‹ MargaChapitre 2 sur 9 · VULORD ROBERT ET SA DISCRETION : M. DE PREVANEAU · texte numérisé non relu

VULORD ROBERT ET SA DISCRETION : M. DE PREVANEAU

— Que je ne vous retienne pas, mon oncle, dit le jeune homme fiegmatiquement ; je fais ma promenade seul à cette heure.

— Et moi aussi, mais puisque vous voilà, causons. Où demeurez-vous ?

— Je l'ignore.

— Farceur !

— Mais oui, je suis un arrivé de ce matin, et la seule chambre qui reste vacante à Thôtel où sont descendus mes parents ne me convient pas du tout.

— Mon cher Robert, cela me ravit, j'ai un appartement à vous offrir.

— Plaît-il?

— Je vous dis qu'il y a dans notre hôtel un appartement de garçon qui vous conviendrait parfaitement. On est très-bien dans cet hôtel. Je taquine un peu ma fille parce qu'elle l'a choisi ; mais, si vous y logez, je m'y trouverai mieux. Je ne suis pas homme à me lier avec le premier venu, et nous nous entendons si bien I

Le regard de Robert s'abaissa sur M. de Prévaneau et puis se releva avec une indéfinissable expression vers les voûtes feuillées.

— Eh bien ! qu'en dites-vous ? reprit M. de Prévaneau.

— N'est-ce pas la cloche du dîner qui sonne à l'hôtel Germot? demanda Robert avec ennui.

— Non, dit M. de Prévaneau en tirant sa montre, nous avons encore un quart d'heure. La table est-elle bonne à cet hôtel ?

— Très-bonne. Au revoir, mon oncle.

— Et le service ?

— Admirablement fait. Je vous dis : à ce soir.

— Et la société ?

— Vous en avez eu un échantillon tout à l'heure. Pardon, je suis pressé.

— Et moi aussi. Ah ! si Marguerite avait voulu me croire, nous serions bien confortablement installés là. Je ne sais vraiment pas à quoi la pauvre fille emploiera ses millions.

Robert lui tournait à demi le dos déjà, il se détourna et le regarda en face.

— Des millions ? dit-il avec un grand point d'interrogation.

— Mais sans doute ; est-ce qile vous ne savez pas ce qui nous est arrivé ?

— Je ne sais rien..

— Ah! par exemple! Elle m'avait toujours dit:' Soyez tranquille, mon père, j'écrirai à Robert.

— Elle ne m'a rien écrit.

— La sournoise ! Mais vous êtes pressé, je vous raconterai cela une autre fois.

— Mais non, racontez ; je crois bien qu'avec toutes ces promenades, j'ai manqué l'heure du courrier.

— Oui, répondit magistralement M. de Prévaneau en regardant de nouveau sa montre, vous pouvez m'en croire et me consulter toujours pour ces choses de détail. Je sais déjà mon Vichy sur le bout du doigt.

— Une autre fois, je ne manquerai pas de recourir à vous. Vous disiez donc?

— Que Marguerite est devenue millionnaire.

— Comment ?

— Ah ! voici le drôle. Son grand-père, qui est un

très-savant géologue, possédait de mauvais terrains du côté de Plégon^ et avait Tidée qu'ils renfermaient du plomb et de l'argent. On riait un peu de lui, de ses rêves, de ses mines ; je laissais rire, mais je pensais toujours que quelque chose se découvrirait.

— Cependant... dit Robert; mais continuez, mon oncle.

— Non, cependant quoi ?

— Je me rappelle vaguement vous avoir entendu parler de cela. « Ce pauvre vieux fou et ses rêves ne nous tirent pas delà misère, » disiez- vous.

— J'ai pu le dire, j'aime à plaisanter ; mais ma conviction était qu'il se découvrirait quelque chose.

— Et vos prévisions se sont réalisées ?

— De point en point. Un beau jour un industriel entend je ne sais comment parler des idées du père Blouan : il se met en quête, il trouve les papiers relatifs à une ancienne association, il s'abouche avec M. Blouan et avec une compagnie anglaise ; bref on creuse, on fouille, on s'arrange, et voilà une belle et bonne industrie établie à Rosenclan. Marguerite achète le vieux château, le fait restaurer, et nous y vivons à cause de mon beau-père, qui ne veut plus quitter ces chères mines.

Robert suivait avec attention le jeu de la physionomie, de son interlocuteur. Ce n'était pas un rêve de son imagination qu'il racontait aussi sérieusement, aussi simplement ; il fallait que ce fût la vérité.

