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COMMENT JE CONNUS LOUISE DE TOSCANE

En rentrant un soir, à la maison, chez mes parents, à Florence, je trouvai Madame B. qui était venue faire visite à ma mère. C'était le 3 décembre 1906. Je me souviens que j'étais pressé de sortir du salon pour me préparer à diner en ville. Mais Madame B. me retint en parlant musique et me dit qu'elle donnait des leçons de chant à la princesse de Saxe.

— Si cela peut vous être agréable, ajouta- t-elle, je serai tout à fait heureuse de vous présenter à la princesse comme compositeur et concertiste.

Elle ajouta des compliments sur la réputation que je m'étais déjà faite, et déclara que sa visite chez mes parents n'avait pour but que de me servir.

Naturellement, j'acceptai son offre avec en-

thousiasme. J'étais, de prime abord, très curieux de connaître Louise de Toscane dont tout le monde, à Florence, s'occupait, et dont la presse notait au jour le jour les faits et gestes.

N'était-elle pas un peu reine dans notre pays où sa famille régna ?

Le lendemain, Madame B. m'écrivait que la princesse serait heureuse de me faire bon accueil. Elle m'indiquait de venir chez elle le jour suivant, à huit heures, pour y attendre l'automobile qui nous conduirait chez Son Altesse.

Je fus exact au rendez-vous. A huit heures un quart l'auto arriva. Quelle ne fut pas ma surprise quand j'aperçus dans la voiture la princesse de Saxe elle-même ?

Madame B. présenta son jeune virtuose en termes trop flatteurs. Je m'inclinai profondément devant celle que le destin m'avait réservée pour la douleur plus encore que (jour la joie.

Nous partîmes, et le long de la route, la princesse me parla, en français, de Venise, des lagunes, des palais vénitiens, de la beauté de Saint Marc et du Lido. Je l'écoutais avec curiosité. Ses impressions sur la ville des Doges ne me parurent ni personnelles, ni poétiques.

Nous allions hors Florence, à la villa de la

princesse. Nous étions presque arrivés quand une panne nous contraignit à descendre de l'auto.

Je vois encore Louise de Saxe marchant d'un pas nonchalant sur la route. Elle était séduisante et charmeuse. Sur sa lèvre fleurissait ce sourire, rare et divin, qui me prit tout de suite. Elle portait avec grâce une magnifique robe blanche brodée. Une écharpe vaporeuse entourait sa tête, et un grand manteau de couleur crème la drapait entièrement. Dans le silence du soir, sous le ciel d'une nuit florentine, dans le calme absolu qui nous entourait, elle offrait à mes yeux une vision digne du pinceau d'un grand maître.

Le chemin que nous fîmes côte à côte me parut trop court. L'auto, remise en marche, nous rejoignait. Elle acheva de nous conduire à la villa Montauto, à Bellosguardo, sur une petite éminence qui domine Florence. La villa est du vieux style florentin et flanquée d'une antique tour. Nous montâmes au premier étage par un large escalier. La princesse nous fit entrer dans un assez grand salon, à l'aspect froid, presque claustral. Au milieu, une table. Ça et là quelques meubles et, au fond, un piano baby « Bôsendorfer», qui était loin d'être parfait! Une che-

minée de style du XVI" était bourrée de grosses bûches. Le feu pétillait joyeusement et la flamme illuminait la pièce de reflets rougeâtres qui .ajoutaient à l'éclairage, car la villa était dépourvue de lumière électrique et de confort moderne.

Nous causâmes quelques minutes. J'en profitai pour réchauffer mes mains glacées. Je me mis au piano. Je me souviens parfaitement que je jouai ce soir-là la Berceuse de Grieg, un Nocturne, la Polonaise, op. 53, de Chopin et la Rapsodie n° 6 de Listz. Madame B. chanta deux de mes compositions. La princesse me complimenta avec chaleur et me dit en souriant étrangement:

— Vous faites éprouver la joie, la douleur et l'espoir à qui vous écoute.

Je m'inclinai, je remerciai, j'étais parfaitement heureux. Je priai Son Altesse de consentir à chanter quelques romances. Elle acquiesça à mon désir et me demanda de l'accompagner. Elle chanta du Schumann. Je ne lui trouvai pas un tempérament réellement artiste. Elle ne sentait pas comme il convenait ce qu'elle chantait.

Nous primes le thé et Louise de Saxe voulut entendre quelques-unes de mes compositions

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pour piano. Une partie d'un poème symphonique, inspiré du Fuoco, de Gabriele d'Annunzio, sembla l'intéresser vivement.

Il était onze heures, l'auto attendait, nous descendîmes et la princesse voulut accompagner Madame B. chez elle, pour jouir de la magnifique nuit de décembre qui enveloppait Florence et la plaine toscane de sa splendeur d'azur brochée d'or.

