Marguerite Chalis et la légende de Clotilde de Surville
a publication des Poésies de Clotilde Ae Surville, en iHoj, souleva à la fois admiration et le doute : l'admiration pour le poëte, le doute sur sa veri- »le personnalité et sur son époque.
A notre avis, le procès littéraire est depuis longtemps juge. Dès l'apparition du vo]ume édité par Charles de Vanderbourg, les lettrés reconnurent une main plus récente et une langue mieux formée, en dépit de ses coquetteries d'antiquité, que la main et la langue d'un poète du xve siècle. Depuis Carrion-Nisas et Philippe de Ségur jusqu'à MM. Villemain et Sainte-Beuve, les critiques les plus autorisés se sont constamment prononcés contre l'authenticité des poésies de Clotilde, les attribuant, qui à Vanderbourg, qui au marquis de Surville, mais s'accordant tous
a y reconnaître une inspiration et une facture modernes.
Au risque de blesser la susceptibilité patriotique de quelques-uns de nos concitoyens de l'Ardéche, nous devons avouer que ce jugement des critiques nous paraît parfaitement fondé. Il y a, en effet, dans les poésies publiées sous le nom de Clotilde, une netteté d'idées, une sûreté d'expressions, une maturité, une souplesse de langue, enfin un goût; une mesure et un sentiment de l'harmonie qui n'existent pas, qui ne pouvaient pas exister chez les écrivains du xve siècle. Toute personne compétente qui, sans parti pris, voudra comparer les œuvres de cette époque avec les poésies de Clotilde, partagera notre conviction à cet égard.
Mais si le procès littéraire proprement dit est depuis longtemps jugé, — et les pièces authentiques que nous apportons dans le débat vont donner au jugement rendu une éclatante confirmation, — le procès d'histoire littéraire est loin d'être aussi avancé. En d'autres termes, après la démonstration faite par les critiques, que les poésies de Clotilde ne sont pas du xvc siècle; après celle de M. Macé * , qu'elles ne peuvent
i. Les Poésies de Clotilde de Surville, études nouvelles, suivies de documents inédits, par M. Antonin Macé. Grenoble, 1S70.
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Surville. Ce fait est pour moi de la plus grande certitude, car il m'a été certifié par mon père qui, ayant ete le compagnon d'infortune du malheureux Surville et son ami intime, avait fini par lui arracher l'aveu qu'il était réellement l'auteur des prétendues œuvres de son aïeule... Vous pouvez compter entièrement sur l'exactitude de ces renseignements K »
Quand on a lu le travail de M. Macé, il est aisé de s'expliquer ce qui a pu donner lieu a cette affirmation. Il en résulte clairement, en effet, que le marquis de Surville avait plus ou moins altéré l'œuvre primitive dont il était possesseur, ce qui, dans un moment de vanité, a bien pu lui faire dire qu'il était l'auteur même des poésies de Clotilde; mais cette version a contre, elle d'autres faits beaucoup mieux prouvés, qui ne permettent pas, selon nous, de s'y arrêter longtemps.
La légende survillienne raconte que le marquis Etienne-Joseph de Surville découvrit, en 1782, les poésies de Clotilde dans de vieux papiers de famille, et qu'il les déchiffra et les transcrivit avec l'aide d'un feudiste.
Ce fait, qui a été confirmé à Vanderbourg par
1. Note insérée à la fin du Tableau historique et critique de la poésie française au xvie siècle, par Sainte-Beuve, 1845. Paris, Charpentier. v
le frère du marquis de Surville, est, en outre, atteste par plusieurs témoignages dont quelquesuns ont une véritable valeur.
i° Un compagnon d'armes du marquis, M. de Fournas, déclare avoir vu ce dernier transcrire un vieux manuscrit dont le caractère était à peine lisible.
2° M. Dupetit-Thouars, auteur de l'article Sur ville dans la Biographie universelle, dit avoir connu le marquis de Surville a Paris en 1790 et avoir vu, des cette époque, entre ses mains le manuscrit des poésies de Clotilde.
30 Le marquis de Brazais, qui était avec le marquis de Surville, en 1797, dans le canton de Vaud, lorsque le nom et quelques extraits en prose et en vers des œuvres de Clotilde furent pour la première fois livres a la publicité par le Journal littéraire de Lausanne que dirigeait Mme Polier, le marquis de Brazais, disons-nous, déclare que Surville lui avait communiqué tous les manuscrits de son aïeule et qu'il l'a aide dans la revision et la correction de plusieurs morceaux. La lettre du marquis de Brazais a M""' veuve de Surville, que reproduit M. Macé, n'est pas sans importance au point de vue qui nous occupe, et nous en U le passage suivant :
" J it lie, madame, avec votre
malheureux .poux et même avec son frère. Eu me communiquant tous les ouvrages de Clotilde
MARGUERITE CHALls,
de Vallon, il m'avait fait part de son plan pour Pédition; il m'avait engagé à l'aider et a corriger certains morceaux. Sans son inflexible amour pour les mots les plus vieux et les plus inintelligibles, je m'en serais fait un plaisir; car le génie sensible, délicat et sublime de Clotilde perd autant par la barbarie des vieux mots insignifiants que Surville lui a prêtés dans son enthousiasme pour la langue romane que par une élégance trop moderne qu'il lui a quelquefois donnée 1.,. »
4° A ces faits recueillis par M. Mace nous pouvons joindre le suivant :
Quand le marquis de Surville quitta la Suisse pour venir en France remplir la mission politique qui devait avoir pour lui un résultat si fatal, il passa à Lyon et alla, un soir, surprendre un de ses compatriotes du Vivarais, M. Champahnet, oncle de M. Hippolyte Champahnet, député de l'Ardéche sous Louis-Philippe. Le marquis portait avec lui un vieux manuscrit des poésies de Clotilde dont il donna lecture à ses hôtes pendant les quelques jours qu'il passa à Lyon. Ce manuscrit était chargé de corrections et de ratures. M. Hippolyte Champahnet en avait copié une partie 2.
i. Macé, p. 127.