux de se retrouver.

— Votre maison vous convient-elle, madame? de-

manda Marguerite à la femme courbée et vêtue de noir.

— Je la trouve charmante, répondit-elle doucement; il me semble que je n'ai pas été aussi bien logée de ma vie, — de ma vie malheureuse du moins. L'autre a eu la durée d'un éclair.

— Maman aura une vache, des poules, des canards, et môme des pigeons, ce qui la ravit! s'écria le jeune homme.

— Certainement, et j'espère bien en tirer de gros bénéfices, en même temps que beaucoup d'agrément, ajouta en souriant madame Kerbanec. Vraiment! tout ici est fait pour me plaire, et je ne redoute plus les longues journées solitaires avec cette belle campagne devant les yeux et mon petit ménage rustique à conduire. L'idée que vous avez eue de m'amènera Rosenclan, mademoiselle Marguerite, me semble une attention délicate de la Providence. Ne voir Corentin que le dimanche eût été pour moi la plus grande des privations, et mes yeux se sont tellement affaibhs, que mon travail de copiste me devenait impossible. Il est bien vrai de dire que Dieu se retrouve toujours aux moments difficiles : voilà que, grâce à vous, le fils va maintenant nourrir et distraire sa vieille mère.

Son regard voilé, plein d'une sérieuse mais indicible tendresse, se posa sur Corentin, qui se leva impétueusement et se jeta à son cou.

Le \ieillard et Marguerite détournèrent leurs yeux qui se remplissaient de larmes.

— Voilà donc ce qu'est devenu mon fils, dit avec émotion madame Kerbanec en caressant la chevelure

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bouclée de Coreiitin ; monsieur Blouan, vous le rappelez-vous à Plégon? Toutes ses journées se passaient sur la place Saint-Thurian. Hélas ! malgré mes supplications et mes gronderies, le jeu de la toupie ou du bouchon remplaçait l'école. Ah! je ne me lasse pas de le dire : c'est votre bonté qui a retenu mon vagabond d'enfant sur la pente dangereuse où il glissait, c'est chez vous qu'il a pris l'amour de l'ordre et le goût du travail... Assez, n'est-ce pas? Que voulez-vous, il m'est si doux de le redire !

En ce moment une cloche se mit à tinter joyeusement dans la lande.

Corentin se redressa vivement et alla prendre son chapeau.

— Les ouvriers sont arrivés , dit-il en consultant une petite montre d'argent, je me sauve. Au revoir, monsieur Blouan! au revoir, mademoiselle !

Il se poncha vers sa mère, l'embrassa et dit :

— A bientôt, maman !

— A bientôt, mon vaillant fils ! répondit-elle. Il sortit et s'éloigna en fredonnant.

— Le voilà hors d'affaire, madame, dit le vieillard gaiemsnt.

Madame Kerbanec sourit.

— Je le crois, dit-elle; M. Bartholon l'a pris en grande affection, et M. Smith et lui sont déjà au mieux. Le cher enfant est tout à son devoir, sa conduite est irréprochable, et, tout jeune qu'il est, il sait si bien prendre les ouvriers, que pas un ne lui a encore manqué de respect.

— J'ai en effet remarqué avec quel zèle et quelle gravité il remplit ses fonctions de contre-maître , dit Marguerite, et je ne puis m'empêcher de sourire en voyant tous ces hommes lui parler chapeau bas et rappeler M. Corentin.

— Il ne manque vraiment pas de dignité naturelle et personnelle, dit la mère, qui redressa involontairement son front pâle.

— Il en a beaucoup, dit Marguerite en se levant.

— Vous partez déjà, mademoiselle Marguerite? J'espérais vous faire visiter notre petit logement en détail.

— Pas aujourd'hui, madame, nous avons un déjeuner après lequel se signe l'acte d'association définitif, une très-grande affaire. •

— EtnosLorientais arrivent tantôt, ajoutaM. Blouan; mais nous reviendrons. Depuis que Marga ne me laisse plus aller aux mines, nous flânons beaucoup ensemble, et vous nous reverrez avant qu'il soit longtemps. N'entends-je pas la voix de Charles?

— Voici en effet mon père, dit Marguerite en s'approchant de la fenêtre ouverte ; il nous cherche sans doute.

Par un des sentiers de la lande s'avançait un homme de haute taille, dont la démarche, la coupe de cheveux et de barbe révélaient un ancien militaire. Comme tous les fils de famille ingouvernés et ingouvernables, M. Charles de Prévaneau avait en effet traîné le sabre pendant une partie de sa jeunesse, changeant de régiment à sa fantaisie, déposant ses galons ici pour aller

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les reconquérir là, et donnant finalement sa démission pour faire un mariage avantageux. A quelles portes l'aveugle bonheur humain va-t-il frapper parfois ! C'était d'ailleurs un sous-lieutenant bien apparenté et très-séduisant à la première vue que Charles de Prévaneau. Il était beau, sa tête creuse était admirablement modelée, et, pour découvrir une nature commune et égoïste sous ces dehors distingués, il fallait de bons yeux ou du temps. A l'heure présente, Tancien officier est un assez bon homme, qui s'ingénie surtout à tuer le temps. Il s'avançait dans la lande d'un pas mou, ennuyé, faisant parfois des moulinets avec sa canne, à la moustache d'un petit bouledogue qui répondait à ses appels, à ses commandements impérieux, par des aboiements furibonds.

En voyant M. Blouan et Marguerite sortir d'un petit cottage, il parut surpris.

— Est-ce que cette cage de tuile est habitée ? demanda-t-il.

— Oui, mon père, répondit Marguerite; Corentin et sa mère y demeurent depuis hier.

— Je croyais que John Smith l'avait demandée pour une partie de sa couvée, Marguerite.

— Pour sa sœur, je crois; mais il fallait aussi loger madame Kerbanec, et la loger agréablement.

M. de Prévaneau ôta son chapeau, et, relevant son toupet :

— Ah! les femmes, dit-il avec importance, elles mettent du sentiment partout. Il aurait peut-être mieux valu songer à contenter John Smith, qui est la cheviUe

ouvrière de cet établissement, que de s'occuper de loger agréablement les Kerbanec. C'est une simple réflexion que je fais, Marguerite. En général, j'ai remarqué que, quand les personnes auxquelles je donnais des conseils les suivaient, elles s'en trouvaient bien. Ici, Farino !

— Qu'est-ce que ce petit animal ? demanda M. Blouan.

— Un bull anglais, race pure. J'ai usé de ruse pour l'avoir. Sam Smith j tenait. Ces Anglais-là ne lâchent pas facilement ce qui leur appartient. Ce matin je me trouve à l'arrivée de la tante miss Émilj; tu la verras, Marguerite : une Anglaise blême, longue, droite comme un bâton, qui a des mains de singe et des défenses de sanglier, une superbe caricature; ce malheureux chien s'imagine de mordre dans son châle. Elle jette des hauts cris, appelle Sam, dit qu'elle ne peut pas souffrir les chiens de cette race, et qu'elle sera malheureuse s'ils doivent vivre sous le même toit. Je me présente adroitement et je propose de l'en débarrasser sur-le-champ.

Sam accepte dans un moment d'effarement, et je m'esquive pour échapper aux terribles poignées de main de miss Émily. Les chenils ne manquant pas à Rosenclan, j'ai pensé que tu m'accorderais bien une place pour mes chiens de chasse.

— Vous chassez, mon père?

— J'ai toujours chassé, mafîlle; j'étais, dans ma jeunesse, un chasseur enragé ; ton grand-père te le dira.

— Plus enragé qu'heureux, Charles, répondit en souriant M. Blouan.

— Je crois bien ! J'avais toujours des chiens détestables et des armes sans précision; mais je compte me donner les uns et les autres. Hé bien ! tu retournes donc à la maison, Marguerite?

— Oui, mon père ; j'ai à m'occuper du déjeuner.

— Ail ! c'est vrai ; je retourne avec vous. J'aime beaucoup la campagne : mais, ma foi ! quand je me suis promené une demi-heure dans ces landes, j'en ai par-dessus la tête.

Ils reprirent tous trois la route qui conduisait en droite ligne au château, dont les vieux pavillons et les vieilles tourelles prenaient un bain de lumière qui les rajeunissait.

Deux heures plus tard, dans la grande salle boisée du vieux manoir de Rosenclan, Marguerite de Prévaneau, vêtue d'une robe de mohair blanc^ un ruban bleu passé à la ceinture, un autre noué sur ses cheveux ondes et chatoyants, faisait gracieusement les honneurs d'un déjeuner d'hommes. A sa droite s'asseyait un monsieur plutôt vieux que jeune, dont l'air était un peu âpre, mais dont l'œil roux avait une expression calme et intelligente des plus remarquables : elle

rappelait M. Bartholon. A sa gauche, s'élevait un homme long, mince, roux, roide. Anglais de pied en cap: elle le nommait M. Smith. Elle avait en vis-à-vis son grand-père, son père et un joli garçon blond, assez lourd, très-insignifiant, un Smith très-effacé, qui ne parlait que par monosyllabes et qui ne paraissait pas penser du tout.

M. Blouan l'interpellait souvent et faisait ce qu'il pouvait pour le distraire des charmes du roastbeef ; mais Sam Smith ne s'animait pas ainsi.

En revanche, le vieillard causait ce matin-là avec une vivacité charmante ; sa figure vénérable rayonnait de ce je ne sais quoi qui manquait si totalement à son voisin imberbe, et qu'on appelle un air de jeunesse. Il était vaillamment secondé par Marguerite. Pendant la première partie du repas, la jeune fille déploya toutes les ressources d'un esprit aussi brillant que déhcat. Ses hôtes, tout en satisfaisant assez silencieusement leur appétit, l'écoutaient de l'air charmé avec lequel ils auraient écouté un concert qui se fût donné en leur honneur dans un appartement voisin.

Mais voici M. Bartholon, qui, pour répondre à un mot lancé à l'étourdie par M. de Prévaneau sur l'exploitation naissante des mines, redresse son buste épais et relève sa tête puissante; voici John Smith qui place ses deux longs bras sur la table en signe d'attention ; voici Sam lui-même dont l'œil incolore brille ; voici M. Blouan qui agite ses beaux cheveux blancs et dans le regard duquel s'allume cette flamme intérieure, intense, qui est une des révélations du génie.

