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AVANT-PROPOS

Le Nord, si souvent meurtri par l'invasion, achève de relever ses formidables ruines, et affirme sa vitalité dans tous les domaines. À l'heure de cette victorieuse renaissance, comme pour associer l'effort des générations disparues à celui de l'heure présente, une part a été faite au culte désintéressé de l'Histoire. C'est ainsi que des amis des lettres, des septenfrionaux, sous l'impulsion du Comité flamand de France, sur la terre de Flandre, ont provoqué l'apparition d'un livre enrichi d'Inédits lillois, tiré sur des presses lilloises, commémorant

l'une des grandes figures des Pays-Bas.

Les Archives départementales du Nord, dans leur richesse massive, renferment entre autres trésors un joyau inestimable, révélé depuis deux siècles déjà, mais jetant encore des feux imprévus. En interrogeant pendant de longues années les papiers accumulés à Lille par la ‘prudence de Charles-Quint, il a paru possible de fixer, avec des traits nouveaux, le souvenir impérissable de Marguerite d'Autriche et de Bourgogne, Duchesse

de Savoie, Régente des Pays-Bas.

Jusqu'à ses dernières heures, Henry Cochin fut le conseiller de ces pages. Sur le seuil de l'édifice, l'auteur inscrit d'une main émue ce nom respecté, et ceux des bienfaiteurs qui ont fait confiance au conservateur des séculaires archives lilloises, le riche

arsenal diplomatique des ducs de Bourgogne, comtes de Flandre :

M. le chanoine LooTEN, président du Comité flamand.

M. Donat AGACHE. M. Pierre FLIPO-SEGARD.

M. Omer Brico. M. Gustave Gras.

M. Félix BoLLAERT. M. le baron de La GRANGE.

M. Alexandre CAULLIEZ. M. J. LoRTHIOIS-FRANCHOMME. Feu Henry Cocix. M. Albert MALLez.

M. Félix COQUELLE. M. Augustin MASQUILIER.

M. Liévin DANEL. M. Eugène MATHON.

M. Jean DELEMER. M. Eugène MorTre.

M. Georges DESPRET. Me Henri OBRY-SCHOTSMANS. Mme Gustave DuBar. M. Jules SCRIVE-LOYER.

M. Maurice FENAILLE. M. Léon THIRIEZ.

Duchesse de Savoie, Comtesse de Bourgogne, (Gouvernante des Pays-Bas, Marguerite d'Autriche, fille et tante de Césars, illustra des pouvoirs éminents. Ferme dans la Fortune comme dans l’Infortune, redoutable dans des temps où s'affrontaient Jules IT, Louis XII et Maximilien, celle qui fit triompher Charles-Quint, lors de l'élection impériale, resta jusqu’au dernier souffle une force, tandis que, dans le travail de la Renaissance, le vieux monde bouillonnait. D'innombrables missives, conservées à Lille, permettent d'évoquer, sous de multiples aspects, comme dans un triptyque, l’une des grandes figures d’un siècle tourmenté. Dans le présent volume, l'auteur se propose de rappeler les vicissitudes de celle qui devint Duchesse de Savoie, après de singulières destinées en France et en Castille.

Sous les fleurs de la « Couronne margaritique », Lemaire de Belges, le chroniqueur et le familier de l’archiduchesse, nous a conservé les précieuses confidences de sa souveraine (‘). Quelques pièces de circonstance écrites par ce fameux rhétoriqueur, plusieurs passages de Molinet et autres annalistes bourguignons, des oraisons funèbres, les hexamètres latins de Cornelius Grapheus ou le galimatias du commandeur du Saix, voila le meilleur de ce qui a été imprimé dans la première moitié du XVI* siècle sur la tante de Charles-Quint (?). Les moines de Brou, conservateurs du tombeau de l’archiduchesse, inspireront aussi plus tard quelques médiocres compilations. À vrai dire, il n’y aurait rien de critique dans toute cette ancienne production si l'on n'avait à enregistrer, en 1712, l'apparition des Leltres du roy Louis XTL.

