II
, — Quoi! monsieur, vous voulez...
— Ce n'est pas mon métier; mais je tiens à vous prouver que je ne suis pas du parti des coquins, et j*ai bon pied, bon œil. Avec votre permission, je vais vous donner un échantillon de mon savoir-faire... si Grain* dorge veut m'aider, car je n'ai pas qualité pour arrêter les {;ens. Je ne puis que prêter main-forte à Tautorité.
— C*est juste, et je vais passer le premier, dit Graindorge en grimpant à Téchelle.
Garnac ôta sa belle redingote, la plia et la plaça avec beaucoup de soin sur la rampe, en disant :
— Graindorge aurait dû faire comme moi. Sa capote va le gêner.
Graindorge avait déjà disparu par le trou carré percé dans la toiture et recouvert d'un vitrage mobile que Plantin avait soulevé pour s'évader, et qui était resté soutenu par un support en fer.
Le commissaire, assez perplexe, n*osant ni approuver ni interdire, se retranchait dans un silence plein de dignité.
Garnac n'en demandait pas davantage et prit aussitôt te même chemin que Graindorge.
Quand il fut arrivé au haut de l'échelle et que sa tête dépassa le niveau du toit, il aperçut le brave sergent de ville à cheval sur le faite de la maison, et il se mit en devoir de l'y rejoindre.
Par bonheur, l'inclinaison était très-faible, et par le temps sec qu'il faisait, on pouvait ramper sur les ardoises sans glisser.
L'élève de la nature commença son ascension et l'effectua sans accident.
— Eh bien, mon vieux, dit-il en s'installant à cali-
fourchon près de Graindorge, dous y voilà, mais je veux que le diable me pousse dans la rue, si je devine où cette canaille d* Adrien a pu passer.
— Je ne m'en doute pas non plus. Je suppose pourtant qu'il a dû se traîner jusqu'à cette cheminée qui sépare les deux maisons.
— Boni et après? il n'est pas descendu par le tuyau. Il est trop gros pour faire comme les ramoneurs.
— Il a peut-être tourné autour, et dans ce cas-là, nous serons obligés d'en faire autant...
— Et cette évolution ne me parait pas commode. Commençons d'abord par nous orienter. De ce côté, c'est la rue Labat. La maison a quatres fenêtre en façade à chaque étage, et quatre mansardes, en saillie sur le toit. Les deux premières, là, au-dessous de nous, sont celles du logement d'Adrien. Les deux autres donnent dans le logement d'un voisin.
— Il s'est peut-être sauvé par là.
— Évidemment non, car il n'est pas bête, et il savait bien que ça ne le tirerait pas d'affaire. Il aurait toujours été obligé de sortir par le même escalier, qui est gardé.
Voyons maintenant l'autre côté... le versant du toit n'a pas de mansardes... rien que des châssis vitrés qui doivent éclairer des galetas.. . et les vitres sont intactes... au bas de la pente, une simple gouttière en plomb suspendue sur une cour étroite et profonde comme un puits. Donc, pas d'issue possible.
— A ma gauche, il y a la rue Marcadet, derrière ce pâté de maisons.
— C'est trop loin. Il n'a pas pu songer à entreprendre un voyage de trois quarts d'heure.
— Derrière moi, c'est la rue Ramey qui tombe dans la rue Labat, à cinquante pas d*ici.
— C'est trop près. Adrien a dû chercher fortune par r autre bout... et commencer par s'abriter derrière la cheminée, en prévision du cas où Ton s'aviserait de le chercher sur le toit. Elle nous barre la vue, cette satanée cheminée, et elle lui sert d'écran.
— 11 y est peut-être encore.
— J'en doute, mais allons-y tout de même, dit Carnac. Je vais vous montrer le chemin. Faites ce que vous me verrez faire, et tout ira bien.
Carnac, à cheval sur le faite, jambe de ci, jambe de là, faisait face à Graindorge, qui avait pris exactement la même position. 11 se retourna, avec l'agilité d'un clown, et il commença aussitôt à cheminer, en s' aidant de ses mains, comme le font les culs-de-jatte qui mendient par les rues.
Le sergent de ville suivit en imitant cette manœuvre, infiniment moins périlleuse que ne l'eût été une proiii^.nade debout sur une arête presque aussi étroite que les cordes qui servent aux exercices des funambules.
Cette entrée en chasse n'avait guère pour témoins que les moineaux perchés sur les gouttières, car nul policier ne s'était risqué à suivre les chasseurs.
Le commissaire s'était décidé à grimper à l'échelle^ et sa tête dépassait le niveau du toit, mais il ne manifestait pas la moindre velléité d'aller plus loin, et il se contentait d'encourager de la voix les deux braves garçons qui risquaient leur vie pour arrêter un coquin.
Annette et son frère attendaient dans leur appartement la fin de cette bizarre aventure. Marcel, après avoir rassuré sa sœur, était revenu un instant sur le palier, et.
n'entendant plus la voix de Garnac, il se demandait où il avait pu aller.
Pendant ce temps-là, Carnac avançait lentement ef, se rapprochait peu à peu du but. Graindorge réglait ses mouvements sur ceux de son chef de file et maintenait exactement sa distance, afin de se trouver prêt à le secourir en cas d'attaque.
— Nous devons avoir Pair de deux grenouilles, dit Carnac, qui n'avait rien perdu de sa gaieté. J'ai joliment bien fait d'ôter ma redingote, mais, pour peu que ça continue, j'userai le fond de mon pantalon... et c'est mon plus beau.
La cheminée vers laquelle ils se dirigeaient était haute, large et massive. Bâtie sur le mur mitoyen, elle était commune aux deux maisons contiguës, et il eu sortait sept ou huit tuyaux qui tournaient et grinçaient au vent comme des girouettes. Elle formait un cube de maçonnerie dont la base reposait sur une plate-forme en zinc où Ton pouvait se tenir debout, et elle avait l'épaisseur et la solidité d'un bastion.
Que trouvait-on au delà de cette barrière de moellon^ et de briques? Probablement la continuation du toit, mais, du point où ils se trouvaient, les chasseurs n'étaient pas à même de s'en assurer.
Garnac, arrivé le premier, se remit sur ses pieds et aida son auxiliaire à en faire autant.
Lorsqu'ils eurent repris tous les deux la position verticale, ils s'arrêtèrent pour écouter, mais ils n'entendirent que le sifflement du vent d'ouest qui poussait au-dessus de leurs têtes de gros nuages noirs.
Le temps se gâtait, et la pluie qui menaçait allait ajouter aux difficultés d'un voyage sur les toits. Mais il était
trop tard pour recaler, et Caraac n'y songeait guère.
— Si vous m'en croyez, dit-il tout bas, nous allons tourner chacun de notre côté. Comme ça, en supposant que notre homme soit caché derrière la cheminée, nous* lui tomberons dessus tous les deux à la fois.
— Oh ! il n'est pas resté là, murmura Graindorge.
— On ne sait pas. Ouvrons Fœil ; ça ne peut pas nuire. Et tâchons de déboucher au même moment.
Graindorge fit signe qu'il allait se conformer à cette sage recommandation, et ils se séparèrent.
Garnac prit à gauche, le sergent de ville prit à droite. Ils s'accrochèrent comme ils purent aux aspérités de la maçonnerie, marchant sur une étroite corniche où il n'était pas commode de garder l'équilibre, et ils réussirent, non sans peine, à tourner l'obstacle.
Carnac, plus ingambe et plus adroit, dépassa l'angle deux ou trois secondes avant Graindorge, et mal lui en prît.
Au moment où il apparut de l'autre côté, Adrien, qui se tenait tapi contre la muraille, bondit, les poings en avant, lui donna une poussée qui le culbuta, puis, faisant aussitôt volte-face, se jeta sur Graindorge, et, le trouvant prêt à se défendre, le prit à bras-le-corps pour le précipiter.
Carnac, sous le choc, avait perdu pied; mais au lieu de tomber à la renverse, il était tombé à plat ventre. Il glissa sur la pente de la toiture, et quoique cette pente ne fût pas très-rapide, ce fut en vain qu'il essaya de s-accrocher aux ardoises. Il dégringola jusqu'à la gouttière, laquelle, par bonheur, était creusée assez profondément dans le rebord extérieur du toit, dont elle faisait partie intégrante, au lieu de surplomber sur le vide. Ses
MARGOT LA BALAFRÉE. 8f
jambes la dépassèrent, mais, par un effort suprême, H put s'arrêter sur ses coudes, et il resta suspendu au-dessus d'un précipice.
Il sentit que c'en était fait de lui ; mais malgré Thorreur de sa situation, il n'avait pas perdu la tête, et il se rappelait fort bien ce qui s'était passé sur la plate-forme.
— Le scélérat qui m'a poussé va revenir m'achever, quand il en aura fini avec Graindorge, pensait-il. Je ne reverrai plus Annette.
Cependant, il se cramponnait à la corniche avec une énergie désespérée, et il comprenait bien que s'il parvenait à poser seulement un genou sur cet appui solide^ il serait sauvé. H essaya.
Il lui semblait qu'un poids énorme pesait sur les muscles de ses bras, et les os de sa poitrine craquaient sous l'effort qu'il faisait,
11 commença à ramener lentement sa jambe droite au niveau de la gouttière. Déjà son genou la touchait presque, lorsqu'une douleur aiguë, suivie d'un engourdissement, paralysa ses mouvements.
— Une crampe! murmura- t-il. Ah! cette fois, c'est fini:
Il se souvint fort à propos qu'il avait quelquefois éprouvé en nageant pareil accident, et que l'immobilité est le seul moyen d'y remédier. Il cessa donc de remuer, et il attendit. Attendre? en aurait-il le temps?
Les minutes étaient des siècles, et il sentait avec horreur ses coudes roidis se détendre peu à peu. Il essaya de regarder en bas, mais il ferma les yeux. Le vertige le gagnait. L'abîme l'attirait; il lui semblait que la maison vacillait et se balançait avec lui. La .mort lui apparaissait comme une délivrance , et il allait se laisser glisser dans
le vide, lorsqu'en rouvrant les yeux, il vit sur la coruiche» à quelques pouces de son visage, la rose qu'Anaette Brunier lui avait donnée. Il Favait placée entre sa chemise et son gilet ; elle était tombée, pendant qu'il glissait le long du toit.
L'image de la jeune fille, évoquée tout à coup par cette fleur, lui rendit le courage et Fespoir. Il rassembla ce qu'il lui restait de forces pour résister encore quelques secondes. L'engourdissement disparut peu à peu, et il réussit à poser un genou sur la corniche. Le reste n'était rien, maintenant qu'il avait un point d'appui solide. En s'aidant de ses coudes, il parvint à se coucher sur le rebord.
11 était sauvé, à moins qu'Adrien ne revint à la charge.
L'élève de la nature avait retrouvé tout son sang-froid. II se garda bien d'appeler et de bouger. 11 avait besoin de reprendre haleine avant de se lancer dans de nouvelles aventures. Mais il leva la tête pour s'assurer que son ennemi ne l'attendait pas sur la plate-forme où il l'avait attaqué.
11 ne Taperçut point. Adrien avait disparu. Avait-il roulé dans la rue, poussé par Graindorge? Carnac l'espérait presque et s'en réjouissait très-fort, car si la lutte avait dû recommencer, l'ignoble auxiliaire de Margot la Balafrée aurait eu l'avantage d'occuper une position dominante. Mais sa vilaine tête ne se montrait pas sur le faite, et Carnac commença une ascension moins facile, mais aussi moins dangereuse que la descente.
II arriva au sommet de la pente sans incident fâcheux, et il poussa un soupir de soulagement lorsqu'il se retrouva debout sur l'aire couverte en zinc qui entourait la cheminée.
Sa première peasée fui de chercher le sergeat de ville, et comme il ne le voyait pas, il s'approcha jusqu'au bord du versant qui inclinait du côté de la rue Labat.
Un objet frappa ses yeux. C'était le képi de Graindorge, et ce Icépi était resté sur la gouttière.
>- Il est mort, murmura Garuac consterné. Ge bandit Fa jeté par-dessus bord. Et il est peut-être sauvé, lui.
A ce moment, il entendit une voix lamentable qui criait : A moi! et en regardant à ses pieds, il vit, un peu sur sa droite, Adrien accroché à un tuyau de plomb. Il ne soupçonnait pas qu'il fût si près, et ses yeux s'étaient portés d* abord sur la corniche.
— Misérable! dit-il en lui montrant le poing, tu as tué mon camarade. Mais je te tiens.
— Non, articula péniblement Adrien, je vous jure que je ne l'ai pas tué... II est allé chercher les autres... G'est inutile... je me rends.
— Tu fais bien, car tu ne peux plus nous échapper. Je vais te garder à vue en attendant qu'ils arrivent.
— Oh! je ne chercherai plus à me sauver... mais aidezmoi à remonter.
— A quoi bon? Tu es bien où tu es. Restes-y.
— Mais vous ne voyez donc pas que mes forces m'abandonnent? Je vais tomber, si vous ne me tendez pas la main.
Garnac n'éprouvait aucune pitié pour cet affreux drôle, mais il réfléchit que son témoignage serait décisif pour convaincre madame de Garonge, et que s'il le laissait mourir, il perdrait un auxiliaire utile.
— Pas la main, le pied. G'est encore trop bon pour toi , dit-il en s'asseyant sur la plate-forme et en allongeant la jambe droite.
Adrien la saisit, et au lieu de se servir de ce point
d'appui pour grimper, il donna une saccade si violente que Garnac faillit être entraîné.
Heureusement pour lui, il se défiait de ce brigand, et avant de lui tendre sa jambe, il avait pris la précaution d'empoigner de la main droite une barre de fer qui tenait à la maçonnerie de la cheminée.
11 put se retenir et même, en se cambrant pour résister, s*accrocher des deux mains.
Adrien hurlait :
— Oui, je l'ai tué, le roussin, je l'ai envoyé crever dans la rue... et je vais t'y envoyer aussi... je tomberai avec toi, mais ça m* est égal, puisque je ne peux plus échapper... Ah ! si je ne m'étais pas démis le pied en me battant avec cette vache de tergot!
Tout en vomissant ces horribles injures, le misérable faisait de tels soubresauts que Carnac était en grand danger de céder à ces tiraillements répétés.
Il ne voulait pas mourir, et il prit un parti énergique. Ramenant à lui sa jambe gauche, et rassemblant toutes ses forces, il lança à la tête du brigand qui s'était accroché à lui un coup de talon si bien appliqué qu'il lui fit lâcher prise et qu'il le jeta dans la rue.
11 entendit son dernier cri et d'autres qui partaient d'en bas.
Marie Bracieux était à demi vengée, puisqu'un de ses assassins venait d'expier le crime qu'il avait commis ou aidé à commettre.
Mais Gerfaut, que Margot avait aveuglé, n'était pas vengé du tout.
Ce fut la première pensée qui vint à Jean Garnac. La seconde, il la dédia à AnnetteBrunier, qu'il avait bien cru ne jamais revoir.
Le drame de la rue Labat avait eu un dénoûmeut si imprévu que Jean Carnac s*était trouvé dans la nécessité de modifier brusquement tous ses plans.
L'infortuné Graindorge, précipité de la hauteur d*un cinquième étage, n*avait pas survécu à cette terrible chute, et son meurtrier avait subi la peine du talion. Lancé dans le vide par le coup de pied que Téiëve de la nature lui avait détaché si à propos, il s'était brisé le crâne sur le pavé.
Golache, qui montait la garde sur le trottoir, avait vu tomber, à deux pas de lui et à quelques minutes d'intervalle, son brave camarade et le chenapan que son chef espérait arrêter.
Il les avait relevés, mais il n'avait pas pu les ressusciter, et, après cette double catastrophe, il semblait qu'il ne restât plus qu'à clore l'instruction à peine ouverte sur le double crime du passage de l'Élysée-des-Beaux-Arts.
Tel était du moins l'avis du commissaire de police et des magistrats qui s'occupaient de cette mystérieuse affiaire.
Il est vrai qu'ils ignoraient tout ce que savait Jean Carnac, et, s'ils l'ignoraient, ce n'était pas faute de ravoir interrogé.
11 avait raconté ses aventures sur le toit, en s'abste*
oant toutefois de parler de la scène finale, et pour cause. Lorsqu'il s'était débarrassé d'Adrien par un procédé violent, relève de Gerfaut se trouvait assurément dans le cas de légitime défense; mais un meurtre est un meurtre, et celui qui Ta commis est tenu d'expliquer et de justifier sa conduite. Il est exposé à des ennuis sans nombre, car les juges sont défiants et ne se contentent pas d^affirmations énergiques. Ils veulent des preuves.
Carnac, fort de sa conscience, avait cru pouvoir passer sous silence le coup de pied décisif. Sauf en ce point capital, son récit avait été d'une exactitude parfaite. Adrien, embusqué derrière la cheminée, se ruant successivement sur ses deux adversaires, et les poussant, l'un dans la rue, et l'autre dans la cour, puis perdant lui-même l'équilibre et dégringolant à son tour, après avoir vainement essayé d'éviter la culbute mortelle en s'accrochant à un tuyau de plomb : cette scène émouvante était représentée au naturel dans la narration que Carnac servit au commissaire et au magistrat instructeur.
Il n'oublia pas d'insister $ur le danger qu'il avait couru^ et comme deux locataires de la maison voisine l'avaient vu gigoter sur la corniche, nul ne douta qu'il dit la vérité.
Marcel Brunier et sa sœur n'en doutèrent pas plus que les autres, lorsqu'il leur rendit compte de sa périlleuse excursion, et ils n'eurent point le désagrément d'être interrogés, car l'élève de Gerfaut se garda bien de signaler au commissaire la visite de feu Plantin, qui était entré chez eux par la fenêtre.
Trois jours après les événements de cette journée du dimanche, il n'en était déjà plus question à la Préfecture ni au Palais.
Et ce résultat était dû à Jean Camac, qui avait jugé à propos de se taire sur les relations que l'igaoble Adrien , entretenait de son vivant avec Margot la Balafrée, et sur Tâveu qu'il avait fait du crime commis par cette créature énigmatique.
Ce n'était pas sans avoir longuement délibéré avec luimême que Carnac avait pris la résolution de ne pas la dénoncer.
Il souhaitait ardemment qu'elle fût arrêtée, mais il craignait de faire fausse route, en désignant, sans plus ample informé, madame de Garonge à la justice.
Les déclarations d'un coquin ne pouvaient guère être acceptées sans contrôle, et la preuve écrite que possédait maintenant Carnac ne vaudrait qu'après comparaison avec une lettre de la main de madame de Garonge. 11 fallait d'abord se la procurer, cette lettre authentique, et ce n'était pas facile.
D'ailleurs, ce que Garnac voulait surtout, c'était démasquer M, de Gharny, afin de tirer mademoiselle Gerfaut de ses griffes, et jusqu'à présent rien n'établissait d'une façon certaine que ce personnage fût l'amant et le complice de la Balafrée.
Enfin — et cette dernière considération primait toutes les autres — Garnac tenait à éviter un éclat qui aurait rejailli sur Gamille, dont le mariage était annoncé.
11 fallait que justice fût faite, mais sans bruit, sans scandale, en famille, pour ainsi dire ; convaincre Gerfaut, convaincre sa fille, qu'ils étaient dupes d'un intrigant, peut-^tre d'un scélérat, et leur laisser le soin de le traiter selon ses mérites.
Mais, là encore, Garnac devait se heurter à de grosses difficultés. D'abord, le temps lui manquait, carie mariage
était imminent. Puis, Gerfaut et Camille, engoués do comte de Charny, ne se rendraient qu'à révidencc.
Comment s'y prendre pour leur démontrer la vérilé qu'ils refusaient de croire? Il n'est pire sourd, dit le proverbe, que rhomme qui ne veut pas entendre. Et c'était
le cas.
Carrfac passa deux jours à chercher un moyen d'en venir à ses fins, et cette recherche l'absorbait à ce point, qu'il négligea fort ses amis de la rue Labat.
C'était pour eux cependant qu'il travaillait, pour Marcel surtout, qu'il espérait débarrasser d'un rival odieux. Mais ils ne pouvaient pas coopérer à cette entreprise contre le futur mari de mademoiselle Gerfaut.
Après une première tentative manquée, il n'osait pas se présenter de nouveau chez madame de Caronge, par laquelle il voulait commencer. La femme de chambre l'aurait reconnu. Il en était là, lorsqu'un matin, sur la place Moncey, il se trouva nez à nez avec madame Laii-
goumois.
Depuis la nuit du bal de l'Élysée-Montmartre, Carnac n'avait pas revu la marchande à la toilette. Il était si occupé qu'il ne songeait plus à elle, et qu'il avait ménie négUgé de lui solder le prix de la location de ce mirifique costume de sauvage dont il avait tiré si bon parti pour faire connaissance avec Margot.
En rencontrant madame Langoumois, l'élève de la nature se souvint tout à coup qu'elle avait habillé autrefois la Balafrée. Elle prétendait même lui avoir connu un amant blond qui ne lui donnait pas d'argent... a« contraire... et qui passait sa vie dans les tripots.
L'occasion était bonne pour s'informer de plus belle, et peut-être pour recruter une précieuse auxiliaire.
MÂHGOT LA BALAFREE. ' 39
II aborda donc carrément et le sourire sur les lèvres la revendeuse, qui lui fit assez froide mine.
— Comment va m'ame Langoumois? lui dit^il en lui tapotant le bras.
— Mal, répliqua la commère. Les affaires ne marchent pas du tout, et vous, mon petit, vous n*étes vraiment pas gentil. Vous m*aviez promis de me payer à la fin de la semaine. J*ai compté là^dessus, et puis... va-fen voir s'ils viennent, Jean.
— Justement, je m'appelle Jean, dit Carnac en riant.
— Oui, vous blaguez toujours, mais ça n'a pas cours dans le commerce, les blagues. Je sais bien que vous n'êtes pas riche. Mais enfin, pour douze malheureux francs que vous me devez...
— En voilà vingt, maman. Le surplus sera pour l'intérêt.
— Un louis! Vous avez donc fait un héritage?
— Non. J'ai gagné à la loterie, et je roule sur l'or. Je le jette par les fenêtres, l'or... à votre service, la petite mère, si vous avez envie d'en gagner.
— Ça n'est pas de refus... à condition que ce sera honnêtement...
-- Pour qui me prenez-vous?... les choses pas honnêtes, avec moi, ça ne hicke pas. J'ai d'abord un tas de renseignements à vous demander.
— Sur qui, mon garçon?
— Sur cette Margot dont je vous ai déjà parlé, l'autre jour, dans votre magasin.
— Je vous ai dit tout ce que je savais. Elle a filé de Paris, il y a beau temps de ça.
— Elle y est revenue.
— Ah! bah! Ça se trouve bien, car j'ai fait de bonnes
affaires avec elle autrefois, et je ne serais pas fâchée de recommencer. Seulement, je ne sais pas où elle demeure.
— Je le sais, moi.
— Alors, donnez-moi son adresse.... elle a toujours des robes à vendre, et elle n'est pas regardante... à moins qu'elle ne soit tombée en dèche.
— Elle est très-riche.
— Alors, ça ira tout seul. Où perche-t-elle?
— Rue d'Anjou, au coin de la rue Lavoisier, derrière le monument expiatoire. Elle se fait appeler madame de Caronge.
— Tiens! elle a changé de nom. Il y a sept ou huit ans, c'était madame de Linas. Elle se colle toujours le de. Mais ça ne me regarde pas. Soyez tranquille, j*irai la voir pas plus tard que demain.
— Pourquoi pas ce matin?
— Vous êtes si pressé que ça?... mais, au fait, pourquoi tenez-vous donc tant à ce que j'y aille? Si c'est pour lui jouer un mauvais tour, je vous préviens que je n'en suis pas. Elle m'a fait gagner de l'argent, et elle m'en fera gagner encore. Je ne veux pas me mettre contre elle.
— 11 ne s'agit pas de vous mettre contre elle, il s'agit tout bonnement de... mais d'abord, dites-moi si vous aviez déjà votre boutique sur le boulevard Rochechouart, du temps qu'elle vous achetait des dentelles, et qu'elle vous vendait ses vieilles toilettes.
— Non pas. Je restais rue de Provence, et elle rue Taitbout. Il n'y a guère que trois ans que j'ai loué par ici... pour payer moins cher.
— Bon! elle ne saura pas que je vous connais, et vous me ferez le plaisir de ne pas lui parler de moi.
— Je ne vois pas pourquoi je lui en parlerais. Moi,
je ne m'occupe que de mon commerce. Mais, tout de même, je serais bien aise de savoir ce que vous avez à débrouiller avec elle.
— Vous ne devinez pas que j'ai un béguin pour cette femme-là. Je Tai renconfrée, l'autre nuit, au bal de rÉlysée, et j'ai poussé ma pointe. Elle rendait assez, mais son amant la surveillait... et quand je suis revenu chez vous me déshabiller, il m'attendait sur le boulevard avec deux ou trois de ses camarades pour m'assommer. Depuis, j'ai reçu une lettre où elle me donne rendezvous samedi prochain, à onze heures du soir, sur le Cours la Reine. J'ai peur que la lettre ne soit de Tamant, qui veut m'attirer dans un endroit désert pour me faire un mauvais parti. Si j'étais sûr qu'elle est de Margot, j'irais. Mais pour ça, il faudrait que je voie quelques lignes de son écriture.
— Bon, je comprends, mais...
— Alors, il m'est venu une idée. Si vous lui achetez une de ses défroques, vous pourrez lui demander un reçu.
— Ça ne se fait guère, mais enfin, si vous y tenez, mon petit Camac... seulement, pas ce matin, pour une bonne raison... j'ai trois francs dans ma poche, et ces marchés-là, ça se paye comptant.
— S'il n'y a que cette difficulté qui vous arrête, je puis vous avancer de l'argent. Voulez-vous dix louis, quinze louis, vingt-cinq louis? Parlez! faites-vous servir, m'ame Langoumois.
En parlant ainsi, Carnac fouillait dans la poche de son pantalon. 11 en tira une poignée d'or, qu'il se mit à faire sauter dans le creux de sa main sous le nez de la marchande à la toilette, ébahie.
42 MARGOT fA BALAFRÉE.
Depuis qae mademoiselle Bronier avait fait fi de ia somme gagnée au jeu, Carnac ne songeait plus à thésauriser pour lui apporter une dot qu'elle refusait d'accepter. Il lui tardait presque de se débarrasser de cet or mal acquis, et il puisait largement dans la fameuse ceinture de cuir où il avait logé sa fortune. Mais comme il n'avait pas de goûts dispendieux, c'est à peine s'il avait entamé les dix mille francs conquis sur M. de Charny.
— C'est à vous tout ça? s'écria madame Langoumois.
— Apparemment que c'est pas à ma laitière, répondit gaiement Carnac, qui avait vu jouer au Palais-Royal la joyeuse farce intitulée : Trkoche et Cacolet. Puisque je vous dis que j'ai gagné!
— A la loterie? Allons donc! ça n'existe plus, ia loterie.
— Au baccarat. Ça revient au même. Je suis riche, et je songe à renouveler mon mobilier et ma garde-robe. Pas besoin de vous dire que je vous donnerai la préférence pour les fournitures. Et vous pouvez bien accepter un à-compte. Prenez ce qu'il vous faut pour faire ce matin une affaire avec madame de Caronge, et tâchez de me rapporter un reçu.
Nous réglerons plus tard, et vous me rembourserez en marchandises.
— Comme ça, je ne demande pas mieux. On m'attend au magasin; mais si vous pensez que je trouverai Margot chez elle...
— J'en suis à peu près sûr. Elle ne doit pas se lever de bonne heure.
— Vous dites : rue d'Anjou?
— Allons-y ensemble. Je vous montrerai la maison. Mais empochez d'abord.
— Pas sans compter, mon petit. Je suis une femme sérieuse, moi, dit la revendeuse en tendant la main à Carnac, qui y versa les louis.
— Il y en a dix-neuf, reprit-elle après les avoir comptés un à un. Vous avez chez moi un crédit de trois cent soixante-huit francs... Je déduis les douze francs de la location du costume. £t maintenant...
— Maintenant, à la tour de Nesle! s*écria Carnac en imitant l'accent des acteurs de mélodrame. Nous n'avons qu'à descendre la rue d'Amsterdam et à tourner à droite par la rue Saint-Lazare. Nous serons arrivés dans un quart d'heure.
— Vous me faites faire tout ce que vous voulez. Allons!
— C'est pour votre bien, m'ame Langoumois.
— Et pour votre plaisir, grand mauvais sujet. Ça ne m'étonne pas que vous ayez donné dans l'œil à Margot. Elle a toujours aimé les beaux gars. Mais... elle est donc encore jolie, que vous vous êtes toqué d'elle?
— Superbe, m'ame Langoumois.
— Dame ! c'est qu'elle n'est plus jeune.
— Ça n'y fait rien. Elle a des yeux et des cheveux! c'est à se mettre à genoux devant... et avec ça, du chien... tout ce qu'il faut pour plaire à un artiste.
— Et sa balafre?
— On ne la voit pas.
— Ça, c'est vrai qu'elle sait se maquiller. C'est moi qui lui ai appris, quand elle débutait. Et puis, avec l'âge, ça s*efface, les cicatrices.
— Qui est-ce qui l'avait marquée comme ça? Son amant, je suppose?
— Non. Celui-là ne jouait pas du couteau. Elle était
déjà lancée quand elle Ta connu... mais avant de le connaître, elle avait joliment roulé, et pas dans les bons endroits. C'est une fille qui a mal commencé.
— 11 vaut mieux mal commencer que mal finir. Ne m*ayez-vous pas dit que vous Taviez rencontré dernièrement, le blond?
— Oui, sur le boulevard des Batignolles, pas loin de votre atelier. Mais il ne doit plus être avec elle.
— Celui qui Ta menée l'autre nuit à TÉlysée-Montmartre est un grand brun qui a Tair d*un pas grandchose... et ses camarades ne sont pas plus chics que lui... Ils étaient une bande.
— Comme dans le temps. Elle a toujours eu à ses ordres une demi-douzaine de voyous qui étaient capables de tout... même de lui tordre le cou pour lui voler ses bijoux.
— Cest bien pour ça que je me méfie du rendez^vous, à onze heures du soir, sur le Cours la Reine, et que je tiens à savoir si la lettre est de son écriture.
— Moi, je la connais, son écriture, et si vous me montriez le poulet que vous avez reçu, je pourrais vous dire...
— Malheureusement, je ne Tai pas sur moi, dit vivement Carnac, qui eût été fort embarrassé pour l'exhiber.
— Enfin, vous me l'apporterez, si je ne réussis pas à faire écrire Margot. Et ça se pourrait bien que je n'y réussisse pas. Elle n'a peut-être rien à me vendre.
^ Dans tous les cas, elle vous recevra. Vous me direz comment elle est installée. Ça m'intéressera.
— Pourquoi n'allez-vous pas tout bonnement chez elle?
— Pas si bête. L'amant pourrait y être... l'amant sérieux... et je ne voudrais pas faire du tort à Margot.
D'ailleurs, si elle m'a écrit de Tattendre aux Champs* Élysées, c'est qu'elle ne veut pas me recevoir à domicile.
— Elle sait donc votre adresse?
— Oui, je la lui ai donnée au bal.
— Alors, elle pourrait venir chez vous.
— J'en serais bien fâché. Je demeure au sixième, et mes meubles ne tiennent plus debout. Elle me prendrait pour un indigent*
— Ce n'est pas ça qui l'empêcherait de passer son caprice, si elle en a un pour vous. Mais vous avez raison. Vaut mieux lui payer à souper au restaurant, puisque vous êtes en fonds... et même, si j'ai un conseil à vous donner, c'est de ne pas lui dire que vous avez de l'argent. Elle vous le mangerait, et ça la dégoûterait de vous.
— M'ame Langoumois, c'est la sagesse qui parle par votre bouche.
— Ah! c'est que je les connais, les femmes, depuis trente ans que je trafique avec elles. Croyez-moi, mon garçon, allez avec la Balafrée, puisque vous la trouvez à votre goût, mais cachez votre magot.
— Soyez tranquille. J'ai eu soin de lui dire que j'étais panne, et je ne ferai pas de bêtises. Je vous raconterai comment ça se passera si je me mets avec elle. Vous vous dérangez pour me rendre service, c'est bien le moins que je vous tienne au courant de mes amours avec Margot. Mais... tâchez donc de savoir ce qu'elle a fait depuis qu'elle a quitté Paris... A moi, elle ne le dirait pas, si je le lui demandais ; mais à vous, elle dira tout.
— Pas sûr. C'est une fine mouche, et elle se défiera peut-être que je ne raconte ses aventures... je ne suis pourtant pas bavarde... mais elle sait que parmi mes
46 MAHGOT LA BALAFRÉE.
clientes, il y en a qui Font connue, et si elle a fait sa pelote à Tétranger, elle doit poser pour la grande dame.
— Elle ne posait pas à TÉlysée, je vous en réponds. En voilà une qui sait chahuter! Mais je crois bien que partout ailleurs, elle fait sa tète.
— Parbleu!... ça m'étonne même qu'elle vous ai dit où elle loge et le nouveau nom qu'elle a pris.
— J'ai dans l'idée qu'elle a voulu m'épater. Elle m'a même dit qu'elle allait acheter un hôtel dans un beau quartier, et qu'elle ne demeurait rue d'Anjou que provisoirement.
— Alors, elle est encore en meublé?
— Oui, mais pas pour longtemps.
— Qui sait? c'est assez son genre de rester en garni. Elle a toujours été comme l'oiseau sur la branche. Elle s'envolera peut-être un beau matin.
— Raison de plus pour me dépêcher de profiter de sa connaissance.
Ces propos et quelques autres sur le même sujet occupèrent Carnac et madame Langoumois jusqu'à rentrée de la rue d'Anjou.
Là, le sculpteur dit à la revendeuse :
— C'est le moment de nous séparer. La maison fait le coin de la rue Lavoisier. Vous la trouverez bien sans moi, et je ne veux pas qu'on nous voie ensemble. Margot n'aurait qu'à se mettre à la fenêtre! Je vais aller vous attendre dans le square qui est devant le monument*
— Bon! je ne serai pas longtemps, répondit madame Langoumois.
— Oh! ne vous pressez pas. Je n'ai rien à faire, et avec ma pipe, je ne m'ennuie jamais. Vous n'avez pas oublié le programme ?
— Soyez tranquille. Vous m'avez dit : madame de Caronge?
— Oui... et je crois qu'elle loge au premier.
— Naturellement. Margot est une gaillarde qui ne se refuse rien quand elle a de l'argent. Madame de Caronge!... drôle de nom qu'elle a choisi!... enfin... Allumez votre bouffarde, mon petit, et ne vous impatientez pas si Margot me fait causer.
— Tant qu'elle voudra, pourvu qu'elle vous donne un reçu.
— Si elle ne me le donne pas aujourd'hui, ce sera pour la prochaine fois, car je compte bien y retourner. A tout à l'heure.
Ayant dit, madame Langoumois s'engagea dans la rue d'Anjou, laissant Carnac en arrière, et trottinant aussi vite que le lui permettait son embonpoint.
La grosse marchande à la toilette était très-contente de rendre service à l'élève de la nature, et encore plus satisfaite de renouer des relations d'affaires avec une femme galante, qui avait été jadis une de ses meilleures pratiques, et qui devait être plus dépensière que jamais, maintenant qu'elle avait fait fortune.
Elle n'eut pas de peine à découvrir la maison, qui avait très-bonne apparence, et le concierge lui dit que madame de Garonge était chez elle.
Au premier étage, la soubrette — celle qui avait si bien éconduit Carnac, le lendemain du bal de l'Elysée — commença par déclarer que sa maîtresse ne recevait pas; mais madame Langoumois ne se tint pas pour battue. Elle insista en jurant qu'elle venait pour une affaire importante, et que madame de Caronge regretterait que sa femme de chambre eût renvoyé une ancienne amie;
elle discuta, elle éleva Ip voix ; tant et si bien qu^une porte fut entre-bàillée et que la dame montra son visage.
— Je vous le disais bien, qu'elle me recevrait, ditla revendeuse en écartant la soubrette qui lui barrait le passage.
— Comment, c'est toi , Clarisse ! murmura madame de Caronge, étonnée.
— Mais, oui, madame, c'est moi. Et je suis bien heureuse de vous voir, car cette demoiselle voulait m'empécher d'entrer.
— Je suis à toi, répondit madame de Caronge, après avoir un peu hésité.
Puis elle disparut, et un instant après, elle rouvrit la porte toute grande pour laisser passer un jeune et beau cavalier] qui sortit le chapeau sur la tète, et qui traversa l'antichambre sans honorer d'un regard l'ambassadrice de Carnac.
— Entre, maintenant, dit madame de Caronge en s'effaçant.