Le rôle de Marguerite est fini, le feu est mis aux poudres ; on va discuter, analyser des choses auxquelles elle peut rester étrangère. Ce ne sont plus ses hôtes qui parlent ; ce sont des ingénieurs, des hommes d'affaires, des mineurs. M. de Prévaneau est bien un peu étranger à cette conversation scientifique; mais il s'y jette pourtant tête baissée, parlant à tort et à tra« vers, surtout à Sam, les autres ne l'écoutant guère et ne lui répondant pas. Au dessert, Marguerite, reconnaissant que sa présence devenait absolument inutile, quitta les convives qui s'entretenaient avec une animation croissante, et passa dans le salon voisin. Ce salon avait, comme la salle à manger, son revêtement de chêne et une large cheminée dans les profondeurs de laquelle était entassée de la mousse d'un vert éclatant.

Au centre de l'appartement était placée une table carrée qui supportait une grande coupe de porcelaine anglaise, des registres à dos de cuivre, plusieurs grandes pages enjolivées de marques timbrées,

Marguerite traversa ce salon dans toute sa longueur et s'arrêta sur le seuil d'une porte vitrée, ouverte sur un parterre où fleurissaient pêle-mêle les jolies fleurs sauvages des champs et les fleurs éclatantes qui ornent les jardins cultivés.

Élevant la voix, elle appela :

— Marie-Rose !

Sur le seuil de pierre de la petite porte ogivale du pavillon en face, surgit une belle fille qui portait sur ses épais cheveux blonds la gentille coifî'e d'Uzel, et

jamais capot de tulle brodé n'avait encadré une plus fraîche^ une plus gaie, une plus franche figure.

— Donne-moi les fleurs, Marie-Rose, dit Marguerite.

Marie-Rose disparut et se représenta portant à deux mains un véritable fagot de fleurs.

— J'en ai pris partout, comme vous me l'avez recommandé, mademoiselle, dit-elle ; il y a là-dedans jusqu'à du genêt fleuri.

— J'aime beaucoup les fleurs de genêt, dit Marguerite, qui prit le bouquet.

Elle revint vers la table, écarta les papiers, déposa les fleurs devant elle, et, rapprochant la coupe, elle se mit, sans se presser, à former un bouquet de ces fleurs multicolores.

Avec quelle grâce elle maniait les tiges frêles, avec quel art elle les disposait dans la coupe, tout en les considérant et en les admirant ! Chacune de ces fleurs charmantes semblait lai apporter quelque chose de plus que son éclat et son parfum ; on aurait vraiment dit qu'elle y aspirait des pensées. Le bouquet achevé, elle en regarda longtemps la disposition : ses doigts déliés se promenèrent encore entre les tiges élégantes inclinant davantage les branches souples, nuançant mieux les couleurs.

Absorbée dans sa gracieuse occupation, elle n'entendit pas la porte de la salle à manger s'ouvrir; mais elle entendit la voix nn peu âpre de M. Bartholon qui disait :

— Ne touchez plus à ce bouquet, mademoiselle : il est à peindre, et vous avec.

Marguerite, en robe blanche, avec ses cheveux brillants, son joli front incliné, ses yeux de velours, ses traits purs, son attitude pleine de grâce, aurait certainement représenté avec assez de bonheur la reine des fleurs elle-même.

Elle répondit au compliment par un sourire et avança des sièges. Les hommes entourèrent la table carrée et discutèrent encore quelques minutes, en consultant les papiers épars devant eux; puis M. Bartholon se leva et lut à haute, lente et intelligible voix, Tacte constituant la nouvelle société industrielle des mines de Rosenclan.

Marguerite était allée prendre sur une petite crédence sculptée, placée dans une encoignure, le vieil encrier de corne et la plume d'oie dont se servait son grand-père. M. Bartholon prit la plume, la trempa dans l'encre et vint l'offrir à M. Blouan, qui apposa sa signature d'une main ferme, bien que son être tout entier frissonnât de joie. Et, se tournant vers sa petitefille:

— A ton tour, dit-il avec un ineffable sourire.

— Vous plaisantez, bon-papa, dit Marguerite.

— Non, n'es-tu pas la véritable propriétaire des mines ?

Le papier timbré passa donc entre les mains blanches de Marguerite, avant de retourner aux deux autres associés. Cette signature terminait l'affaire.

M. Bartholon, M. Smith et Sam se partagèrent les gros registres à dos de cuivre, et, après quelques paroles banales échangées, ils quittèrent le salon,

en compagnie de M. de Prévaneau, qui allait poliment les reconduire.

A peine furent-ils sortis, que Marguerite se rapprocha de son grand-père.

— Nous voilà donc riches, bon-papa? dit-elle. Le vieillard la regarda tendrement.

— Te voilà riche, dit-il.

— C'est bien arrêté ?

— C'est bien arrêté.

Marguerite rapprocha encore son fauteuil du sien, et, le regardant d'un air à la fois railleur et câlin, elle dit:

— Alors, bon-papa, nous faisons une voyage. Le vieillard prit l'air alarmé.

— Un voyage? dit-il; pourquoi voyager, Marga? nous sommes si bien à Rosenclan !

— Je ne dis pas, mais il nous est sain de voyager. L'affaire importante est terminée, l'acte est signé, j^ suis riche, je pars.

. — Sans moi alors, ma fille.

— Avec vous, bon-papa. Je n'ai pas dit : Je voyagerai ; j'ai dit: Nous voyagerons. Je n'attendais que la terminaison de cette grave affaire pour le déclarer catégoriquement.

— Mais les travaux dans les mines ? mais les réparations que tu as commandées ?

— Les travaux des mines se feront sans vous, bonpapa, et les réparations se feront sans moi, voilà tout. Si en ce moment nous ne partions pas de Rosenclan, savez-vous ce qui arriverait ? Bon-papa continuerait à

passer sa vie au fond des puits et tomberait malade.

— Malade, moil s'écria le vieillard d'un ton qui signifiait : Je défie maintenant toutes les maladies.

— Oui, malade, continua Marguerite. Le médecin trouve mon cher père très-affaibli depuis quelque temps; il lui a souvent prescrit le repos, et maintenant il ordonne impérativement les eaux.

— Les eaux, Marga! s'écria le vieillard en fléchissant sur son fauteuil.

— Que racontes-tu là de si effrayant à ton grandpère, Marguerite? demanda M. de Prévaneau, qui rentrait.

— Je lui dis simplement... que notre médecin m'a engagée... non, m'a commandé de le conduire à Yichy, mon père.

— Et cela vous déplaît, monsieur Blouan?

— Cela me paraît impossible, Charles.

— Pourquoi?

— Parce qu'à mon âge on ne court plus les grands chemins, et parce que, surtout, on n'est plus assez inexpérimenté pour croire à la vertu des fontaines de Jouvence.

— Elles ont du bon, pourtant, répondit M. de Prévaneau d'un air docte. Dans le temps, j'ai pris celles de Baréges; je m'y suis terriblement amusé.

— Voilà un argument dont je vais me servir contre Marguerite, dit le vieillard ; en supposant qu'il faille absolument me reposer, je ne choisirai pas Vichy, où l'on s'amuse.

— Allons, bon-papa, ne raisonnez pas tant, dit

Marguerite; c'est le médecin qui doit commander, je n'écouterai que le raisonnement du médecin. Admettez, si vous voulez, qu'il s'agit simplement de nous sauver de Rosenclan pendant que la maison est envahie par les tapissiers, comme les landes aux Moines sont envahies par les machines.

— Rien n'est malsain comme l'odeur de la peinture, appuya M. de Prévaneau.

— Et comme les descentes trop fréquentes dans les puits, ajouta malicieusement Marguerite, et la tentation est, on peut le dire, à notre porte. Pour y échapper, sauvons-nous. Ne hochez pas ainsi la tête, bonpapa, nous nous sauverons, le médecin le veut, et comme décidément, définitivement, irrévocablement, nous sommes riches, nous voyagerons en gens riches, très-agréablement, sans nous presser; nous prendrons même, si vous voulez, le chemin des écoliers. Ne serait-il pas bien amusant de gagner le Bourbonnais par la Normandie, Yichy par Bremonville?

Le vieillard sourit.

— J'aimerais en effet à revoir maintenant mon vieil ami le curé de Bremonville, dit-il.

— J'en étais sûre ! s'écria Marguerite, qui épiait sur le visage de son grand-père l'impression qu'avaient dû produire ses dernières paroles, c'était un incrédule, lui aussi; lui aussi disait que vous rêviez, bon-papa, et qu'il y avait de l'argent au fond de votre imagination, mais non point au fond des landes.

— En vérité ? s'écria M. de Prévaneau en relevant son toupet par un geste indigné.

— Oui, dit M. Blouan.

Et il ajouta avec son adorable simplicité :

— Il était comme vous, Charles, fort incrédule, comme dit Marga.

— Moi, je plaisantais, répondit M. de Prévaneau, qui avait toujours nié énergiquement qu'il existât une parcelle d'argent sous les landes ; je faisais une pure plaisanterie, mais au fond j'avais mes idées.

— Votre incrédulité d'ailleurs n'avait pas pour moi la même portée que celle du bon curé, reprit le vieillard ; vous ne vous êtes jamais occupé de sciences, tandis que l'abbé Brisson est un homme très-versé dans la science géologique ; mais on a des préventions, (les idées préconçues, et, la lumière vous aveuglâtelle, on peut nier la lumière.

— Certainement, certainement, dit M. de Prévaneau d'un accent pénétré.

— C'est donc arrangé, bon-papa, dit Marguerite ; nous irons tout triomphants annoncera Bremonville le succès de vos découvertes.

— Et vous me planterez comme cela à Rosenclan ? demanda M. de Prévaneau d'un ton à la fois bourru et plaintif.

— Ne vous y plaisez-vous pas, mon père ?

— Mais si, mais si, quand la maison est habitée, s'entend.

— Je n'ai jamais eu l'intention de vous laisser seul, mon père, et, aussitôt que le médecin a prouvé qu'il était urgent de faire prendre les eaux de Vichy à bonpapa, j'ai écrit à Polyxène pour lui demander d'à-

vancer Tépoque de la visite qu'elle doitnous faire. Elle a paru enchantée de la proposition, et m*a écrit qu'elle ne demandait pas mieux que de passer une partie de la saison ici. Son mari, sa fille et même son beaupère raccompagneront.

— lisse sauvent de Lorient, c'est tout simple : on y grille l'été, dit M. de Prévaneau, qui paraissait peu charmé de l'arrangement imaginé par sa fille ; mais sais-tu, Marguerite, que je ne suis plus fait au caractère de ta sœur, et que les eaux de Vichy ne me feraient pas de mal non plus? J'ai la poitrine toute délabrée.

— Il vous faudrait dans ce cas d'autres eaux que celles de Yiohy, mon père. On ne va à Vichy que pour les maladie du foie, de l'estomac, et pour la goutte.

— Mes rhumatismes sont goutteux, ma chère.