Cette publication bien connue souleva tout d’abord un certain étonnement. « On ne sait par quel canal, déclara le Journal des Savants dans son numéro du 20 mars 1713, tant de différentes lettres, écrites pour des affaires d'État et sous le secret du Ministère, se sont comme rassemblées pour tomber entre les mains d'un libraire de Bruxelles. La préface qui est à la tête n'offre aucun éclaircissement.. Ces lettres sont, du moins, écrites à faire croire qu'elles sont de ce temps là ».

Il eût été facile de donner à ce recueil le caractère d'authenticité. Il suffisait à l'auteur de se faire connaître, de dire qu'il appartenait à une lignée d’historiographes,

() La « Couronne margaritique », rédigée entre 1509 et 1511 et publiée seulement en 1549, a été réimprimée dans les œuvres de Jean Lemaire de Belges, édition STECHER (Louvain, 1882- 1891, 4 vol.), tome 1v, pages 15 à 167. Voir aussi, dans cette même édition, les « Espitres de l'Amant verd », commencées en 1506, complétant, sous une forme badine, la biographie de la douairière de Savoie, tome «1, pages 1 à 37, et une composition relative à la mort de Philibert le Beau, tome 1v, pages 173 à 181.

(3) Le lecteur est prié, pour les publications non citées dans les notes de cette Introduction, de se référer à nos Bibliographies sur Brou (pages 267 à 279) et sur Marguerite d'Autriche (pages 282 à 300). Voir aussi la note 1 de la page 300, et l'index, au nom de chaque auteur.

d'affirmer sa qualité officielle : tous les originaux de la correspondance incriminée ont été retrouvés. Conservés jusqu’en 1533 à Malines dans l'hôtel de Marguerite, ces documents avaient été transportés à Lille sur l’ordre de Charles-Quint et confiés aux maîtres de la Chambre des comptes ({). Pendant près de deux siècles, cette collection, qui n'avait plus d'utilité immédiate, fut oubliée dans un coin jusqu'au jour où le conservateur du dépôt, ami des lettres, Jean Godefroy, qui avait remplacé son pére dans les charges d’historiographe de France et de directeur des Archives de Lille, pénétra, lui premier, dans le secret des papiers de la Régente et révéla au grand public, dans les Leilres du roy Louis XIT, quelques pièces de choix.

Ce fut un émerveillement. Il y avait dans cette trouvaille non seulement des missives du roi de France et de ses représentants, le cardinal d'Amboise, l’évêque de Paris, le chancelier Robertet, mais aussi des correspondances des souverains d'Angleterre, d'Aragon et des Pays-Bas, les dépêches de Philippe le Beau, de Marguerite d'Autriche, de Maximilien et les relations des ambassadeurs des archiducs. Gattinara, Burgo, l’impérieux cardinal de Gurck apportaient à l’histoire diplomatique de nouvelles informations. Il y avait encore, sur les événements d'Italie, des pièces signées Jules IT, Sforza, Trivulce, Chaumont d'Amboise et autres noms illustres (?). Mais l'éditeur des Lettres du roy Louis XII, déjà muet sur la provenance des documents, comme s'il était jaloux de son trésor, laissait encore dans l'ombre d'innombrables pièces : ses quatre petits in-12, si riches de substance, représentaient seulement une partie infime (350 lettres) des inédits enfouis par milliers dans les archives lilloises (*).

Cent ans après cette retentissante découverte, un ministre historien, Guizot, s'intéressant à l’organisation scientifique des archives de France, demanda, pour diriger celles de Lille, qui lui paraissaient particulièrement importantes, le concours du docteur Le Glay et le fit installer, en 1835, dans les fonctions d'archiviste départemental. Cet érudit, qui devait honorer sa fonction par des travaux sur la période de Marguerite et de Charles-Quint, était doublé d'un remarquable administrateur. Loin de cacher ses richesses, le successeur de Jean Godefroy ouvrit largement les portes aux savants, français ou étrangers, donnant ainsi, par un accueil incubliable, un caractère mondial au dépôt que le Conseil général du Nord avait édifié « liberali studio sumptuque munifico » (!).

