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Marguerite

Il y a quelques années , il existait clans la rue Neuve-des-Malhurins, de vastes demeures qu'on ne pouvait appeler ni hôtels ni maisons. C'étaient cinq ou six corps de logis dont le premier, disposé parallèlement à la rue, était suivi d'un jardin , puis venaient un autre bâtiment et un autre jardin , et ainsi de suite jusqu'à une très-grande profondeur. Une chaussée latérale , praticable aux voitures , desservait tous ces bàtiuienls, et allait aboutir dans une cour immense et comnninp, où so trouvaient

MARf:in.irr I.

•i ■XMii.imiTK.

I( ^ ((111 ii^ cl les lomiscs (le lonlps ces hahilalioiis. .le iK" |)('iis(; pas qu'aucun de ces vasles cmplact'nionls ail rcliappr à la spcculalion , et (pi'dii retrouve encore réunies sous le régime «l'un même concierge cl dans la même en- ( ciiitc . une «Icmi-ilouzainc de ces maisoniirlics. ;i\;inl sctiicmonl un rez-de-diaussée et lin iiicmicr, et occupées par une seule famille. Les cités nouvelles ne ressemblent en rien à cela, et dans les immenses maisons où s'entassent plus de vingt locataires, ceux-ci sont plus isolés les uns des autres (pie s'ils demeuraient dans des rues dilTérenles. Il n'en était pas de même dans rassoml)lage des maisons de la rue Keuve-des-!>Ialliiirins , où se passa l'histoire que nous allons raconter; car il était facile de s'examiner de fenêtre à fenêtre, et le jardin éiait ouAcrt à tons les regards curieux qui desiraient voir ce qui s'y passait.

Deux de ces maisons étaient occupées l'une par M. Worency, l'autre par M. Chambel. M. Morency, qui se faisait appeler le comte d(! Morency, était un homme d'environ soixante ans; il avait ce qu'on pourrait ap[)eler une grande tête sur un petit corps ; cette tête, il la portait penchée sur l'épaule droite d'une fa(;on marquée, et prnhabhMiionl pour réfnblir la

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ligne verticale , il se coiffait d'habitude d'un chapeau de forme très -élevée, penché sur l'oreille gauche; cela lui donnait un peu l'aspect d'un énorme piton fini en crochet. Je ne puis assurer que la noblesse de M. deMorency ne fût pas à l'abri de tout reproche; mais il y avait, dans l'histoire de sa famille, un procès qui pouvait donner des doutes sur la manière dont elle avait été acquise. En effet la famille de M. Morency était originaire d'Auvergne , où elle possédait, à la fin du dix-septième siècle , d'immenses propriétés.

Dans l'une de ses propriétés, il se trouvait une vaste colline appelée le mont Fouque ; un des ancêtres de M. de Morency y fit bâtir un petit castel à fossés et à pont-levis, et trouva bon de débaptiser la colline de son nom de Fouque pour lui donner le nom de Morency. Cela devint donc le Mont-Morency. A l'entrée de tous les petits sentiers qui aboutissaient à son manoir, M. le comte de Morency avait fait écrire ces mots : Chemin du Mont-Moremij ; puis , quand l'inscription, qui n'avait été prudemment faite qu'à la colle , eut besoin d'être renouvelée , elle devint Chemin de Montmorency ; et quinze ans ne s'étaient pas écoulés que l'on n'allait plus au Mont-Morency, mais

4 >i \ui.i miiK.

\ )I(tiiliiit»rciif\ , et (|ir(»ii ii'élail plus invili- à iliiuT liiez !>1. (lo Morcncy , mais clicz M. tic Moutmoinit'y. Les choses en élaicnl là dopiiis encore une douzaine d'années, lorsqu'un vérilahle Monluioicncy ayant passé dans le pays selonna de découvrir une brandie de sa famille donl il ne soui)('onnai( pas l'exislencc; il prit des renseij^ncmenls, fui informé de la vérité, et intenla un procès au sieur Morcncy pour(|u'il eût à quiller un nom qui n'était pas le sien. Les prétentions de M. de Montmorency n'ayant pas d'autre but, le parlement de Rioni ne demanda point à Tusurpatcur la preuve de ses droits au titre de comte, et le condamna seulement, par arrêt de janvier 1721 , à rpiilter le nom cl les armes de la famille à huiuelle il n'appartenait pas.

Cela fit un grand scandale dans le pays , et donna lieu à beaucoup de criticiues de rechercher l'origine des Morcncy. Heureusement j)our le gentilhomme contesté qu'il était fort riche et avait une fort belle femme très-hospitalière ; tout ce bruit s'apaisa peu à peu , et il garda son titre de comte de Morency. Il transmit ce nom et ce titre à une nombreuse suite de descendants qui ne leur donnèrent jamais assez d'éclat pour qu'on pensât à les leur discuter.

Seulement ils eurent le soin , de père en fils, de dissiper chacun une partie de l'immense fortune de leurs ancêtres ; de façon que , lorsque la révolution arriva, le Morency dont nous parlons et dont le père avait émigré , fut dépouillé d'un héritage qui se composait de douze à quinze mille livres de rente et de cinq à six cent mille livres de dettes. Cela n'empêcha pas qu'en 181-i il fût considéré comme une victime de la spoliation révolutionnaii'e , et qu'à l'époque de l'indemnité il y fût compris pour une somme de près de quatre cent mille francs.

Il faut dire que M. de Morency avait mérité cette distinction libérale par un profond dévouement à la branche aînée des Bourbons. Oubliant l'orgueil nobiliaire de ses ancêtres , il s'était réduit au métier de journaliste et avait écrit, en faveur des mesures les plus extravagantes, des articles tellement extravagants, qu'il avait fait paraître ces mesures prestjue raisonnables. En entendant demander par un des principaux organes du parti vainqueur la proscription de tous les hommes qui avaient participé à la révolution, la reprise des biens nationaux, la confiscation des propriétés des condamnés politiques , on savait gré au gouvernement d'alors de résister à de pareilles

Il nAUt.iKiint.

oxi^oiices cl ou li' licmvail sage ou pirscnci! de pareils fous.

Lue croix tie Saiiil-Louis, autorisée jus(|u'à un eerlain poiul par la présence de M. de Morciuy dans une patrouille où il avail suivi son père, atlaclié à l'armée de Condé, avait récompensé les services militaires de cet illustre personnage ; une croix d'honneur avait été décernée à sa gloire littéraire, et il devait le jaune et le noir de son laige rul)an à je ne sais (piels services (juc madame de Moiency avait rendus à la Russie et à la Prusse.

En effet, M. le comte était marié; quelle était sa femme et d'où venait-elle? personne ne s'en était encpiis. On la disait Allemande , et il ne lui restait de sa famille qu'un neveu (pii avait à peu près un an lorsqu'elle é])ousa M. de Morency. Un des confrères en journalisme de M. le comte remarqua seulement que mademoiselle Catherine Markiief pariait admirablement le français, et l'allemand pas du tout; mais comme la comtesse était une fort belle femme, très-bonne et très-avenante, on ne poussa pas plus loin les recherches sur son ignorance de la langue maternelle.

A l'époque où connnencc notre histoire, juadame de Morencv était une feniin*' de trente-

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huit ans, ayant ce léger embonpoint qui donne aux femmes de cet âge une fraîcheur que leur jeunesse n'a pas toujours eue. Elle était du reste très-désirable ; jolis pieds , jolies mains , dents blanches , beaux yeux , taille potelée et un art admirable de tirer parti de tous ces avantages. Elle habitait avec son mari et sou neveu, qui avait déjà quelque vingt ans, l'une des petites maisons dont nous avons parlé.

Ainsi que nous l'avons dit plus haut, une autre de ces maisons était habitée par un M. Chambel. Ce M. Chambel avait vingt-cinq ans ; il venait de débuter dans la littérature par un recueil de poésies qui avait obtenu quelques succès. De sa personne, ce jeune homme avait ce qu'on appelle de la tournure et une certaine ardeur d'expression dans le visage, qui devait nécessairement le faire remarquer par une femme (jui croit se connaître en passions. Quant à ce que pouvait être moralement M. Chambel , peut-être le ferai-je mieux connaître à mes lecteurs en leur donnant une analyse de son livre qu'en essayant de faire son portrait. Ce livre débutait par une inq)récation sur les vices du siècle. Le pouvoir abominable qui tue, le peuple monstrueux qui se ru(î dans la rue, le riche qui boit la sueur

« >I\UM KKIIK.

(lu j);iiiM(' (l;ins l'oi- d'Opliir. le iiiisrriihlo ([iii luiilc cuiitiT lonit' vt'ilu cl loiilo siipérioiilé, rimIilT( rciicc de la sociélô pour tout, cl son fiinViix amour de toiil, loul ce fatras, tout ce pèlo-mèlo d'idées incoliérenles, sans but, sans principes, et qui est le fond des inspirations de beaucoup de nos jeunes poètes , avait été mis à conliibiition dans cette terrible inspiration. Plus loin le doute le plus insolent s'adressait à Dieu sous les formes prétendues byroniennes ; plus loin encore la foi la i>lus vive , l'espérance la plus religieuse chantaient les calmes aspects de la campagne, la cloche (jui sonnait Yylmjdus, les troupeaux rentrant au bercail , et l'universelle prière de la nature au Seigneur. Dans une des pages de ce livre on trouvait une chaste admonestation à une jeune fille, qui lui disait de bien garder sa couronne blanche, de s'agenouiller devant la bénédiction de ses parents, et de demeurer la colombe immaculée qui a toujours le droit de paraître sans crainte devant le regard de l'Éternel ; puis, à quelques pages de là, c'était une invocation i)assionnée à une femme pour lui demander de secouer le joug pesant d'un jnénage mal assorti. L'union d'une âme rêveuse avec un es[)rit grossier, d'un cœur bouillonnant de

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passions avec un être froid et égoïste , était , au dire du j)oë(e, une immoralité révoltante (ju'il était du devoir de la fennnc de faire cesser. D'après ce que nous venons de dire , Pierre Cliambel était un de ces esprits comme il y en a tant : impressionnable à toutes les idées qui le touchent , sans en avoir aucune à lui , et malheureusement doué du pouvoir de leur donner un accent inspiré et plein de vérité. C'était un écho qui rendait tout bruit qui venait l'atteindre en en décuplant la puissance. C'était un admirable instrument à qui l'on pouvait faire parler toutes les langues et toutes les passions, et sous ce rapport il avait excité l'attention de quelques hommes d'une habileté supérieure, et particulièrement celle de l'abbé Norton, qui était un des commensaux habituels de madame de Morency.

Pierre Chambel était marié , et sa femme était la Muse qui avait inspiré la dernière pièce de vers dont nous avons fait mention. Isaure avait suivi les conseils de la poésie de son amant ; elle avait quitté l'esprit brutal auquel son âme rêveuse était si mal alliée , et avait suivi à Paris son jeune séducteur. Six mois après cette faute , son mari avait été tué à la chasse , et un an après cet accident elle

10 M vui.i lin II:.

;ivait |tii ('iKHiscr l'icrri! (IIkiiiiIicI sums avoir pour ainsi din; le icmords d'avoii- clé la cause (le la inoil de sou premier mari ; mais, (juoiipie loul semhlàl réparé aux yeux du monde, il n'y en avait pas moins cnlre Pierre et Isaure une faute (pii leur interdisait à tous deux celle noble et pure confiance (jui est la base de loul bonheur. D'un autre côté, madame Cliandjcl avait trente-deux ans et son mari vingt-cinq; elle était d'un caractère lier, allier, résolu, et lui d'une nature incertaine, facile, et peu soigneux de sa dignité ; aussi c'était pour Isaure un myslèn; inexplicable que cet homme qui disait si puissanunenl toutes choses et d'une façon si assurée et si péremploire, et (jui, dans les moindres actions de sa vie, demeurait incertain et se laissait ballotter par les influences qui le poussaient d'un côté ou de l'autre. Ce fut deux ou trois mois après la publication de son livre que Chambel vint habiter la rue Neuve - des - Malhurins , et ce fut douze ou quinze jours après son installation qu'eut lieu la scène suivante chez madame de Morency. Il était huit heures du soir; autour d'une table, sur laquelle brûlait une lampe, étaient assises trois personnes : madame de Morency, fort occupée à lire un roman ; son neveu, Jules

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Markticf , qui enluminait les gravures sur bois d'une des livraisons des Évangiles, et une jeune fdle dont nous n'avons pas encore parlé et qu'on nommait seulement Marguerite. Pour n'avoir pas à revenir sur l'histoire passée de nos personnages . nous dirons que Marguerite était tout simplement une orpheline recueillie par l'abbé Norton , qui l'avait fait élever en jirovince dans un couvent de religieuses , et (pii l'avait mandée depuis peu de temps à Paris pour la faire entrer, en qualité d'institutrice, dans une riche famille du faubourg Saint- Germain. L'installation de Marguerite ayant éprouvé quelques retards par suite d'événements fort peu importants , l'abbé avait prié madame de Morency de lui donner l'hospitalité, ne voulant pas recevoir chez lui une jeune fille de cet âge et de cette beauté.