— Sont-ils goutteux, mon père ?

— Tout ce qu'il y a déplus goutteux. Je le sais d'autant mieux que, dans le temps, je me suis occupé de médecine. J'en ai souvent remontré à plus d'un docteur en faculté.

Il était hors de doute que — dans le temps — M. de Prévaneau n'eût acquis la science universelle : il avait l'innocente manie de croire qu'il en remontrait à tout le monde.

— Mon cher père, dit Marguerite d'un air réfléchi, rien ne vous empêchera de venir nous rejoindre à Vichy, si vous le désirez. Bon-papa et moi prendrons d'abord notre vol pour la Normandie, et nous convien-

drons d'une date avec vous, afin que nous puissions vous retrouver là- bas.

— Excellent plan, excellent plan, dit M. de Prévaneau enchanté, je ne serai vraiment pas fâché de revoir un peu de pays. On finit par s'abrutir quand on ne change pas de place. Il me sera d'ailleurs joliment plus agréable d'être à Yichy avec vous qu'à Rosenclan avec Polyxène qui n'a point perdu l'habitude de me contredire en tout, avec Ernest de Saint-Peray, qui n*a pas plus de conversation qu'une bûche, et avec leur petite Emilie, qui est une belle grosse pouponne que j'aime bien, mais qui miaule plus souvent que tous les jours et dont tout le monde est occupé. C'est bien aujourd'hui qu'ils arrivent, n'est-ce pas?

— Oui, et si, comme je le pense, ils ont pris le train de midi, ils ne tarderont pas. Ne pourriez-vous aller jusqu'à la gare en vous promenant, mon père ?

— Je ne demande pas mieux. Venez-vous, monsieur Blouan?

— Allez, bon-papa, dit Marguerite ; vous compléterez ainsi votre exercice d'aujourd'hui.

Le vieillard sourit et hocha la tête.

— J*ai mes comptes à régler, dit-il; puisque tu me renvoies, je retourne à mon bureau.

Il se leva et suivit son gendre.

Marguerite, restée seule, poussa tout contre la porte vitrée une chaise et un chiffonnier, et, prenant dans le petit meuble un de ces travaux à l'aiguille qui occupent plus les doigts que l'esprit, elle se mit à travailler. Évidemment ce n'étaient pas des pensées tristes qui passaient doucement, comme une à une, sur son front pur, car un demi-sourire détendait sa bouche gracieuse. En effet, elle comparait son bonheur présent à son passé, qui avait été triste, souvent douloureux, et la comparaison qu'elle étabhssait amenait ce sourire sur ses lèvres. Parfois elle relevait la tête pour jeter un regard expressif autour d'elle, et sur la haute glace qui lui renvoyait sa charmante image ; puis elle baissait de nouveau Ijbs yeux, sa pensée reculait, reculait et s'enfonçait de nouveau dans le passé.

La triste enfant qui n'avait connu ni les affections libres et douces de la famille ni les joies du toit paternel, c'était elle; la courageuse fille qui s'était enfuie un jour avec son grand-père chéri, pour l'arracher aux misères domestiques engendrées par d'incessants malaises d'argent, c'était elle ; la jeune fille vêtue de

noir, calme, mais triste, qui vivait obscurément dans une bourgade normande, traduisant pour vivre les phrases monotones du télégraphe électrique, c'était elle. Mais voilà que les rêves du pauvre vieux savant se sont réalisés ! voilà que le sol aride qui lui appartenait s'est ouvert et a livré à l'orpheline les trésors cachés dans ses entrailles ! voilà qu'après deux années d'attente, d'espérances, d'alternatives, la pauvre Marguerite de Prévaneau est devenue riche I

Il est terrible parfois de devenir riche. Marguerite» a-t-elle échappé au danger, à l'enivrement, au prestige? Le cœur qui bat sous l'élégante robe de mohair blanc est-il absolument le même que celui qui battait sous la pauvre robe d'alpaga noir? Les yeux qui mesurent les hauts lambris de chêne ont-ils le même regard que les yeux qui se heurtaient aux murs blanchis à la chaux d'une maison banale ? Ah ! c'est bien en vain, lecteur, que nous faisons subir cet examen rigoureux à la jolie Marga. Chose rare, le cadre est devenu doré, étincelant, et le portrait est le même, exactement le même. Marguerite de Prévaneau, cette charmante créature, grande de taille, parfaitement élégante de formes, gracieuse de physionomie, de mouvements, de maintien, dont la jolie tête est si bien posée sur un cou flexible, a toujours ses beaux yeux d'un bleu de pervenche et ce regard suave et profond qui passe sur lésâmes comme une caresse, en cueillant ce qui s'y trouve de vrai, d'intelligent, de pur. Sa beauté n'est pas fanée, l'orgueil n'a pas posé la griffe sur son aimable visage, et ne Ta point

posée non plus sur son âme sereine et haute. Son imagination ne l'entraîne pas vers Tavenir qui s'ouvre si riant pour elle : elle la ramène vers ce passé obscur, misérable, qui fait chanter à son cœur un hymne de reconnaissance. Et c'est parce qu'elle est resiée ellemême que nous la voyons quitter avec sa mémoire fidèle et son cœur plus fidèle encore le fier manoir de Rosenclan pour Bremonville, le village normand qui lui rappelle une vie étroite, souffrante, mais tout ennoblie par l'indépendance et le sacrifice. Elle se dit que la providence de Dieu l'a suivie en ce lieu, et, dans ces ténèbres profondes, elle cherche à distinguer les points lumineux. N'a-t-elle pas, là comme ailleurs, touché des âmes, ému des cœurs, trouvé des semblables ? La riche propriétaire des mines de Rosenclan se rappelle les humbles amis de hasard que s'est faits la directrice du poste télégraphique, son cœur bat à la pensée de les revoir ; elle se fait une fête d'aller vers eux, sa main caressante toute remplie d'or : elle le sème déjà en imagination, et trace ses plans à l'avance. Elle sait qu'en plaçant au fond de l'abside de l'égHse de Bremonville un beau vitrail étincelant, elle verra briller un rayon de joie sur la figure vénérable du prêtre qui a tant de fois relevé son courage et fortifié son âme ; elle sait qu'en payant l'arriéré des dettes contractées par le brave soldat mutilé qui a été sous ses ordres comme porteur de dépêches, elle fera entrer l'aisance dans son pauvre ménage. Elle passe en revue tous ceux qui l'ont approchée, car tous ceux qui l'ont approchée l'ont aimée, ont aimé son grand-

père ; et elle se prépare à reparaître parmi eux comme une envoyée de la Providence.

Ami lecteur, c'est vraiment un plaisir de regarder penser Marguerite, pendant qu'elle rêve de ce voyage dont elle trace Tilinéraire dans son esprit. Le rêve fut tout à coup interrompu par l'entrée subite de Marie- Rose, la servante aux cheveux blonds, à l'air jovial et au capot de dentelle.

— Hé bien ! mamzelle, dit-elle avec une affectueuse vivacité, les écrits sont-ils finis?

— Oui, répondit Marguerite en souriant.

— Et votre fortune est faite tout de bon ?

— Oui, et la tienne aussi, Marie -Rose. Marie-Rose avança, par un geste assez brusque,

son capot de tulle sur ses cheveux et regarda fixement sa maîtresse, ne comprenant pas trop bien ce qu'elle disait.

Marie-Rose, ayant été élevée chez M. Blouan, avait servi, plutôt par affection que par intérêt, chez son gendre M. de Prévaneau. Pendant Téclipse de la fortune de ses maîtres, elle avait bravement enduré toutes les bourrasques, souffert de tous les malaises : elle s'était, liane généreuse, attachée au vieux tronc dépouillé, et Marie-Rose trouvait ce dévouement parfaitement simple.

— Tu ne nous as pas quittés quand nous étions pauvres, Marie-Rose, reprit Marguerite affectueusement; tu ne nous quitteras plus, maintenant que nous voilà riches.

— Pour ça non, mamzelle. C'est vrai que nous avons

mangé de la vache enragée ensemble ; mais, bah ! c'est passé, et on est, je crois, plus heureux quand on a tâté de la misère. M'est avis que je rêve quand je pense à notre vie à Plégon et à Lorient, derrière le grand mur blanc qui aveuglait le pauvre vieux monsieur, et que je me vois dans un château comme celuici, et qui est bien à vous, n"est-ce pas ?

— Tout à fait à nous, depuis ce matin, Marie-Rose.

— J'ai encore de la peine à me figurer cela. Mais qu'est-ce que j'ai ouï dire, qu'il va nous venir des ouvriers? Tout est brave ici, pourtant, dehors comme dedans.

— Cependant on va peindre en blanc toutes les boiseries^, nous trouvons la maison un peu sombre, des tapisseries nouvelles et des peintures fraîches lui donneront l'aspect plus gai.

— Mais tous ces tracas seront bien ennuyeux pour monsieur, qui est âgé t Les anciens n'aiment pas les bouleversements.

— Aussi nous voyagerons pendant le temps de ces tracas, Marie-Rose. Tu m'as souvent dit que bon-papa sortait tout changé des puits.

— Tout défiguré, mamzelle, jaune comme un coing et faible à faire peur, et comment l'empêcher d'aller voir son charbon d'argent, c'est son plaisir à lui. Maintenant que j'y pense, vous faites bien de lui faire prendre l'air. Dame ! il n'est plus tout jeune, et il vous faut le garder à présent que le voilà si heureux I

— Aussi je l'emmène à Vichy. C'est à Vichy que nous allons, Marie-Rose.

— Ah ! c'est à Vichy, reprit gravement Marie-Rose, du côté de Tours en Touraine?

— Plus loin. Tu sais que je t'emmène.

— Moi ! s'écria Marie-Rose.

— Oui, bon-papa est fait à tes soins, et à l'occasion tu peux me remplacer près de lui.

— Les voyages coûtent bien cher, mademoiselle, dit Marie-Rose timidement.

— Oui, mais puisque nous voilà riches.

— C'est vrai, j'oubliais, j'oublie souvent que nous le sommes. Hier j'ai chipoté pendant un quart d'heure pour avoir les truites à douze sous, et il a fallu que votre papa vînt me dire d'en donner quinze, sans marchander. Monsieur n'oublie pas que nous sommes riches, lui, et il en est même si glorieux, que je m'amuse à le faire un peu enrager. Dame ! v'ià une fortune qui remet les choses à leur place. Le pauvre vieux qu'on ne regardait plus guère est redevenu le beaupère de monsieur; il a tout droit de parler et de vivre, et, grâce à Dieu, j'espère qu'il en profitera longtemps.

— Je l'espère bien aussi, dit Marguerite.

