‹ Marguerite Chalis et la légende de Clotilde de SurvilleChapitre 12 sur 25 · CHANT D AMOUR EN L HYVER · texte numérisé non relu

CHANT D AMOUR EN L HYVER

Soit l'hyver achoison non sujet (que l'hiver soit l'occasion et non le sujet) de tels chants : espandez-y vostre ame engtiere... Ainsi fis-je un dernier jour de l'an 1421. Mém. de Clotilde, liv. j et 7 des Chants d'amour.

Si Ton veut supposer toutes ces dates erronées et reporter les poèmes en question à l'époque authentique du mariage de Bérenger, d'autres difficultés surgissent.

Bérenger s'étant marié en janvier 1428 et étant mort au siège d'Orléans, c'est-à-dire douze à quinze mois après, il est assez difficile de concevoir, dans ces conditions, la ballade qui porte l'épigraphe suivante :

Lors quand tornoit emprez un an d'absence, Miz en ses bras nostre fils enfançon.

Cet épisode ne pouvait avoir lieu, en effet,

avant l'hiver de 1428-29, c'est-à-dire juste au moment ou Berenger, au lieu de revenir, devait plus que jamais être retenu par les événements a l'armée de Charles VII. Il y a plus : d'après l'heroïde A mon espoulx , Berenger n'avait quitte Clotilde qu'au printemps.

Là, me dis-je, ay receu sa dernière caresse... le y, les ung ormeil cerclé par l'aubespine Que doux printemps jà coronoit de fleurs, . dict adieu...

Si Berenger revient, un an après, c'est-à-dire en avril ou mai 1429, auprès de sa femme, il n'est donc pas mort au siège d'Orléans, bien que, d'après un chapitre d'js Poésies inédites, son trépas héroïque ail annoncé dans tout le

Vivare^ comme une calamité publique. »

Au reste, l'histoire se joint ici au Manuale no t arum pour convaincre la légende d'erreur. Tandis que celle-ci fait mourir Berenger de Surville au liège d'Orl - chroniques du temps nous apprennent que le Languedoc, dont le Vivarais faisait partie, fut précisément un deux pro. itres aff

ne purent a secours

* ;iiteur de V Inventaire de

luire d<> \ TA . qui était

I rengerde Surville,

raconte ainsi l'immense émotion produite par la nouvelle du siège d'Orléans :

o Les villes, sans se faire tirer l'oreille, contribuent gayement gens, vivres, argent. Beaucoup de grands personnages accourent a ce siège, comme pour garder le dongeon des affaires du Roy et du royaume... »

Après avoir nommé beaucoup de seigneurs venus au secours de Charles VII, l'historien ajoute: « // n'y eut personne des provinces du Dauphiné et du Languedoc, d'autant que les ducs de Bourgongne et de Savoye dressoyent en même temps une forte armée, par Tentremyse de Louis de Chaalons, prince d'Orenge, pour envahir ces contréesla, seules de la fidèle obéissance du Roy *. »

Nous avons eu la curiosité de rechercher les autres données que l'histoire nous a transmises sur la situation du Vivarais à cette époque. Voici ce que nous avons trouvé :

1418. Le Vivarais est maintenu dans le parti du Dauphin contre la reine Isabeau et le duc de Bourgogne, par les soins de Louis, seigneur de Montlaur.

1419. Le vicomte de Polignac est nommé capitaine général pour le Dauphin, en Vivarais.

1. Inventaire de l'Histoire de France, édition de 1603, 1. 1, p. 692.

14.20. Toute la noblesse du Vivarais est appelée par le senechal de Beaucaire contre les Bourguignons.

1422. Rochebaron, partisan du duc de Bourgogne, parcourt le Vivarais a la tête de huit cents hommes d'armes.

14.24. Les états du Vivarais se reunissent à Soyons avec ceux de Gevaudan et du Velay, pour aviser aux moyens de résister aux troupes du duc de Bourgogne qui s'avançaient.

