MAUCIEHITE
est confiée à dos inailres coiTiiploiirs, nous clciiioi-alisons urccssairenienl la sociélô , (;ar nous lui nionlrons lo vice triouiphanl cl la vertu méprisse, et nous jetons dans les esprits incertains ce doute qui lire de ces exemples la conséquence que vous venez d'en tirer tout à riieui'e : Si on arrive par de tels nioyens, pour- (pioi me charger d'une vertu inutile?
— Mais, ;\ ce compte, s'écria l'abbé Norton, poussé hors de lui-même par cette art^umenlation ad hominem, à ce compte, il faudrait donc laisser le vice suivre sa marche triomphale sans essayer de l'arrêter? ce serait un crime ?
— Sans doute, fit M. Milon, ce serait un crime; mais pour le combattre, il faut montrer qu'il existe, et alors vous ne pouvez sortir de ce dilemme : Si peindre le mal c'est le propager, c'est un crime , et il faut se taire 5 si se laire c'est lui laisser la liberté de suivre sa course triomphale , c'est un crime , et il faut parler.
— Et que prétendez-vous conclure de tout cela, monsieur? dit madame Ansier d'un ton aigre-doux.
— J'en conclus, dit M. Milon d'un ton gai et comme un honnne qui est pressé de se débarrasser d'une discussion lourde et ennujeuse;
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j'en conclus que le monde est à peu près aussi bon et aussi mauvais qu'il l'a toujours été ; que le bien et le mal y sont à peu près à la même dose qu'aulrefois, mais sous des formes peutêtre différentes...
A ce moment , M. Milon s'approcha de madame Chambel qui regardait Marguerite avec une fixité de regard qui semblait fasciner la jeune fille tremblante et éperdue, et lui dit en souriant :
— J'en conclus que l'on voit souvent la cause du mal où elle n'est pas, et qu'on accuse les innocents, qu'ils fassent des livres ou qu'ils ne fassent rien.
Isaure ne put se tromper à l'intention de M. Milon , et elle en éprouva une nouvelle colère. Elle avait donc donné sa jalousie en spectacle d'une manière si manifeste , que tout le inonde l'avait pu voir ; elle s'était donc montrée ridicule. C'était un nouveau tort que madame Chambel ne pouvait pas pardonner à Marguerite ; mais , comme M. Milon l'avait prévu , elle avait eu le temps de se remettre, et elle lui répondit en souriant :
— Certainement, on accuse souvent les innocents et...
— Et ces accusations, même lorsqti'elles sont
S'fi MAnCliEBITE.
(Ic'iiionlircs fausses, n'en sont pas moins une mauvaise aelion, dit l'abLé Fortin en interrompant madame Cliambel , dont le sourire élait encore menaçant; car si elles demeurent sans elTet vis-à-vis du monde , elles n'en altèrent pas moins la pureté de rinnocencc à qui elles apprennent que le mal existe ; car l'innocence est une fleur modeste et faible qui se flétrit au moindre souffle impur.
La comparaison réussit mal à l'abbé Fortin.
— Ah ! monsieur l'abbé , s'écria madame Chambel d'un air ravi , que vous avez raison et que je partage bien votre respect pour les J)elles fleurs modestes et faibles ! Aussi ai-je toujours considéré comme une profanation ce jeu de niais qui consiste à demander des oracles d'amour à une pauvre Marguerite.
Cette conclusion fut d'un effet étourdissant.
Cette femme est enragée, pensa M. Milon. Chambel ouvrit de grands yeux ; il venait seulement de comprendre l'erreur de sa femme; M. de Morency souffla comme un homme en travail de cond)iner ensemble ce qu'il croit avec résignation et ce qu'il entend avec surprise ; l'abbé Norton baissa les yeux devant le regard indigné de l'abbé Foitin , et mesdames Ansier et de Morency restèrent impassibles
MAKOCERITE. 87
comme do l)onncs et honnêtes femmes qui font semblant de ne pas comprendre une accusation dont elles ne veulent [)as faire rougir celle qui en est l'objet.
Il y eut un moment de silence pendant lequel Isaure laissa planer pour ainsi dire son regard triomphant sur tout ce monde, pour l'arrêter ensuite d'une façon foudroyante sur la jeune fille qui tenait ses yeux fixés sur elle dans une sorte d'êlonnement stupide. Marguerite baissa les yeux devant le regard éclatant de madame Chandjel; à son tour elle pâlit, et madame de Morcncy elle-même fut si épouvantée de son trouble, qu'elle lui demanda un service qui lui permit de quitter le salon. Marguerite sortit en chancelant. L'abl>é Fortin voulut la suivre ; mais il en fut empêché par 31. Norton, (pii l'arrêta en lui disant tout bas qu'a\ oir l'air de comprendre le trouble de Marguerite sérail donner une sanction à l'accusa- (ion. Enfin il lui promit de satisfaire à la demande qu'il lui avait faite d'éloigner Marguerite de cetle maison.
Tout cela s'était passé dans le commencement de la soirée, et il fallut l'arrivée d'un assez grand nombre de personnes pour rompre la gêne qu'avait jetée parmi ceux qui y
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ôlaicnl intéressés , celle scène dont personne ne voninil [larailre avoir soiij)Çonné l'cxislencc. Pierre s'aj)i)rocha de sa femme el lui demantia l)ien l)as s'il lui convenait de rentrer ; à quoi elle répondit tout liaul que jamais elle n'avait éprouvé tant de plaisir dans le monde cliarnianl où il l'avait amenée ; et pour parfaire sa vengeance, elle trouva moyen d'attirer à ses côtés Jules , le candide neveu de madame de Morency, et de l'y retenir deux heures entières. Le pauvre garçon était pris d'un bonheur si étonné que madame Chamhel ne pouvait s'empêcher d'en rire , tandis que madame de Morency tournait autour d'isaure avec une véritable crainte. Madame Chambel lui faisait peur; etquoiciue à sa place elle eût assurément trouvé que la peine du talion était la meilleure punilion à infliger à une inlidèle, elle n'osait pas espérer que madame Chambel lui donnât celte garantie de tranquillité.
Il y avait dans le visage d'isaure un dédain admiiable pour le pauvre jeune homme avec lequel elle jouait, et il fallait toute la sotte vanité de Chambel ])Our en être irrité. Un plus adroit, en abandonnant sa femme à un manège inutile, l'en eût bientôt fatiguée. Mais il en montra de l'humeur, et elle y persévéra. Tout
MARGïERITE. 89
cela était liès-bicn joué par tout le monde : madame de Moiency avait fort bien réussi à diriger les soupçons jaloux de madame Chambel sur une autre que sur elle-même ; madame Chambcl réussissait à merveille à rendre son mari furieux; mais qu'avaient à faire dans tout cela Marguerite et Jules ; Marguerite , indignement compromise par madame de Morency ; Jules , dont madame Chaml)el égarait la passion jusque-là muette? Ils étaient tout simplement les victimes d'une mauvaise conduite et d'une mauvaise passion; et s'il leur arrivait de comprendre le rôle qu'on leur faisait jouer, et de vouloir rendre aux autres le mal qu'on leur avait fait, l'abbé Norton était là pour dire que la littérature moderne les avait démoralisés. Mais les commentaires ne doivent pas précéder les faits , et je reviens à mon récit.