Elle prit dans la poche de sa robe un porte-monnaie, l'ouvrit, y choisit une pièce d'or, et la tendit à Marie- Rose.

— Pour quelle fm, mademoiselle? demanda Marie- Rose.

— Pour ta toilette de voyage; il faut que tu aies bonne mine.

— Mamzelle, je ne manque de rien, dit Marie-Rose

en replaçant la pièce d'or sur la table, et il ne faut pas jeter ainsi l'argent par les fenêtres déjà !

— Sois tranquille, dit gaiement Marguerite, et obéis-moi. Pour le voyage il te faut quelques jolis capots brodés et un bel habit de drap.

— Le petit drap de dame sera toujours assez bon, je pense. Je n*en aijamais porté de plus haute qualité.

— Je veux du drap, du vrai drap, mets-y le prix, je leveux absolument. Tu peux aller à Plégon aujourd'hui même, car je profiterai certainement de l'arrivée de Polyxène pour arracher bon-papa de Rosenclan.

— Il y aura fort à faire, mademoiselle ; il y est content comme un poisson dans l'eau. Mais voyez donc quelle compagnie nous arrive avec monsieur !

Trois personnes s'avançaient conduites par M. de Prévaneau : une femme d'une trentaine d'années, brune de cheveux, rousse de teint, sur le visage étroit de laquelle se découpait largement un œil noir ardent; un homme très-lourd, très- gros, aux joues flasques, à Tair endormi, mais bon, qui tenait dans ses bras un gros poupon aux joues flasques, à l'air endormi.

— Les Saint-Peray ! dit Marguerite, qui se leva et s'avança vers les nouveaux venus.

On s'embrassa cordialement, et Marie-Rose s'empressa d'arracher le gros poupon des bras de son père.

— Ne gâtez pas trop Emilie, Marie-Rose, dit la dame ; M. de Saint-Peray la rend déjà assez insupportable comme cela.

— Dame, mamzelle Polyxène, je veux dire madame, je ne réponds pas de ne pas la gâter un brin ;

mais n'êtes-vons pas là pour gronder s'il y a affaire?

— Mauvaise tête I dit la dame en riant; tu ne la corrigeras donc pas, Marguerite?

— Non, dit Marguerite en riant aussi.

— N'est-ce pas le bon père Blouan que j'aperçois là-bas? dit M. de Saint-Peray.

— Lui-môme, Ernest, répondit Marguerite.

— Il s'est un peu voûté, il me semble?

— Oui, depuis quelques mois il se fatigue beaucoup, et sa santé n'est pas bonne; c'est pourquoi je me décide à partir pour Yichy.

— As-tu fixé le jour de ton départ? demanda M'^^ de Saint-Peray.

— Mes malles sont faites, et au premier moment favorable nous partons. Bon-papa, qui n'a pas la moindre envie de quitter son Rosenclan, alléguait comme prétexte les travaux qui vont commencer. Aussi, aujourd'hui même, j'installe solennellement Ernest «omme surveillant des ouvriers, et, si bon-papa se laisse faire, je l'emmène après-demain.

— On dirait qu'il ne fait plus ce que vous voulez, Marga? dit M. de Saint-Peray avec un bon rire.

— Allons donc! s'écria M. de Prévaneau, toujours deux têtes dans le même bonnet.

— Sans doute, dit Marguerite doucement; mais bon-papa aime tant la campagne, sa maison, ses mines, qu'il se fait difficilement à Tidée de s'éloigner pour sa santé. Allez donc en avant, Ernest, et toi aussi, Polyxène, et ne manquez pas de lui parler de notre prochain départ.

M. et M™^ de Saint-Peray pressèrent le pas, et rejoignirent le vieillard. Marguerite et M. de Prévaneau, qui marchaient avec une lenteur calculée, les trouvèrent assis dans le riant salon de Rosenclsn.

— La voici ! dit M. Blouan en voyant entrer Marguerite, quelle est celte trahison, Marga? Poh-xèneet Ernest m'annoncent que nous partons après-demain.

— J'ai cru qu'il vous suffisait d'un jour pour mettre Ernest au courant des travaux de réparation, répondit Marguerite évasivement.

— Et je me suis pressée d'emballer ce pauvre vieux, ajouta M. Blouan en souriant.

— Le médecin m'a dit : Le plus tôt possible; j'obéis au médecin, cher père.

— Et moi, j'obéis à Marga, repartit le vieillard en regardant ces hôtes.

— C'est ce que vous avez de mieux à faire, répondit M. de Saint-Peray, en hochant sa bonne grosse tête.

En ce moment, Marie-Rose reparut portant sur son bras le gros poupon, qui avait une pomme dans chaque main.

Elle venait annoncer que le déjeuner des arrivants était servi.

Cette fois, c'était pour remplir une tâche que la famille de Saint-Peray venait à Rosenclan, et aussitô après le déjeuner, M. Blouan d'une part, et Marguerite de l'autre, initièrent leurs hôtes aux occupations qui leur incombaient.

M. Blouan, un rouleau de plans sous le bras, alla montrer à M. de Saint-Peray les travaux commencés au dehors; Marguerite, un trousseau de clefs à la main, conduisit sa sœur dans le dédale de son petit royaume intérieur. Tout y témoignait de l'ordre admirable qu'elle savait entretenir autour d'elle. Ce ménage était semblable aune machine solidement construite, abondamment pourvue de tout ce qui doit entretenir son activité : il n'y avait plus qu'à surveiller le mouvement des rouages.

La visite domiciliaire touchait à sa fm.

— Tune m'as pas ouvert cette porte, dit tout à coup M"'^ de Saint-Peray, dont l'œil immense paraissait doué d'une grande puissance d'investigation.

Marguerite introduisit une clef dans la serrure.

— Ceci n'aura pas d'intérêt pour toi, dit-elle, car j'espère que tu n'auras pas besoin de ce genre de provisions.

En disant ces paroles, elle ouvrit la porte et précéda sa sœur dans un cabinet transformé en une véritable pharmacie. Des bocaux étiquetés de différente grandeur s'alignaient sur des planchettes, sur la table étincelaient des petites balances de cuivre et un pilon de niarbre blanc.

— Tu fais de la médecine, Marguerite ? s'écria M™^ de Saint-Peray.

— Un peu : j'ai sous la main tout ce qu'il faut en cas de maladie subite ou d'accident. 11 arrive fréquemment des accidents dans les mines, et les familles des mineurs se groupent peu à peu autour de nous, ce qui nous donne toute une population de femmes et d'enfants. Cela t'effraye? sois tranquille, je ne te laisserai pas l'ennui de me suppléer en ceci, je me suis choisi une remplaçante.

— Mettre des emplâtres n'a jamais été de mon goût en effet, répondit Polyxène avec une grimace significative, et tu feras bien d'emporter la clef de ta pharmacie.

— Oh ! non, dit Marguerite, je ne veux pas priver les ouvriers des mines de ce secours; mais, je te le répète, j'ai tout prévu. Madame Kerbanec connaît un peu notre monde ; elle donnera ses soins aux malades, elle me remplacera près d'eux.

— Il en sera comme tu voudras, répondit madame de Saint-Peray d'un air assez maussade ; je connais ton faible pour cette femme et son fils,

— Je les aime beaucoup, en effet, répondit simplement Marguerite ; mais que je ne te retienne pas, Po-

lyxène! Tu as, je suis sûre, mille choses à ranger dans ton appartement.

— Et toi? demanda Polyxène.

— Je vais porter quelques médicaments à mes malades, et remettre mes instructions pharmaceutiques à madame Kerbauec. Je ne puis quitter mon Rosenclan sans faire une tournée d'adieux par le Rosenclan des mines, où j*ai tant de connaissances et d'amis.

— Tu as toujours aimé ces gens-là, redit madame de Saint-Peray avec un dédaigneux sourire, je ne me sens aucune envie de suivre ton exemple. Me permetstu d'assister à la préparation de tes drogues?

— Certainement, répondit Marguerite, qui rangeait certains bocaux sur la table où les petites balances se trouvaient placées.

Dix minutes plus tard, elle sortait de sa pharmacie un panier bien garni au bras, et, laissant sa sœur aller s'enquérir de ce que devenait la petite Emilie, elle se coiffa de son chapeau de jardin et se dirigea seule vers les mines.

Elle n'y marcha pas tout droit. Çà et là, dans les vastes landes, étaient semées des cabanes d'argile, et Marguerite passa comme un rayon de soleil par chacune de ces petites ruches.

La jeune fille exerçait naturellement une sorte de souveraineté sur le petit peuple de travailleurs qui l'entourait; elle surveillait, conseillait, soulageait, consolait. Dans ce microscopique empire s'agitaient toutes les passions humaines, et le besoin d'un régu-

lateur se faisait souvent sentir. Marguerite n'avait pas reculé devant cette mission ; elle avait pris entre ses mains délicates les intérêts de la justice et les privilèges de la miséricorde : tous les conflits qui s'élevaient entre les ouvriers étaient, d'une façon ou d'une autre, portés à son tribunal, et elle plaidait auprès de M. Smith la cause des opprimés et celle des coupables repentants ! Les vieillards, les malades et les infirmes des environs avaient aussi droit à ses soins; elle aimait à les visiter, à leur ouvrir les jardins de Rosenclan, où il était si doux de se promener sur de belles allées bien sablées et richement ombragées. Toutes ces familles étrangères, arrachées par l'industrie à leur milieu, à leur patrie, entouraient d'amour et de vénération leur gracieuse bienfaitrice ; et ce fut une véritable désolation quand le mot d'adieu tomba de ses lèvres. Ce jour-là on souriait comme d'ordinaire en la voyant apparaître sur le seuil des maisonnettes, les enfants accouraient tout joyeux du dehors; mais que de larmes coulèrent quand elle en sortit ! Sa dernière visite fut pour le petit cottage de madame Kerbanec; elle eut avec la mère de Corentin une conversation confidentielle, et, en prenant congé d'elle, elle lui remit de l'argent en même temps que ses pleins pouvoirs d'exercer la charité en son absence. Ses recommandations faites, elle reprit le chemin de Rosenclan, le cœur tout allégé à la pensée qu'elle ne laisserait aucun être en souffrance derrière elle; mais, comme elle sortait de la première enceinte, elle aperçut son grand-père qui arrivait ayant Marie-Rose à sa droite

et à sa gauche un jeune paysan coiffé d'un képi. Marie-Rose, en apercevant Marguerite, pressa le pas, et, l'attirant à l'écart sous un grand hêtre qui étalait au-dessus de leur tête son dais superbe de verdure :

— Mademoiselle, dit-elle, Mathurin Garel, mon promis, est revenu de l'armée.