L'abbé Norton savait avec quelle légèreté le monde porte les jugements les plus défavorables sur la conduite d'un prêtre , et il ne voulait pas donner prise à ses ennemis ; cependant l'abbé avait tort; il eût reçu et gardé chez lui celte jeune fille qu'il ne serait venu à l'esprit de qui que ce fût d'en tirer une ind action fâcheuse contre la régularité de ses mœurs.

Ce n'est pas de faiblesses de cette sorte qti'on

1â MVUl.l KIIDK.

accusait M. Norton ; on lui savait dans le (uiuir une ambition Iroj) aidiMile, une haine trop cruelle cl une hypocrisie trop profonth; pour «pi'il y restât la moindre place pour des tentations plus tendres ; et cependant, à voir M. Norton, on eût difficilement deviné le caractère de cet honnne : il était petit , poupard , d'une tournure et d'un visajjfe assez comnunis, et sa parole lente et calme ne se passionnait presque jamais.

L'abbé Norton avait écrit, et tout ce qui était sorti de sa plujnc était manpié du sceau de la plus déplorable médiocrité. L'abbé ne s'abusait pas sur son peu de mérite littéraire ; mais, par une vanité qui dépasse de beaucoup celle des écrivains les plus engoués d'eux-mêmes , il ne faisait bon marché de la forme de ses livres que parce qu'il méprisait souverainement le talent littéraire. C'était pour lui une science de manœuvre ; et reprocher à l'abbé Norton de ne pas savoir écrire , c'eût été comme si on avait reproché à Napoléon de ne pas connaître le maniement du fusil. Un grand écrivain n'était pour cet ambitieux qu'un excellent soldat dont il était le général.

Mais reprenons notre récit.

Outre les trois pcrson?ies dont nous venons

(le parler , il y avait encore dans le salon M. de Morency, à moitié étendu sur un canapé, dormant, ou pensant, ou rêvant, ou ne faisant rien de tout cela, car cet homme avait une faculté singulièrement précieuse , c'était d'avoir dans sa vie des temps d'arrêt qui le faisaient ressembler beaucoup à une locomotive au repos. Rien n'annonçait chez lui la vie et le mouvement; il pouvait demeurer des heures entières blotti dans un fauteuil comme une masse inerte , les yeux ouverts et fixés sur le même objet; puis, à un ordre, à un signe, à un mot, il sortait de cette torpeur et se mettait à fonctionner avec la force et la régularité d'une machine bien réglée.

Ces quatre personnages étaient depuis une demi-heure absorbés chacun dans son occupation , lorsque l'on annonça l'abbé Norton. Il entra comme un habitué de la maison ; seulement les deux jeunes gens se levèrent à son arrivée et le saluèrent avec cette expression de crainte que les enfants ont en face d'un maître d'école. L'inclination de madame de Morency n'eut rien de familier, et elle semblait dire : <c Je sais que ce n'est pas pour moi que vous venez ; adressez-vous à qui vous avez affaire. »

11 IIMK.I KIUIK.

Ccl.i fut compris sans doiilc ainsi , car, aj)rè,s un signe unici t\ui pcrniellail aux jcuiios gens (h; repn'iuire leur plac(î, l'ahhé alla s'asseoir à c(Ué tie i>l. (le Hloreney. (lelui-ci, sans clianger (l'une ligne; rallilude qu'il avait conservée pendant une denii-ljcunî , tourna son regard éteint du côté de l'ahhé, et parut attendre que celui-ci coinnieneât l'entretien. L'al)l)é lira un volume in-8" de sa poche, el dit à M. de Morency :

— Avez-vous lu ce livre ?

M. (le Morency regarda la cou\crture et répondit, du fond de son immobilité :

— Non !

— Il nous faut cependant un article pour demain sur ce recueil de poésies.

M. de Morency laissa échapper un petit grognement où il n'y avait ni surprise , ni déplaisir , ni satisfaction , et qui ne signifiait absolument rien, si ce n'est qu'il avait entendu ce que l'abbé venait de lui dire. Celui-ci continua :

— Voici ce que c'est que ce livre.

L'abbé en fit une analyse assez rapide, signalant les passages qu'il était nécessaire de citer et les cornant dans le volume pour que M. de Morency pu» les retrouver. Celui-ci écou-

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lait sans que rien annonçât sur son visage qu'il ooiuprit ou (ju'il entendit ce qu'on lui disait; mais probablement l'abbé était fait à cette manière d'être , car il continua avec chaleur :

— Vous comprenez le but de l'article : il faut que l'auteur se croie obligé à un remerciment ; s'il vient chez vous , vous lui direz que je désire le voir ; s'il vient chez moi , j'en fais mon affaire. Vous n'oublierez pas de faire remarquer qu'aucun journal de l'opposition libérale ou du ministère n'a mentionné ce livre , et que ce n'est que parmi nous que le vrai mérite est justement apprécié sans coteries et sans esprit de parti.

M. de Morency ne répondit pas un mot; seulement il se remit sur son séant, attira à lui une petite table à roulettes sur laquelle étaient de l'encre , des plumes et du papier ; puis , prenant le livre, il lut le titre à haute voix tout en l'écrivant.

— Les aurores boréales , poésies , par Pierre Chambel.

Ceci dit , il se mit à écrire sans relâche et sans hésitation : la machine à vapeur fonctionnait. Madame de Morency n'avait pas fait la moindre attention à ce qui venait de se passer entre son mari et l'abbé Norton, jusqu'au mo-

16 MVIKMKHITE.

iiuMil OÙ \c nom dtî Pierre Chambcl avait été proiioiicr ; à ce nom elle avait fermé son livre «•I sVtail lournée du coté de l'abbé, en le priant de lui passeï- le volume de poésies. Connue celui-ci le lui lemeltait, madame de Morency lui dit en lui faisant un signe gracieux, de s'asseoir près d'elle.

— Conunent avez-vous nommé l'auteur de ce livre?

— Pierre Chambel , dit l'abbé.

— C'est étrange ! reprit madame de Morency; je ne sais comment j'ai entendu dire dans la maison que M. Pierre Chaïubc;! était la personne qui avait loué le pavillon (jui suit le nôtre.

— Est-ce un jeune liomme? fit l'abbé.

— Mais il m'a semblé avoir tout au plus vingt-cinq ans.

— Est-il marié , que vous sachiez ?

— J'ai aperçu une femme encore assez l)elle, mais déjà passée, et qui m'a paru beaucoup plus âgée que lui.

— Alors, c'est l'auteur du livre que vous tenez entre vos mains.

Ce petit dialogue , fort indifférent en apparence, avait éveillé l'attention de deux autres personnes. Au moment où on avait dit (lue

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M. Pierre Chambel était le locataire de la maison voisine , Marguerite avait quitté des yeux l'ouvrage de broderie auquel elle travaillait , et, lorsque l'on avait parlé de la beauté un peu l)assée de madame Chambel , Jules avait fait un énorme pâté sur la figure d'un saint Pierre. Mais ni l'abbé, ni madame deMorency n'avaient pris garde à ces petits mouvements ; les deux jeunes gens avaient repris leur occupation d'une manière en apparence fort attentionnée, et l'abbé ainsi que madame de Morency crurent pouvoir continuer leur entretien comme si personne ne les écoutait, la machine écrivante ne comptant pas pour deux oreilles dans la société.

— Il y a donc un mérite réel dans cet ouvrage ? dit madame de Morency en feuilletant le volume du bout du doigt, et en y jetant furtivement les yeux.

L'abbé regardait faire madame de Morency ; mais il baissa les yeux à l'instant où elle le regarda à son tour, et répondit du ton d'un homme qui n'a rien vu et qui n'a rien deviné :

— Oui, madame, il y a un mérite très-grand dans cet ouvrage , et ce serait un véritable désastre que de voir un homme de cette portée tomber entre les mains de gens qui pourraient

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le pousser dans des voies où ses inagiiififiues disposilioiis ne seraient qu'un inslrunuMil do prédicatit)ns insensées et de prineip(.'s pervers. L'abbé parlait connue il écrivait, ou, si l'on veut , il écrivait comme il parlait. Toujours est-il qu'il avait à sa disposition une foule de ces phrases interminables et (jui ont l'air d'avoir un sens , comme les nuages ont quelquefois l'air de ressembler à un homme. Madame de Morency ne s'arrêta point à chercher ce que voulait dire l'abbé, et répondit en reportant les yeux sur une page cornée :

— S'il en est ainsi , je le lirai avec plaisir.

— Ce sera une bonne œuvre, dit l'abbé. Puis, sans autre observation, il dit à M. Morency :

— Vous signerez l'article , n'est-ce pas ? Je veux que M. Chambel sache que c'est à vous (ju'il doit les éloges que vous faites de son livre.

Poui- la première fois, M. de Morency prêta un j)eu d'expression à son regard ; il eut l'air fort étonné de ce qu'on lui demandait ; et , s'il avait été liouune à se doinier la peine de prononcer une parole pour s'informer de quoi que ce soit , probablement il eût dit à l'abbé : « A quoi cela peut-il vous être bon , que je signe cet article? »

Madame de Morency elle-même, toute femme et toute coquette qu'elle était , ne comprit pas de prime abord quelle était l'intention de l'abbé ; seulement elle se dit en elle-même : <; M. Cliambel viendra nécessairement remercier mon mari, et je verrai ce beau jeune homme pâle qui a de si beaux yeux noirs , et qui me regarde avec tant de persévérance lorsque je suis assise à côté de ma fenêtre. » Comme on le voit, madauie de Morency avait prévu le résultat probable de la signature; mais elle n'avait pas imaginé que c'était pour amener ce résultat que l'abbé l'avait demandée. L'article était fini; l'abbé le prit, et se contenta de dire à M. de Morency :

— Espérons que Dieu , par quelque moyen (jue nous ne pouvons prévoir , et que nous ne devons pas juger, car il est le seul maître des voies souvent étranges par lesquelles il ramène les cœurs égarés , espérons , dis-je , que Dieu fera que ce jeune honnue deviendra un des soutiens de la bonne cause et de la religion , et que , s'il ne comprend pas l'appel que nous faisons à ses bons sentiments, Dieu encore suscitera sur son passage une influence salutaire qui lui expliquera ce que nous attendons de lui.