La jalousie est une fièvre qui a ses intermittences, ses paroxysmes et ses bcures de lassitude; nul malade ne supporterait très-longtemps la violence des frissons qui le saisissent, le glacent et l'agitent d'un tremblement universel; nul cœur n'est assez fort pour soutenir la tension de la colère qui avait animé Isaurc depuis quel(jues heuies, et lors(ju'elle rentra
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chez elle, clic olait brisôo. A celle lassiliutc f|iii de l'àiue avail gagné le corps, s'clail joint le doiile. Le doule, cel amer censeur, pareil an goujal qui suivait le char Irioniplial des Romains pour prévenir ou dissipei' l'ivresse du triomphaleur, le doule qui glissait sa voix aigre dans les triomphes d'Isaure. •' ïu as insulte une jeune (ille, tu as bravé ton mari, lui disait celte voix ; avais-lu assez de certitude de leur faute pour les punir si cruellement? El alors même que tu aurais eu cette certitude, élail-ce à loi à le montrer si implacable? » Cela n'élail pas neltcment formulé à sa conscience, comme je vous le dis ; mais parmi les fuiuulles de sa passion satisfaite, elle entendait quelque chose de discordant comme le cave ne ciuhis (jue hurlait le goujat romain quand Vimpemlor se pavanait trop fièremcnl devant les acclamations de la multitude. Aussi , lorsqu'il lui fallul penser qu'elle allait se trouver seule avec son mari , elle se sentit inquiète et presque faible. Chambel comprit cet état et voulut en profiler ; mais il le voulut à la manière des cœurs sans courage : parce qu'il vit sa femme affaiblie il voulut recommencer la lutte; il voulut avoir son triomphe. D'ailleurs il croyait avoir à ce moment un immense avantage : Isaure élait ja-
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louse de Marguerite ; Isaure se Iroiupail ; elle ^'abandonnait sans réflexion à une passion aveugle, il avait donc le droit de l'en punir; il avait celui de protester haulement contre l'accusation dont il était l'objet. Je ne dirai pas que c'est à l'école de l'abbé JNorton que Chanibel avait appris cette escobarderie ; elle est assez naturelle à tous ceux qui sont accusés d'une autre faute que celle qu'ils ont commise.
Ainsi, quand Isaure et son mari furent rentrés chez eux, celui-ci attendit patienuiient le moment où ils se trouveraient seuls pour commencer l'explication. Isaure prolongea autant qu'elle le put les petits soins qu'elle avait à réclamer de sa femme de chaml)rc; mais Chambel n'en demeurait pas moins dans un coin de sa cheminée, cloué dans un fauteuil, patient parce qu'il était fort. Plusieurs fois, pendant cette attente, Isaure voulut re- (l'ouver l'énergie qui l'avait soutenue quelques heures avant ; mais presque aussitôt elle retombait sur elle-même sans avoir pour ainsi dire la puissance de s'irriter. Enfin , lorsqu'ils furent seuls elle dit à son mari :
— Je vois quel est votre projet , monsieur ; «Il bien ! si vous voulez être ij;énéreux, nous
î)2 MMIGIEUITE.
reinc'Ul'oiis celle explication à demain. Je sonffre beaucoup , et il y aurait pitié à me laisser un peu de repos.
— Vraiment, ditChambcl d'un ton qui sentait le seigneur et maître, vraiment il vous aura plu de m'injurier par vos paroles, de m'insulter par votre silence, de me braver par votre sortie, de m'humilier par vos emportements publics, et enfin de me tourner en ridicule, et, après tout cela, il vous suffira de dire : «t Je souffre , je suis malade , laissez-moi tranquille , ') et je devrai me taire ! Non, madame , non, il n'en sera pas ainsi.
— Comme il vous plaira, monsieur, dit Isaure d'un air de soumission dédaigneuse ; je vous aurais entendu demain comme aujourd'hui , mais il vous convient que cela soit tout de suite, parlez, monsieur.
Chandjcl fit un four dans sa chambre, comme pour assurer l'improvisation à laquelle il allait se livrer, et puis, se plaçant en face de sa femme, il lui dit :
— Écoutez-moi bien, Isaure, et que mes paroles vous ser\ent pour toujours de règle de conduite. Vous êtes bonne, vous êtes dévouée, et je sais qu'il n'est aucun sacrifice que vous ne puissiez accomplir pour ceux que vous aimez.
MARGIERITE. 93
— Vous savez cela? dit Isaure anièremcnl.
— Oui , je le sais , madame, reprit Chamhel d'un ton de conviction déclamatoire; mais je sais aussi que lorsqu'une pensée, quelle qu'elle soit , s'empare de votre esprit , vous l'acceptez sans discussion , vous la tenez pour certaine, et vous agissez en vertu de cette idée, sans respect ni pour les autres ni pour vous-même.
Le regard douloureux que madame Cliambel attacha sur son mari était plein de larmes , et elle lui répondit d'une voix sourde et brisée :
— Vous savez cela, n'est-ce pas, monsieur? vous en avez eu la première et la plus éclatante preuve !
Cliambel laissa échapper un mouvement d'im patience; mais Isaure reprit d'un ton triste et digne :
— Continuez, monsieur, vous avez remué dans mon cœur un souvenir fatal ; ce n'était pas votre intention, je le crois, et je ne vous en A eux pas... Continuez.
Cliambel garda un moment de silence. Il venait de définir maladroitement ce caractère auquel il devait l'amour et le dévouement d'isaure, et il ne semblait pas juste cpi'il condamnât sans pitié ce dont il avait profité. 11 se promenait donc avec impatience , tandis
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qu'Isaurc , silencieusement repliée sur- cllemùme , faisait peut-être un retour vers sou passé , et sentait , malgré tous ses efforts , des larmes de regret couler de ses yeux. Un remords se glissa aussi dans le cœur de Pierre, il fut honteux d'avoir trompé celle qui s'était perdue pour lui, et, dans un premier mouvement qui eût été excellent s'il avait pu aller jusqu'à la vérité tout entière, qui eût tout réparé s'il avait pu aller juscju'à un aveu ; il tendit la main à Isaure, cl lui dit d'un ton quasi sincère :
— Je vous le jure sur l'Iioimeur , Isaure , vous vous êtes trompée.
Isaure se leva tout à coup pour prendre la main de Pierre ; mais, avant ([u'elle l'eût saisie, son regard se fixa sur le sien ; elle s'arrêta et retondja doucement sur son fauteuil en lui disant d'une voix triste, mais calme :
— Je ne vous crois pas.