— Ah ! c'est lui ? dit Marguerite en se détournant pour regarder le jeune soldat.

— Oui, et il venait me demander comme ça tout de suite en mariage; mais je lui ai bien dit : d'abord que je partais avec monsieur pour Vichy; ensuite qu'on n'épousait pas avant renseignement les gars qui sortaient du régiment.

— Et qu'a-t-il répondu?

— Il a fait le plaignant, il m'a dit qu'il avait compté sur moi; mais, comme de juste, j'ai agi à ma guise. Nous avons été élevés porte à porte, c'a été un brave gars jusqu'à sa partance pour l'armée ; mais à présent je lui trouve un drôle d'air, et je ne veux point épouser une manière de Parisien. Alors monsieur, qui est la bonté même, m'a donné l'idée de le faire travailler aux mines. Comme ça, nous verrons bien s'il est changé, ou s'il est resté le môme.

— Et bon-papa le conduit à M. Smith?

— Justement, il va gagner là ses trente sous par jour, nous verrons plus tard.

Comme elle prononçait ces paroles, M. Blouan et Mathurin arrivaient sous l'ombre du hêtre.

— Vous avez donc pu échapper au métier de soldat,

se MARGA

Mathurin? dit aimablement Marguerite au jeune îiomme.

— Oui, mamzelle, répondit Mathurin en décrivant wa. salut, et je suis bien vile venu voir Marie-Rose, croyant qu'il n*y avait qu'à la conduire par-devant M. le maire ; mais elle se ravise, sous le prétexte que trois ans au régiment ont bien pu me changer.

— A votre avantage, dit Marguerite en souriant. Le jeune homme souleva son képi et décrivit un

nouveau salut.

— Comme vous le dites, mademoiselle, répondit-il avec suffisance, on n'est guère éduqué à la campagne; mais je ne suis pas plus imbécile qu'un autre, et j'ai vite appris à vivre selon la civilisation. Il y en a qui me prennent pour un natif de la capitale.

— Te voilà donc revenu vantard comme les camarades? dit dédaigneusement Marie-Rose^ qui ne perdait pas un des mouvements de son fiancé ; c'est bien ce qui nous met en défiance, nous autres braves filles de Plégon. Mais on n'en passe pas à une Plégonnaise, et je devine tout de suite quand les mauvais garnements des villes ont prêché un de nos hommes. Elle est^ ma foi ! belle, ta capitale, et ils sont jolis, tes capitaliers ! J'en ai déjà refusé deux qui s'étaient engagés, qui s'étaient éduqués dans la capitale, et qui, au retour, avaient leur chapeau collé sur leur tête devant les croix et s'en allaient béchiller leur blé le dimanche, ce qui n'a jamais porté bonheur. C'est-y des bêtises tout ça I J'ai toujours dit que je n*épouserais ni un eapitalier ni un vaurien, et, si tu es devenu l'un ou

l'autre, Mathurin Garel, tu peux tourner les talons.

— Je n'ai pourtant pas envie de le faire, dit Mathurin d'un air galant, et, s'il faut attendre, j'attendrai.

Marguerite sourit, et, consultant sa montre :

— Il est bien tard, bon-papa, dit-elle; si vous allez chez M. Smith, vous vous y oublierez, et il faut avoir une très-bonne nuit afin de nous bien disposer pour notre grand voyage. Je vais écrire un mot à M. Smith, et nous laisserons Marie-Rose présenter elle-même son fiancé.

En parlant ainsi, elle avait pris son calepin et en avait déchiré une page. Elle écrivit rapidement quelques mots au crayon, et, pliant le papier, le donna à Marie-Rose. Les choses étant ainsi arrangées par l'autorité supérieure de Marguerite, M. Blouan reprit avec elle le chemin de Rosenclan, pendant que Marie- Rose et son promis, qui continuaient à se chicaner amicalement, se dirigeaient vers les mines.

îl croyait bien avoir pris racine dans son manoir de Rosenclan, le bon vieux savant ; il espérait bien ne plus contempler d'autres horizons que les larges horizons bleuâtres qui encerclaient la lande aux

Moines ! Mais pour lui, comme pour chacun de nous, la Yie devait avoir de ces mouvements imprévus qui, bon gré, mal gré, entraînent dans le courant général. Cette nécessité, en quelque sorte fatale, contrarie souvent, désole quelquefois et dérange toujours ; mais elle nous rappelle d'une manière saisissante notre qualité de passants, de voyageurs, d'exilés sur cette terre, où, de la meilleure foi du monde, beaucoup semblent s'installer pour une éternité. Ce perpétuel va-et-vient de l'humanité a donc sa raison d'être toute providentielle, et c'est afin que nul ne s'établisse avec trop d'assurance sur- ce sol mouvant qui, dit la sainte Écriture, se repliera comme un manteau le jour où Dieu voudra réduire à néant ce qu'il a édifié par le souffle de sa parole, qu'il permet ces secousses auxquelles peu d'existences échappent.

Le vieillard et la jeune fille qui se sont présentés au seuil de ce livre sont donc livrés en ce moment au mouvement général du va-et-vient humain : ils se dirigent à toute vapeur vers Paris. Un savant étranger, de passage dans la grande ville, les attend ; M. Blouan a voulu serrer une dernière fois la main au dernier de ses amis , et surtout l'entretenir de cette découverte des mines de plomb argentifère de Rosenclan, qui fait époque dans ses travaux comme dans sa vie. Marguerite abandonne son cher vieillard aux somnolences qu'amènent inévitablement les secousses de la locomotion, et, toute pensive, regarde au dehors. En voyage, elle aime à contempler le ciel, à voir passer sur l'azur vif les grands nuages moelleux d'un gris poussière,

qui s'étendent comme un voile sur le mélancolique ciel breton.

Qu'il est à plaindre, celui dont le regard ne peut plus admirer les splendeurs de ce ciel qui ne lasse jamais le regard ! Quels poëmes y écrivent les beaux nuages sombres ou lumineux ! Quels tableaux ils y peignent ! Ne dirait-on pas que des mains invisibles entassent les unes sur les autres ces molles nuées, qu'elles les allongent en promontoires, qu'elles les drapent comme un magnifique rideau, afin que l'œil, glissant entre- ses larges plis, puisse aller se plonger dans les océans d'azur qui miroitent au delà ?

Aucun de ces changements capricieux du ciel, aucun des charmes du paysage, n'échappe à Marguerite ; mais voici venir le soir et son cortège d'attristements! Il estompe en noir les horizons éclatants, les nuages, les arbres, les villes. Les lacs étincelants ne reflètent plus qu'un ciel épais et lugubre ; çà et là, dans les campagnes enténébrées, étincellent des lumières tremblantes qui percent à peine la nuit profonde.

Le train lui-même s'éclaire, la locomotive fait étinceler dans l'obscurité ses grands yeux rouges, les petites lampes suspendues au plafond des wagons jettent leur faible lumière sur les voyageurs. Tout semble dormir dans la longue maison roulante ; mais que d'êtres veillent dans ce silence ! A-t-on jamais vu ce terrible forgeron qui s'appelle le cerveau humain cesser son travail? N'a-t-il pas toujours, éternel Sisyphe, son rocher à rouler? Hanté tour à tour par les idées et par les songes, il marche, il court, il galope,

et son repos, c'est ranéantissement ou la mort.

Mais comme elle vole, la locomotive aux yeux flamboyants! comme elle fend Tair glacé de la nuit en secouant bruyamment son harnachement de fer !

M. Blouan et Marie-Rose se croient encore en Bretagne, et voici qu'une voix crie : « Paris! » La vie qui paraissait suspendue recommence là; la lumière éclate de toutes parts, tout un peuple d'employés sort de l'ombre.

Le train est entré sous les voûtes vitrées de la gare monumentale ; sur le sol étincellent d'innombrables rails: ils s'allongent, se croisent, s'enchevêtrent et ne représentent pas mal le réseau des veines qui, après avoir parcouru'le corps humain, affluent au cœur et y versent le sang qui doit en accélérer les pulsations. Allons, allons, étrangers curieux, provinciaux ennuyés, poursuivants d'afl"aires, peuples naïfs, venez faire vivre la grande ville, venez l'alimenter. La sirène vous attend, elle vous guette même ; mais prenez bien garde, car elle est séduisante mais dangereuse, éblouissante mais perfide et corruptrice. Qu'un jour vous vous agenouilliez devant elle, vous êtes perdu. Forces, croyances, honneur, or, et âme, et liberté, tout sera compromis, tout deviendra sa proie. Fermez donc Toreille à sa voix caressante et railleuse, au besoin faites-vous attacher au mât, et surtout n'acceptez pas ses chaînes de fleurs qui peuvent devenir si lourdes, si meurtrissantes.

0 province, honnête et loyale province ! n'humiliez jamais votre personnalité devant Paris, cette sou-

veraine capricieuse et folâtre; ne vous laissez pas éblouir par son clinquant et par son prestige ; ne saluez pas ses égoïsmes et ses abaissements; regardez bien en face les célébrités équivoques qu'elle propose à votre admiration, les doctrines nouvelles et les sophismes anciens qu'elle jette en pâture à votre intelligence; réagissez hardiment contre ses tendances. Surtout, ô province ! ne vous présentez pas en vassale devant elle, mais bien comme une fille honnête qui visite une mère excentrique jusqu'au dévergondage. Et si votre ferme attitude provoque ses sarcasmes, répondez à ses ironies par vos dédains, à ses lâchetés par vos mépris, à ses mensonges par vos affirmations, à ses faux-fuyants par vos énergies. Alors, ne portant pas son joug, vous jouirez librement d'elle, vous admirerez sa beauté sans rivale, vous puiserez dans les trésors splendides dont elle est dépositaire. Paris, c'est à la fois un gouffre où l'on s'engloutit corps et biens, et un océan magnifique sur lequel on vogue en toute sécurité: il ne s'agit que de choisir son pilote.

