II
nous ne sommes pas en tenue de duel. D^ailleurs, le maître d^armes attesterait au besoin que les fleurets ont été cassés pendant la leçon.
Ou*en pensez- vous, monsieur le comte?
— J*accepte, répondit Philippe de Charny, j'accepte à certaines conditions.
— Voyons les conditions.
— La première, c'est qu'au lieu de me battre avec vous, je me battraiavecM. Fertugue, qui m'agravement offensé.
Fertugue allait répondre, mais Carnac prit la parole avant lui.
— Moi aussi, dit-il, je vous ai gravement offensé, et je l'ai été encore plus gravement. Je vous ai donné un démenti, et tous m'avez donné un soufflet. J'ai donc droit à la priorité, et je ne cède pas mon tour.
— La priorité! répéta M« de Charny. Est-ce donc que si j'ai le bonheur de vous tuer, je serai obligé de me battre ensuite avec chacun de vos deux amis ?
— Pas avec moi, dit Fertugue, Je vous tiens pour indigne.
— Et moi, je ne saurais pas me servir de cette lardoire, reprit Buzancais. Au pistolet, je serai votre homme, si vous sortez d'ici sur vos pieds.
— Il ne s'agit pas de tout ça, s'écria Carnac. Il n'y aura qu'un duel dans cette salle. S'il y en avait deux, personne ne voudrait croire à un accident, et il faut qu'on y croie... Nous y sommes tous intéressés.
— Alors, demanda le comte, si c'est moi qui survis, ces messieurs s'engagent à déclarer qu'il n'y a pas eu de combat?
— Naturellement, répondit Carnac en regardant Fertugue, qui ne paraissait pas décidé.
Fertugue peasait que cette reacontire excentrique était peut-être le meilleur dénoûment d'une situation compliquée et dangereuse pour tout le monde. Au fond» il ne tenait pas essentiellement à livrer au commissaire de police un homme qui se vengerait en calomniant mademoiselle Gerfaut et en accusant Gerfaut d'avoir essayé de la tuer. Il aurait même préféré que ce misérable allât se faire pendre ailleurs. Mais il ne voulait pas, pour arriver à ce résultat, sacrifier la vie de ce brave Carnac, et il doutait fort que Téiëve de la nature eût le dessus dans ce combat jnégal, quoi qu'en dit ce présompteux garçon, qui ne craignait pas de se battre en jaquette contre un adversaire plastronné.
Carnac devina ses perplexités et Tentraina dans un coin pour lui dire :
— Mon cher, je vous prie instamment de me laisser faire. Nous avons là une occasion d'en finir qui ne se représentera plus; ne m'empêchez pas d'en profiter. Songez qu'après la mort de ce gredin, il ne sera plus question de ces lugubres affaires auxquelles Gerfaut et sa fille ont été mêlés malgré eux. Nous ne voudrions pas i'assassiner, quoiqu'il mérite bien d'être traité comme un chien enragé. Nous ne pourrions pas nous battre régulièrement avec lui, sans expliquer après la cause du duel... tandis que personne ne soupçonnera qu'il n*est pas mort par accident. On pourra tout au plus m'accuser d'homicide par imprudence, et j'en serai quitte à bon marché... quelques jours de prison peut-être...
— Oui, si Auguste se tait; il saura à quoi s'en tenir, celui-là.
— Il me reste neuf mille francs pour lui fermer le bec. Et certainement il n'a pas mis dans le secret de son
expédition le cocher qui a conduit mademoiselle Gerfaut à Neuiliy et qui Ta ramenée chez elle.
— Tout cela est bel et bon, mon cher, mais ce Charny n*aurait pas accepté s'il n'était de première force à Tépée. Il doit être sûr de son fait, et s*ii vous tue...
— C'est moi qui le tuerai. Est-ce que vous croyez que je risquerais ma peau au hasard, maintenant que j'ai Tespoir d'épouser mademoiselle Brunier? Non, non, pas si bêle! Je le tuerai, croyez-moi, et je n'attraperai pas une égratignure. Vous ne savez pas que je suis un des meilleurs élèves de Mérignac, et Charny ne s'en doute pas non plus. Vous allez me dire que je devrais exiger qu'il ôtàt sa cuirasse. Mais si nous nous alignions en chemise, on ne croirait plus à un accident... tandis qu'autrement l'affaire s'expliquera très-bien... Nous arrivons, nous trouvons M. de Charny en veste d'armes... par plaisanterie, je ramasse un fleuret brisé, et je lui propose une botte... il accepte... j'ai le malheur de le toucher un peu trop haut... Voilà ce que nous dirons et ce qui paraîtra tout naturel.