— M. Blouan a-t-il d'autres héritiers que Marguerite? demanda- t-il.

— Pas l'ombre d'un; c'est ma fille qui hérite de tout sans contestation. Voilà pourquoi je ne comprends pas ses économies, ses simplicités. Madame de Pré vane au croyait me faire beaucoup d'honneur, je pense, en m'accueillant tout à l'heure. D'abord entre parents, on se vaut comme naissance, il me semble, et ma fille sera autrement riche que la sienne. Mais n'allez pas encore répandre cela, Robert. Une des manies de Marguerite est de ne pas apprendre son changement de position; elle vous le fera connaître, mais ne lui en dites pas un mot le premier, je vous prie.

— Je vous le promets, dit Robert; cette fois, c'est bien la cloche du dîner, je crois?

— Oui, je me sauve. A ce soir.

— A ce soir, mon oncle.

Robert se dirigea vers l'hôtel Germot, et M. de Prévaneau repartit à pas pressés vers la place RosaHe. Comme il traversait le corridor qui menait à la salle à manger de son hôtel, la porte du petit salon de conversation s'ouvrit et Marguerite lui fit un geste d'appel. Il entra.

— Je viens de conduire bon-papa dans la salle à manger, dit-elle en fermant la porte, maisjevousai attendu ayant une petite grâce à vous demander. Nous allons, nous retrouver avec les Prévaneau et Robert de Nédonville, ce soir. Je vous en prie, ne leur parlez pas des mines, de ma fortune, j'y tiens absolument.

— Tu... tu... tu es étrange, Marguerite! s'écria M. de Prévaneau en arpentant à grands pas le salon pour dissimuler l'embarras qu'il éprouvait; tu aimes

à faire des mystères de tout. Crois -tu donc que ces choses-là ne se sauront pas? D'autres que nous les crieront sur les toits.

— Il est certain que je n'ai ni la prétention, ni même le désir de cacher mon changement de position; mais j'ai mes raisons pour que Robert surtout ne l'apprenne pas sur-le-champ. Je ne vous demande pas d'imposer silence à tout le monde, mon père; je réclame votre silence, à vous, comme j'ai réclamé celui de bon-papa.

— C'est bon, c'est bon; je me tairai.

— C'est tout ce que je vous demande, dit Marguerite pensivement, nous sommes si peu connus à Yichy, et notre installation y est si modeste, que rien ne me semble plus facile que de garder encore quelque temps notre secret.

— Un secret possédé par des milliers de personnes, murmura avec humeur M. de Prévaneau, qui au fond regrettait le confidence faite à Robert; le secret de Polichinelle ! Ton secret n'en est pas un.

— Pas à Vichy, mon père. Qui donc connaît Rosenclan à Vichy? Mais allons dîner, bon-papa doit se demander ce que nous sommes devenus.

M. de Prévaneau était généralement impatient quand il s'agissait de se rendre à une fête ; aussi, ce soir-là,

sa précipitation n'étonna pas Marguerite, et ne lui donna aucun soupçon. Elle se pressa elle-même pour lui complaire, et l'on finissait d'allumer les lustres quand ils entrèrent dans le salon de l'hôtel. Le général de Prévaneau s'y trouvait heureusement, et M. de Prévaneau, lui laissant la garde de Marguerite, se mit à la recherche de Robert. Robert n'avait point été vu à l'hôtel. A tout hasard, M. de Prévaneau se rendit dans le parc.

Tout en ne s'expliquant pas du tout l'étrange désir de sa fille, M. de Prévaneau avait compris qu'elle attachait une véritable importance à sa discrétion, et il lui en coûtait de l'affliger.

Il traversa le parc dans toute sa longueur, et il rêve nait tout découragé vers l'hôtel quand il aperçut Robert fumant contre le tronc d'un arbre.

— Enfin vous voilà ! s'écria M. de Prévaneau en s'abattant sur lui; voilà une demi-heure que je vous cherche.

Le jeune homme parut vivement contrarié et attendit qu'il s'expliquât.

— Avez-vous raconté aux Prévaneau ma confidence de tantôt? reprit M. de Prévaneau en baissant la voix.

— Une confidence... qu'on raconte... dit Robert évasivement.

— Je ne vous avais pas mis sérieusement au secret.

— Je l'ai cependant gardé.

— Ah ! voilà qui me soulage. Figurez-vous que Marguerite m'attendait avec ses plus grands airs, ses grands airs sérieux pour me dire... devinez quoi?