Les wagons venus de l'ouest ont déversé dans la gare leur chargement de poussière humaine ; Marguerite, M. Blouan^et Marie-Rose, ont suivi le torrent qui va se perdre dans la ville immense ; mais ils se sont arrêtés au buffet, où les attend le vieil ami de M. Blouan. Pendant le déjeuner qui occupe les heures de halte, les deux savants font une excursion dans les galeries souterraines de Rosenclan, ils s*y promènent par la pensée, ils en examinent les richesses, ils élucident ensemble les points demeurés obs-

curs dans leurs hypothèses passées. Les heures s'enfuient rapidement dans cette conversation scientifique, que le timbre de l'horloge vient bientôt interrompre. Les deux vieillards échangent une poignée de main, un adieu mêlé d'espérance de se revoir au moins dans l'éternité, et une voiture emmène M. Blouan, Marguerite et Marie-Rose vers la gare Saint-Lazare, un autre grand centre d'approvisionnement pour Paris. De nouveaux wagons attendent les voyageurs dont beaucoup dorment sur les banquettes des salles d'attente. Les voix monotones et légèrement enrouées des employés s'élèvent : « Allons , les voyageurs pour Cherbourg, Lisieux, le Havre ! » Marguerite secoue Marie-Rose qui dort debout, ne s'étant jamais trouvée hors de son lit après minuit, et, à elles deux, elles entraînent le vieillard. On s'agite, on court, on s'apostrophe, les portières s'ouvrent et se ferment avec bruit, le sifflet retentit : le monstre aux yeux de feu s'élance vers la Normandie.

Les heures s'envolent rapides, et, aux lueurs roses du jour naissant, Marguerite reconnaît les plaines fertiles et les herbages plantureux du pays normand.

Quelques heures encore, et elle apercevra un petit clocher qui a la forme peu gracieuse d'un garde-manger, et dont le toit d'ardoises brille au soleil.

C'est Bremonville. La locomotive, que Marie-Rose compare à un rouet qui tourne toujours, s'est immobilisée. Nos trois voyageurs descendent dans la petite

gare à peu près déserte, déposent leurs bagages au bureau des consignations et s'éloignent par un frais chemin planté d'ormes. A un tournant du chemin apparaît la modeste église au toit brillant, et tout près d'elle s'élève une maison basse, faite de bois et de terre, couverte de tuiles, mais qui emprunte un joli aspect des traverses de bois artistement disposées, et de deux espaliers qui étendent leurs bras verdoyants sur la rustique façade. La cour assez vaste verdoie librement et est ombragée par de grands noyers, dont Tun semble sortir d'un large puits tout enguirlandé : c'est simple, c'est riant, c'est calme.

— Le presbytère ! dit Marguerite à Marie-Rose, en montrant la maisonnette du geste.

— Ce n'est pas aussi beau que chez nous, répond assez dédaigneusement Marie-Rose, qui aime les murs épais de pierres, et qui fait ouvertement fi des plus belles maisons de [)làtre.

Mais la porte s'ouvre devant une grosse fetome souriante^ coiffée du bonnet de coton, qui cause des spasmes d'hilarité à Marie-Rose. Elle s'avance vers le puits, sa cruche à la main, et se trouve en face des arrivants. Sa figure normande, large, colorée, luisante, placide, s'épanouit graduellement.

— Ah bien! mademoiselle! dit-elle avec cet accent traînard et chantant, doux et niais, qui fait encore s'ébahir Marie-Rose.

— Comment se porte monsieur le curé, Alsina ? demande Marguerite.

Monsieur le curé ne va point plus mal, mademoi-

selle, chanta Alsina en Normande bien apprise, c'està-dire n'affirmant rien.

— Où est-il ?

— Dans la salle, avec M. le vicaire, répondit Alsina, qui déroulait flegmatiquement la corde du puits ; je viens de lui servir le déjeuner.

— Allons le surprendre, dit gaiement Marguerite à M. Blouan.

Et elle entra la première dans une cuisine qui communiquait à un autre appartement par une large porte vitrée.

On apercevait à travers les vitres les deux ouvriers évangéliques de la paroisse de Bremonville : l'un grand, vigoureux, d'une physionomie inlelUgente, fougueuse et pourtant sereine, riante et pourtant ascétique, le front couronné d'épais cheveux blancs pleins de sève y l'autre jeune, pâle et recueilli. Ils étaient là comme un père et comme un fils, humbles mais grands, détournés des intérêts passionnants de la vie, occupés des Intérêts éternels des âmes.

Il y eut un vrai coup de théâtre quand Marguerite, ouvrant la porte sans bruit et poussant doucement son grand-père en avant, le présenta aux yeux étonnés des deux prêtres. La figure énergique du vieux curé s'illumina ; il se leva impétueusement, courut les bras ouverts au-devant de son vieil ami, le serra sur sa poitrine, et, revenant à Marguerite, plaça ses deux, mains sur sa tête gracieuse par un geste affectueux, qui était une bénédiction.

Le jeune prêtre s'étant immédiatement retiré par

discrétion, le curé fit asseoir ses hôtes contre la fenêtre ouverte, et une conversation intime, familière, révélatrice, s'engagea.

Le curé de Bremonville souriait d'abord en écoutant le récit de son viel ami ; mais, à mesure qu'il avançait, des exclamations plus fréquentes sortaient de ses lèvres.

— Que Dieu est bon ! murmurait-il. Que tout cela est providentiel ! Dieu soit loué !

Quand M. Blouan unit sa narration, le vieux prêtre se tourna vers Marga.

— Il s'agit maintenant de porter la fortune comme nous avons souffert l'adversité, dit-il; l'une est parfois plus difficile à soutenir que l'autre. Quand le bonheur humain est à notre porte, nous sommes d'autant plus oublieux du bonheur que nous n'avons qu'en espérance. Et cependant tous les véritables biens sont en. espérance. Mais n'est-ce point un sermon inutile que je fais là, mon enfant? Il me semble que vous n'avez rien perdu de votre modestie, de votre simplicité, un trésor autrement précieux que celui que mon vieux savant d'ami est allé chercher au fin fond du soL

— Marguerite est absolument la même , dit M. Blouan; c'est à peine si elle nous permet de parler du changement de notre situation.

— Jusqu'au dernier moment j'ai craint la déception, répliqua sérieusement Marguerite. M. Bertholon, qui exagère la prudence en affaires, a longtemps montré certaines défiances qui me donnaient à réfléchir et qui arrêtaient l'élan de ma foi. Je puis bien le dire,

je n'ai cru positivement à la réalité des découvertes que le jour où j'ai signé l'acte qui établit la compagnie industrielle de Rosenclan, dont les travaux jusque-là avaient gardé le caractère d'essais.

M. Blouan allait répondre; mais Alsina montrait derrière les vitres de la porte sa figure luisante, et y frappait à coups pressés.

— Une lettre du château pour M. le curé, dit-elle.

Le curé prit la lettre, l'ouvrit, la parcourut du regard, congédia la servante d'un geste, et, s'adressant à ses amis :

— La vieille marquise de Nédonville est morte, ditil; pour vous c'est une nouvelle. Vous vous rappelez le château de Nédonville, Marguerite? Y êtes-vous allée pendant votre séjour ici?

— Jamais, mais j'ai souvent rencontré la marquise dans cette salle. Elle était bienfaisante, et sa mort doit être une perte pour la paroisse, monsieur.

— Une grande perte; je suis maintenant réduit aux expédients pour mes pauvres.

— Mais le château ne restera pas vacant, je suppose? continua Marguerite, qui ne savait trop au juste pourquoi elle faisait cette question, mais enfin qui la faisait.

— Le château en effet est habité, et fort bien habité, ce qui ne nous empêche pas de nous apercevoir qu'il a changé de maîtres. Je parle plutôt dans l'intérêt des pauvres que dans le mien, car, à la société de la vieille marquise, je préfère de beaucoup celle de ses héritiers, mes anciens paroissiens, mon brave ami et sa fille>

que j'ai baptisée il y a une vingtaine d'années dans Véglise Sainte- Catherine au Havre. Si quelqu'un eût pu me consoler de votre départ, c'eût été le général de Prévaneau et ma bonne petite Charlotte; mais ils ne nous sont venus que l'année qui l'a suivi.

Marguerite, en entendant prononcer son nom, avait fait un mouvement.

— Ahl mais j'y pense ! s'écria le curé en enfonçant ses deux mains dans ses cheveux blancs, ce sont vos parents, Marguerite. Où donc avais-je la tête, en vérité ? Il ne m'est pas venu une fois dans l'idée de faire ce rapprochement. C'est une distraction impardonnable.

— La faute n'est pas grande, dit Marguerite en souriant, surtout quand on se rappelle que pour tout Bremonville j'étais mademoiselle Blouan.

— Vous touchez du doigt la vérité, mon enfant, et j'ai bien un peu contribué, je crois, à vous faire connaître sous ce nom qui m'était si familier. N'irez-vous point faire une visite à Nédonville?

— Non, monsieur, répondit Marguerite; je n'ai pas le moindre désir de renouer des relations avec celte branche éloignée de ma famille.

— Pourquoi, Marguerite? Voilà qui est vraiment un peu dédaigneux pour mes amis et pour ma petite Charlotte, qui est une charmante enfant, une tête un peu légère, mais un cœur d'or. Allons, laissez-moi réparer ma bévue et faire une présentation en forme.

— C'est très-sérieusement que je vous prie de n'en rien faire, monsieur le curé. Je puis bien vous le dire, mon père a eu beaucoup à se plaindre des procédés de

madame de Prévaneauàsonégard, et cette démarche pourrait le blesser; d'un autre côté bon-papa et moi voyageons pour nous reposer, un peu incognito par conséquent.

— C'est bien, mon enfant, n'en parlons plus, et occupons-nous d'autres choses. Pendant qu'Alsina vous prépare à déjeuner, ne voulez-vous pas visiter notre petite église ? On y fait quelques réparations, et c^est pour moi un plaisir aussi bien, qu'un devoir d'en surveiller l'exécution.

Cette proposition fut acceptée avec d'autant plus d'empressement que Marguerite, de son propre mouvement, désirait commencer de cette façon les visites qu'elle se proposait de faire àBremonville. Elle trouvait de toute justice que ses actions de grâces s'exhalassent dans ce petit temple où elle avait répandu tant de prières et tant de larmes.

Marguerite a joué son petit rôle providentiel à Bremonville. En ces quelques jours, elle a dilaté bien des cœurs, allégé bien des fardeaux, séché bien des larmes. Avec quelle profusion et avec quelle délicate bonté elle a répandu cet or dont elle ne se regarde que comme la dépositaire ! Entre ses mains l'argent

s'est fait baume, car on sait que les aumônes faites avec amour ont une triple puissance de consolation. Bremonville n'a pas été oublié. Au fond du chœur de sa petite église se voit un vitrail éblouissant qui fera désormais un des sujets d'oraison préférés de l'excellent curé : le bon pasteur, drapé dans un beau manteau azuré, apparaît au-dessus de l'autel; il foule de ses pieds nus une terre aride couverte de laids chardons, et il sourit, car il emporte triomphalement sur ses épaules la chère brebis qu'il vient de dégager du réseau épineux sous lequel elle étouffait.

