LIBRAIRIE PLON
E. PI.OiN, NOURRIT et C*% IMPRIMEURS^KDITEURS
KUC GARANCIF.RF, 10
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Le frère et la sœur échangëreat un regard étoaaé. Les récits de Jean Garnac leur faisaient à tous les deux Teffet d'uQ roman, et ils n'y croyaient qu'à moitié.
— Il me semble avoir rencontré hier dans Tescalier un homme qui répond à ce signalement, dit Annette. Mais je crois qu'il n'habite pas la maison depuis longtemps, car je ne l'avais jamais vu.
— On pourra questionner le concierge, ajouta MarceL Savez-vous comment s'appelle cet individu?
— Adrien, de son petit nom, répondit Garnac. Et j'ai de fortes raisons de penser que son nom de famille est Plantin, car c'est le nom que porte sa femme très-légitime.
— Vous connaissez sa femme?
— Oui, par le plus grand des hasards... et vous la connaissez aussi, mademoiselle. G'est cette malheureuse que vous avez vue au mont-de-piété de la rue Fromentin.
— Et que vous avez secourue si généreusement. Je l'ai revue le lendemain, quand elle s'est présentée chez
M. Gerfaut. Cafhille, sur votre recoixmiandation, lui a donné de 1* ouvrage.
— Moi, je Tavais revue la veille. J'attendais dans un café rheure d'entrer au bal, et Thomme qui loge au-dessus de vous était là, affublé d'un costume extravagant. Sa femme Ta aperçu à travers les carreaux; elle est entrée, et j'ai assisté à une scène conjugale qui m*a édifié sur le compte de ce gredin. 11 l'a abandonnée, il la laisse mourir de faim, et elle ne sait pas où il perche... je l'ai interrogée depuis... et je me désolais de ne pas pouvoir remettre la main sur lui.
Jugez si j'ai été content, lorsqu'en levant les yeux pour regarder vos fenêtres, je l'ai découvert accoudé sur l'appui d'une lucarne.
— Je ne comprends pas très-bien l'importance de cette découverte. Cet homme, évidemment, ne connaît pas M. de Gharny.
— il connaît peut-être madame de Garonge... et, dans tous les cas, il sait qui était la femme masquée du bal de rÉlysée-Montmartre. Je le forcerai bien à me dire le nom de cette drôlesse et pourquoi elle en voulait à ma bague. De Margot la balafrée à madame de Garonge, je parierais volontiers qu'il n'y a pas loin... et de madame de Garonge je remonterai au comte dé Gharny.
— Et vous vous imaginez que ce drôle consentira à vous renseigner?
— 11 doit y avoir des moyens de lui délier la langue. D'abord, il a certainement quelque gros méfait sur la conscience... c'est l'opinion de mon ami Graindorge, le sergent de ville qui Fa vu opérer au bal. En le menaçant de le faire empoigner par la police qui le cherche, on le forcerait à parler... et puis, j'ai là de quoi le pren-
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dre par la doucear, dit Caroac en frappant sur la ceinture qa*il portait sous ses habits.
— Le3 dix mille francs du jeu! dit Annette. Fi! monsieur, vous devriez rougir de me rappeler cette vilaine histoire.
— Je rougis» mademoiselle, murmura Gamac. Mais enfin, je les ai gagnés à M. de Gharny, et si je m'en servais pour Tempêcher d'épouser mademoiselle Gerfaut, ce serait de bonne guerre, convenez-en.
— Soit! mais j^espëre que vous n'allez pas vous aventurer chez cet homme, qui pourrait vous faire un mauvais parti.
— Oh! je ne le crains pas. Il sait que je suis solide. Et je ne veux pas manquer Toccasion. Il n'aurait qu'à déménager.
.— Nous serons deux contre un, d'ailleurs, dit Marcel. Je pense comme M. Garnac qu'il importe d'interroger ce mauvais drôle. Et le plus tôt sera le mieux.
— Gomment! vous voulez monter chez lui!... me laisser seule ici!...
— Es-tu donc si poltronne? Je croyais que tu n'avais peur de riea.
— J'ai peur pour vous. Ge bandit doit être armé, et vous ne Têtes pas... je crains qu'il ne vous reçoive à coups de revolver.
— J'ai mes poings, mademoiselle, dit fièrement Garnac.
— Je ne doute ni de votre vigueur, ni de votre bravoure. Mais je vous serai très-obligée de vous tenir tranquilles tous les deux.
Etes-vous bien sûrs d'ailleurs que celui que vous cherchez n'a pas été déjà signalé?... tenez, il me semble qu'on marche dans l'escalier,
Marcel, en entrant, avait oublié de fermer la porte de l'antichambre, et cette antichanbre n*était pas large, de sorte qu'on entendait très-distinctement un bruit de pas sur le palier.
— On ne descend pas, on monte, dit tout bas Garnac.
— Et il y a plusieurs personnes, ajouta Marcel. Si c'était...
— La police qui vient arrêter Adrien!... Parbleu! ce serait drôle. Et j'aimerais tout autant qu'elle nous épar^ gnât la peine de nous colleter avec ce vilain bonhomme. Une fois qu'elle le tiendra, elle saura bien le faire parler. Seulement, je me demande pour quel crime elle l'arrêterait. Il a dansé avec Margot; ce n'est pas défendu. Il a essaye de m'étouffer... et ça, ce n'est pas permis; mais personne ne Ta vu... ils étaient dix sur moi.