— La commère ne se fit pas prier. Elle se précipita dans le salon, et dès que la porte fut refermée, elle s'écria :
— Enfin, je te retrouve... je peux bien te tutoyer, puisque nous ne sommes plus devant ta femme de chambre. Comment vas-tu, ma bonne petite Margot?... Et d'où viens-tu?... Ah çà, tu es donc remise avec ton ancien amant?
A ce flux de questions, madame de Caronge ne se pressa pas de répondre.
Elle gardait une attitude expectante, partagée qu'elle était entre le plaisir de revoir une des familières de sa jeunesse orageuse et la crainte que cette marchande ne se présentât avec des intentions hostiles.
— Je te dis ça parce que j*ai reconnu ce blondin pour ravoir vu souvent chez toi avant ton départ, reprit madame Langoumois, qui ne se déconcertait pas pour si peu. Il est toigours joli garçon, et toi tu n*as pas changé... ou plutôt, si... tu as changé en bien... tuas engraissé, juste ce qu*il fallait... et tu es fraîche comme une rose... sans compter que tes affaires vont bien, à ce que je vois... ça sent la douille ici... j'espère que tu ne vas pas recommencer à t* endetter pour un homme... celui qui vient de sortir t*a co(!ité assez d'argent autrefois... mais je suis sûre que tu es devenue raisonnable... 11 faut bien que Texpérience serve à quelque chose.
— Quand tu auras fini, interrompit Margot.
— J'ai fini. Je ne viens pas te faire de la morale. Ça m'est parti malgré moi en voyant ce monsieur.
— Laisse ce monsieur, et apprends-moi comment tu as su mon nom et mon adresse.
Madame Langoumois eut sur les lèvres le nom de Carnac, mais elle se souvint fort à propos qu'elle avait juré à l'élève de la nature de ne pas parler de lui, et elle eut la présence d'esprit d'inventer immédiatement une histoire.
— Je l'ai apprise par hasard, répondit-elle. Je ne me doutais guère que tu étais à Paris, lorsque, avant-hier, je t'ai aperçue sur le boulevard Haussmann... Tu ne m'as pas vue, mais moi je t'ai parfaitement reconnue... Seulement, je n'ai pas osé t'aborder, parce que tu n'étais pas seule...
— J'étais avec une dame, n'est-ce pas?... une grosse dame, dit madame de Garonge, qui avait précisément, ce jour^là, couru les magasins avec madame Stenay.
— Presque aussi grosse que moi, reprit avec aplomb
madame Langoumois. Alors, comme je ne savais pas qui c'était, et comme je craignais de te compromettre, je me suis contentée de te suivre. Je t'ai vue entrer dans cette maison, et je me suis adressée au portier...
— J'espère bien que tu ne lui as pas demandé Margot!
— C'eût été trop béte. Je lui ai dit un nom en Tair, en lui demandant si la jeune dame qui venait de rentrer ne s'appelait pas comme ça... tu remarqueras que j'ai dit la jeune dame...
— Flatteuse, va !
— Non, parole d'honneur, tu as la même tournure qu'autrefois. Ton pipelet m'a répondu que je me trompais ; et que cette jeune dame s'appelait madame de Garonge. C'était tout ce que je voulais savoir. J'ai filé en me promettant de revenir, et me voilà... hier, j'ai été occupée toute la journée... mais, ce matin, je n'avais rien à faire, et je me suis dit : Il faut absolument que j'aille causer avec ma petite Margot, qui était jadis ma meilleure pratique.
— Meilleure qu'elle ne le sera dorénavant. Je n'achète plus rien d'occasion... ni à crédit.
— Oh! je m'en doute bien. Avec ta figure et ton intelligence, .tu as dû faire fortune... tu n'avais qu'à vouloir... seulement, dans ce temps-là, tu ne voulais pas. Alors, tu as décroché la timbale? conte-moi donc un peu tes aventures.
— C'est simple comme bonjour. Tu sais mieux que personne que j'étais tombée dans une dèche effroyable. Je devais des sommes folles... je devais à tout le monde. •.
— Excepté à moi. Tu m'as quelquefois fait attendre, mais tu as toujours fini par me payer.
— Parce que je ne voulais pas flouer une amie. Tu m'avais rendu service dans les mauvais jours; mais je ne payais pas les autres, et le papier timbré tombait chez moi comme grêle. Alors, je me suis décidée à brûler la politesse à mes créanciers. J'ai trouvé un engagement pour la Russie... tu sais que j'ai de la voix... j'ai chanté l'opérette sur un petit théâtre de Pétersbourg. il y a encore eu des moments durs, la première année; mais la seconde, j'ai levé un prince, un vrai...
— Cane m'étonne pas. Et les roubles ont commencé à pleuvoir. Tous les princes russes sont millionnaires.
— C'est ce qui te trompe, il y en a de pannes, mais j'avais mis la main sur un bon... huit cent mille francs de rente, ma chère... et des manies pour plus de quinze cent mille... entre autres celle de m'avoir à lui tout seul, il m'a emmenée dans ses terres du gouvernement de Saratow, et j'y suis restée trois ans, enfermée avec ce bonhomme-là qui m'en a fait voir de toutes couleurs... ce que je me suis embêtée !
— Je te crois; mais quand il y a beaucoup de roubles à la clef...
— J'avais passé un bail de trois, six, neuf, à raison de cent mille francs par au, toutes mes dépenses payées. Au bout de trois ans, j'en ai eu assez, et j'ai repris ma liberté. Je n'y tenais plus. J'avais le mal du pays et des inquiétudes dans les jambes. Je révais de Mabille et du moulin de la Galette. J'éprouvais le besoin de m'encanailler pour me décrasser de la fréquentation des boyards.
— Alors, tu reviens pour recommencer à faire tes farces? Tu as tort.
— Sois tranquille. Si je les fais, personne n'en saura
rieo. Je reviens au contraire pour faire une fin. Le passé est enterré, et Margot la Balafrée est morte. Il n'y a plus que toi qui te souviens encore d'elle. J'ai mes entrées dans le monde et assez de fortune pour vivre comme je l'entends. S'il me plaît de me marier, je me marierai.
— Tu ferais une fameuse bêtise... surtout si tu te mariais avec un de tes anciens amants.
— Pourquoi me dis-tu ça? Est-ce à cause de ce grand blond?
— Dame! puisque tu le reçois...
— Je me suis trouvée nez à nez avec lui l'autre jour, au marché aux fleurs de la Madeleine... je ne pouvais pas faire semblant de ne pas le connaître, et il m*a demandé à venir me voir. Mais ne crains rien. Ma toquade est passée, et la sienne aussi. D'ailleurs, il est plus riche que moi, et il va bientôt Tétre encore davantage.
— Ah ! bah!... Après tout, ça s'est vu... on commence par vivre aux crochets des femmes, et l'on finit par les entretenir. Je te conseille tout de même de te défier de ce gars-là. Je ne sais pas ce qu'il fait... je n'ai jamais su son nom... et je ne te le demande pas... seulement, si j'étais à ta place, je ne le recevrais pas trop souvent... d'autant qu'il pourrait jaser... ou bien essayer de te faire acheter son silence...
— Il n'y a pas de danger, dit madame de Garonge en souriant.
— Tant mieux ! conclut la marchande. Du reste, ça ne me regarde pas. Parlons d'autre chose. Tu n'as pas oublié la mère Langoumois, qui a eu le plaisir de t' obliger jadis ; tu ne refuseras pas de lui être utile.
— Non, certes. Mais... comment?
— En lui faisant gagner'un peu d'argent; ça tombera
MARGOT LA BArLAFRÉE. 53
à pic, car son commerce ne va pas fort. Croirais-tu que j*ai élé obligée de lâcher mon magasin de la rue de Provence, parce que je n'y faisais plus rien?
— Où demeures-tu maintenant?
— Rue des Martyrs, 89. Je n*ai plus de boutique, répondit la brocanteuse, qui se rappelait les recommandations de Carnac.
— Je ne demande pas mieux que de te rendre service. Malheureusement, je ne peux pas me fournir chez toi... et les personnes que je vois ont toutes leurs fournisseurs...
— Et tu n'oserais pas m'envoyer chez elles... je comprends ça... les femmes comme il faut ne s'adressent guère aux marchandes à la toilette. Mais rien ne t'empêche de me vendre te? vieilles robes et tes chapeaux passés de mode... tu dois être nippée comme une princesse.
— Rien ne m'empêche, en effet... seulement, Céline sera furieuse.
— Céline, c'est ta femme de chambre, et tu lui fais cadeau des toilettes que tu ne portes plus. Eh bien, je ferai affaire avec elle... ou mieux que ça... je traiterai avec toi, et je lui donnerai sa commission... j'y gagnerai encore, parce que je suis sûre que tu seras coulante sur le prix... tu ne voudrais pas écorcher une vieille amie qui t'est dévouée comme un caniche, et qui trouvera peut-être, un jour ou l'autre, l'occasion de te servir autrement. Tu me connais... tu sais que je suis discrête, et que je ne manque pas d'entregent.
Madame de Caronge écoutait attentivement, et cette ouverture lui parut sans doute mériter d'être prise en considération, car elle répondit :
— C^est vrai. Tu as des qualités que j'apprécie, et il n'est pas impossible que je me trouve dans le cas de les utiliser. Puisque tu tiens tant à m'acheter mes défroques, je vais dire à Céline de les passer en revue, et je te donnerai la préférence... quand tu reviendras.
— Pourquoi pas tout de suite?
— Parce que je n'ai guère le temps. On m'attend chez cette dame qui était avec moi quand tu m'as rencontrée.
— Bah ! ce ne sera pas long, et je tiens à ne pas m'en aller d'ici les mains vides. Vends-moi ces deux robes qui se baladent sur ce canapé, et que tu ne mets plus, pour sûr, car elles sont rudement défraîchies.
— Qu'à cela ne tienne. Elles m'ont coûté mille francs les deux. Combien m'en donnes-tu?
— Je vais te dire ça, répondit madame Langoumois en dépliant les robes et en palpant la soie. On t'a volée, ma petite. Neuves, elles ne valaient pas plus de trois cents francs la pièce. J'offre dix louis des deux... et trois louis, par-dessus le marché, pour ta femme de chambre.
— Tu es bien toujours la même, dit en riant madame de Caronge. Tu as le génie du commerce. A ce prix-là, tu gagneras cent pour cent. Et je t'avoue que tes dix louis ne me tentent guère.
— Oh! je sais que tu n'en as pas besoin. Mais tu peux bien faire un sacrifice, pour m'étrenner. Et puis, c'est de l'argent trouvé.
Madame de Caronge réfléchit un instant et reprit :
— A propos de trouvailles, je songe que tu pourrais peut-être m'aider à rentrer en possession d'un objet perdu.
MARGOT LA BALÂFKÉE* 55
— A tes ordres, ma chère. Qu'est-ce qu'il faut que je
— Rien de très-difficile. Voici... Tu penses bien qu'avant de partir pour la Russie, fa vais mis noes bijoux au clou.
— Je m'en doute. Et je suppose que, depuis le temps, ils ont été vendus.
— Non. J*ai eu soin de renouveler tous les ans. J'envoyais régulièrement l'argent à une amie.
— Il aurait mieux valu dégager, puisque tu étais en fonds.
— J'avais des raisons pour ne pas le faire. Un de ces bijoux ne m'appartenait pas, et je ne voulais pas que mon amie le vit. J'ai donc attendu que je fusse revenue en France, et la semaine dernière, je suis allée moimême retirer les objets. Croirais-tu que, dans le trajet du Mont-de-Piété chez moi, j'en ai perdu un... et justement celui auquel je tenais le plus.
— Pas de veine !... tu l'as fait afficher?... et on ne te l'a pas rapporté?
— Je ne l'ai pas fait afficher. Il aurait fallu donner mon nom et mon adresse. J'ai préféré m' abstenir. Mais je donnerais une jolie somme pour rentrer en possession de cette bague, sans que personne sût que c'est moi qui l'avais engagée.
— Ah! c'est une bague? Une bague en diamants, sans doute?
— Non y c'est tout simplement une bague en or massif, avec une pierre gravée dessus.
— Une bague d'homme, alors, murmura la grosse marchande.
— Parfaitement. Elle m'a été donnée, il y a sept ou
huit ans, par un garçon que j*ai beaucoup aimé... et que tu n'as pas connu. Il est mort, et c'est le seul souvenir qui me reste de lui.
— Je comprends que tu y tiennes.
— J'y (iens énormément, et pour que je Taie mis au clou, il a fallu que je me trouvasse dans une rude dèche. Mais tu comprendras aussi que je ne me soucie pas de paraître dans cette affaire. J'étais Margot quand yai engagé la bague... et je crains que de Margot, on n'aboutisse à madame de Caronge.
— Je ne vois pas trop comment. Tous les jours, oa vend des reconnaissances.
— N'importe! Je ne veux pas me mêler de ça. Et l'idée m'est venue tout à Theure que tu pourrais me tirer d'embarras en faisant afficher en ton nom et même en allant voir à la préfecture de police, au bureau des objets perdus.
— Il n'y a rien de plus facile, et j'irais plus loin que ça pour t'étre agréable. Je ne compte pas beaucoup sur la préfecture... ils deviennent rares, les honnêtes gens qui vont déposer une trouvaille chez le commissaire... mais si tu offres une bonne récompense, tu auras des chances... surtout si la bague n'a pas une grande valeur.
— Elle vaut à peine dix louis, et j'en donnerais bien quinze pour la ravoir.
— Alors, je parierais volontiers qu'on la rapportera.
— D'autant plus que celui qui l'a trouvée ne pourrait guère la porter. Il y a des armoiries gravées dessus..
— Oui, il faudrait remplacer la pierre, et ça diminuerait encore le prix de la bague.
— La pierre est une améthyste.
— Ça ne vaut pas grand^chose, une améthyste. Mais c'est une indication que je mettrai sur le signalement. Cest entendu, raffiche portera : » Quinze louis de récompense. y> 11 vaut mieux préciser le chiffre que de mettre tout simplement « bonne récompense », attendu qu'il y a des ladres qui donnent trente sous... u S'adresser à madame Langoumois, 89, rue des Martyrs. »... Et comme je suis brocanteuse, personne ne s'étonnera que je réclame une chevalière. Maintenant, où penses-tu l'avoir perdue?... en sortant du grand clou de la rue des Blancs-Manteaux?
— Non. En sortant du bureau auxiliaire de la rue Fromentin.
— Je le connais. J'y ai été plus d'une fois... la veille d'une échéance.
— Je ne me suis aperçue de la perte qu'en arrivant chez moi... et alors je me suis rappelé que, dans l'allée du bureau, j'avais examiné les bijoux qu'on venait de me rendre, et que j'avais enveloppés dans une feuille de papier. Probablement, j'ai laissé tomber la bague en mettant l'enveloppe dans ma poche.
— Bon! j'irai d'abord demander aux employés si quelqu'un ne la leur a pas rendue.
— Ce serait une démarche inutile. Les employés auraient reconnu l'objet. Ils avaient pris mon adresse quand je suis venue dégager. Ils m'auraient écrit.
— C'est juste. Je m'en tiendrai aux affiches, mais j'en couvrirai tous les murs de. Paris.
— 11 ne faut rien exagérer, dit madame de Caronge, qui paraissait embarrassée comme on l'est lorsqu'on veut aborder un sujet délicat, et qu'on ne sait trop comment s'y prendre. Sois active, mais sois prudente. J'ai
58 MAUGOT LA BALAFRÉE.
des raisons de croire que la bague a été trouvée par quelqu'un qui est capable d*en faire usage pour me nuire.
— Oh! ce serait bien extraordinaire.
— Voici ce qui s'est passé. Le lendemain du jour où je rai perdue... de grand matin... j'étais encore au Ut... il s'est présenté ici un jeune homme, assez mal habillé. Ce jeune hon^ a dit à Céline qu'il me rapportait un bijou qui demk m'appartenir, et Céline est venue m'avertir, en l^^sant dans l'antichambre. J'ai été fort étonnée, et il y !^ait de quoi. Comment cet individu avait-il su mon nbixi'pt mon adresse? Impossible de le deviner. Sa démarche m'a paru louche. J'ai des ennemis, et je me tiens sur me< gardes. J*ai fait répondre que je ne savais pas ce qae cela voulait dire, et que je priais ce monsieur de me laisser en repos. Il est parti d'assez mauvaise humeur.
— Et tu ne l'as pas vu? A ta place, moi, j'aurais regardé par le trou de la serrure.
— Je n'y ai pensé qu'après. J'ai entr'ouvert ma fenêtre pour le voir dans la rue, mais il était déjà loin. J'ai remarqué seulement qu'il était grand et fort.
— En voilà une histoire curieuse !
— Curieuse et instructive. Elle m'a appris que des gens que je ne connais pas s'occupent de moi, et c'est pour cela que je te recommande la prudence... je m'explique, ajouta madame de Caronge, qui s'aperçut que la marchande à la toilette ne comprenait pas très-bien. Il est possible... il est même probable que ce personnage lira les affiches et se présentera chez (oi.
— Eh bien! je lui dirai que la bague est à moi, je lui payerai le prix convenu, il me la rendra, et je le congédierai.
MARGOT XA BAiuAFKÉE. 59
— Bon, si cela se passe ainsi. Mais je ne serais pas étonnée qu'il t'adressât des questions... quMl essayât de tirer de toi des renseignements sur ma personne. En ce cas, je te prie de peser tes paroles et de ne rien laisser échapper qui puisse me compromettre.
— Parbleu! c'est bien simple. Je n'irai pas par quatre chemins. S'il me parle de madame de Caronge, je lui dirai que je ne connais persoone de ce nom-là.
— Et s'il te parle de Margot?
— La même chose. Je lui demanderai s'il se fiche de moi ou s'il me prend pour une directrice d'agence de renseignements. Sois tranquille, ma petite Margot, je lui fermerai le bec, de façon à lui ôter l'envie de revenir. Et je te rapporterai ta bague. Maintenant, dis donc. .comment la reconnaitrai-je?... tu m'as dit une améthyste... des armoiries... mais on pourrait me montrer une bague qui ne serait pas la tieane... je connais des brocanteurs très-capables d'en faire fabriquer une en toc, sur ce modèle-là, et de me la présenter pour toucher les quinze loiûs. Je ne veux pas acheter chat en poche; il faut donc que tu m'indiques un signe particulier... comme autrefois sur les passe-ports.
— Tu n'auras qu'à examiner les armes ; il y a une couronne de comte au-dessus de l'écusson.
— Comment est-ce fait, une couronae de comte?
— C'est une couronne surmontée de pointes, au bout de chacune desquelles il y a une boule. Sur l'écu, il y a trois aigles avec les ailes ouvertes, et, autour de l'écu, une devise que tu pourras lire en te servant d'une loupe. Cette devise, je ne me la rappelle pas très-bien... je ne me souviens que des derniers mots qui sont : rien que mon bras.
— Boa! je les retiendrai, et, avec ça, je suis sûre de ne pas me tromper. Si c'est le jeune homme en question qui m'apporte l'objet, et s'il s'avise de me parler de toi, je lui répondrai que je ne sais pas ce que ça veut dire...
— Et que la bague l'appartient... que tu l'as achetée, il y a très-longtemps... ou plutôt, non... que tu as acheté la reconnaissance du mont-de-piété... Il faut prévoir le cas oii il l'aurait trouvée à la porte du bureau de la rue Fromentin.
— C'est compris... et tu peux compter que ce sera fait... et bien fait... tu verras que la mère Langoumois n'est pas une serine, et qu'elle sait s'acquitter proprement d'une mission délicate... à ton service, ma chère Mai^ot. Et, en attendant que tu aies encore besoin de moi, je vais te payer les deux robes et les emporter. Je crois que j'en ai le placement... une grue qui a levé à la Boule-Noire un marchand de bestiaux de la Yillette et qui se nippe aux frais de cet imbécile.
— Donne trois louis à Céline et emporte les robes. Je te les laisse au prix que tu m'as offert, mais il est inutile que tu melespayes, puisque, d'un instant à Fautre, tu peux avoir à débourser quinze louis pour la bague. C'est moi, au contraire, qui vais t'en donner cinq.
Cet arrangement très-logique n'arrangeait pas du tout madame Langoumois, qui avait promis à Carnac de lui rapporter un échantillon de l'écriture de madame de Caronge. Et, comme elle avait l'esprit inventif, elle eut tôt fait de trouver un motif plausible pour procéder autrement. '
— Non, non, répliqua- t-elle, les affaires sont les affaires, et j'ai oublié de te dire que j'ai un associé... un bailleur de fonds auquel je suis obligée de rendre des comptes.
MARGOT LA BALAFRÉK. 61
Je vais te remettre Targent, et tu vas me signer ud reçu.
— Jamais de la vie. Pour deux cents francs, ce n'est pas la peine. Et d'aitleurs de quel nom signerais-je?
— Signe : ATarguerite de Caronge. Je sais bien que tu ne t'appelles pas comme ça... mais ce reçu n'est que pour mon associé, et personne autre que lui ne le Verra.
— Allons ! dit la dame après avoir un peu hésité, casqué de tes dix louis... pose-les là sur cette table. Je Fais tout ce que tu veux, parce que je sais que je puis compter absolument sur toi.
— Pour la bague et pour tout, s'écria la marchande en alignant ses pièces d'or, pendant que Margot écrivait sur une feuille de papier à lettre : ce Reçu de madame Langoumois la somme de deux cents francs pour solde du prix de deux robes de soie que je lui ai vendues. »
— Parfait ! dit la mère Langoumois, après avoir jeté un coup d'œil sur la quittance qu'elle enfouit dans les profondeurs d'une de ses vastes poches. On t'attend. Je t'ai assez retardée, et je ne veux pas te déranger plus longtemps. Je prends mes cliques et mes claques...
— Et tes robes, ajouta en riant madame de Caronge. Quand te reverrai-je? Je suis toujours chez moi le matin.
— Je reviendrai dans trois ou quatre jours... et même plus tôt, si l'on me rapporte la bague... je vais la faire afficher dès aujourd'hui. D'ailleurs, tu as mon adresse.
Ayant dit, madame Langoumois plia les robes, les jeta sur son bras gauche, prit congé de son ancienne pratique, mit les trois louis dans la main de la femme de chambre qui la reconduisit jusqu'à la porte, et descendit l'escalier en roulant comme une boule.
— J'ai fait une bonne affaire, pensait-elle en se dirigeant vers le square par la rue Neuve-des-Mathurins.
Je vendrai les robes -cinq cents balks, an bas mot, et elles ne me coûtent rien, puisque Carnac les payera. L'écrit que je vais lui remettre vaut bien ça. Mais j*ai peut-être tort de prendre son parti contre Margot. Je crois bien qu'il y a plus d'argent à gagner avec elle qu'avec lui.
"Bah! conclut h grosse marchande, j'ai promis, je tiens... je serai toujours à temps pour me retourner, si je vois que c'est mon avantage.
Carnac fumait sa pipe sur un banc, et du plus loin qu'il aperçut son ambassadrice, il se leva pour venir à sa rencontre.
Il séchait sur pied d'impatience, et le temps lai avait paru très-long, quoique madame Langoumois se fût acquittée lestement de la mission qu'il lui avait confiée.
C'est que la situation était teodue, et que le succès da plan qu'il avait conçu dépendait absolument de la réponse que lui rapporterait la marchande à la toilette.
Si elle avait réussi à se procurer un spécimen de l'écriture de Margot la Balafrée, et si cette écriture était pareille à celle de la lettre dont le nommé Adrien Plantin s'était dessaisi, à son corps défendant, Carnac triomphait.
II était décidé à aborder carrément la question avec son maître Gerfaut, au lieu de s'en tenir à des insinuations sans preuves qui n'avaient aucune prise sur l'esprit prévenu du père de Camille. 11 avait résolu de dénoncer madame de Caronge et d'accuser ensuite Philippe de Charny d'entretenir avec cette coquine des relations intimes. Depuis sa visite au cercle de la Concorde, Carnac était devenu joueur, et il voulait risquer le tout pour le tout, c'est-à-dire convaincre Gerfaut qu'il était
MARGOT LA BALAJ<ilɣ. 63
la dape d'un iatrigant, ou se faire fermer à jamais la porte de la maison du boulevard des Batignolies.
— Eh bien? demanda-t-il à madame Langoumois, qui soufflait comme un phoqne pour avoir marché trop vite.
— D* abord, mon petit, répliqua la revendeuse, laissezmoi m*asseoir, car je n*en peux plus. Je me suis dépêchée pour vous faire plaisir... vous pouvez bien m'accorder un quart d'heure.
— Deux heures, si vous voulez, m'ame Langoumois.
— Ce ne sera pas si long que ça. J'aperçois là-bas un banc où nous serons très-bien pour causer. AlIons-y, et quand j'aurai repris haleine, je vous raconterai un tas de chpses qui vous intéresseront.
Le jardin entouré de grilles qui s'étend devant la chapelle expiatoire n'est pas très-fréquenté, même pendant la belle saison. En hiver, et surtout le matin, il n'y a jamais personne. On peut y causer sans craindre d'être dérangé, et ce jour-là, quelques cochers de fiacre dont les voitures stationnaient sur le boulevard Haussmann se trouvaient seuls à portée d'examiner les gens qui s'aventuraienf dans le square.
Carnac conduisit madame Langoumois au siège qu'elle avait choisi, et y prit place à côté d'elle.
— J'ai six louis à vous remettre , dit-elle dès qu'ils furent assis. Vous m'en avez confié dix-neuf. Je n'ai pu en dépenser que treize. Ça fait que...
— Gardez le reste, ma chère, interrompit l'élève de la nature. Alors, vous avez acheté...
— Ces robes que vous voyez. Elles me gênent assez, car je n'ai rien pour les envelopper, et me voilà obligée de les porter sur mon bras jusqu'à mon magasin.
— Je VOUS aiderai, si vous voulez.
— Non. Un homme a Tair trop béte, quand il fait le métier de trottin de coulurière. J'aime mieux prendre un sapin, et je commence par déposer le paquet sur le dossier du banc.
— Très-bien!... et le reçu?
— Je vous le rapporte. Margot s'est fait tirer Foreille, mais enfin elle me Ta donné. Une autre que moi ne l'aurait pas eu.
— Alors... madame de Garonge et Margot la Balafrée, c'est la même personne?
» Oh! quant à ça, il n'y a pas le moindre doute. J'ai reconnu Margot du premier coup d'œil... C'est même étonnant comme elle est peu changée ! Seulement, elle a engraissé du corps et surtout de la figure, de sorte que la balafre ne se voit presque plus. La chair a repoussé sur les joues, et le creux est comblé. Pour le retrouver, il faudrait le toucher avec les mains. Du reste, madame de Garonge ne nie pas. Elle m'a très-bien reçue, et elle m'a raconté son histoire d'un bout à l'autre.
— Voyons !
— C'est bien ce que je pensais. Margot, ma Margot d'autrefois, battait la dèche noire quand elle est partie pour la Russie.
— Ah! vraiment, elle est allée en Russie?
— Comme figurante dans une troupe d'opérette, oui, mon garçon. Elle a levé là-bas un prince très-cafe et elle l'a lâché, après fortune faite. Elle revient riche, et elle se propose de jouer les grandes dames, après avoir joué longtemps les travestis. Elle a tout ce qu'il faut pour réussir... même le physique de l'emploi.. Elle a complètement changé de manières, et dans xin salon de
MJ^RGOT LA BALAFRÉE. 65
la haute, on la prendrait pour une duchesse. Du reste» elle aspire à se marier sérieusement... et» entre nous, si elle se marie, elle fera une grosse houlette,
— Se marier ! et à qui?
— Elle ne me Ta pas dit. Mais je ne serais pas surprise que ce fût à ce grand blond qui lui a mangé de Targent dans le temps. Je Fai rencontré chez elle.
— Et vous lui avez parlé? demanda vivement Carnac.
— Non. Il sortait, au moment où j'entrais, et il nem*a seulement pas regardée. Margot prétend qu'elle ne s* est pas remise avec lui, mais je n'en crois pas un mot. Autrefois, elle en était folle... et je la connais... les blonds qui ont du chic, c'est son type... et il lui faut quelqu'un qui ^'.exploite. Et puis, il y a une affaire de bague perdue qui me parait louche...
— Une bague perdue!... par elle?
— Oui, en sortant du clou de la rue Fromentin. Cette bague appartientà un homme, et Margot ne veut pasqu'on sache qu'elle Ta engagée au mont-de-piété. Alors, elle m'a chargée de la faire afficher, comme si elle était à moi, et de donner quinze louis à celui qui la rapportera « Ainsi, mon petit Carnac, si vous la trouviez, vous n'auriez qu'à passer chez moi.
Carnac, surexcité au plus haut point, buvait les paroles de la marchande à la toilette, et se demandait s'il allait lui exhiber l'anneau qu'il avait dans sa poche.
A la réflexion, il s'abstint. L'heure n'était pas venue, et mieux valait garder cette pièce à conviction jusqu'au jour où il pourrait la montrer utilement.
— Voulez-vous me faire voir le reçu? demanda-t-il. Mkdame Langoi\mois le tira de sa poche et le lui
66 MARGO^l' LA BALAFRÉE.
remit. Il n*eut qu'à y jeter un coup d'œil pour s*assurer que la lettre adressée à feu Plantia était de la même écriture.
— Vous me le laissez? dit-il.
— Naturellement, puisque c'est vous qui avez fourni les fonds. Je vous réserve même une part dans les bénéfices que je ferai sur mon marché, car je compte bien revendre les robes avec un joli profit.
— Je ne veux rien. Et si vous me rendez d'autres services, je vous ferai encore gagner de Targent.
— Je ne demande pas mieux, mon garçon, seulement... voilà!... Margot ne vaut pas cher, c'est vrai, mais je n'ai jamais eu à me plaindre d'elle, en définitive... et s*il s'agissait de lui jouer un mauvais tour, je n'en serais pas. J'ai bien voulu me prêter à ce que vous me demandiez, parce que vous m'avez dit qu'elle avait une toquade pour vous ; mais si je lui ai soutiré deux lignes de son écriture, ce n'est pas pour que vous vous en serviez contre elle.
Garnac n'hésita pas. Qui veut la fin veut les moyens, et le résultat qu'il poursuivait justifiait à ses yeux le mensonge auquel il eut recours afin de ne pas perdre l'alliance de la marchande.
— Je m'en servirai pour aller au rendez-vous qu'elle m'a donné, dit-il. Si vous ne m'aviez pas tiré d'embarras, je ne m'y serais pas risqué. Maintenant, grâce à vous, je suis sûr que c'est elle qui m'a écrit, et je ne manquerai pas l'occasion, car madame de Caronge est la plus belle femme que j'aie jamais vue.
Vous ne lui avez pas parlé de moi?
— Non, je vous avais promis de ne rien dire, et quand je promets, je tiens. D'ailleurs, Je ne me suis jamais mêlée
MARGOT LA BALAFRÉB. 67
des amourettes de Margot. Elle aime à faire ses affaires elle-même « et moi, je n'ai pas de vocation pour ce métier-là. Si elle a un caprice pour vous, ça la regarde.
Mais je vous conseille de vous méfier du grand blond. H a un air en dessous qui ne me va pas du tout, et s'il vient à savoir que vous lui avez coupé Therbe sous le pied, il vous gardera une dent, car je ne crois pas qu'il ait renoncé à Margot. Elle est riche, et il aime ça... trèsriche même, et elle ne tient pas à l'argent, pas plus qu'elle n'y tenait autrefois, car elle m'a laissé pour deux cent quarante francs des robes qui en valent bien le double.
Tenez, regardez-moi ça, dit la brocanteuse en étalant celle qui se présenta sous sa main. C'est de la soie gros grain comme on n'en fabrique plus en France, même pour les cocottes. A présent, on veut du bon marché. Celles-ci ont dû être faites sur commande et expédiées en Russie. Presque neuves avec ça. Je parierais qu'elle ne les a pas mises quatre fois. Et elle n'a pas marchandé pour me les donner au prix que je lui ai offert. On voit bien qu'elles ne lui ont rien coûté. Mais ce n'est pas le grand blond qui les a payées, ajouta en riant madame Langoumois.
— Et dire qu'une femme qui a de si belles toilettes va encore danser à TÉlysée-Montmartre! soupira Carnac, qui cherchait un joint pour prendre congé de la grosse marchande.
Il lui tardait de courir chez Gerfaut, maintenant qu'il croyait être armé de toutes pièces pour lui prouver que madame de Caronge était une coquine, et même quelque chose de plus.
Cette preuve ne suffisait pas encore pour atteindre M. de Charny, mais c'était un acheminement.
— J*ai dans Trdée qu'elle n'y retournera pas, répliqua madame Langoumois. C'est une fantaisie qu*elle a voulu se payer une fois; mais si elle s*est mis en tète de se marier, elle va se conduire en conséquence. Elle sait se tenir quand il le faut.
— Je n'en doute pas, dit Carnac, qui se souvenait de la soirée chez madame Stenay. C'est égal... il lui arrive de drôles d'tiistoires... cette bague qui n'était pas à elle» et qu'elle a mise au clou... on va en police correctionnelle pour moins que ça.
— Elle prétend que c'était la bague d'un de ses premiers amants qui lui en avait fait cadeau et qui est mort, à ce qu'elle m'a dit... un noble... il y a une couronne de comte gravée sur la pierre, et des armes et une devise... j'ai le signalement complet.
— Alors si Ton vous la rapporte, vous n'aurez pas de peine à la reconnaître, murmura le sculpteur, qui entrevoyait la possibilité d'utiliser madame Langoumois pour établir que Philippe de Charny, le fiancé de Camille Gerfaut, avait été et était encore très-probablement l'amant de Margot la Balafrée.
— Je vous en réponds, que je la reconnaîtrai, dit la revendeuse. Mais il faut que j'aille commander les affiches, et je n'ai pas le temps de bavarder. Aidez-moi donc un peu à arranger les robes pour les emporter sans les chiffonner.
L'élève de la nature se mit en devoir de rendre à son alliée ce léger service ; mais il n'était pas très-expert dans Part de plier des étoffes, et il s'y prit assez maladroitement.
— Tiens ! s'écria-t-il en maniant une des deux robes, celle-ci est fortement déchirée... ilymanque un morceau*
l^ARCOT LA BAf.AFHÉE. 69
— C'est pourtant vrai, grommela madame Langoumois en examinant la robe. Il y manque même un mor« ceau large comme ma main. Je ne sais pas comment je ne me suis pas aperçue de ça. Si j'avais pris la peine d*y regarder de plus près, j'aurais vu raccroc, et j'aurais offert cent francs de moins... car voilà une jupe qui n'est plus bonne qu'à faire une doublure. Si c'était de la soie unie, on pourrait encore rassortir... mais, dans tous les magasins de Paris, on ne trouverait pas une étoffe comme celle-là.
— Le fait est que cette robe est complètement abîmée, dit Garnac. Gomment diable la dame qui vous l'a vendue s*y est-elle prise pour la mettre dans cet état-là? 11 faut qu'elle soit bien peu soigneuse. Margot la Balafrée reparait sous madame de Caronge. Elle aura traîné cette toilette dans quelque bastringue, et un voyou aura mis le pied exprès sur le bas de la jupe... Voyez! le morceau n'a pas été coupé avec des ciseaux... il a été arraché.
— Oui, et Margot a dû rudement tirer pour se déga* ger, car Tétoffe est solide... c'est de la soie épaisse... première qualité. Ça n'empêche pas que je suis refaite,.. et vous aussi, mon petit Garnac, puisque nous sommes associés. Voilà ce que c'est que de traiter les affaires au pied levé. Si je n'avais pas craint de vous faire droguer ici trop longtemps, je ne me serais pas tant pressée, et je ne me serais pas laissé mettre dedans... je crois bien que ce n'était pas l'intention de Margot...
— Moi, je suis sûr que non, et elle regrette peut-être déjà de vous avoir livré cette robe déchirée. Mais je ne veux pas que vous perdiez sur votre marché, et je vous achète la loque... je vous l'achète cent francs...
— Je devrais vous prendre an mot, mais vous êtes un . ami, et je suis honnête... telle qu'elle est, la robe ii*en
vaut pas cinquante.
— Ça m'est égal. Je la prends pour ce que je vous ai dit, maman. Je paye et j'emporte... comme à l'hôtel des Ventes, répliqua l'élève de la nature en tirant cinq louLs de sa vaste escarcelle et en les fourrant dans la main de la marchande.
— Comme vous voudrez, répondit madame Langoomois, qui était commerçante avant tout. Mais, sapristi! qu'est-ce que vous allez faire de ça?
— Je m'en servirai pour draper un modèle. Ces étoffes lourdes ont des plis superbes. Et puis, ce sera un souvenir de Margot. Si elle Tenait à apprendre plus tard que je possède une de ses défroques, je lui dirais que je l'ai achetée pour l'amour d'elle. Avec les femmes, ça fait toi^ours bien dans le paysage.
— Oh! celle-là n'est pas sentimentale pour deux liards.
— Bah ! les plus rouées s'y laissent prendre.
— Je croyais que vous teniez à lui cacher que vous me connaissez.