Je me rappelle que lorsque nous fûmes sur le pont Santa Trinita, rentrant en ville, elle regarda l'Arno et dit avec expansion :

— Ne serait-il pas adorable de faire une promenade en bateau sur le fleuve, tous trois ? J'ai besoin, ce soir, d'éprouver de nouvelles sensations. Je ne sais ce qui me trouble, mais j'ai l'intuition qu'un espoir nouveau pénètre en moi... Oh ! si cela était... »

En prononçant ces paroles, l'inflexion de sa voix était étrange et sa physionomie altérée.

Nous fûmes bientôt à la porte de Madame B. L'auto s'arrêta. Je baisai respectueusement la main qui m'était tendue et l'on me dit d'une voix douce :

— J'espère, M. Toselli, que ce ne sera pas la dernière fois que j'aurai le plaisir de vous rece-

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voir chez moi. Prenez mon numéro de téléphone: 18,90. Si vous n'avez point d'engagé- j ment, je vous attendrai à la villa, lundi prochain, ( à trois heures. Voulez-vous?

Je rentrai chez moi en touchant le ciel de mes doigts. Louise de Saxe m'avait produit une impression que je ne définissais pas encore et qui m'empêcha de dormir. Je compris que je commençais à être amoureux sérieusement.

Je dois avouer que jusqu'alors je n'avais pas éprouvé ce que j'éprouvais. J'ai lu dans Stendhal, je crois, que l'amour est une affaire d'amourpropre. Mon amour-propre était extrêmement flatté. Peu à peu je prenais feu tout entier, à la chaleur de cette satisfaction d'orgueil, qui est à la fois la force et la faiblesse des artistes. Enfin, c'était le coup de foudre.

La princesse, à cette époque, paraissait à peine trente ans. Quant à moi, j'avais encore, dans le tiroir d'un des meubles de ma chambre, quelques-uns de ces grands cols rabattus — souvenir de ma première jeunesse — que je portais, lorsque je fus présenté au public comme enfant prodige, soit par l'excellent M. Jehin, à Monte- Carlo, soit aux concerts que j'ai donnés à Paris en 1899, et je ressemblais beaucoup plus à l'ado-

ENRICO TOSELLI à seize ans,

d'après le tableau de Vittorio Rignano.

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lescent du portrait que M. Vittorio Rignano a fait de moi, qu'à l'homme que je suis aujourd'hui, car mes quatre années de mariage m'ont singulièrement vieilli. J'étais donc au lendemain de l'adolescence, et la princesse me semblait idéalement belle. Ses mains, ses jolies mains, restaient devant mes yeux. Leurs attaches fines, leurs ongles bombés et luisants, soignés comme des bijoux, rien ne m'avait échappé. Louise de Saxe n'avait pas alors un cheveu blanc ; une belle chevelure châtain couronnait son visage sana rides. Ses yeux bleus, si clairs, si tendres et que, depuis, j'ai vu si souvent durs et haineux, m'avaient paru pleins de lumière. Enfin, sa voix harmonieusement timbrée et aux intonnations flexibles, me poursuivait, chantait à mon cerveau et répétait ses échos à mon cœur. Cette voix me semblait l'instrument merveilleux d'une éloquence incomparable.

Lorqu'elle le veut, Louise de Saxe parle de manière à séduire, mais si elle s'énerve, si elle s'excite, elle arrive aisément à dire des choses hors de mesure. Elle se grise de ses paroles. A l'état de calme, elle passe d'un sujet à un autre avec une étonnante versatilité; mais, dans la colère et la passion, elle suil

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l'idée qui la domine et elle s'cxalle jusqu'au, paroxysme.

Je n'en étais pas encore à savoir ces choses-là. Je voyais tout en rose après cette première rencontre.

Le matin venu, il me fut à peu près impossible de travailler. Ma pensée était à la villa Montauto. Le désir de revoir la princesse, au plus tôt, me dévorait. Je ne résistai pas. et, après déjeuner, j'osai téléphoner à la villa. La femme de chambre me répondit que Son Altesse Impériale et Royale était chez elle. J'attendis un instant et quelle ne fut pas ma joie quand la voix de Louise de Saxe m'arriva dans l'appareil.

— Princesse, dis-je, j'ai un engagement pour lundi. Je n'y ai plus pensé, hier. (J'inventais cette excuse. Je ne raisonnais déjà plus). Je prie Votre Altesse de vouloir bien m 'excuser. Pourrai-je avoir l'honneur de lui présenter mes humbles hommages, samedi, à la même heure?

— Mais certainement. Je vous attendrai avec grand plaisir. Nous ferons de la musique. Je serai seule. A bientôt.

Jusqu'au samedi les heures me parurent interminables. Je fus debout avec l'aurore, ce jour-là. Et, chose étrange, je sentais que j'allais

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au devant de ma destinée. J'étais heureux et, pourtant, j'avais froid en moi-même.