— Avant de vous lancer dans les conjectures, interrompit Annette, vous devriez vous assurer d^abord qu'il y a des agents dans l'escalier... car enfin, ce locataire du cinquième peut bien recevoir des visites.
— Tu as raison, dit Marcel. Allons voir. Reste ici. M. Garnac va m'accompagner sur le palier.
— Vous me promettez de ne pas aller plus loin?...
— Sans te prévenir. Oui, je te le promets.
Le frère d'Annette fît signe à l'élève de Gerfaut, qui ne se fit pas prier pour le suivre. Ils passèrent dans l'antichambre , et Marcel ouvrit le plus doucement qu'il put la porte de l'appartement.
Les gens qu'ils avaient entendus étaient montés au cinquième, mais ils se trouvèrent nez à nez avec un sergent de ville qui en descendait et que Garnac reconnut aussitôt.
— Gommenl! c'est vous, Graindorge, dil-il. En voilà
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une chance! Entrez donc un peu ici, que je vous parle.
— Pas possible. Je suis de service, répondit Graindorge. Je viens d'être commandé pour accompagner M. le commissaire, qui va procéder à Texécution d'un mandat d'amener... et Ton m'envoie monter la garde dans la rue, avec mon camarade Colache.
— Deux mots seulement. Mais entrez, je vous en prie. Nous ne vous retiendrons pas longtemps... et si nous restions ici, votre chef entendrait ce que j'ai à vous dire.
— Chut! mima Graindorge. Je veux bien entrer, à condition que nous ne causerons pas plus de cinq minutes. Il faudra bien un quart d'heure au commissaire pour empoigner ce brigand-là, qui ne se presse pas de lui ouvrir... écoutez les coups de sonnette! Pourvu que le patron me trouve à mon poste sur le trottoir, quand il aura fini, c'est tout ce qu'il faut.
Ce colloque avait été tenu à basse voix, et les policiers qui opéraient à l'étage supérieur ne prenaient certainement pas garde à ce qui se passait au-dessous d'eux, car le carillon de la sonnette ne s'arrêtait pas.
Graindorge se glissa dans l'appartement de Marcel Brunier, qui resta en faction près de la porte entrebaillée.
— Vous cherchez l'homme au casque, dit Carnac, l'homme du bal de l'Elysée, l'homme que nous avons vu au caboulot du père Barbizon?
— Non, murmura Graindorge, qui évidemment ne s'attendait pas à ce début. Nous venons arrêter l'assassin du passage de l'Élysée-des-Beaux-Arts... celui qui a prié M. Gerfaut de l'aider à porter le brancard.
— Pas possible !
— Puisque je vous le dis! A la Préfecture, on a reçu une lettre anonyme donnant le signalement et l'adresse de ce gredin-là. 11 s'appelle Plantin, il a une barbe noire et un grand nez... lia emménagé ici la semaine dernière, et il, ne se doute pas qu'on Ta dénoncé.
— Plantin! mais je le connais, et vous aussi. C'est lui que vous avez vu à l'estaminet le soir du bal. Il était déguisé, et Barbizon nous a dit qu'autrefois ce chenapan avait fait partie de la bande à Margot. C'est lui qui a essayé de m'écraser et qui a filé après... au moment où vous le cherchiez pour le conduire au violon.
— Comment savez-vous que c'est lui?
— Avant d'entrer dans la maison, je l'ai aperçu à une fenêtre du cinquième, et comme c'est au cinquième que le commissaire veut entrer...
— Ça, c'eU clair, mais vous ne demeurez pas ici, vous, monsieur Carnac... Vous m'avez dit que vous restiez rue Ordener.
— Et je vous ai dit la vérité. Je suis venu voir un de mes amis qui est aussi l'ami de M. Gerfaut... M. Brunier, que voici.
Marcel ne crut pas devoir souligner cette présentation en saluant le sergent de ville, mais il écoutait de toutes ses oreilles.
— Bon! reprit Graindorge. Alors, vous devez être content qu'on arrête ce mauvais gueux qui voulait vous étouffer et qui est cause que votre patron a reçu du vitriol dans les yeux.
— Je serai encore bien plus content quand on arrêtera la femme... et j'ai dans l'idée que la femme, c'est Margot la balafrée.
— Ça se pourrait bien. Si c'est elle, on la pincera, car
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une fois coffre, Plaalia la dénoacet'a pour avoir du tabac, pendant quUI fera sa prévention à Mazas.
— En attendant, il n*ouvre pas. La sonnette marche là-haut... et plus fort que jamais.
— Oh ! il aura beau faire le mort ; il est pris comme un rat dans une souricière. Le commissaire va requérir un serrurier, comme il Ta déjà fait, la nuit où nous sommes entrés dans la maison du passage de FÉlysée, et il ne moisira pas à la porte. S'il redescend et qu'il ne me trouve pas à mon poste, j'attraperai une punition. Excusez-moi. Je me sauve.
Ayant dit, Graiodorge sortit tout doucement et enfila sans bruit Tescalier pour gagner la rue.
— Que faire? demanda Marcel, abasourdi.
— Refermer la porte et attendre les événements, répondit Carnac.
Marcel fut de cet avis. Ils rentrèrent tous les deux dans h pièce oii ils avaient laissé mademoiselle Brunier
— Eh bien? demanda-t-elle à son frère.
