‹ Mari d'altesseChapitre 13 sur 28 · LA PHESSE A NOS TROUSSES · texte numérisé non relu

LA PHESSE A NOS TROUSSES

Du jour où j'ai épousé Louise de Saxe, princesse de Toscane, comtesse de Montignoso, j'ai connu une célébrité dont je ne m'étais fait aucune idée. Il n'a plus été question du compositeur et du concertiste ; je suis devenu une espèce de phénomène, étrange résultat d'une union qui m'avait paru l'aboutissement de la passion la plus naturelle à l'homme : celle d'aimer. J'ai appris qu'il ne faut rien faire en dehors de ce qui est normal et conforme à l'ordre social. Je n'ai pas aimé là où j'aurais dû aimer et comme je devais aimer. Ce fut mon erreur. Je l'ai expiée, je l'expie encore.

Les journalistes étaient à nos trousses. Nous sommes partis de Charing Cross pour aller directement à Paris, par Douvres et Calais, Au saut

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du train, à la gare du Nord, nous trouvâmes le trottoir hérissé de reporters. Mitraillés par les kodacs, assaillis de questions, pour la plupart puériles, nous eûmes beaucoup de peine à gagner une voiture pour nous faire conduire à l'hôtel Magellan, Avenue Marceau. J'essayais de faire bonne contenance au milieu des interviewers. Artiste, je n'avais connu que le beau côté de la presse, le côté de sa bienveillance ; mais le côté de sa curiosité... Quel enfer I

Nous résolûmes de fuir Paris le plus vite possible. Arrivés le matin, nous repartions à deux heures pour Modane, Turin, Milan, le Lac Majeur. Jusque sur le marchepied du train des reporters nous livrèrent bataille. Il y en eut même deux qui ne nous lâchèrent qu'à Modane ; mais nous étions claquemurés dans notre compartiment.

Nous n'avions rien dit à la presse, à Paris, ou peu de chose, des phrases banales et aimables. Ce qu'on nous fit dire est effrayant. Je n'étais pas sans connaître l'imagination des journalistes, mais j'ai pu constater par moi-même qu'elle dépasse tout ce que les romanciers peuvent concevoir de plus abracadabrant.

Parvenus à Stresa, après avoir brûlé Turin et

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Chivasso, nous retrouvâmes la petite princesse Monica qui nous acueillit de son air grave. Il me fut facile de gagner sa sympathie enfantine. Nous fûmes tout de suite bons camarades. Je ; savais l'amuser, si touchante dans sa tristesse et si jolie à regarder. Nous l'enmenâmes avec nous < pour déjeuner, aux îles Borromées. Le repas qu'on nous servit fut exécrable ; mais nous étions en pleine lune de miel, en pleins rêves d'avenir et nous prenions les choses par le bon côté. Louise déclarait que tout était fini avec sa vie passée et qu'elle allait régler notre vie nouvelle de telle manière que nos jours seraient sans nuages. Je vivais d'amour et d'espoir. Je ne me doutais pas qu'en ce moment même, ma femme réglait la note d'hôtel du séjour de la petite princesse Monica, de sa gouvernante et la suite en faisant une traite de mille soixante deux francs sur la Banque Commerciale, en oubliant que son crédit s'y trouvait épuisé, de sorte que c'est moi qui, plus tard, ai réglé ce petit compte. L'éducation des princesses est très négligée sous le rapport de la matérialité des choses, des règles de l'arithmétique et de la portée des engagements que l'on prend. Je n'en savais rien encore.

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Nous quittâmes Stresa avec la petite princesse Monica et la suite pour gagner Milan où nous fûmes suivis à la piste. Nous repartîmes tout de suite pour Florence. Mes parents nous attendaient à la gare. Nous trouvâmes chez eux des liasses de journaux qui mentionnaient, à leur manière, nos faits et gestes. Cet affreux vacarme bouleversait la vie paisible de mon père et de ma mère. Louise fut pour eux délicieuse et d'une gaité, d'un entrain de jeune mariée qui est au comble de ses vœux.

— On parle de nous, tant mieux ! Plus on en parle, plus nous sommes célèbres. Faire du bruit dans le monde, c'est vivre, c'est éveiller l'envie, l'admiration, la sympathie, la haine, c'est être vraiment quelqu'un.