— Tiens! je n'y pensais plus... et je viens de perdre une belle occasion de me taire... mais je vous fais perdre votre temps. Allez commander les affiches pour la bague, ma bonne madame Langoumois. Moi, je m'en vais à mon atelier. Voilà deux jours que je n'y ai mis les pieds, et le patron doit être furieux. Partageons-nous les dépouilles de Margot et filons... chacun de son côté.
— Moi, je vais prendre un fiacre. Quand vous rêverra-t'On, mauvais garnement? Vous savez que j'ai tou— jours du plaisir à causer avec vous.
MARGOT LA BALAFBÉE. - Tl
^ Je passerai à votre magasin, peut-être plus tôt que vous ne pensez.
— Quand est-ce que vous avez rendez-vous avec Margot aux Champs-Elysées?
— Samedi soir, répondit Carnac, qui avait assez de mémoire pour se rappeler exactement les mensonges qu*il inventait.
— Eh bien, venez dimanche... Je ne ferme pas boutique les jours fériés, moi... Vous me raconterez comment la première entrevue s'est passée. «
— C*est ça. Et vous, maman, vous me direz si Ton vous a rapporté la bague. Marchons toujours d'accord, et nous nous en trouverons bien. L*union fait la force.
Madame Langoumois, d'un signe de tète, approuva cette maxime, et les deux alliés se séparèrent.
La brocanteuse, ravie de sa matinée, se paya une voiture pour rentrer chez elle, et Carnac, la robe de Margot sous le bras, reprit à pied le chemin des hauteurs BatignoUaises.
Lui aussi, il était content de sa matinée. Le hasard Tavait servi à souhait, et en moins de deux heures, il avait recueilli contre madame de Garonge plus de preuves qu'il n'en avait pu rassembler depuis trois semaines.
Il touchait au but. Il l'espérait du moins, et il tenait à ne pas perdre un instant pour attaquer de front les ennemis que son maître Gerfaut prenait pour des amis.
Il n'en était plus ^ lancer des accusations vagues-, il revenait chargé de pièces à conviction : la lettre de Margot à Adrien Piantin, de fangeuse mémoire, le reçu qui était de la même écriture que la lettre, et enfin la robe déchirée.
72 MARfiOT LA BALAFRÉE.
Cette robe, il n'ea doutait pas, c'était celle que portait la Balafrée lorsqu'elle avait laacé du vitriol au malheureux Gerfaut; c'était elle qui s'était trouvée prise au moment où cette affreuse coquine avait brusquement fermé la porte deTallée; la déchirure en faisait foi, et le morceau arraché devait être déposé et catalogué au greffe du palais de justice, depuis le lendemain des deux catastrophes du passage de l'Élysée-des-Beaux- Arts.
Un rapprochement, une comparaison, et la participation de madane de Caronge à un double crime était démontrée : rapprochement d'étoffes, comparaison d'écritures. Le plus timoré des juges d'intruction n'en pouvait pas demander davantage pour lancer un mandat d*amener, et le jury le plus hésitant aurait condamné sur ces deux expertises.
Carnac se disait tout cela en montant la rue de Rome, qui débouche sur le boulevard extérieur, tout près de la maison du sculpteur ; mais plus il approchait du terme de son voyage de retour, et plus il apercevait de difficultés auxquelles il n'avait pas songé d'abord.
Tout son plan était basé sur des vérifications matérielles. L'une de ces vérifications était impraticable pour toute autre personne que le commissaire de police ou le juge instructeur, puisque le fragment qui manquait à la robe de soie gros grain se trouvait enfermé dans une des armoires du greffe; l'autre était impraticable pour Gerfaut. Pour comparer des écritures, il faut y voir clair, et Gerfaut était aveugle.
-* Il ne voudra jamais s'en rapporter à mon affirmation, pensait Carnac. Pour le convaincre, il faudrait soumettre la lettre et le reçu à l'examen d'un tiers. Mais
MARGOT LA BALAFRÉE. y,
à qui?... à sa fille, c'est impossible... je ne veux pas la désoler... à un étranger? ce serait dangereux... et d'ail- Icufs, Gerfaut na confiance en personne. Je veux être pendu, si je sais comment je vais m'y prendre et cependant, je suis décidé à en finir aiyourd'hui. Allons-v tout de même... je commencerai par louvoyer et en causant avec le patron, il me viendra peut-être une inspiration. La question est de savoir si je pourrai lui parler sans témoins. Cette canaille de Charny esta poste fixe au salon, et Gerfaut se croit obligé de ne pas le laisser en tête-à-tête avec sa demoiselle... en quoi il na pas tort, du reste, car M. le comte est capable de tout. Ma foi! tant pis! s'il y est, je vais envoyer Rose prier le patron de descendre à l'atelier... je lui ferai dire que j'ai besoin de son avis, avant de retoucher le nez du Volontaire de quatre-vingt-douze.
La maison avait trois étages, et l'on y entrait par un large corridor qui séparait l'atelier des pièces consacrées à des jusages domestiques : la cuisine l'office et le reste. '
On pénétrait dans l'atelier directement par le corri dor, -et Carnac prenait toujours ce chemin-là On r descendait aussi du premier étage, par un escalier inté rieur. "
Carnac n'y trouva personne. 11 s'y attendait un peu car ce n était pas encore l'heure où le maître y venait d'habitude donner des conseils à son praticien et assez souvent, le rabrouer sur sa paresse. '
Les réunions qui s'y étalent tenues presque qoolidiennement pendant la convalescence de Gerfaut avaient cessé depuis quelque temps. La table sur laquelle Annette Brunier travaillait à ses fleurs était reléguée daos un
coin derrière un rideau, et la poussière s'amassait sur les sièges. Cela sentait TabandoD, et Ton devinait tout de suite que la vie du sculpteur était changée.
Garnac, en entrant, fut un peu surpris de voir qu*on avait fait, le matin même, quelques préparatifs pour recevoir, pas comme autrefois, mais du moins pour donner séance à un modèle payant.
Un fauteuil avait été placé en bonjour, à une certaine distance de celui que devait occuper Gerfaut.
Le baquet à terre glaise était plein, le support était dressé pour un buste, et Ton avait recouvert d'une toile la statue du Volontaire.
— Qui diable attend-il donc? murmurait l'élève de la nature, tout en se déshabillant pour endosser son costume de travail. On dirait qu'il a l'intention de se remettre à la besogne. Il n'a pourtant pas retrouvé ses yeux que Margot a brûlés, et, malheureusement, je ne connais pas d'oculiste qui puisse les lui rendre. Est-ce que, par hasard, il compterait sur moi pour pétrir à sa place les traits d'un bourgeois quelconque?
Ma foi! je n'en serais pas fâché. Ça me poserait, 'et si je me mets en ménage , il faut que je me prépare à gagner ma vie.
Pendant qu'il se livrait à ces réflexiotis, la porte placée au fond de l'atelier s'ouvrit, et Gerfaut parut, appuyé sur le bras d'une personne que Carnac ne voyait pas souvent, et qu'il n'aimait pas beaucoup, sans trop savoir pourquoi — peut-élre parce qu'il ne la connaissait pas assez.
Cette personne était la cousine Brigitte, une grande filic de quarante-cinq ans, sèche comme un échalas et couperosée comme une vieille Anglaise.
Dévouée à Gerfaut qui Pavait tirée de la province où elle végétait en tenant une école, passionnément attachée à Camille qu'elle avait élevée, cette parente pauvre manquait de charme et de souplesse de caractère, mais elle regorgeait de qualités qu*elle s'évertuait à cacher comme d'autres s'efforcent de cacher leurs défauts.
Carnac, à défaut de sympathie, lui accordait son estime, et à peine Teut-il aperçue, que Tidée lui vint de la prendre pour arbitre dans le procès qu'il allait intenter à madame de Garonge, par-devant M. Tiburce Gerfaut, souverain juge en la cause.
— Bonjour, maître, dit-il en s'avançant. Mademoiselle, j*ai bien l'honneur de vous saluer.
— Te voilà! lui cria Gerfaut. Parbleu! c'est fort heureux. Je t'ai envoyé chercher partout ce matin, et on ne t'a trouvé nulle part... pas même dans les caboulots où tu passes ta vie.
— Si j*avais pensé que vous aviez besoin de moi...
— Je le crois, que j'en ai besoin! madame Marguerite de Caronge vient poser aujourd'hui à trois heures.
— A trois heures! pensa Carnac. Il est deux heures passées. Je n'ai pas beaucoup de temps devant moi pour démoUr Margot dans Tesprit du patron.
Et il reprit tout haut :
— Alors, maître, je vais donc vous remplacer. J'en suis très-fier, mais je vous avoue que ça m'intimide. Je n'ai jamais travaillé que sous votre direction, et je ne suis pas assez sûr de moi.
— Qui est-ce qui te parle de me remplacer? Je vais opérer moi-même... comme un simple photographe... C'est un essai que je veux faire... et madame de Caronge consent à s'y prêter. Je veux savoir si le toucher peut
7e MARGOT LA BALAFRÉE.
suppléer à la vue pour connaître les traits d'un modèle et les reproduire avec leur relief et leur expression.
— Gomment! maître, sérieusement, vous espérez arriver à un résultat par ce procédé inédit? Vous en avez parlé ici, Tautre jour; mais j'ai cru que vous plaisantiez.
— Je ne plaisante jamais avec les choses de Tart. Je ne réponds pas que je réussirai, mais je tenterai Texpérience.
— Et cette dame se laissera palper la figure?
— Parfaitement. Cette dame est uae artiste, et elle me comprend. Elle m'accorde autant de séances qu*il eu faudra. Si tu en doutes, tu n'as qu'à lire ce billet que je viens de recevoir, dit Gerfaut en présentant à son élève un papier qu'il tenait à la main.
Garnac le prit avec un empressement bien naturel, et n'eut qu'à y jeter les yeux pour reconnaître que l'écriture était toute pareille à celle du reçu délivré à madame Langoumois, et, par conséquent, à celle de la lettre adressée à feu Plan tin.
Le hasard se mettait de son côté, en lui envoyant uq complément de preuves qui lui manquait. Gerfaut aurait pu contester à la rigueur l'authenticité de la quittance, qui devait servir de pièce de comparaison; il ne pouvait pas contester l'authenticité d'une lettre que sa cousine venait de décacheter en sa présence et de lui lire d un bout à l'autre.
Elle était courte, cette lettre. Il n'y avait que ceci :
tt Gher maître, je vous abandonne ma tète. Faites-en ce qu'il vous plaira. A trois heures précises, je serai chez vous, et j'y reviendrai jusqu'à ce que mon buste suit achevé. Pas d'étrangers, n'est-ce pas? »
C'était signé : Marguerite de Caronge.
Carnac se garda biea de rendre Técrit, dont il comptait faire un usage décisif. Il avait les autres dans sa poche, et il venait d'étaler sur un canapé la robe déchirée. Muni de cet arsenal d'armes offensives, il devait vaincre, mais encore fallait-il préparer la victoire en manœuvrant adroitement.
Attaquer de but en blanc la prétendue madame de Caronge, c'eût été gâter une situation excellente. Gerfaut se serait fâché et aurait refusé d'écouter. D'autre part, Carnac ne pouvait pas se passer de la coopération de Brigitte. Il était donc obligé de trouver immédiatement un moyen de la retenir dans l'atelier.
— Cest bien, dit-il. Puisque madame de Caronge y met tant de bonne volonté, j'aurais tort de ne pas croire au succès de la nouvelle méthode. Seulement, je me demande à quoi je pourrai bien vous servir.
— A retoucher, animal! s'écria Gerfaut. Je n'ai pas la prétention d'attraper la ressemblance du premier coup, moi qui 3uis aveugle. Je me flatte de reproduire les lignes principales du visage, mais je ne me flatte pas d'éviter des erreurs de détail. Tu as des yeux, toi, et tu seras là pour rectifier le modelé, quand je tomberai en défaut.
— Bon ! je comprends. Ce sera le contraire de ce que nous faisons habituellement. L'élève corrigera le maître. Le monde renversé, quoi!
— Prépare la terre glaise, bavard. Brigitte, ma chère, aidez-moi donc à ôter mon habit et à passer ma vareuse. Que fait Camille? Où l'avez-vous laissée?
— Dans sa chambre, mon cousin. Elle s'habille, et elle descendra dès qu'elle sera prête, répondit Brigitte. Et,
78 MARGO-T LA BALAFRÉE.
SI VOUS n'avez plus besoin de moi, je vais aller la rejoindre.
— Êtes^vous assez sauvage! On dirait que vous avez peur de voir madame de Caronge. D'où vous vient celte lubie? C'est la plus aimable et la plus simple des femmes.
— Je ne la connais pas, et je ne tiens pas à la connaître.
— Mais, moi, vous me connaissez, mademoiselle, dit Carnac, et j'espère que je ne vous effraye pas. Vous ne vous figurez pas le plaisir que vous me feriez, si vous vouliez bien rester encore un peu.
— Qu'est-ce qu'il te prend? s'écria Gerfaut, tout surpris de ce gracieux langage auquel son élève n'avait point accoutumé la vieille fille.
— J'ai un service à demander à mademoiselle votre cousine.
— A moi? dit dédaigneusement Brigitte.
— Un renseignement que vous pouvez me fournir, car vous devez savoir les noms des étoffes avec lesquelles on fait les robes des femmes.
— Sans doute... mais... je ne vois pas..*
— Vous ne voyez pas cette robe que je viens de poser sur le divan?
— Si, monsieur.
— Eh bien! en quoi est-elle?
— Il me semble que c'est de la soie gros grain. Et après?
Carnac allait répondre et entrer en matière, mais Gerfaut lui coupa la parole en disant :
— Tu apportes des robes ici, maintenant... les défroques des drôlesses que tu fréquentes... tu es cousu à leurs jupes, à ce qu'il parait. En te conduisant chez madame Stenay, j'espérais que tu prendrais goût
MARGOT LÀ BALAFRÉE. 7i»
au monde comme il faat. Ah biea, oui! Ta es incurable. Tu n'arriveras jamais à rien. Je m'explique maintenant pourquoi l'on ne t*a pas vu depuis deux jours et pourquoi Ton ne t'a pas trouvé au cabaret. Tu étais chez une gueuse.
— Je m'en vais, dit la pudique Brigitte.
— Mademoiselle, je vous supplie encore une fois de rester, reprit Garnac avec une vivacité qui fit une certaine impression sur la cousine.
Puis, s'adressant à Gerfaut :
— Maître, je vous donne ma parole d'honneur que vous vous trompez absolument. Si vous ne m'avez pas vu, c'est que j'étais occupé de choses sérieuses, et je n'ai pas perdu mon temps, car j'ai aidé à pincer le gredin qui a causé votre malheur... l'homme au brancard...
— Quoi! s'écria le sculpteur, il est arrêté!...
— Non. Il est mort. La police le traquait. Elle avait découvert son domicile. Il a essayé de se sauver par les toits. Je me trouvais par hasard dans la maison. Je Tai poursuivi... J'ai joué à cache-cache avec lui autour d'un tuyau de cheminée... et pendant qu'il cherchait à m'échapper, le pied lui a manqué. Il est tombé dans la rucy et il s'est tué sur le coup.
— Il n*a eu que ce qu'il méritait, dit à demi-voix Brigitte.
— Parbleu! je ne le plains pas, s'écria Gerfaut, mais ce n'est pas à lui que j'en voulais le plus, il a aidé à commettre un assassinat. Ça regardait la police, la justice, tout ce qu'on voudra, mais ça ne me regardait pas. Tandis que l'autre... la malheureuse créature qui m'a brûlé les yeux... c'est elle qu'il aurait fallu arrêter.
— Malheureusement, elle ne l'est pas encore, soupira Garnac.
80 MAncOT LA BALAFRÉE.
— Et sans doute elle ne le sera jamais. Ces policiers sont stupides. Ils avaient pourtant des indices. Ils savaient que ce n'était pas une rôdeuse de barrière, puisqu'elle portait une robe de soie... Ils ont trouvé, m'a dit le commissaire, un morceau de cette robe pris dans la porte qu'elle a refermée, après m'avoir jeté le vitriol.
— Son complice, celui qui s'est brisé la tète sur le pavé, étiiit un chenapan de bas étage. Toutindique donc qu'elle Ta vait payé pour la débarrasser du cadavre que vous l'avez aidé à porter.
— Oui, la vraie coupable, c'est elle... et c'est d'elle que j'aurais voulu me venger... Ah! si je n'étais pas aveugle, j'aurais bien su la trouver, moi, et, si j'avais pu mettre la main sur elle, je ne serais pas allé chercher des sergents de ville pour la mener en prison.
— Vous l'y auriez menée vous-même?
— Non. J'aurais eu du plaisir à Tétrangler... après lui avoir arraché les yeux... la peine du talion.
Gerfaut, en parlant ainsi, tremblait de colère, et sa physionomie, ordinairement très-calme, avait pris une expression effrayante.
On voyait bien qu'il aurait, le cas échéant, fait ce qu'il disait.
— Il n'est pas impossible qu'on la retrouve, dit lente ment Garnac.
Son maître était au point où il voulait l'amener, et le moment était venu de frapper le grand coup.
— Qu'en sais-tu? lui demanda brusquement Gerfaut.
— J'ai en ma possession une lettre qu'elle a écrite à ce misérable qui s'est cassé le cou.
— La belle avance! elle n'a pas mis, je suppose, son nom et son adresse au bas de cette lettre.
— Elle Fa signée : Margot... et ce n*est pas une indication suffisante. Mais si Ton parvenait à reconnaître récriture...
— Tu es fou.
— Non, maître, je ne suis pas fou. La voici, cette lettre, et si je me suis permis de prier mademoiselle Brigitte de rester, c'est que je voulais lui demander de vous la lire... puisque vous êtes hors d'état de le faire.
— A quoi bon?... mais n'importe! Lisez tout haut, ma chère cousine.
Brigitte prit le pli que Télève de Gerfaut lui tendait et lut :
tt Adrien, mon vieux complice, la présente est pour te faire savoir que tout va bien. Je me suis tirée des pattes de la rou^^^ y toi aussi, et on ne nous embêtera plus. L'imbécile qui est revenu fourrer son nez dans l'allée n'y a vu que du feu, c'est le cas de le dire, car je lui ai brûlé les quinquets. Tu peux dormir tranquille et rigoler avec l'argent que je t'aboulcrai jeudi à l'Elysée. Viens-y en Clodoche avec les petits camaraux d'autrefois. On se réunira... pas à la maison mortuaire, mais tout près... chez le mastroquet au coin de la rue Houdon. Tâche seulement, quand tu aufas la douille, de te procurer un domicile convenable, à seule fin de ne plus coucher dans les garnis où les roussins pourraient te piger, » -
~ Quel style! c'est répugnant, murmura l'ancienne institutrice. La femme qui a écrit cela vit assurément dans la fange. Et ce qu'il y a de singulier, c'est qu'il me semble avoir déjà vu son écriture.
— Vous l'avez vue, mademoiselle, ^it Carnac, vous venez de la vcrir, et il ne tient qu'à vous de la revoir.
Prenez la peine d'examiner ce billet que le maître m'a remis en entrant... et de comparer.
— Ah ! mon Dieu ! s'écria Brigitte. C'est la même écriture.
— Absolument la même. On n'a pas cherché à la déguiser, et il est impossible de s'y tromper. Il n'y a de différence que dans la signature. La lettre adressée au vieux complice est signée : Margot, un petit nom d'amitié ; la lettre adressée à M. Gerfaut...
— A moi? que dis-tu là? interrompit le père de Camille.
— Je dis la vérité, maître. Demandez plutôt à votre cousine.
— Celle qui vous est adressée est signée : Marguerite de Caronge, dit Brigitte, sans hésiter.
— Marguerite de Caronge! s'écria Gerfaut. C'est impossible.
— Maître , répliqua l'élèvedela nature, vous venez d'entendre mademoiselle Brigitte. Elle déclare que les deux lettres sont delà même écriture... et ce n'est pas moi qui le lui fais dire.
— Vous vous entendez pour me tromper.
— Mon cousin, dit aigrement Brigitte, voilà un reproche que je ne puis pas accepter. Permettez que je me retire... vous vous expliquerez avec monsieur,
— Mademoiselle, je vous supplie de rester, reprit -Carnac. Sans vous, je ne parviendrais pas à convaincre M. Gerfaut que cette femme est iine coquine de la pire espèce... et il y va du bonheur de mademoiselle Camille.
~ Laisse ma fille ea repos... elle n'a rien à démêler avec madame de Garonge.
— Plus que vous ne pensez, mailre...
— Assez! Des calomnies ne sont pas des preuves. Prouve-moi que cette dame a écrit à ce scélérat.
— Interrogez mademoiselle Brigitte, puisque malheureusement vous ne pouvez pas comparer la lettre avec le billet que vous avez reçu.
— La lettre et le billet sont de la même main, c'est évident, murmura la cousine.
— Vous n'en savez rien, dit rageusement Gerfaut. U y a des gens qui imitent toutes les écritures. On a pu contrefaire celle de madame de Caronge.
— Dans quel J)ut? Le nommé Plantin ignorait que vous connaissiez cette soi-disant artiste, et il n'a pas pu deviner avant de mourir qu*eile vous écrirait aujourd'hui.
— Tu ne me persuaderas jamais que madame de Caronge écrit en argot... la rousse,., les roiissins,,. la douille... le maslroquet... elle ne sait pas ce que c'est.
— Vous vous trompez, maître. Margot parle couramment la langue des voleurs. J'en suis sûr, car je Tai entendue, pendant toute une nuit, se servir des termes qui vous choquent... et même d'autres bien plus forts.
— Margot! qu'est-ce que tu me chantes là? U s'agit de madame de Caronge.
— Margot est le diminutif de Marguerite. Madame de Caronge a une existence en partie double. C'est une ancienne drùlesse qui a fait fortune en Russie par des moyens... déshonnêtes, et qui, tout en posant pour la vertu, n'a pas renoncé à s'amuser. Peu de jours avant le concert qu'elle a donné chez madame de Stenay, je Tai rencontrée au bal de l'Élysée-Montmartre, où elle dan-
sait un cancan effréné avec dignobles chenapans qu'elle avait amenés.
— £st-c& possible! murmura Brigitte.
— Des preuves! cria Gerfaut. Des preuves, ou je te chasse.
— J'en ai les mains pleines, répondit Carnac, sans s'émouvoir. Vous n'avez pas oublié Graindorge, le sergent de ville, qui vous a ramené chez vous après Taccident. Eh bien! le jour où il est venu ici, à Tatelier, madame de Caronge y était. 11 Ta parfaitement reconnue pour ravoir vue jadis dans les bastringues où on rappelait Margot la Balafrée.
— Allons donc! il l'aurait dit.
— Il n'a pas osé le dire tout haut, mais il me Ta dit, à moi, tout bas. Et je l'ai retrouvé le soir même à l'Elysée, où nous avons assisté tous les deux aux ébats de Margot. Cette fois, il a été complètement fixé.
— Va me le chercher. Nous verrons s'il osera affirmer devant... moi et devant madame de Caronge.
— Il l'aurait affirmé sans hésiter. Malheureusement, il est mort.
— Lui aussi ! comme ça se trouve ! dit ironiquement Gerfaut. Tu avais déniché deux témoins contre cette dame, et voilà qu'ils disparaissent tous les deux en même temps.
— En même temps, c'est le mot, car ce pauvre Graindorge a été précipité du haut du toit par ce scélérat de Plantin que nous poursuivions et qui a dégringolé luimême un instant après.
Je ne puis donc le mettre en présence de votre madame de Caronge, mais je puis vous indiquer un trait auquel vous reconnaîtrez qu'elle et Margot la Balafrée
nefont qu'une seule et même personne. Margot avait été marquée au visage par un de ses amants qui jouait facilement du couteau. La chanteuse porte encore une balafre à la joue.
— Ce n'est pas vrai. Camille l'aurait vue.
— La cicatrice n'est plus très-apparente, et la dame se farde pour la cacher; mais elle existe, et vous avez un moyen bien simple de vous en assurer, puisqu'elle veut bien se laisser palper la figure. Cherchez avec vos doigts le sillon creusé dans la chair. Vous le trouverez, j'en réponds.
— Ce ne serait pas encore une preuve. Tu ne réfléchis pas que, si madame de Caronge était intéressée à dissimuler cette marque, elle ne me permettrait pas de la toucher.
— Elle tient à vous être agréable... vous avez tellement insisté pour faire son buste... et d'ailleurs elle ignore que vous êtes informé de l'accident arrivé à Margot, puisqu'elle doit croire que vous n'avez jamais entendu parler de Margot. Essayez toujours, maître.
— J'essayerai, dit Gerfaut, après un court silence. Mais je te promets que si je ne trouve rien, tu pourras chercher un autre atelier, car tu ne remettras plus les pieds ici.
— Là-dessus, je suis tranquille, maitre. Faites l'expérience. Le résultat sera concluant.
— Mais non, il ne le sera pas. Comment veux-tu que je croie que madame de Caronge était la complice d'un assassin, et qu'elle m'a, de sa propre main, brûlé les yeux? Si elle avait fait cela, elle ne serait jamais venue chez moi... et surtout, elle n'y reviendrait pa^ car le jour de sa première visite, elle a entendu raconter tout
86 MAUGOT LA BALAFRÉE.
au long par ce Graindorge ma triste aventure. Elle m'éviterait, au lieu de me rechercher.
~ Elle a ses raisons pour fréquenter votre maison, répondit Garnac sans s'expliquer davantage.
11 lui semblait encore prématuré de mettre en cause M. de Gharny.
— Mais, reprit- il, si la lettre que mademoiselle Brigitte vient de vous lire ne suffit pas pour vous convaincre, j*ai autre chose à lui montrer.
Ge disant, il exhiba un nouveau papier et le remit à la cousine
— J'abuse de votre complaisance, mademoiselle, ditil , mais j'espère que vous ne refuserez pas de lire à haute voix ce petit écrit.
La vieille fille ne se fit pas prier. Elle commençait à prendre parti contre cette belle dame qu'elle détestait, sans l'avoir jamais vue, d'instinct.
— Ah! dit-elle, c'est encore de la même main; seulement, ce n'est pas une lettre.
» Reçu de madame Langoumois la somme de deux cents francs pour solde du prix de deux robes de soie que je lui ai vendues », lut Brigitte.
— Bon! et la signature?
— G'est signé : Marguerite de Caronge, comme le billet adressé à mon cousin.
— Qu'est-ce que ça veut dire? s'écria Gerfaut, impatienté. Est-ce que madame de Garonge n'est pas libre de vendre ses robes, lorsqu'elles ne lui plaisent plus? Et qu'est-ce encore que cette madame Langoumois?
— Maître, madame Langoumois est une marchande à la toilette que je connais depuis longtemps et qui a beaucoup connu autrefois Margot la Balafrée. Je savais
qu'elle Tavait connue, et j*ai profité de cette circonstance pour m'assurer que Margot se faisait appeler maintenant madame de Caronge. J'ai prié la mère Langoumois de se présenter chez cette dame, rue d* Anjou, sans lui parler de moi, bien entendu, et au cas où elle reconnaîtrait son ancienne pratique Margot, de tâcher de me rapporter deux lignes de son écriture. J'avais déjà la lettre adressée à Plantin, et je voulais me procurer une pièce de comparaison.
— Un agent de police n'aurait pas Fait mieux. Je n'aurais jamais cru ça de toi. Eh bien, qu'est-il arrivé?
— 11 est arrivé que la mère Langoumois s'est jetée dans les bras de madame de Garonge, qui n'a fait aucune difficulté pour rentrer en relation avec une personne obligeante à laquelle jadis elle avait eu recours plus d'une fois.
— Si je pensais que ce fût vrai...
— Madame Langoumois vous le dira, quand vous voudrez. Elle n'est pas morte, celle-là. Elle demeure rue des Martyrs, et elle tient boutique sur le boulevard Rochechouart. Elle doit être en ce moment chez elle ou à son magasin. Voulez-vous que j'aille vous la chercher? Justement, vous attendez madame de Garonge. Vous assisteriez à une scène curieuse... et édifiante.
Gerfaut se taisait. Son visage s'assombrissait de plus en plus. Évidemment, les discours de son élève agissaient sur son esprit, et il commençait àdouler de l'impeccabilité de madame de Garonge.
— Non, dit-il enfin. Je ne veux pas de scènes dans la maison de ma fille. Mais, quand je serai ^ûr que cette femme est coupable...
— Vous allez en être sûr, interrompit Garnac. J e ne vous
8d MARGOT LA BALAFRÉE.
ai pas tout dit. Vous venez de me rappeler tout à Theure qu'en pénétrant dans Tallée où se tenait Tinfâme créature qui vous a aveuglé, le commissaire de police a trouvé, pris dans la porte, un lambeau de robe de soie...
— Oui. Eh bien?
— Mademoiselle, reprit Carnac, voulez-vous avoir la bonté d^examiner la robe que j*ai posée sur ce divan?
Brigitte la déplia et dit :
— Il y manque un morceau... et ce morceau a été arraché.
— Eh bien, maître, cette robe est une des deux que madame de Caronge a vendues ce matin à la mère Langoumois. Vous n'en pouvez pas douter. Vous venez d'entendre lire le reçu.
— Ainsi, mmrmura Brigitte indignée et consternée, c'est de la main de cette femme que vous avez reçu du vitriol dans les yeux, et vous l'admettez chez vous!... et vous souffrez que votre fille lui parle!
Gerfaut, pâle comme un mort, tremblaitde colère, une colère qu'il s'efforçait de contenir, mais qui ne pouvait tarder à éclater.
— Que ne la livrez-vous à la justice? reprit la vieille cousine.
— Pour que tout Paris sache que je la recevais, pour que mon nom soit mêlé à des débats de cour d'assises!... Jamais!
— Alors, vous voulez que ses crimes restent impunis? Vous me permettrez de vous dire que c'est insensé. J'espère bien du moins qu'elle n'entrera plus ici... Vous ne répondez pas?... Je comprends, et comme je ne veux pas me rencontrer avec elle, je m'en vais.
— Allez, répondit Gerfaut d'un air égaré. Paites-moi
le plaisir de ue pas quitter ma fille, jusqu'à ce que je remonte, et de ne pas lui dire un mot de ce que vous avez entendu.
Dès que Gerfaut se trouva seul avec son élève, il lui dit d'un ton bref et saccadé :
— J'ai changé d'avis. 11 faut en finir. Va me chercher cette madame Langoumois.
— Ah! maître, vous ne doutez donc plus! s'écria Carnac. Oui, je vais la chercher... et je la ramènerai avec moi...
— Cours donc! qu*attends-tu? Celle misérable va arriver... et la séance ne sera pas longue, car la nuit vient de bonne heure... je ne veux pas qu'elle parte avant que je l'aie confrontée avec...
Le bruit d'une porte qu'on ouvrait interrompit la phrase, et la voix douce de Marguerite de Caronge demanda doucement :
— Peut-on entrer?
Ce fut presque un coup de théâtre que l'apparition de cette femme, et pourtant Gerfaut et Carnac savaient tous les deux qu'elle allait venir. Ils l'attendaient. Tout était préparé pour ébaucher son buste, par le procédé nouveau que le sculpteur aveugle rêvait d'inaugurer ce jour-là.
Mais les révélations de Carnac avaient fortement modifié la situation. Le mattre était furieux, l'élève était anxieux, et ils ne songeaient guère à manier la terre glaise.
La comédie tournait au drame.
Cependant, Marguerite était entrée, sans attendre la permission qu'elle n'avait demandée que pour la forme. Elle s'avançait, la tète haute et le sourire sur les lèvres.
90 • MARGOT LA BALAFRKE.
plus belle et plus fiëre que jamais, en toilette presque tapageuse; armée en guerre, pour tout dire en un mot. Elle fronça imperceptiblement le sourcil en apercevant Carnac, qu'elle favorisa pourtant d'un salut protecteur, et elle vint droit à Gerfaut, qui se tenait debout, appuyé sur une canne dont il élait obligé de se servir depuis qu'il avait perdu la vue.
— Excusez-moi, cher maître, dit-elle en lui prenant la main. J'aurais dû me faire annoncer, et je me permets de vous surprendre. Je me proposais d'abord de monter chez mademoiselle Gerfaut; mais lorsque j*ai vu la porte de votre atelier, je n'ai pas pu résister au désir qui m'a pris de vous dire bonjour en passant.
— Vous avez bien fait, répondit brusquement le père de Camille. Les jours, en cette saison, sont très-courts, et une première séance prend toujours beaucoup de temps. Nous pouvons commencer tout de suite.
— Je ne demande pas mieux, à condition que vous m'accorderez dix minutes de repos pour aller embrasser votre charmante fille.
— Ma fille n'est pas encore habillée.
— Oh! entre femmes, cela importe peu. Et d'ailleurs, j'ai noté exprès pour elle un air russe, et je le lui apporte.
— Vous le lui remettrez tout à Theure... pendant que mon élève ira chercher un outil qui nous est indispensable. Je vais, en attendant, prendre une idée de vos traits, que je ne puis malheureusement pas voir. Asseyezvous, je vous prie.
— Très-volontiers. Je vous appartiens, vous le savez, car je vous l'ai écrit, et je suppose que vous avez reçu ma lettre.
MARGOT LA BALAFnKK. 91
— Je viens de la recevoir à l'instant. Carnac! montre à madame comment elle doit se placer.
— Les indications de monsieur ne seront pas de trop, car n'ayant jamais posé, même pour mon portrait, je suis très-inexpérimentée.
— Madame, c'est tout ce qu'il y a de plus simple, dit Carnac. Vous pourrez même bouger tant qu'il vous plaira... ici, ce n'est pas comme chez les photographes. Veuillez seulement prendre une position naturelle. Le dos bien appuyé; une main sur le bras du fauteuil, la tête de trois quarts et légèrement relevée.
— Dois-je ôter mon chapeau?
— Pas encore, répondit Gerfaut. Il ne s'agit que d'une exploration préalable du visage. Plus tard, je m'occuperai des cheveux. Aujourd'hui, j'essayerai seulement de saisir Tensemble.
— Vous ne sauriez imaginer combien je suis curieuse de vous voir opérer. Ce sera un véritable tour de force... qui fera le plus grand honneur à votre talent, et je suis ravie de me prêter à cet intéressaot essai.
Gerfaut, conduit par son praticien, s'approcha lentement et, sans lâcher sa canne, qu'il tenait de la main gauche, commença à promener sa main droite sur la figure de madame de Caronge, qui crut devoir tressaillir et pousser des petits cris nerveux.
— Vous fais-je mal? demanda le mailre d'une voix sourde.
— Pas du tout. Seulement, je suis très-chatouilleuse. Eh bien, que pensez-vous de mon nez? Vous devez vous apercevoir qu'il n'est pas grec.
— Il n'en a que plus de caractère, et je suis certain maintenant de reproduire exactement sa forme. .. le front
^ a des méplats très-accusés... la bouche a du relief... c*est ce qu*il faut en sculpture... Toreilie est d'une petitesse remarquable et admirablement bien faite... les joues sont pleines sans être bouffies... j'attraperai la ressemblance, j'en suis sûr... d'autant plus sûr que vous avez, madame, un signe particulier que je n'oublierai pas en modelant... je sens là, sous mes doigts, une dépression profonde.
— C'est le résultat d'une chute que j'ai faite dans ma première enfance. La cicatrice était très-marquée autrefois, mais je me flatte qu*on ne la voit presque plus... et il me parait inutile de l'indiquer sur mon buste.
N'est-ce pas, monsieur, qu'elle ne me défigure pas? ajouta madame de Caronge, en s'adressant à Garnac.
Cette question imprévue troubla un peu l'élève de la nature, qui observait la physionomie de son maître et qui se demandait avec inquiétude comment cette scène bizarre allait finir. 11 répondit cependant :
— Je vous jure, madame, que je ne me suis jamais aperçu qu'elle existait.
— Donc, M. Gerfaut peut fort bien n'en tenir aucun compte, sans s'exposer au reproche de m'avoir flattée, reprit vivement la dame.
— A quoi bon? murmura le père de Camille. Je l'ai touchée... j'ai constaté qu'elle y est... Un artiste ne doit rien négliger... Mais cela me suffit.
— Alors, l'exploration est terminée?
— Complètement. Carnac va me préparer la terre glaise et courir chez le camarade auquel il a prêté son ébauchoir. Si vous tenez à voir ma fille, c'est le moment.
— Certélfe, oui, j'y liens... et j'espère même qu'elle assistera à la grande séance qui va commencer, aussitôt après ma visite là-haut.
MÀUGOT LA BAXAFRÉ^. 93
Non pas. Je m'y oppose formellement. Camille me
générait... et puis, je la connais... le spectacle que je lui donnerais, en essayant de travailler à tâtons, lui rapellerait mon malheur... et je veux lui épargner une cruelle émotion. J'entends qu'elle reste chez elle. Je vous prie de le lui dire de ma part, et je compte que vous reviendrez seule... Carnac ne sera pas absent plus d'un quart d'heure...