A. trois heures précises, je fus introduit dans le salon de la villa Montauto. Louise de Saxe vint à moi en me tendant gentiment la main. Elle s'assit devant la cheminée, et en riant, fit tomber les petits souliers découverts dont elle était chaussée. Elle présenta au feu ses pieds débarrassés de leur gaîne légère et fit cela aveG tant de grâce que mon étonnement disparut aussitôt. Je m'assis au piano et jouai la Rapsodie hongroise de Liszt. Quand j'eus fini la princesse me serra les mains et offrit une des siennes à mes lèvres. J'avoue que je ne savais plus où j'étais. Mon cœur battait fortement et mon imagination surexcitée me faisait entrevoir le bonheur. Nous nous assîmes et nous causâmes en prenant pour thème un vieux sujet toujours nouveau :

— N'avez-vous jamais aimé? me dit la prin cesse à bout portant.

— Altesse, je n'ai pas encore vingt-quatre ans. Si je disais que j'ai aimé, mon affirmation serait audacieuse. J'ai trop peu vécu.

— Vraiment, répondit-elle, avec de la malice dans le regard, vous avez pourtant voyagé, vous

connaissez la société. Votre art vous met continuellement en contact avec le monde. Etes-vous donc semblable à un jeune écolier qui n'abandonne le collège où il est obligé de vivre que pour passer sa journée de congé en tutelle chez papa et maman?

— Non, Altesse, évidemment, je suis plus avancé que cela. Mais sans être un connaisseur profond des sentiments humains, je sais qu'il ne faut pas dire tout ce que l'on pense et que, lorsqu'une vérité vous inspire, il faut parfois savoir la taire, de peur qu'elle ne se tourne contre vous.

— C'est juste, je m'en suis aperçue moi-même: toute vérité n'est pas bonne à dire et à suivre. J'ai appris cela à mes dépens. Mais enfin, je ne crois pas qu'ici vous soyez en danger. Dites-moi si vous croyez pouvoir aimer un jour ?

— Si la destinée me fait rencontrer l'être idéal que tout artiste rêve de rencontrer, je l'aimerai, Madame, de toutes les forces de mon âme et je me dévouerai entièrement à la créature adorée.

Elle sourit, ses yeux sur mes yeux, et ses lèvres eurent un frémissement.

Cinq heures sonnaient. Les ombres du soir envahissaient déjà le salon de la villa. Louise de

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Saxe marcha lentement vers la fenêtre pour regarder les brumes qui s'élevaient de l'Arno et s'étendaient sur la plaine toscane. Je l'avais suivie. Nous nous trouvâmes, sans y penser ni le vouloir, à côté l'un de l'autre. Combien de temps restâmes-nous ainsi? Je l'ignore. Nous étions enveloppés de silence. Nous regardions la campagne se voiler de nuit et de brouillard. Ses innombrables oliviers dont les^ feuilles répandaient autour d'elles des reflets d'argent, disparaissaient peu à peu. Le Mont-Morello noir dénudé, gigantesque, figurait à notre gauche l'avant-poste des Apennins, tandis que de l'autre côté Fiesole, l'ancienne ville étrusque, étagée sur sa riante colline, paraissait contempler ma chère Florence se parant, pour la nuit, de ses colliers de diamants, faits des lueurs des réverbères.

Brusquement, la porte s'ouvrit. La femme de chambre apportait une lampe à pétrole. Louise de Saxe avait quitté la fenêtre. Elle s'assit sur une chaise, son front appuyé sur une main. Je n'osais rien dire, j'attendais. La suivante disparue, la princesse se leva et, me regardant fixement :

— Que puis-je faire pour vous ?

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J'étais très embarrassé, mais il fallait répondre.

— Princesse, murmurai-je, il y a dans notre existence des moments décisifs. Je suis artiste et on n'est artiste que par l'amour ou la douleur. , Quel chemin pouvez-vous me montrer? Je suis devant vous comme un esclave. Faites un signe, j'obéirai.

Une de ses mains avait saisi la mienne, l'autre caressa mon front et, à demi-voix, Louise répondit :

— Je serai l'amie qui vous ne quittera jamais, ni dans le malheur ni dans le bonheur. Je veillerai sur vous comme votre ange gardien.

— Altesse, balbutiai-je, je vous dois déjà une reconnaissance infinie ; mais vraiment, puis-je vous demander sans offense, sans que ma franchise vous blesse, si l'amie que vous daignerez être pour moi sera libre d'être toujours présente à mon amour ?

Elle me saisit par les épaules et m'attira près d'elle.

— Je serai la femme aimante et fidèle, la compagne de ta vie. Mon amour est fier, grand, inaltérable, la confiance que j'ai en toi, profonde

et immense. Mon affection te bercera dans une silencieuse tendresse.

Je fermai les yeux... Nos lèvres se rencontrèrent pour la première fois...

Je quittai la villa Montauto et, traversant Florence, j'eus soin de parcourir les rues les plus sombres elles plus désertes. J'étais jaloux de mon amour. Je craignais de rencontrer quelqu'un qui aurait pu lire en moi et deviner ce que j'y cachais.

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