— Eh bien ! dit Marcel, nous ne nous trompions pas. On vient arrêter notre voisin... et il parait que c'est lui qui a pendu la malheureuse que M. Gerfaut l'a aidé à porter sur une civière, sans savoir qu'elle était morte.
— Ah! mon Dieu! s'écria la jeune fille. Mais alors on va connaître sa complice...
— Je l'espère bien, mademoiselle. Et comme sa complice doit être la femme que j'ai rencontrée à l'Élysée- Montmartre, il ne s'agit plus que de savoir si cette femme n'est pas tout à la fois Margot la balafrée et madame de Caronge. On s'occupera ensuite de M. de Charny. Nous ne sommes pas si loin du but que le pensait M. Marcel.
— Pourvu que ce misérable ne s'échappe pas!...
s MARCIOT LÀ BALAFRÉE.
— Comment voulez-vous qu'il s'échappe? Il a refusé d'ouvrir au commissaire, et le commissaire s'en va... je rentènds qui descend avec ses hommes... mais il s'en va pour revenir bientôt, et toutes les issues sont gardées. 11 y a des agents sur le trottoir ou dans le corridor de la maison.
A ce moment, un bruit sourd suivi presque aussitôt d*un bruit de vitres brisées fit tressaillir le frère, la sœur et l'amoureux.
Ils regardèrent tous les trois du côté de la fenêtre, et ils virent un homme accroupi sur le petit balcon où Annette cultivait des fleurs naturelles.
Ce balcon n'était guère qu'une corniche assez large, protégée extérieurement par une balustrade, et mademoiselle Brunier avait trouvé le moyen d*y placer une caisse pleine de terreau, où elle semait des pois de senteur et des volubilis qui grimpaient au printemps pour faire à la fenêtre un encadrement de verdure.
L'homme accroupi était tombé là comme un aérolithe tombe du ciel, et la chute avait été rude, car le contrecoup l'avait rejeté contre les vitres, qui venaient de voler en éclats, et il en était resté tout étourdi.
Mais il montrait en plein son visage, et Carnac s'écria :
— C'est lui! C'est Adrien! Ah! le gredin! il l'a échappé belle, et nous aussi... Six pouces d'écart, et il serait allé se casser la tête sur le pavé de la rue... et son secret serait mort avec lui. Nous n'aurions jamais su ce que c'était que Margot, tandis que maintenant...
— Nous allons le remettre entre les mains des agents, interrompit Marcel. Passe dans ta chambre, ma chère Annette. Je ne veux pas que tu te trouves en contact avec ce scélérat.
— Je m'en vais... Il me fait peur, balbutia mademoiselle BruQier. Délivrez-nous de lui... Mais je vous en prie, soyiez prudents.
Marcel la poussa dans la pièce voisine et Fy enferma ; puis, revenant à Carnac :
— Aidez -moi à Tempoigner, dit-il. Nous allons l'attacher et le conduire au commissaire, qui n'a pas encore eu le temps d'aller bien loin...
— Dans tous les cas, Graindorge est de faction dans la rue, répliqua l'élève de Gerfaut. Mais, si vous m'en croyez, nous ne le livrerons pas avant de l'avoir interrogé.
— Commençons par le prendre, conclut Marcel en courant à la fenêtre qu'il ouvrit brusquement.
L'homme n'était pas encore tout à fait revenu à lui; il se laissa saisir et traîner daos la chambre, sans essayer de résister.
Carnac et Brunier le tenaient chacun par un bras, et à eux deux ils le remirent sur pied.
— Des bourgeois! gommela-t-il, je suis pincé. J'espérais qu'il n'y avait personne dans la tume..,
— Et tu t'es laissé glisser de l'étage en dessus. Pas mal trouvé, ça. Tu as eu de la chance de ne pas manquer le balcon. Il vaut encore mieux coucher en prison que dans le cimetière... pas vrai, Adrien?
Le drôle n'avait pas encore envisagé ceux qui l'arrêtaient; mais lorsqu'il entendit son nom, il regarda Carnac, et il le reconnut.
— Il ne manquait plus que ça, dit-il entre ses dents.
— Ah! ah! ricana Carnac, tu te souviens que nous avons un compte à régler depuis le bal de l'Elysée.
— De quoi!.^. Parce que je vous ai un peu bous-
culé. C'est pas une affaire. D'abord j*étais soûl... et vous aussi. Et puis je ne vous ai pas fait de mal. Vous et votre ami, vous m'avez Pair de deux bons zigs,,. laissezmoi me cavaler... je vous revaudrai ça.
— Si nous te lâchions, tu n'irais pas loin, mon bonhomme. La rousse est en bas qui t'attend pour te cueillir.
— Lâchez-moi seulement. Je me charge de lui^Ve voir le lour.
— Pour qui nous prends-tu, misérable? s'écria Marcel, injligné de tant d'impudence.
— Je sais que vous n*étes pas des roussins, et que vous ne me vendrez pas. Vous croyez peut-être que j'ai volé... jamais de la vie! On veut me mettre dedans pour une affaire politique.
— Pas mauvaise, la blague, dit Garnac, mais avec moi elle ne peut pas prendre, mon vieux. Il s'agit pour toi de ne pas aller à la Nouvelle ou de ne pas faire la cabriole sur la bascule, place de la Roquette... tu vois que je la connais, ton affaire.