^ Comme il vous plaira, monsieur, répondit madame de Caronge, en regardant alternativement le maître et rélève.
Le maître ne pouvait pas la voir; l'élève devina sans peine qu'elle se méfiait, depuis que Gerfaut avait découvert la balafre.
11 né^sait pas comme elle est fine, pensait Carnac.
Il a trop insisté, et je ne serais pas étonné qu'elle lui glissât entre les doigts. 11 n'y aurait que demi-mal, si elle disparaissait. Nous serions débarrassés d'elle. Mais je crois que le patron ne se tiendrait pas pour vengé. Il a sa figure de bois... c'est signe qu'il rage en dedans, et il me fait l'effet de méditer un mauvais coup.
Cependant madame de Caronge ne se pressait pas de monter chez mademoiselle Gerfaut. Elle tournait dans l'atelier en feignant d'examiner les tapisseries pendues aux murs, les objets d'art posés sur des dressoirs et les vieux bahuts empilés dans les coins.
Ses yeux devaient fatalement tomber sur le divan où s'étalait la robe déchirée. Elle aperçut cette pièce accusatrice, et elle! la reconnut sans doute, car elle changea de visage, mais elle resta maîtresse d'elle-même, et au lieu de s'exclamer ou de questionner, elle se contenta de lancer à Carnac un regard qu'il soutint assez mal.
— Allons! pensa-t-il, me voilà pris. Elle sait à quoi s'en tenir, et nous ne la pincerons pas. G* est ma Faute, .raurais dû, pendant qu^eile causait avec Gerfaut, cacher la jupe ou Tenlever. Je n*y ai pas songé.
— Gher monsieur, dit tranquillement la dame, puis-je passer par les petites entrées? L*escalier qui conduit à Tappartement de mademoiselle Gamille est là-bas, je crois.
— La porte au bout de Tatelier, répondit Gerfaut. Je vais vous accompagner jusque-là, madame... Ton bras, Garnac.
Garnac s*empressa d'obéir, et ils arrivèrent tous les trois en même temps à la porte de communication.
— N'allez pas plus loin, monsieur, dit madame de Caronge. Je trouverai fort bien mon chemin toute seule.
— Au besoin, la femme de chambre de ma fille vous l'indiquerait. Vous la rencontrerez au premier étage.
— Très-bien. Je n'ai garde d'oublier vos recommandations. Je ne m'attarderai pas chez mademoiselle Camille, et je reviendrai seule.
Sur cette promesse , elle ouvrit et elle disparut dans l'escalier.
Gerfaut, resté seul avec Garnac, posa sa main sur l'épaule de son élève et lui dît ce seul mot :
— Pars!
— Vous voulez que j'aille chercher madame Langoumois, n'est-ce pas, maître ? G'est bien ce qu'il y a de mieux à faire pour achever de confondre Margot. Seulement, si vous vous en tenez à la confrontation, ça ne servira pas à grand'chose. Margot niera et décampera. Vous n'entendrez plus jamais parler d'elle. Est-ce là ce que vous voulez?
MARGOT LA BALAFRÉB. 95
— Non... mais pars.
— Alors, il y aura uq épilogue?... vous êtes décidé à faire avertir le commissaire de police et à lui livrer madame de Caronge?... on l'arrêtera dans votre atelier ou dans la chambre de mademoiselle Camille?...
— Non .. va-feu... je ne veux pas que tu sois là...
— II a perdu la télé, se dit Garnac, et si je pouvais Tempécher de commeltre une sottise...
— Pars donc ! lui cria Gerfaut, qui ne se possédait plus.
— Je pars, maître; mais il me faudra un certain temps pour ramener la mère Langoumois, et il ne m'est pas démontré que Margot attendra mon retour. Je me suis aperçu qu'elle a de la méfiance, et je ne serais pas surpris qu'elle profitât de mon absence pour filer.
— 11 faut l'en empêcher. Ferme au dehors la porte de la maison et mets la clef dans ta poche... Ah! ferme aussi en dehors la porte qui donne dans le corridor et ôte la clef... je ne veux pas que cette femme eatre ou sorte par là...
— Très-bien. Ge sera fait... et Margot ne s'échappera pas... elle est venue se jeter dans la souricière... elle y restera... et nous allons rire tout à l'heure, quand je vais la mettre face à face avec sa marchande à la toilette.
A bientôt, maître. Laissez-moi seulement vous conduire à votre fauteuil.
— Non .. j'ai ma canne... j'irai bien tout seul... disparais!
Garnac n'osa plus insister... Il sentait que les instants étaient précieux, et il n'aspirait qu'à en finir avec ià Balafrée.
Gerfaut, immobile, l'entendit s'éloigner, écouta le
bruit de la clef tournant dans la serrure, le coup sourd du battant de la porie de la rue qui se fermait, et quand ce fut fini :
— Je vais la tuer, dit-il en grinçant des dents.
Il s'adossa au mur, tout contre la porte de Tescalicr et du côté où elle s'ouvrait ; il prit à deux mains la canne qui lui servait à se diriger, quand il était seul. Il en tira une lame d'épée courte et pointue comme un stylet, assura la poignée dans sa main droite et attendit, le bras levé, prêt à frapper.
C'était un type que ce Gerfaut, une nature à part, et même un caractère, ce qui est infiniment plus rare.
La sculpture est assurément le plus pur et le plus noble de tous les arts; le plus ancien aussi. Les Grecs nous font léguée et sont restés nos maîtres. Mais la sculpture est en même temps un métier manuel. Il y faut des artisans robustes. Michel-Ânge bûchait le marbre comme un simple tailleur de pierres.
Gerfaut était né fruste, violent, presque grossier. La vie de Paris, et surtout la vie avec une femme adorée, l'avaient assoupli, discipliné, faço^iné ; mais, au fond. Gerfaut était toujours le même homme, entêté, emporté, extrême en touteschoses, et dans certaines circonstances , le manœuvre reparaissait sous l'artiste.
Il accordait sa confiance sans discernement et il s'engouait du premier venu ; mais quand il s'apercevait qu'on l'avait trompé, la réaction était terrible.
Il avait cru à madame de Caronge. Il croyait encore à Philippe de Charny. Mais il venait d'apprendre que madame de Caronge n'était qu'une gueuse criminelle, et il ne songeait plus qu'à se venger de la misérable créature qu'il lui avait crevé les yeux.
La police, la justice, les lois répressives, il n'en avait que faire. Il voulait se venger de sa propre main, comme un ouvrier rosse sa femme infidèle au lieu de recourir aux tribunaux pour se séparer d'elle. Il avait jugé Margot, il Tavait condamnée, et il tenait à Texécuter luimême.
Peu lui importait n\^intenant le scandale. Il ne se préoccupait pas des conséquences du meurtre qu'il allait commettre. 11 ne pensait plus à sa fille. Il avait soif du sang de la Balafrée. Pourvu qu'il la tuât, il lui était indifférent d'aller en prison et de comparaître devant douze jurés probes et libres qui abusent souvent des circonstances atténuantes pour épargner des scélérats, mais qui ne les accordent pas toujours aux accusés dignes d'indulgence.
Et, aussitôt sa résolution prise, il s'était* mis en mesure d'agir avec une énergie implacable.
Pour frapper sûrement, il fallait qu'il fût seul. Un témoin aurait arrêté son bras. II fallait aussi que la condamnée vtnt s'offrir à ses coups, car il était hors d'état de l'atteindre. Un aveugle ne peut pas courir après un ennemi qui y voit clair.
Il avait donc commencé par renvoyer Carnac. Le prétexte pour l'éloigner était tout trouvé. Puis il s'était posté près de la porte de l'escalier intérieur.
11 savait bien que Margot ne pouvait rentrer que par là, puisque Carnac avait emporté la clef de la porte qui donnait sur le corridor. Et il avait eu soin de recommander à madame de Garonge de ne pas s'attarder chez Camille et de ne pas la ramener avec elle.
Le piège était bien tendu, et Margot devait forcément s'y jeter*
La main gauche appuyée contre le battant afin d'être averti par la poussée du dedans que le battant allait s'ouvrir, le tronçon d'épée bien assujetti dans la main droite, Gerfaut attendait, immobile comme la statue de Némésis, déesse de la vengeance.
Si le bon Carnac, qui courait en ce moment sur le boulevard de Clichy, avait pu voir son cher maître dans cette attitude menaçante, il aurait vite rebroussé chemin pour tâcher d'empêcher un malheur dont il envisageait les suites avec une lucidité parfaite.
Il voulait bien qu'on chassât Margot et qu'on l'envoyât, comme on dit vulgairement, se faire pendre ailleurs. Au besoin même, il se serait chargé de la remettre entre les mains du commissaire, estimant qu'a* près tout, on a toujours le droit de démasquer une coquine. Mais il aurait jugé qu'en la frappant lui-même pour éviter de figurer dans une cause célèbre. Gerfaut eût imité le légendaire Gribouille qui se jetait dans la rivière afin de ne pas être mouillé par la pluie.
Malheureusement, Carnac n'était pas là. 11 avait pris ses jambes à son cou, et il cherchait un fiacre pour ramener plus vite la providentielle madame Langoumois.
H avait bien eu quelque soupçon du sinistre projet que ruminait le père de Camille, mais il croyait ce projet irréalisable, et il se réjouissait par avance d'assister à la scène entre la Balafrée et la marchande à la toilette. Il comptait même profiter de la confusion de Margot pour lui arracher, devant Gerfaut, l'aveu de ses accointances, et peut-être de sa complicité avec le comte de Charny.
Gerfaut attendait toujours, et son cœur ne faiblissait pas. Il attendit vingt minutes, sans qu'aucun bruit
Taverlit que la victime approchait du sacrifîcateur prêt à frapper.
Le jour baissait déjà, et l*atelier silencieux s*emplissait d'ombre.
EufiQ, Taveugle entendit un pas de Fautre c6té de la porte, un pas léger. Une femme descendait Tescalier sans trop se presser.
— C'est elle! murmura-t-il. Linfâme va mourir.
Dix secondes après, la porte s'ouvrit lentement. Gerfaut, qui la tenait, sentit la pression, s'effaça un peu pour laisser à Margot le temps d'arriver à sa portée, étendit le bras gauche, saisit d'abord une épaule vêtue de soie, puis un cou nu qu'il étreignit avec force pour empêcher la condamnée de crier, et frappa de la main droite, en pleine poitrine.
Le coup fut si violent que la femme s'affaissa sur ellemême, et dès qu'il l'eût lâchée, tomba sans pousser un soupir.
Elle vint rouler aux pieds du meurtrier, qui ne put s'empêcher de tressaillir, au contact de ce corps inanimé.
— Morte la bête, mort le venin I dit-il, en jetant loin de lui l'arme ensanglantée.
11 lui sembla alors qu'il se réveillait d'un sommeil troublé par un épouvantable cauchemar. La raison lui revint, et il eut conscience de ses actes. Il avait tué dans un accès de fièvre, sans savoir ce qu'il faisait, pour obéir à une impulsion plus forte que sa volonté. II avait horreur de lui-même, et il n'osait ni bouger, ni appeler. La peur le clouait sur place et étouffait sa voix.
— Assassin! pensait-il en frissonnant, je suis un assassin!... oui, un assassin, car j'ai préparé le guet-apens... je l'ai attendue lâchement, derrière une porte... et je
tOO MARGOT LA BALAFRÉE. .
Fai égorgée saas lui permettre d'invoquer ma pitié... de chercher à se justifier. J'ai cru qu'elle était coupable... qui sait si je ne .me suis pas trompé?... Garnac m*a donné des preuves, mais les ai-je pesées?... ai-je pris le temps de m'éclairer?... non, j*ai agi comme un foa furieux .. et si elle était innocente?... si Garnac avait menti?... ou si seulement il s'était laissé prendre à des apparences?... je serais le dernier des misérables, et je n'aurais plus qu'à me tuer pour épargner à Gamille la honte d'avoir son père au bagne. Et ma mort ne la sauverait pas du déshonneur... on saurait ce qui s'est passé ici... elle serait toujours la fille d'un assassin.
Ah! maudit soit Thomme qui m*a excité contre cette malheureuse!... maudit! trois fois maudit!
Gerfaut avait été obligé de s'adosser à la muraille pour se soutenir. Ses jambes se dérobaient sous lui.
Le silence profond qui s'était fait dans l'atelier Top* pressait. Il croyait sentir une odeur de sang, et il n'avait plus ses yeux pour se diriger, pour s'éloigner de ce cadavre qui gisait tout près de lui.
11 n'osait pas remuer, de crainte de le heurter.
— Et que faire? se demandait-il accablé. Garnac va revenir avec cette marchande, et ils me trouveront debout à côté d'une femme que j'ai tuée... Garnac se tairait, mais la marchande parlera... elle ira chercher les sergents de ville qui m'arrêteront sous les yeux de ma fille... Gomment me débarrasser de ce corps?... je ne peux même pas le fuir... je suis aveugle. Appeler?... non, jamais!... Gamille viendrait... elle mourrait de terreur en me voyant... je dois avoir du sang après les mains... si je pouvais devenir fou!... Non, je pense, je raisonne... et alors même que je serais fou, personne ne le croirait...
MARGOT LA BALAFRÉE. lOl
on dirait que je simule la folie pour sauver ma tête... Et il dit entre ses dents :
— Ma tête!... ah! je devrais la briser contre ce mur. Il l'aurait fait peut-être, mais une idée traversa tout à
coup son cerveau troublé.
— Si cette femme n'était pas morte?... J'ai frappé de toute ma force, mais la pointe de Fépée a pu glisser sur une côte... ou pénétrer sans toucher le cœur... La malheureuse n'est peut-être qu'évanouie. Et je la laisse là sans la secourir!... alors qu'un médecin pourrait la rappeler à la vie... Ah! je serais un monstre, si je n'essayais pas de la sauver.
Il s'agenouilla, et il avança la main pour toucher le corps et s'assurer que la vie ne l'avait pas complètement abandonné. Mais la seule pensée de ce contact le bouleversait; sa main tremblait, et il fut obligé de s'y reprendre à deux fois.
Enfin, il eut le courage de la poser sur l'épaule de sa victime, et il crut sentir à travers la robe un reste de chaleur.
— Où ai-je frappé? murmura- t-il. Je ne me souviens plus... Ah! c'est à la poitrine... Je la tenais par le cou, et elle se présentait de face,.. La lame a pu rencontrer le buse du corset... Non, il m*a semblé qu'elle entrait profondément.
11 se mit à palper ce sein qu'il avait troué, et il poussa un cri de terreur en retirant sa main qui venait de se poser sur une large plaque de sang.
— Je ne pourrai jamais, dit-il tout bas. Le cœur me manquerait. Je vais essayer de monter l'escalier... j'appellerai Brigitte... je l'enverrai ici... elle fera ce que je n'ose pas faire...
II essaya de se relever; mais en cherchant à s'étaycr de sa maia gauche pour se remettre sur pied, il toucha le visage de la femme, et un souffle passa sur ses doigts.
— Elle respire encore! s'écria-t-il. C'est le râle de Tagonie peut-être... mais non, je Tentendrais... la vie n*est pas éteinte... je puis m'en assurer mieux en touchant les tempes... là, il n'y a pas de sang, puisque la blessure est à la poitrine...
Enhardi par ce raisonnement et encouragé par ce premier succès. Gerfaut essaya de relever la tête couchée sur le côté, et en exécutant ce mouvement, il passa involontairement la main sur la figure de la blessée. , — C'est étrange! pensait l'artiste, qui une demi-heure auparavant avait palpé le visage de Margot. Je ne reconnais pas la forme des traits... Je me trompe sans doute... et je vais trouver la cicatrice...
Et une seconde après, il s'écria :
— La cicalrice n'y est pas. Ce n'est pas madame de Caronge!... Oh! mon Dieu, qui donc ai-je tué?
Gerfaut, glacé d'horreur, restait immobile, penché sur ce corps qu'il n'osait plus toucher, et qu'il ne pouvait pas voir, puisqu'il était aveugle.
II n'avait ni la force de se relever, ni le courage d'appeler. II souhaitait de mourir, et s'il avait eu à sa portée l'arme qu'il venait de jeter à travers l'atelier, il se serait frappé au cœur.
— Je me suis trompé, murmurait-il, pour tâcher de se rassurer; il est impossible que ce ne soit pas cette femme... elle seule a pu entrer ici par cette porte. Brigitte m'a déclaré en partant qu'elle ne reviendrait pas, et je lui ai défendu de laisser descendre Camille. J'ai
mal cherché... la cicatrice doit y être... je vais la trouver... il faut que je la trouva...
Il avança en tremblant la main qui avait frappé, et cette main rencontra la tête de la victime... Elle se posa sur les cheveux , des cheveux fins et bouclés que la chute avait mis en désordre.
— Ce n'est pas elle, dit-il d'une voix sourde. Elle avait un chapeau... je me souviens qu'elle m'a demandé si elle devait Tôter... et je lui ai répondu que c'était inutile... il faudrait donc qu'elle l'eût 6té là-haut. Et puis... ces cheveux, il me semble que ce n'est pas la première fois que je les touche... Ils sont soyeux, et ils s'enroulent autour de mes doigts comme ceux de... ah! mon Dieu, si c'était...
A ce moment, un bruit de clef tournant dans une serrure le fit tressaillir. Quelqu'un ouvrait la porte du corridor.
— C'est Carnac qui amène cette marchande à la toilette, peosa Gerfaut. Je suis perdu, mais du moins il va me dire qui j'ai tué.
C'était bien Carnac, mais Carnac était seul.
— Maître, dit-il en entrant, je n'ai pas trouvé la mère Langoumois. Elle n'était pas chez elle, et elle n'était pas non plus à son magasin. Alors, sachant que vous m'attendiez, je...
L'élève de la nature s'arrêta au milieu de ses explications. 11 venait d'apercevoir son maître agenouillé devant une femme étendue sur le dos, au bout de l'atelier.
— Sacrebleu! qu'est-ce que c'est que ça? dit-il en courant à lui.
Et à peine arrivé près de Gerfaut, il s'écria :
— Mademoiselle Camille inondée de sang!... blessée!... morte peut-être!
— Camille! tu as dit Camille? demanda le malheureux père.
— Oui, balbutia Caraac. Que s* est-il donc passé?
— J'ai tué ma fille! sanglota Gerfaut.
— Vous!
— Moi. Je voulais tuer cette infâme créature. Je guettais son retour. Une femme s'est présentée... j'ai frappé.
— Et c'est votre fille qui a reçu le coup... espérons qu'il n*est pas mortel. Otez-vous de là et laissez-moi faire, dit Carnac en repoussant son maître, qui serait tombé à la renverse, s'il n'eût rencontré le mur pour se soutenir.
Il y resta adossé, anéanti par la douleur, pendant que son élève se jetait à genoux.
— Elle a été atteinte à la poitrine, murmura-t-il, en palpant le corps étendu sur le plancher; la blessure est un peu au-dessous de la clavicule... C'est bien grave... mais la plaie a beaucoup saigné, et c'est bon signe... Voyons le cœur... je le sens... il bat encore... tout espoir n'est pas perdu...
— Elle vit! s'écria Gerfaut. Ah! je ne méritais pas la grâce que Dieu me fait. Cours chercher un médecin.
— Tout à l'heure ! répondit Carnac, qui n'avait pas perdu la tête. Votre fille ne peut pas rester là. Âidez-moi d'abord à la porter dans son lit... non... j'oublie que vous n'y voyez plus... vous me génériez au lieu de m'aider... je vais la porter tout seul... tâchez seulement de vous relever, d'ouvrir la porte et de monter devant moi.
Gerfaut n'était pas en état de discuter. 11 se remit péniblement sur pied, il attira à lui le battant que la
MARGOT LABALAFRÉE. 105
pauvre Camille n'avait pas eu le temps de refermer avant de tomber, il s'accrocha à la rampe, et il se traîna comme il put jusqu'au premier étage, pendant que Garnac enlevait la jeune fille dans ses bras et s'engageait dans Tescaller, à la suite de son maître.
Rose, la femme de chambre, était occupée à épousseter les meubles dans le salon, et l'on peut croire qu'elle se récria lorsqu'elle aperçut ce lugubre cortège.
— Mademoiselle vient de faire une chute, lui dit vivement Garnac ; elle a perdu connaissance, mais ce ne sera rien Où est mademoiselle Brigitte?
— Dans sa chambre, monsieur. Mais...
— Elle est seule?
— Oui, monsieur.
— Allez la prier de descendre, et ne bougez pas de l'antichambre. S'il venait quelqu'un, vous répondriez que monsieur est sorti avec mademoiselle, et qu'ils ne recevront personne aujourd'hui.
Rose obéit sans comprendre, et dès qu'elle eut disparu:
— Accrochez-vous à ma vareuse, maître. Je sais où est la chambre de votre fille, et je vais l'y porter.
Gerfaut obéit aussi. Pour la première fols de sa vie, il subissait l'ascendant de son élève, parce qu'il sentait confusément que cet énergique et prévoyant garçon agissait comme il fallait agir dans la situation critique où ce malheureux coup d'épée les avait mis tous.
Garnac, avec des précautions infinies, coucha sur son lit de jeune fille mademoiselle Gerfaut, toujours évanouie, et quand ce fut fait :
— Maître, reprit-il, vous ne tenez pas, je suppose, à aller en prison?
106 MARGOT LA BALAFREK.
— Je veux sauver Camille, s'écrîa Gerfaut. Le reste m'importe peu.
— Si vous consentez à vous en rapporter à moi, nous la sauverons, et personne ne saura que vous avez failli la tuer.
Et comme Brigitte entrait tout effarée :
— Mademoiselle, lui dit Carnac d'un ton ferme, contenez-vous, je vous en supplie. Pas de cris, pas de bruit, et pas un mot aux domestiques. M. Gerfaut a frappé sa fille en croyant frapper une autre personne. Elle est dangereusement blessée, mais elle peut en revenir. Un de mes amis, qui est médecin, m'a accompagné jusqu'à la porte de cette maison, et je sais où le trouver. Je vais le chercher, et jevous le ramènerai d'ici à dix minutes. Je réponds de sa discrétion, et je compte sur vous pour empêcher que personne connaisse la vérité. Il faut que tout le monde croie qu'il s'agit d'un simple accident. Vous avez compris?
— Oui, mais...
— Madame de Caronge est partie, n'est-ce pas?
— Madame de Caronge! J'ignorais qu'elle fût venue.
— Alors, vous ne l'avez pas vue?
— Non, monsieur. Elle n'a pas vu Camille qui était avec moi et que je n'ai quittée qu'au moment où, malgré mes observations, elle est descendue à Tatelier.
— C'est fort heureux, et c'est tout ce que je voulais savoir. Je pars et je reviens. Calmez M. Gerfaut, et tâchez de garder votre sang-froid.
Ces recommandations n'était pas inutiles, car la gouvernante avait les larmes aux yeux, et Gerfaut, courbé sur sa fille, se lamentait avec des éclats de voix.
Carnac se précipita hors de la chambre et de là dans le corridor.
MARGOT LA BALAFaÉE. , 107
— Ah! la gueuse, disait-il entre ses dents, elle a flairé le danger, et elle a manœuvré comme une coquine émérite... qu'elle est. Elle a fait semblant de monter chez Camille, et une fois arrivée en haut, au lieu d'entrer, elle a filé par l'autre escalier, pendant que je bavardais avec le patron. Quand j'ai fermé la porte de la rue, Margot était déjà loin. Et elle ne reviendra pas s'y faire prendre. Nous en voilà débarrassés, mais c'est un peu tard, si Camille ne s'en tire pas... et je crains fort qu'elle ne $*en tire pas... Le coup a presque traversé la poitrine... Les aveugles, c'est comme les sourds... ça tape dur... il est enragé, ce père Gerfaut... Si j'avais prévu que la colère le pousserait à essayer de tuer Margot, séance tenante, c'est moi qui ne lui aurait rien dit! Le voilà dans de jolis draps maintenant. Enfin, j'ai eu une fameuse chance de rencontrer mon vieux copain Buzançais. 11 est de première force, quoiqu'il n'ait pas de clientèle, et il se taira si je lui demande de se taire. Un autre médecin se croirait obligé d'aller faire sa déclaration au commissaire de police.
Pourvu qu'il n'ait pas fini de boire son bock!... Non... Il aime à flâner en sirotant de la bière, et s'il a fini le premier, il en aura demandé un second.
Carnac ne se trompait pas. Son ami était encore attablé devant la porte d'un petit café du boulevard des BatignoUes, à cent pas de la maison de Gerfaut.
Ce docteur aussi savant qu'inoccupé avait bien la tète la plus étrange qu'on pût rêver; une bouche rabelaisienne, un nez de vigneron bourguignon, un front énorme, et au-dessus de ce masque bizarre une forêt de cheveux tellement crépus et tellement épais qu'il lui était impossible de mettre un couvre-chef quelconque, llpor-
tait, pour la forme, une casquette accrochée à un bouton de son paletot.
— Vite! lui dit Carnac en jetant une pièce de vingt sous sur le guéridon en tôle. Deux bocks, c'est soixante centimes. Le reste sera pour le garçon. Debout, Esculape de Montmartre. Je t*ai trouvé une malade... si tu la guéris, ta fortune est faite.
— Présent! répondit Buzançais, en se levant. Qu'estce qu'elle a, cette malade?... une pleurésie?... une esquinancie?... une...
— Elle a un coup d'épée dans le torse.
— Tiens! elle s'est battue en duel. Une femme! c'est drôle.
— Non, ce n'est pas drôle du tout. C'est son père qui Ta blessée.
— Son père! oh! oh! la famille des Âtrides, alors... une tragédie antique.
— Pas du tout. Ce père Ta prise pour une autre.
— 11 faut qu'il soit rudement myope.
— 11 est aveugle. C'est Tiburce Gerfaut, mon maître...
— Fallait donc le dire. Tu m'as conté cette histoire de vitriol...
— Eh bien! le coup d'épée est la suite du vitriol. Je t'expliquerai ça. Mais tu comprends que si tu bavardais, on accuserait tout bonnement Gerfaut d'avoir assassiné sa fille, et ça pourrait le mener loin.
— Je serai muet comme un poisson, et en me taisant, je ne ferai que mon devoir. Le secret professionnel est obligatoire, mon bon!
— Alors, je puis compter sur toi?
— Pourle silence, oui. Pour la guérison,jete répondrai quandj'iîuraivulc sujet. A-t-elle beaucoup Siii{jnc,tablessée?
MART.O r LA BALAFRÉE. 109
— Énormément.
— Alors, il y a de Tcspoir... parce que, vois-tu, mon petit, quand Thémorrhagie se produit en dedans, c'est une affaire réglée.
L'élève de la nature et son ami le docteur causaient en marchant au pas accéléré, et ils étaient arrivés à la porte du petit hôtel habité par Gerfaut.
— Si Tenfant guérit, la convalescence sera-t-elle longue ? demanda Carnac.
— Un mois, deux mois, trois mois, ça dépend, répondit Buzançais.
— Bon! le mariage est manqué. Enfoncé, monsieur le comte !
— Qu'est-ce que tu dis?
— Rien. Entre, mon vieux. On nous attend là-haut, répliqua l'apprenti sculpteur en poussant son ami dans le corridor.
C'est une opinion très-répandue que, dans les maladies graves, le sort d'un malade se décide le neuvième jour. C'est même une date réglementaire pour les relevailles, car on lit sur certaines enseignes de sages-femmes prenant des pensionnaires : « L'accouchement et les neuf jours. »
Or, il y a neuf jours que Camille Gerfaut est tombée sous répée de son père, et le docteur Bnzançais ne s'est pas encore prononcé.
11 la soigne avec un zèle ardent. Pendant les quarantehuit heures qui ont suivi le fatal événement, il ne Ta pas quittée une minute^ et il passe encore près d'elle une nuit sur deux.
Carnac et Brigitte le remplacent lorsqu'il prend quelque repos.
Gerfaut est toujours là, mais il n'est bon à rien. Un aveugle ne peut pas faire ce que ferait l'infirmier le plus maladroit.
Gerfaut, désespéré, se renferme dans un silence farouche. Il reste immobile et muet, près du lit, écoutant le foible souffle qui s'échappe des lèvres de la blessée, attendant une parole qu'elle ne prononce pas et se demandant si elle lui a pardonné.
Buzs^Qçais a défendu à Camille de dire un iseul mot jusqu'à nouvel ordre.
Camille ne peut s'exprimer que par signes, et les signes, son père ne les voit pas.
Carnac les voit, lui ; il peut lire dans les yeux de la jeune fille, et il devine ce que cherchent ses regards inquiets*
Personne d'étranger à la maison n'y est entré depuis la catastrophe.
La consigne donnée par le docteur a été rigoureusement exécutée. L'élève de la nature a veillé à ce qu'elle le fût.
Brigitte est de la famille. Les deux filles de service sont dévouées, et Carnac leur a fait la leçon.
A tous ceux qui se présentent, on répond que mademoiselle Gerfaut a été victime d'un accident très-grave ; une chute dans l'atelier de son père du haut d'une échelle où elle était montée pour accrocher un tableau. Et l'on ajoute que les médecins, ayant reconnu que la plus légère émotion pouvait la tuer, interdisent les visites de la façon la plus absolue.
On dit : les médecins, afin qu'on croie que ceux qui ont soigné le père, soignent aussi la fille.
Et à ceux qui insistent, en demandant à voir Gerfaut, on déclare que Gerfaut a juré de ne parler à qui que ce soit jusqu'à ce que Camille soit hors de danger.
C'est ce qu'on a signifié, dès le lendemain de l'événement, à M. de Charny, qui ne s'est pas tenu pour battu, car il revient tous les jours prendre des nouvelles de sa fiancée.
Rose, la femme de chambre, ne l'aime pas et le reçoit assez mal.
Il a écrit à Gerfaut, mais Gerfaut ne peut pas lire, et
c*est la cousine Brigitte qui a décacheté la lettre et qui s'est abstenue d*y répondre, après avoir consulté Garnac, qu'elle a appris à estimer.
M. de Charny doit penser que les sentiments de son futur beau-père ont changé, puisqu'il n'est plus question du mariage conclu, et cependant il ne se décourage pas. 11 croit ou feint de croire que la cérémonie n'est que retardée par un cas de force majeure.
Marcel Brunier et sa sœur viennent aussi chaque jour, et, à eux, Jean Garnac répond lui-même. 11 les rassure, il leur promet que Gamille les recevra aussitôt qu'elle sera entrée en convalescence. Mais il n'a pas pu leur dire la vérité. G'est un secret qui ne lui appartient pas, et qu'il n'a pas le droit de leur confier.
Jeanne Plantin s'est présentée plusieurs fois. Garnac est descendu tout exprès pour lui parler, pour lui payer largement l'ouvrage qu'elle rapportait et pour lui faire une nouvelle commande au nom de mademoiselle Gerfaut. Il lui a annoncé qu'elle était veuve, et il l'a engagée à aller dire au commissaire de police tout ce qu'elle sait sur le passé de son ignoble mari.
On a dû éconduire aussi madame Stenay, qui a fait, à la porte, une scène d'attendrissement devant la femme de chambre, et qui voulait à toute force embrasser sa chère Gamille et son ami Gerfaut.
Rose a été inflexible, et, pour l'amie de Margot, Garnac n*a pas pris la peine de se déranger.
Il n'y a que madame de Caronge qui n'ait pas donné signe de vie. Garnac s'y attendait, mais il se demande si elle a quelque soupçon du terrible drame où elle a failli jouer le rôle de victime, et il voudrait bien savoir ce qu'elle est devenue.
Le temps lui a manqué pour s'ea iuformep. Releuu près de mademoiselle Gerfaut, il a fort négligé madame Langoumois, qui s'étonne sans doute de ne pas le voir, et il ignore s| elle est retournée chez Margot.
Il sait qu'elle a tenu parole à son ancienne pratique, car il a lu sur tous les murs du quartier des affiches promettant trois cents francs de récompense à qui rapportera une chevalière en or, ornée d'une améthyste. Mais il est bien sàr que personne ne Ta rapportée, puisqu'elle est encore dans sa poche.
Étant donné la situation nouvelle qu'a créée un tragique événement, il n'est pas très-pressé de se servir de cette pièce à conviction. C'est une arme qu'il garde pour le cas où le comte de Charuy rentrerait en ligne comme - prétendant à la main de mademoiselle Gerfaut.
En ce moment, ce gentilhomme suspect n'est plus à craindre, et Margot parait être hors de combat.
Mais le neuvième jour est arrivé, et Carnac a le pressentiment que, pour lui comme pour la blessée, ce jour sera décisif.
Il est midi. Buzançais vient d'arriver. C'est son heure; Gerfaut, Carnac et la cousine Brigitte l'attendaient dans ^ la chambre de Camille. Mais il a l'air plus solennel que de coutume, et il ne leur a encore rien dit.
Il est allé droit au lit de la blessée, il l'a aidée à se mettre sur son séant, et il a commencé à l'ausculter.
C'est évidemment un arrêt qu'il va prononcer, un arrêt définitif et sans appel, car il multiplie les auscultations, et, après chaque expérience, il se recueille un Instant avant d'appliquer son oreille à une autre place.
On n'entend que sa voix, scandant les mots traditionnels:
— Respirez... bien!... encore!... Maintenant, toussez UD peu !
Camille se prête docilement à cette exploration de sa poitrine, et obéit, sans se plaindre, aux commandements du docteur.
L*examen se prolongeait, et elle ne paraissait ni fatiguée ni inquiète. Mais Tanxiété des témoins de cette scène clinique était à son comble. Ils n'osaient pas souffler.
Gerfaut ne voyait pas, mais il écoutait, et les percussions que le médecin répétait à chaque instant remuaient profondément le cœur de ce père coupable.
Il songeait à la lugubre matinée où il avait conduit sa femme au cimetière, et il lui semblait entendre clouer le cercueil de sa fille.
Enfin, rimpassible Buzançais replaça doucement sur Toreiller la tète de la blessée, se redressa, passa sa main dans ses cheveux crépus — c'était son tic — et dit d'une voix caverneuse qu'il prenait volontiers quand le cas était grave :
— Mademoiselle, avez-vous du courage?
Gerfaut pâlit et fit un effort pour se lever. Il voulait fermer la bouche à ce bourreau qui allait annoncer à Camille qu'elle était perdue.
— Tais-toi, malheureux! cria Carnac, indigné.
— Mademoiselle, reprit Buzançais imperturbable, je vous demande cela parce que je suis sûr que vous vous trouvez très-bien dans votre lit et parce qu'il va falloir le quitter.
— Comment! s'écrièrent à la fois le maître et l'élève.
— Mademoiselle est guérie, dit tranquillement le docteur.
— Guérie!... est-ce possible? murmura Gerfaut.
— Mais, oui. II faut toujours qu'on meure ou qu'on guérisse. £h bien, mademoiselle ne mourra pas. La lésion interne est cicatrisée. Le poumon di:oit, qui avait ^té atteint, fonctionne normalement, et je ne vois plus aucun accident à redouter.
Voilà ce que c'est que d'être jeune et d'avoir un bon sang. Je n'y suis pour rien. La nature a tout fait.
— Vous me jurez qu'elle vivra?
— Gomment? si elle vivra! mais, avant quinze jours, elle se promènera aux Champs-Elysées... en voiture, par exemple! 11 ne faut pas que mademoiselle se fatigue dans les premiers temps de sa convalescence. Mais je l'autorise à se lever dès aujourd'hui. Je l'y engage même...
Gerfaut était debout. Il saisit Buzançais et faillit l'étouffer en le pressant sur son cœur.
— Vingt mille francs... cent mille francs... tout ce que je possède est à vous, criait ce père affolé de joie.
— Pardon, cher monsieur, dit en riant le docteur, vous me semblez n'avoir aucune notion de l'arithmétique. Dix visites à cent sous font cinquante francs. Ajoutez-y, si vous voulez, un supplément de cent francs pour les nuits passées, et encore, non... ce serait trop.
— Prenez, je vous en supplie, murmura Gerfaut.
Et il fit si bien qu'il réussit à fourrer dans la poche de Buzançais un petit portefeuille qu'il tira de la sienne.
— Assez! Buzançais! tu nous ennuies, dit Carnac, qui trouvait déplacée cette lutte de générosité près du lit d'une ressuscilée.
Buzançais allait continuer à se défendre, mais Camille lui demanda d'une voix faible :
— Me permettez-vous de parler?
— Certainement, mademoiselle... à condition que vous
ne parlerez pas trop. Votre état exige encore des ménagements.
— Je puis du moins vous dire que je vous dois la vie et que je ne Toublierai jamais, reprit la jeune fille en lui tendant la main.
Le docteur chevelu se permit d*y mettre un baiser et dit :
— Maintenant, j* espère que vous n'aurez plus jamais besoin de moi comme médecin ; mais si vous voulez de Jacques Buzançais pour ami, il est à vous.
Camille, en souriant, lui fit signe de s'écarter, et dit :
— Père, viens m'embrasser. Le docteur ne s'y oppose pas.