M. de MortMicy s'était de nouveau penché

30 MVH(.UKItITE.

sur son cannpé cl avait repris son iinniohilité; Margiicrilo hiodail avec une allenlion si vive que sa respiralion en paraissait oppressée; Jules faisait des visages l)leus et des jnanteaux couleur de chair à ses personnages, et madame de Morency dévorait déjà le volume de poésies sur lecpicl son mari venait de faire un article si consciencieux. L'abbé Norton quitta le salon (|ui reprit son silence. Bientôt après arrivèrent quelques visites insigniliantes, si ce n'est celle de M. Milon, dont la personne et la façon d'être contrastaient singulièrement avec celle de l'abbé Norton , quoique on prétendît dans le monde qu'il avait le même but et les mêmes espérances. C'était un homme de cinquante ans à peu près, qui avait encore toute la beauté qu'on peut avoir à cet âge, avec cet air de distinction qui est toujours jeune, et une bonne grâce de manières qui ne vieillit jamais. L'accueil qu'on lui lit était celui que trouve toujours un homme dont chacun sait que la pensée se montre dans ce qu'il dit, et qui, très-facile pour lui-même, n'est pas moins indulgent pour les autres. Du reste, il régnait entre lui et madame de Morency une familiarité ([ui n'était pas sans retenue , mais qui indiquait suffisamment que ces deux personnages étaient rccon-

naissants l'un envers l'autre des bons souvenirs qu'ils avaient gardés l'un de l'autre. La médisance nonnuait ces souvenirs par leur nom ; mais , à vrai dire , M. Milon était un homme de trop bon goût , et dont les passions avaient trop de savoir-vivre pour que jamais un scandale ou même une imprudence fût venue en témoignage des propos qu'on avait tenus sur son compte et sur celui de madame de Morency. Quoique ce personnage soit destiné à jouer un rôle dans cette histoire, nous n'aurions pas parlé de sa visite , et nous eussions attendu plus tard à le présenter à nos lecteurs, s'il n'avait laissé échapper dans la conversation une supposition à laquelle il n'attachait certainement aucune importance, mais qui donna aux événements qui suivirent une lournure toute particulière. M. Milon était un de ces hommes qui peuvent bien parler sérieusement d'une chose sérieusement posée , mais qui , dans le train de la conversation , s'amusent à débiter les plus extravagantes folies sur toutes les choses dont on parle , et qui , ravis (le slupélior quelquefois la crédulité d'un provincial ou d'un niais , n'imaginent jamais que leurs paroles peuvent aller au delà d'une myslification.

99 >t\n(.iKiuTt.

— Que lis(.'z-vous donc là? avail-il dit à niadauic de Moicncy. Ah ! c'est le livie de M. Pierre Chaïubel.

— Le conoaissez-vous? dit inadanic de Morency.

— Le livre, non, cl rauteur fort peu.

— J'en ai entendu raconter une histoire très-dramatique, dit une certaine madame Ansier, femme de lettres catholique, en ce sens que sa religion était universelle et sa charité pour les pécheurs inépuisable. II paraît, dit celte dame, que M. Chambel a enlevé une femme à son mari...

— Il n'est donc pas marié ? dit vivement madame de Morency.

Mais avant (pi'clle eût le temps de continuer ses questions imprudentes sur la présence d'une femme dans la maison de M. Chambel, madame Ansier , qui avait un petit récit à faire, reprit la parole, et raconta comme quoi le mari abandonné s'était heureusement tué à la chasse ; de façon que sa veuve était véritablement madame Chambel.

Il n'est pas bien certain que M. Milon eût Irès-atlentivemcnt écoulé le récit de la femme de lettres; mais à peine eut-elle achevé, qu'il se mit à dire d'un air dégagé :

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— Comment , ma chère enfant , vous avez encore la candeur primitive des premiers âges! Vous croyez que le mari qui a eu le bonheur de perdre sa femme a la maladresse de se tuer ! Non , ma chère amie ; on l'a tué.

— Qui cela ?

— Mais probablement la personne avec laquelle il chassait. Est-ce qu'il était seul lorsque ce malheur est arrivé?

— Non, répondit la femme de lettres ; il était avec un garde-chasse.

— C'est tout simple ; un garde-chasse dévoué à M. Chambel et à la femme de son maître , et qui probablement avait servi d'intermédiaire à leurs amours : c'était un homme qui n'aimait pas à faire les choses à moitié ; de son propre mouvement, ou sur une instigation intéressée, il aura débarrassé les deux amants en peine de l'obstacle qui les séparait : les amoureux se sont épousés , et ils ont fait au garde-chasse une petite pension avec laquelle il s'est retiré dans une maison ornée de festons de lierre et ombragée de pampres verts.

— Vous croyez? fit Jules d'une voix altérée.

— Comment donc ! dit M. Milon ; cela ne se passe jamais anlremonl ; demandez plutôt à

24 >IUll.t KIUTK.

niatlaino Alisier ; iMIe n'en l'ail j)as (raiidcs dans SCS livres.

Madame de Moreney haussa les épaules eu souriant; madame Ansiei-, occupée à écouler une autre personnes ne répondit pas à ces paroles , auxquelles personne n'avait pensé à prêter un sens sérieux , et qu'on ne jugea pas valoir la peine d'être réfutées. Mais Jules et Marguerite les avaient entendues, et ni l'un ni l'autre n'étaient assez habitués à ce vagabondage de mots et d'idées qu'on jette impunément dans la conversation pour penser qu'un homme comme M. Milon put dire de pareilles choses sans penser qu'elles reposassent sur un fond de vérité.

Le fameux article parut; mais quelques jours se passèrent sans que Chambel l'apprît , quoiqu'il eût assez d'amis pour èlre informé immédiatement de la plus sotte plaisanterie enfouie dans le journal le plus obscur. C'est surtout en fait de critique littéraire qu'on peut dire ; Point de nouvelles , bonnes nouvelles ! les mauvaises trouvant toujours un messager empressé de vous les transmettre. Chambel eût pu cependant apprendre cette bonne fortune par son l'dKeur ; mais celui-ci , qui allait signer un I. r.

MAIU.I F.lllll':.

nouveau niarclu' avec le poêle, ne jugea pas à propos (le l'infoniier d'un sueeès qui l'(îùl autorisé à tenir ferme dans ses prétentions , el ce ne fut <pie lorscpie ce niarehé fui signé que ledit éditeui- demanda à Ciiand)cl s'il avail élé remercier M. de Morency de l'excellent arliclc qu'il lui avail consacré dans son journal, (lliambcl s'excusa de cette négligence sur ce (ju'il ne connaissail i)as l'arlicle, cl l'édileur ne man(iua pas de lever les bras au ciel , el de s'écrier (pu; le poëte n'entendail rien à la jnanière donl on s'assurait la proleclion et le patronage des journaux. Chambel promit avec un peu de répugnance de faire sa visite le jour même , et il acbela le journal dans un cabinet de lecture , et le rapporta à sa femme, qui le pressa de s'acquitter du devoir que le libraire lui avait imposé. Il fallut beaucoup de sollicitations de la part d'Isaure pour déterminer Chand)el à faire celle démarche ; il avail lu l'article, et trouvait que la justice qu'on lui avait rendue était assez maigre pour qu'il ne fût pas obligé à une reconnaissance si empressée.

Celle résistance de Pierre élonna sa fennne et fut la première révélation d'un caractère dont elle ne s'était pas encore rendu compte. Jusqu'à ce niomenl , le livre de Cliambcl n'avait

guère occupé la presse ; quelques journaux seulement l'avaient traité par-dessous jambe dans ces longs articles où l'on entasse pêle-mêle une grosse de volumes de tout genre et de toute valeur, en accolant à chaque titre une demi-douzaine de lignes sèches , doctorales et tranchantes. Isaure s'était indignée avec violence de cette façon de juger et avait admiré de bonne foi la résignation triste et calme avec laquelle Chambel avait accepté ce traitement. Mais lorsqu'il arriva que le livre de Chambel fut le sujet spécial d'un article étendu dans un journal important , et que cet article plaça ce livre aussi haut que possible , plus haut peut-être qu'il ne le méritait , et que Chambel ne fut pas content, Isaure se demanda si ce qu'elle avait cru une noble modestie n'était pas un féroce orgueil. Mais nulle femme ne perd si vite l'illusion qui est la vie de son amour : elle repoussa cette idée comme une calomnie ; et pour se prouver à elle-même qu'elle avait tort , elle pressa son mari moins vivement. Cela suffit pour qu'il prit le parti de faire tout de suite sa visite de remerciment. Isaure ne se douta pas que Pierre, qui semblait si dédaigneux des éloges (fu'on avait fait de son livre , avait une soif ardente du reste de louanges que lui promet-

.>l\U(;l KIIITE.

tail sa visile. C'est qu'elle ne savait pas encore assez que la vanité du poëte est connue la j)assion (le l'avare , (jne des millions ne sauraient satisfaire et qui ramasse des liards.

Du reste la réflexion d'Isaure n'eut pas à s'arrêter longtemps sur ces pensées , et un incident tout simple de la position donna à son esprit une occupation bien autrement agitée. Au moment où Chambcl allait partir, sa femme lui demanda s'il ne s'était pas informé de l'adresse de M. de Morency.

— Mais , lui dit Pierre , c'est précisément notre voisin.

Le ton dont cette réponse fut faite voulait dire en propres ternies : « Je n'avais pas besoin de m'en informer , je savais déjà où demeurait M. de Morency.

— Comment, notre voisin? dit Isaure.

— Oui , c'est lui qui demeure là à deux pas de l'autre côté du jardin.

— Ah ! lit madame Chambel , cette dame que j'ai vue quelquefois à sa fenêtre est donc madame de Morency ?

— Oui.

— Et la jeune personne qui se promène dans le jardin est sa fille ?

— Je ne crois pas.

MAK(;iEKlTE. 29

— Bien , dit Isaiire après un moment de silence , je suis charmée que tu n'aies pas une longue course à faire. Tu pourras donner plus de temps à ta visite et revenir plus vite près de moi.

Pierre sortit, et le premier mot du cœur de sa femme fut :

— D'où sait-il cela? Je ne le sais pas , moi. 11 s'en est donc informé? Pourquoi? Dans quel but ? dans quel intérêt?

De même qu'elle avait écarté un premier doute sur la franchise du caractère de son mari , Isaure voulut éloigner le vague soupçon (jui l'avait inopinément prise au cœur. Mais on ne couunande pas à une impression comme à une pensée. On trouve des arguments contre une opinion , mais on ne saurait se prouver qu'on ne souffre pas. Isaure souffrait ; elle avait beau se dire que le hasard avait pu apprendre à son mari ce qu'il savait de la demeure de M. de Morency , son cœur ne croyait pas à ce que son bon sens lui disait. Elle avait aperçu dans cette maison une femme encore belle, une jeune fille admirable; ce voisinage l'avait déjà importunée ; et voilà que tout à coup son mari se lionve forcé d'aller dans cette maison , sur laquelle il semble avoir pris des informations

50 MMIM KUITK.

[H'éciscs ; il y avait donc inlérùt ; elle ne voulut pas le croire. Mais Ionien se sermonnant, en se blâmant, en se trouvant ridicule, et même coupable, elle alla se placer derrière un carreau de la fenêtre , les yeux fixés sur la maison où était son mari , comme si elle eût pu percer le mur de son regard. Elle se le figura entrant, saluant , s'ass(;yanl ; elle calcula le temps nécessaire à chacune de ces actions ; puis elle engagea l'entretien , disant en elle-même tout ce qui peut se dire en pareil cas entre gens (|ui ne se connaissent pas ; elle y mit môme de la complaisance; enfin elle jugea que la visite était assez longue , que Pierre , qui de sa nature était peu causeur, devait déjà se lever pour se retirer, qu'il sortait, qu'il allait rentrer, et comme il ne rentra pas , Isaure alla regarder à la pendule l'heure qu'il était. Il n'y avait pas encore cinq minutes que Chandiel était sorti. Elle le vit ; la pendule lui disait matériellement que ce peu de tenq)s n'avait pu suffire à cette visite, et cependant elle s'écria :

— Que cette visite est longue !

C'est qu'elle mesurait le temps à ce qu'elle éprouvait , c'est que durant ces cinq minutes elle avait souffert l'impatience de plusieurs heures ; c'est qu'elle était jalouse. Pourquoi jalouse.

MARGCERITE. 31

et de quoi ? Ce n'est pas moi qui me chargerai de répondre à ces deux questions. Le sens, la prescience qui dit au cœur : Il y a là un malheur pour toi , existe-t-il ? ou peut-être ne serait-il pas plus vrai de dire que les jaloux ayant soupçon de tout , il leur arrive nécessairement de ne pas se tromper lorsque leurs craintes sont véritables , comme un homme qui prendrait tous les numéros d'une loterie serait sur de trouver le bon ? Mais la jalousie de madame Chambel , comme caractère général , étant admise , il est possible d'expli([uer comment cette jalousie pouvait être plus aisément excitée que celle d'une autre.

