J AI HESITE
Attaqué, diUamé, j'ai longuement hésité à me défendre. Je m'étais fait une règle de me taire dès le jour où je suis devenu le mari de la Princesse Louise de Toscane. Un artiste, un musicien, n'est pas un écrivain. Je n'ai jamais écrit que des compositions musicales. Je crai gnais, si j'écrivais ou si je parlais, d'être maladroit.
Je me suis marié, je n'avais pas vingt-qualre ans. Je n'ai pas réfléchi. J'ai fait une folie. Je n'ai voulu écouter personne. J'ai écouté seu lement mon cœur et l'amour que me témoignait celle que i'adorais. Tout ce que j'aurais pu dire eût trahi des sentiments intimes qui m'étaient alors chers. J'ai refusé d'entendre les
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journalistes. Beaucoup d'autres, à ma place, auraient fait des déclarations aux journaux, public avec fracas leur musique, et paru en public. On m'a offert des sommes exagérées pour donner des concerts à grand tapage. J'ai vu qu'on voulait exhiber le mari d'une Archiduchesse d'Autriche qui avait été la femme d'un Prince royal, aujourd'hui Roi. Je n'étais plus un concertiste, un virtuose, un compositeur. J'étais une bêle curieuse. J'ai refusé les offres. Je reviendrai là-dessus. On m'en a fait d'étranges. L'argent est étonnant : il croit que tout lui est permis.
Plus tard, lorsque ma femme et moi nous ne nous sommes plus entendus et que j'ai vu clair dans ma situation, j'ai été ouvertement traité de misérable, de mari ivrogne, brutal, adonné au jeu. Je n'étais plus le fils unique et gâté des braves gens qui m'ont élevé, l'artiste qui s'est fait entendre et applaudir dans les principales capitales du monde civilisé, je devenais simplement un souteneur.
Je ne disais rien, j'étais tout au déchirement de cœur, qui a suivi la crise que j'ai traversée. Alors, mes parents, mes amis m'ont assailli d'objections.
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Si je me suis marié, c'est qu'il fallait que je me marie, à cause de l'enfant qui allait naître. Cet enfant, la justice, sur ma demande, l'a retiré à sa mère et l'a confié aux soins de mes parents et miens. Je vis nuit et jour près de lui. La charge m'incombe de l'élever. On est venu me dire et on me dit fréquemment : « Dans dix ans, dans quinze ans, quand cet enfant pourra comprendre, on mettra sous ses yeux ce qui a été publié contre vous. Qui vous dit qu'il ne prendra pas alors en horreur le mari de sa mère? »
Je n'ai pas voulu croire que cela fût possible.
Mais on m'a présenté un nouvel argument : « Vous recommencez votre vie, vous n'avez pas trente ans, vous êtes mal parti, tout est détruit autour de vous et votre réputation artistique a souffert du scandale de votre ménage. Votre silence est pris pour un acquiescement à tout ce qui a été publié contre vous. Cet acquiescement paraît d'autant plus certain que les accusations dont vous avez souffert ont été présentées comme inspirées et approuvées par votre femme. Si vous vous taisez, c'est donc qu'on a dit la vérité. »
J'ai hésité encore. Puis, enfin, j'ai compris.
Je ne voulais pas croire au préjudice qui m'a
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été causé, au déshonneur qu'on a voulu répandre sur moi, parce qu'à Florence et en Toscane, je ne trouvais que de la sympathie. Car mes compatriotes ont vu les choses telles qu'elles se sont passées. Mais, hors de mon pays, l'opinion n'a pu se faire que d'après les inventions répandues dans la presse, et ma profession, hélas! n'est pas de celles qui s'exercent dans le cercle d'une province italienne. Elle m'impose d'aller à l'étranger, de me faire entendre devant des publics différents. Ne pourrais-je plus paraître en compositeur et en virtuose sans être paralysé, gêné dans mes moyens d'artiste par le sentiment que les gens qui seraient venus pour m'entendre me seraient hostiles sans me connaître?
Cette pensée et celle de la vérité que je dois à mon fils m'ont décidé à me rendre aux avis que je recevais. Mais que l'on ne croie pas qu'un homme qui a vécu le rêve que j'ai vécu, qui a aimé de toute la force de sa jeunesse et de sa foi, puisse se résoudre, sans un nouveau déchirement, à revenir sur ses pas, le long d'un chemin de désillusions et de ruines ; il obéit à une cruelle et impérieuse nécessité.
Je me suis décidé à raconter la vérité sur mon
mariage et ma vie avec Louise de Toscane, pièces en mains, mais je le fais pour me défendre et non pour attaquer. C'est l'amante, c'est la femme d'hier, c'est la mère de mon enfant qui est enjeu dans cette histoire que m'impose mon propre salut et celui du petit être que je dois élever.
J'ai aussi le devoir de défendre mes parents si tendres, si honorables, si justement estimés de tous ceux qui les connaissent. Ils ont été présentés sous des couleurs affreuses. Hélas! ils ne furent que trop bons, trop faibles pour ma femme et pour moi. Nous les avons fait souffrir. Us souffrent encore. Ils ont été dupes de mon emballement, de ma naïveté, dupes surtout des cajoleries, des finesses inconcevables d'une créature dont ceux qui ne l'ont pas approchée et connue intimement, ne peuvent imaginer l'infernale séduction.
Il y a, en elle, autant de bon que de mauvais. Elle a tous les dons. Elle pouvait avoir une vie admirable. La malheureuse ! quelle est son existence ! Qu'a-t-elle laissé jusqu'ici derrière elle? Des hontes et des désespoirs. Elle est fatale : fatale à elle-même d'abord, à tous ceux qu. l'approchent ensuite.
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Je ne sais pas bien ce qu'on entend par roman d'amour ; mais il me semble que, pendant quatre ans, j'ai vécu la plus extraordinaire histoire amoureuse qu'un artiste puisse vivre. C'est donc cette histoire qu'il faut que, pour ma sauvegarde et celle de tout ce qui m'est cher, je m 'efforce de raconter.