— Je ne devinerai pas.

— Qu'elle ne voulait point qu'on parlât des mines et du reste, à vous surtout. Je ne sais pas du tout quelle est son idée, mais elle en a une, et je ne voudrais pas la contrarier pour si peu. C'est une excellente enfant, on peut bien lui passer quelques petits caprices de ce genre.

— Certainement, dit Robert. C'est tout ce que vous avez à me dire, mon oncle?

— Oui.

— Mais garderez-vous le silence, vous aussi ? N'irezvous point dire à Marguerite quelque jour : Robert savait tout, je lui avais tout dit?

— Je m'en garderai bien; je connais ma fille, elle est d'une susceptibilité que j'appellerai farouche, pour les choses de délicatesse. Elle ne me pardonnerait pas de ne pas lui avoir avoué la vérité tout de suite. Si vous me promettez le silence sur cette vétille, vous pouvez être sûr qu'il n'en sera plus question entre Marguerite et moi.

— Allons, c'est bien, dit Robert; je ne sais rien, absolument rien. En diplomatie on apprend à garder les secrets, et celui-ci n'a pas la gravité d'un secret d'État; donc n'en parlons plus.

— N'en parlons plus; mais vous n'avez pas fait toilette, il me semble; pourtant j'entends d'ici grincer leurs violons.

— Le septuor est chanté, dit Robert en consultant sa montre ; et d'ailleurs je suis pris par une assez grave affaire, et j'ai prévenu le général que je ne pourrais

servir de cavalier à ces dames ce soir. Voici Theure de mon rendez-vous, j'y cours.

Les deux hommes se séparèrent. M. de Prévaneau, sûr de son fait, rentra triomphalement dans les salons, et Robert s'occupa de sa grave affaire, qui consistait à aller s'accouder, le collet de son paletot retroussé très-haut sur ses oreilles, contre une des fenêtres du salon de l'hôtel Germot. A travers la gaze transparente des rideaux, on apercevait parfaitement l'intérieur da salon, et beaucoup de curieux stationnaient contre ces fenêtres, entr'ouvertes à cause de la grande chaleur. Les uns admiraient les glaces brillantes et leurs encadrements sculptés et dorés, les autres le riche ameublement Louis XV ; il y en avait qui analysaient les luxueuses toilettes des femmes; il y en avait qui prêtaient l'oreille à la musique et jouissaient ainsi du concert qui ne se donnait pas pour eux. Ce que regardait avec persistance Robert, perdu dans cette foule un peu populaire, c'était un petit canapé bleu placé en face de la croisée qu'il avait choisie, et sur lequel étaient assises côte à côte les deux plus charmantes femmes de la réunion : Marguerite, en robe unie, ses beaux cheveux simplement nattés sous ses bandeaux à la russe; Charlotte, brillament costumée à la dernière mode, parée de bijoux étincelants, de fleurs éclatantes; Marguerite, blanche, reposée, sereine; Charlotte, fraîche, animée, souriante, prodigue de sourires, débordante de vie et de joie. L'une faisait penser à ces roses finement colorées, gracieusement entr'ouvertes, entre les pétales tremblants desquels la

brise semble s'insinuer pour en disperser le suave parfum; l'autre, au contraire, rappelait le lis, cette fleur délicate et fîère, et comme impénétrable, qui semble concentrer ses parfums dans son calice profond.

Robert ne perdait pas de vue ces deux fleurs qui appelaient diversement, mais impérieusement, la sympathie ; il continuait dans l'ombre cette étude dans laquelle se concentrait toute la puissance de ses hautes facultés. Quand le regard brillant de Charlotte parcourait rapidement la foule et y errait comme pour y chercher quelqu'un, un sourire détendait ses lèvres, car il traduisait en quelque sorte à livre ouvert ce qu'exprimait alors cette physionomie, miroir presque trop fidèle des impressions qui passaient sur une âme ardente et naïve. Il est vrai que, pour chasser cette petite préoccupation, quelques paroles du général, un sourire de Marguerite, un air nouveau et sympathique suffisaient. Marguerite, plus sérieuse que de coutume, laissait échapper des signes de lassitude. Robert la vit commencer de bonne heure une série d'appels qui s'adressaient à M. de Prévaneau. Il pressentit qu'elle avait l'intention de quitter les salons avant la fin de la soirée, et il s'éloigna précipitamment de son observatoire au moment où M. de Prévaneau, devinant enfinla signification des mouvements du bouquet balancé par la main de sa fille, se dirigeait vers l'angle du salon où elle se trouvait. Marguerite ne rappelait son père auprès d'elle que pour lui demander de la reconduire. Il se fit prier quelque temps : Char-

lotte joignit ses instances aux siennes; mais enfin Marguerite l'emporta, et au premier silence ils se glissèrent dehors.