— Vous ne connaissez rien du tout.
— Veux-tu que je te dise ce qu'il y a sur le mandat d'amener que te montrera le commissaire qui sonnait tout à Fheure à ta porte?
— Vous l'avez vu?
— Non, mais c'est tout comme. 11 y a ordre d'amener le nommé Plantin, Adrien, sans profession, inculpé d'assassinat.
— Ce n'est pas vrai. Je n'ai tué personne.
— Tu n'as peut-être fait qu'aider, mais ça te coûtera aussi cher. C'est toi qui portais ie*brancard.
— Le brancard! répéta l'homme en changeant de visage.
MARGOT XA BAL^FRÉK, Il
— Oui, le brancard où tu avais couché la femme pendue dans une maison du passagp de TÉlysée-des- Beaux-Arts. Ah! c'était bien joué, et si c'est toi qui as trouvé ce truc--Ià, tu as de Timagination. Seulement, tu as fait une boulette. 11 ne fallait pas remettre les pieds chez le père Barbizon, car on le citera comme témoin, et il se rappellera qu'une nuit, tu as déboulé chez lui, . à deux heures, tout essoufflé... la nuit oii Ton a tué Marie Bracieux. Dame ! je comprends ça. Tu avais couru comme un dératé; après avoir lâché la civière, tu n'en pouvais plus et tu crevais de soif. Mais, c'est égal... tu aurais mieux fait d'aller te coucher. Après ça, tu n'avais peutêtre pas de domicile, à ce moment-là. Ce n*est qu'après qu'on l'a mis dans tes meubles.
Adrien écoutait ce discours ironique en roulant des yeux égarés.
— Barbizon! murmura-t-il. C'est donc lui qui m'a dénoncé, le vieux mouchard!... j'aurais dû m'en douter.
— Très-bien! Tu entres dans la voie des aveux.
— Je n'avoue rien.
— Tu as tort. Il faudra bien en venir là quand le curieux t'interrogera, et si j'étais à ta place, je lui lâcherais tout le paquet. C'est le seul moyen de sauver ta peau. Je commencerais par lui dire le nom de la femme qui a organisé la pendaison.
— Faudrait pour ça que je le sache. *
— Veux-tu que je t'aide à le retrouver, si tu l'as oublié? Voyons, est-ce Margot?
— Margot? que que c'est que ça, Margot? Connais pas Margot.
— Celle-là, tu me l'as déjà faite dans le caboulot jie Barbizon, quand je t'ai parlé de la Balafrée. Tu te répètes,
mon vieux, et c'est d'aotant plus béte que, la première fois, je pouvais eycore à la rigueur gober la blague que tu me poussais; mais depuis que je f ai vu figurer au quadrille de Margot, je suis sûr que tu mens.
— Et, après, quand j'aurais dansé avec une Mai^ot... qu'est-ce que vous y trouveriez à redire?
— Moi, rien. Mais le juge d*instruction voudra savoir si ce ne serait pas la susdite qui t'a aidé à accrocher une femme à un clou planté dans un mur.
— C'est pas moi qui le lui dirai, vu que je n*en sais pas plus que lui là-dessus. Je ne comprends seulement pas vos histoires de clou.
~- Quand tu diras ça au commissaire, tu verras ce , qu'il te répondra.
— Finissons-en, dit Marcel Brunier, qui n'apercevait pas très-bien le but des questions que Carnac posait à ce coquin, au lieu d'appeler les agents et de le remettre entre leurs mains.
Chargez-vous de maintenir cet homme, ajouta-t-il en s'adressant à Carnac, je vais chercher la police. ' — Vous ne ferez pas cela, s'écria le drôle. Je suis venu me réfugier chez vous, parce que je pensais que vous prendriez mon parti contre les roussins,
Marcel haussa les épaules et fît un pas vers la porte, mais Carnac l'arrêta d'un geste et lui dit :
— Une minute ! je descendrai avec vous, car nous ne serons pas trop de deux pour empêcher ce gaillardlà de se sauver, mais j'ai encore quelque chose à lui demander.
— Ah! c'est comme ça! dit Adrien avec un mouvement de rage. Vous voulez que j'aille en prison. Eh bien! j'irai, mais vous ne saurez rien.
— Et je saurais tout si je te promettais de te lûcher?
— Peut-être bien! répondit le bandit, qui $*agitait comme un loup pris au piège.
Garnac ne voulait pas promettre, mais il n'avait garde de manquer Foccasion de se renseigner. Il prit un biais.
— Écoute, dit -il, après avoir, fait semblant d*hésiter, nous n*avons pas envie de t'héberger ici, et nous ne tenons pas non plus à te conduire au poste nous-mêmes. Si tu nous dis la vérité sur l'affaire du passage de TÉlyséedes-Beaux-Arts, nous nous contenterons de te mettre à la porte. Après, tu te débrouilleras comme tu pourras. Tant mieux pour toi si tu échappes aux sergents de ville qui sont en faction dans la rue.
Tout en tenant ce langage à son prisonnier, Garnac regardait Marcel Bruoier d'une certaine façon, et il accentua la dernière phrase pour lui faire comprendre que le traité qu'il proposait à ce misérable n'engageait pas beaucoup sa responsabilité d'honnête homme, puisque la maison était surveillée si étroitement que toute évasion était impossible.