La halte des voyageurs au presbytère normand touchait à sa fin ; ils avaient pris congé de leur vieil ami, qu'on était venu chercher en toute hâte le matin même, pour administrer les derniers sacrements à un mourant, et, diversement occupés, ils attendaient l'heure de se rendre à la gare. M. Blouan errait par les allées du jardin potager, les yeux sur un vieux bouquin qu'il avait découvert dans la bibliothèque du presbytère ; Marie-Rose, installée dans la cuisine, faisait une dernière guerre au bonnet de coton d'Alsina, qui, de son côté, critiquait tout naïvement, mais tout finement, à la normande, le capot de tulle et l'opulent chignon de Marie-Rose; Marguerite, qui avait reconduit M. le curé jusqu'aux confins de son petit domaine, s'était arrêtée dans la vaste tonnelle recouverte de jasmin qui lui servait de salon d'été, et se préparait comme compagnon de voyage un bouquet destiné à parfumer le wagon. Les fleurs cueilhes, elle s'asseyait sur le banc rustique pour les grouper et les lier ensemble,

quand son attention fut attirée vers le chemin par un bruit de voix. A travers le voile frangé que formaient sur la tonnelle les branches souples du jasmin, elle aperçut une amazone et deux cavaliers arrivant à la file. L*amazone, montée sur un cheval arabe alezan clair, ouvrait la marche et levait joyeusement vers le dôme vert formé par le branchage des ormes, un beau visage rose et mutin, auquel seyait bien le petit chapeau masculin orné d'un long voile de gaze vert ; derrière elle venait un vieillard auquel elle devait évidemment sa taille haute et droite, plus noble que gracieuse, et son visage quelque peu romain ; un élégant cavalier blond fermait la marche, et Marguerite étouffa une exclamation de surprise en reconnaissant dans ce cavalier un de ses parents, Robert de Nédonville, auquel M. de Prévaneau avait de tout temps appliqué le sobriquet de Milord Robert. Ce brillant cousin, ce Milord Robert, n'était pas absolument étranger à Marguerite. Jusqu'à dix-huit ans, grâce à la différence de position qui existait entre les deux familles, elle avait à peine su qu'il existait; mais, à sa sortie de pension, elle avait été prise en affection par sa tante, madame de Nédonville, sœur de M. de Prévaneau. En faveur de sa jolie nièce, madame de Nédonville avait oublié d'anciens griefs, et l'avait accueillie dans sa maison. Marguerite y avait vécu deux ans et s'était bien rencontrée une dizaine de fois avec son beau cousin, alors auditeur au conseil d'État.

Le retrouver à Bremonville lui causait une grande

surprise. Ses fleurs à la main, elle regagna toute songeuse le salon du presbytère, en faisant appel à ses souvenirs, ce qui la mit bientôt à même de s'expliquer celte apparition. Parent éloigné de la vieille marquise de Nédonville, mais portant son nom, Robert s'était sans doute trouvé mêlé à l'héritage, ce qui l'avait naturellement mis en rapports directs avec les proches héritiers. Marguerite, continuant à bâtir sur ces données, en vint à s'imaginer tout naturellement que le vieillard à la royale blanche pouvait bien être son oncle le général de Prévaneau, l'amazone blonde sa cousine Charlotte, qu'elle n'avait encore connue que de nom. Elle en était là de ses découvertes par inductions, quand une sorte de piaffement des plus inexplicables lui fit lever les yeux. Un cri faillit lui échapper. A la porte donnant sur le parterre se présentaient les longues oreilles soyeuses, la tête fine, les naseaux fumants d'un cheval qui, à sa grande stupéfaction, franchit le seuil et entra dans le salon, portant la blonde amazone du chemin, qui laissait échapper de ses lèvres toute une cascade d'éclats de rire. Ses yeux bleus rencontrèrent tout à coup les yeux de Marguerite qui avait vivement reculé dans l'embrasure de la fenêtre, la teinte rose de ses joues devint plus foncée, et elle arrêta court son cheval, auquel elle commençait à faire faire le tour de l'appartement.

— Pardon, madame, dit-elle, non sans embarras et en se penchant sur sa selle, je croyais être sûre de' trouver M. le curé seul ici, et j'ai eu la folle idée de lui présenter Graziella.

— M. le curé vient d'être appelé auprès d'un malade, mademoiselle, répondit Marguerite en souriant, et il ne peut recevoir cette aimable visite. Grazieila peut lui laisser sa carte.

— Son sabot l'a tracée sur le parquet en trop lisibles caractères, je le crains, répondit la jolie amazone, et, puisque nous ne pouvons faire rire un peu notre bon curé, permettez-moi de mettre Grazieila à la porte.

Elle sauta légèrement sur le plancher, prit son cheval par la bride et le reconduisit au dehors. Puis elle reparut seule sa cravache à la main, et Marguerite put admirer l'exquise distinction de sa tournure et de son maintien.

— Je dois vous paraître fort excentrique, madame, dit-elle gaiement; mais il s'agissait d'une gageure avec M. le curé, et à cette heure, voyant Je salon ouvert, je croyais bien le surprendre. Au presbytère, j'agis un peu en enfant gâté, comme vous voyez. J'ai dû vous efifrayer quelque peu, et n'ai pas voulu repartir sans vous renouveler mes excuses.

— Vous ne m'avez nullement effrayée, mademoiselle, je ne puis accepter vos excuses, répondit Marguerite gaiement.

— Elles retourneront donc toutes à M. le curé et même à Alsina, continua la rieuse fille ; Grazieila aurait vraiment dû essuyer ses sabots au paillasson.

— Cet acte sortait tellement de ses habitudes, mademoiselle! reprit Marguerite; comme vous Tavez dit d'ailleurs, c'est une sorte de carte de visite qu'elle laisse au presbytère.

— Écrite un peu en hiéroglyphes, mais d'une traduction facile. Dans le cas où M. le curé n'en devinerait pas tout de suite le sens, puis-je compter sur vous, madame, pour lui apprendre le nom de la visiteuse?

— Certainement, mademoiselle, mais Graziella n'est pas seule ?

La jeune fille sourit à cette question indirecte.

— Graziella et Charlotte de Prévaneau, dit- elle.

Et, sans remarquer le mouvement que fit Marguerite pour se lever, elle la salua, et, jetant sa longue robe sur son bras gauche, elle sortit.

Devant cette charmante fille et pendant ce dialogue rapide, Marguerite avait senti plus d'une fois s'ébranler la résolution qu'elle avait prise de ne pas se mettre en relation avec les habitants du château de Nédonville, et, quand Charlotte avait décliné son nom, elle s'était levée à demi comme pour s'avancer vers elle. Une seconde réflexion avait retenu l'appel qui venait à ses lèvres. Le but unique de ce voyage étant de faire reposer M. Blouan de ses fatigues, l'introduire dans cette société élégante qui leur était si parfaitement étrangère n'en était pas le moyen. D'un autre côté, il n'était pas moins urgent de sauvegarder la dignité de M. de Prévaneau, qui, dans les moments difficiles, avait eu souvent recours à ses parents, et qui s'en était toujours amèrement plaint devant sa fille. Marguerite jusque-là ne les avait jugés que d'après l'opinion paternelle, et elle ne trouvait pas convenable de renouer de son plein gré des rapports

rompus depuis si longtemps. Retenue par ce double motif, elle ne parla pas même à son grand-père de la visite innattendue qu'elle venait de recevoir ; mais elle sentit s*exhaler de son cœur quelque chose comme un regret, quand elle quitta le presbytère de Bremonville pour regagner la station.

Nos trois voyageurs firent à pied le court trajet, et ils touchaient à la petite barrière qui fermait l'entrée de la gare quand ils aperçurent le curé de Bremonville qui arrivait de son côté à travers champs, le sac sur le dos et le bâton à la main. Le bon vieillard, son ministère accompli, avait espéré revoir ses hôtes à la gare, et, pour arriver à temps, il avait marché de telle façon que son visage vénérable était couvert de sueur. Pendant ce dernier entretien, Marguerite ne résista pas au plaisir de lui raconter l'étrange entrevue qu'elle avait eue avec mademoiselle de Prévaneau. Il en rit beaucoup, mais, sur sa demande, lui réitéra la promesse qu'il lui avait faite de ne point parler d'elle aux châtelains de Nédonville.

Sur cette promesse ils se séparèrent.

Une fois le train en marche, Marguerite voulut jeter un dernier coup d'oeil sur ce petit \illage de Bremonville qu'elle pensait ne pas revoir. Son regard, après avoir contemplé le brillant clocher d'ardoises, effleura le petit chemin planté d'ormes. Son vieil ami était là debout appuyé sur son bâton d'épine, et il put lui adresser un dernier geste d'adieu, ou plutôt une dernière bénédiction.

— Tu ne sauras jamais être riche, Marguerite. Voilà ce que déclare M. de Prévaneau à sa fille, en

boutonnant ses gants sur le balcon de la maison riante, mais relativement modeste, que Marguerite a choisie sur la place Rosalie, à Vichy.

— Vous croyez, mon père? répond Marga qui, revêtue d'une très-simple mais très-distinguée toilette d'été, fait aussi ses derniers préparatifs de sortie.

— J'en suis sûr; tu ne t'en aperçois pas, ma fille, mais tu lésines. Il ne faut jamais prendre ces habitudes-là, on court le risque de les garder. Allons, tu vas me dire qu'il n'y a pas de ta faute, mais qu'importe le passé ? Jouissons du présent et, morbleu ! ne liardons pas ainsi !

— L'hôtel vous déplaît donc toujours, mon père ?

— Ce n'est pas qu'il me déplaise, on n'y est pas mal; mais enfin il confine au vieux Vichy, qui me rappelle Plégon avec ses rues noires et ses horribles taudis, et il y a un tas de malades dans cette maison. La vie serait autrement agréable dans un des grands hôtels, la société serait autrement choisie. Ces convives jaunes que nous avons à table me prennent sur les nerfs. Les

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vrais malades d'ailleurs ne sont pas amusants tous les jours.

— Je le sais, mon père ; mais la vie ici convient à bon-papa. Une vie plus animée, plus bruyante, lui conviendrait-elle aussi bien? Je ne le crois pas. Or c'est pour lui que nous sommes venus à Yichy et non pas pour nous. Vous savez que c'est du repos, du repos avant tout, qu'il lui faut pendant son traitement. J'ai donc dû choisir une maison tranquille, et non point un de ces hôtels habités par une foule élégante et animée, qui danse, qui chante, qui vit de plaisir. Vous figurez-vous bon-papa à cette table de deux cents couverts, où les femmes arrivent en grande toilette, et où les les hommes sont esclaves de l'étiquette? Arriver cinq minutes en retard pour le dîner le troublerait et moi aussi, je l'avoue. Ici, rien ne nous gêne, rien ne nous agite. On n'entend pas de musique à minuit, la société est peu brillante, peu nombreuse, mais assez bien choisie pourtant. C'est absolument ce qu'il nous faut.