Toute la fureur de Chambel se ralluma à ce mot.
— Ainsi donc , s'écria-t-il , quand je vous donne ma parole d'honneur, (juaud je vous jure que vous vous trompez , vous ne trouvez dans votre cœur qu'un démenti pour ce que je vous dis.
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— Vous VOUS trompez, Pierre, lui dit doucement Isaure ; je ne vous ai point donné de démenti, je vous ai dit que je ne vous croyais pas; c'est peut-être une faute , mais c'est la vérité. Il y a quelque chose en moi qui me dit que vous me trompez; ce n'est pas d'aujourd'hui (jue j'éprouve ce soupçon qui me dévore.
— Et sur un vague soupçon , s'écria vivement Chambel , vous avez accusé une pauvre enfant innocente et pure , et qui n'a dû rien comprendre à la grossièreté de vos invectives !
A ce mot , madame Chambel se redressa aussi forte , aussi animée qu'elle l'avait jamais été.
— La grossièreté de mes invectives ! repritelle. A qui croyez -vous donc parler, monsieur?
— A celle qui m'a traité de lâche et de misérable, repartit Chaml)el, que l'air menaçant de sa femme avait exaspéré à son tour.
Isaure, nous l'avons dit, avait repris toute sa force ; en effet , elle se contint , et répondit avec une froideur railleuse :
— J'ai eu tort , monsieur, j'ai eu tort , et je \ous en demande sincèrement pardon. Je demanderais pardon aussi à l'innocente et pure jeune fille <iiio j'ai insultée par la grossièreté
îHi MAUtJlERlTE.
de mes invectives; mais elle est si innocente et si pure (jifelle n'a pas dû les comprendre, et ce sciait encore l'insulter que de lui offrir celte réparation.
— Oui, madame, dit Chambcl, assez pure et assez innocente pour que vous ne puissiez la comprendre.
— Assez , monsieur, assez î s'écria madame Chambel ; il y aurait au moins de la politesse à prendre une autre que moi pour confidente de vos admirations amoureuses.
— Mais vous osez donc croire encore à cette indigne supposition?
— J'y crois , dit sèchement madame Chambel.
— Mais c'est de la fureur ou de la folie ! dit Chambel avec emportement.
— Fureur ou folie, repartit Isaure, j'y crois; je crois à votre trahison : j'en ai la preuve.
— Vous en avez la preuve? reprit Pierre en mesurant sa femme d'un œil de mépris.
La passion avait emporté madame Chambel jusqu'à dire un mensonge, et son orgueil, aussi bien que la conviction profonde (}u'elle avait de la perfidie de son mari , le lui fit soutenir.
— Oui, répéla-l-elle. jeu ai la preuve.
MARGIEUITE. 97
— Eh bien ! dit Chanibel , jo vous la demande.
L'air de triomphe de Pierre irrita Isaure ; elle crut y voir le défi de l'homme qui a si bien pris ses précautions , qu'il est sûr de ne pouvoir être convaincu, et elle lui répondit :
— Eh bien , monsieur, je vous la donnerai.
— Vous me la donnerez , entendez -vous bien , madame ! repartit Chambel ; vous me la donnerez , ou vous vous tiendrez pour dit que je ne veux plus de ces emportements ridicules, de ces jalousies imaginaires ou imaginées dont vous vous armez pour troubler mon repos, et, ce qui est encore plus odieux , pour insulter une feuime que vous devriez respecter.
Chandjel quitta la chambre de sa femme ; il triomphait, il l'avait mise dans l'alternative de reconnaiire ses torts ou de produire la preuve d'une chose qui n'existait pas ; et , à son compte, il venait de remporter une immense victoire, non-seulement pour le présent , mais encore pour l'avenir. Le pauvre garçon ne savait pas quel feu il venait d'attiser.
De Ions les élémcnls dont se compose la jalousie, certes l'un des plus actifs et des plus irritants est la colère qu'on éprouve à être pris pour dupe. Le désespoir de l'amour trompé se traduit par les larmes et les résolutions dont on se fait la victime ; mais l'idée d'être joué s'attaque aux trompeurs , et c'est elle qui inspire les projets de vengeance. Ces projets mêmes sont en raison de l'impudence qu'on suppose à la tromperie. Ainsi Chambel, conduisant secrètement une intrigue soigneusement cachée , paraissait bien coupable aux yeux d'I-
100 MAHr.DIOniTK.
saiiro; mais il y avait encore du |)aidoii au milieu de la colère qu'elle éprouvait ; il n'en élail plus ainsi à l'heure où, sûr de son impunité, il l'avait bravée au point de la défier de lui donner la preuve de celte intrigue.
Elle était un peu dans la position du juge à qui un adroit escroc répondait insolennnenl: Il 11 ne s'agit pas de savoir si j'ai volé, mais de me prouver (|ue j'ai volé , et je vous délie de le faire. i> Il ne faut pas oubliei-que, dans l'esprit tl'lsaure, Chambel élail coupable ; et, pour ne i)as laisser croire à nos lecteurs qu'une fenune connue elle se fût laissé persuader par la seule ajiparence de l'absence commune de Marguerite et de Pierre à la même heure, nous devons dire qu'lsaure avait raison lorsqu'elle lui avait dit que ce n'était ])as d(; ce jour qu'elle ressentait le cruel soupçon dont elle était dévorée.
En effet, il y a dans la conduite d'un honune dont un nouvel amour occupe le cœur, quelque chose qui en avertit à chacjue instant celle qu'il trahit. Dans la manière dont il lui parle, dans la manière dont il l'écoute, elle comprend aisément que sa pensée est ailleurs. Alors jnéme qu'il no se plaint pas , à l'indifféience (ju'il a de tout ce qui se passe chez lui, elle
MAKCiltlUTE. 101
s(Mit que son bonliour n'est pins dans sa maison , elle sent (lu'elle n'est plus la femme qui lait son orgueil, lorscpi'au moment de sortir ensemble il n'examine plus avec détail si sa parure lui donne toute la beauté qu'elle peut avoir. Quelques hommes savent que les femmes épient ce manque de soins pour y découvrir les pi'cmières traces de l'abandon, et ceux qui se croient bien habiles n'ont jamais été si empressés pour leurs fennues qu'à partir du jour où ils commencent à les tromper. Ce sont alors des présents continuels, des bou(juets, des bijoux, des surprises charmanles qui arrivent <ha(pie jour ; mais il y a aussi beaucoup de femmes qui devinent aisément ce petit nianége, el qui s'irritent d'être traitées comme des enfants dont on amuse la frivolité pour les empêcher de crier.