1428. Le seigneur de Saint-Remèze (près de Vallon) met dans plusieurs places qui lui appartiennent des garnisons composées de Bourguignons ou de routiers. Le ssigneur de la Roche, chambellan du roi, se rend maître de ces places.

14.30. Le Vivarais est désole tant par la guerre que les seigneurs de Saint-Remeze et de la Rôle faisaient l'un a l'autre, que par une incurfaitC aux frontières du pays par Louis de Chalons, prince d'Orange, a la tête de douze cents Bourgnj Le prince d'Orange, qui

s'était empare du lieu de Colomb: seule-

ment perd cette place, mais il est battu complétai près du Khôn

1431 ignear de Saint-K pour se

défendre contre le seigneur de la RoJie qui con-

t. Histoire générale du Languedoc, par dom Vie et dom

44 MARGUERITE CHAHS.

tinuait de lui faire la guerre, introduit des troupes anglaises et bourguignonnes dans ses châteaux. Le seigneur de la Roche s'empare de ces places, et, en récompense, obtient du roi une gratification de mille francs.

Les poésies de Clotilde ne contiennent pas la plus légère allusion à aucun de ces événements.

M. Eugène Villedieu, qui avait eu connaissance par d'Audigier des actes du Manuale notarum, a cherché à concilier la légende et la réalité en admettant à la fois le mariage de Bérenger de Surville en 1428 et sa mort au siège d'Orléans. Mais Clotilde elle-même proteste contre cette solution dans l'épître à Marguerite d'Ecosse, où elle confirme nettement ses sept ans de mariage :

Moy qui, sept ans de myrthe environnée, Ceincte de lors, de roses couronnée, Vys feux d'amour, sans oncques s'attiédir, De mon hymen la tige reverdir...

Dans l'héroïde à Bérenger, le poète dit:

L'az donc veu ce daulphin ! ne s'esloingne du Rosne Qui roule encore ondes franches d'horreurs !

Combien que boutions touz au Dauphin de fiance...

Ne sçay, jusques à toy, comme adira ma lettre : Charles on dict vers Poitiers cheminant...

M à RGU E RITE CH ALI 5. 4.$

Marguerite n'ayant pu écrire à joti espoulx avant 1428, date de son mariage, on ne s'expliquerait pas, si ces vers étaient d'elle, que Charles VII y fût appelé Dauphin, alors qu'il portait le titre de roi depuis la mort de son père en 1422, et qu'on le représentât comme retire vers le Rhône ou cheminant sur Poitiers, alors qu'il poursuivait sur la Loire et la Seine sa campagne victorieuse.

Dans la ballade A mon espoulx, nous trouvons ces vers:

Aux premiers jours du printemps de mon aage,

avanoy sans craincte et sans dezir ; Rozes et lys yssoient sur mon vizage; Tous de mirer, et nul de les cueillir :

quand l'autheur de mon premier souspir Les fust livrant au plus tendre ra .

Lors m'escriay, me sentant frémollir :

Faut estre deulx pour avoir du playzir ; Playzir ne l'est qu'autant qu'on le part 1

Comment admettre que Marguerite, veuve d'un premier mari, ait pu, en ml au se-

cond, l'appeler V auttur de mon premier soupir ?

is un fragment'4. Clotilde confirme

pt an» de maria-.' noble et ruleureu 1 jui lui lit épouser Bé-

renfl .

1 ne tard.i 1 U suyr, re;

+ 6 MARGUERITE CHAHS,

Toy dont les tendres soings, par les nœuds les plus doulx, Me soubmirent l'amour, soubz le nom d'un espoulx. O nom cher et cruel... Soubvenance terrible! Apres tant beau soleil, fust-il nuict plus horrible? Ah! quand jeunette encore, au pied de tes autels, Hymen, receus la foy du premier des mortels, Qui m'eust dict qu'en sept ans verroye disparoistre Heur qu'à nulle icybas, si plain n'az faict cognoistre?