— Et où le touchercz-vous, grand fou que vous êtes? H est matelassé de la ceinture au cou... et le bout de votre fleuret cassé n'est même pas pointu.
— Ne vous inquiétez pas de ça. J'ai une détente de bras qui me permettrait de trouer la peau d'un cheval avec une canne, pour peu que cette canne fût solide... et je possède à fond un certain coup de prime que je trouverai certainement à placer, un coup qui semble avoir été inventé tout exprès pour la circonstance.
— Je veux bien le croire; mais... il faut pourtant prévoir les mauvaises chances. Que devrais-je faire en c is de malheur?
MAUGOT LA BALAFRER. 257
— Rien. Vous annoncerez à mademoiselle Brunier que ma dernière pensée à été pour elle, et, comme elle n'accepterait pas ma succession, vous disposerez à votre guise de l'argent qui me reste.
— Je n'en aurais pas le droit. Et si vous avez des héritiers...
— J'attends que vous ayez fini de délibérer, dit de loin le comte de Charny.
Pendant que les deux amis causaient à voix basse, il était resté adossé au mur de la salle, et il avait eu le temps de réfléchir. Il s'était dit qu'en acceptant le combat, même contre Carnac, il ne courrait pas grand risque, et qu'il s'assurerait l'impunité.
On ne dénonce pas un homme quand on s'est battu avec lui, surtout quand le duel n'a pas été régulier et quand on s'est engagé à ne pas dire la vérité, quelle que fût l'issue de la rencontre.
— Voilà! voilà! Avancez, monsieur le comte. Ces messieurs vont se placer l'un à droite, l'autre à gauche. Ils vous donnent leur parole d'honneur de se taire, quoi qu'il arrive. Nous pouvons commencer.
Allons! reprit Carnac, en tombant en garde au milieu de la salle. A quoi pensez-vous? Fertugue ne se battra pas. Essayez de me tuer; c'est ce que vous avez de mieux à faire.
— J'y vais tâcher, dit le comte de Charny.
Et, avançant de quelques pas, il se mit en garde aussi, à distance.
Résigné à souffrir une rencontre qu'il ne pouvait plus empêcher, Fertugue s'approcha pour remplir ses fonctions de témoin, lesquelles, dans un duel régulier, consistent à engager les épées et à donner le signal.
358 MAnGOT LA BALAFRÉE.
— Laissez-nous donc faire, lui cria l'élève de Gerfaut. A quoi bon tant de formalités? Chacun pour sa peau.
Fertugue se le tint pour dit. Quant à Buzançais, qui ne montrait pas la moindre velléité d^intervenir, il alla tranquillement se placer devant la porte qu'il avait fermée en dedans.
— C*est moi qui vous attends maintenant, monsieur le comte , ricana Carnac. Est-ce que je vous fais peur? Ou bien est-ce la bague que je porte au doigt qui vous intimide? Je ne Voterai pas, parce que j'espère qu'elle me portera bonheur; mais elle est à vous, et je vous permets de la reprendre quand vous m'aurez couché par terre.
Philippe de Charny pâlil de colère et marcha vers Carnac. Les deux fleurets se croisèrent.
Solidement campé sur ses jambes, la poitrine effacée, la tête rejetée en arrière et la main bien placée, Carnac avait pris une pose tout à fait académique. Un maître d'armes ne se serait pas mieux tenu en face d'un concurrent redoutable.
— ,)e commence à croire qu'il n'a pas trop vanté sa force, pensait Fertugue, tout étonné. Du diable si je m'attendais à le voir en garde comme un bretteur de profession!
Buzançais, qui connaissait mieux son ami, n'avait jamais été inquiet et ne paraissait pas surpris.
Les deux adversaires s'observèrent pendant quelques secondes.