C'est ce qu'avait voulu faire Cliambel, elc'esl ce qui avait surtout éveillé l'attention d'isaure. Lorsque son mari rattachait lui-même une épingle qu'une femme de chand)re avait mise de travers, il s'occupait l)ien plus d'elle que lorsqu'il lui avait apporfé le matin une parure (pi'il ne regardait pas le soir. Indépendamment lie tout cela , il y avait dans la façon d'êire de (ihand^el une assurance de lui-mêm»,', une sa-
lO-J, ilAHMitUITI..
tisfaclion de loul ce qu'il disait et de loul ce qu'il faisait qui montrait clairement à sa femme, habituée à le voir inquiet de son opijiion sur tout ce qu'il produisait , (ju'il cherchait et trouvait ailleurs l'approhalion qui le lendait si fier. Ce n'était pas non plus la première fois qu'elle avait épié et constaté la concordance des sorties de Marguerite et de son mari, et elle n'était pas femme à ne pas avoir deviné ce qui avait été si aisément découvert par l'abbé lortin, c'est-à-dire la passion de Marguerite pour Chambcl. Dans tout ce que nous venons de dire , il y en avait plus qu'il n'en fallait pour persuader une femme naturellement jalouse, et une fois que ce sentiment avait éclaté , il était tout sijnple qu'il persévérât, et que , se croyant juste et raisonnable , il voulût avoir raison.
Comme nous l'avons dit, la scène de la veille, si claire et si manifeste pour tout le monde . pouvait cependant être niée par tout le monde. Quelques généralités que chacun était le maître de ne point s'appliquer , et un caleinbour qui n'avait pas voulu en être un , en avaient fait tous les frais. On pouvait donc se retrouver et se revoir sans le moindre embarras, et c'est ce que madame Chambel eut la prétention
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de vouloir faire comprendre le lendemain à son mari.
— Vous avez parfaitement bien défini mon caraclèrc, lui disait-elle ; c'est vrai , je ne saurais résister à l'entraînement d'un premier mouvement , bon ou mauvais ; et je cherche vainement, aujourd'hui que je suis plus calme, à me rendre raison de la folie qui m'a emportée hier. Comme le disait l'abbé Norton , cette jeune fille serait un monstre , ce serait la dépravation la plus inimaginable , si elle était capable du crime dont je l'ai accusée en mon cœur.
Isaure avait bien regardé son mari pendant qu'elle parlait ainsi de Marguerite; mais il était resté impassible, et Isaure , toujours convaincue de la réalité de son crime, s'était dit en elle-même : « Il est encore plus faux que je ne le pensais , car il peut entendre sans pâlir traiter avec mépris la femme qu'il aime ! '>
Chambel , sans accepter comme sincère le repentir de sa femme , en avait pris occasion de lui faire les remontrances les plus sages et les plus paternelles, et elle les accepta avec une sounïission qui eût alarmé un homme moins sûr de lui-même et plus expert en pareille matière. Il était une heure lorsque Cham-
loi MMlC.l KHlTi;.
l)oI sorlil (lo clic/. lui , sans se doiilcr (\ue la veille niai'ame Cliainliel avait deiiiaiulé à luailaiiie de Morcucy la permission de venir Iravailler et causer avec elle pendant la nialinée. (!lelle-ci n'avait pas osé refuser Isaure, et elle avait fait ses dispositions pour la recevoir, lorsque Pierre entra dans son salon où elle était avec M. Jules , son beau neveu. Madame de Morcucy parut très-contrariée de l'arrivée de Cliand)el, et, lors(ju'il eut été s'asseoir à côte d'elle, elle lui dit à voix basse :
— Pourquoi étcs-vous venu ce matin?
— Pour connaître vos dispositions pour ce soir.
— Je ne sortirai pas aujourd'hui ; je ne sor tirai pas de huit jours; il nous faut être plus prudents que jamais.
— 11 me semble, dit Chambcl, que les soupçons qu'on a montrés hier sont notre meilleure garantie.
— Sans doute , si Marguerite était encore ici ; mais l'abbé Norton est venu la chercher ce malin, et vous comprenez qu'il nous faudra prendre à l'avenir d'autres mesures; car désormais ses absences ne pouriont plus couviir les miennes.
— Ses absences? répéta Chambel d'un air
élonné; elle sortait donc souvenl aux mêmes Iieures que vous, el vous le saviez?
Mailamc de Moreucy parut fort embarrassée de ces questions , et répondit en baissant tout à fait la tète sur son métier à broder :
— J'ai appris cela ce matin ; le hasard nous a servis. Mais partez, je vous en supplie ; votre fenune peut arriver d'un instant à l'autre.
Elle lui expliqua la proposition qu'Isaure lui avait faite la veille, et finit en lui disant :
— Qui sait ce qu'elle pourrait penser, si elle Aous surprenait ici !
— Probablement elle penserait que j'y suis venu pour voir Marguerite, répondit Chambel.
— Après ce qui s'est passé hier, jamais elle ne vous croira capable d'une pareille gaucherie, et c'en serait assez peut-être pour l'avertir ([u'elie s'est trompée.
Chand)el fut assez sur])ris de voir juger bl lestement la manière dont il envisageait le ré- Millat probable de sa visite, et il rei)rit d'un ton assez alarmé :
— Mais que comptez-vous donc faire "^ Que lui direz-vous?
— Cela dépendra de ce qu'elle fera elleliiênie et de ce qu'elle me demandera ; mais parlez, partez vile; je trouverai le njoyen do
1()() IIAUGltlUlK.
VOUS avertir tlu eo (jui se sera passé. Je Uielierai de la relenir à dîner, et, pendant la soirée;, nous trouverons bien un moment pour causer. Cliambel obéit avec regret, cl madame de Morency se trouva fort heureuse d'être débarrassée de ce maladroit auxiliaire dans la scène qui allait se jouer. Quelques moments après madame Cliand)el arriva, et, dès son entrée, madame de Morenc} jugea que la contre-mine qu'elle avait préparée aurait tout l'effet qu'elle pourrait en attendre. Madame Chandjcl était entrée le sourire sur les lèvres, ce qui ne prouvait rien ; mais elle av aitrépondu au salut Irendjlant de Jules i)ar un de ses regards bienveillants qui semblaient dire : « Je me souviens avec plaisir de notre charmante conversation d'hier. » Madame de Morency tàta le terrain dès les preiuiers mots, et, tout en demandant à Isaure des nouvelles de sa santé , elle lui dit doucereusement :
— J'ai craint hier que vous ne fussiez un peu souffrante.
— Moi! point du tout, dit Isaure; est-ce que j'avais l'air malade, M. Jules?
— Au contraire , repartit Jules tout fier d'être interpellé sur un pareil sujet , et jamais je ne vous avais vue .si...
MAKUUERITE. 107
I.G mol manqua au pauvre garçon, ou plutôt il n'osa pas dire ([ue jamais , à son gré , il n'avait vu madanio Cliambcl si sétlnisante et si jolie. Madame de Morcncy , qui avait trouvé (pie le commencement de la pluase de Jules promettait quelque chose d'aimable , fut très contrariée de le voir s'arrêter en si bon chemin, et lui dit d'un air d'impatience encoura- ;^eanle :
— Si... si quoi?