Gerfaut se pencha sur elle et l'embrassa en sanglotant,
— Tu me pardonnes donc? murmura-t-il.
— Veux-tu bien te taire ! répondit tout bas la jeune fille.
— Les émotions trop vives sont défendues, cria Buzançais.
— Remettez-vous, maître, appuya Carnac, et asseyezvous.
— Oui, père, assieds-toi, reprit Camille. Et faismoi le plaisir de me répondre. J'ai une foule de questions à l'adresser. Et d'abord, donne-moi des nouvelles de nos amis. Tu ne leur as pas permis de me voir.
— Je me suis conformé à l'ordonnance du docteur, balbutia Gerfaut.
— Bon! mais tu peux bien me dire s'ils se sont informés de moi... Je suis sûre que M. de Charny est venu...
— Nous y voilà! pensa Carnac. Elle est guérie du coup dépée, mais pas de sa toquade pour cet intrigant.
— M. de Charoy est venu plusieurs fois, répondit Gerfaut, avec un certain embarras. Je crois même qu'il est venu à peu près tous les jours.
— J'en étais sûre, soupira Camille. Et... tu ne Tas pas reçu.
— C'était impossible. Le docteur interdisait les visites. W — Ou a-t-on dit à M. de Charny?
— Que tu avais fait une chute dont les conséquences pouvaient être mortelles... car tu as failli mourir, ma pauvre enfant.
— Je le sais; mais je sais aussi que je ne mourrai pas. J'ai la parole de M. Buzançais. H m'a garanti que je vivrais. Je vivrai donc... et je puis bien maintenant recevoir mes amis.
Le médecin chevelu eut l'idée de regarder Carnac, avant de répondre, et il lut dans ses yeux la réponse qu'il fallait faire.
— Mademoiselle, commença-t-il sans hésiter, vous êtes sauvée, je vous Tai dit, et je ne m'en dédis pas. Mais c'est à condition que vous serez raisonnable. La convalescence n'est qu'un acheminement vers la santé, et la moindre agitation pourrait vous arrêter en route. Attendez, pour reprendre vos habitudes, que vous soyez complètement rétabhe. Ce ne sera pas long.
— Mais, docteur, vous m'avez peruîis de parler. Qu'importe que je parle à mon père ou à une autre personne?
— Rien... si cette personne vous est indifférente. Estce le cas?
Camille rougit et balbutia :
— Si elle m'était indifférente, je ne tiendrais pas tant à la voir.
— Alors, je m'oppose absolument à l'entrevue. Les
llg MARGOT LA BALAFRÉE.
émotions vous sont interdites jasqu*à nouvel ordre. Provisoirement, je vous prie de les remettre à quinzaine... Voulez- vous que j'écrive cette prescription sur une ordonnance? Je chargerai monsieur votre père de veiller à ce qu'elle soit exécutée.
--« C'est inutile... je me résigne, murmura Camille.
— Je n'attendais pas moins de votre sagesse. Et maintenant, mademoiselle, comme vous allez vous lever, je vais vous quitter. Je vous laisse en bonnes mains, et je reviendrai demain voir comment vous allez. Je vous préviens seulement que si vous commettiez une imprudence, je m'en apercevrais dès ma prochaine visite.
Sur cette conclusion comminatoire, Buzançais agita sa casquette attachée à un bouton de sa redingote — c'était sa manière de saluer — secoua vigoureusement la main de Gerfaut, et tourna les talons.
— Maître, dit Carnac, si vous n'avez plus besoin de moi, je vais Faire un tour sur le boulevard avec mon camarade.
— . Va, mon garçon, et reviens quand tu voudras, répliqua Gerfaut. Aujourd'hui, c'est fête pour tout le monde.
L'élève de la nature ne se le fit pas répéter deux fois. H emboîta le pas au docteur, et ils sortirent ensemble de la maison.
— Tu es content, lui dit Buzançais, dès qu'ils furent dehors; ils sont contents, là-haut, mais je suis encore le plus content de tous.
— Tu as, parbleu ! bien le droit de te féliciter, répliqua distraitement Carnac. Tu as fait une cure merveilleuse.
— Bah! le premier interne venu en aurait fait tout autant. 11 ne s*agit pas de ça. Mais la guérison de cette fillette me tire une fameuse épine du pied.
— Oui, tu t*es attaché à elle, et...
— Que tu es béte ! Pas plus à elle qu'aux autres. Un malade est UQ sujet. Tant mieux s*il s'en tire... et Si'ilclaque, tant pis. Si je passais ma vie à pleurer tous ceux qui sont morts entre mes mains, je serais depuis longtemps changé en fontaine Wallace. Mais si Taffaire de la demoiselle avait mal tourné, je me serais trouvé dans un fichu cas.
— Pourquoi?
— Gomment! tu ne comprends pas que le médecin préposé à la constatation des décès aurait rédigé un rapport... il aurait déclaré que celte petite avait succombé aux suites d'une blessure produite par un instrument aigu... plaie pénétrante de la poitrine... lésion de la plèvre et du lobe supérieur du poumon droit... je te fais grâce du reste. La justice, qui est une vieille curieuse, aurait voulu savoir qui a porté ce coup-là. Elle aurait découvert que c'est papa Gerfaut; ce sculpteur aurait passé un vilain quart d'heure, et l'on m*aurait cherché noise pour n'avoir pas averti les autorités constituées.
— Bon! et le fameux secret professionnel?
— G'est bien ce que j'aurais allégué pour ma défense, mais on m'aurait embêté tout de même. Aussi, je me réjouis autant et plus que toi que l'enfaot soit sur pied. Si les gens qui l'entourent sont discrets, cette sotte histoire ne transpirera pas.
— Je l'espère bien. Et te voilà riche, mon vieux.
— Tiens! c'est vrai, le papa a tenu à me couvrir d'or... je n'y songeais plus. 11 aurait pu s'en dispenser. J'suirais volontiers soigné pour rien la fille de ton patron. Voyons donc un peu ce qu'il a fourré dans ma poche, ce nabab... un billet de mille francs!... c'est trop... dix fois trop... il est fou !
120 MARGOT LA BALAKHÊK.
— NoQ, il est millioanaire, et il adore sa fille. Il te donnera davantage quand la guérison sera définitive.
— Je ne veux rien de plus, et du diable si je sais que faire de tant d'argent.
— Tu Rachèteras un habit noir et un mobiUer. Mais maintenant que tu as guéri Camille d'un coup d'épée, si tu pouvaism'aideràlaguérird*un certain comte de Charny...
— Charny ! répéta Buzançais. lime semble que je connais ce nom-là.
— Parbleu! oui, tu connais ce nom-là, s'écria Garnac. Gerfaut et sa fille viennent de le prononcer devant toi. lis se le renvoyaient comme on se renvoie un volant sur une raquette.
— Je m*eu souviens très-bien, dit Buzançais. J*ai même parfaitement compris, à tes clignements d'yeux, que tu souhaitais qu'on fermât la porte à ce monsieur, et j'ai formulé mon ordonnance au gré de tes désirs. Qu'est-ce que c'est que ce bonhomme-là?... un amoureux de la petite?
— Oui... pour le bon motif.
— Eh bien, alors... si c'est pour le bon motif?... tu n'as pas la prétention d'empêcher cette enfant de se marier.
— Avec un autre, non. Mais avec M. de Charny...
— Tu t*y opposes. 11 m'a paru cependant que le père Gerfaut y consentait. Il s'est presque excusé de ne pas l'avoir reçu.
— Malheureusement, oui, il y a consenti. Et Camille est toquée du comte. Elle devait l'épouser la semaine prochaine.
— Je me charge de l'en empêcher. Un médecin a le droit de gouverner despotiquement ses malades, et celle-ci m'appartient.
Je ne signerai qu'à bon escient son exeat matrimonial. Mais quel intérêt as-tu à Tempécher de se présenter devant M. le maire?
^ Aucun. Je te prie de croire que je ne suis pas jaloux d*elle... et ça pour une bonne raison, c'est que je suis fortement épris d'une jeune personne de ses amies qui sera ma femme, quand elle voudra.
— Comment! tuquoque! toi aussi! toi, Carnac, qui as toujours eu horreur des collages !
— Pas du collage légitime. Mais il ne s'agit pas de moi, pour le moment. J'aime beaucoup le père Gerfaut, et je suis tout dévoué à sa fille. Or, j'ai de fortes raisons de croire que le beau Gharny n'est qu'un simple gredin, malgré son titre et son chic.
— Ça s'est vu, dit philosophiquement le docteur chevelu.
— Souvent. Et ça se verra encore. Si je te disais que je soupçonne ce noble seigneur d'élre l'amant et le complice de la Margot que Gerfaut voulait tuer quand il a frappé Camille?...
— Son amant... ce ne serait rien. Tous les jours, on lâche une maîtresse pour se marier... Mais son complice!... diable! aider à brûler les yeux d'un monsieur et lui demander ensuite la main de sa fille... non, là, vrai... ça ne se fait pas.
— 11 ne prévoyait pas qu'il la lui demanderait. Ce n*est pas à Gerfaut que Margot en voulait.
— Oui, je sais... lu m'as raconté l'affaire. Gerfaut a eu, cette nuit-là; une rude déveine. Mais je serais curieux de savoir commeot ce gentilhomme a pu aider cette gueuse. Est-ce lui qui lui a fourni le vitriol?
— Je crois que le vitriol est de l'invention de
122 MARGOT LA BALAFAÉE.
Margot. Mais ce n*est pas elle qui a pendu la femme... ou du moins elle ne Ta pas pendue à elle toute seule.
— Improbable, en effet. Ce n'est pas commode de pendre quelqu'un qui ne tient pas à être pendu. Tu parles de l'affaire du passage de FÉlysée-des-Beaux-Arts, n'est-ce pas?
— Celle-là et l'affaire des yeux brûlés n'en font qu'une.
— J'ai lu ça vaguement dans les journaux... les faits divers ne m'intéressent guère. Qu'est-ce que c*était déjà que cette pendue?
— Une pauvre diablesse qui avait brillé parmi les cocottes et qui était tombée dans la crotte après s'être ruinée pour un joli monsieur dont elle était coiffée. Elle chantait dans les cours des maisons pour ramasser des sous.
— C'est drôle, murmura Buzançais.
— Pourquoi?
^ Parce que ça me rappelle un souvenir. Il y a deux ans, je perchais rue Norvins, tout en haut de la butte Montmartre, et je rencontrais souvent dans le quartier une mendiante qui pourrait bien être celle-là.
— Fertugue aussi la rencontrait... tu sais... Fertugue. le peintre... il me l'a dit, mais il n'a pas pu m*en dire plus long.
— Moi, je la remarquais, parce qu'il me semblait la reconnaître pour l'avoir vue beaucoup mieux habillée, trois ou quatre ans auparavant,.. Je l'avais vue dans une circonstance que je n'ai pas oubliée. A-t-on su comment elle s'appelait?
— Elle s'appelait Marie Bracieux. Ce qu'on n'a pas pu
savoir, c*est le nom de cet amant qui lui mangeait tout son argent.
— Marie Bracieux? répéta Buzançais, en se frappant le front pour réveiller sa mémoire endormie. 11 me semble bien que c'est ça, mais je n'en suis pas très-sûr. Et ce qu'il y a de particulier, c'est que, depuis ce matin, tous les noms que j'entends prononcer me rappellent des souvenirs confus.
— Tu m'as dit ça tout à l'heure à propos de celui du futur gendre de Gerfaut.
— Oui, le comte de Charné... Marny...
— Le comte de Charny.
— Charny... certainement, j'ai déjà entendu parler de ce monsieur-là. Quel est son petit nom?
— Philippe.
— Bon! j'y suis. L'histoire me revient maintenant tout d'un bloc. Et je sais à qui tu as affaire. Quelle étrange faculté que la mémoire! Je cherchais depuis cinq minutes un souvenir qui me fuyait, et il a suffi, pour me le faire retrouver, que tu citasses un prénom...
Philippe de Charny, c'est bien ça, décidément. Cependant, pour plus de sûreté , dis-moi un peu comment est fait ce comte. N'est-ce pas un grand blond?
— Oui, répondit vivement Carnac.
— Mince de taille... joli garçon... l'air distingué, c'est-à-dire Tair que je n'ai pas.
— Le portrait est exact comme une photographie. Signe particulier : il a de longues moustaches.
— Je les vois encore. C'est bien lui.
— Où les as-tu vues?... et quand?
— Je vais te narrer la chose. Mais je crève de soif, et je voudrais bien m' asseoir devant quelques bocics.
— (Test facile, dit l'élève de la nature en désignant du doigt la terrasse d'un café qui fait le coin de Tavenue de Glichy et de la place Môncey, où ils étaient arrivés tout en causant.
Les deux amis s'y attablèrent, et Carnac s'empressa de demander une de ces larges mesures de bière qui contiennentassez de liquide pourdésaltérer une escouade.
Buzançais versa, avala une ample lampée, s'essuya les plèvres d*un revers de main, prit un temps, et commença ainsi :
— Mon cher, l'histoire que je vais te raconter n'a rien de dramatique, ni même de très-curieux, mais elle me parait devoir t'intéresser, et je te la sers telle qu'elle «st arrivée. Mon récit aura du moins le mérite de Texactitude. Accorde-moi toute l'attention dont tu çs susceptible... ce n'est pas beaucoup dire.
— Je suis tout oreilles, murmura Carnac, en haussant les épaules.
Ces préambules commençaient à l'impatienter, mais il connaissait les façons de son camarade, et il n'avait rien de mieux à faire que d'attendre le bon plaisir de cet original.
— 11 y a six ans, reprit le docteur chevelu, je venais de passer ma thèse et j'avais conquis le diplôme qui m'a conféré le droit de signer des ordonnances... exécutoires chez les pharmaciens. 11 ne me manquait absolument que des malades pour utiliser ma science et de l'argent pour vivre. Je logeais en garni, rue Germain-Pilon, dans un taudis où j'avais toutes les faciUtés imaginables pour étudier les mœurs des punaises, et j'allais prendre ma pitance quotidienne dans un sale gargot situé place Pigalle. Ce gargot...
— Je le connais. Arrive au fait, interrompit Carnac.
— Tu deviendras peut-être un grand sculpteur, mais tu ne seras jamais qu'un médiocre auditeur. Le voici, le fait : je rencontrais quelquefois en ce lieu culina^ire une créature bizarre. Elle pratiquait, comme le maître de rétablissement, Fart d'accommoder les restes, c'està-dire qu'elle maquillait outrageusement son visage fané, et qu'elle traînait là des robes de soie tachées de graisse.
— C'était Marie Bracieux?
— Elle-même, mon excellent bon. Tu es d'une perspicacité à nulle autre pareille. Je causais quelquefois avec cette invalide de la cocotterie, et j'appris de sa bouche fardée qu'elle avait brillé sur le turf galant à une époque... reculée.
Elle était vaniteuse comme un paon, et sa cervelle d'oiseau avait retenu beaucoup d'anecdotes scandaleuses qu'elle me débitait en dépeçant une demi-portion de bifteck de cheval, et qui m'amusaient assez. J'avais fini par gagner sa confiance, et un soir qu'elle avait bu un peu trop d'absinthe, elle m'avoua qu'elle adorait un beau jeune homme qui le lui rendait bien.
— Philippe de Charny.
— Tu anticipes toujours sur les événements, comme disent volontiers les héros des romans de feu Ducray- Duminil, que tu n'as jamais lus, j'en suis persuadé. 11 en résulte que tu me coupes mes effets. Mais je te pardonne, et je continue.
Ce jeune homme s'appelait Philippe, et la Bracieux ne se lassait pas de vanter ses mérites : élégance , beauté , noble extraction, il avait tout pour lui. D'où je concluais que, si elle ne mentait pas, ce joli monsieur devait
vivre à ses crochets, car la malheareuse n'avait plus rien pour plaire à un seigneur comme celui qu'elle me décrivait. La chose m*étant d'ailleurs parfaitement indifférente, je ne demandais point à le voir.
Sur ces entrefaites, une aubaine m'arriva fort à propos. Un de mes anciens professeurs de TEcole de médecine me fit la grâce de me choisir pour accompagner en Italie un de ses clients, lequel était phthisique au vingtdeuxième degré. Je partis. Mon poitrinaire décéda au bout de trois mois à Pise. Je ramenai sa dépouille mortelle à Paris. C'était un fort mauvais garnement, et sa famille éplorée fut si contente d'être débarrassée de lui qu'elle me rémunéra grassement pour la peine que^avais prise. Je pus m'acheter un mobilier... approximatif : un lit, une table et quatre chaises. En m'installant, j'avais changé de quartier, et je perdis de vue la Bracieux que j'avais surnommée : les ruines de Palmyre.
— Et c'est là tout ce que tu sais sur M. de Charny! s'écria Garnac.
— J'en sais un peu plus, répondit tranquillement Buzançais. J'ai oublié de te raconter le principal incident qui se produisit au cours de mes relations passagères avec cette Phryné déchue... le seul, à vrai dire, qui prisse t'intéresser.
— Raconte-le donc, sacrebleu ! s'écria Carnac.
— Si tu ne m'interrompais pas à chaque instant, ce serait déjà fait. Cette bière n'est pas désagréable au goût... Je vais demander un autre moss,.. C'est moi qui régale...
— Encore une digression... Tu me fais bouillir.
— Calme- toi. Je vais mettre un terme à ton ébullition. Un soir donc que je dînais paisiblement di nu ordinaire,
appuyé de haricots ronges, — un plat que je recoiumanâe aux estomacs robustes, — la Bracieux entra dans le gargot comme un bœuf dans un magasin de porcelaines, bouscula les consommateurs, m'arracha mon assiette des mains et me dit d'une voix déjeune première persécutée : a II est en danger de mort. Tenez vite. Vous seul pouvez le sauver. »
Je compris qu*il s'agissait de son Philippe, et comme je suis d'un naturel compatissant, je fis le sacrifice de mes haricots et je suivis la pauvre diablesse, qui avait oublié de mettre du rouge et même de se peigner, tant elle était émue.
Elle me conduisit dans le passage de rÉlysée-des- Beaux-Arts qui s'ouvre sur la place Pigalle, à deux pas du gargot.
— C'est là qu'on l'a tuée, quoiqu'elle n'y habitât
— Elle y habitait alors un singulier immeuble... une masure qui avait des prétentions à passer pour un petit hôtel.
La Bracieux me fit entrer par une allée qui manquait de majesté, monter un escalier vermoulu, et m'introduisit dans une chambre où des armoires en imitation de Boule coudoyaient des fauteuils écloppés.
Je me souviens que sur la cheminée il y avait, en guise de pendule, un pot à l'eau égueulé.
Au fond de cette chambre, sur un lit de bon style, mais garni de couvertures trouées et de draps d'une propreté douteuse, je trouvai couché un homme qui me parut être en fort mauvais état. Il était pâle comme un agonisant; il ne remuait ni pied ni patte , et il parlait à peine.
128 MARGOT LA BALAFHÉE.
La Bracieux lui avait entortillé la tête avec une serviette sale que marbraient des taches de san{;. Je défis ce pansement un peu trop sommaire, et je constatai que le Philippe adoré avait reçu au sommet du crâne un fort coup de trique. Je palpai ce crâne, et je reconnus qu*il n*était pas félé. Le corps ne portait que des blessures légères, mais d'une nature spéciale. Les mains, notamment, étaient couvertes de coupures qui ne pouvaient avoir été produites que par des éclats de verre. Une balle de revolver, de très-petit calibre, avait traversé les chairs de Tavant-bras droit sans fracturer d*os et sans léser d*artères. Une blessure pour rire.
— Je suppose que tu lui demandas qui Favait arrangé ainsi? ,
— Naturellement,' mais je n'en tirai aucune réponse. La Bracieux que j'interrogeai aussi me répondit par des exclamations de mélodrame : Vous le sauverez, n*est-ce pas? Oh! dites-moi que vous le sauverez! Je la fis taire, et je renvoy.ii me chercher des compresses.
Le blessé, au fond, n'avait besoin que de repos, et je me contentai d'ordonner quelques drogues, pour la forme. Du reste, je ne pus jamais parvenir à lui arracher une parole, quoiqu'il fût en pleine possession de sa connais* sance. Il avait sans doute ses raisons pour se taire. Mais sa figure me frappa... une figure fine et aristocratique... des yeux bleus superbes... des moustaches soyeuses. Je m'expliquai facilement qu'il eût tourné la tète à la vieille garde... je m'expliquai moins qu'il fût son amant et se fit soigner par elle... chez elle.
— Et tu n'as jamais eu l'explication?
— Je ne l'ai pas beaucoup cherchée. Je commençai par rassurer son amante éplorée. J'offris à cette respec*
MARGOT LA BALAFRÉK. Ii9
table personne de revenir aussi souvent qu'elle le dési-. reràit, mais je crus devoir lui faire observer que le blessé pouvait très-bien se passer de mes soins, et cette assurance parut lui être agréable.
Après une séance de deux heures employée à poser des bandages, je pris congé de ce couple mal assorti, et en me reconduisant jusque dans la rue, la Bracieux me tint un petit discours que je n*ai point oublié.
Elle me dit d*un air mystérieux que je venais de voir le comte de Gbarny, descendant d'une des plus illustres familles de France, et que ce gentilhomme lui avait promis de Tépouser, s'il parvenait à triompher de ses ennemis... je me rappelle cette phrase pompeuse et énigmatique.
Je ne m'informai point de quels ennemis il s'agissait, et je m'abstins d'insister pour connaître l'événement qui avait mis sur le flanc ce fils des preux. C'était inutile. J'étais fixé sur les causes des blessures.
— Et à quoi les as-tu attribuées ?
Mon cher, je suis d'une certaine force en médecine
légale, et j'ai vu tout de suite qu'il ne s'agissait pas d'un accident.
— Qu'était-ce donc?
— Il y avait sous jeu un beau petit crime.
— Un crime!. s'écria Garnac. Gomment! ce comte de Cbarny aurait...
— Aurait... quoi? demanda Buzançais impassible et railleur.
— Aurait assassiné quelqu'un, parbleu!
— Te voilà bien! toujours dans les exagérations. Je te parle crime, tu me réponds assassinat.
— C'est que je crois ce monsieur très-capable d'oa
^ 130 MARtiOT LÀ BÂLÂFRÉB.
commettre uq. Eq ce genre, plas tard, il a fait ses preuves.
— Tu veux dire que c'est lui qui a pendu Marie Bracieux. A cela je n*ai rien à répondre, attendu que je manque de documents pour me former une opinion.
Pour ce qui est de Thistoire que je viens de te raconter, je puis, au contraire, appuyer mon raisonnement sur des faits positifs. Suis-le bien, mon raisonnement. L'tiomme que j'ai vu couché sur un grabat sculpté et doré dans une masure de l'impasse de FÉlyséedes-Beaux-Arts, était blessé à la tète et au bras : d'un coup de bâton stir la tète et d'un coup de pistolet dans le bras.
Tu m'accorderas bien qu'il n'avait pas reçu ces blessures-là en duel?
— On se bat au pistolet, pourtant.
•— Au pistolet de tir ou au pistolet d'arçon. Mais la balle qui lui avait troué les chairs était d'un si petit calibre qu'elle ne pouvait sortir que d'un revolver de poche... un de ses joujous que les femmes excentriques s'amusent à porter en breloques.
— Alors, ce serait donc une femme qui...
— Tu vas toujours plus vite que les violons. Ce n'est pas une femme qui a donné le coup de trique... d'autant qu'il avait été appliqué avec une vigueur peu commune. Si le crâne n'a pas été fêlé, c'est que ce descendant des croisés a les os d'une solidité exceptionnelle.
— Eh bien, il avait été blessé dans une rixe.
— Dans une rixe où il avait pour adversaires un homme et une femme, ce n'est pas impossible. Mais comment expliques-tu les coupures et les écorchures dont les mains étaient couvertes?
MARGOT LA BALAFRÉE. ïai
— Les femmes ont des ongles. L'homme avait peutêtre un couteau.
-— Tu oublies ce que je t'ai dit. Les lésions ne pouvaient avoir été produites que par des éclats de verre... à telles enseignes que j*en ai extrait quelques-uns qui étaient restés sous la peau.
— Une bouteille cassée, sans doute... une querelle après une orgie.
— C'est improbable. Moi, je suis convaincu, pour ne pas dire certain, que M. le comte s*était abimé la main en brisant un carreau de vitre d'un coup de poing.
— Et tu en as conclu...?
— Qu'il était entré par la fenêtre dans une maison habitée.
— Pourquoi faire?
— Ah! tu m'en demandes trop long. Pour tuer, pour voler, ou pour violer, je n'en sais rien, attendu que je ne Tai pas questionné là-dessus, par Texcellente raison que si je l'avais interrogé, il ne m'aurait pas répondu. Mais ce que je sais, c'est que l'effraction constitue un crime prévu par certains articles du Gode pénal qui ne plaisantent pas du tout.
— C'est à mon tour de te dire que tu vas trop vite. Il n'y a peut-être dans tout cela qu'une affaire de femmes« Quand on est surpris par un mari, on peut bien casser un carreau pour s'enfuir.
— Non. On ouvre la fenêtre. L'espagnolette est en dedans. Quand on brise les vitres, c*est qu*on est dehors et qu'on veut entrer.
— Je ne vois pas très-bien la scène, comme tu te la représentes.
— C'est pourtant bien simple. Le joli blond a été pris
en flagrant délit d'escalade, et les gens dont il essayait d*eQvahir le domicile Font reçu à coups de canne et à cojips de revolver. 11 a dû tomber sur le pavé de la rue, mais pas de très-haut. J'ai oublié de te dire que le dos était couvert de contusions qui ne pouvaient provenir que d'une chute.
— Mais si les choses s'étaient passées comme ça, il serait resté sur la place, et on Taurait arrêté.
— Probablement, il n'a pas perdu connaissance, et il a pu se relever avant qu'on l'empoignât. Il aura décampé, et, ne se souciant pas de rentrer chez lui dans l'état où il était, il sera venu se réfugier chez la Bracicux, qui lui était dévouée comme un caniche l'est à son maître. Elle lui aura donné asile; elle l'aura gardé et soigné amoureusement jusqu'à complète guérison.
Savait-elle ce qu'il avait fait? Je le crois. Elle l'adorait, et quand les femmes sur le retour se mettent à adorer un homme, peu leur importe que cet homme soit un bandit. Celle-là était une hystérique à enfermer à la Sal* pétrière, où j'aurais bien voulu Tétudier à loisir.
— Et tu ne l'as plus revue?
— Quatre jours après ma visite au blessé, je partis pour l'Italie, avec mon poitrinaire; au retour, je cessai de loger à Montmartre, et, par conséquent, de prendre ma nourriture au gargot de la place Pigalle. J'avais même à peu près oublié cette histoire, quand je revins, quelques années après, demeurer rue Norvins, en haut de la butte. Là, il m'arriva quelquefois de rencontrer la Bracieux en guenilles. Elle était tombée encore plus bas, puisqu'elle demandait l'aumône. Elle avait sans doute honte de sa misère, car elle m'évitait.
— Mais... le comte de Charny... tu ne Tas jamais revu?
— Jamais, dit nettement Buzançais.
— G*est bien extraordinaire, dit Carnac. Toi qui es toujours dehors, tu aurais dû rencontrer ce monsieur quelque part. Après ça, tu Tas peut-être rencontré sans le reconnaître.
— Je suis sûr du contraire, répliqua sans hésiter le docteur chevelu.
— Alors, si tu le voyais, tu le reconnaîtrais?
— Parfaitement. Je n'ai pas la mémoire des noms, mais j'ai au plus haut degré celle des figures. Et d'ailleurs, ce seigneur a une de ces tètes qu'on ne peut pas oublier. Montre-le-moi, sans m'averlir que c'est lui, et je te dirai à l'instant : Le voici.
— Je compte bien vous mettre tous les deux ^ace à face. Revenons un peu à ton histoire. Tu es en mesure d'affirmer que M. de Charny était, il y a six ans, l'amant de Marie Bracieux?
— Absolument. Et si je le voyais, je le lui dirais, parlant à sa personne.
— 11 nierait, je t'en réponds.
— C'est possible... à cause des blessures suspectes que j'ai constatées. Mais je le prierais de me montrer son bras droit. La marque de la balle qui Ta traversé doit y être encore.
— Ça, c'est une idée, murmura l'élève de la nature.
— Du reste, reprit Buzançais, je le défie bien de soutenir qu'il n'a pas vécu avec cette vieille drôlesse et probablement à ses dépens. Elle s'en est vantée à moi. Elle a dû s'en vanter à d'autres.
— Malheureusement, elle est morte. C'est même pour l'empêcher de s'en vanter qu'on l'a tuée.
— C'est vrai... on Ta pendue... je n'y pensais plus.
Alors, tu supposes que ce joli blond, pour se débarrasser d'un témoin incommode... ma foi! je ne dis pas non. Ce ne serait pas son début dans le crime, si, comme je n'en doute pas, il a essayé autrefois de forcer les clôtures d'une maison.
— Tu n'as raconté cette vieille histoire à personne?
— A personne qu'à toi.
— Et tu ne te souviens pas d'avoir lu dans les journaux du temps le récit de quelque tentative de meurtre ou de vol?
— Les journaux! je ne les lis guère, et, à cette époquelà, je les lisais encore moins. D'ailleurs, je ne m'occupe jamais de ce qui ne me regarde pas, et il m'était indifférent que le préféré de la Bracieux fût un voleur ou simplement un Alphonse.
— Mais, maintenant, il ne t'est pas indifférent, j'espère, qu^il épouse la fîile de Gerfaut, que tu as si bien soignée.
— C'est donc sérieux, il va Tépouser? Qu'elle se soit toquée de lui, ça ne m'étonne pas. Les femmes aiment ces gens-là. Mais que son père ait consenti à ce mariage, c'est fort.
— Elle l'a ensorcelé.
— Où diable l'ont-ils connu? 11 n'est pas de leur monde.
— Camille l'a rencontré chez une certaine madame Stenay qui donne des soirées musicales. II a une jolie voix de ténor. 11 Ta prise par les oreilles. Et il la tient bien. Tu Tas entendue tout à l'heure. Sa première parole a été pour demander à le voir.
— Mais elle ne le verra pas de sitôt. J'ai joliment bien fait de la mettre au secret pour quinze jours.
— Il ne faut pas qu'elle le voie. Mon cher, voici la
MARGOT LA BALAFHÉE. 135
situation. Ce gredin titré ne veut Tépouser que pour lui manger sa fortune, et peut-être pour se défaire d'elle, comme il s'est défait de la Bracieux, après l'avoir mise sur la paille. Il leur a persuadé, à elle et à Gerfaut, de le suivre à Smyrne, après la noce, et je suis sûr qu'ils n'en reviendraient pas. A nous deux, nous les sauverons.
— En démasquant le Charny. J*en suis.
— J'ai d^à démasqué son associée... cette coquine.de Margot... c'est celle-là que Gerfaut voulait tuer, quand il a tué sa fille. Je lui ai prouvé que cette femme qui s'est introduite chez lui sous un faux nom lui a brûlé les yeux. Il sera plus difficile de lui prouver que le comte de Gharny est un scélérat. Mais j'y arriverai.
— Gomment ne l'as-tu pas dénoncé?
— Je l'ai dénoncé, mais Gerfaut n'a rien voulu entendre. 11 est vrai que je ne savais pas tout ce que je sais. A présent, je suis armé de toutes pièces, et je vais ouvrir une nouvelle campagne. Tant que Camille était en danger de mort, il n'y avait rien à faire, et je me suis tenu tranquille. Tu arrives à propos pour me seconder... et tu as sur le patron plus d'autorité que je n'en ai. Il te croira quand tu lui parleras du passé de son futur gendre.
— Marchons. Je ne demande pas mieux. Par où commencerons-nous? \eux-tu que je m'abouche d'abord avec le Gharny?
— Au moins faut-il que tu le voies, car enfin... si tu t'étais trompé... si ce n'était pas lui que tu as pansé chez la Bracieux?...
— G'est juste. Où le voit-on?
— II vient tous les jours prendre des nouvelles de sa fiancée. Nous pourrions le guetter à la porte.
— Mauvais moyen. Nous aurioasTaircle le moucharder.
— Il y a aussi le cercle de la Concorde,. • près de rOpéra... il y passe toutes ses nuits.
— Bon! mais nous n*en sommes pas, de ce cercle. Pourquoi n'irions-nous pas tout bonnement le voir chez lui?
— Je ne sais pas où il demeure.
— Il ne te sera pas difficile de le savoir. Gerfaut le sait assurément.
— Oui, mais je ne me soucie pas de lui demander radresse. 11 se défierait... Je connais quelqu'un qui pourra me la donner... ce quelqu'un, c'est Fertugue.^
— Fertugue! s'écria Buzançais. Ça tombe bien. Je l'aperçois là-bas, devant le bureau des omnibus.
— Tiens! tu le connais! s'écria Carnac.
— Je l'ai connu autrefois, dit Buzançais.
— Alors, je puis l'appeler. 11 ne refusera pas de causer un instant.
— Je l'espère bien. 11 a beau avoir eu des succès au Salon, il n'en est pas encore, j'aime à le croire, à faire sa tète avec ses anciens camarades. Mais, si tu tiens à lui parler, dépéche^toi de l'aborder, car il m'a tout l'air de se disposera monter dans un omnibus... ligne de Batignolles-Clichy à l'Odéon.
— Lui! jamais de la vie! Fertugue ne regarde pas à prendre un fiacre quand il en a besoin. Tu ne vois donc pas qu'il reluque une femme.
— Cette petite qui vient de descendre du tramway de la Yillette! Il n'est, parbleu! pas dégoûté. Elle a une taille charmante, et si sa figure répond à sa tournure... Mais oui... elle est jolie comme un cœur... Seulement, Fertugue en sera pour ses frais, car elle tient à la main
ua ticket de correspoadaace, et elle s'avance pour entrer dans la voiture qui va au Jardin des Plantes. Je suis curieux de voir s*il y entrera avec elle.
— Je l'en empêcherai bien, grommela Carnac.
Il venait de reconnaître que cette voyageuse était Annette Bru nier.
Il se leva brusquement et traversa la place en quelques enjambées, emporté par cet instinct qui pousse les amoureux à intervenir dès qn*un monsieur fait mine de serrer de trop près leur adorée.
Cette fois, Carnac n*avait pas tort de se presser, car Fertugue se présentait pour occuper une place dans Tomnibus où la jeune fille venait d*étre admise par droit de priorité de numéro.
Mais 11 se trouva qu'après elle cet omnibus était complet. Le peintre resta sur le pavé, fit un geste qui exprimait] le désappointement du chasseur en défaut, et s'achemina lentement vers le rond-point d*asphalte où Carnac s*était arrêté, au pied de la statue du maréchal Moncey.
Fertugue aperçut Télève de la nature et lui cria :
— Bonjour, mon cher! vous voyez en ma personne rhomme le plus vexé qu'il y ait en ce moment sur les boulevards extérieurs.^Je venais de lever une fillette ravissante, et je me sentais en train de la suivre au bout du monde. Elle prend T omnibus. J'allais en faire autant. Pas de place pour moi!... c'est le comble de la guigne.
— J-ai vu ça de loin, dit en riant Carnac, qui se réjouissait de ce contre-temps autant que le peintre s*en désolait. Vous n'avez rien à regretter, car il n'y avait rien à faire. Je connais la personne que vous vouliez séduire, et je réponds de sa vertu. C'est la propre sœur de Marcel
Brunier, ua jeune homme qae vous avez rencontré quelquefois chez madame Stenay.
— Ah! bah! et moi qui la prenais pour une petite ouvrière !
— Elle est fleuriste de son état, mais elle est honnête. L*un n'empêche pas l'autre. Et la preuve qu'elle est honnête, c'est que la fille de mon patron est liée avec elle.
— Mademoiselle Gerfaut! diable! j'allais faire une grosse sottise en chauffant son amie, et je bénis maintenant le conducteur qui m'a barré le passage au moment où je grimpais sur le marchepied. Un vieux Parisien comme moi ne devrait pas se tromper en catégorisant à première vue une femme qu'il rencontre dans la rue. Ce sera ma leçon, et l'on ne m*y reprendra plus. A quelque chose malheur est bon.
Mais puisque vous citez mademoiselle Gerfaut, donnez-moi donc de ses nouvelles. J'ai appris qu*il lui- était arrivé un accident.
— Elle a fait, dans l'atelier de son père, une chute dont les suites auraient pu être très-graves, mais elle est hors de danger.
— Et le mariage avec le comte de Charny tient toujours?
— Oui, jusqu'à nouvel ordre ; mais je souhaite plus vivement que jamais qu'il n'ait pas lieu, et c'est précisément pour vous parler du comte de Charny que je viens à vous.
— Je vous ai dit tout ce que je savais sur le compte de ce personnage, que, du reste, vous avez vu à Fœuvre au Cercle des Truqueurs.
— C'est vrai, et je vous remercie des renseignements qtte vous m'avez fournis, mais j'en ai recueilli d'autres, et je voudrais vous les communiquer.