En sortant de ce salon étouffant, plein de lumière, Marguerite respira avec bonheur Tair frais et embaumé de la nuit, et s'enroula en quelque sorte dans la douce moiteur de ses ténèbres. Sa fatigue disparut soudainement, et elle aurait volontiers prolongé sa promenade sous les grands arbres, tout argentés par les douces clartés de la lune; mais M. de Prévaneau n'entrait pas dans toutes ces délicatesses admiratives ; il aimait le clair de lune comme la musique, en nombreuse et joyeuse compagnie. Après avoir par condescendance arpenté deux ou trois fois Tallée principale, il entraîna sa fille vers l'hôtel, au pas de charge. Ils se souhaitèrent le bonsoir sur le palier; mais, à peine rentrée dans sa chambre, Marguerite s'empressa de porter un pliant sur le balcon dans le dessein de jouir quelque temps encore de cette nuit lumineuse. Elle était à peine assise, qu'un parfum, qui n'était pas celui du catalpa qui s'élevait devant elle, vint lui révéler la chose la plus désagréable qu'elle pût craindre : la présence d'un voisin. Ce voisin, arrivé de la soirée sans doute, fumait dans la partie du balcon qui dépendait de son appartement, ce qui était bien son droit, mais ce qui causait un sensible déplaisir à Marguerite. Le fumeur restait caché derrière la petite séparation de fer tout enguirlandée de verdure établie sur le balcon ; mais enfin il était là, et il y serait probablement tous les jours. Marguerite ne s'enfuit pas

précipitamment; mais, après une pause de quelques minutes, elle se leva en soupirant et prit son pliant.

— Je ne vous fais pas fuir, Marguerite? ditune voix, la voix de Robert.

Le fumeur, le voisin, c'était Robert. Il avait jeté son cigare, il s'était tourné vers Marguerite, qui demeurait toute saisie, son petit pliant à la main.

— Je ne suis point un fantôme, reprit-il en souriant; daignez me reconnaître. Quand vous êtes apparue sur ce balcon, sous cette lumière étrange et vaporeuse, j*ai pu me figurer un instant que j'étais favorisé d'une apparition et visité dans ma solitude par une de ces ravissantes créatures qui peuplent les ballades; mais, pour ce qui me concerne, l'accoutrement masculin, sans parler du personnage, vous a prosaïquement révélé votre voisin.

— Vous l'êtes donc devenu, Robert? demanda Marguerite.

— Comme vous voyez.

Il baissait un peu la voix.

— Le hasard a de ces gâteries, dit-il, c'est lui qui nous rapproche. Me permettez-vous de rester votre voisin, Marguerite?

— Il me semble que vous vous êtes passé de ma permission pour le devenir, Robert.

— Ah 1 c'est différent. Je viens, c'est mon droit; je reste, ce sera votre volonté.

— Restez, Robert, dit Marguerite les jeux baissés ; mais je ne vous en donne pas pour huit jours. Ce petit

hôtel, qui nous convient à nous, ne pourra vous plaire longtemps.

Elle ajouta en le regardant :

— Les futurs ambassadeurs et les simples employés ne se logent pas ordinairement aux mômes enseignes, mon cousin.

Robert soutint sans sourciller son regard pénétrant.

— Toujours fière, toujours vraie, Marguerite? dit-il.

— Pourquoi changerais-je, Robert?

— Oh ! non, ne changez pas I dit-il avec élan.

— Cependant, qui sait? si les millions de bon-papa m'arrivaient quelque jour, je pourrais tout comme une autre me laisser enivrer. Qu*en pensez-vous?

— Je ne le crois pas, vous êtes d'or pur, ma cousine.

— Avec plus ou moins d'alliage, mon cousin; mais j'entends la sonnette de bon-papa. Le bruit de notre conversation lui arrive peut-être. Je vais lui annoncer que nous avons l'insigne honneur de vous avoir pour voisin.

— Que ne dites- vous bonheur, Marguerite !

— Pardon, mais bon-papa carillonne, dit Marguerite précipitamment; bonsoir, Robert.

— Bonsoir, Marguerite; à demain.

La porte vitrée des balcons se ferma en même temps; les voisins rentraient chez eux.

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