Or, Pierre Chalis était un homme de loi, et il était mort quand sa fille épousa Berenger. Et il n'était pas noble, comme Pindique le nob effacé du notaire de Brion. Avons-nous besoin de faire observer que le mot jeunette n'est plus guère en situation quand il s'agit d'une riancee-veuve de vingt-deux ou vingt-trois ans?

Voici qui n'est pas moins fort :

Le Rondel I, adressé au chœur des Muses, roule tout entier sur un jeu de mots : Vallon d'Amour, par allusion à Clotilde de Vallon. Que Marguerite eût pris le nom de Clotilde, pour ses productions poétiques, on peut encore l'admettre ; mais qu'elle se soit donne un nom de famille qui n'était pas le sien, et dont on ne retrouve, d'ailleurs, la trace nulle part, voila ce qui devient parfaitement incompréhensible.

Nous n'avons examiné jusqu'ici que l'édition parue en 1803 avec la notice de Vanderbourg. Nos lecteurs savent déjà qu'elle fut suivie en 1827 des Poésies inédites publiées par les soins

de MM. de Roujouxet Charles Nodier. Or, dans ce deuxième recueil se trouve un fragment d'un poëmei<? la Nature et de V Univers ou il est dit:

Non, je ne croiray point, orgueilleux Ptolémée, Que l'atosme fangeux, où rampons eraprès toy, Soyt le centre d'ung tout, plus estrangier por moy Que por l'astre esclatant dont tu fays ton esclave. Et combien d'aultres corps, que ton système enclave, Mieulx que la terre, enfin, peuvent-ils s'arroger Droict d'en faire entour d'eux l'orbite converger? Ton vaste Jupiter et ton loingtain Saturne Dont sept globules nayns traynent le char nocturne ; Ta Venus elle-mesme, aux regards enflammez...

Voila donc Clotilde réfutant, au xve siècle, le système de Ptolémée et devançant les révélations de Copernic dont l'ouvrage parut seulement en 1543 ! Chose non moins merveilleuse, elle connaît déjà l'existence des sept satellites de Saturne découverts au xvne et au xvin'' ti<

Entin, dans ce même fragment, elle réfute et nomme le poète Lucrèce, dont le livre fut re-

en i+7j .

m. liacé convient que cet argument contre

l'autf) lies de Clotilde serait irré-

futable li le fragment en question, au lieu de se trouver dans le recueil de No ROUJOUX,

OQVait dans celui de Vandcrbourg. Il nous t\et a nous, que ta fournis par

la publication de 1897 contre l'authenticité des

poésies sont tout aussi valables que ceux fournis par la publication de 1803, des 4U ^ est prouvé que toutes deux émanent de la même source; et c'est ce que M. Macé s'est charge de constater lui-même, puisqu'il déclare avoir retrouve dans le Journal littéraire de Lausanne, qui recevait ses communications du marquis de Surville, presque tous les morceaux, prose et vers, qui constituent le recueil de Nodier, et notamment le fameux fragment du poëme de la Nature*.

D'ailleurs, malgré le soin qu'a pris Vanderbourg de retrancher les morceaux compromettants, il est aisé de trouver le lien qui unit les deux recueils et autorise à porter sur eux le même jugement.

Dans l'élégie sur la mort d'Héloïsa, qui figure dans la publication de 1803, Clotilde raconte que ses petits enfants

S'entrequierrent comment Ne serviroient clouz d'or, dont veyons mille et mille, Rien qu'à parer l'azur du firmament.

Et elle ajoute:

N'ay semblant d'escouter ; et le confesse esmeue,

Un tel propoz, en effect, me confond; Sçay trop bien que n'affiert à ma débile veue

D'aller sondant abysme si parfond :

Se par toy n'ont d'esclat, œil du monde où nous sommes,

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