Jules rougit, balbutia, s'embarrassa ; et ma dame Chambel ajouta en riant :
— Si bien portante, sans doute.
Madame de Morency voulut réhabiliter la ga
lanlerie de son neveu et repartit :
^— Ce n'est pas cela qu'il voulait dire , j'en suis sûre.
— C'est pourtant ce que M. Jules pouvait me dire de plus aimable, fit madame Chambel , raron est rarement jolie quand on est malade.
Cette façon d'extraire un compliment d'une parole qui n'avait pas même été dite par Jules, parut à madame de Morency un indice signiiicalif des projets de madame Chaml)el. Ces projets allaient-ils jusqu'à une vengeance réelle , ou bien s'agissail-il seidement d'alarmer M. Chambel? C'est ce que madame de Mo-
lOS MMK.I K.KITi;.
lem-y ne put jii^cr; mais il y alhiil (h; son in k rcl (lo socoiulcr ces projets , et elle le lit à >a manière.
Madame de Morcncy, belle, élégante cl Irèssoignée de sa personne, ne comprenait rien aux passions que pouvait exciter la pâleur mé- Iancoli(}ue et rêveuse d'une jeune femme, et le front chauve , mais intelligent d'un honune. La beauté et toutes ses beautés lui semblaient la première et la plus réelle des séductions , et elle agit en conséquence.
Les premières phrases que nous avons dites plus haut s'étaient rapidement échangées tandis que madame Chambel s'asseyait et s'établissait près du métier de madame de Morency.
— Jules, dit celle-ci, donnez donc un coussin à madame Chambel.
Isaure y posa ses pieds en remerciant Jules comme s'il avait eu cette attention de lui-même, et la vaillante madame de Morency se prit à dire :
— Ah ! quelle jolie couleur de brodequins; vous êtes admirablement chaussée.
— Vous trouvez , dit madame Chambel en riant et en minaudant du pied sous le regard de Jules qui admirait; puis elle ajouta en continuant à rire gaiement :
MAKGIERITE. 109
— Eh bien! 31. Jules?
— Madame? fil Jules d'un air surpris.
— Eh bien ! reprit madame Ciiambel avec une gracieuse gaieté, la phrase est toute faite; voyons.
— Quelle phrase? fil Jules qui n'eût pas été plus sérieux s'il eût été interrogé devant la Cour des Pairs.
— Ah ! fît madame Chambel toujours riant , je n'ai pas le droit de dire ces choses-là, mais je m'y attendais.
— Je ne vous comprends pas , madame, fît Jules d'un ton alarmé et triste.
— Ce n'est rien , dit Isaure , et vous avez échappé au piège avec adresse.
' — A quel piège? fit Jules, à qui l'on parlait une langue dont il ne savait pas le premier mot.
— Eh ! mon Dieu , dit Isaure , en reprenant sa gaieté, tout autre à votre place se serait immédiatement écrié : « On est toujours bien chaussé quand on a de si jolis pieds. »
— C'est vrai, fil Jules d'un air confus, j'aurais dû le dire.
Celle fois madame Chambel et madame de Morency, malgré les projets qu'elles avaient dans le cœur, parlirenl d'un franc éclat d<; rire, tant
||(» >l\U(.UI-;illTK.
il vavnil ûc coniiiinc ch'sospoir clic/ .Iules, d'avoir maïKiiir celle occasion de faire un conijjlimcnl. Et ce rire redoubla lorsque Jules s'écria d'un Ion convaincu :
— Mais je le pensais!
— Eh bien ! lui dit madame Chambcl d'un air railleur , et quand cet excès de gaieté fut un peu calmé, lorscpie vous penserez ces choses-là d'une autre (|ue de moi , dites-les-lui ; c'est très-l)anal , très-insignifiant, mais ça fait toujours plaisir à la femme à (jui on le dit. Demandez plulùl à votre tante.
Cette inlerjjellation surprit madame deMorency. Élait-ce une épigramme , et par consé- (juent une imperlinence , et madame Chandîcl lui donnait-elle avis qu'elle n'était nullement disposée à servir de point de mire aux admirations qu'on voulait exciter chez le candide Jules? Cette crainte s'effaça complètement devant le regard soumis et furtif qu'isaure adressa à madame de Morency et reporta malicieusement sur Jules; ce regard signifiait: « Permettez-moi , je vous en prie , de jouer avec la naïveté de votre beau neveu.» Madame de Morency répondit par un sourire de condescendance et d'acquiescement , tout en se disant mentalement: »' Oui, on veut avoir l'air de
MMUilERITE. 111
jouer , jusqu'à ce que cela devienne sérieux. C'est assez adroit, mais comme cela me sert , je veux bien avoir l'air d'en paraître dupe. " madame de Morency se tint pour avertie , et laissa à madame Cliambcl toute la liberté possible d'être coquette vis-à-vis de son neveu. Madame de Morency trouvait bien quelque imprudence à madame Chambel à laisser voir ainsi ses projets; mais la scène de la veille lui a\ ait prouvé qu'Isaure était une femme qui ne savait point se contraindre, et qui marchait sans précaution au but qu'elle voulait atteindre. Elle craignit même qu'un moment de réflexion n'arrêtât Isaure dans sa marche , et pour lui laisser le champ libre , elle sortit du Sillon sous un prétexte assez léger. Si madame de Morency eût écouté à la porte , ce (lu'clle n'osa pas faire, elle eût été encore plus assurée qu'elle avait deviné juste ; car à peine fut-elle partie , qu'Isaure , abandonnant tout à coup le sujet dont elle s'entretenait avec madame de Morency , dit à Jules avec un accent presque conlidentiel :
— Eh bien ! M. Jules . avez-vous réfléchi à ce que nous avons dit hier soir?
Madame Chaiidjcl était assise et gracieuse ment renversée dans un fauteuil bas, les pieds
I I::! M viu.i Kiu II:.
clciuliib siii- l(î coussin (iiic Jules lui aMiil ilomit' ; l'Ile hrotlail avec altenlion , ce (iiii rol)lii![oait à parler sans regarder, et ce qui lui donnait en même temps le droit d'envoyer à Jules de ces ivgards à la dérobée qu'on laisse surprendre et dont on a l'air si confuse.
A la question de madame Chambel, Jules devint tout trendjlanl et répondit avec un effort douloureux :
— Oh! oui, madame, j'y ai pensé.
— Et qu'avez-vous découvert ? dit madame Chambel en baissant beaucoup la tète , comme si elle redoutait la réponse qu'elle allait recevoir.
— Ne me le demandez pas , madame , dit Jules , je ne puis pas , je ne dois pas vous le dire, et vous ne voudriez pas l'entendre.