Les historiens qui affluèrent alors dans la capitale des Flandres appartenaient en effet à bien des pays. Il y eut une réelle émulation : Belges et Hollandais, Allemands

(1) Requête adressée le 23 mai 1533 par Jean de Warenghien, maître de la Chambre des comptes de Lille, pour le remboursement des frais du transfert des papiers de Marguerite effectué en juillet 1533, publiée dans BRUCHET, Répertoire numérique. Série B, Chambre des comptes de Lille, fascicule 1 (Lille, 1921), page vur, note 1.

(3) [Jean GonEerroy], Lettres dx roy Louis XII et du cardinal George d'Amboise, avec plusieurs autres lettres, mémoires et instructions écrites depuis 1504 jusques et compris 1511. Bruxelles, François Foppens, 1712, 4 vol. in 12, avec portraits gravés.

(3) BRUCHET, Le classement des Lettres missives des Archives du Nord (Lille, 1913), page 9.

(#) Inscription commémorant l'inauguration de l'Hôtel des archives départementales en 1844 dans CHAMPOLLION-FIGEAC, Docrunents historiques inédits, t. nr, p. 132 (Paris, 1847). Le Département du Nord est le premier qui ait construit en France un bätiment spécial pour le scrvice des archives. Sur l'installation du service et le choix du docteur Le Glay comme archiviste, cf. BRUCHET, Répert. numérique, fasc. 1. page xvir.

et Autrichiens, Danois, Anglais et Français vinrent explorer, dès la Monarchie de Juillet, le célèbre fonds des Lettres missives. Le premier pèlerin qui pénétra dans le sanctuaire fut l’archiviste du grand-duché de Bade, Mone, révélant, en 1836, le marchandage honteux de l'élection de Charles-Quint, prouvant, sur titres justificatifs, tous extraits de Lille, l'âpreté des électeurs achetés par l'or des Flandres (). La même année, Gachard, le célèbre directeur des Archives de Belgique, faisait son premier rapport sur la Chambre des comptes de Lille, bientôt imité par son collègue de La Haye, Van den Bergh, l'éditeur de la Correspondance de Marguerite avec ses amis (?). En Angleterre, plusieurs collaborateurs du « Record office » accumulèrent dans les Calendars les fiches chronologiques précisant les phases de l’évolution économique des Pays-Bas sous l'influence anglaise à l'époque d'Henri VII et d'Henri VIII. L'exploration étrangère se poursuivra dans tout le cours du XIX°siècle pour aboutir, en 1908, à la thèse de Kooperberg soutenue à Leyde sur les premières années de Marguerite (%), et à l’Itinéraire de Charles-Quint, splendidement édité par l'Académie de Madrid en 1914, juste au moment où la Guerre devait arrêter cet admirable mouvement (!).

En France, on manifesta une activité non moins louable. La Société des Sciences de Lille, dès 1838, la Société de l'Histoire de France, dès 1839, et le Comité des Travaux historiques, en 1845, consacraient le nom de l’archiviste Le Glay en imprimant sa Correspondance de Maximilien el Marguerite, ses Négociations diplomatiques, ses Analectes, son Gattinara, travaux tirés des Papiers de la Régente (°). Cette même source à été aussi utilisée dans des publications dont l’une est consacrée à la gloire de Marguerite par le marquis de Quinsonas (f), l’autre contient la correspondance du chevalier d'honneur Laurent de Gorrevod (7), d’autres encore intéressent des personnages moindres de l'entourage de l'archiduchesse, ou les célèbres mausolées de Brou.

Parmi les nombreuses études sur la vie de Marguerite, celles de Le Glay (5) at

(1) MonE (F. J.), Briefwechsel über die Kaiserwal Karls V dans Anzserïger für Kunde der teutschen Vorzeit, tome v, 1836, col. 13. 118, 286, 398.

(2) Van DEN BERGu (L. Ph. C.), Correspondance de Marguerite d'Autriche, gouvernante des Pays-Bas, avec ses amis sur les affaires aes Pays-Bas, 1506-1523 (La Haye, 1845-1847, 2 vol. formant les tomes 11 et 1 de Gedenkstuhkken tot opheldering der Nederlandsche geschiedenis, opgezameld uit de archieven te Rrjsel).