— Cache ta vie, dit le sage, répondait mon père.

Et Louise éclatait de rire.

Après quelques heures passées chez mes parents, nous nous rendîmes à Fiesole, à l'hôtel Aurora. C'était le 28 septembre. Notre existence légitime se trouvait commencée dans le pays où elle trouverait son pénible dénouement.

Fiesole, quel nom séduisant ! Dès mon enfance j'ai entendu parler de Fiesole comme

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d'une merveille. Pour nous, florentins, c'est un peu du paradis sur terre. De la vieille cité étrusque qui domine Florence et la vallée de l'Arno, nous embrassons d'un coup d'œil l'incomparable panorama de la plaine florentine, et toute notre grande histoire revit de là-haut à nos regards. Que de fois j'étais allé à Fiesole pour y vivre des heures de plaisir et de pensée. J'y étais à présent, avec la princesse de Toscane. J'aimais, je possédais officiellement sur ce sommet glorieux du pays toscan une femme de sang royal, qui disait trouver en moi le seul être qu'elle aurait véritablement aimé, le seul capable de la consoler de la perte d'un trône. Pourquoi ne l'aurais-je pas cru?

Je marchais dans du bleu, je le confesse, lorsque je fus ramené à la réalité par quelques menus faits.

L'avocat Mattaroli, conseil de la Cour de Saxe, apprit à Louise que son apanage devait être supprimé. En effet le 3 octobre, ma femme n'avait pas reçu le chèque de la Banque allemande de Dresde qu'elle recevait chaque mois.

Je m'y attendais. Je crois aussi que Louise avait envisagé de bonne foi et courageusement la suppression de son apanage. Elle-même cal-

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culait qu'elle n'apportait en dot, comme chose certaine, qu'une rente qu'on ne pouvait évidemment lui supprimer, le revenu de sa dot qui avait été seulement de deux cent mille florins, ce qui donne environ treize mille francs par an. La Cour d'Autriche ne jette pas les millions par la fenêtre et, sous l'Empereur François-Joseph, les archiduchesses ont toujours été très petitement dotées. Quoiqu'il en fut, nous étions prêts à faire face aux charges de l'existence. Mes parents nous aideraient, je publierais plus de musique et donnerais plus de concerts.

Mais l'avocat Mattaroli, qui répond au prénom de Léonida, comme le héros des Thermopyles, reparut, colombe chargée d'un rameau d'olivier. Il se flattait de tout arranger. Je lui fis observer que quant à moi je ne demanda-' s rien et ne lui avais nommément rien demandé. Je ne souhaitais pas que ma femme fut privée de son apanage, mais j'entendais établir que je n'y prétendais aucunement.

Sur quoi, je sortis pour aller in informer de la « Mercedes » que Louise me demandait de faire sortir du garage. C'est alors que j'eus une surprise qui me fut beaucoup plus pénible que

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l'histoire de l'apanage. J'allais voir l'auto de ma femme en me demandant s'il serait sage de la conserver et s'il fallait prendre ou ne pas prendre un chauffeur. Je fus immédiatement tiré de peine. Le propriétaire me présenta un papier timbré du tribunal, par lequel j'appris que la « Mercedes » de la princesse était sous séquestre pour six mille francs.

Je remontai sur le champ à Fiesole dans un état de trouble qu'on comprend sans peine. Que ma femme n'apportât rien ou presque rien, je trouvais cela fort naturel et je l'avais prévu, mais qu'elle apportât des dettes à la communauté... la déconvenue était un peu rude.

Aux premiers mots que je dis, Louise se mit à marcher de long en large en haussant les épaules, puis, venant à moi, elle m'embrassa.

— Il s'agit bien d'une pareille misère! J'arrangerai cela demain. J'avais oublié, en effet, ce petit inconvénient... On a profité de mon absence. J'aviserai. Je n'ai pas la tête à m'occuper de cela en ce moment. N'as-tu pas remarqué, en venant, des gens aux aguets, aux environs de l'hôtel? Je gais, de source certaine, que l'on va nous enlever Monica. Enrico 1 Enrico I je ne me laisserai pas séparer de ma fille»

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Elle témoigna d'une inquiétude extrême et me supplia de veiller sur elle et sur l'enfant.

Naturellement, je n'insistai pas au sujet de l'automobile et même je promis de n'en pas parler à mes parents.

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