Marcel se tut, et Adrien pensa peut-être que ces messieurs se trompaient sur les chances de fuir qui lui restaient, car ses yeux brillèrent, et il s'empressa de répondre :
— Marché conclu. Vous me mettrez hors de l'appartement et vous ne vous occuperez plus de moi...
— A condition que tu me raconteras Thistoire sans mentir.
— Alors, dépêchons-nous, parce que d'un moment à l'autre le commissaire va remonter. Du reste, elle n'est pas longue, l'histoire. La voici en deux mots : C'est vrai, je connais une femme qui s'appelle Margot et qui a sur la figure la marque d'un coup de couteau.
14 MARGOT L\ BAtAFRÉE.
— Celle qui était au bal?
— Justement. Eh bien, il y avait des années que je ne Tavais vue, quand je Fai rencontrée un jour sur la place Pigalle. Elle m*a dit : Si tu veux me donner un coup de main ce soir, il y aura cent francs pour toi. Ça m'allait comme un gant. Je lui demande ce qu*il faut que je Fasse. Alors, elle m'explique qu'elle a loué une maison, qu'une femme vient de s'y pendre... de bonne volonté... et qu'elle a peur d'avoir du désagrément à cause de ça... elle me dit qu'elle a trouvé un moyen de se débarrasser du corps, mais qu'il lui faut quelqu'un... Le moyen, vous le connaissez... une civière et un imbécile pour m'aider à la porter. J'aurais dû refuser, je ne «erais pas dans le pétrin à cause de cette gueuse*là. Je me suis débattu. Je lui ai prédit qu'elle se ferait pincer... que Thomme, après que je l'aurais planté là, se douterait du tour et reviendrait sur ses pas pour retrouver la maison... rien n'y a fait. Elle m'a répondu : Qu'il y vienne! je l'attendrai dans l'allée et je lui crèverai les yeux... j'ai acheté du vitriol exprès...
— Du vitriol! s'écria Garnac. Alors, c'est elle qui...
11 s'arrêta à temps pour ne pas prononcer devant Adrien le nom de Gerfaut.
— Oui, reprit Adrien, du vitriol; et il parait qu'elle s'en est servie. J'ai entendu dire dans le quartier qu'elle a aveuglé un monsieur.
— Tu le connais, ce monsieur-là, dit Garnac; c'est celui qui t'a aidé à porter le brancard.
— Je me doute bien que c'est celui-là, mais je ne le connais pas. Voilà comment ça s'est passé. Mafgot m'avait donné rendez-vous à minuit, impasse de l'Ëlyséedes-Beaux-Arts. J'y étais à minuit moins un quart...
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VOUS concevez, je ne voulais pas manquer les cent francs. Elle m'attendait sur le pas de la porte, et elle a commencé par m'ahmler les cinq louis. Je; les ai empochés, et je suis entré. Alors, elle m'amontré une civière... avec des rideaux... comme celles qui servent à porter les malades à Thospice. Elle m*a dit : La femme est là, entortillée sous des couvertures. Tu vas t'en aller te balader dans la rue, jusqu'à ce que tu rencontres un pochard. Faut pas qu'il le soit trop, parce que, s'il ne tient pas sur ses quilles, il laissera tomber le macchabée en route. Mais faut qu'il le soit assez pour ne pas pouvoir se souvenir des chemins par lesquels tu le feras passer.
— Et tu as trouvé ton homme?
— Oh! pas tout de suite. 11 était tard, et il ne passait personne. Enfin, un peu avant deux heures du matin, j'ai vu arriver, du côté de la rue Houdon, un individu qui festonnait d'un bord de la rue à l'autre... à preuve qu'au fond de l'impasse, au pied de l'escalier qui monte à la mairie, il est allé s'aplatir contre la muraille, et qu'il y est resté, abruti du coup. Alors, je me suis approché. Je lui dXdéhagoulémoïi boniment... ma femme en couches... personne pour la conduire à l'hospice... 11 a coupé dans le pont... j'étais justement tombé sur un pante sensible... 11 a consenti à venir avec moi au secours de ma malheureuse épouse, étendue sans connaissance sur un lit de sangle. Margot se tenait au fond de l'allée, pour surveiller l'opération ; mais il ne s'est pas douté qu'elle était là.
— Malheureusement, grommela Carnac.
— Nous avons enlevé le brancard qui ne pesait pas lourd, et nous sommes partis. Moi, j'étais attelé devant.. le monsieur était derrière. Il s'agissait de ne pas nous
laisser pincer par les sergots, et de Tempécher de recontiattre ies rues que je prenais. Ce n^était pas très-commode, car le dix-huitième arrondissement est très-mal percé. Je ne voulais pas passer par le boulevard. A Theure dé la fermeture des cafés, il y a trop de monde dehors. Je Tai promené dans des impasses, je Tai fait revenir sur ses pas, sans quMls s'en aperçût. Et finalement, lorsque j'ai entendu marcher des sergents de ville, j*ai décampé sous prétexte d'aller les prier de venir à notre secours. J'ai évité les sergoU, mais j'ai fait la bêtise d'entrer me rincer la corne chez cette vieille canaille de Barbizon. C'est ce qui m'a perdu. Pendant ce temps-là^ le monsieur montait la garde près de la civière. Je ne sais pas ce qui lui est arrivé depuis...