Ce fut M. de Charny qui attaqua le premier par un dégagement très-serré. La pointe de son fleuret effleura la main de Carnac, mais eile n'arriva pas jusqu'à la poitrine. Le coup fut paré, cl la riposte suivit avec une
rapidité si foudroyante qae le fer érailla la veste d^armes du comte.
— Trop bas, dit entre ses dents l'élève de la nature. Ce n*est pas là que je veux le toucher.
Philippe comprit alors qu'il avait affaire à un tireur de premier ordre, et qu'il fallait serrer son jeu contre un homme qui était de force à profiter de la moindre faute, et qui, de plus, avait sur lui l'avantage de la Caille.
Il entama une série d'attaques rapides et compliquées, combinant savamment ses coups et les exécutant avec une précision merveilleuse, sans rien livrer au hasard. Deux fois, Carnac faillit être atteint, la première fois à r épaule et la seconde fois à la cuisse; mais son fleuret arrivait toiijours à la parade, et il ne recula pas d'une semelle.
— Prenez garde, monsieur le comte, dit-il en ricanant; si vous continuez avec cette furie, nous allons nous blesser, et quand l'un de nous sera mort, on ne voudra jamais croire que sa mort est le résultat d'un accident. Pas d'égratignures, je vous en prie. Faites comme moi. Cherchez la botte qui tue. Et puisque nous sommes caparaçonnés tous les deux... vous de cuir et moi de drap... visez au cou.
Ce discours sarcastique exaspéra M. de Charny, qui redoubla ses attaques, sans plus de succès. Il se fatiguait visiblement, et Carnac n'avait encore fait que parer. On pouvait déjà prévoir que le combat allait bientôt changer de face.
— Messieurs, dit Buzançais, toujours adossé à la porte, je vous préviens qu'en ce moment quelqu'un essaye d^entrer. On tracasse extérieurement la serrure.
— Alors, il est temps d*ea finir, grommela Garnac. Et passant aussitôt à TofFensive, il débuta par des
bottes si magistralement poussées que Charny dut rompre.
— Mauvais système, monsieur le comte, reprit Carnac. En plein air, on finit toujours par arriver à un fossé; dans une salle, on finit par rencontrer le mur.
Cet avertissement fut appuyé d*un coup droit qui passa à deux pouces du cou de Philippe.
Le malheureux fut encore obligé de rompre. Il se défendait énergiquement, mais il commençait à perdre son sang- froid, et ses parades n'arrivaient plus avec la même vitesse.
— Gardez-vous dans la ligne haute, dit Garnac. Et lorsqu'il Peut acculé contre la muraille :
— Vous voilà oii je voulais vous amener... et le moment me parait venu de vous montrer le coup de la fin.
Philippe, se sentant perdu, es aya d'un corps à corps, mais Carnac exécuta un saut de côté, puis un coupé dans les armes, et son fleuret, poussé avec une vigueur herculéenne, troua au-dessus de la clavicule droite la gorge du comte, qui tomba comme une masse.
— Marie Bracieux est vengée, et Camille aussi, dit relève de Gerfaut en Jetant son fleuret.
Ouvre la porte, docteur, et viens vite secourir M. de Charny, que j'ai blessé sans le vouloir.
Buzançais savait ce qu'il avait à faire, et il était inutile de le lui rappeler. Il avait prévu le cas, et il était tout prêt à jouer son rôle avec conviction.
Après avoir tiré sans bruit le verrou qu'il avait poussé avant le combat, il courut à Philippe de Charny, et il se
mît à deux geooux, près de lui, en posture de le secourir, s'il n'était que blessé.
L^amant de Margot était tombé à la renverse, tant le coup avait été violent, et sa main droite serrait convulsivement la garde de son fleuret. Le sang coulait à flots de la blessure qu'il avait reçue à la base du cou, du côté droit, et la vie s'en allait avec le sang.
Carnac, assez ému, s'était rapproché de Fertugue et le poussait vers la porte, en lui disant tout bas :
— Nous n'avons pas une minute à perdre, si nous voulons qu'on nous croie. Ouvre promptement et appelle les gens du cercle.
Fertugue sentait aussi qu'il fallait se hâter, pour faire passer l'histoire de l'accident. Il se précipita vers la porte, et il s'y trouva nez à nez avec Auguste, qui depuis un instant tournait en dehors la clef dans la serrure, sans pouvoir ouvrir.