— C'est ton avis? n'en parlons plus. Où allons-nous ce soir?

— Où allons-nous, bon-papa ? demanda Marguerite à M. Blouan qui entrait.

— Où tu voudras, Marga, répondit-il avec une parfaite indifférence; j'ai ton bras partout, cela me suffit.

— Puisque M. Blouan te laisse hbre, j'espère bien que tu ne vas pas t'imaginer de nous égarer dans les allées de Lardy, dit vivement M. de Prévaneau; voilà

trois jours que tu nous y conduis. Cela devient monotone, et pour moi j'en ai assez.

— Elles sont cependant bien charmantes, mon père ; mais je ne veux pas vous imposer mes goûts. Dressons bien nos petits plans. Le matin, pendant que vous dormez encore, bon-papa et moi irons errer au hasard parnos fraîches allées désertes, et le soir vous dirigerez la promenade. Cela vous convient-il ainsi?

— Parfaitement. Tu conçois que je vous abandonne de grand cœur la matinée que je passe dans mon lit. Le soir, c'est autre chose, j'aime à me réunir dans le parc avec mes semblables.

— Allons donc les retrouver, dit Marguerite en riant. Mettez vos gants, bon-papa. Quel air suppliant ! Un seulement, si vous voulez : c'est cela. Venez-vous, mon père?

Ils sortirent et se dirigèrent vers le parc, où il y avait foule.

C'était un médiocre plaisir pour Marguerite de traîner son cher vieillard par cette élégante cohue; mais marcher ainsi en suivant ou en remontant ces courants humains, était ce qui plaisait extraordinairement à M. de Prévaneau. Aussi exécuta-t-elle complaisamment quelques-unes de ces allées et venues, sans préjudice de courtes haltes faites dans les environs de l'estrade occupée par l'orchestre. M. de Prévaneau, depuis qu'il était à Yichy et bien qu'il fût un peu sourd, se posait en dilettante, et se donnait le genre d'écouter, d'un air savamment concentré, ces beaux airs qui lui avaient été familiers. Ce jour-là, il

ne se rassasiait pas de bruit, et Marguerite dut le laisser à ses extases, et entraîner son grand-père sous les quinconces où la chaleur se faisait moins sentir. Elle y avait à peine fait quelques pas, qu'elle se trouva en présence d'un groupe nombreux qui lui barrait le chemin. Au premier rang de ce groupe étaient assis la blonde amazone de Bremonville et ses deux cavaliers^ et le regard de Marguerite rencontra par hasard celui du jeune homme. Il parut surpris, se leva vivement et marcha vers elle : ils se donnèrent la main en souriant.

— Bon-papa, mon cousin Robert î dit Marguerite. M. Blouan tendit la main au jeune homme.

— J'ai souvent entendu parler de vous par Marguerite et toujours avec affection, monsieur, dit-il avec une grande naïveté.

Un sourire très-doux éclaira le visage un peu indifférent du jeune homme, et on aurait pu remarquer un peu d'embarrras dans la contenance de Marguerite. Elle salua Robert en souriant, et reprit le bras de son grand-père comme pour s'éloigner.

— Nous nous reverrons, Marguerite, dit Robert le chapeau à la main.

— Je l'espère bien, mon cousin.

— Vous avez obtenu un congé ?

— Oui, un long congé.

— Ce n'est pas pour raison de santé ?

— Bon-papa était condamné à prendre les eaux de Vichy.

— Le télégraphe vous plaît-il toujours? Avez-vous eu de l'avancement?

— Un avancement inespéré. Au revoir, Robert.

— Mais votre adresse?

— Place Rosalie, maison Rullier, mon cousin.

— Merci. Me permettez-vous de me présenter chez vous ?

— Certainement, répondit Marguerite en entraînant son grand-père.

Robert se retourna vers le groupe assis sous les arbres.

— Monsieur Robert, dites-moi le nom de cette charmante femme à laquelle vous venez de parler, dit Charlotte vivement.

— Marguerite de Prévaneau^ répondit Robert, qui paraissait distrait.

— Ma cousine de Bretagne? s'écria Charlotte.

— Bon, j'ai trahi Marguerite, dit le jeune homme rappelé à lui-même par cette exclamation; je ne me rappelle jamais votre parenté avec mes parents, mademoiselle.

— C'est elle, n'est-ce pas?

— C'est elle.

— Entendez-vous, papa? dit Charlotte en se penchant vers le grand \ieillard à la royale, cette jolie femme que j'ai rencontrée dans le salon du presbytère et à laquelle M. Robert vient de parler, est Marguerite de Prévaneau.

— La fille de Charles?

— Très-probablement, n'est-ce pas, monsieur Robert?

— Très-sûrement, mademoiselle.

— Cher père, votre bras, s'il vous plaît, reprit Charlotte, je veux la voir, lui parler; elle est charmante. Cette fois, elle ne me glissera pas ainsi sous la main. Yenez, sauvons-nous; elle ne doit pas être loin.

Les désirs de Charlotte étaient des ordres pour son père. Il se leva docilement et ils s'éloignèrent tous deux. Une femme d'une cinquantaine d'années, dont les jolies boucles blanches symétriquement rangées encadraient le visage fleuri, content, gracieux encore, quitta l'extrémité du groupe et vint prendre une des places vides.

— Où courent ma fille et M. de Prévaneau, Robert? demanda-t-elle avec un sourire légèrement moqueur.

Robert, en quelques mots, lui raconta la rencontre qu'il venait de faire.

Une expression d'assez vive contrariété passa sur le visage plutôt doucereux que doux de madame de Prévaneau.

— Je reconnais bien là ma romanesque Charlotte et son romanesque père, dit-elle en levant légèrement les épaules ; ils vont nous attirer toute cette famille de Prévaneau sur les bras.

— Marguerite est incapable de s'imposer à personne, madame, répondit froidement Robert.

— Oui, mais son père? Connaissez-vous son père?

— Ma mère était sa sœur, madame; nous ne l'avons que trop connu.

— Il est mort, peut-être?

— Oh! je l'aurais appris. Du reste, je crois qu'en vieillissant il s'est un peu amélioré. A la mort de ma

PORTRAITS m

mère, j'ai eu quelques relations arec lui, j*ai pu lui rendre quelques services, ce qm me charmait à cause de Marguerite. Il m'a accablé quelque temps de ses lettres. Mais j'ai suivi mon ambassadeur à Saint-Pétersbourg, et voilà près de deux ans que je n'avais entendu parler d'eux.

— C'est très-bon signe, en effet. Le pauvre homme nous a été à tous si désagréable! Mais n'est-ce pas lui-même qui nous arrive là-bas, à gauche, dans l'allée du casino? C'est bien lui; ce sont ses gestes dramatiques, sa démardie théâtrale. Je crois vraiment que Charlotte lui donne le bras. Cette pauvre Charlotte est décidément d'un romanesqpie désolant, elle a positivement du goût pour les parents paurres.

— ^ C'est un excellent cœiu*, murmura Robert; mais permettez que je m'avance au-devant de mon oncle de Prévaneau.

- Qu'il était glorieux en ce moment, M. de Prévaneau^ d'avoir cette femme élégante, sa parente, à son bras! Marguerite, qui s'était mise en si grands frais de délicatesse, n'en revenait pas. M. de Prévaneau s'était toujours plaint avec tant d'amertume des procédés de cette branche de sa famille à son égard ; il avait si souvent voué aux dieux infernaux, et cette vieille culotte de peau qui s'appelait le général de Prévaneau, et cette rosée sorcière sa femme, et cette niaise orgueilleuse sa fille ; il avait lu et commenté avec tant d'indignation et les billets polis mais laconiques du général, et les lettres mordantes et non moins brèves de sa femme, qu'en voyant Charlotte et le général avoir l'air de les

suivre dans la foule^, elle avait fait ce qu'elle avait pu pour leur échapper ; et quand Charlotte, la saisissant famihèrement par un pan de son burnous, lui avait dit : «Vous êtes prise, mademoiselle ma cousine, » elle avait jeté un regard tout anxieux du côté de son père ! Qu'avait-elle vu? son père se précipitant au-devant du général, souriant au général, serrant les mains du général, appelant, bousculant le pauvre vieux pour le présenter au général. Ce petit changement à vue lui était d'ailleurs parfaitement agréable en ce moment, et, tout en refusant poliment le bras du général pour ne pas quitter son grand-père, elle marchait gaiement vers le petit groupe. /

L'impression pénible l'attendait là. Son regard, en se croisant avec celui de madame de Prévaneau, rencontra toute une barrière de malveillance égoïste, de sécheresse sournoise, de curiosité impertinente. Il était pourtant bien aimable au milieu de ses papillotes de neige, le visage de la comtesse de Prévaneau ; elle souriait bien agréablement à son cousin Charles, qui Taccablait de comphments et de tendresse, et cependant Marguerite eut besoin de reposer ses yeux sur la figure bronzée et loyale du général, sur la physionomie franchement joyeuse de Charlotte pour ne pas s'éloigner immédiatement. La vue de ses parents avait causé à madame de Prévaneau une sorte d'étonnement d'une douceur relative. M. de Prévaneau n'était plus ce pauvre hère râpé, qui lui avait été de tout temps antipathique ; Marguerite était la distinction même, et M. Blouan avait plutôt l'air d'un vieux grand seigneur

que d'un savant bien pauvre. Plus intéressée qu'orgueilleuse, elle sentit diminuer ses craintes et reçut de la meilleure grâce du monde toutes les protestations de dévouement dont l'accablait M. de Prévaneau, qui se montrait vraiment d'une tendresse débordante envers elle. Encouragé par ses sourires, il ne put se résoudre à quitter sitôt cette brillante société, et les arrangements ayant été pris pour la soirée, Marguerite, sur ses instances pressantes et sur celles de Charlotte, ayant consenti à assister le soir même à un concert d'amateurs donné à l'hôtel Germot, il la laissa partir avec M. Blouan, qui se sentait fatigué, et continua de servir de cavalier à madame de Prévaneau. Mais celle-ci, qui commençait à le trouver suffisamment ennuyeux, parla de rentrer, aussitôt Marguerite partie. M. de Prévaneau la reconduisit jusqu'à son hôtel, et, rheure du dîner n'étant pas encore sonnée, il ne trouva rien de mieux que de passer familièrement son bras sous celui de Robert, qui s'en allait fumer dans une des allées du parc.

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