— Je vais te le dire. Les gardiens de la paix l'ont mené au poste. Là, on a vu que la femme avait encore un bout de corde autour du cou, et on lui a demandé des explications. Il a raconté son aventure ; on n'a pas voulu le croire. Alors, il a offert de retrouver la maison.
— C'est bien ça que je craignais, dit Adrien d'un air navré.
— Et il Ta retrouvée. Il s'est approché, pendant que l'officier de paix et ses hommes s'embusquaient dans un coin. C'est à ce moment...
— Que Margot lui a jeté du vitriol dans les yeux, la gueuse.
— Et elle ne l'a pas manqué. Il est aveugle.
— Si j'avais été là, je l'aurais bien empêchée de faire ce mauvais coup.
— Mais tu n'y étais pas. Tu te rafraîchissais au caboulot.
— Dame! vous comprenez, j*avais soif. Mais c'est
d'autaat plus béte, ce qu'elle a fait, que ça ae pouvait lui servir à rien. Le pante que j*avais levé ne Tavait pas vue. 11 n'aurait pas pu la dénoncer.
— Et il ne Ta pas dénoncée, en effet. C'est moi qui la dénoncerai.
— Vous ferez bien. Et si on Tenvoie à la Centrale» elle ne Taura pas volé. Mais, moi, je suis innocent comme Tenfant qui vient de naître, et la police veut me faire des misères. J'aurai beau dire que je ne connaissais seulement pas la femme pendue que j'ai trimballée pour gagner cent francs, on ne m'écoutera pas, et je mangerai de la prévention. Ça ne serait pas juste. Et quand je serai à Mazas, ce n'est pas Margot qui m'enverra de l'argent.
— Bah! tu écriras à ta femme. Elle ne t'abandonnera pas.
^ Ma femme! ah! oui, vous étiez là l'autre jour quand elle est venue m'embéter à l'estaminet... C'est p't-éire «elle qui m'a dénoncé!... Si j'étais sûr de ça, je lui ferais passer le goût du pain.
Mais il ne s'agit pas d'elle pour le moment. Je vous ai dit tout ce que vous vouliez savoir. Les roussins vont remonter avec un serrurier qui ouvrira ma porte. Us ne me trouveront pas chez moi, mais ils penseront bien que je ne me suis pas envolé, et ils devineront que je me suis réfugié ici... ils visiteront votre appartement, ils me pigeront, et ça vous fera du tort. Tenez votre parole. Laissez-moi filer.
— Quand tu auras répondu à d'autres questions quc^ je vais l'adresser.
— Encore! mais si vous me faites perdre seulement cinq minutes, je me pourrai plus me sauver.
-^ II ne te faut pas cinq minutes pour m'apprendra ce que c*est que Margot la Balafrée.
— Eh ben, quoi! Margot, c'est Margot, je n'en sais pas plus long. Je ne l'ai jamais vue que dans les bals...
^ et sur la place Pigalle, le jour où je l'ai rencontrée.
— Tu ne me feras pas croire que tu ne connais ni son véritable nom, ni son adresse. Tu es à ses gages. A l'Élysée-Montmartre, elle t*a commandé de la débarrasser de moi; tu n'y as pas réussi, mais tu as fait tout ce que tu as pu, et tu es certainement allé réclamer ta paye.
— Vous arrangez ça à votre manière... mais je vous dis encore une fois que Margot passe sa vie à gouaper, et que si vous avez affaire à elle, vous n'avez qu'à courir les bastringues et les caboulots. Vous êtes sûr de ne pas la manquer.
— J'en serai encore plus sûr en allant la demander rue d'Anjou, dit Carnac en regardant fixement son prison
— Alors, allez-y, répliqua l'homme sans se déconcerter. Mais làchez-moi. Vous m'avez juré que vous ne me retiendriez pas si je me confessais. Je me suis confessé, et vous me couperiez en morceaux que je ne vous en dirais pas davantage.
Carnac ne put pas s'empêcher de penser qu* Adrien ignorait vraiment que Margot habitait rue d'Anjou, car cette question posée à l'improviste ne l'avait pas troublé le moins du monde
Et, si Margot était madame de Caronge, il n'était pas très-surprenant qu'elle cachât son adresse aux chenapans qu'elle employait. Adrien pouvait donc rester calme quand on lui parlait de la rue d'Anjou.
L*élëve de la nature, ne se tenant pas pour battu, résolut de^Ie soumettre à des épreuves plus décisives.
— Dis donc, reprit-41, y a-til longtemps que Margot est rentrée à Paris? Moi, je ne Pavais pas rencontrée depuis six ou sept ans.
— Moi non plus. Je crois qu'elle est revenue au commencement du carnaval. Mais, je vous en prie, finissons-en.
— Où était-elle allée?
— Cabotiner en province, probablement. Est-ce tout?
— Pas encore. Quand tu la fréquentais, autrefois, tu as dû voir souvent avec elle un M. de Charny... le comte de Charny...
— C* est bien possible. Elle allait avec tout le monde... aussi bien avec les comtes et les marquis qu^avec les voyous. Mais elle a oublié de me présenter celui-là.
— Philippe, il s^appelait de son petit nom.
— Elle a pu avoir un Philippe, comme elle a eu des Alfred et des Ernest.
— Et des Alphonses, murmura Garnac.