La position d'Isaure , quoique régularisée , ne partait pas moins d'une faute grave, volontaire. Si l'on analysait sincèrement les sentiments , il serait aisé de prouver que la femme qui se perd montre plus d'amour et de dévouement que celle c[ui , en pareille occasion , se renferme dans le rigoureux accomplissement de ses devoirs ; et cependant c'est à la femme qui ne lui a fait aucun sacrifice que l'homme garde toujours sa confiance : il a beau avoir été l'objet pour lequel des liens sacrés ont été brisés , il n'en doute pas moins d'une force qu'il fait suc(;oMd)er.

32 >l\K(.l KRITK.

Voilà ijourquoi niadaine Chanihcl ik; s(! seii- (ail pas j)la('(''c dans rainour de Pierre à la hauteur in(>\|)(«^nal)le d'uneépoiise sans reproches ; elle coiiipreuait d'inslincl qu'il s'arnierail un jour de la faute qu'elle avait conimisc pour lui pour excuser les fautes qu'il pourrait commettre contre elle. D'un autre côté, Isaure était beaucoup plus âgée que son mari; elle était assez belle pour (juc celte différence d'âge ne l'alarmàtpas ; mais elle savait qu'il ) a des femmes qui font aux hommes un ridicule de celte circonstance. Ce qui enfin devait exciter au plus haut degré les alarmes d'Isaiire , c'est que, lorsqu'elle avait rencontré Chambel , c'était un pauvre jeune homme très-amoureux de poésie, mais trés-incerlain de ce qu'il valait, et fort peu encouragé par les gens qui l'enlonraient à se croire quelque chose. Or, depuis qu'il avait [)ublié son livre , tout en gardant pour Isaure la reconnaissance qu'il devait à celle qui l'avait compris la première, on sentait que Chambel, sans le dire, trouvait qu'Isaure n'avait fait pour lui que ce qu'il méritait. Huit mois avant ce jour , Chambel était le faible à qui une femme avait tendu la main pour l'arracher à la misère el à la pauvreté. Aujouril'hui il marchait son égal , et il ne lui fallait |)as un succès de plus

.MARCilERlTE. 00

pour être le lendemain le inaitre et le protecteur.

Or Isaure avait ce caractère particulier à beaucoup de femmes : c'est ce que je pourrais appeler un admirable bon sens de sensation. Klle ne ressemblait en rien à ces esprits calmes et prudents qui observent , discutent et se tracent une règle de conduite ; elle éprouvait la vérité comme on éprouve une douleur ou un plaisir ; et comme cette vérité lui arrivait soudainement et sans être amenée par la réflexion, elle prenait presque toujours son cœur à l'improviste , et déterminait de même des actions que la raison n'avait pas discutées. La suite de ce récit montrera à nos lecteurs si nous avons bien compris cet étrange caractère.

Cependant Chambel s'était fait annoncer chez M. de Morency oùil avait été reçu avec un empressement qui put également flatter sa vanité d'homme de lettres ou sa fatuité de beau garçon. 31. de Morency l'avait étourdi des louanges les j)lus exagérées , et madame de Morency l'avait charmé de ses plus doux regards. Cependant ii semblait que cette visite ne devait pas avoir d'autre résultat , lorsque M. de Morency, se rappelant la recommandation de l'abbé Norton , atmonça à Chambel (pie cet honune éminent

54 tlVIK.l KlUTb.

(Jésiniil le coiiiiaîlio , cl «juo l'un de ces jours , si M. (;ii;iiiil)cl le voulait bien , ils iraient eniseniMolui faire une visite.

Chainbel, tout flatté (ju'il était de la proposition, savait ({ue l'abbé INorlon était un boninu; fort coniproniettant , et il hésitait à répondre , lorsque madame de Morency dit avec une grâce charmante :

— Peut-être que M. Chambel préférerait rencontrer M. Norton sans faire vis-à-vis de lui une démarche aussi signilicative ; c'est aujourd'hui notre jour de réception 5 M. Norton viendra, et si M. Chambel, qui est notre voisin, voulait se déranger une demi-heure , ces messieurs pourraient se rencontrer ici comme par hasard.

M. de Morency , qui jusque-là avait parlé comme il écrivait, c'est-à-dire avec cette immobilité de physionomie qui lui donnait, comme nous l'avons dit , l'aspect d'une machine bi(;n organisée, 31. de Morency parut tout à coup se réveiller ; il jeta , de sa femme à M. Chambel et de M. Chambel à sa femme , un regard où il y avait une appréciation exacte des deux individus, et tout aussitôt, et avec une dextérité dont on ne l'eût pas cru capable , il essaya de parer le coup qui venait de lui être porté:

— Comment donc ! lit-il , nous serons trop

MARGIERITE. 51»

heureux si M. Clianibcl veut hien nous Ijiirc l'honneur d'accoplcr votre invitation, et il nous rendra cette faveur encore plus précieuse s'il veut bien nous amener madame Chambel.

Ce fut le tour de madame de Morcncy d'ouvrir de grands yeux ; mais elle ne put faire autrement que d'insister sur l'invitation de M. de Morency , et il fut convenu que le soir même Chambel et sa femme viendraient passer la soirée chez leurs voisins. Pierre rentra chez lui radieux ; la franchise de sa joie rassura Isaure ; sa vanité littéraire s'attribuait trop naïvement le bon accueil qu'il venait de recevoir , et son cœur était trop plein de son succès pour qu'il y eût place à un autre sentiment.

Ce fut là du moins la première impression qu'Isaure éprouva ; elle accepta sans hésiter l'invitation de madame de Morency , et si , plus tard , il lui revint quelques soupçons , elle remit au soir même à les éclaircir. Elle se sentait à pou près assurée de démêler les intentions d'une femme, si secrètes qu'elles pussent être; et probablement elle y serait arrivée si madame de Morency avait été abandonnée à sa propre force et à sa seule adresse. Mais qelleoi trouva dans l'abbé Norton un auxiliaire qui (Mil le lalonl de In servir , 1<n\l on avant le soin

MAIUil EHITE.

(le ncpasêlrc son complice. En effet , voici ce <|ui s'était dit entre l'abbé et madame de Morency une lieure à peu prés avant l'arrivée de CIi;ind)el cl de sa femme. L'al)bé Norton, averti de l'eiilrevuc (ju'on lui avait ménaifée, élaitarrivé de fort bonne heure et avait pris à |)art madame de Worency.

Il y avait entre ces deux personnages une antipalliie profonde, fondée sur ce (pi'ils sentaient l'un et l'autre qu'ils se connaissaient parfaitement bien. Le ton sec de l'abbé Norton avait suffisamment dit à madame de Morcncy qu'il savait toutes ses galanteries, et celle-ci lui avait souvent montré, par un sourire ou un regard, qu'elle n'était pas la dupe de ses profondes hypocrisies. Aussi , sans s'être jamais expliqués , et en gardant toujours vis-à-vis l'un de l'autre les façons les plus cérémonieuses , ils s'entendaient à merveille. Un service réclamé était presque aussitôt rendu, sans qu'il fût pour cela nécessaire d'en régler ostensiblement les conditions. Il n'y avait dans cette complicité muette ni menaces ni concessions, et ces deux personnes auraient pu se dire effrontément l'une à l'autre que jamais elles n'avaient agi en vertu d'un intérêt conjmun. Voici les manières de procéder de l'abbé Norton :

MARGtERlTE. 57

— Je vous demande pardon, madame, de vous occuper d'une cliose qui vous paraîtra probal)lenicnt fort ennuyeuse, et je ne vous prierai de vous en charger que si elle n'a rien qui vous déplaise.

— De quoi s'agit-il ?

— Si vous vous rappelez ce que j'ai dit hier à M. de Morency relativement à M. Cliandjel, vous avez dû comprendre que je désirais appeler ce jeune homme à nous. Je sais à peu près ce qu'il est , ce qu'il a été ; mais j'ignore parfaitement quelles sont ses tendances , ses opinions, et surtout le fond qu'on peut faire sur les engagements qu'il contracterait avec nous.

Madame de Morency fit une légère inclination annonçant qu'elle approuvait la façon de penser de M. l'abbé ; il continua donc :

— On ne peut guère interroger un homme sur ses dispositions intérieures : outre que cette inquisition serait déplacée , il se pourrait que sa vanité l'empèchàt de répondre franchement.

Nouvelle inclination approbalive de madame de Morency.

— J'aurais un ami près de M. Chambel, que je ne le chargerais pas de celte mission délicate, s'il devait s'adresser à M. Chand)el lui-même;

38 >IAUr.l 1 RITK.

on n'apitrciKl bien les liommcs (\iw pnr cc\i\ (|iii l(>s onl()iii(Mil , cl porMculièreiiKMil par-cciix <|ui les aiiiKMil.

Madame de Morcncy regarda l'abbé, mais le signe d'adhésion ne vlnl pas, car clic sentit (juc; l'instant eriliquc arrivait, et elle ne voulut pas s'engager avant d'avoir l)icn pesé ce qu'on allait lui demander.

— Si je; n'étais fort gauche dans de pareils entretiens , reprit l'abbé , je vous avoue que je n'aurais pas hésité à parler directement à madame Chambel ; je ne sais ce qu'elle est, mais, d'après ce qu'elle a fait, elle doit aimer son mari , et cet amour doit lui tenir lieu de sagesse pour savoir ce qui lui convient et ce dont il est capable. Ce que j'aurais à lui proposer est assez honorable, assez loyal pour que je ne craignisse pas de le dire de la façon la plus ouverte : voilà ce que je veux faire pour M. Chambel. Ses antécédents , ses opinions ou ses projets y font-ils obstacle? S'il en est ainsi, je me retire , et c'est une parole morte entre nous ; s'il en est autrement, mes intentions vous semblentelles convenables? et si elles vous paraissent telles pour lui, dois-je espérer que vous n'y ferez aucune opposition? C'est ce que je ne craindrais pas de dire à madame Chambel si je né-

MARUtEKlTE. 59

prouvais à parler à une leniine peut-être légère et moqueuse , un embarras qu'il me serait impossible de vaincre ; c'est cependant ce que je désirerais qu'elle sût , parce que je ne crains pas d'avouer l'estime que je fais de son mari , et que je ne voudrais pas, pour mes amis encore plus que pour moi , qu'elle put donner un autre motif à notre empressement.

Madame de Morency avait écouté attentivement , et comme , au contraire de M. l'abbé de Norton , elle aimait assez à poser les choses d'une manière nette, voici comment elle traduisit cette longue série de phrases tortueuses : « Avant de faire une démarche décisive vis-à-vis de M. Chambel, je veux savoir ce que c'est que cet honnne ; vous vous en informerez près de sa femme , et vous me le direz : voilà ' pour moi. Cette manière d'expliquer l'accueil empressé que vous faites à M. Chambel préviendra les soupçons jaloux que pourrait avoir sa femme : voilà pour vous. )> Le marché parut bon à madame de Morency et elle répliqua à l'abbé Norton :

— Kn ce cas , il faudrait que j'eusse le lemj)s de voir madame Chambel avant (|ue son mari vous fût présenté.

40 MVUI.IKIUIE.

— J'ai uno visilc à faire, dit l'ahbé , cl je reviendrai vers dix heures.

Lorsque l'abbé fulparli, madame de Moreuey tomba en admiration devant l'expédient de l'abbé ; elle le trouva si sublime , qu'elle se résolut à l'employer sans y mêler la moindre linesse ni la moindre précaution. Comme nous l'avons dit, madame de Morency était belle, mais d'une beauté accorte , réjouie , et pour ainsi dire bonne femme. Ce fut donc en vertu de l'air de franchise dont la nature l'avait douée qu'elle attaqua directement madame Chambel. Après les premières salutations cérémonieuses d'une présentation , madame de Morency alla s'asseoir à côté de madame Chandjel , et voici de quelle façon elle remplit l'andxissade de M. l'abbé :

— En vérité , madame , M. Chambel a disposé bien légèrement de vous , en acceptant l'invitation que mon mari vous a faite.

C'était une façon de dire que l'invitation ne partait pas d'elle, madame de Morency. Isaure prit un air sérieux qui avertit sa rivale que c'était une femme à comprendre toutes choses à demi-mot , et alors elle continua d'autant plus ouvertement :

— On vous a amenée, madame, vous qui

êtes jeune et belle , dans une maison où vous n'entendrez parler que d'intérêts politiques et de toutes les discussions ennuyeuses qui s'y rattachent.