— Oh ! dit madame Chambel en souriant de son sourire le plus frais et le plus jeune , je suis assez vieille pour ne pas m'alarmer de la confidence d'un cœur malheureux.
— Bien malheureux ! répéta Jules avec une véritable expression de désespoir.
— C'est un peu votre faute, monsieur ; quand on souffre, il faut parler ; quelquefois on réussit à se faire plaindre.
MAKGLEKITE. llô
— De la pilié! dit Jules amèrement, de la pitié ! je n'en veux pas.
— Et que vous faut-il donc?
— Ce qu'il me faut ! dit Jules avec vivacité. Oh ! madame , supposez que vous aimez , que vous aimez avec passion, avec respect, avec adoration, supposez que cet amour soit votre seule pensée , qu'il occupe toute votre existence , qu'il en soit à la fois le malheur et la force ; oh ! vous préféreriez le garder muet et intact dans votre cœur que de l'exposer à une l)ilié peul-èlre railleuse.
Madame Chambel semblait fort émue et se cachait le plus qu'elle pouvait aux regards ardents de Jules. Elle garda un moment le sifence, et reprit alors d'une voix à laquelle elle sut donner cet admirable accent qui joue l'indifférence et qui trahit si bien l'émotion :
— Je suis femme, M. Jules , et je crois pouvoir vous dire qu'une passion réelle et sincère n'excite pas la raillerie , et que si vous en faisiez l'aveu à la personne que vous aimez...
— Lui faire cet aveu à elle, madame, à une fcnnne dont la voix me trouble , dont le regard m'éblouit ! Je n'oserais pas...
— Il s'arrêta et reprit avec la résolution d'un poltron qui se décide à èlre brave :
Ili MAiw.itKin..
— El iTi>(Mid;iiil , inadaiiio , si j\isai,s «loiiv ([110 son àiuo lie s'imligiiàl pas de cel amour...
— rounjuoi voulez-vous que iiiadeiiioisellc Marguerile s'iiuliii;nc de ce (jue vous l'aimez? dil madame (>liaml)el , qui inleiromjul Jules jusle au monienl où il lui convenait sans doule d'arrèler court le paiivie garçon qu'elle avait si vivement éperon né.
Jules resta atterré et garda lcsilencepen<lanl que madame Cliambel l'examinait avec attention ; il la regarda , elle baissa les yeux , et il repartit avec un mouvement de désespoir :
— Marguerite ! vous croyez donc que c'est elle que j'aime?
— Elle est assez belle pour cela , et l'iiabi- (ude de la voir tous les jours...
— Vous vous trompez , njadamc, dit Jules avec effort ; j'ai aimé celle (jue j'aime du premier moment que je l'ai vue ; et si la faveur de la voir souvent m'a été accordée , elle n'a fait que me montrer combien ma passion était insensée.
Malgré toute la niaiserie de Jules, il ne put s'empêcher de croire qu'un sentiment de jalousie dilatait à madame CIiaml)el les paroles suivantes :
— Eh bien , monsieur . mademoiselle Mai-
3I\RGIIURITE. 113
ij;iierilo vous guérira de celte passion inseiisco ; jt; crois qu'elle ou sera heuieuse...
— Marguerite ! madame, dit Jules, elle n'est plus ici.
— Elle n'est plus ici ! s'écria madame Cliam Ijol avec un accent d'étonuement et d'anxiété (jui cette fois n'était pas joué.
— Non, madame, l'abbé Norton la l'ait avertir ce matin (pi'elle se préparât à partir, et (iuel(pies beures après il est venu la clierclier lui-même.
— Pour la conduire où vous saurez bien la retrouver ?
— J'ignore où il l'a conduite, madame, et je le saurais, que je n'aurais aucun souci d'aller troubler sa retraite. Je dois même penser (pi'clle a quitté Paris; car, en parlant, elle m'a chargé d'une lettre pour quebiu'un à qui sans doute elle n'eût pas eu besoin d'écrire si elle fût demeurée à Paris, car il eût été sûrement la voir.
Le départ de Marguerile avait changé tout à fait les dispositions d'isaure ; elle n'avait plus besoin de faire de Jules un espion à ses ordres, et pi'obablemcnt c'est là (pi'eùt fini le roman d(î la [)assi()n d(; Jules, s'il n'eût j)arlé de celle lellre. Une lellre remise à Jules ! (Qu'est-ce (jue
IIG IIMK.I KHITt.
celasigniliail? A qui étail adrcssi'r cclU; lollro ? A son nini'i peul-èlrc... Cela n'élail pas proba- I)lo, mais à qnehiu'un chargé de la rcmellre à son mari. Ce nV'lait pas douteux... Celle Icllre, c'était la preuve que madame Clianihel (tlicrcliail, et (pii se présentait au premier pas. 11 fallait l'obtenir de Jules; mais comment? par quel moyen ? Isaure, agitée, tremblante, cherchait une ruse, lorsqu'elle entendit une toux assez impertinente. C'était madame de Morency qui annonçait son approche de manière à ne surprendre personne. Madame Chambel y prit garde pour se servir de l'avertissement comme s'il était nécessaire, et elle passa un doigt sur ses lèvres en regardant Jules, comme pour lui dire : Silence sur ce qui vient de se passer entre nous ! Jules ne répondit pas; mais il se demanda si , sans s'en douter, il n'avait pas été plus loin qu'il ne le croyait, s'il n'avait pas été mieux compris qu'il ne le pensait, puisqu'on lui recommandait le silence.
Sur celle pensée il prit un peu d'assurance, et il éprouva une joie dont Isaure se promit bien de tirer parti.
Madame de Morency crut devoir donner une excuse à la longueur de son absence , et elle dit en entrant :
MARGIERITE. 117
— Je vous croyais dans le jardin avec M. de Moiency, sans cela...
— Non, dit Isaure d'un Ion câlin, nous causions , nous faisions de giandes théories sur l'amour.
— Des llicories? dit madame de Morency d'un ton railleur.
— Oh ! tout à fait, lui répondit Isaure avec un petit mouvement de tête impertinent qui lit sourire madame de Morency.
Elle regarda Jules d'un air de pitié, et dit presque à l'oreille de madame Chambel :
— J'en suis malheureusement sûre.
Puis elle reprit en s'asseyant devant son métier :
— Eh bien ! Jules, que disaient ces théories ?
— Rien, ma tante ; madame Chambel se moque de moi.
— Non , M. Jules , pas le moins du monde Vous me disiez, je crois, qu'un véritable amour ne craint pas de se dévouer sans réserve à la personne qui l'inspire.
Jules n'avait pas dit un mot de tout cela , et il allait répondre quelque gaucherie , lorsque madame Chambel reprit en se tournant vers madame de Morency :
— N'est-ce pas que c'est fort juste'
118 MAUCIKIIIIK.
— Tiùs-jusle et très- vrai, dit muduinc de Mo rency, qui voulut se mettre de la partie. L'amour (jui n'est pas assez fort pour faire oublier tout pour eelle (ju'on aime, n'est pas de l'amour.