— Communiquez, cher ami.
— Pouvez-vous m'accorder une demi-heure?
— C'est donc tout un dossier que vous voulez me montrer?
— Un dossier qui n*est pas complet comme Tomnibus que vous venez de manquer. Et, à nous trois, en rapprochant et en comparant nos informations, nous pourrions, je crois, le compléter.
— A nous trois?
•=— Oui ; j'étais assis là-bas devant ce café avec le docteur Buzançais.
— Buzançais, que nous appelions iêie de loup, à cause de sa tignasse qui ressemble à un de ces balais dont on se sert pour enlever les toiles d'araignée!... Comment! il est reçu docteur?... Je m'imaginais qu'il devait être étu-^ diant de quinzième année. C'est donc ça qu'on ne le voit plus au ce Rat mort » ni à la « Nouvelle-Athènes »•
— Il a changé de quartier, et il est devenu sérieux. Vous n'avez pas, je suppose, de répugnance à prendre un verre de bière avec lui?
— Pas la moindre. Je serai même charmé de le revoir. C'est un bon garçon et un type amusant.
— Alors, venez. Il nous appelle.
— C'est bien lui. Sa crinière a grisonné, mais l'aspect général n'a pas changé. Allons le trouver, et, puisque vous le désirez, conférons sur ce farceur de Charny.
Buzançais se leva pour faire accueil au peintre qu'il avait connu jadis dans les cafés et autres lieux fréquentés par les artistes. Le futur docteur y passait sa vie à une époque où il hésitait encore entre la médecine et la bohème à perpétuité.
Il avait gardé de ce temps-là Thabitude de tutoyer
tout le monde, et il interpella Fertugue sur le mode familier.
— Te voilà, ma vieille! lui cria-t-il. Depuis que je ne t'ai serré les phalanges, il a passé beaucoup d'eau sous les ponts et de couleurs sur ta palette. Abuses-tu toujours du jaune dé chrome?
— Toujours, vieux blagueur! répliqua gaiement Fertugue. Mais ça se vend bien, mon jaune de chrome... ça se vend plus cher que tu ne fais payer tes visites.
— Quand ça ne se vendra plus, et que tu seras tout à fait ramolli, je te médicamenterai à l'œil. Mais tu te figures peut-être que je n'ai pas de clientèle. Veux-tu voir ce que je viens de palper pour la dernière cure que j'ai faite?... Contemple ce billet bleu qu'un de mes clients m'a offert sur un plat d'argent... un grand carré, mon cher... c'est-à-dire mille balles.
— Pour ce prix-là, tu as dû lui couper au moins une jambe.
— Je ne lui ai rien coupé du tout, mais j'ai tiré d'af faire sa fîUe qui était très-endammagéc.
— - Parions qu'il s'agit du père Gerfaut.
— Je ne m'en cache pas.
— Et tu as raison, dit Carnac, car tu as bien gagné tes honoraires. Mais parlons sérieusement, je te prie. Fertugue a eu l'obligeance de se déranger, mais il n'a pas de temps à perdre. Occupons-nous un peu de Marie Bracieux.
— La mendiante de Montmartre? celle qu'on a assassinée Fautre jour? demanda Fertugue, étonné. Je croyais qu'il allait être question du comte de Gbaroy.
— Nous y arriverons. Vous et Buzançais, vous l'avez connue, tous les deux, cette Bracieux... à deux époques
différentes de sa misérable existence. Vous, Fertugue, vous la rencontriez quand elle courait les rues, faute de domicile, en chantant pour ramasser des sous. Vous lui en donniez, et elle vous parlait de ses malheurs... de sa passion pour un monsieur qui Tavait abandonnée, et qu*elle refusait de nommer... de sa haine contre une certaine Margot qui lui avait enlevé son amant et qui avait commis de gros méfaits.
— Parfaitement. Mais je n'en ai jamais su davantage.
— Buzançais, lui, Ta rencontrée aussi demandant Taumône. Mais il avait fait connaissance avec elle, deux ou trois aos auparavant, alors qu'elle possédait encore un logement et des meubles. Elle demeurait dans cette maison que vous voyez de vos fenêtres, au fond du passage de rÉlysée-des-Beaux-Arts.
— La maison où on Ta pendue et oii une femme a aveuglé Gerfaut.
— Celle-là même. Elle n'y habitait plus. Personne n'y habitait. Mais on n'a pas eu de peine à l'y attirer. Son amant avait sans doute gardé une clef. Il y aura donné rendez-vous à cette malheureuse qui soupirait après lui.
— Et il l'aura tuée, aidé par la Margot. C'est assez vraisemblable. Reste toujours à découvrir qui étaient l'Alphonse et sa complice.
— Je crois que c'est fait.
— Bah! ils sont arrêtés?
— Pas encore. II nous manque une certitude absolue. Mais je sais le véritable nom de la femme, et Buzançais vient de m'apprendre le nom de l'homme. Buzançais l'a vu, cet homme, couché dans le lit de Marie Bracieux. Il l'a soigné.
— Alphonse était donc malade? Joli client que tu
avais là, docteur. Tu aurais bien dû le laisser crever.
— 11 s'est guéri tout seul, grommela Buzançais.
— Mon cher Fertngue, reprit Garnac, vous m*avez offert, chez madame Stenay, de m'aider à venger ce pauvre Gerfaut.
— Et je vous l'offre encore. Les artistes se doivent mutuellement assistance. Mais du diable si je devine comment je pourrais vous être utile. Je vous ai proposé, chez la même Stenay, d'aller faire ma déposition devant le commissaire de police. Vous n'avez pas voulu.
— Parce que je préférais agir seul. Maintenant, je vous demande tout simplement de me donner l'adresse du comte de Gharny.
— Quel rapport y a-t-il entre M. de Gbarny et l'affaire de Gerfaut? Est-ce que vous comptez prier ce gentilhomme de vous seconder dans vos recherches?
— Non... au contraire... mais Tadresse?
— Je ne la sais pas. Que ne la demandez-vous à Gerfaut?
— J'ai des raisons pour ne pas m'adresser au patron.
— Alors, adressez-vous au cercle.
— Vous croyez qu'on me la donnera?
— Sans aucun doute. Du reste, si, par impossible, on vous la refusait, parce que vous n'êtes pas membre de ce club des. Tmqimirs, je la demanderai moi-même. Maintenant, vous pouvez bien me dire ce que vous en voulez faire.
— Oui, car je suis sûr que vous êtes des nôtres. Et, pour vous renseigner sur mes intentions, il me suffit de vous apprendre que l'amant ni exploitait jadis Marie Bracieux, le drôle qui l'a lâchée, après l'avoir réduite à la mendicité; s'appelait Philippe de Gharny.
— Allons donc ! s'écria Fertugue. Je crois M. de Charny très- capable de jouer les Alphonses, mais pas avec une drôlesse de bas étage.
— Celte drôlesse avait été riche, dit Carnac.
— Mais, enfin, comment avez-vous découvert qu'il était son amant?
— C'est Marie Bracieux elle-même qui Ta dit à Buzançais.
— Elle a pu se vanter,
— Je Tai vu, le monsieur, répondit le docteur chevelu. Je Tai vu chez cette femme, et je me souviens si bien de sa figure que je suis certain de le reconnaître, si tu veux me le montrer.
— Et tu dis qu'il demeurait avec elle?
— Non. Je crois plutôt qu'il s'y était réfugié momentanément, à la suite d'une vilaine affaire. Il avait reçu un coup de bâton sur la tète, une balle de revolver dans le bras, et il s'était abimé les matas en brisant une vitre.
Il arrive de ces accidents-là aux gens qui entrent dans une maison par la fenêtre... pour voler.
— Il fallait le dénoncer. Tu aurais su à quoi t'en tenir. Mais... c'est bizarre... cette histoire m'en rappelle une autre qui s'est passée, je crois, à peu près dans le même temps...
A quelle époque as-tu vu M. de Charny blessé?
— Il y a six ans.
— Était-ce en hiver ou en été?
— A l'entrée de l'hiver, en 1876. Je suis sûr de la date, parce que je suis parti pour l'Italie quelques jours après.
— Eh bien, en 1876, au mois de novembre, on a essayé de voler un de mes amis qui habitait une maison isolée.
rue de la Fontenelle, à Montmartre... un architecte que Carnac doit conoaitre de nom... Charles Crôzon.
— Je le connais aussi de vue, dit Carn£i.c. C'est un solide gars,
— Et un gars qui n'a pas froid aux yeux. Il venait de vendre une maison et de toucher une grosse somme qu'il avait serrée dans son secrétaire. Il ne couchait presque jamais chez lui, mais il y était resté ce soir-là, avec sa maîtresse. Au milieu de la nuit, ils ont été réveillés par un bruitde verre cassé. Ils se sont levés lestement. La Femme n'était pas peureuse; elle a pris un revolver de poche qu'elle avait posé sur la cheminée, avant de se mettre au lit; Crozon a pris sa canne, et, sans se donner le temps de s'habiller, ils sont allés voir ce que c*était. . . Ça se passait au rez-de-chaussée... un rez-de-chaussée surélevé... ils ont vu un homme qui venait d'ouvrir la Fenêtre, après avoir brisé uncarreau pour atteindre l'espagnolette, et qui était en train d'enjamber la barre d'appui. La Femme a tiré; Crozon, d'un coup de canne, a fait dégringoler le voleur dans la rue. Il l'y aurait poursuivi, malheureusement il était en chemise. Un individu qui se tenait sous la Fenêtre a relevé son camarade et l'a emporté sur son dos, pendant que Crozon et sa maîtresse criaient : « A la garde!... au Feu!... » tout ce qu'on peut crier en pareil cas. Mais la rue est presque inhabitée, et Ton n'y passe guère après minuit. Personne n'est venu.
Crozon est allé, le lendemain, raconter son aventure au commissaire du quartier, qui a ouvert une enquête et qui, bien entendu, n'a rien trouvé.
L'aFFaire en est restée là, et les journaux en ont à peine parlé.
— Hein? mon d;aguo«ilic ctail-il jusie? s'i'cria Buzan-
çais, en regardant Carnac d'un air triomphant. J'avais tout deviné quand j'ai pansé le blessé. J'avais même deviné que le coup de pistolet avait é(é tiré par une femme.
— Hé! hé! il pourra servir à quelque chose, ton diagnostic, dit Fertugue, en hochant la tète.
— Alors, vous croyez que ce voleur était M. de Charny ? demanda Carnac. Je serais assez disposé à le croire aussi, et pourtant...'
Dis-moi, Buzançais, à quelle heure Marie Bracieux est-elle venue te chercher au gargot de la place Pigalle?
— Entre sept et huit heures. Je finissais de diner.
— Et la tentative de vol a eu lieu au milieu de la nuit. 11 faudrait donc supposer que la Bracieux a gardé son amant jusqu'au lendemain soir, sans appeler un médecin.
— Ça s'explique très-bien. Elle n'avait confiance qu'en moi pour la discrétion, et elle ne savait où me trouver, si ce n'est au caboulot où je mangeais tous les soirs.
J'ai constaté, d'ailleurs, je m'en souviens très-bien, que les blessures avaient été faites douze ou quinze heures avant le moment où je les ai examinées.
— Voilà qui est concluant, dit Fertugue. Et je ne m'étonne plus que vous soupçonniez le comte d'avoir tué la Bracieux. 11 devait craindre qu'elle ne parlât.
— Il aurait attendu bien longtemps. Il est vrai qu'il avait cessé de la voir et qu'il se cachait d'elle.
— Elle le cherchait partout. Elle aura fini par le retrouver. Elle Faura menacé de le dénoncer, s'il ne se remettait pas avec elle. Alors, il a feint d'y consentir; il l'a attirée dans la maison qui avait abrité autrefois leurs amours, et il l'a pendue. Excellent moyen pour la faire taire. Mais on l'a aidé. L'homme qui a emporté le
il. 9
cadavre sur un brancard devait être le gredin qui lui avait fait la courte échelle pour escalader la fenêtre de mon ami Crozon.
Qu'est-ce qu'il est devenu, celui-là?
— L'homme au brancard est mort, dit Carnac. II avait été dénoncé par je ne sais qui. La police est venue pour l'arrêter chez lui. 11 a essayé de se sauver par les toits, et il s'est tué en tombant dans la rue, de la hauteur d'un sixième étage.
— Donc, pas d'éclaircissements à attendre de ce chenapan, murmura Fertugue. II faudrait retrouver Margot.
— Vous la connaissez, mon cher.
— Moi! je vous ai dit et répété que la Bracieux me partait souvent de cette créature, mais je ne l'ai jamais vue.
— Vous vous trompez. J'étais avec vous quand vous Tavez vue.
— Où donc?
— Chez madame Stenay.
— Quelle est cette plaisanterie?
— Je ne plaisante pas. Margot s'appelle, ou se fai appeler, Marguerite de Caronge.
— La chanteuse, retour de Russie! Pas possible!... quelle preuve avez- vous de cela ?
— J'en ai plus d'une. La meilleure de toutes, c'est que je possède la robe dont elle a laissé un morceau pris dans la porte de l'allée où elle se tenait lorsqu'elle a jeté le vitriol à la figure de Gerfaut. Je puis la faire arrêter quand je voudraL
— Je ne crois pas, car elle n'est plus à Paris.
— Qui vous l'a dit?
— Je 9uU :î11c îin djîrnicr mercredi de la grosse Stenay,
MARGOT LA BALAFRÉE. tl7
Madame de GaroDge n^y éCait pas, et la Stenay maannoDcé que celte virtuose venait de partir pour FAngleterre, où elle va donaer ud concert.
— Cest-à-dire qa'elle s'est sauvée à l'étranger, dès qu'elle a vu que je savais à quoi m'en tenir sur soncompte. Peu m'importe. Ce n'est pas elle que je veux atteindre. C'est le comte de Charny.
— Pour qu'il n'épouse pas la fille de Gerfaut. Je comprends ça. Mais il n'a pas laissé un pan de sa redingote dans la maison du passage de FÉlysée-des-Beaux-Arts, lui.
— Non. Je serais même assez disposé à croire qu'il ne s'y trouvait pas lorsque le crime a été commis. 11 ne devait pas se soucier de mettre la main à cette vilaine besogne. Margot et le sacripant qu'elle soudoyait y ont suffi.
— Alors, comment démont rerez-vous que M. de Charny était leur complice? Margot a passé la frontière; le sacripant est mort. Reste le témoignage de Buzançais, qui ne prouverait rien du tout, si ce n'est que Marie Bracieux était, il y a six ans, la maîtresse du comte.
— Pardon! il ne s'agit pas de faire condamner Charny par une cour d'assises. Je serais même bien fâché qu'on l'y envoyât, car Gerfaut qui voulait en faire son gendre, et Camille Gerfaut qui s'est amourachée de lui, recevraient des éclaboussures de ce procès criminel.
Il s'agit tout simplement d'empêcher le mariage.
— En dénonçant le comte à sa fiancée et à son futur beau-père?
— Non. Ils ne me croiraient pas. En le menaçant de le livrer à la justice, s'il ne se retire pas.
— Pas mal imaginé. Seulement, je doute qu'il cède à
la menace. II a uq aplomb d^enfer, et il sait que vous ne pouvez rien contre lui.
— Je lui montrerai un objet qui le fera réfléchir... une bague qui porte ses armes et sa devise. Je Tai trouvée à la porte d*un bureau de prêt, au moment où madame de Caronge venait de la dégager, en se servant d'une reconnaissance... volée à Marie Bracieux, j'en suis à peu près sûr, et il serait facile de s'en assurer en examinant les registres du Mont-de-Piété.
— Vous Pavez, cette bague?
— Parfaitement. Voulez-vous la voir?
— Non. C'est inutile. Je m'en rapporte à vous, et je commence à croire que vous pourriez bien intimider Charny.
— Le tout est de bien nous y prendre, afin de ne pas rater notre effet. Je me figure que si Buzançais et moi nous nous présentions ensemble chez ce gentilhomme, nous aurons barre sur lui, du premier coup. Buzançais lui rappellera le pansement qu'il lui a fait chez la Bracieux. Moi, j'exhiberai l'anneau armorié, et en plus, un petit billet de madame de Caronge, où elle avoue que c'est elle qui a brûlé les yeux^ de Gerfaut.
— Et moi, je lui parlerai de la tentative de vol chez mon ami Crozon, rue de la Fontenelle.
— Vous consentez donc à donner de votre personne dans la bataille que nous allons hvrer?
— Pourquoi pas? Je n'ai aucun motif pour ménager M. de Charny. Et, si vous m'en croyez, nous allons nous transporter immédiatement au cercle des Truqueurs, où nous aurons son adresse. De là, nous passerons chez lui, et si nous ne l'y trouvons pas, nous y reviendrons demain matin.
MARGOT LÀ SALAFRÉÊ. 149
— Adopté! s'écrièrent en chœur Carnac et Buzançais.
— Alors, ne perdons pas de temps! Réglez la consommation pendant que je vais appeler un fiacre.
Il y avait une station à cinquante pas du café, et cinq minutes après la conclusion posée par Fertugue, les défenseurs improvisés de mademoiselle Gerfaut roulaient dans une voiture à quatre places vers les grands boulevards.
— Avez-vous revu le comte, depuis que vous lui avez gagné de Fargent? demanda Félève de la nature à son nouvel allié.
— Je Fai aperçu au cercle, un soir, répondît Fertugue. C'était vers la fin de la semaine dernière. Il errait comme une âme en peine autour de la table de baccarat, mais il ne s'y est point assis, quoique la partie en valût la peine. On disait qu'il avait cessé de jouer depuis sa dernière culotte, et je ne serais pas surpris qu'il fût assez mal dans ses affaires.
— Sans doute, Margot ne fournit plus de fonds, grom. mêla Carnac. C'est pour cela qu'il est si pressé de se marier.
— Du reste, reprit le peintre, il aurait bien pu poser une banque de cent mille; je n'aurais pas ponté un sou contre lui. Je lui ai gagné cinq cents louis, et je ne veux pas les lui rendre. Je fais charlemagne.
— Et vous, Carnac?
— Oh! moi, c'était un accident...
— Un accident heureux! Vous avez cinq cents livres de rente. On ne meurt pas de faim avec ça, et l'on peut épouser une petite femme bien gentille... comme celle que nous venons de voir monter en omnibus.
— Je ne demanderais pas mieux... mais celle-là ne voudrait pas de cet argent... Ah! si je l'avais gagné en
taillant du marbre ou en pétrissant de la terre glaise!...
— Vous en gagnerez d'autre, mon cher. Je sais que vous ayez du talent; Gerfaut ne peut plus travailler. Il y a une place à prendre.
Alors, vous êtes amoureux de mademoiselle Brunier?... et pour le bon motif?...
— Mon Dieu, oui. Que voulez-vous! on n'est pas parfait.
— Oh! je ne vous le reproche pas. Elle est ravissante, cette jeune fille... et son frère, que j'ai vu souvent chez madame Stenay, m'a paru fort bien. Elle est liée avec mademoiselle Gerfaut, m'avez-vous dit?
— Oui, et j'aurais pu ajouter que Camille Gerfaut a inspiré à Marcel Brunier une passion profonde. Jugez si je désire la délivrer de ce misérable Charny.
— Bon! je comprends. Vous voudriez faire d'une pierre deux coups : marier le frère et épouser la sœur Eh bien, mon cher, je vous y aiderai tant que je pourrai... quand ce ne serait que pour réparer mon impertinence de tout à rheure. Vous ne m'en voulez pas?
— Pas du tout. Et mademoiselle Brunier ne vous en voudrait pas non plus, si elle savait que vous alliez la suivre, lorsqu'elle vous a échappé. Elle est accoutumée à ces aventures-là. Elle vous sera au contraire trèsreconnaissante de vous joindre à nous pour sauver son amie.
— A nous?... ah! oui, c'est vrai, Buzançais en est.
— Un peu, que j'en suis ! s'écria le docteur.
— Je n'en doute pas, mais c'est plus fort que moi... je ne peux pas m'habîtuer à te prendre au sérieux.
— Tu n'as qu'à tomber malade et à essayer de naa science. Je te guérirai malgré toi.
MARGOT LA BALAFRÉE. I5t
— Merci. Je n'y tiens pas. C*est déjà trop que tu aies guéri cette canaille deCharny. Si tu Tavais laissé mourir, nous ne Taurions pas sur les bras aujourd'hui.
Mais, avant de Faborder, nous ferions bien de nous entendre. D'abord, qui de nous attaquera le premier?
— Moi, dit Carnac. 11 faut aller crescendo. Je lui parlerai de ses relations avec madame de Caronge, et je lui prouverai que cette soi-disant artiste était connue sous le nom de Margot la Balafrée, qu'elle a aveuglé Gerfaut et probablement aidé un scélérat à pendre Marie Bracieux. Puis Buzançais arrivera à la rescousse et Tentretiendra des soins qu'il lui a donnés jadis chez la susdite Bracieux.
— J*ai envie de lui réclamer des honoraires, grommela le docteur. Ce sera drôle.
— Vous enfin, mon cher Fertugue...
— Moi, je sais ce que j'ai à faire, interrompit Fertugue. Je me chargerai même volontiers de porter la parole, pendant la discussion... car il discutera, n'en doute pas.
Maintenant, quel ultimatum allons-nous lui signifier?
— Nous exigerons qu'il s'engage à ne plus remettre les pieds chez Gerfaut et à cesser toute espèce de démarches auprès de Camille.
— Bien! mais nous contenterons-nous de sa parole?
— Elle est trop sujette à caution. Je préférerais un engagement écrit.
— Vous ne l'aurez pas. Ce serait comme s'il avouait qu'il est un coquin. Je propose, moi, que nous le mettions en demeure de quitter Paris d'ici à huit jours, sous peine d'être dénoncé le neuvième jour, s'il n'a pas -encore obéi à la sommation, et avec cette condition expresse que s'il se permet d'adresser à mademoiselle Gerfaut une lettre quelconque, la plainte sera portée immédiatement.
— Adopté ! s'écria Carnac.
-* A runanimité! ajouta le docteur.
— Je vous préviens que la séance sera orageuse. Charny le prendra de très-haut, et je ne serais pas surpris qu'il nous provoquât en duel pour détourner les chiens.
— Eh bien, on se battra, dit Télëve de la nature. Le plus sûr moyen de nous débarrasser de lui, c*est de le tuer. Or, je tire proprement Tépée.
— On se battra, répéta BuzançaLs. Je suis de première force au pistolet, et je lui logerai dans le crâne une balle qu'aucun de nos confrères n'essayera d'extraire, car le gredin mourra sur le coup.
— Très-bien, mes enfants, conclut Fertugue. Moi, je ne bouderai pas non plus. Mais nous voici arrivés au Cercle, et j'aperçois justement sur le pas de la porte le gérant qui va nous donner l'adresse de M. le comte.
Fertugue fit arrêter le fiacre devant la porte, descendit et, sans refermer la porlière, aborda l'illustre Gambron, gérant du cercle des Truqueurs, et lui demanda l'adresse du comte de Charny.
— Si vous voulez le voir, il est là-haut, répondit le vieux publicain. Depuis qu'il est décavé, il joue au billard.
Carnac et Buzançais, restés dans la voiture, entendaient cette conversation, qui se tenait sur le trottoir, et ils échangèrent un coup d'œil comme deux chasseurs qui approchent de la remise du gibier.
— 11 est donc décavé? demanda Fertugue.
— Ah çà, d'où sortez-vous, mon cher?
— Je ne suis pas venu depuis quelques jours.
— Fallait venir. Tout le monde sait que le comte est à la côle.
— Il s*eii est donc flanqué une nouvelle?
— Deux... dans les quarante mille chacune. Il n'a fait que perdre, depuis que vous Tavez entamé. Et maintenant, il n*en mène pas large, je vous en réponds. 11 a essayé d'emprunter à la caisse, mais je Tai envoyé din-guer. Il doit déjà quinze mille francs à Auguste, et je le crois ratissé à fond. J'avais même envie de le mettre à la porte, mais je le garde parce qu'il est irès-décorati/,., il peut encore nous amener du monde, quoiqu'il soit bien brûlé sur la place.
— Moi, je vous en amène, dit Fertugue, qui avait déjà pris le parti d'abréger l'expédition en abordant M. de Gharny dans les salons du cercle, au lieu de l'aller chercher chez lui.
— Qui donc ça?... des pontes, j'espère.
— Deux de mes amis qui ne détestent pas le baccarat. L'un des deux a déjà travaillé devant vous. Il était mon associé, et nous avons contribué à faire sauter Gharny.
— Ah ! oui, je me rappelle. Eh bien, faites inscrire ces messieurs, mon cher, et tâchez qu'ils restent jusqu'à l'heure de la grosse partie. Je ne monte pas avec vous. Il faut que j*aille voir un commissaire qui est de mes amis. Il y a eu des plaintes. Deux ou trois imbéciles qui crient comme si on les écorchait pour quelques centaines de louis qu'ils ont perdus. Il n'en faut pas davantage pour que la police nous embête. C'est dégoûtant. Bonjour, mon cher. Vous trouverez ce panne de Gharny dans la salle de billard. Il fait un match avec cette canaille de Vermandois.
Ayant dit, le père Gambron fila le long du trottoir, non sans avoir jeté un coup d'œil inquisiteur sur les camarades de Fertugue, qui revint à eux pour leur dire :
— Descendez, mes enfants. Nous n'avons pas besoin d'aller plus loin.
— Oui, répliqua l'élève de la nature, nous savons qu'il est ici. Mais le lieu ne se prête guère à une entrevue.
— Beaucoup mieux que le domicile de Charny. 11 aurait pu ne pas nous recevoir, si nous nous y étions présentés. Au cercle, il sera bien forcé de nous écouter.
— Oui, mais... nous ne serons pas seuls avec lui» et une pareille explication devant témoins...
— Nous l'aurons en téte-à-téte. A l'heure qu'il est, le cercle est à peu près désert, et nous trouverons facilement un coin où de causer en paix on ait la liberté. Je me charge de l'y amener. Descendez vite, et entrons.
Carnac et Buzançais se décidèrent à sortir du fiacre et à suivre Fertugue, qui les conduisit tout droit à la galerie où les étrangers présentés inscrivaient leurs noms sur un registre.
Carnac avait déjà passé par là, et Buzançais, qui ne s'étonnait jamais de rien, ne fit aucune attention aux superbes valets de pied rangés daiis l'antichambre.
Auguste, l'usurier en livrée, la providence des décavés, — une providence à cent pour cent, — se tenait dans le premier salon. Il salua, avec la considération due aux joueurs heureux, Fertugue qui avait bien envie de lui demander des renseignements sur M. de Charny, et qui s'abstint par dignité.
Mais Auguste vint au-devant de ses questions, en lui disant d'un air obséquieux :
— Monsieur voudrait-il m'accorder un moment d'entretien? 11 s'agit d'une chose confidentielle.
— Qu'est-ce que c'est?.*, vous pouvez parler devant
ces messieurs... ce sont mes amis, répliqua Fertugue, qui devinait à peu près de quoi il s'agissait.
— Voilà, reprit Auguste. Monsieur est artiste; par conséquent, monsieur doit connaître M. Gerfaut, qui fait des statues et qui r^^^e boulevard des Batignolles.
— Oui, je le connais. Ensuite?
— II est très-riche, ce M. Gerfaut?
— Soixante mille francs de reute, au moins.
— Et... le comte de Charny va épouser sa fille.
— Je Tai entendu dire. Le comte vous doit de l'argent?
— Oh! quelques centaines de louis. Et je ne suis pas inquiet, puisqu'il va faire un beau mariage. Je remercie bien monsieur, et je le prie de croire que je suis tout -i son service.
Fertugue continua son chemin sans répondre à cette offre obligeante, et, à l'autre bout du salon, Garnac lui dit à demi-voix :
— Ah! le gredin, il escompte déjà son mariage avec Camille!... Il promet à ce valet de le rembourser sur la dot... Il ne mérite aucuae pitié, et je souhaite qu'il refuse de partir, car je voudrais me donner la satisfaction de l'envoyer au bagne.
Fertugue, quoiqu'il ne fût pas trë&-assidu au cercle, en connaissait tous les détours. Il conduisit ses deux compagnons à la salle de billard, en leur faisant traverser le cabinet de lecture, où deux ou trois vieux habitués dormaient à moitié sur les journaux du matin, et le grand salon de jeu où il n'y avait personne.
La partie ne commençait guère qu'à cinq heures, mais tout était préparé pour dépouiller les pontes : les instruments de supplice, râteaux et palettes, s'entre^-croisaient sur le tapis vert. II ne manquait que les patients ,
et Ton sentait encore Todeur rancc des cigares fumés par les victimes de la dernière exécution nocturne.
— Et dire que, dans ce tripot, j'ai gagné tout ce que je possède, pensait Carnac. Je serais vraiment indigne d'épouser Annette, si je ne me réhabilitais pas en tirant Camille des griffes de cet infâme Charny.
Buzançais, qui méprisait les richesses, haussait les épaules en regardant d'un air dédaigneux le luxe des meubles et des tentures.
Fertugue poussa une porte mobile et fit passer les premiers ses alliés, qui se trouvèrent tout à coup en présence de Tennemi.
Le comte, à demi couché sur le billard, allait exécuter un carambolage difficile. L'apparition de Carnac le lui fit manquer, à la grande joie de son adversaire, Vermandois, qui était sur le point -de perdre le match.
Us avaient 6té leurs habits, et ils étaient tous les deux en manches de chemise, comme de simples joueurs d'estaminet.
— Tiens! Fertugue! s'écria Yermandois.
— Bonjour, messieurs ! répondit Fertugue en appuyant sur le mot : messieurs — au pluriel — afin de mettre M. de Charny en demeure de répondre.
— Bonjour, monsieur! dit le comte au singulier, pour marquer sans doute qu'il ne désirait pas entrer en relation avec les deux autres.
— Par quel hasard, ici, à pareille heure? reprit Yermandois.
— Je viens montrer notre cercle à deux de mes amis.
— Bonne idée! mais ce n'est pas la première fois que M. Carnac y vient. Charny en sait quelque chose... et j'ai gardé la mémoire du triomphant paroli que mon-
MARGOT LA BAJ.AFRÉK. 157
sieur lui a poussée Si vous étiez associés, vous avez dû gaguer dans les dix mille chacun.
— Dix mille deux cent quarante.
— Joli début. J*espëre que vous ne vous en tiendrez pas là. Charny a cessé de jouer momentanément. Mais le prince taille tous les soirs à banque ouverte, et il est en pleine guigne. Le prince, vous savez, c*est Piochard.
— A vous, dit le comte, avec impatience.
— On y va, mon cher. Je Tessaye par la rouge... il y est... et maintenant, je tiens votre bille dans un coin... Voulez-vous voir une série? Vingt-sept... vingt-huit... vingt... sacrebleu! je Tai raté, celui-là. J*ai joué trop fort. Mais vous n'avez pas gagné pour ça. Vous êtes collé sous bande.
M. de Charny, visiblement agacé, observait Carnac du coin de l'œil, mais il ne prenait pas garde à Buzançais, qu'il ne reconnaissait pas du tout.
Carnac, lui, concentrait toute son attention sur la main gauche de M. le comte. La bague en or y brillait au petit doigt, cette bague qu'il avait déjà remarquée chez madame Stenay, et dont il n'avait pas pu, ce soir-là, déchiffrer les armoiries.
Buzançais suivait des yeux les mouvements du bras droit que les manches très-larges de la chemise laissaient en partie à découvert, lorsque le beau Philippe levait le bras avant de jouer, et c'était précisément le cas, en ce moment.
Fertugue se disait que ce gentilhomme ne devait pas valoir grand'chose, puisqu'il s'éfaît raccommodé avec ce racoleur qui l'avait publiquement blagué sur sa devise en lui lançant, devant trente personnes, une phrase pleine de sous-entendus injurieux.
158 MARCaT LA BALAFRÉE.
Ni char ni destYier, riea que mes mains : Fertugue ne Tavait pas oubliée, cette parodie du cri de guerre des Charny, et adressée à un joueur qui abattait trop souvent . neuf, elle pouvait signifier : Vous trichez.
Quoi qu'il en fût, le comte ne trichait pas au billard, car il fit fausse queue , et, par suite, il livra à son adversaire un carambolage qu'un enfant aurait réussi.
La partie fut enlevée lestement par Yermandois, qui s'écria :
— Mon cher, vous me devez un louis.
— Le voici, dit M. de Charny, en jetant une pièce d^or sur le tapis du billard.
— Vous ne voulez pas votre revanche?
— Non; je m'en vais.
A ce mot, les trois compagnons échangèrent à la dérobée des regards inquiets. Le départ annoncé ne faisait pas du tout leur affaire. Mais comment Tempécher? Yermandois était là, et ils ne se souciaient pas d'éveiller ses soupçons en demandant au comte un entretien particulier.
11 aurait fallu y mettre une certaine solennité, puisque aucun des trois n'était lié avec M. de Charny, lequel, d'ailleurs, cherchait visiblement à les éviter. Yermandois, qui était très-fin, aurait deviné qu'il s'agissait de choses graves, et Yermandois n'était pas payé pour être discret. Il aurait raconté l'incident à tous les habitués du cercle.
II fallait donc, à tout prix, trouver un moyen d'engager avec le comte une conversation qui le retint, sans que le racoleur pût y prendre part, et trouver ce moyen à l'instant même.
Ce fut le docteur chevelu qui résolut ce problème,
MARGOT LA BALAfaÉE. 159
avaût que Philippe eût remis son habit accroché à un portemanteau.
— Je vois que vous ne me reconnaissez pas, lui dit-il en s^approchant de lui.
— Non, monsieur, je ne vous reconnais pas du tout, répondit le comte, véritablement étonné.
— Il y a longtemps que nous ne nous sommes vus, dit Buzançais; mais c^était dans une circonstance que je n*ai jamais oubliée.
— Vous devez vous tromper. J'ai beau vous regarder, je ne me souviens pas de vous avoir jamais rencontré,
— La mémoire vous fait défaut. Les blessures à la tète produisent souvent cet effet-là.
— Je ne comprends pas.
— Ni moi non plus, dit Yermandois, que ce début ennuyait, parce quMl n'y entendait pas malice. Je vais voir si le prince est arrivé, et si je le découvre, je lui annoncerai qu'il y a déjà des pontes ici.
Personne n'avait envie de le retenir, personne, pas même M. de Charny, qui commençait à flairer une explication scabreuse, et qui ne tenait pas à l'avoir devant un témoin peu sûr.
Vermandois,qui venait de remettre son habit, s'esquiva prestement.
— Rappelez-vous la petite maison du passage de l'Ëlysée-des-Beaux-Arts, reprit Buzançais, dès que le racoleur eut disparu.
— Je ne sais pas du tout ce que vous voulez dire, répondit le comte avec un calme parfait.
11 avait cependant pâli légèrement, et Carnac s'en était aperçu.
— Vous étiez couché dans le lit d'une femme quihabi-
tait alors cette maison, et cette femme est venue' me chercher parce que je suis médecin. Vous aviez reçu un coup très-violent sur le crâne, une balle dans le bras ua peu au-dessus du poignet ; vos mains...
— Je vous répète que vous vous trompez absolument. Vous avez sans doute été appelé près d'un blessé qui me ressemblait.
— Non, c'était bien vous. La femme m'a dit votre nom. Elle était très-fière d'être la maîtresse du comte Philippe de Charny.
— Tant pis pour vous, si vous avez cru aux mensonges stupides d'une drôlesse qui avait probablement entendu parler de moi, et qui se vantait de me connaître.
— Elle ne se vantait pas. C'était bien vous. Et la preuve... tenez! dit le docteur en saisissant le bras du comte et en relevant vivement la manche de la chemise. Vous portez encore la marque de la balle qui vous a blessé... la dépression est encore très-visible.
M. de Charny se dégagea et changea de ton.
— Monsieur, dit-il avec colère, je ne suis pas disposé à écouter plus longtemps vos histoires et encore moins à souffrir vos attouchements. Où voulez- vous en venir? Est-ce une querelle que vous cherchez?
— C'est un éclaircissement, dit Fertugue, en s'avançant à son tour.
— Ah! vous vous en mêlez, vous aussi. Qu'avez-vous à me demander?
— J'ai à vous dire d'abord que, précisément à l'époque où mon ami le docteur Buzançais vous a pansé, on a essayé d'entrer la nuit, par escalade et effraction, dans la maison d'undemesamis,ruedelaFontenelIe,àMontmartre,etque le voleur a été reçu à coups de canne et à coups de revolver
— El VOUS m'accusez d'être ce voleur. Fort bien. Je ne m'abaisserai pas jusqu'à me justifier, mais je vous déclare que vous me rendrez raison de cette injure absurde.
— Volontiers... quand vous m'aurez convaincu que vous n'êtes pas coupable de cette tentative de vol, et que vous n'êtes pour rien dans une affaire de meurtre qui a coûté cher à mon camarade Tiburce Gerfaut.
— Un meurtre, maintenant. Vous êtes fou.