— Je tâcherai de me rendre digne de les comprendre, répondit sèchement madame Chamhel.

— S'il en est ainsi , madame , dit madame de Morency d'un air de bonne humeur , vous me mettez tout à fait à mon aise ; car je ne vous cache pas que j'ai une sorte de mission politique à remplir près de vous.

— Près de moi? fit Isaure d'un air étonné.

— Près de vous , oui , madame , et de la part d'un homme dont la haute perspicacité a dû choisir sans doute la bonne voie, ce dont, du reste, vous allez décider. M. l'abbé Norton, que vous connaissez , du moins de nom , désire attacher votre mari à la rédaction de son journal; réminent talentde M. Chambel lui fait beaucoup désirer que sa proposition puisse être acceptée; mais il est des choses sur lesquelles les hommes répugnent à s'expliquer entre eux : peutcire les opinions de M. Chambel , [)eut-être des engagements pris ailleurs lui feront une loi de refuser la proposition de M. Norton : voilà ce qu'on m'ii clmrgée de savoir adroitement de

12 MAIU.IKUITK.

NOUS, iiKiilîiiiic. cl \()ilà ce (Hio je vous (l(Mii;milc fiaucliciuciil.

Isaiirc , (jui s'allendail à tout aulio clios(; , fui assez clésorienlée par ces questions pour hésiter à répondre sur-le-champ , et pour donner à madame de Morcncy l'avantage de prendre une position encore plus désintéressée.

— Si M. Norton , dit madame de Morency , m'entendait vous faire cette question d'une manière si directe , il m'en voudrait probablement de ma maladresse ; mais je vous avoue (juc j'ai vainement chenrhé une ruse pour arrivera obtenir de vous de pareils renseignements. Une femme ne se laisse pas interroger si aisément que les hommes le croient , et vous m'auriez probablement devinée à ma première question. Maintenant vous savez ce qu'on l'on m'a chargée d'apprendre, et dans quel but... Pouvczvous et voulez-vous me répondre?

— Je n'ai pas le droit, madame, de disposer des secrets de mon mari ; mais je ne crois pas qu'il ait été élevé dans les opinions que professe M. Norton ; et quoique je ne lui connaisse aucun engagement , je ne puis dire s'il acceptera.

— Oh ! lit madame de Morency , ceci est une affaire entre ces messieurs ; vous comprenez

MAlWilERIlt. 43

que M. Norton , qui probableinenl sera aussi explicite vis-à-vis de M. Chanibel que je viens de 1 être envers vous , ne veut autre chose que d'être sur de ne pas faire à M. Chanibel une proposition qui pourrait le blesser; et s'il faut tout vous dire , madame , M. Norton pense que du moment que vous jugerez la proposition acceptable , vous voudrez bien user de votre influence pour la faire agréer.

— Moi , madame ! fit Isaure d'un air encore plus surpris.

— Puisque je me suis chargée de l'andjassade, il faut ([ue je m'en acquitte,, bien ou mal. Eh ijien ! si vous n'étiez pas madame Chanibel , j(; vous dirais, enconfldence, que M. Norton s'est engoué de votre mari, et quand M. Norton prend un homme en passion , c'est pour lui un besoin de le faire arriver à tout. Mais j'ai l'air de faire de la prédication, tandis que je ne dois vous demander qu'un simple renseignement. Que (lois-je dire à M. Norton ?

Madame Chanibel hésitait, lorsqu'une pensée soudaine lui vint , c'est que la meilleure ga rantie qu'elle put avoir contre la jeunesse de son mari , c'était de le voir associé aux projets d'un homme ambitieux (|ui lui mettrait au neur colle |)assion qui absorbe toutes les au-

44 M VIK.rKUlTK.

Ires, l'otisscc par colle idée, elle lémoii^iia à niadaiiio do Morcncy sa reconnaissance pour M. INorlon , et lui dit ncllcnicnt que son mari était à prendre pour qui saurait s'en emparer. En ce moment elle était à mille lieues de toute idée de jalousie. Lorsque M. Norton arriva, madame de Morcncy lui dit le succès de sa démarche , et celui-ci répondit d'un ton si j^M-avemcnt cagot, que tout autre que madame de Morcncy n'eût pas compris l'épigramnie :

— En ce cas, vous pouvez être sûre que nous aurons M. Chand)cl.

En effet, deux jours après Pierre était le pensionnaire littéraire de l'abbé et madame de Morcncy se liait d'amitié avec madame Cliambel. Nous allons dire ce qui était arrivé de tout cela deux mois après cette consciencieuse alliance.

C'était chez l'abbé Norton , dans un vaste cabinet tendu de drap vert ; un tableau d'une assez grande valeur, représentant une descente de croix , en occupait le panneau principal. Tout le reste était couvert d'assez mauvaises gravures mal encadrées : c'étaient des portraits de saints ou des sujets de piété ; mais par une singularité qui ne pouvait venir du hasard, il n'y avait pas une seule femme dans toute cette collection, el l'image de la Vierge ne s'y trouvait pas. L'abbé Norton assis devant un vaste bureau encondjréde journaux et de livres, cor-

46 MAIltll Klllib.

ligcail les épreuves il'im arliclc, lor.s(nroii lui annonça la visite d'un ecclésiaslique (jui désirait le voir, mais qui n'avait pas riionnciir d'être connu de lui. Le prosélytisme de M. Norton s'était imposé connue un devoir de ne refuser aucune de ces visites fort ennuyeuses (jue le premier venu se croit autorisé à faire à un lionnne politiciue, parce qu'il a à lui dire :

«i Monsieur, je partage entièrement vos opinions ; je suis ravi de la manière dont vous servez notre cause ; je n'ai pas voulu quitter Paris sans vous voir et sans apporter mon tribut d'estime et d'admiration. »

Dans cotte circonstance, la qualité de prêtre était une recommandation particulière pour i'abbé INorton. Ce n'était pas le frère, le collègue, mais riionnne qui a une nécessaire influence sur un certain nombre d'individus que l'abbé Norton voulait accueillir et affermir dans les bonnes dispositions qui sans doute l'amenaient. Il donna donc l'ordre de le faire entrer et le domestique annonça M. l'abbé Fortin. L'abbé était un homme d'une taille élevée, d'un visage admirable, couronné de cheveux blancs, d'une corpulence robuste, et qui, malgré sa grosse redingote violette et ses souliers ferrés, avait un air de distinction et une

M\RGIERITE. 47

allure imposante. L'abbé Norton attacha sur lui un regard vif et perçant, et le sourire gracieux préparé sur ses lèvres disparut tout à coup pour faire place à une expression froide et presque impertinente. C'était le résultat instinctif de la conscience qu'éprouva l'abbé Norton, d'être en face d'un homme fort et supérieur, et surtout d'un homme dont le regard droit et le visage sévère l'avertissaient qu'il ne devait pas sympathiser avec les moyens tortueux par lesquels l'abbé Norton était arrivé. Si ce n'eût été l'âge de M. Fortin, l'abbé Norton ne lui eût peut-être pas offert de s'asseoir et il l'eût reçu debout, comme on fait aux gens dont on veut se débarrasser ; mais la manière roide dont il accomplit cette simple politesse montrait que, sans motif apparent, M. Norton était fort contrarié de cette visite.

— A qui ai -je l'honneur de parler, dit l'abbé Norton, et quel est le sujet qui m'a valu l'honneur de votre visite?

— Je suis curé de la petite ville de L....,dit M. Fortin ; en cette qualité j'ai été le confesseur et l'ami d'une jeune fille élevée par vos soins au couvent de cet endroit, et c'est de Marguerite que je viens vous parler.

— Est-code la p;irl (]o mademoiselle Margue-

48 MAIKirElUTI^

nlc?(lil l'aMic INorlon en appuyant sur le mol niadeinoisollc.

— C'est de sa pari que je; viens, monsieur; mais ce que j'ai à vous dire à son sujel, el pour vous décider à satisfaire à son désir, est assurément bien loin de la pensée de cette enfant.

— Je pensais avoir assez de droits à la confiance de mademoiselle Marguerite pour «pi'elle ne prit pas d'intermédiaire entre elle et moi, et pour (ju'elle me demandât directement ce qu'elle désire obtenir.

— Elle vous l'a déjà demandé, monsieur, dit l'abbé Fortin, sans paraître s'apercevoir du ton piqué de son interlocuteur ; et soit qu'au milieu de vos diverses occupations vous l'ayez oublié, soit que vous n'ayez pas compris , ou qu'elle n'ait pas osé vous faire comprendre l'importance de sa demande, vous n'y avez pas répondu.

— Quelle est donc celte demande si difficile à comprendre qu'il faille un andjassadeurpour me l'expliquer? fit l'abbé INorlon avec un accent d'hu milité qui contrastait d'une façon odieuse avec l'intention réelle de ses paroles.

— Cette demande, c'est de quitter la maison de madame de Morency.

MVRGtERlïE. 49

— J'ai répondu à mademoiselle Marguerite qu'elle ne pouvait encore être admise dans la lamillequi a bien voulu lui donner un asile à ma recommandation, et qu'elle devait encore attendre.

— 11 serait peut-être bon, dit M. Fortin, ([u'ellc attendit ailleurs que chez madame de Morency.

— La maison de madame de Morency est celle d'une femme honorée et honorable, monsieur.

L'abbé Fortin attacha à son tour un regard perçant sur M, Norton ; mais ce visage semblait pénétré de la parfaite conviction de ce qu'il «lisait. M. Fortin garda un moment le silence ; puis il reprit, en cherchant à donner à ses paroles un air de courtoisie que le ton démentait. C'était celui d'un homme qui, bien convaincu qu'il parlait à un fourbe, n'avait cependant vis-à-vis de lui-même aucun droit de le traiter comme tel, et qui se défendait de cette conviction sans pouvoir la faire taire :

— Il serait très-étonnant, dit-il enfin, qu'un pauvre curé de village eût nùeux compris qu'un des esprits les plus habiles de notre époque des choses qui tiennent aux intrigues du monde, s'il n'était possible de concevoir qu'on s'isole

550 MMK.IEIIITK.

oncorc plus delà vie numtlaiiie dans les liantes spéculalionsdc la poliliciue (pic dans la rcirailc d'une bourgade ; ce sera donc moi, jm'ilre do campagne, qui éclairerai voire religion sur ce que vos yeux attachés trop haut, ne peuvent pas apercevoir, et je vous dirai franchement : Non, la maison de madame de Morency n'est pas convenable jwur Margucrile.

l.a figure de l'abbé Norton, lois(|u'il était armé pour le combat , était impéiiéirabic comme une cuirasse de triple acier ; la déclaration de M. Fortin n'y amena ni la moindre surprise ni le moindre mécontentement, et il repartit :

— Mademoiselle Marguerite y aurait-elle vu quelque chose qui ne soit pas convenable?

— Elle n'y a rien vu, la pauvre enfant, dit l'abbé Fortin ; les yeux de l'innocence couvrent pour ainsi dire de leur pur rayon tout ce qu'ils regardent ; mais c'est pour qu'elle ne voie pas qu'il est temps qu'elle en sorte. Jusqu'à présent elle n'a fait que souffrir.

— Et de quelle douleur, je vous prie, monsieur?

— D'une douleur qu'elle ne comprend pas encore, dont le vrai sens lui échappe ; mais à laquelle la moindre circonstance peut donner

M.VRGIERITE. SI

SOU nom, et qui est à la merci d'une passion violente.

— Permettez-moi de vous dire (jne je ne vous comprends pas, monsieur. Si cette douleur n'a pas de nom pour mademoiselle Marguerite, elle en a un pour vous et pour moi ; veuillez me le dire, ainsi que la passion violente à la merci de laquelle cette douleur se trouve.

L'abbé Fortin prit un air sévère ; tant d'ignorance lui parut trop d'hypocrisie et il répondit d'une voix forte :

— Cette douleur, monsieur, c'est l'amour que 3Iarguerite éprouve pour M. Chambel; cette passion violente, c'est la jalousie de madame Chambel.

La déclaration était trop précise pour que l'abbé Norton prolongeât plus longtemps son système de candeur aveugle ; mais en bon jésuite (ju'il était, il passa lestement à côté de la proposition pour en établir une autre.