— Vous l'entendez, M. Jules, dit madame Chambel; l'amour est exclusif, il n'admet pas le moindre partage dans les affections, et je connais des fennnes assez exigeantes pour ne pas permettre à celui (jui veut leur persuader (ju'il les aime, d'avoir au monde un autre inté rèt que le leur.
— D'autres intérêts de cœur , dit madame de Morency , qui réservait les droits de tante.
— C'est ainsi <iue je l'enlends, dit Isaure en souriant en dessous à madame de Morency , et c'est dans ce sens que je dis que, pour prouver à une femme qu'on l'aime , il faut surtout lui [)rouver (ju'elle seule occupe votre pensée, votre esprit, votre amour...
« Elle est jalouse de Marguerite , pensa Jules, » en considérant le regard que lui lança madame Cliandjcl. 11 cherchait un mol pour prolester contre cette idée , lorscjue madanu; Chambel (jui, décidée à tout obtenir , ne reculait pas devant les agaceries les plus manifos-
les, bien sûre d'arrêter cette comédie à l'heure qu'elle le voudrait , reprit en pesant ses paroles :
— Quant à moi , il me semble que je ne croirais pas à l'amour d'un homme qui ne serait pas prêt à faire pour moi tout ce que je lui demanderais.
— Tout ! dit madame de Morency qui s'alarma de l'élendue d'un mot qui embrassait assez de choses pour qu'elle y pût être comprise.
— Tout ce qui est raisonnable , ou plutôt , dit madame Chambel en riant , tout ce qui est déraisonnable. J'ai peut-être de fausses idées là-dessus , mais je trouve que la femme qui jetait son gant dans le cirque où étaient les lions, et qui disait à son amant d'aller l'y chercher, éprouvait plutôt son courage et sa vanité que son amour. Nul homme, en présence d'une cour aussi galante et aussi brave que celle de François I", n'eût reculé devant une telle proposition ; mais si elle lui eût demandé une chose sans danger , inutile et déraisonnable , peut-être eùl-il louvoyé, reculé...
Madame Chambel se prit à rire et ajouta :
— Peut-être si elle lui avait dit d'aller savoir chez elle l'heure qu'il était, peut-être n'y
^'■2^) MMK.lKlUTi:.
serail-il [ins aile de si l)oimc i>ràc(! (iii'il saiila dans le ciniiic au pi'iil de; sa vie.
— Ces! j)r()l)al)lo, dil madame de Moi'cncy en rianide la supposition, taudis (|ue madame (;iiand)el disait des yeux : » Vous entendez , M. Jules. >.
Le pauvre garçon s'approcha d'elle , et madame de Morency, qui vit combien il venait de prendre couj'age, apercutadroilemenl M. de Morency dans le jaidin, vA s'écria :
— Ah ! j'avais oublié de dire à M. de Morency qu'on était venu ce matin...
Elle acheva sa phrase en quittant le salon , et Jules put dire à madame Chambel , du ton le plus humble et le plus exalté :
— N'aurez-vous rien à m'ordonner, madame ?
— Donnez-moi la lettre de mademoiselle Marguerite...
— La lettre de mademoiselle Marguerite?
dit Jules d'un air étonné; mais, madame...
— Ah! fit Isaure, déjà !
Jules la tira de sa poche 5 Isaure la prit, et en lut la suscription : « A M. l'abbé Fortin. » Ce nom était peut-être le seul qui put détruire l'espoir qu'avait madame Chambel que cette adresse en pût cacher une autre; elle allait
UARGIERITE. 121
rendre la Icllie à Jules, mais la pensée que celle letlre, si elle n'était pas destinée à Cham bel, pourrait cependant l'éclairer, la lui lit retenir. Jules avait tendu la main pour la reprendre, madame Chambcl lui présenta la lettre en souriant d'un air piqué ;
— Votre confiance n'est pas longue.
— Ah! madame, fit doucement Jules, vous vous moquez trop de moi !
— Non, monsieur , \ous dis-je; car je suis sûre que vous ne me laisseriez pas cette lettre.
— Tant([u'il voiis plaira, madame, dit Jules.
— Eh bien! je la garde, monsieur, fit madame Chambel en se levant. Mais...
. Elle passa de nouveau son doigt sur ses lèvres , et alla rejoindre madame de Morenc} .
Que diable peut-elle vouloir faire de cette leltre?se dit Jules sans penser un moment (ju'elle pût avoir envie de la lire. C'est un caprice ; je l'ai satisfait et elle a dû me comprendre. Et il se mit à rêver à son amour; déjà madame Chambel ne pensait plus qu'à la lettre.
Selon ce qu'elle avait promis à Chambel , madame de Morency engagea madame Chambcl à dîner. Elle accepta pour ne pas engager une discussion, et demanda la permission d'aller faire quehpies changements à sa loilette. 1. 11
122 MAROIKUITE.
— Ail ! lui (lil iiiadanic de Morcncy en sourianl, c'est trop!
Isauro ne répondit pas, elle avait liàtc d'être seule; elle rentra, s'enferma, et, sans hésitation, sans scrupule, elle brisa le cachet et lut la lettre suivante :
Vï
MARdUKRITE A L'ABBE lOUTIN.
Mon vénérable ami,
Ce matin, M. Norton, mon noMe bienfaiteur, est venu me dire que je quitterais aujourd'hui même la maison de madame de Morency. J'ai reçu celle nouvelle avec joie, el je lui ai demandé s'il me sérail permis de recevoir vos dignes conseils dans la famille où j'allais entrer ; M. Norton m'a répondu que je demeurerais encore pendant quelques jours dans la maison des dames de..., et qu'il était assuré
hil MMU.l KlUTli.
i\\\c iiindîtino I;i siipérieuro no iiiolliiiil aiu'un ohstiuh! à (0 tlrsir bien naliirol. Je me suis sfulie I)icn Iieiircuso ol bien rccomiaissanlc do c-clle pennissioii ; car je ne puis dire pourquoi j'avais craint (|u'on no me la refusai. J'ai rcmcicic bien vivement M. Norton de celte nouvelle marque de l)onlé ; mais j'ai sans doute mal exprimé ma reconnaissance, car il m'a dit avec celte bonté que vous lui connaissez sans doute :
« Vos expressions parlent d'un scnlinient louable, niais elles sont beaucoup trop exaltées j)0ur une chose si simple. Je crains, mon enfant, que vous n'ayez pas imposé à vos idées et à vos espérances la modération et l'humilité que la religion commande et que votre })Osition vous impose ; réfléchissez-y bien, il en est encore temps, armez-vous contre le serpent qui flatte les passions pour perdre les âmes, et n'oubliez pas que celui qui écoule avec complaisance sa parole empoisonnée est déjà sorti du chemin du devoir et de la chasteté. "
A cette pieuse et sage admonestation, je me suis sentie rougir comme si j'avais été coupable; et sans doute je le suis, puisque mon âme a été troublée et (pie j'ai éprouvé un vif repentir. L'abbé Norlon m'a quittée, et dans un mou-
vonicnt (le désespoir et de honte je suis tombée à genoux en demandant à Dieu le pardon de ma faute.