Cette fois encore, il faisait fausse route, et il s* en apercevait.
Évidemment, Adrien ne mentait pas en disant qu'il n'avait jamais frayé avec M. de Charny, en supposant que ce gentilhomme eût été et fût encore Tamant de Margot.
Le moment était venu de démasquer sa dernière batterie.
— Et madame de Cardnge. la connais-tu? demandat-il à brûle-pourpoint.
— Madame de Caronge? répéta l'homme, d'un ton un peu moins assuré.
— Oui, Marguerite de Caronge, une chanteuse qui
est revenue de Tétranger, juste à la même époque qae Margot, et qui lui ressemble, à jurer que c*est elle.
— Non, je.,, écoutez! je crois qu'on monte Tescai- Her... Laissez-moi partir... il n*est que temps.
— Réponds d*abord.
— Pourquoi faire? Si je suis pris, çà sera par votre faute, et quand même j'aurais des secrets à vous révéler, je les garderais, vu que je ne tiens pas à vous faire plaisir.
Garnac comprit et courut entre-bâiller la porte qui donnait sur le palier. Il avança la tète, et il lui sembla entendre qu'on parlait dans le corridor du rez-de-chaussée. Alors, il sortit à pas de loup, il se pencha sur la rampe, et il vit Graindorge causant avec le commissaire au bas de Tescalier. Ils ne paraissaient pas se préparer à monter. Sans doute, le serrurier qu'ils attendaient n'était pas encore arrivé.
Garnac avait donc encore le temps d'arracher un aveu à ce bandit, et il rentra précipitamment.
— Tu te trompes, dit-il, le chemin est encore libre. Mais dans un instant il ne le sera plus. Tu n'as pas une seconde à perdre.
Audrien hésitait. Il prétait l'oreille aux bruits qui venaient de l'escalier, et il cherchait à lire sur le visage de Garnac pour savoir s'il y avait quelque moyen de le fléchir.
Enfin, il se décida :
— Promettez-moi que, si j'avoue, vous me lâcherez immédiatement.
— G'est promis. La porte est ouverte... tu n'auras qu'à filer.
— Eh bien ! oui, Margot a pris le nom que vous dites.
Et c'est sons ce nom-là qu*elle a loué rue d*Ânjou. Etesvous content?
— Il ne manque plus qu'une preuve.
— Une preuve! Et où voulez-vous que je la prenne?
— Où tu voudras. Mais il me la faut. Margot doit favoir écrit. Cherche dans tes poches. Seulement, dépéche-toi, car cette fois je crois bien qu'ils commencent à monter Tescalier.
Adrien écumait de rage, mais il se décida à fouiller dans son pantalon, et il en tira un papier plié en quatre qu'il tendit à Carnac.
L'élève de Gerfaut donna un coup d'œil à la signature et lut rapidement la lettre, qui n'était pas longue. '
— C'est bien, dit-il, tu peux filer. Si tu te fais prendre en bas, tant pis pour toi.
Le drôle ne se le fit pas dire deux fois. H franchit l'antichambre en deux enjambées et il sauta sur le palier.
— Il va tomber dans les bras de Graindorge, murmura Carnac qui le suivait des yeux.
Et un instant après il reprit :
— Mais non... au lieu de descendre, il remonte au cinquième. Par où diable espère-t-il donc se sauver?
— S'il rentre chez lui, il va être pris, infailliblement, continua l'élève de Gerfaut en s'avançant sur le palier. J'entends les pas de plusieurs personnes. C'est le commissaire qui remonte avec les agents et le serrurier. Ils vont ouvrir la porte de l'appartement du cinquième, et, à moins que maître Adrien ne saute encore une fois par la fenêtre, ils lui mettront la main dessus.
— S'il recommence à tomber chez moi par le balcon, je le livrerai à ceux qui le cherchent, dit Marcel. C'est d^à trop que nous l'ayons aidé à leur échapper.
2St MARGOT LA BALAFRÉE.
— Bah! nous tenoas maintenant madame de Caronge... j*ai là une lettre qui la met à notre discrétion... mais, c*est singulier... Adrien ne rentre pas... s*il rentrait, la clef ferait du bruit en tournant dans la serrure, et là-haut, silence complet. Où diable est-il passé?
Garnac leva la tète, mais il ne vit rien.
— Il essaye peut-être de se sauver par le toit, dit Marcel.
— Vous avez raison, s*écria Garnac. II doit y avoir une ouverture au bout de Tescalier. Je ne sais pas comment je n'y ai pas pensé. Mais, après tout, ça m* est égal. Tant mieux pour ce gredin s'il se tire d'affaire aujourd'huK Oq le repincera un jour ou Tautre. Et, entre nous, j*aime autant qu'on ne Tarréte pas ici. On nous denaanderait des explications.
— Pourvu qu'on ne nous accuse pas de Tavoir aidé à fuir! murmura Marcel Brunier.
— Il n'y a pas de danger. Graindorge, le sergent de ville que vous avez vu tout à Theure, certifierait au besoin que j'ai eu fortement à me plaindre de ce chenapan, et que j'ai par conséquent d'excellentes raisons pour ne pas le prendre sous ma protection.
— N'importe! rentrez, ce sera plus sûr. Je ne tiens pas à m' aboucher avec les agents de police... et d'ailleurs, Annctte ignore ce qui se passe, et elle doit être inquiète.