(3) L. M. G. KooPERBERG, Margaretha van Ovstenrijh, landroogder der Nederlanden tot den Vrede van Kameryh (Amsterdam, 1908, xx-472 p. in 4°).

(t) FoRONDA Y AGUILERA, Es/ancias y Viajes del emperador Carlos V (Madrid, 1914).

(5) Docteur A.dJ. G. LE GLAY, Analectes historiques (Paris, 1838); Correspondance de l'enpereur Maximilien I et de Marguerite d'Autriche... de 1507 à 1519 (Paris,1839, 2 vol. in 8 ; Soc. hist. France); Négociations diplomatiques entre la France et l'Autriche pendant les trente premières années du XVIe siècle (Paris, 1845, 2 vol. in 4°; Coll. doc. inéd.); Etude biographique sur Mercurino Arborio di Gattinara (dans Mém. Soc. sc. Lalle, tome xxxi, année 1847, p. 183 à 260); Nouveaux analectes historiques (Lille, 1850; ext. Mém. Soc. sc. Lille).

(6) E. de Quinsonas, Matériaux pour servir à l'histoire de Marguerite d'Autriche, duchesse de Savoie, régente des Pays-Bas (Paris, 1858-1860, 3 vol. in 8° avec grav.).

(7) André CHAGNyY, Correspondance politique et administrative de Laurent de Gorrevod, conseiller de Marguerite d'Autriche, 1° partie, 1507-1520 (Lyon, 1913; thèse de doctorat ès lettres).

(8) Le GLay, Corresp. de Maximilien, tome 11, pages 422 à 489. Cette biographie a été tirée à part avec les inventaires des collections de l’archiduchesse.

de Baux (‘) sont particulièrement documentées sur des textes lillois. Mais une biographie est un cadre bien étroit pour la grande figure de l'archiduchesse. L’habile diplomate, célébrée avec grandiloquence dans la « Couronne margaritique » (), était aussi l'âme d'une cour de poëtes et d'artistes. En 1849, la Société des Bibliophiles de Mons a publié les Albums et Œuvres poéliques de Marguerite d'Autriche, avec un commentaire de Gachet esquissant certains personnages que l'on a appelés les « Humanistes malinois ». L'un d'eux dépassa de tout son génie ce petit cénacle: c'était Lemaire de Belges, le célèbre auteur des [llustrations de Gaules (dont le premier livre, paru en 1509, est dédié à Marguerite d'Autriche), le précurseur de la culture antique dans les Pays-Bas (*).

D'autres familiers de la cour de Malines, grands seigneurs comme le bibliophile Philippe de Clèves (t), hommes d'études comme le futur cardinal Marliano ou minces personnages comme Jean de Tournai, qui alla chercher fortune en Savoie et devint héraut de l’Ordre de l'Annonciade (f), ne sont point négligeables. Grands ou petits, ils étaient tous, sous l'inspiration de Marguerite, amis des lettres humaines, fréquentant ainsi que de nombreux artistes la Galerie de l’Archiduchesse, célèbre par ses manuscrits de provenance savoyarde ou bourguignonne, et par des collections qui firent l'admiration d'Albert Dürer (‘). Perréal, l’auteur français des projets avortés de Brou, Van Boghem, son émule flamand, Conrad Meyt, le sculpteur préféré, Pierre Van Coninxloo, l’auteur probable du meilleur portrait de l’archiduchesse (), l’italianisant Jacopo de Barbari, dit le Maître au Caducée, d’autres encore qui se révèéleront, comme ce Torrigiano, rival de Michel Ange, dérobant son identité sous une graphie déconcertante (*), tous venaient à Malines laissant des œuvres dont de riches inventaires font regretter la dispersion.

(1) J. Baux, Histoire de l'église de Brou, 2° édition (Lyon, 1854) pages 1 à 124.