— Si ce que vous dites est vrai , monsieur, ce n'est pas ma faute si la maison de madame de Morcncy n'est plus convenable pour mademoiselle Marguerite.

Cette attention à se défendre quand on ne l'acîcusait pas, ce soin de rejeter sa faute sur

OX .M\ii(;iKHirE.

une |)auvro fille sans lUTianee iiulijriièn'nl N. Forlin, cl il répondil d'un Ion encore pins sévère :

— Dans aucun cas la maison de madame de Morency n'était convenable pour Marguerite.

— Vous m'apprenez là d'étranges choses , (it M. Norton en reprenant sa niaiserie cafarde , et si ce n'était le caractère sacré dont vous êtes revêtu , je craindrais que des propos calomnieux n'eussent été trop légèrement accueillis par vous. Dans aucun cas, dites-vous , la maison de madame de Morency n'était un asile convenable. J'ai l'honneur de connaître madame de Morency depuis de longues années et jamais je n'ai vu...

— Laissons le passé de madame de Morency à ceux qu'il regarde, monsieur ; le présent est assez flagrant pour dessiller les yeux de ceux qui veulent voir.

A ce moment M. Norton se servit d'une ruse qui manque rarement son effet pour mesurer la force de Thomnie avec lequel il luttait; il appela sur un autre que lui la rude franchise de son adversaire pourvoir jusqu'où elle pourrait aller, et il lui dit :

— Rendriez-vous madame de Morency responsable de cet amour coupable , et croyez-

MARGUERITE. Îi3

VOUS que des conseils plus coupables encore...?

— Madame de Morency est assez belle pour ne vouloir pervertir personne ; mais elle est assez prudente pour se faire un bouclier même d'un enfant.

— Permettez-moi de vous dire encore, monsieur, que je ne vous comprends pas.

La patience de l'abbé Fortin, qui ne semblait pas être la vertu prédominante d'une nature forte comme la sienne, ne tint pas contre cette nouvelle preuve de cafarderie, et il lui dit d'une voix haute :

— Eh bien ! monsieur, madame de Morency est la maîtresse de M. Chambel, et c'est Marguerite qu'on a su rendre l'objet de la jalousie de madame Chambel.

— Monsieur! monsieur!... s'écria l'abbé Norton en se signant; monsieur ! monsieur !...,répéta-t-il, comme si les mots lui eussent manqué pour qualifier l'audace incongrue de ces paroles.

L'abbé Fortin baissa la tête d'un air humble, comme s'il avait compris trop tard que la liberté des termes qu'il avait employés ne convenait pas à son âge et à son habit, et il dit doucement.

— J'ai mal parlé, monsieur, mais j'ai dit la vérité.

iii \l VUl.l KUITK.

L'abbé Norton criil d'abord, à l'air confus de M. Fortin, qu'il avait affaire à un honinitj emporté qui reculerait devant ses assertions comme devant ses expressions ; mais les derniers mots lui montrèrent que si le vieux prêtre s'excusait des termes qu'il avait employés, il n'abandonnait pas de même ses pensées. Un moment de silence s'établit, pendant lequel l'abbé Norton cbcrclia par quelle ruse il pourrait échapper à la netteté d'une explication qui n'admellait plus d'équivoque. Alors , à rexenq)le de Cromwell , à l'exemple de M. de Villéle, à l'exemple de M. Tliiers, à l'exemple de tous les hommes de très-grande ou de trèspetite capacité, qui cachent sous des phrases abominablement longues et filandreuses la pensée qu'ils ont , ou qui font croire qu'ils en ont une, l'abbé Norton commença un sermon sur la calomnie qui flétrissait 1ns plus pures vertus, et en même temps sur la démoralisation du siècle qui atteignait les plus jeunes cœurs. Il n'est pas bien sur que l'abbé Norton voulût faire dire quelque chose de positif à son sermon ; mais l'abbé Fortin crut y comprendre que madame de Morency y était attaquée aux dépens de Marguerite. Il reprit son air sévère et il re- ])artit assez sèchement :

— J'apprécie , monsieur, tout ce que vous venez de me dire sur le danger des eupposilions malveillantes; je ne discuterai donc pas sur ce qui peut vous paraître douteux dans la position de certaines personnes ; mais ce qui est incontestable, ce qui est clair comme le jour, c'est la folle passion de Marguerite pour M. Chambel, et par conséquent la nécessité de l'éloigner d'une maison très-convenable sans doute pour d'autres que pour elle, mais où elle voit chaque jour M. Chand)el.

— Mais, monsieur, s'il plait à mademoiselle Marguerite de se prendre de passion pour le premier venu qu'elle rencontrera (et d'après vos l)ropres accusations, ce ne sont pas les attentions de M. Chambel qui ont excité son amour), si, dis je, et lorsque la qualité d'homme marié n'a pas retenu son cœur, elle s'éprend si aisément, quelle maison sera pour elle un asile convenable? Il y a partout des hommes jeunes, beaux, spirituels...

L'abbé Fortin interrompit M. Norton el lui dit :

— Le seul asile convenable pour Marguelile, c'est la maison où elle a été élevée, et je viens vous demander la permission de l'y ramener.

86 MAUr.lKKITE.

— Jo sais, dit l'abbé en baissant la lùlc, que la charité n'a point de droits; mais je me croyais, pins que personne, celui de diriger l'avenir de mademoiselle Marguerite.

— Monsieur Norton, je ne suis pas un grand casuisle , mais je trouve que la charité a des droits. Moi, pauvre prêtre de village, je ne ferais pas à un mendianU'aumùned'un liard pour (jti'il allât le dépenser au cabaret ; vous n'avez pas nourri et élevé Marguerite pour qu'elle fasse mauvais usage de l'éducation que vous lui avez donnée. Là où je vous propose de la conduire, elle trouverait le seul bonheur qu'elle puisse espérer, le repos et l'obscurité ; mais la démarche que je fais vous prouve (jue, loin de nier ce droit, nous l'invoquons comme une dernière protection.

— Eli bien ! monsieur, repartit l'abbé Norton , je verrai, je réfléchirai... J'interrogerai moi-même mademoiselle Margucrit<;.

— Elle marche sur un terrain brûlant, monsieur, reprit l'abbé Fortin ; ne tardez pas, je vous en sup[)lie; demain je viendrai savoir votre réponse.

— Ne vous donnez pas cette peine , dit M. Norton ; mademoiselle Marguerite vous la transmettra.

MAKGLERHE. K7

Les deux abbés se séparèrent fort méconlenls l'un de l'autre. M. Norton demeura fort préoccupé d'une chose qui, pour un homme comme lui, semblait ne pas mériter une minute de réflexion. Renvoyer Marguerite à son couvent, était la mesure la plus simple et la plus aisée; mais les projets ultérieurs de l'abbé Norton ne lui permettaient pas de s'arrêter à celte détermination. Marguerite était destinée à entrer dans une famille puissante et immensément riche. Quelque dévouée qu'elle fût à la cause que défendait l'abbé Norton , elle l'admettait comme un excellent auxiliaire , mais non comme un frère d'armes, et il y avait dans cette famille des résolutions secrètes, des conciliabules auxquels l'abbé Norton n'était pas de liauteur à être admis. On avait accepté, sur la reconimandation du prêtre sévère, une gouvernante comme on eût accepté un cocher sur un certificat d'un membre du jockey-club, sans y attacher la moindre importance ; mais l'abbé Norton avait introduit Marguerite chez ses puissants amis dans un tout autre but : c'était un espion qui devait être d'autant plus utile , ([u'il ferait son métier sans s'en douter. Faut-il le dire? l'admirable beauté de Marguerite donnait même à l'abbé Norton l'espoir qu'elle pour-

as MAIK.I KIUTK.

rail pénétrer i)lii.s avaiil (lu'unc simple gouveruanle clans les conlidences du ])éie de ses élèves; car on ne le disait pas d'une lidélilé à toute épreuve pour sa femme, (pii, du reste, se mourait de langueur, ou plutôt, comme le prétendait une de ses amies, d'ennui d'ellemême.

Celte espérance, l'abbé iVorlon la regardait en face , et telle était la perversité sincère de cet esprit ambitieux, qu'il la legardail san;^ rougir. «Dieu, se disait il, a mis riiomme à portée du mal et du bien, et lui a laissé la liberté de la volonté pour choisir entre eux. Marguerite sera comme toutes les créatures humaines ; jamais je ne lui dirai une parole pour la pousser hors de son devoir; mais si elle y manque volontairement, ce ne sera pas ma faute ; et si plus lard je prolite d'une influence illégitime que je n'aurais pas créée, ce sera dans un but dont la sainteté absoudra les moyens. i> Il fut donc résolu que Marguerite ne retournerait pas à son couvent; mais comme un esclandre où elle eût été nommée, sans même y être compromise, eût pu effaroucher la susceptibilité de la famille oij il voulait la placer, il pensa à aviser aux moyens de l'éloigner de chez madame de Morency, el il remit au soir même à faire cette démarche

M\RGIERITE. S9

d'une façon qui ne fût blessante pour personne.

Pendant ce temps, l'abbé Fortin était allé, selon sa promesse, dire à Marguerite le résultat de sa visite. Lorsqu'il arriva, on lui dit que Marguerite était sortie, et comme toute phrase qui peut renfermer un sens malveillant est l)onne à dire, la domestique qui répondait à M. Fortin lui dit :

— Si vous désirez voir mademoiselle Marguerite, ne venez jamais de trois à cinq heures ; c'est le moment où elle sort tous les jours.

— Madame de Morency est-elle visible? dit l'abbé.

— Non , monsieur, madame est également sortie.

—Avec mademoiselle Marguerite, fit l'abbé ; c'est bien.

— Non, monsieur, reprit la domestique avec un désir manifeste de ne pas laisser passer celle supposition sans la détruire, mademoiselle Marguerite n'est sortie qu'un grand quart d'heure après madame.

M. Fortin ne put cacher l'étonnement que lui causa cette circonstance ; mais il ne voulut pas montrer de quelle importance elle pouvait <Mre en continuant les questions auxquelles

60 MMKilKHITK.

sans iloulo. on no domaiulnil pas iiii(Mix tjuc de répondre cl il se relira en aiinonçanltju'il reviendrait le soir même. Il étail alors (pialre heures.

En sorlanl de la porlecochère, l'abbé Forlin remarqua une voilure, à la porlièrc de lafjuellc il avait vu en entrant une tète de femme qui s'était retirée quand il avait passé ; et comme il sortait , le même mouvement avait eu lieu. 11 ne doula pas que ce ne fût quelqu'un qui épiât les personnes qui entraient dans la maison et qui en sortaient et l'idée (jue ce i)ouvait être madame Chambel lui parut assez probable. Ce qu'on lui avait ditde la sortie de Marguerite l'avait fort surpris. Sans vouloir s'arrêter à un soupçon sur elle, il cherchait vainement à expliquer cette habitude de sortir seule ; il se résolut à attendre et il se cacha à son tour au fond d'une voilure. Il y était à peine que madame de Morency rentra accompagnée de madame Ansier. Plus d'une heure se passa, et il était près de cinq heures et demie lorsque Marguerite parut, marchand rapidement et la tête basse, et, un moment après , Chambel.

A peine le temps nécessaire pour que chacune de ces personnes fût rentrée chez elle fut-il écoulé, que la portière de la première

MARGIERITE. 61

voiture s'ouvrit et qu'une femme en descendit précipitamment. Le cocher s'était endormi , et il follul éveiller le cocher, il fallut le payer, oA quoiqu'il eût reçu deux fois plus qu'on ne lui devait, il fallut qu'il vérifiât à sa grosse montre d'argent perdue dans un gousset rebelle qui ne voulait pas la laisser sortir, si on ne lui faisait pas tort d'une minute. Tout cela fut assez long pour que M. Fortin reconnût madame Chambcl ; elle entra dans la maison ; mais elle paraissait dans un tel état d'agitation, que l'abbé craignit que, sous l'impression d'un premier transport, elle ne fît une scène scandaleuse et dont Marguerite pouvait être l'objet. Dans cette crainte, et tout désorienté lui-même de ce qu'il venait de voir, il ne voulut pas cependant laisser Marguerite sans défense contre une accusation qui pouvait être portée à l'instant même devant madame de Morency. 11 marcha vivement sur les pas de madame Chambcl, mais elle entra chez elle.