Ge dernier argument décida Garnac à battre en retraite, non sans avoir regardé par-dessus la rampe, et constaté que le commissaire et ses hommes étaient déjà au premier étage.
Il se réfugia dans l'antichambre, mais il y resta, l'oreille collée contre la porte, et il fît signé à Marcel d'aller sans lui rassurer sa sœur.
MAftGOT LA BALAFRÉE^ 2^
Marcel s*éloigQa en marchant sur la poipte du pied, et Carnac put écouter tout à son aise.
Les policiers montaient bruyamment, sans prendre aucune précaution, comme des gens qui se croient sûrs de leur affaire. On distinguait très-bien les pas lourds du serrurier, chaussé de souliers ferrés, et le commissaire causait à haute voix avec un de ses subalternes qui devait être Graindorge, car Télève de la nature entendit cette phrase :
— Noubliez pas de me rappeler le nom de ce garçon qui travaille chez M. Gerfaut, et qui connaît Thomme que nous allons arrêter. Ce sera le premier témoin à citer, et je Tinterrogerai peut-être moi-même, tout à Theure, quand j'aurai expédié au poste le nommé Plantin.
— Oui, compte là-dessus, grommela Carnac.
Le groupe passa, et Carnac entr'ouvrit encore une fois la porte pour ne pas perdre la fin de cette scène aussi compliquée qu'une de ces pièces dites à tiroirs, où les acteurs ne font que passer et repasser, paraître et disparaître.
De son poste d'observation, il en pouvait suivre, sans qu'on le vit, tous les épisodes, car il avait l'oule très-fine.
Il perçut d'abord le son caractéristique de la trousse que le serrurier posa sur le palier pour y chercher ses outils, puis le grincement produit par le crochetage de la serrure qui résista un certain temps avant de céder aux instruments qu'on essayait l'un après Feutre. •
Lorsqu'elle eut cédé, le silence se fit. Le commissaire entrait.
Le logement d'Adrien n'était pas grand, et ce fut vite fait de le visiter, car un instant après, la voix du commissaire se fit encore entendre.
— II n'y a personne, disait-il, et cependant je suis certain qu'il y était lorsque j'ai sonné. Vous avez donc
, quitté votre poste, en bas?
— Pas une minute, monsieur le commissaire, répondit une voix que Carnac connaissait bien. Il n'est pas sorti de la maison, j'en réponds.
— Alors, il faut qu'on me le trouve. II doit être caché chez un des locataires, et nous allons visiter tous les appartements... en commençant par celui du quatrième étage.
Ce programme ne convenait pas du tout à Jean Carnac, qui tenait à épargner à mademoiselle Brunier les ennuis d'un interrogatoire, et il se promit aussitôt d'empêcher qu'on ne le mit à exécution.
11 n'y avait qu'un moyen de prévenir la visite domiciliaire dont le frère et la sœur étaient menacés, et ce moyen, c'était de se mettre en avant et de payer de sa personne, en s'offrant à renseigner le commissaire de police.
Sans hésiter, il sortit sur le palier, et il grimpa vivement à l'étage supérieur, où il tomba au milieu du groupe des policiers, tous plus décontenancés les uns que les autres.
— Eh bien, messieurs, dit-il, vous ne l'avez donc pas trouvé?
— Qui étes-vous? lui demanda brusquement le commissaire.
— Jean Carnac, élève de M. Gerfaut. L'ami Graindorge est là pour certifier mon identité.
— Oui, dit Graindorge, je connais monsieur. C'est à lui que j'ai parlé tout à l'heure.
— Eh bien! mon cher, reprit Carnac, si vous étiez resté après le départ de M. le commissaire, vous auriez
cueilli Plantia. 11 est descendu uu instant après vous, et il aurait bien voulu se cacher chez M. Brunier qui demeure au-dessous. Je lui ai déclaré qu'on ne Ty recevrait pas, et comme il savait que vous le guettiez dans la rue, il s'est empressé de remonter. J*ai cru qu'il rentrait chez lui.
— 11 n'y est pas, dit sévèrement le commissaire, et vous trouverez bon que je m'assure qu'il n'est pas chez votre ami.
— Gomme il vous plaira, monsieur; mais je soupçonne fort qu'il a pris un autre chemin. Voici une échelle appliquée contre le mur et au bout de l'échelle, il y a une ouverture assez large pour qu'un homme y puisse passer. Adrien a filé par là.
— C'est très-possible... alors, il est sur le toit...
— 11 n'est pas certain qu'il y soit encore. Il a dû chercher à gagner la maison voisine, et s'il a pu s'y introduire par une mansarde, il est hors d'atteinte.
— C'est ce que nous allons voir, dit le commissaire vexé. Allons ! deux hommes de bonne volonté pour donner la chasse à ce gredin.
Il y avait là deux agents de la stUreté qui se consultèrent réciproquement du regard. Ils manquaient visiblement d'enthousiasme, et, de fait, une poursuite sur les toits n'est guère praticable que pour des couvreurs, accoutumés aux excursions aériennes.
— Moi, j'irai, dit Graindorge, avec une simplicité héroïque.
— Seul? NoUé Ce serait trop dangereux, si l'homme s'avisait de se défendre... et il en est bien capable.
— Très-capable, appuya Carnac; mais, à nous deux, nous le materons.