(2) L'hyperbolique Lemaire magnifie ainsi en s'adressant aux Vénitiens le succès de Marguerite lors du traité de Cambrai de 1508. « Dieu, quel toille vous fut par celle main féminine filée et tissée en la cité impériale de Cambray ! Si vous la savez jamais ourdir, vous serez bons ouvriers. 0 ! Si vous eussiez sceu finer en voz tresors d’une semblable vive perle pacifique, d'une telle Margarite Australe et Orientale, et de progeniture Auguste, vous estiez a tousjours riches» JEAN LEMAIRE DE BELGES, Légende des Vénitiens (dans Œuvres, édit. STECHER, tome ur, page 404).

(3) F. THiBAUT, Marguerite d'Autriche et Jehan Lemaire de Belges ou de la littérature et et des arts aux Pays-Bas sous Marguerite d'Autriche. Paris, 1888, 278 p. in 8° (thèse lettres Paris). |

(#) J. FinorT, Les collections de tableaux et d'objets d'art de Philippe de Clèves (dans Réunion Sociétés Beaux-Arts, 18%5, p. 154 à 170).

(5) BrRucuET, Jean de Tournay dit Bonnes Nouvelles, héraut d'armes (dans Bull. Comité flamand, 1926, pages 230 à 239).

(6) « Und den Freitag [vendredi 7 juin 1521], wies mir Frau Margareth all ihr schôn Ding, darunter sahe ich bei 40 kleiner Täfelein von Oelfarben, dergleichen ich von Reinigkeit und Gut darzu nie gesehen hab. Do sahe ich auch ander gut Ding, von Johannes [von Eyck], Jacobs Walchs [Jacopo de Barbari]. Ich bat mein Frauen um Meister Jacobs Büchlein, aber sie sagt sie häâtts 1hrem Maler zugesagt. Also sahe ich viel anders kôstliches Dings, ein kôstlich Liberei...» A. Dürer. Tugebuch der niederländischen Reise, édition Max OxBorx (Berlin, 1905), page 97. Cf. A. de Bearis, Voyage du cardinal d'Aragon. en Flandre en 1517-1518 (Paris, 1913, trad. Havarp de la MONTAGNE) page 102.

(7) A. J. WauTERs, Marguerite d'Autriche, gouvernante des Pays-Bas, et le peintre Van Coninxloo (dans Bulletin Musée du Cinquantenaire, 13° année, 1914, pages 4 à 11 avec phototypie). |

(8) Dorez, Nouvelles recherches sur Michel-Ange et son entourage (dans Bibl. Ecole Chartes, année 1917, tome Lxxvirr, page 187).

Après une telle quantité de travaux, dont beaucoup sont considérables, il semble qu'il soit difficile d'apporter une contribution nouvelle et intéressante. Et cependant, la source précieuse, si souvent visitée, est loin d'être tarie, car les voyageurs sont gens pressés et d'autres, trop éloignés, n’ont même pas essayé de se déplacer, faute d'un guide secourable (1). En Suisse, par exemple, on a tout ignoré des ressources du dépôt du Nord, même ces lettres fougueuses du cardinal do Sion dont les bandes terrorisaient Maximilien, de même qu’à Turin, tout récemment, l’on n’a pas soupçonné l'existence à Lille des 323 lettres de Gattinara, lumineuses, courageuses, écrites par le noble Piémontais en une langue admirable.

Dès qu'on a l’occasion d'étudier, dans le menu détail, l’histoire du XVI* siècle, on reste ébloui devant la splendeur de certains Inédits lillois. La littérature des mausolées de Brou est formidable, depuis l'effort des Le Glay, des Baux et des Dufay. Plus de trente travailleurs ont retourné les matériaux, souvent les mêmes, publiant jusqu’à dix fois une pièce curieuse sans soupçonner l’inédit rare, oublié dans la poussière d'une « farde ». L'érudit qui connaissait le mieux la bibliographie de Brou croyait enfin tenir les deux ultimes documents (?). Et cependant, peu après cette affirmation, une notice, communiquée le 21 novembre 1913 à l’Académie des Inscriptions, révélait vingt-quatre actes, dont cette plainte du grand Michel Colombe, terrassé par la maladie, vivant avec Vieillesse qui lui tenait compagnie, et ébauchant quand même les Vertus destinées au tombeau du duc de Savoie ($).