Chambel, devenu un homme important, avait très-vite contracté l'habitude de ne pouvoir s'astreindre à aucune des gênes de la vie matérielle. L'heure de ses repas ne pouvait être réglée ; elle dépendait des dispositions de son esprit. 11 ne savait plus prendre une bûche 1. c

62 MMK.IKHITK.

pour la lueltrc ilans le fou ; il n'oùl pas (niv(M-l une armoire pour y prendre le moindre ohjel de loilclle, cl il en était arrivé à ce degré de dire un jour à sa femme :

— Tu as oublié hier de m'avertir (pie je n'avais jias fait ma harbc : tu me négliges.

Sans doute ce jour-là M. Chaml)el était rentré avec un fort bon appétit, car en rentrant il dit à son domesticiue :

— Faites-nous servir.

— Madame n'est pas encore rentrée, lui répondit-on.

Cette réponse contraria sans doute l'estomac de M. Chambel ; il devint d'assez mauvaise humeur, et lorsque Isaure rentra, pâle, agitée, tremblante, il lui dit d'un ton de reproche aigre-doux.

— Vous rentrez bien tard, Isaure !

— Deux minutes après vous, lui dit madame Chambel, en fermant vivement la porte du salon.

— Il y a plus d'une demi-heure que je suis ici.

— Il y a , lui dit Isaure, le temps que j'ai rais à descendre de la voiture qui stationnait à la porte de la maison , et de laquelle je vous ai vu rentrer, à la suite de la misérable femme...

— Qu'est-ce à dire? s'écria Cliambel, qui alors seulement regarda plus attentivement le visage bouleversé de sa femme, sa pâleur et le tremblement convulsif qui l'agitait ; qu'avezvous? que voulez-vous dire? que signifie cette colère ?

— Que vous êtes un lâche ! un misérable ! . . . Une suffocation violente arrêta les paroles

de madame Chambel ; elle tomba sur un divan, et y demeura un instant les yeux fixes, haletante, et serrant avec force son front dans ses mains comme pour empêcher qu'il n'éclatât.

— Mais, qu'a vez-vous ? lui dit son mari. Elle se releva sans lui répondre, et passa

vivement dans sa chambre, où il la suivit, prit une carafe, se versa un verre d'eau qu'elle but lentement, tandis que le cristal grinçait sur ses dents ; puis, pendant que Chambel la regardait d'un air ébahi, elle alla devant son miroir rajuster ses cheveux qu'elle avait froissés , et sonna vivement.

— Qu'on serve ! dit-elle d'un ton impérieux.

— Ah çà, fit Chambel, m'cxpliqucrez-vous ce que cela signifie ?

— Quoi? lui dit madame Chambel d'un air froid et surpris.

— Mais ce que vous venez de dire.

64 MAKGI EUllb.

— Ah! lepril-elle comme quelqu'un i\m s'éveille d'une profonde préoccupation, j'ai dit ([uelquc chose? Qu'est-ce que j'ai dit?

— Conuuenl! ce que vous avez dit? niais là, tout à l'heure, dans le salon, ces mots de misérable, de lâche...

— Ah ! j'ai dit cela, fit Isaure d'un air de stupéfaction railleuse, j'ai dit cela...? C'est possible... Je ne m'en souviens pas.

Chambel regardait Isaure connue s'il i)ensait qu'elle devenait folle ; elle lui rit au nez, haussa les épaules et lui dit :

— Venez dîner, monsieur, je ne veux pas vous faire attendre plus longtemps.

— Mais je n'irai pas dîner sans savoir ce que signifiaient votre agitation, vos paroles.

— Quand cela?

— Mais, tout à l'heure, là, à l'inslanl même, dit Chambel avec colère.

— Vous y pensez encore? je vous ai déjà dit que je l'avais oublié. Voulez-vous venir dîner ?

— Non! s'écria Chambel.

— Comme il vous plaira, dit froidement Isaure.

Elle s'assit avec la précaution d'une femme qui prend place dans un bal, rangeant sa robe

avec soin ; elle lissa gracieusement ses noirs sourcils du bout de ses doigts en se donnant de petits airs de tète, et, prenant un volura e,elle se mit à lire tranquilleiuent. Chanibel la regardait d'un air stupéfait : ou tout ce qu'il voyait était folie, ou c'était la plus insultante moquerie du monde. Pierre fit quelques tours dans sa chambre, furieux en lui-même, mais ne sachant véritablement que penser de ce qu'il voyait. Les premières paroles de sa femme avaient formulé l'accusation de manière à ce qu'il ne put pas douter de ce qu'elle voulait dire; et puis tout à coup, après ce soulèvement furieux, après ce jet de flamme de volcan, tout avait disparu, tout s'était refermé. Il demeura quelques minutes dans une cruelle et comi(iue incertitude , s'arrétant devant sa femme et la regardant fixement comme pour découvrir sur son visage une trace de ce qui venait de se passer. Mais elle lisait avec une extrême attention , souriant de ce qu'elle lisait.

Chambel était dans le plus étrange état, tenté d'éclater tant il était irrité, et craignant de faire une sottise et de donner des armes contre lui. Supposez un honuue au bord d'un fossé assez large et qu'il veut franchir : il le mesure

G6 ^tlARGUEItlTE.

lie l'œil, 1(^ considère, cl se niel en posture de l)ren(lre 3on élan ; il se baisse i)Our s'ilaneer; mais une réflexion l'arrêle, il a peur de loniher au milieu, cl ce commencemenl d'un grand efforl (inil par un homme (pii se relève doucement cl qui lend de nouveau le cou pour regarder la largeur du fossé, et qui, après bien des hésitations, se retourne et ne saule pas. Chambel en lit autant, il finit par dire : •

— Vous plaîl-il de venir dîner?

— Avec plaisir, dit madame Chambel, en se montrant très-empressée.

A la grâce de celte réponse, Chambel, crut tout à coup qu'il pourrait obtenir une explication en la dcmanilanl avec douceur, et, au moment où sa femme passait devant lui pour quitter la chambre, il lui prit doucement la main. A ce contact, madame Chambel relira vivement sa main j son visage se contracta de nouveau.

— Mais, qu'avez-vous donc? s'écria vivement Chambel.

Mais un moment avait suffi à madame Chambel pour se remettre, cl elle répondit avec celle atroce douceur qui exaspérait Chambel :

—Je vais dîner : ne m'avez-vous pas dit que nous allions dîner'

MARGIERITE. 67

— Mais pourquoi retirer si brusquement votre main?

Isaure sourit d'un petit air supérieur et répondit :

— Nous n'avons pas l'habitude d'aller diner en nous tenant la main comme des enfants qui reviennent de l'école.

Et comme elle sentait que le frein qu'elle s'imposait ne la retiendrait pas longtemps, elle passa vivement dans la salle à manger, où la présence d'un domestique deviendrait une nécessité pour se mainienir l'un et l'autre. Chambel la suivit , furieux en lui-même et dans ces dispositions où on prendrait volontiers un marteau pour briser tous les meubles d'un appartement , afin de donner une issue à la colère (jui bouillonnait en lui. A défaut de ce moyen de se décharger un peu de sa fureur, Chambel trouva tout mauvais. Je ne puis dire qu'il espérât une coniradiclion de sa femme pour amener une petite discussion qui deviendrait une grosse (luerelle ; mais il renconira une condescendance éludiée qui ne fit que l'irriter davantage.

— Ce potage est détestable ! disait Chambel.

— François, reprenait madame Chambel en -adiessant au domestique, vous direz à la cuisinière (pièce polage estdélestabh;!

— Celle volaille n'est pas cuite, disail Cliaiiihel.

— François, reprenait Isaurc, vous direz à la cuisinière que la volaille n'élait pas cuile.

El ainsi de suite à clKujue plat.

D'abord Chainbcl n'y fil pas attention ; mais à la troisième ou à la (jualrième il regarda sa femme d'un air qui voulait dire :

— Ah ('à, vous moquez-vous de moi?

Mais madame Cliandjel reçut ce regard foudroyant par un sourire plein d'aménité et repartit :

— C'est un peu ma faute si lu dines mal, cher ami ; je l'ai fait attendre si longtemps !

Chambel bondit en lui-même et se jura bien d'avoir après dîner une explication à tout prix. On eût ditqu'Isaure avait deviné la pensée de son mari ; car elle dit aussitôt, de ce même ton si insolemment calme en présence de l'agitation furibonde de Chambel :

— François, vous direz à Mathilde (c'était la fennne de chambre) de préparer tout ce qu'il me faut pour m'habiller; je sortirai immédiatement après diner.

— Où comptez-vous donc aller? lui dit Chambel d'un ton roguc.

— J'irai faire une visite à madame Ansier.

— Madame Ansier ne dîne pas chez elle, elle dine chez madame de Morency.

— Vous en êtes sur ?

— Très-sùr.

— Qui vous l'a dit ?

Chambel se mordit les lèvres et repartit :

— M. de Morency.

— Ah ! M. de Morency s'occupe de cela, et vous en prévient.

— Eh ! mon Dieu ! il l'a dit devant moi aujourd'hui au journal , en causant.

— N'importe ; je m'habillerai de bonne heure, j'irai chez madame de Morency plus tôt qu'à lordinaire.

— Vous comptez donc y aller?

— Est-ce qu'elle ne reçoit pas ce soir ?

— Pourquoi ne recevrait-elle pas?

— Pourquoi n'irais-je pas ?

— C'est que je ne peux pas y aller.

— Je ne veux pas vous empêcher de fairi.vos affaires ; j'irai seule.

— Je n'ai pas d'affaires. Je voudrais rester ici, et je vous serais obligé do me tenir compagnie.

— Un éclair de colère brilla dans les yeux d'isaure, mais elle répondit aussitôt :

— Je resterai.

70 11 \KM KKITE.

Le diner s'acheva dans un profond silence. Madame Chanibcl s'assombrissait, et son mari Noyail avec une sorte de joie (jne l'orage ne manquerait pas d'éclater. A tout risque, il voulait savoir à quoi s'en tenir, et si dans ce moment il avait un peu aiguillonné le dépit qu'éprouvait Isaure, certes, il l'aurait arrachée à sa froideur calculée ; mais il ne sut pas proliter de la circonstance, et lorsciu'ils quittèrent la table, elle avait repris son insultante sérénité. Ils passèrent ensemble dans le salon; Isaure se mit à écrire d'un air admirable de sang-froid ; le pauvre Chambel, ([ui voulait en venir à une querelle, lui dit sollemcnt :

— Qu'écrivez-vous là?

— J'écris à madame de Morcncy pour nous excuser de ce que nous n'irons pas ce soir. Je prends pour prétexte que vous êtes fort malade.

Il est très-inutile d'écrire pour si peu, et surtout d'écrire une chose qui n'est pas vraie.

— Je dirai, si vous voulez, que c'est parce que cela vous ennuie.

— Eh ! mon Dieu ! n'écrivez rien ; ce sera mieux de toute façon.

Isaure prit sa lettre et la jeta au feu , se j)laça à côté de la cheminée, et se mit à ramas-

ser un à un Jous les petits morceaux de braise répandus dans le foyer, et cela avec une patience et une attention infinies. Chambel avait recommencé sa promenade dans le salon. A son tour il voulut faire de l'indifférence, et il se mil à dire :

— Avez-vous lu le journal ?

— J'ai lu le journal.

— L'avez-vous trouvé amusant?

— Je l'ai trouvé amusant.

Ces deux répliques suffirent pour arrêter la verve de Chambel, qui dit avec humour :

— C'est comme cela que vous voulez bien me tenir compagnie ?

— Comment faut-il faire?

— Mais quand je vous parle, il faut me répondre.

— Mais je vous réponds.

Chambel prit un air digne et supérieur, et se posa dans le style des grands comédiens intimes :

— Quand cette comédie finira-l-elle?

— Quand vous voudrez.

— Eh bien ! alors cxplicpiez-vous.

— Moi?

— Vous.

— Sur «pioi ?

72 >l\K<;l KUITK.

- Ah ! c'osl toujours la nit'-UKî clioso !

— A ce qu'il parait.

— Je Vous souhaite le bonsoir.