— Vite! du monde! un médecin! cria-t-il. En s'amusant à faire des armes avec mon ami, M. de Charny vient d'être touché à la gorge.
— Touché! mais il est mort, dit Auguste. Et cette fois je puis bien dire adieu à mes quinze mille francs.
Fertugue sortit, sans lui répondre, pour aller chercher les valets de pied qui se tenaient au bas de l'escalier; mais Carnac s'approcha du créancier inconsolable et lui dit à l'oreille :
— J'en ai neuf mille à votre service, et M. Fertugue complétera la somme... à condition que...
— Compris. Je ne dirai à personne que vous vous étiez enfermés... pour vous battre... Car c'est un duel, n'est-ce pas?
— Tout s'est passé loyalement.
362 MAIIGOT LA BALAFRÉE.
— De votre côté, je le crois. Mais si le Charny vous avait tué, j^aurais crié sur les toits que c'était un assassinat. Heureusement, c'est lui qui a écopé. En voilà un qui ne sera pas regretté!
Ce colloque à voix basse fut interrompu par les valets en livrée que Fertugue amenait. Le gérant, qui s'était trouvé là par hasard, les accompagnait et se lamentait, non pas sur la mort du comte, qu'il n'aimait guëre^ mais sur les conséquences d'un événement qui pouvait amener la fermeture du Cercle, par arrêté du préfet de police.
— C'est fini ! dit Buzançais, en se remettant sur ses pieds. La carotide droite a été tranchée net. 11 a été foudroyé. Voilà ce que c'est que de tirer le cou nu. Il aurait pu en arriver autant à Carnac.
-— Vous vous expliquerez tous avec le commissaire, cria le père Cambron.
— C'est indispensable, répliqua Fertugue, et je \om prie de l'envoyer chercher immédiatement. 11 faut qu'il constate la position du corps, et en attendant qu'il arrive, vous êtes tous témoins que M. de Charny est tombé en tenant son fleuret. Ces messieurs ont eu la malencontreuse idée d'essayer leur force à l'escrime et l'imprudence de se servir de fleurets brisés. Mon ami n'a pas même pris la précaution d'endosser une veste d'armes. Il était difficile de prévoir que ce jeu finirait par une catastrophe. J'ai cependant fait ce que j'ai pu pour les arrêter. Ils ne m'ont pas écouté. En ferraillant, ils se sont animés...
— Oh! oui, dit Auguste, qui tenait à mériter la récompense promise. De l'escalier» on entendait le cliquetis des fleurets. On aurait cru qu'on battait du fer sur une enclume.
MAn(;OT LA BALAFRÉF. 263
— M. de Charay a ea une parade malheureuse... il a relevé le fleuret de son adversaire, et le coup qui devait toucher son plastron Ta atteint au cou.
Carnac se laissait défendre par Fertugue. Les choses s'étaient bien passées comme le peintre les racontait, sauF en un point capital. L'élève de Gerfaut n'avait rien à se reprocher, et cependant il aimait mieux qu'un autre que lui se chargeât de déguiser la vérité... qui n'est pas foujours bonne à dire.
Carnac éprouvait même le besoin de s'éloigner de ce cadavre dont les yeux fixes semblaient le regarder encore. Il passa dans le vestiaire attenant à la salle d'armes, et il y resta pendant que ses amis faisaient sortir les inutiles, et que le gérant se transportait en toute hâte au commissariat.
Auguste, plein de zèle, gardait la porte pour empêcher les curieux d'entrer.
Le commissaire vint, et l'enquête fut longue et minulieuse. Mais avant la fln de cette journée décisive, les trois amis en étaient quittes pour prendre l'engagement de se représenter, au cas où le parquet jugerait à propos de poursuivre Thomicide involontaire, et Carnac put prendre le chemin de l'atelier de Gerfaut.
Il en avait très-long à dire à son maître, et il lui tardait d*aller ensuite apprendre à mademoiselle Brunier et h son frère que Philippe de Charny venait d'aller rejoindre sa complice.
Marcel n'avait plus de rival, Annelte et Camille n'avaient plus d'ennemis.
Et ce bonheur, ils le devaient à Jean Carnac.