Le monde des Inédits, dans la Chancellerie de Marguerite, est encore riche de découvertes imprévucs, mais celui des Imprimés réserve aussi des surprises, car des publications de textes, impressionnantes par leur nombre, ne constituent point inévitablement des matériaux solides. Un contrôle minutieux apporte, en effet, de singulières constatations. Dans un seul recueil, publié en 1839 et contenant 661 lettres échangées entre l’archiduchesse et Maximilien, la critique moderne a proposé 170 rectifications chronologiques (*). Le quart de cette correspondance a donc ainsi été mal daté, soit parce que le millésime manquait, soit parce quo le style, employé, c'est-à-dire le point de départ de l'année, était variable. Beaucoup d’autres travaux ne sont pas exempts de fautes de ce genre (°). Il est donc facile de concevoir que des conclusions nouvelles se dégagent nécessairement d’une plus rigoureuse chronologie et qu'ainsi, même dans le domaine des Imprimés, un examen prudent peut amener un progrès dans les études historiques.

(1) Ce n’est qu’en 1921 qu'on a publié un premier état sommaire officiel des Papiers de la Chancellerie de Marguerite d'Autriche, formant les articles B 18825 à 19258 du Répertoire numérique de la Chambre des comptes de Lille (Lille, 1921). Cf. BRuCHET, Le classement des Lettres missives des Archives du Nord (Lille, 1913), pages 15 à 26.

(2) V. NonerT, Les tombeaux de Brou (Bourg, 1906), page 85.

(3) C. Cocin et Max BRUCHET, Une lettre inédite de Michel Colombe (Paris, 1914), page 48.

(5) KREITEN, Der Briefwechsel Kaiser Maximilians I mit seiner Tochter Margareta. Untersuchungen über die Zeitfolge des durch neue Briefe ergansten Briefwerhsels. Vienne, 1907, 128 p. in 8° (ext. Archiv für oest. Geschichte, tome 96, 2° partie). Les corrections chronologiques ont été complétées par A. WaALTHER dans Gôttingische gelehrte Anzeige, 1908, pages 253 à 286.

(5) BRuCHET, À propos des lettres mal datées de la chancellerie de Marguerite d'Autriche, dans Mélanges Pirenne, 1926, pages 63 à 70; cf. BRUCHET, Le projet de mariage de Marguerite d'Autriche avec Henri VII (Annecy, 1920) p. 10.

Les Archives départementales du Nord renferment la plus grande partie des Papiers de la Chancellerie de Marguerite d'Autriche. Toutefois, leur exploration doit être complétée par celle du fonds de l’Audience aux Archives générales du Royaume de Belgique et par le dépouillement des lettres conservées à Vienne dont il y a des copies à Bruxelles. D’autres collections apportent aussi, par des documents contemporains, des éléments intéressants de contrôle, notamment les Archives de Cour et les Archives camérales de Turin, le Département des Manuscrits, à la Bibliothèque nationale de Paris et quelques fonds des Archives nationales à Paris, ainsi que la riche collection des manuscrits de Bourgogne à la Bibliothèque de Bruxelles. Les conservateurs et le personnel de ces établissements ont été secourables à celui qui serait heureux s'il réussissait à n'être point trop indigne d’une si grande bienveillance.

Les amis des Archives du Nord ont pensé qu'il était opportun de publier ce travail pour faciliter l'accès de riches collections. Le conservateur de ce dépôt a subi leur douce contrainte non sans de longues hésitations, se rappelant les conseils de prudence de ceux qui ont guidé, à l'Ecole des Chartes, ses premiers pas. Et si, dans un élan de reconnaissance, il adresse à des maîtres disparus l'hommage d’une œuvre sincère, il ne dissimule pas les imperfections de la tâche accomplie, ayant toujours devant les yeux la devise de celui qui fut un grand initiateur.

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