Vous le dirai-je, mon père?... permettez-moi de vous parler ainsi, comme si j'étais à genoux devant vous, au saint tribunal de la pénitence; vous le dirai-je? cette prière, toujours si puissante, ne m'a pas consolée; je ne me suis pas sentie calme et confiante , malgré ce que vous me disiez il y a quelque jours : « Humiliezvous et vous vous relèverez forte ! » Je me suis humiliée, mon père, et je me suis relevée désespérée. Alors je me suis dit que vous viendriez à mon aide, et que lorsque vous auriez reçu ma confession, vous me rendriez l'espérance comme vous me l'avez toujours lendue, et j'ai préparée religieusement cette confession de ma faute.
0 mon père, je marche dans les ténèbres; l'esprit du mal m'a sans doute frap|)ée d'aveuglement, car je cherche ma faute et je ne la trouve pas. Et cependant ce n'est point l'orgueil qui m'égare ; jamais je n'ai plus douté de moi qu'à ce moment ; je me repens et je souffi (! ; je suis donc coupable. Vous m'éclairerez , mon père ; vous m'arracherez à cette pente du mal qui m'entraîne sans (jue je sache de quel
hi(5 MARUlEitITE.
côté ; VOUS 1110 sainercz de colle niiil où je ino perds, llolas ! elle est si profonde «pie je ne m'y vois pas inoi-inôinc, cl cpie s'il me fallait vous dire de vive voix le désordre de mon âme , le tumulte de mes idées, je sens que je ne trouverais pas de paroles.
C'est pour cela que je vous écris ; c'est ainsi que vous nous appreniez à faire autrefois, lorsque vous demandiez à vos enfants pénitentes le sévère examen de leur conscience. Oh! que cette tâche était facile alors î Dans cette vie sainte, calme et unie où nous marchions si sûrement, guidées par vous, la moindre parole, la moindre pensée qui sortait de la règle de nos devoirs nous apparaissait au premier regard , comme dans les allées de notre jardin, si précieusement confié à nos soins, la moindre herbe parasite que nous avions laissée derrière nous. Pardonnez-moi celte comparaison, mon père , est-ce le faux esprit du monde qui me la dicle? Ai-je déjà appris à déguiser ma pensée sous des formes vaines? Je ne sais ; mais l'esprit de lumière qui m'apprenait si bien à dire tout ce (juc j'éprouvais n'est plus avec moi ; je ne vois mon âme qu'à travers mille images confuses. Ainsi je ne saurais mieux vous expliiiuer la difficulté que j'éprouve à commencer col o.\a-
iiicn de ma conscience , qu'en vous disant que je suis aujourd'hui en présence de moi-nième comme au milieu d'un sentier liorissé de ronces et de plantes malfaisantes qu'il me faudrait nombrer une à une et dont je ne sais pas le nom.
Cependant, mon père , si la force me raan- (jue, la volonté du bien me reste encore ; et c'est dans vos sages conseils que je trouverai encore un guide à cette volonté. <t Prenez vos semaines jour par jour du premier jusqu'au dernier, prenez vos journées heure par heure depuis la première jusqu'à la dernière; examinez-les avec soin , et vous trouverez aisément le moment où vous avez failli, la minute où vous avez péché. » Voilà ce que vous me recommandiez ; voilà ce que nous faisions, voilà ce que je n'ai pas fait et ce que je vais faire. Peut-èlre découvrirai-je ainsi l'endroit où mon àme a dévié du devoir, et si mon esprit restait aveugle , le vôtre y verrait clair pour moi et me montrerait connnent je me suis égarée. Eh ! voyez, mon père, connne Dieu vient en aide à ceux qui travaillent avec ardeur à leur salut: déjà celle résolution m'a rendue plus calme, déjà la bonne volonté de me réformer m'a été comptée comme un effort , et déjà je sens que
l-iS IIAKGIEIUIK.
j"aur;ù le courage d'accoinplir une lâche (Hii tout à riicure nie senihlait iinpossiMc.
Vous savez à quelle cpoquej'ai (juiUé L... et pourquoi je l'ai (piillé. Lorscpie j'aiiivai à Paris, M. Norton nie (il conduire chez madame de Morency qui m'accueillit avec une louchante bonté. Les premiers jours que je passai chez elle furent occupés de soins bien nouveaux pour moi et que je remplis avec l'obéissance que je devais aux ordres de M. Norton , mais sans en ressentir la joie que l'on me disait que je devais y trouver. J'étais venue avec le costume et le trousseau du couvent , et ce costume il fallait le remplacer par des habits nouveaux et analogues à ma nouvelle position. Madame de Morency se chargea de ce soin, et sa bienveillance , animée sans doute par des sentiments que le monde autorise, n'était satisfaite que lorsqu'elle m'avait fait, selon son expression, aussi belle que j'élais. La beauté est un don du ciel et non pas un mérite, et quoique chaque jour on me répétât , à propos de tout ce qu'on m'essayait: «Mademoiselle est charmante avec celte robe ; mademoiselle est admirablement belle avec celle coiffure, » jamais, je vous le jure , mon père , aucun mouvement de vanité coupable ne s'éleva dans
UAUlilElUVE. 129
mon cœur : je rougissais de (.'OS éloges cl je les oubliais.
Destinée, au sortir du couvent, à vivre dans une famille riche el puissante, M. Norton me dit que je devais descendre quelquefois dans le salon de madame de Morcncy pour apprendre la règle habituelle de cette nouvelle vie. Je comprenais très-bien cela , et , sans jamais être entrée dans un salon , je savais bien que je ne pouvais aborder la maîtresse de la maison comme j'abordais notre sainte supérieure, quand elle m'appelait dans sa chambre, en me mettant à genoux devant elle et en lui demandant sa bénédiction. A l'heure des repas, nous nous rendions processionnellement au réfectoire, et il n'en pouvait être ainsi dans une famille ; je regardai comment faisaient les autres, et je m'instruisis à leur exemple. En peu de jours, tous les usages de cette vie me furent familiers, el je les accomplissais avec régularité. Je savais déjà comment je devais me présenter et me retirer ; je ne me trompais déjà plus sur la toilette convenable pour la matinée, et sur la parure qu'il me fallait mettre le soir. Madame de Morcncy m'avait chargée de préparer le thé et de l'offrir, et je m'ac(piittais sans peine de ce devoir. Pauvre pensionnaiin? d'un