— Marie Bracieux, votre ancienne maîtresse, a été pendue par un scélérat qui serait à cette heure entre les mains de la justice, s'il ne s*était pas tué en tombant du haut d'un toit. Elle a été pendue dans cette maison où Buzançais vous a vu, criblé de blessures. C'est là aussi que se tenait en embuscade la misérable créature qui a jeté du vitriol à la figure de Gerfaut. Je ne vous apprends pas cela. Vous êtes au courant de l'aventure, puisque vous allez épouser sa fille.
— Que vous espériez épouser, interrompit Philippe de Charny. Je commence à voir le point de départ de la haine que vous cherchez à satisfaire en me calomniant.
— Vous voyez fort mal. Je me suis consolé depuis longtemps de n'avoir pas su plaire à mademoiselle Gerfaut. Mais moi et mes amis nous déplorons que vous lui ayez plu. Et je vous jure que si vous ne renoncez pas à elle, mademoiselle Gerfaut sera édifiée sur votre compte.
— Une menace! Je m'y attendais. C'est M. Carnac, sans doute, qui se chargera de renseigner le père et la fille.
— Le père, c'est déjà fait... en partie du moins, i*épondit Garnac. Mon maître sait qui est la femme au vitriol. Seulement, il ne sait pas encore que cette femme
162 MABGOT^LA BALAFRÉE.
est étroitement liée avec vous. 11 ne tient qu'à moi de le lui apprendre... et de le lui prouver.
— Eh bien! commencez par me l'apprendre à moi, dit le comte avec une ironie hautaine.
— Je ne demande pas mieux. Vous avez au doigt une bague gravée à vos armes. Je vais vous les décrire en termes techniques. J'ai acheté un livre de blason tout exprès. Vous portez de sable, aux trois aigles éployées d'argent, posées deux et une. Votre devise est...
— Je la connais. Après?
— Voulez-vous que je vous montre les mêmes armes et la même devise, gravées sur une améthyste?
A cette question, le comte se troubla visiblement, mais il se remit très-vite, et il dit d'une voix qui ne tremblait pas :
— Je serais curieux de voir cela.
— Qu'à cela ne tienne, monsieur le comte, répondit Carnac avec une politesse ironique. Voici une bague qui vous appartient. Je ne vous la confie pas, mais je vous permets de la regarder entre mes doigts, d'aussi près que vous voudrez. Vous pouvez vous assurer que les armes et la devise sont les mêmes.
— Si cette bague m'appartient, je ne vous Tai pas donnée. Donc, vous l'avez...
— Volée? non. Je l'ai trouvée.
— Etvousravezgardée.G'estcommesivousl'aviezvolée*
— J'ai essayé de la rendre. La personne qui l'a perdue n'en a pas voulu. Elle avait ses raisons pour refuser de la reprendre... de mes mains. Et cependant, elle y tient, car elle a fait afficher sur les murs de Paris trois cents francs de récompense pour celui qui la rapportera à une de ses amies.
MARGOT LA BALAFIIÉE. c' 163
— En quoi cette histoire me regarde-t-elle?
— Attendez, monsieur le comte. Je n'ai pas fini. J'ai trouvé la bague dans l'allée d'un bureau auxiliaire du !Vfont-de-Pièté, et un instant auparavant, je venais de voir passer dans cette même allée une dame que vous connaissez bien, et que je connais aussi pour l*avoir entendue chanter un duo avec vous chez madame Stenay. Elle sortait du clou où elle venait de dégager divers objets qu'elle tenait à la main. J*ai pensé aussitôt qu'elle avait laissé tomber cette bague, et je ne me trompais pas, car, un peu plus tard, elle a chargé madame Langoumois, marchande à la toilette, de payer une forte prime pour la ravoir.
— C'est de madame de Carooge que vous parlez, je suppose.
— Oui, monsieur, et vous ne nierez pas que vous entretenez avec elle des relations particulières, car cette marchande à la toilette vous a rencontré chez elle, rue d'Anjou.
— Je ne nie pas que je sois allé lui faire une visite, mais...
— Pardon ! madame Langoumois vous a parfaitement reconnu pour vous avoir vu autrefois, il y a longtemps, avec madame de Caronge, dont vous étiez l'amant. C'était avant son départ pour la Russie, et alors qu'on l'appelait Margot la Balafrée.
— A vous entendre, j'aurais été l'amant de toutes les femmes. C'est un roman que vous me racontez là. Dans quel but?
— Je vais préciser. C'est Margot qui a fait assassiner Marie Bracieux et qui a, de sa blanche main, brûlé les yeux de mon maître Gerfaut. Nous en avons la preuve.
Elle a laissé dans la maison du crime un morceau d'une de ses robes. Le morceau est chez le commissaire de police. La robe est chez Gerfaut.
Je ne vous apprends rien, car vous avez dû revoir madame de Garonge avant qu'elle quittât Paris pour la seconde fois.
•— JMgnorais qu'elle l'eût quitté, dit le comte de Gharny.
Et un sourire équivoque se dessina sur ses lèvres.
— Qu'elle soit partie ou qu'elle soit restée, elle était votre maîtresse. Vous aviez abandonné Marie Bracieux pour vous mettre avec elle, et Marie Bracieux passait sa vie à vous chercher et à maudire Margot.
•— Je Fatteste, appuya Fertugue. Elle me le disait toutes les fois que je lui faisais Taumône dans la rue.
— Et j'atteste, moi, que je vous ai vu chez elle et que j'y ai pansé des blessures dont vous portez encore la marque, reprit Buzançais.
— Voilà deux faits acquis, continua l'élève de la nature. Geux qui ont suivi s'expliquent parfaitement. Marie Bracieux a fini par vous retrouver. Elle tombait mal. Vous aviez plu à mademoiselle Gerfaut et vous alliez l'épouser. Madame de Garonge n'y trouvait point à redire. Vous lui aviez sans doute promis qu'elle aurait sa part de la dot. Mais votre ancienne vous gênait.
Elle devait posséder des papiers qui vous compromettaient... entre autres, la reconnaissance de l'engagement de cette bague. Vous vous êtes entendu avec Margot pour supprimer la Bracieux, et Margot s'est chargée de Texéeution. Vous êtes son complice, M. Gerfaut n'en sait rien encore. Pensez-vous qu'il soit disposé à vous donner sa fille quand il le saura?
— Est-ce tout? demanda froidement M. de Gharny.
— Il me reste à conclure, répondit Carnac. Il dépend de moi et de mes amis de vous dénoncer.
— A qui?... à M. Gerfaut?
— Non, à la police. Elle a cessé de suivre cette affaire depuis la mort de Tassassin que vous aviez payé, mais elle ne Ta pas oubliée.
— Pourquoi donc n*avez-vous pas déjà porté plainte?
— Parce que je voudrais épargner à mon maître la douleur d* apprendre la condamnation de Ftiomme qu'il avait choisi pour gendre, mais je viens vous déclarer que cette considération ne m'arrêtera pas si vous refusez de vous soumettre aux conditions que je mets à mon silence.
— Des conditions, à présent ! G*est complet. Lesquelles, s'il vous plaît?
— Je vous accorde huit jours pour disparaître. Si, passé ce délai, vous êtes encore en France, je vous ferai arrêter. Et si, pendant ces huit jours, vous vous permettiez de vous présenter chez M. Gerfaut, ou d'écrire à sa fille, je le saurais, et la trêve serait rompue à l'instant même.
Maintenant, j'ai tout dit, et j'attends votre réponse.
Depuis le commencement de ce colloque, l'attitude du comte de Gharny était curieuse à observer.
Surpris d'abord, puis troublé, il avait vite repris son sang-froid, qui ne s'était plus démenti un seul instant, jusqu'à la conclusion.
On eût dit que c'était lui qui accusait, car les trois amis étaient plus émus que lui.
— Ma réponse, la voici, dit-il, après un court silence. Je pourrais me justifier dès à présent, mais vous ne m'écouteriez pas. Je vais m'occuper de rassembler des
lee MARGOT LA fiALAFRÉE.
preuves qui mettront à néant les indignes aceusations que vous osez porter contre moi. Ces preuves, je les produirai d'ici à huit jours. En attendant, vous êtes libres d'agir comme bon vous semblera. Si vous portez plainte, j*en serai quitte pour m'expliquer avec le magistrat auquel vous me dénoncerez, et je vous réponds que Texplication tournera à votre confusion, messieurs.
— Parlez clairement, interrompit Garnac. Vous acceptez la trêve?
— Je n'accepte rien. Je vous renvoie à Texpiration du délai que vous avez fixé vous-mêmes. Avant la fin de la huitaine que vous daignez m'accorder, je vous forcerai à reconnaître que vous vous êtes conduit en cette affaire comme ne se conduit pas un gentleman. Mais je ne m'en tiendrai pas là...
— Auriez-vous l'intention de nous demander des dommages-intérêts? ricana le docteur Buzançais.
— Non, monsieur. li a*y a que les pleutres qui plaident et qui dénoncent. Je vous demanderai une réparation par les armes, et je compte que pas un de vous trois ne me la refusera.
— Ça dépend, dit Garnac.
— - Ah! vous reculez déjà! Vous calomniez, mais vous ne vous battez pas.
— Je ne recule pas. J^aurais, au contraire, le plus grand plaisir à vous tuer... et mes amis partagent mes sentiments à votre égard. Mais un honnête homme a le droit de ne pas se battre avec un... mettons un criminel, sans préciser davantage. Nous exigerons donc, préalablement, les preuves que vous nous annoncez.
— Fort bien. Je suis s(!ir, maintenant, d'en finir avec vous la semaine prochaine, et n'ayant rien de plus à
VOUS dire, je vous salue avec la considération qui vous est due.
Sur cette insolente prise de congé, M. de Charny endossa son habit, mit son chapeau sur sa tête, et sortit fièrement de la saile de billard, laissant ses trois ennemis, non pas confondus, mais perplexes.
— Quelle audace! s*écria Fertugue. Ma parole d'honneur, c'est à croire qu'il n'a rien à se reprocher.
— Et la cicatrice laissée par la balle! s'écria Buzançais.
— Et la bague! reprit Carnac. Il a pâli quand je la lui ai montrée.
— Oh! je pense toujours qu'il est coupable, dît le peintre, mais je pense aussi qu'il nous donnera du fil à retordre. Savez-vous bien qu'en définitive, nous ne pouvons produire contre lui que nos témoignages. Il n'a pas mis la main à la pendaison de Marie Bracieux; celui qui l'a pendue est mort, et la Vénus au vitriol a disparu. Restent la bague et la cicatrice, qui ne prouvent pas grand'chose.
— Enfin, que conseillez-vous? demanda l'élève de la nature.
— Je conseille d'attendre, de *aire bonne garde autour de mademoislle Gerfaut et de le surveiller, lui^ sans qu'il s'en doute. Je vais demander son adresse à Auguste. Vous, mon cher, vous devriez demander celle de son notaire à Gerfaut, et quand vous l'aurez, j'irai voir cet officier ministériel, afin de savoir en quoi consiste la fortune de M, de Charny. Pour que les deux notaires soient tombés d'accord, il faut que ce gentilhomme ait justifié de la possession d'un capital. Nous aurions même dû songer à cela plus tôt. Mais nous n'avons plus rien à apprendre ici. Al!ons-nou9-en.
lès MARGOT LA BALAFRÉE.
A ce moment de la délibération, Auguste entra« Il venait chercher une canne que le comte avait oubliée, et à la question que lui adressa Fertugue, il répondit sans hésiter :
— Je crois qu'il ne demeure plus nulle part. Les meubles de son appartement du boulevard Haussmann sont saisis, et je sais que, depuis trois jours, il ne couche plus chez lui. Ah ! il est temps que le mariage se fasse ! Et, à propos de ça, je compte sur la discrétion de ces messieurs, car si le beau-père apprenait que son gendre est criblé de dettes, mes quinze mille francs seraient flambés.
Fertugue protesta vaguement et emmena ses alliés médiocrement satisfaits du résultat de ce premier engagement avec Tennemi commun.
Il y avait déjà des pontes dans le salon du baccarat; mais Yermandois, que Fertugue aurait peut-être pu interroger avec profit, Yermandois n'y était pas.
Ils reprirent, sans échanger de nouvelles réflexions, le chemin de la rue, et quand ils débouchèrent sur le trottoir, ils aperçurent M. de Charny qui montait dans une voiture de place arrêtée à dix pas de la porte. Cette voiture tourna aussitôt et fila vers le boulevard Haussmann.
— Il y a une femme dedans, dit Buzançais.
— Si c'était Margot! s'écria Carnac.
— Ce serait un bel atout dans notre jeu, répondit Fertugue. H ne s'agirait plus que de mettre la main sur cette créature. Je ne l'espère pas beaucoup, mais, à tout hasard, j'ai pris au vol le numéro du fiacre, et je le retiendrai.
La semaine tire à sa fin, et la trêve aussi.
Camille Gerfaut est sur pied. Elle a repris ses habitudes, et, chaque jour, appuyée sur le bras de la fidèle Brigitte, elle descend à Patelier avec son père, qui ose à peine lui adresser la parole.
Le pauvre Gerfaut ne peut pas oublier qu*il a frappé sa fille, et qu'elle n'a survécu que par miracle au coup d'épée qu'il lui a donné.
Elle ne lui a jamais demandé d'explication ; mais il sait bien qu'elle connaît la vérité, et que si elle se tait, c'est parce qu'elle craint de l'affliger en l'interrogeant sur les causes de la tragique méprise qui a failli lui coûter la vie.
Gerfaut, en revanche, ne se prive pas de questionner Garnac sur madame de Garonge; et Carnac, qui a aussi des remords, n'a pas encore jugé à propos de lui dire tout ce qu'il sait.
Il se contente de répondre que madame de Garonge a disparu, qu'elle a très-probablement quitté la France, et il s'abstient de prononcer le nom du comte de Gharny, qui s'abstient, lui, de toute démarche personnelle, depuis son orageuse entrevue avec les trois amis coalisés contre lui.
11 ne vient même plus s'informer de l'état de santé de
170 MARGOT LA BALAFKÉE.
mademoiselle Gerfaut, comme il le faisait chaque jour avant que relève de la nature lui eût signifié que le. traité serait rompu s'il essayait encore de voir la fille ou le père.
Garnac espère que le beau Philippe a abandonné la partie, et profite de son absence pour amener le plus souvent qu'il peut chez son maître Annette et Marcel.
Camille les reçoit bien. Elle a même reporté sur le frère une partie de Tamitié qu'elle a pour la sœur. Elle écoute volontiers Marcel, elle apprécie son esprit, et elle lui sait gré de sa réserve discrète.
Elle s'est bien aperçue que Marcel l'aime. Elle a même deviné qu'Annette aime Garnac. Et elle ne fait rien pour les décourager. Mais elle est triste. Un profond chagrin la mine et retarde sa convalescence. Sa blessure est guérie; son cœur saigne encore.
Elle ne sait si elle doit accuser Philippe d'indifférence ou si elle doit maudire les gens qui empêchent son fiancé d'arriver jusqu'à elle, car elle ne peut pas se décider à croire qu'il l'a oubliée, et elle soupçonne son père, Garnac et Brigitte, de former autour d'elle une sorte de cordon sanitaire que l'amoureux gentilhomme essaye vainement de forcer.
Elle soupçonne même d'être d'accord avec eux le docteur Buzançais et le peintre Fertugue, qui est devenu tout à coup très-assidu auprès de Gerfaut, et que Gerfaut reçoit avec plaisir.
En cela, elle ne se trompe pas, car Buzançais a juré une haine féroce au gredia titré qu'il a soigné jadis, et Fertugue s'est pris d'une belle passion pour le métier que font les détectives anglais et les agences parisiennes de renseignements.
Il est allé chez le notaire que Carnac lui a indiqué, après s'être renseigné auprès de son maître, et se disant envoyé par Gerfaut, il a demandé un état des valeurs constituant rapport matrimonial du comte de Gharny.
Là, il a appris que le comte a justifié de la possession d*une somme de trois cent vingt mille francs en obligations de la Ville de Paris et du Crédit foncier. Le contrat n'étant pas encore signé, ces titres sont restés entre ses mains, mais ils doivent être représentés le jour où Tacte sera passé. Mademoiselle Gerfaut, elle, apporte un million en valeurs mobilières. Gerfaut ne se réservant que la propriété de la maison qu*ii habite, et abandonnant le droit d'usufruit dont il jouissait, aux termes du testament de la tante Marlotte, sur la moitié de Théritage de cette parente.
Fertugue a appris aussi que Gerfaut n'a pas songé à imposer le régime dotal à son gendre, qui lui inspire une confiance absolue.
Et Fertugue, édifié sur tous les points, aperçoit clairement les dessous de la situation de M. de Gharny.
Ce comte, qui ne rentre plus chez lui parce que ses meubles sont saisis, a sans aucun doute emprunté, pour quelques jours, à madame de Caronge les valeurs qu'il a montrées au notaire , e t il compte les lui emprunter encore pour les faire figurer à son avoir, si le mariage se conclut, sauf à les rendre à Margot, le lendemain de la noce.
Lui et cette coquine se partageront la dot de Camille. Peut-être même ont-ils résolu de se défaire d'elle et de son père, au cours de ce voyage en Orient, à la recherche d'un oncle problématique.
Ont-ils renoncé à leurs odieux projets, ou bien se cachent-ils momentanément pour préparer un nouveau
piège OÙ ils espèrent que la jeane fille tombera? Fertugue a*ea sait rien encore. Mais il penche ponr la dernière hypothèse. Il pense que le comte n'a abandonné son domicile que pour se réfugier chez Margot, qui est restée à Paris, malgré les dangers qn'elie y court.
Laissant à ses deux alliés le soin de veiller sur Camille» Fertugue s* est donné pour mission de découvrir la nouvelle résidence du faux ménage, et il n'épargne pas ses peines.
M. de Charny n'ayant reparu ni au cercle, ni dans son appartement du boulevard Haussmann, Fertugue s'est enquis du cocher qui conduisait le fiacre où il a vu monter M. de Charny, qu'une femme y attendait.
Il avait pris le numéro de la voiture ; grâce aux indications qu'on lui a données à la Préfecture de police, il a su le nom du loueur, et, après bien des courses inutiles, il a pu enfin s'aboucher avec le cocher.
Une pièce de vingt francs, libéralement offerte, a suffi pour délier la langue de ce cocher, qui a dit à Fertugue tout ce qu'il savait.
Il lui a dit que le jour où les trois amis ont eu, dans la salle de billard, une explication avec M. de Charny, il a chargé, place de l'Étoile, une dame voilée qui s'est fait conduire au cercle de la Concorde, et arrêter un peu avant d'arriver devant la porte. Là, il a attendu, à peu près vingt minutes. La dame n'est pas descendue de voiture, mais un monsieur est monté, après lui avoir commandé de les mener boulevard Ornano, au coin de la rue Labat. Il les y a menés, et le monsieur a attendu dans le fiacre, pendant que la dame entrait da^s une maison de la rue Labat, où elle n'est restée qu'un instant. Ils se sont fait conduire ensuite à Neuilly, où ils
MAftGOT LA^UALAFRÉE. 173
Topt cong^édié au beau milieu du boulevard d'Argenson, après l'avoir bien payé. ,
La dame était vêtue trës-simplemeut, et le cocher n'a pajs pu voir sa fîgure; mais la description qu'il a donnée de sa tournure se rapporte assez au signalement de madame de Caronge.
De ces renseignements assez vagues, Fertugue a conclu que Margot la Balafrée doit habiter Neuilly, et qu'elle héberge son amant dans son nouveau domicile.
L'excursion qu'ils ont faite ensemble, rue Labat, ne peut guère s'expliquer que par un mauvais dessein qu'ils auraient formé contre Marcel ou contre sa sœur Annette, car c'est dans leur maison que la femme est entrée. Fertugue s'est assuré, en interrogeant le portier, qu'elle est venue demander si une demoiselle Brunier, fleuriste, ne demeurait pas au quatrième étage, et qu'elle est partie en annonçant qu'elle reviendrait bientôt pour une commande.
Fertugue a fait son rapport à Garnac, qui a cru devoir avertir Annette, en la suppliant de ne recevoir aucune femme et de se tenir sur ses gardes quand elle sort le soir.
Garnac a adressé les mêmes recommandations à Marcel, en lui laissant comprendre qu'il travaille pour délivrer Camille de M. de Gharny, et que M. de Gharny, éconduit, est homme à commettre un crime pour se venger.
Il n'a pas cru devoir en dire davantage, avant l'expiration du délai accordé à l'indigne amant de Margot la Balafrée.
La trêve touche à son terme, mais ceux qui l'ont conclue se sont aperçus, un peu tard, qu'ils ont oublié d'exiger de leur adversaire des garanties sérieuses.
Le comte ,s*est vanté de produire sous huit jours des justifications qu'il ne produira pas, ils le savent bien, et, sous ce prétexte, il a obtenu qu'on ne le dénonçât pas immédiatement. 11 n'a pas promis de partir. Les trois alliés, qui veulent Ty forcer, comptaient le surveiller, et pensaient qu'au bout des huit jours il serait encore temps de le mettre en demeure d'obéir à une dernière sommation.
Et maintenant que M. de Charny a disparu, comment le contraindre à quitter la France? Comment Pempècher de profiter de ce répit pour préparer de nouvelles machinations, et de reparaître tout à coup, lorsqu'il aura trouvé un moyen de reprendre possession du cœur de Camille Gerfaut, lorsqu'il l'aura compromise à ce point qu'on ne pourra plus le livrer à la justice sans déshonorer la pauvre enfant qui a eu le malheur de l'aimer?
Il faudrait le retrouver, savoir où il loge et ne plus le perdre de vue. Et Fertugue n'y a pas encore réussi, quoiqu'il passe une notable partie de son temps à parcourir les rues de Neuilly, oii il le soupçonne de se cacher. Il n*ose pas s'adresser à la police, et les informations qa^il prend au cercle des Truqueurs ne lui apprennent rien.
M. de Charny n'y a plus remis les pieds, et Gambroa, gérant de ce tripot, déclare que M. de Charny est complètement coulé. Vermandois pense de même, et Auguste, le banquier valet de chambre, parait avoir fait son deuil des quinze mille francs qu'il a prêtés.
La résignation de ce prêteur à usure étonne beaucoup Fertugue , qui se Tlemande parfois si Auguste ne s'est pas entendu avec son débiteur, lequel continuerait à le leurrer de promesses fondées sur la certitude d'un mariage avec une riche héritière.
Auguste se tairait de peur de faire manquer ce mariage, il serait même très-capable d'y aider, s'iMe pouvait.
Les choses eu étaient là, lorsqu'un jour Camille, à peu près rétablie, quoiqu'elle ne sortit pas encore, eut Tidée d'ouvrir la fenêtre de sa chambre pour respirer Tair du dehors.
Elle était seule. Son père causait dans l'atelier avec Carnac. Marcel et sa sœur n'avaient point paru. Brigitte vaquait aux soins du ménage. Le docteur venait de partir, très-satisfait de sa malade. Fertugue flânait du côté de l'avenue de la Grande-Armée.
La nuit approchait, mais le temps était doux, et les promeneurs ne manquaient pas sur le boulevard des Batignolles.
Camille, après deux semaines de réclusion, prenait plaisir à regarder les arbres, les passants, les tramways, tout ce tableau que présente un quartier populaire.
Ses yeux s'arrêtèrent sur un homme planté devant la fenêtre où elle s'était accoudée, un homme qu'elle ne connaissait pas, et auquel assurément elle n'aurait pas pris garde, s'il ne se fût avisé d*ôter son chapeau pour la saluer.
En même temps, il lui montrait un objet qu'il tenait à la main.
Le premier mouvement de Camille fut de se retirer pour fermer la fenêtre au nez de cet impertinent qui se permettait de lui faire des signes, et qu'elle n'avait jamais vu.
Mais, presque aussitôt, elle s'aperçut que l'objet quMI tenait à la main était enveloppé dans un papier qui devait être une lettre, et, toute surprise, elle hésita une seconde.
L^homme saisit le moment, lança adroitenient Tobjet qui tomba dans la chambre, sans effleurer mademoiselle Gerfaut, salua de nouveau, s'éloigna à reculons, et s'assit sur un banc placé au milieu de Tallée centrale du boulevard.
Camille stupéfaite, cette fois, se retourna et vit, presque à ses pieds, le singulier projectile.
Elle n'eut qu'à y jeter les yeux pour s'assurer que c'était bien un message , et que ce message était bien pour elle, car elle put, sans se baisser, lire sur le papier l'adresse, écrite en très-gros caractères.
Il y avait : u A mademoiselle Camille Gerfaut. ^i
Qui donc pouvait lui écrire et employer cet étrange procédé pour lui faire parvenir une lettre? Elle ne pensa pas un instant que ce fût cet inconnu qui lui envoyait une déclaration d'amour. Mais l'idée lui vint que c'était Philippe de Charny qui lui écrivait.
Elle soupçonnait depuis longtemps qu'on l'empêchait d'arriver jusqu'à elle, car elle ne pouvait pas croire qu'il eût brusquement cessé ses visites. On lui disait qu'il ne venait plus, alors que peut-être il venait tous les jours. Peut-être même confisquait-on ses lettres.
— Si c'était lui qui, en désespoir de cause, a pris le parti de faire guetter par un de ses amis le mqment où je paraîtrais à la fenêtre? pensait-elle. On l'a si mal reçu quand il s'est présenté qu'il n'ose pas se montrer aux abords de la maison. On affecte de ne plus prononcer son nom devant moi, et lorsque je parle de lui, je n'obtiens que des réponses évasives. D'où vient cette conspiration organisée pour l'éloigndT de moi? Je le saurai. U le faut. Je le veux. Et cette lettre va me l'apprendre.
Elle ramassa l'objet qu'on lui avait lancé et qui était
une orange -— une mandarine — autour de laquelle s'enroulait, attachée par des fils de soie, la lettre, qu*elle dénoua précipitamment, pour s'enlever le temps de la réflexion, et qu'elle ouvrit d'une main tremblante.
Elle avait deviné. La lettre était signée : Piiilippe, et elle disait ceci :
« Que vous ai-je donc fait? Je croyais que vous m'aimiez. M'avez-vous chassé de votre cœur, comme on m'a chassé de votre maison? Nous avions échangé un serment. L'avez-vous oublié? ou bien ceux qui vous entourent vous ont-ils séquestrée pour nous séparer à jamais? Ou encore m'ont-ils calomnié en m'accusant de je ne sais quels torts ou je ne sais quels calculs? Ont-ils osé vous dire que je vous trompais avec une autre femme, et que je ne voulais vous épouser que pour votre fortune? Vous ont-ils caché que je me meurs de douleur, depuis que votre père m'a fait fermer sa porte? Ils le savent bien pourtant, car j'ai renoncé au monde... Je passe mes jours à pleurer et mes nuits à errer devant vos fenêtres. Mais j'ai parmi eux des ennemis implacables, e' sans doute ils ont circonvenu M. Gerfaut.
ce Si vous aussi vous avez cru à leurs mensonges, si vous ne m'aimez plus, je sais ce qu'il me reste à faire. Je partirai. Mon oncle m'appelle à Smyrne pour lui fermer les yeux. Je partirai et je ne reviendrai jamais, car je ne puis pas vivre sans vous. Mais, si j'ai perdu votre amour, je ne veux pas emporter votre mépris. Je vous supplie de me permettre de vous revoir, ne fût-ce que pour une heure, et de me justifier. Après, vous n'entendrez plus parler de moi.
tt Un ami siir et dévoué va essayer de vous faire parvenir cette lettre. 6'il y réussit, accordez-moi la grâce
178 MARGOT Lk BALAFRÉE.
suprême que je vous deinande. Consentez à lui parler, et écoutez rappel désespéré qu*il vous adressera en mon nom.
a Si vous refusez, si je ne suis plus rien pour vous, congédiez-le d'un geste. Ce sera mon arrêt de mort, et cet arrêt, je me charge de l'exécuter. »
— Il va se tuer! murmura Camille éperdue. Et il dépend de moi de l'en empêcher! Je vais montrer cette lettre à mon père, lui demander ce que Philippe a fait pour mériter qu'on le bannisse de notre maison... A mon père? hélas! il ne pourrait pas la lire... et il est à l'atelier avec Carnac, qui déteste M. de Charny... Brigitte aussi le déleste... ils me retiendraient, et Philippe saurait que j*ai repoussé sa dernière prière... Cela ne sera pas... je veux dire à l'ami qu'il m'envoie ce qui se passe ici... si je l'appelais? non, la porte de la maison est fermée, et on ne la lui ouvrirait pas. Mais je suis forte maintenant... je puis sortir et aller lui parler sur le boulevard... que m*importe qu'on me blâme? Je ne fais pas de mal, puisque je vais sauver la vie d'un homme qui m'aime.
Pendant que ces réflexions tumultueuses se pressaient dans son esprit, Camille s'était rapprochée de la fenêtre sans s'en apercevoir. Elle leva les yeux, et elle revit le messager qui attendait. 11 était debout, et il la salua en lui adressant un regard éloquent.
Cet homme n'était pas jeune. Son âge et son attitude respectueuse la décidèrent. Elle oublia tout, sa faiblesse à elle, son père qui ne devait pas approuver la folle démarche qu'elle allait risquer, et sans hésiter, emportée par l'élan de son cœur, elle descendit dans le corridor du rez-de-chaussée, aussi vite qu'elle le put.
Pour gagner la porte de la rue, Camille dui passer devant la porte de Tatelier, et elle eut comme un remords de sortir sans consulter son père. Elle hésita un instant; elle s'arrêta en prêtant l'oreille, et elle entendit la yoîx de Jean Garnac qui disait :
— Maître, je vous jure que ce gentilhomme est une affreuse canaille.
La grossièreté de ce propos la révolta. Philippe de Charny une canaille! Philippe qu'elle aimait encore et qui venait de lui adresser un si touchant appel! C'était indigne, et elle ne douta plus qu'un complot se fût formé dans son entourage pour exclure le comte de Charny et pour le supplanter.
Elle n'hésita plus. La phrase imprudemment lancée par l'élève de la nature fut l'aiguillon qui la poussa à franchir le seuil de la maison paternelle.
C'était la première fois de sa vie qu'elle en sortait sans être accompagnée, et dans quelle tenue! en pantoufles, en robe de chambre, et la tête couverte d'une capeline.
Personne ne la vit, quoique Brigitte ne fût pas loin. Et, sur le boulevard, personne ne prit garde à elle. Le quartier est de ceux où les femmes ne prennent pas la peine de s'habiller pour courir les rues. Le jour baissait d'ailleurs, et les promeneurs se faisaient rares.
L'homme avait deviné qu'elle allait venir, car il s'était rapproché. Il se tenait maintenant sur le trottoir qui borde la contre-allée, presque collé contre le mur d'un jardin qui faisait suite à l'immeuble de Tiburce Gerfaut. Il attendait Camille, le chapeau à la main, et il la laissa avancer. Sans doute, il ne tenait pas à s'entretenir avec elle sous les fenêtres du rez-de-chaussée, où, en ce
rso Margot la balafréf.
moment même, la cousine Brigitte donnait ses ordres
pour qu^on mit le couvert dans la salle à manger.
Ce messager du comte de Gharny avait une bonne figure, pleine et rasée de frais, une physionomie avenante, Pair grave et bienveillant. Il aurait très-bien joué les pères nobles au théâtre, et Camille eut confiance tout de suite.
— Mademoiselle, lui dit-il d'une voii émue, excusez le procédé que j'ai dû employer pour entrer en rapports avec vous. Je ne suis plus d'âge à lancer des billets doux par les fenêtres, et vous n*avez pas pu vous méprendre sur mes intentions. Pour me décider à user d'un moyen qui répugne à mon caractère, il a fallu que j'y fusse forcé. Voilà six jours que je viens passer de longues heures sur ce boulevard, par pitié pour l'affreuse situation du neveu de mon meilleur ami.
— Vous venez de la part de M. de Charny, balbutia Camille, en rougissant.
— Oui, mademoiselle. Et je vous jure que je ne me serais pas chargé de vous faire parvenir la lettre que vous venez de lire, s'il ne s'agissait que d'une amourette. Je suis marié, père de famille, je connais l'honorabilité de votre père, la vôtre, et je n'aurais pas accepté une mission équivoque. Mais Philippe a été injustement accusé; je l'aime comme s'il était mon fils, et je ne pouvais pas refuser de lui rendre le service qu'il me demandait.
— Pourquoi n'est-il pas venu lui-même?
— Parce que c'eût été donner prise à de nouvelles accusations. Ses ennemis n'auraient pas manqué de dire qu'il cherchait à vous compromettre, en rôdant autour de la maison que vous habitez. Vous ignorez, sans
doute, mademoiselle, qu*UQe coalition s*est formée pour lui ea interdire Faccès. Vous êtes gardée à vue, et les environs de votre demeure sont incessamment surveillés. Sa présence sur le boulevard eût été signalée; moi, on ne me connaît pas.
— Mais... dans cette lettre, M. de Gharny parle de me revoir... il me prie de lui accorder une entrevue... et je pensais...
— Vous pensiez qu*il était là. Il voulait m'accompagner. Je m'y suis opposé. Je n*ai pas voulu qu'il s'exposât à être surpris, causant avec vous dans la rue. Je lui ai remontré qu'il n'avait pas le droit de risquer un scandale public dont votre réputation aurait souffert.
— Que demande-t-il donc alors? interrogea Camille, en regardant fixement l'envoyé de Philippe.
— J'ose à peine vous le dire. Et cependant il le faut. M. de Charny vous demande en grâce de venir à lui, puisqu'il ne peut pas venir à vous. Oh! pas chez lui. Je ne le souffrirais pas. Et l'entrevue se passera devant témoins. Une femme que vous connaissez et dont vous • ne pouvez pas suspecter les intentions, madame Stenay, y assistera.
— Madame Stenay ! pourquoi ne me l'a-t-il pas envoyée?
— Parce que, elle aussi, on l'aurait empêchée d'arriver jusqu'à vous Elle est venue souvent, et l'on a refusé de la recevoir.
— Je le sais. J'étais encore trop souffrante. Mais maintenant...
— Maintenant, on ne la recevrait pas davantage. Elle a le tort de vous avoir présenté autrefois M. de Charny.
— Et elle m'attend chez elle ?
— Non, mademoiselle, répondit le messager, >prês
I!. Il
182 MARGOT LA frALAFRÉB.
avoir un peu hésité. Je me dois à moi-mi^me de vous dire les choses telles qu'elles sont. Madame Stenay, beaucoup trop timorée, à mon avis, craint de se brouiller avec votre père. Elle a préféré vous attendre chez une dame de ses amies, une dame que vous connaissez aussi, et dont la présence sera pour vous une garantie de plus... chez madame de Caronge.
— Chez madame de Caronge!... Je n'irai pas.
— Philippe n'a donc plus qu'à mourir, murmura l'homme d'un ton navré.
— C'est donc vrai! murmura Camille. Il veut mourir!
— J'ose à peine vous répondre, mademoiselle, dit le messager avec une émotion qui faisait trembler sa voix. Vous allez peut-être croire que je cherche à vous effrayer pour vous décider à me suivre. N'importe. Mon devoir est de parler. Je ne veux pas avoir à me reprocher la mort d'un homme.
Sachez donc que j'ai laissé Philippe en tétc-a-téte avec un pistolet qu'il venait de charger.
— Je n'y tiens plus, m'a-t-il dit. Je souffre trop. Faites ce que vous pourrez pour que mademoiselle Gerfaut reçoive ma lettre aujourd'hui, car cette tentative sera la dernière.
J'ai écrit à madame Stenay pour la prier de venir à deux heures chez madame de Caronge, et je suis certain qu'elle y viendra. J'obtiendrai d*elle qu'elle y reste jusqu'à six heures. Nous vous attendrons. Si, à six heures, vous n'êtes pas arrivé, ou si vous me rapportez un refus, je me tuerai ce soir.
— Et vous n'avez pas assayé de le détourner du suicide?
— Je lui ai dit tout ce qu'on peut dire en pareil cas. Rien n'y a fait. Sa résolution est prise, et il veut en finir.
Philippe est dans ua état de surexcitation qui touche à la folie. On ne raisonne pas avec un fou. .
— Eh bien, courez le rejoindre, monsieur. Dites-lui que je lui demande de vivre... que je lui promets d'avoir ce soir même une explication avec mon père... que demain, je lui écrirai.
L'envoyé de M. de Charny secoua tristement la tête.
— Hélas ! mademoiselle , répondit-il , Philippe ne me croira pas. Il s'imaginera que j'ai inventé un expédient pour gagner du temps, et que vous avez refusé de le voir. Ce serait inutilement que je le supplierais d'attendre jusqu'à demain. Vous ne le connaissez pas... sous sa froideur correcte d'homme du monde, il cache une nature ardente et un caractère indomptable.
S'il ne vous voit pas ce soir, il se tuera, vous dis-je.