— Bonsoir.

Chambel s'enferma dans sa chambre, cl, ma- (hnnc Cliambol sonna tout aussitôt pour se faire hal)iller. (Ihanilicl était dans un étal de fureur, d'inccrlilude, qui le rendaient à moitié fou. Isaure savait (pielquecliose; mais que savait-elle, cl quel était son projet? Il chercha, il se consulta, il fit mille suppositions, mille projets, et finit par sortir de sa chambre dans la même incertitude et avec le seul espoir de trouver sa femme dans une disposition de douceur réelle ou de colère mal contenue qui la pousserait à parler. Quand il entra chez sa femme, la chambrière, qui remettait tout en ordre, lui remit un petit billet : « Comme vous travaillez sans doute, et que ma présence vous est inutile, je vais un moment chez madame de Morency ; je vous excuserai. i>

Elle était partie, partie sans sa permission ! Tant d'audace révolta d'abord Chambel ; mais mille craintes remplacèrent bien vite cette indignation. Isaure était chez madame de Morency; Isaure, violente, emportée, dont la passion n'avait pas redouté une publique se-

MAliGl'ERITE. /O

paralion, qu'allail-elle faire, dire?. .. Il vouliil d'abord lui écrire de revenir ; mais elle pou- Aail ne pas obéir. Il croyait voir déjà un esclandre, un scandale, une hon-ible explication en présence de 31. de Morenc} , de dix personnes... Il perdit la tète, il s'habilla, et courut chez madame de 3Iorency.

Lorsque Cliani bel arriva, il étail Iremblaiit , et, à quelques pas de la porte du salon un bruit (le voix animées étant arrivé jusqu'à lui, il crut i\iie la scène scandaleuse qu'il redoutait était eiigai,'ée, et il hésita un moment à entrer. Mais bientôt il reconnut que des rires éclatants étaient seuls la cause de ce tumulte ; et conime M. Cliambel, tout plein qu'il était de lui-même, ne pouvait s'imaginer qu'on s'occupât d'autre chose que de lui , il s'imagina (ju'on le livrait au ridicule, et sa frayeur se changea en colère. 11 entia sans (jue sa présence fit le moin-

76 MAIU.UKUITE.

(Iro ciïol. Los habilucs ordinaires de madame de MoreiK y élaicnt réunis, et Chambel rcmar- (jua scidcmcnt Jules causant avec l'abbé Fortin, qui venait assidûment depuis (juelciues jours. M. Milon tenait la paiolc et achevait le récit d'une anecdote à ce (ju'il paraît fort i)Iaisante. Chambel n'en entendit (jue les dernieis mots, qui lui eussent été fort indifférents, si M. Milon n'avait ajouté en forme de cauila à son récit l'apostrophe suivante :

— Je vous jure, mon cher ami, (jue vous avez manqué une des scènes les plus oiiginales du monde en ne venant pas aujourd'hui au journal.

En de pareils moments, quel délicieux coup de poing on donnerait au butor qui vous interpelle ainsi sans vous crier gare ! Conune on le trouve bête , mal appris ! Est-ce qu'on parle jamais de lui , pourquoi parle-t-il de vous , l'imbécile ! Comme on le hait , surtout quand un regard railleur vient vous jeter en face le souvenir du gros mensonge que vous avez fait une heure avant. Chambel ne répondit point ; il alla s'asseoir d'un air de mauvaise humeur à côté de M. de Morency, qui le regarda de liavers et qui souffla un peu plus bruyamment dans son immobilité. Ce signe d'intelligente

MARUIEKITE. 77

anliphatie s'élant calmé, M. de Morency se tint coi et la conversation continua :

— Eh bien ! s'écria M. Milon, ma chère madame Ansier, quand nous donnerez-vous votre nouveau roman, l'Époux vertueux?

— C'est mon éditeur qui en retarde h» publication , car le livre est achevé depuis plus d'un mois.

L'abbé Norton , qui s'était retiré dans un coin du salon pendant le récit de M. Milon, attendu qu'il n'eût pas été de sa dignité de rire de quoi que ce soit au monde, l'abbé Norton, dis-je, se leva et vint s'appuyer le dos à la cheminée.

— Il serait temps que ce livre parût , dit-il ; il serait temps qu'une œuvre chaste et pure vînt reposer le monde de toutes ces productions immorales qui pervertissent la société.

— Je ne sais si j'atteindrai le but que je me suis proposé, dit madame Ansier d'un air modeste ; mais si mon livre a quelque influence sur les esprits , il arrêtera peut-être quelques honmies faibles plutôt que coupables au moment où ils vont se laisser entraîner par des passions qui peuvent perdre à jamais l'honni-ur et le repos de leurs ménages.

Madame Ansier, comme on le voit, était de

7<S 11 vKt.i I uni..

loculc (If I ;il»l)c ^(»I•|()ll , cl lilail i;i |'lii> piuc inonilo CM [ihiasos lioiTiMciiiciU likindrcuses.

— Kh! iua(laine,(litiii;ul;iiii(3(;h;iml)cl,rcs(!i'a une ])icn lK)nno aclioii (|iic vous aurez faiU; si volie livre peul avoir le lésullat (jne vous eu allemle/,.

Madame Cliauibol envoyait ce souliail à l'ailresse de son mari , sans se préoceuper assez de l'idée (pic le plus léger doule sur la puissance de l'œuvre d'un has bleu est une insulle qu'il ne pardonne pas. Madame; Ansi(;r le lui apprit en lui réi)ondanl aigrement :

— Je ne vois pas pour(|uoi un livre dont les principes sont purs n'aurait jjasde bons eflVils, lorsqu'on voit tant de mauvaises actions résulter de la lecture de mauvais livres !

Personne au monde ne pouvait mieux que madame Chambel s'applicpier cette phrase. Elle sentit l'épigramme; mais, en femme d'esprit , elle ne parut pas la comprendre , et repartit d'un ton naturel ;

— Si j'ai douté, madame, de la puissance de votre livre , tout plein qu'il peul être des I)lus purs principes , c'est que je ne crois pas au pouvoir que l'on attribue à ce (|ue vous appelez de mauvais livres.

— Comment , s'écria l'abbé Norton . vous ne

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pt'nsez pas que ces tableaux du vice, sans cesse mis sous les yeux de la jeunesse , rexeltent à mal faire?

Madame Chambel, dont on avait pour ainsi dire réveillé le remords permanent, lit comme tous les cœurs blessés , et se défendit en alla- (piant.

— La jeunesse, dit- elle, je le crois, du ujoins, monsieur, la jeunesse a des passions (pii échappent à la i)lus sévère surveillance sans qu'on puisse dire qu'aucune lecture les ait éveillées, et l'on pourrait citer au besoin des jeunes filles qui, sans jamais avoir lu autre chose que des livres de piété, ont oublié tous leurs devoirs et dépassé de bien loin en effronterie les femmes qui ne craignent pas de s'amuser à ces lectures pernicieuses.

A ces paroles , l'abbé Fortin se leva et s'avança au milieu du salon , connue prêt à défendre celle à <[ui s'adressait celte accusation ; mai^ l'abbé N'oiton se hâta de répondre :

— Si cette jeune fille existait, ce serait un monstre; mais je suis assuré qu'elle n'existe pas, madame, et vous pouvez en croire mon expérience; c'est la perversité des tableaux exposés aux regards du moiule (pii amène la perversité de ses actions.

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La manière dont M. Norton avait prononcé le conuiiencenicnt de sa phrase, avait suflisanimcnt averti madame Cliand^el que son accusation était comprise ; et , comme tous les esprits prévenus , elle se dit aussitôt (pic puisqu'on défendait Marguerite , Marguerite était coupable. Les regards échangés entre madame de Morency et madame Ansier, l'air sérieux de M. Milon, le mouvement de l'abbé Fortin furent autant d'indices accusateurs. Tout le monde savait donc cette intrigue , puisfju'à la première parole chacun semblait épouvanté. Madame Chambel , malgré la violence de la scène qu'elle avait faite à son mari, avait gardé un doute dans son âme; ce doute, elle était venue l'éclaircir, et il semblait résolu dans le sens de sa jalousie. Elle pâlit soudainement; un premier sentiment de douleur sembla l'anéantir , mais presque aussitôt elle se releva l'œil brillant de colère. M. Milon , qui savait beaucoup mieux le monde parce qu'il savait beaucoup mieux le cœur que l'abbé Norton , voulut donner à madame Chambel le temps de se maîtriser, et , avec une vivacité qui ne lui était pas ordinaire , il dit rapidement à l'abbé Norton :

— Je vous demande pardon, mon cher abbé,

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mais ce thème »iuc vous avez mis en avant me semble complètement manquer de justesse.

L'abbé regarda l'honune assez hardi pour lui dire en face qu'il pouvait se tromper, et il répondit aigrement à M. Milon :

-— Jusqu'à un certain point, monsieur, madame Chambel a raison : il y a des hommes que la littérature moderne n'a pas eu besoin de pervertir.

— Sans doute , repartit M. Milon d'un ton railleur, il y a les hommes et les femmes d'un certain âge qui étaient déjà pervertis avant que la littérature moderne existât ; par conséquent, si elle n'a pas fait le mal passé, pourquoi ferait-elle le mal présent?

Madame de Morency et madame Ansier se regardèrent d'un air stupéfait, conmie ces braves gens qui , assistant à un procès du fond de l'auditoire, se voient tout à coup appelés en témoignage. Chambel garda l'air idiot qu'il avait pris dès son entrée , et M. de Morenc} parut souffler plus douloureusement en signe (ju'il avait compris. L'abbé Norton aussi avait c(>uq)ris ; il avait deviné que M. Milon, en avertissant ceux qui l'écoutaient de ce qu'ils avaient à se reprocher, faisait pour ainsi dire un apjiel à la loyauté de leurs fautes pour les engager à

«a MAUi;ii:iUTE.

(léfeiulro la pauvre (ille qu'on accusait si iujuslcniciU. La irponsc élait diflicikî; approuver ce que venait de dire M. Milon, cVlail faire à uuulanic de Morency une injuie pour le pardon de laquelle l'abbé Norton n'avait pas les anciens droits de M. Milon. U laissa donc de côté cet argument , et rétablit la queslion au point où il l'avait toujours posée pour i)ouvoir y trionipher.

— Quoi! reprit- il avec vivacité, vous lU) pensez pas qu'en montrant sans cesse le monde perverti , le vice triomphant , la vertu méconnue et persécutée, on inspire à tous les esprits incertains le doute du bien, et qu'à moins d'une grande puissance de vertu, chacun doit (inir par se dire : « Puisque le monde est aussi mauvais que cela, ce n'est pas la peine de devenir meilleur que le monde. » Je vous répète (|ue montrer incessamment le trionq)he du vice c'est inspirer le mépiis de la vertu.

A cette déclamation , prononcée d'un ton de conviction profonde, M. Milon repartit du ton le plus comi(iuemeiil étonné :

— Mais alors , mon cher abbé , pourquoi est-ce que nous faisons un journal?

— Conunent ! pouniuoi nous faisons un journal? répliqua M. Norton qui ne comprit pas dn

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tout la portée de cette malencontreuse question ; nous faisons un journal pour faire triompher le priucipe légitime et élernellemcnt vrai sans lequel la société ne saurait marcher que dans les ténèbres.

— Mais par quels moyens, dit M. Milon , voulons-nous faire triompher ce principe auquel je crois? Est-ce seulement en l'exaltant sans cesse? vous savez bien que non. Le plus souvent c'est en montrant le mal qui ronge la constitution sociale.

— C'est bien différent, fit l'abbé Norton , et dans de pareilles questions...

— C'est absolument la même chose, dit M. Milon. Lorsque nous disons que la religion est persécutée et l'athéisme en honneur; lorsque nous disons que les hommes qui ont le pouvoir sont des lâches , des concussionnaires ou des andn lieux, tandis que les hommes probes, vertueux et amis de leur pays sont repoussés; lorsque nous disons que toutes les faveurs s'accordent à la vénalité et rien à l'indépendance; lorsque nous disons que les magistrats ne parviennent que parce qu'ils sont corruptibles ; lorsque nous disons que l'hypocrisie politique est la première recommandation pour arriver; lorsque nous disons que l'éducation

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