EPILOGUE
Trois mois se sont passés. Le printemps est venu. Les lilas sont en fleur, et les marronniers ont arboré leurs panaches blancs. L'hiver s'en est allé où vont les vieilles lunes, emportant avec lui le souvenir des jours de deuil. Paris fête le retour du soleil qui réjouit les cœurs.
C'est la saison des mariages heureux, et Ton se marie partout : au faubourg Saint-Germain, aux Champs- Elysées... et au boulevard des Batignolles.
Camille Gerfaut a épousé hier Marcel Brunier; Anaette Bruniera épousé Jean Carnac.
Les deux couples ne pouvaient pas s'unir à la même mairie, puisqu'ils n'habitaient pas le même arrondissement, mais ils ont fusionné pour le repas de noce, qui s'est fait chez Gerfaut, dans l'atelier, disposé et orné comme il convenait pour cette circonstance solennelle.
Fertugue et Buzançais ont été les témoins de Carnac. Marcel a choisi pour lui en servir deux anciens camarades, de ceux qui assistaient à ce dtner des Labadens, où il fit la connaissance du père de sa femme.
On n'a pas invité madame Stenay, laquelle, d'ailleurs, est partie pour Monaco, à la suite des catastrophes qui ont disqualifié son salon.
Avant d'arriver à cet heureux dénoûment, les jeunes mariés ont pas.^é par bien des traverses.
La fin tragique du comte de Charay a éveillé les soupçons, et les explications fournies par Carnac et ses deux amis n'ont pas paru satisfaisantes au magistrat chargé d'ouvrir une enquête sur ce bizarre événement. On les a pressés de questions, on a surveillé leurs démarches, scruté leurs antécédents.
Peu s*en est fallu qu'on ne lançât contre eux un mandat d'amener.
Si bien que, pour sortir d'une situation dangereusement fausse, Carnac a pris un grand parti. Après avoir consulté ses amis, qui sont tombés d*accord avec lui sur la conduite à tenir, il a commencé par dire à Gerfaut la vérité tout entière. Et Gerfaut n'a pas hésité à lui conseiller de la dire aussi aux représentants de la justice.
Fort de l'unanimité des avis, Carnac est allé hardiment trouver le chef du parquet et lui a raconté l'histoire de Philippe et de Margot, en commençant par le commencement, c'est-à-dire en remontant à leur ancienne liaison et en terminant par le récit exact de leur mort, sans omettre d'exposer le plan qu ils avaient formé pour s'approprier la fortune de mademoiselle Gerfaut , et la dernière tentative du comte contre la personne de cette jeune fille.
On croira sans peine que cette version nouvelle n'a pas été acceptée tout d'abord. Elle a été minutieusement contrôlée. 11 a fallu prouver. Mais les témoins abondaient, et ils ont été enteodus. Gerfaut et sa fille, Marcel Brunier et sa sœur, Jeanne Plantin, la mère Langoumois, tous sont venus attester que les choses s'étaient passées comme l'affirmait Carnac, tous, jusqu'à ce coquin d'Auguste qui n'a pas fait difficulté d'avouer qu'il avait prêté son concours à l'essai d'enlèvement.
2i3 MAIIGOT LA DALAFRÉE.
Et Ton a eu affaire à des magistrats iatelligeats et équitables, qui ont compris que, dans cette étrange aventure, il n*y avait de criminels que les morts, et que les vivants ne méritaient pas qu'on les poursuivit, car ils n'avaient fait que se défendre contre des scélérats.
L'instruction a été close, et elle est restée secrète. La bonne renommée des intéressés n*en a pas souffert. . Cette instruction a même eu cela de bon qu'elle a éclairé Camille Gerfaut et Annette Bruoiersur le danger qu'elles ont couru et sur les mérites de leurs défenseurs. Elle a assez duré pour que Camille eût le temps d'apprécier les qualités de Marcel et de se laisser toucher par l'amour discret de ce loyal garçon. Pour Annette, c'était déjà fait. Elle avait donné son cœur à Carnac, et elle ne demandait qu'à lui donner sa main.
Camille a voulu absolument doter son amie, qui allait devenir sa sœur, et Gerfaut s'est chargé de procurer des commandes à son cher et unique élève.
Le jeune ménage a accepté sans fausse honte, et l'argent gagné au jeu par l'élève de la nature a servi à dédommager maître Auguste, qui ne vaut pas graud'chose, mais qui n'a pas peu contribué à tirer Camille du mauvais pas où il l'avait fait tomber.
Les valeurs trouvées sur la soi-disant madame de Caronge sont restées au greffe, où personne ne s'est présenté pour les réclamer.
Jeanne Plantin est femme de charge dans la maison de Gerfaut, sous la direction de la cousine Brigitte. Ses enfants sont élevés aux frais du sculpteur, qui fait une pension à la veuve de Graindorge, mort au champ (l'honneur des sergents de ville, c'est-à-dire en donnant la chasse à un assassin. Madame Langonmois a reçu
une belle gratification, sans compter la bague du comte de Gharny que Carnac lui a remise, et qu'elle garde en souvenir de son ancienne pratique.
Il n*y a que le pauvre Gerfaut qui n*a pas recouvré la vue. Mais il attend avec résignation que Camille lui donne des pelits-fils qui consoleront sa vieillesse.
On oublie vite à Paris, et il n*est déjà plus question du comte de Gharny, ni de Margot la Balafrée; mais la race des gentilshommes tarés et des coquines enrichies n^est pas éteinte, et le cercle des Truqueurs reste ouvert aux escrocs et aux dupes.