— Non... il ne se tuera pas, s'écria la jeune fille éperdue. Je le verrai... amenez-le... -
— Ici! vous n'y pensez pas, mademoiselle! Et puisque vous consentez à le voir, soyez généreuse jusqu'au bout. S'il ne s'agissait pas de lui sauver la vie, je n'insisterais pas. Mais que craignez- vous? de déplaire à monsieur votre père? Dans une heure, vous serez rentrée, et vous lui direz tout. Vous le ferez juge de la situation. Philippe ne demande jq[ue l'autorisation de plaider lui-même sa cause devant M. Gerfaut et de confondre les gens qui le calomnient. Votre présence le calmera, et, après, il ne tiendra qu'à vous d'en rester là jusqu'à ce que vous lui ayez rouvert la porte de votre maison, qui resterait fermée s'il se présentait seul.
Ce dernier argument parut impressionner Camille.
— Ainsi, dit-elle, en regardant fixement le messager,
M. de Charny n'exigera pas que je m'engage avec luî, sans avoir obtenu le consentement de mon père?
— Non. Il sait bien que vous refuseriez.
— Et si mon père ne me l'accorde pas, ce consentement, M. de Charny croit-il que je m'en passerai?
— Non, mademoiselle. Et je me ferais fort d'obtenir de lui qu'il se résignât à vivre, s'il apprenait de votre bouche que vous ne lui avez pas retiré votre estime, et que votre cœur n'a pas changé. Il vous aincrait sans espoir, mais, du moins, il saurait que vous l'aimez encore, et cette certitude le consolerait.
Et, comme il lut sur le visage de Camille que son éloquence la touchait, le persuasif ambassadeur ajouta :
— Ne serai-je pas là, d'ailleurs, pour veiller à ce que l'entrevue se passe comme vous devez le souhaiter? Un voyage très-court en la compagnie d'un homme de mon âge n'a rien d'effrayant. Ma voiture m'attend. Vous la voyez d'ici. Si vous voulez bien y monter avec moi, je vous promets de vous ramener chez vous et même, si vous le désirez, d'expliquer à M. Gerfaut ma conduite... et la vôtre.
— Je prends acte de cette promesse; je crois que vous ne m'avez rien dit qui ne soit vrai, et je suis prête à vous suivre.
Cette réponse fut faite d'un ton ferme.
Rassurée par le langage paternel et franc de ce respectable ami du comte de Charny, Camille avait décidé de tenter l'aventure, et rien ne l'eût fait revenir sur sa décision.
L'homme ne lui laissa pas le temps d'en changer, il lui offrit son bras qu'elle accepta, et il la conduisit à un coupé qui stationnait à vingt pas de là, sur la contre-
ailée; ua grand coupé à quatre places, haut perché sur ses roues, attelé d'un cheval hors d'âge, et mené par un cocher en livrée de mauvais goût.
Tout cela sentait la location à la journée, mais la jeune fille n'y prit pas garde.
L'obligeant messager l'aida à monter et prit place à côté d'elle, après avoir dit quelquea mots à ce cocher mal tenu qui portait un chapeau défraîchi et des gants de filoselle.
La voiture fila aussitôt sur le boulevard, dans la direction du parc Monceaux et des Ternes.
— Madame de Caronge habite rue d'Anjou, je crois? demanda Camille.
— Elle n'y habite plus, mademoiselle, répondit l'homme avec empressement; depuis trois jours, elle est installée dans un charmant petit hôtel qu*elle vient d'acheter à Neuilly.
— A Neuilly! s'écria la jeune fille. Quoi! si loin!
— Ne craignez rien, mademoiselle, dit gracieusement l'envoyé du comte. J'ai un cheval qui va très-vite, et je vous affirme que votre absence de chez voire père ne dépassera pas la limite fixée.
— Vous m'aviez parlé d'une heure.
— Eh bien! vingt minutes pour aller, vingt minutes pour revenir... et la durée de l'entrevue dépend absolument de vous.
— Vous m'avez promis d'y assister.
— J'y assisterai, si vous le désirez, mademoiselle. Dans tous les cas, madame Steoay y assistera.
— Et madame de Caronge, m'avez-vous dit?
— Ce sera comme vous voudrez. Elle ne prétend pas s'imposer.
— Je croyais que M. de Cbarny la connaissait fort peu, murmura Camille, qui s'avisait un peu tard de Tétrangeté du choix de ce lieu de rendez-vous.
Elle avait commencé par refuser la proposition; puis les discours attendrissants du messager lui avaient fait oublier ce que cette proposition avait de bizarre, et en montant dans la voiture, elle ne s'était pas demandé oîi elle allait.
La pauvre enfant ne soupçonnait rien des antécédents et des crimes de la soi-disant virtuose. Son père, Brigitte etCarnac s'étaient entendus pour lui cacher la vérité. Ils lui avaient laissé croire qu'en la frappant, Gerfaut ne voulait frapper personne, qu*il s'escrimait dans son atelier avec une épée et que le coup avait été poussé au hasard. Elle savait seulement qu'on ne voyait plus madame de Caronge, et elle avait remarqué aussi qu'on semblait affecter de ne jamais parler d'elle. L'idée lui était même venue qu'on accusait cette dame d'être plus liée qu'il ne convenait avec M. de Cbarny, mais elle ne s'y était pas arrêtée. Incapable de trahir, elle ne croyait pas aux trahisons.
Maintenant, elle se reprenait à douter, et son compagnon de route était trop fin pour ne pas s'en apercevoir, trop habile pour négliger de la rassurer.
— Mademoiselle, dit-il, Philippe ne connaît madame de Caronge que pour l'avoir rencontrée dans le monde où vous l'avez rencontrée vous-même... chez madame Stenay. Il n'aurait jamais songé à vous prier de venir chez madame de Caronge, si madame Stenay avait bien voulu le recevoir chez elle avec vous. Mais ce n'est pas tout. 11 lui est revenu que les gens qui le calomnient» calomnient aussi madame de Caronge. Et, afin que la
justification fût complète, ii a teûu à mettre cette dame en votre présence. Elle s'est prôlée à ce désir parce qu'elle tient à votre estime et parce que monsieur votre père lui ayant fermé sa porte, elle n'espérait plus vous revoir.
Mais, je vous le répète, mademoiselle, vous êtes parfaitement libre de ne voir que M. de Gharny et madame Slenay.
Camille ne répondit pas.
L'explication lui semblait satisfaisante, parce qu'elle n'y regardait pas de très-près.
Sa pensée était ailleurs. Elle songeait à l'entrevue qu'elle avait acceptée, à ce que Philippe allait lui dire, et à ce qu'elle allait lui répondre.
Elle ne regrettait pas la résolution qu'elle avait prise, mais elle tenait beaucoup plus à l'empêcher de se tuer qu'à renouveler des engagements que son père n'approuvait plu^, et elle s'efforçait de chasser de s»n esprit les inquiétudes qui l'assaillaient malgré elle.
Le sort en était jeté. 11 fallait aller jusqu'au bout de celte aventure. Lancée sur une pente oii elle ne pouvait plus s'arrêter, elle fermait les yeux pour ne pas voir le précipice.
L'homme qui l'y menait, crut en avoir assez dit, et se garda bien de la troubler par des réflexions inutiles. 11 se renferma dans un silence prudent, tout en ayant soin de conserver Tair grave et attristé qui convenait à la situation.
Il n'avait pas surfait les qualités de son cheval. C'était une bété de sang, vieille et usée jusqu'à la corde, mais très-capable de retrouver ses moyens, pourvu qu'on la poussât et que la course ne fût pas trop longue.
ht cocher, qui devait être dans la confidence des projets de son maître, ne ménageait pas les coups de fouet, et le coupé filait comme un météore, sur le mauvais pavé des boulevards extérieurs, li avait dépassé la grille du parc Monceau, le bassin placé au bas de Tavenue de VVagram; il avait enfilé Tavenue des Ternes, la route de Xcuilly, et il roulait maintenant sur le boulevard d*Argen'son. •
La nuit était venue tout à fait, et Camille ne pouvait pas s'empéchcr de remarquer que ce quartier était bien désert.
Elle ne savait pas trjp où elle était; encore moins où on la menait, car Thomme avait dit : à Neuilly, sans préciser Tendroit, et elle ne se souciait pas de Tinterrogep.
Elle sentait que son sort était entre les mains de ce personnage qu'elle ne connaissait pas; mais comme elle était sûre qu'il venait de la part de Philippe de Cliarny, elle n'avait par peur.
Bientôt la voiture, tournant à gauche, entra dans une rue assez mal éclairée et s'arrêta devant la grille d'un jardin.
Gerfaut, à celle heure, causait encore avec Carnac, et ne se doutait guère que sa fille allait payer cher la fâcheuse résolulion qu'il avait prise de lui cacher les méfaits de madame de Caronge.
— Nous voici arrivés, mademoiselle, dit Thomme en s'empressanl d'ouvrir la portière et de sauter à terre.
Camille accepta la main qu'il lui offrait et descendit , sans se faire prier, quoique l'endroit cù cet homme I l'avait amenée n'eût pas un aspect engageact. [
La voiture s'était arrêtée aux deux tiers d'une large | voie qui s'embranchait sur le boulevard d'Argenson et i
qui ressemblait beaucoup plus à uae route départemealale qu*ù une rue de la banlieue de Paris.
La chaussée boueuse et macadamisée s'étendait entre deux rangées de grands arbres que Thiver avait dépouillés de leurs feuilles et dont les branches décharnées frissonnaient au souffle pluvieux du vent d'ouest qui commençait à se lever.
Au milieu du chemin, des flaques d'eau miroitaient à la douteuse clarté de becs de gaz, beaucoup trop espacés.
Les maisons alternaient avec de longs murs de clôture, derrière lesquels on devinait des jardins, et semblaient inhabitées.
Ces maisons devaient être des résidences d'été que les locataires désertaient au commencement de la mauvaise saison, pour rentrer en ville et ne revenir qu'avec les beaux jours.
On n'apercevait ni une boutique éclairée, ni un passant, niunflacre, etl'on n'entendait d'autre bruit que le roulement sourd des charrettes et des omnibus montant ou descendant l'avenue de Neuilly qui ne devait pas être très-loin.
Camille trouvait que celte solitude était sinistre et commençait à se repentir d'avoir suivi si facilement un inconnu. Mais il n'était plus temps de reculer.
— Où sommes-nous donc ici? demanda- t-elle en s'efforçant de cacher ses impressions.
— Nous sommes devant l'entrée du petit hôtel que madame de Caronge a acheté, répondit du ton le plus naturel le messager du comte. Vous vous étonnez qu'il ait l'air si abandonné. C'est que l'installation de celte dame est toute récente. Elle n'a pas eu le loisir de
190 y MARGOT LA BALAFRÉE,
monter sa maison, et en fait de domestiques, elle n'a encore, je crois, qu*un jardinier.
Heureusement, nous n^avons besoin de personne. La grille n'est pas fermée, parce qu'on m'attend. Et, si vous le permettez, mademoiselle, je vais vous servir de guide jusqu'au pavillon habité par l'amie de madame Stenay. Vous ne pouvez pas le voir d'ici. Ce mur nous le cache. Mais je connais le chemin. Veuillez donc prendre mon bras. Je parierais que ce pauvre Philippe à entendu mon coupé s'arrêter, et qu'il est impatient de connaître son sort.
Quelle joie quand il verra que je ne reviens pas seul!
Cette dernière phrase mit fin aux hésitations d * Camille Gerfaut.
— Monsieur, dit-elle, vous m'avez promis de me ramener chez mon père, quoi qu'il arrive...
— Et ji vous le promets encore. Ma voiture va nous attendre ici, et vous savez maintenant que mon cheval marche vite. Vous serez chez vous avant que M. Gerfaut se soit aperçu de votre absence.
— C'est bien, monsieur, j'ai confiance en vous. Marchez. Je vous suis.
, L'envoyé, dont la mission touchait à son terme, n'insista pas pour faire accepter son bras à la jeune fille. II poussa la grille , qui était entr'ouverte , et ils entrèrent côte à côte.
Il y avait à leur droite une espèce de chalet, destiné sans doute à loger un portier, et provisoirement inoccupé.
L'allée où ils s'engagèrent contournait cette maisonnette, et, dès qu'ils l'eurent dépassée, ils virent briller des lumières à travers les arbres.
— Le pavillon est là-bas, au fond du jardin, reprit rhomme, et vous pouvez constater dès à présent que je ne vous ai pas trompée. Le rez-de-chaussée et le premier étage sont éclairés. Je parierais que madame Stenay et madame de Caronge se tiennent au premier, pendant que mon clier Philippe se désespère dans le petit salon qui est de plain«pied avec la pelouse. Il est devenu farouche, et il ne peut souffrir personne auprès de lui.
— Vous m'avez promis aussi que madame Stenay ne me laisserait pas seule avec M. de Charny, dit vivement la jeune fille.
— Gesi entendu, mademoiselle. Je me charge de rappeler, si nous ne la trouvons pas au rez-de-chaussée.
— Et... vous non plus, vous ne me quitterez pas?
— Je ferai ce que vous voudrez, j'ai déjà eu Fhonneur de vous le dire» Ma présence vous gênera peut-être, mais je resterai jusqu'à ce que vous me commandiez de partir.
— Pourquoi donc votre présence me gênerait-elle?
— Mais... parce que vous allez probablement avoir avec Philippe des explications que je ne dois pas entendre. Il sera question des calomnies qu'on a lancées contre lui... de monsieur votre père et de certaines gens qui Tentourent. On a tenu contre le neveu de mon vieil ami des propos que je ne veux pas connaître. Quoi qu'il en soit, du reste, je vous répèle, mademoiselle, que je suis à vos ordres.
Tout en causant à demi-voix, ils avançaient dans l'allée, et ils n'étaient plus qu*à quelques pas du pavillon. ,
— Ah! reprit l'envoyé de M. de Charny, j'avais deviné. Philippe est seul... le voyrz-vous, madcmaiselle...
absorbé dans ses réflexions qui ne doivent pas é(re gaies?... nous allons lui faire une surprise agréable,
Camille s*arréta. Elle était si émue qu'elle fut obligée de s'appuyer sur le bras de son guide.
A travers un vitrage et à la clarté de deux lampes qui donnaient une lumière très-vive, elle voyait Philippe de Charny, assis et accoudé sur une table, le front appuyé sur ses deux mains, dans Tattitude classique d'un désespéré méditant une résolution funeste.
11 ne paraissait pas qu*il eût entendu le bruit des pas de sa fiancée et de son envoyé, quoique le sable de Tallée craquât sous leurs pieds et quoique la porte du salon vitré ne fût pas fermée.
— Vous voyez encore une fois, mademoiselle, que je vous ai dit la vérité, reprit Thomme, en élevant un peu la voix. Le pauvre garçon compte les minutes sur le cadran de sa montre qu'il a posée devant lui... heureusement, nous arrivons à temps, car il se tiendrait parole à lui-même... à six heures précises, il se tuerait... tenez I son revolver est à portée de sa main.
Camille n'avait pas la force de parler. Son cœur battait à rompre sa poitrine. Elle se sentait défaillir.
— Entrons!... c'est le moment, dit le messager, en haussant encore le ton.
Sans doute, ces mots n'arrivèrent point aux oreilles de M. de Charoy, car au lieu de tourner du côté de la porte, il se renversa en arrière dans le fauteuil de canne où il était assis, prit le revolver, Tarma, et leva le bras lentement pour appuyer sur sa tempe droite le bout du canon.
— Arrêtez!... me voici! cria la jeune fille en se précipitant.
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L'homme n'essaya point de la retenir, et cette fois M. de Charny entendit parfaitement, car il jeta son pistolet sur la table, et il courut au-devant de mademoiselle Gerfaut, qui s*évanouit dans ses bras.
11 la prit par la taille, et il la porta sur une espèce de divan recouvert en coutil gris qui complétait le mobilier très-sommaire de ce rez-de-chaussée champêtre. Puis il s*agenouilla près décile, et il s'assura qu'elle avait complètement, perdu connaissance.
L'envoyé avait suivi, mais il laissait faire le comte, sans mettre la main à la besogne, et il ne disait rien. Seulement ses yeux parlaient, et M. de Charny répondit à leurs interrogations muettes par deux gestes significatifs.
11 lui montra d'abord, au fond du petit salon, l'escalier qui conduisait au premier étage, et ensuite le chemin par lequel il avait amené Camille, en appuyant cette dernière indication d'un mouvement de la main qui voulait certainement dire : Allez-vous-en, dès que vous aurez fait ma commission, là-haut, et attendez mes ordres à l'entrée de la villa.
L'obéissant personnage s'éloigna sur la pointe du pied et disparut dans l'escalier.
Camille, toujours inanimée, resta seule avec le comte, qui, pour la faire revenir de sa syncope, n'imagina rien de mieux que de dégrafer le corsage de sa robe et de mettre à découvert ses épaules et le haut de sa poitrine, où apparaissait nettement la cicatrice encore fraîche du coup d'épée qu'elle avait reçu.
Ce a*était pas assez pour qu'elle reprit ses sens, et l'évanouissement se prolongea
— Oii suis-je? murmura enfin la pauvre enfant.
— Vous, êtes chez uae amie, mademoiselle, et vous ne courez aucua danger, répondit de sa voix la plus douce madame de Garonge, qui venait de descendre tout doucement du premier étage.
— Aucun danger, je vous le jure, reprit Philippe. Ne suis-je pas votre fiancé? Vous ne m*aimez plus peutêtre, mais moi je vous aime toujours... et vous venez de me sauver la vie...
— Vous vouliez mourir!
— J'avais juré de me tuer si vous refusiez de me revoir... et si mon ami était revenu seul, j'aurais perdu ma dernière espérance. Soyez bénie, vous qui avez écouté ma prière suprême, et faites*moi la grâce de me permettre de me justifier des accusations infâmes qu'on a portées contre moi, j'en suis certain... Vous n'y croyez pas, puisque vous êtes venue...
-—Je suis venue, parce qu'on m'avait assuré que je trouverais ici madame Stenay, dit Camille, qui commençait à reprendre possession d'elle-même et à sentir le péril de la situation oii sa confiance imprudente l'avait jetée. Où est-elle? Je veux la voir.
— Madame Stenay vous a attendue longtemps, ma chère enfant, dit Marguerite de Garonge; elle vient de partir. Elle est allée chez votre père pour tenter encore une fois de le voir. Mais que craignez-vous? Je suis là, moi, et je ne vous quitterai pas. Ce n'est qu'à cette condition que j'ai consenti à prêter ma maison à votre entrevue avec M. de Gharny.
La jeune fille ne répondit pas. Elle venait de s'apercevoir qu'elle était à demi nue, et toute rougissante de honte, elle rattachait vivement son peignoir ouvert.
— C'est moi qui ai fait cela, reprit la dame. Il le fallait
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bien, voas étouffiez. £t d*aiileurs, n'allez-vous pas épouser M, de Gharny? Ah! je ne regrette. pas d^avoir blessé votre pudeur, car j*ai maiatenaat la preuve que mes soupçons étaient fondés... j'ai vu ia marque du coup de poignard qui vous a troué la poitrine.
Ainsi, c'est donc vrai! un des misérables qui con-> spirent contre votre bonheur a essayé de vous tuer. 11 ne leur suffisait pas de calomnier indignement votre fiancé et de me fermer la maison de votre père, â moi qui vous aimais, comme j'aurais aimé ma fille, si Dieu m'en avait donné une. Il leur fallait votre vie !
Est-ce l'élève de votre père qui vous a frappée? demanda madame de Caronge avec l'accent de l'indigoation la plus vive ; ce mauvais drôle qui a .09e me faire la cour, et que j'ai vertement remis à sa place, ce Garnac qui voudrait vous marier à un de ses pareils, à ce petit employé que j'ai rencontré une fois dans l'atelier de M. Gerfaut? Ge M. Brunier lui avait sans doute promis une commission sur votre dot, et quand ils ont vu qu'elle allait leur échapper..*
— Vous vous trompez, madame, interrompit Gamille. M. Garnac est un honnête homme, et...
— G'est donc alors ce Fertugue, ce peintre sans talent qui voulait vous épouser pour votre fortune — madame Stenay me l'a dit — et qui, furieux de voir que vous lui préfériez M. de Gharny, s'est vengé en le calomniant et en essayant de vous assassiner?
— Je vous répète que vous vous trompez. J'ai été blessée... par accident.
— Par accident! mais c'est un coup de couteau que vous avez reçu.
La jeune fille, troublée d'abord, s'était remise peu à
peu, ets*irritait de ces discours violents dont elle n^ apercevait pas le but. H lui sembla qu*elle se devait à eUemême d'innocenter ses amis, injustement accusés.
— Non, madame, dit-elle d'un ton ferme ; c^est un coup d'épée, et ce coup ne m'était pas destiné. Mon père s^amusait à tirer au mur dans son atelier. Il y était seul, et il est aveugle. II ne s'est pas aperçu qu*il était devant la porte de l'escalier qui conduit à mon appartement. Je suis entrée, par malheur, au moment où il se fendait, et la pointe de son épée a rencontré ma poitrine.
— Votre père! s'écria madame de Garonge.
— Oui, madame. Et je me dispense de vous parler de son désespoir. Il a failli en mourir.
— Vous aussi, vous avez failli mourir, dit Philippe à demi-voix.
— 11 ne m'aurait pas survécu. Et pourtant il n'avait rien à se reprocher. C'a été une fatalité inouïe. Vous veniez de sortir, madame, et mon père croyait que vous étiez chez moi... C'était le jour où vous êtes venue pour votre buste.
— Il vous a conté cela... et vous l'avez cru...
— Doutez- vous donc que ce soit la vérité? demanda Camille en se levant brusquement.
— Je ne doute pas. J'ai la certitude que c'était moi que M. Gerfaut voulait tuer. 11 me guettait derrière la porte, et, si je n'avais pas eu l'heureuse inspiration de sortir de sa maison, il aurait assouvi sur moi la rage que lui avait soufflée ce misérable Carnac.
— Que dites-vous!
— Pauvre enfant! vous ne soupçonnez pas ce qui se passe autour de vous. Vous ne savez pas qu'un complot s'est formé contre M. de Cliarny, que vous aimez, et
contre mok Des gens ont circonvenu votre père; ils lui ont persuadé que j*étais d*accord avec votre fiancé pour vous tromper, et que j'avais commis je ne sais combien de crimes, plus atroces les uns que les autres. Vous voyez maintenant où ils Tout mené!... à frapper sa fille d'un coup d'épée... et peu importe que ce fût à moi qu'il en voulût... 11 passerait en cour d'assises^ si quelqu'un le dénonçait à la justice.
Camille devint très-pâle. Elle comprenait trop tard qu'elle avait eu tort de justifier Carnac etFertugue d'une accusation absurde, puisqu'en les justifiant, elle compromettait son père.
Philippe de Gharny se hâta de la rassurer.
— Personne ne le dénoncera, dit-il en secouant tristement la tète; madame de Caronge, j'en suis sûr, dédaigne des calomnies qui ne sauraient l'atteindre, et moi, j'attends avec résignation que vous me signifiiez mon arrêt.
Si je vous ai suppliée de venir, c'est que je voulais l'entendre de votre bouche. Parlez sans crainte et sans détours. J'ai du courage, et j'aime mieux connaître mon sort, quel qu'il soit, que de me bercer encore d'espérances vaines.
— Que voulez-vous que je vous réponde? murmura mademoiselle Gerfaut, profondément émue. Notre mariage était décidé... vous semblez croire qu'il est rompu. Mon père ne m'a rien dit de pareil...
— Est-ce possible !
— Je vous le jure. Depuis le malheureux événement que vous savez, c'est à peine s'il a prononcé votre nom devant moi. Mais vous devez comprendre que, maintenant, jo Dc puis pîus lui c.TCÎicr ce qui «c passe. Je veux
apprendre à mon père que je suis venue ici, que vous m^aimez toujours et que vous êtes prêt à lui expliquer franchement votre situation.
L*ami que vous m*avez envoyé m'a promis de me ramener. Ce n*est qu*à cette condition que j*ai consenti à le suivre. Je ne regrette pas d*étre venue, puisque j*ai pu 'arriver à temps pour vous empêcher de vous tuer; mais notre entrevue a assez duré. A cette heure , mon père s'est certainemeat aperçu de mon absence, et il se meurt d'inquiétude. Je veux partir. Appelez votre ami. Où est-il? Pourquoi s'est-il éloigné? Il m*avait promis aussi de ne pas me quitter.
— Vous voulez partir! s'écria Philippe de Charny, m'abandonner au moment où je me reprenais à espérer! Ah ! vous auriez mieux fait de me laisser mourir. C'est cruel à vous de prolonger mon agonie. Dites donc plutôt franchement que vous ne reviendrez pas, que je ne vous reverrai jamais... et laissez-moi en finir avec la vie.
— Pourquoi mourir, alors que rien ne vous empêche de venir avec moi chez mon père? La voiture de votre ami n'est-elle pas là?
— Votre père ne me recevrait pas, dit le comte.
— Mais il me recevra, moi, s'écria la jeune fille. Et je vous jure que j'obtiendrai qu'il consente à vous entendre. Vous dites que M. Carnac est votre ennemi, qull vous calomnie, et qu'il accuse madame de Caronge de je ne sais quels crimes. Ëh bien, M. Carnac doit être à la maison. Vous vous justifierez devant lui... vous le confondrez... vous le forcerez à reconnaître qu'il s'est laissé abuser par de faux rapports,., madame de Caronge aussi se justifiera, si elle veut bien nous accompagner...
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— Pardon, mademoiselle, interrompit sèchement la chanteuse, je ne tiens pas du tout à me justifier. Je méprise ceux qui m'accusent, et s'ils s*avisaient de pousser les choses plus loin, je n*hésiterais pas à publier que votre père a voulu m'assassiner et qu'il vous a grièvement blessée. Vous lui répéterez ce que je vous dis. C'est tout ce que je vous demande, et je n'entends pas me mêler de vos affaires de cœur.
Ayant dit, madamede Caronge gagna Tescalier, comme avait fait le respectable messager, et Camille resta seule avec M de Charny.
La pauvre enfant put mesurer alors toute la portée de rimprudence qu'elle avait commise.
Elle avait compté sur la présence de madame Stenay, et madame Stenay n'était pas là. Tous ceux qui devaient la protéger disparaissaient successivement, et elle était maintenant à la merci d'un homme qu'elle croyait exalté parle désespoir, et qu'elle n'avait pasencore cessé d'aimer,, quoique sa conduite commençât à lui paraître étrange.
Alors elle eut peur, et elle fit un pas vers la porte vitrée qui donnait sur le jardin et qui était restée ouverte.
— Laissez-moi sortir, dit-elle à Philippe qui lui barrait le passage.
— Vous ne sortirez pas avant de m' avoir entendu,, répliqua le comte d'une voix sourde.
— Que voulez-vous donc de moi? demanda Camille^ de plus en plus effrayée.
— C'est vous que je veux.
— Qu'osez- vous dire?
— Je dis qu'il y a trop longtemps que je souffre... j'allais me casser la tète... j'étais fou... car si j'étais mort,, vous épouseriez ce Marcel Brunier qui a araeulé contre
SeO MARGOT LA BALAFRÉE.
moi deux drôles que je châtierai comme ils le méritent. Je vivrai el vous m'épouserez.
— Sans le consentcmeat de mon père!... jamais!
— Votre père a encouragé mes ennemis... votre père a essayé de vous tuer... il a perdu ses droits sur vous et sur moi... Nous n'avons plus à compter avec lui. Et ce n'est pas vous contraindre que de vous mettre en demeure de tenir votre serment. Je suis votre fiancé, el vous étiez libre quand vous m'avez donné votre foi. J'allais être votre mari. Je le serai. Et il ne tient qu'à vous que je le sois légalement. Ne devions-nous pas partir pour Smyrne? Tout n'élait-il pas préparé pour ce voyage? Eh bien, partons. Qu'importe que vous m'épousiez devant un maire de Paris ou devant un consul de France?'Mon oncle vit encore. Il nous attend là-bas. Il remplacera bien votre père qui a été votre bourreau...
— Ah! il vous manquait de l'insulter!
— 11 m'a bien insulté, moi, en me fermant sa porte, après m'avoir accepté pour gendre. Et que m'importe votre père! Je vous aimc; rien ne m'arrêtera. J'irai jusqu'à commettre un crime, s'il le faut, pour que vous soyez à moi. 11 dépend de vous de m'en empêcher. Ne me poussez pas à bout. Je jure de vous respecter, si vous consentez à me suivre.
— Vous suivre!... Où donc? balbutia Camille, qui se sentait défaillir.
— En Orient. Je suis prêt. Nous partirons dans une heure, nous serons demain à Marseille, où nous nous embarquerons demain soir...
— Plutôt la mort!
— Ah! c'est ainsi! Vous me bravez!... Eh bien, malheur
à vous! VOUS m^appartieadrez a^vant de sortir d'ici... et après nous verrons si votre petit commis voudra encore de vous, cria M. de Gharoy en s^avançant pour saisir sa victime.
Camille lui échappa, et Timminence du danger lui suggéra un moyen de salut.
Elle prit le revolver que le comte avait posé sur la table, après avoir joué la comédie du suicide, appuya Textrémité du canon sur sa poitrine, et dit d'un ton résolu :
— Si vous faites un pas de plus, je me tue.
Elle était pâle, mais elle ne tremblait pas, et ses yeux étincelaient.
Philippe de Gharny s'arrêta. 11 comprenait que ce n*était pasune menace vaine, et que mademoiselle Gerfaut préférait la mort au déshonneur.
— Laissez-moi passer, reprit-elle courageusement. Philippe s'écarta. Il comptait se jeter sur elle par
derrière et la désarmer, dès qu'elle serait dans le jardin.
A ce moment, unbruit le fit tressaillir. Le sable de l'allée craquait sous les pas de deux hommes, et en prêtant l'oreille, il entendit une voix railleuse qui disait :
— Passez devant, monsieur Auguste, et pas de mauvaise farce, mon garçon, ou je vous loge une balle dans les reins.
Ge fut un changement à vue — comme au théâtre.
M. de Gharny, en apercevant son messager, n'eut pas l'illusion de croire qu'an renfort lui arrivait, car ce messager était serré de près par Fertugue, qui tenait à la main un revolver, et que le comte reconnut parfaitement.
Camille, au contraire, ne le reconnut pas tout d'abord.
Elle ne^ Tavait pas vu depuis longtemps, et elle ne songeait pas du tout à lui, de sorte que, dans le premier moment, elle le prit pour un nouvel auxiliaire de son persécuteur.
Elle n'avait pas désarmé. Le canon du pistolet qu'elle avait pris sur la table était toujours dirigé contre sa poitrine, et peu s*en fallut qu^elle ne pressât la détente pour échapper, en se tuant, aux violences qu'elle redoutait plus que jamais, depuis qu'elle avait affaire à trois hommes au lieu d'un.
Le comte était furieux, mais il ne bougeait pas. La colère et la surprise le clouaient à sa place. Son envoyé, qui faisait piteuse mine, se laissait pousser par derrière, comme un rôdeur de barrières qu'un sergent de ville conduit au poste.
— Me voici, mademoiselle, cria Fertugue. Je viens vous chercher pour vous ramener chez votre père qui se meurt d'inquiétude.
La lumière de la lampe éclairait maintenant son visage. Camille poussa un cri de joie et vint se placer à côté de ce défenseur qui lui tombait du cieL
M. de Charny n'essaya pas de lui barrer le passage.
— De quel droit entrez-vous ici, monsieur? demandat-il en s^ croisant les bras et en relevant la tète.
— De quel droit? répliqua ironiquement Ferlugue. Du droit qu'a un honnête homme de protéger une jeune fille qu'un lâche a attirée dans un guet-apens.
Et comme le comte s'avançait pour se jeter sur lui, il reprit :
— Ne bougez pas, ou je vous tue comme un chien. Ah! vous avez voulu compromettre mademoiselle Gerfaut pour la contraindre à vous épouser! Ah! vous avez
abusé de sa naïveté pour lui tendre une piège abominable ! Vous avez réussi à Famener chez la drôlesse qui est encore une fois votre complice, et vous comptiez l*y retenir. Le coup était bien combiné, mais je veillais, moi, et Dieu merci ! je suis arrivé à temps.
Oh! n'essayez pas denier. Auguste, votre digne acolyte, m*a tout dit.
La trêve est rompue, monsieur le comte. Demain, vous recevrez de mes nouvelles. Ce soir, je vous engage à vous tenir tranquille, car si vous vous avisiez de m'attaquer, je vous brûlerais la cervelle sans scrupule.
Venez, mademoiselle. Ce coquin de valet qui est allé vous chercher chez vous va nous y ramener en voiture.
Auguste, marchez devant!
Auguste fit docilement volte-face, sans dire un mot à M. de Charny.
Les armes à feu lui inspiraient une terreur salutaire, et il passait décidément à Tennemi.
Camille était si émue qu'elle pouvait à peine se soutenir. Elle prit le bras de Fertugue, qui lui enleva doucement le revolver qu'elle n'avait pas lâché.
Celui-là appartenait à M. de Charny, mais Fertugue n'était nullement disposé à le rendre à son propriétaire, et avant de s'engager dans l'allée sombre, il se retourna pour dire au comte :
— Je vous défends de me suivre; je vous le défends, sous peine de mort. Votre associée vous attend. Allez la rejoindre, et tâchez de vous arranger avec elle pour disparaître avant que la police vienne vous arrêter tous les deuxi
— - Je ne crains pas cela, répondit audacieusement le beau Philippe. Et la preuve, c'est que je vous attendrai
au Cercle delà Concorde, demain à midi. Là, nous pojrrons arranger Theure et le lieu d*uQe rencontre. Je saurai si vous avez du cœur, vous et vos amis qui êtes si prompts à dénoncer les gens.
Mais, en attendant, je dois vous prévenir que si vous portez contre'moi la plainte absurde dont vous osez me menacer, je dirai à qui de droit que M. Gerfaut a commis sur sa fille une tentative de meurtre. Et sa fille ne pourra pas le nier, car c'est elle-même qui vient de me I*appreadre, et j'ai vu la blessure. Elle est à peine fermée.
Fertugue ne s'attendait pas à ce coup droit, et il n'était pas en mesure de le parer. Il regarda Camille, il vit que la contenance de la pauvre enfant équivalait à un aveu, et il n'osa prendre sur lui de rompre définitivement, sans consulter Gerfaut, avec un si dangereux adversaire.
— Fort bien, monsieur, dit-il, je vous accorde jusqu'à midi. Nous verrons demain qui de nous deux manquera au rendez- vous.
C'était un biais, mais ce biais avait au moins un avantage, celui de garantir la jeune fille et son protecteur contre un retour offensif immédiat, car le comte, assuré maintenant d'un nouveau répit, n'avait plus d'intérêt à les empêcherMe partir.
Et en effet, sans ajouter un mot, le comte rentra dans le jsalon vitré, dont il ferma la porte avec violence.
La traversée du jardin se fit sans incident. C'est tout au plus si Fertugue se retourna deux ou trois fois pour s*assurer que personne ne le suivait.
Auguste, honteux et confus, ouvrait la marche et disait entre ses dents :
— Avec tout ça, mes quinze mille francs sont flambés.
MÂUGOT LA BXLPlSKÉE. 205
Auguste ne parlait pas si bas que Fertugue oç Tentendit.
— Tu n'auras que ce que tu mérites, dit le peintre au valet de chambre usurier. Ça t'apprendra à connaître les gens, et si tu ne marches pas droit, il t'en cuira bien davantage. Tu dois avoir une teinture du Code pénal... et Ravoir que tu t'es mis dans un mauvais cas... complicité de détournement de mineure, mon bonhomme.
— J'espère bien que vous ne me dénoncerez pas, monsieur FerUigue, dit vivement Auguste. D'abord, je ne savais pas ce que cette canaille de comte voulait faire... et puis, je viens de vous rendre un fameux service, car enfin, sans moi, vous n'auriez jamais retrouvé mademoiselle.
— C'est possible, mais je ne te promets rien. Ce que je ferai dépendra de la conduite que tu vas* tenir. Si tu bavardes, je ne te ménagerai pas.
— Bavarder! il n'y a pas de danger. J'ai été roulé comme un conscrit. Je n'ai pas envie de m'en vanter.
, — Ce n'est pas tout. Tu vas monter à côté du cocher de la voiture du cercle, que tu as empruntée sans la permission du gérant, et tu vas nous ramener à fond de train, mademoiselle et moi, boulevard de Batignolles, 99. A cette condition, je ne te signalerai pas au père Cambron, qui te mettrait à la porte pour avoir compromis son tripot.
Si je constate que tu sais tenir ta langue, j'aurai peutêtre besoin de toi, et, dans le cas où tu me servirais bien, on pourrait voir à t'indemniser de ta perte.
— Ah! si vous faisiez ça, monsieur Fertugue!... Soyez tranquille, j*aime mieux me mettre de votre côté que de travailler pour ce brigand, ce filou qui m'a escroqué