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NOTRE MARIAGE A LONDRES

Tant d'émotions et de fatigues ne me réussissaient pas. Arrivé à Londres, je ne me sentais point dans mon état normal. Mais c'était bien le moment d'être malade ! nous avions à nous marier.

J'étais pourvu d'une lettre d'introduction donnée par Miss Zimmer pour un sien cousin anglais, personnage obligeant, qui, paraît-il, était initié à toutes les subtilités d'un mariage en Angleterre. Les relations de la princesse et les miennes ne pouvaient, en l'occurence, nous être directement utiles. Ce cousin de Miss Zimmer était mieux placé. Grâce à lui nous entrâmes en rapports avec M. Robert Clément Witt, avocat. J'avais les papiers nécessaires à mon identité, mais Louise n'avait rien apporté

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que sa personne et sa réputation. Il est vrai qu'en principe, pour un mariage, l'état civil anglais se contente de la déclaration des intéressés. On nous assurait que nous allions être unis tranquillement et en un clin d'œil. Quant à la presse, rien encore : mais, soudain, elle surgit sous nos pas.

J'étais sorti avec Louise, dans le Strand. Nous descendions de notre cab pour entrer dans une librairie française. Sur le seuil, un gentlemen m'aborde en son langage, le chapeau à la main : c'était le fatal interviewer. Louise me prend par le bras et m'entraîne.

— Viens, viens, filons, c'est un journaliste.

Nous sautons dans notre voiture et nou laissons le reporter anglais bredouille sur le

trottoir J'ai vu, depuis, bien des journalistes. On ne

leur échappe pas toujours aussi aisément.

Pendant que notre avocat préparait notre mariage, nous fîmes ce que font tous les étrangers à Londres : nous allâmes voir Westminster dans la ville et Richmond dans la campagne. Nous ne rencontrions plus de journalistes, et Louise prétendait que nous n'avions rien à craindre de qui que ce soit. Elle m'assurait que nous avions

Villa Paganucci, à Fiesole.

ta protection de l'Angleterre et que d'invisibles policemen veillaient snr nous. J'en étais persuadé !

Ce mariage est resté pour moi une chose funambulesque. Ce fut d'abord un rêve, c'est devenu un cauchemar ; mais je ne sais plus trop comment tout cela c'est passé.

Je me souviens que l'avocat Witt vint nous expliquer que nous ne pouvions aller chez le Registrar aussitôt que nous le pensions, parce qu'il nous manquait l'acte de divorce qui pouvait établir, aux yeux de la loi anglaise, que celle qui allait être ma femme n'était plus unie civilement au roi de Saxe. Cet acte de divorce, c'était toute une histoire pour se le procurer. Notre avocat le déclarait inutile. Un serment établissant que la princesse était libre de contracter de nouveau mariage devait suppléer à l'absence de ce document. On nous mène enfin chez un clergyman. Je vois encore cet homme grave me présenter une Bible crasseuse que j'ai embrassée ! Il a parlé anglais, je n'ai rien compris. Avec tout cela, le 24 septembre, nous ne savions pas encore si nous allions être mariés. Nous avions fait la connaissance d'un journaliste, M. William Lequeux, bien connu à Londres.

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Louise lui affirmait que les gouvernements européens se coalisaient contre nous.

Un jour, dans une des nos promenades, nous avions rencontré Lady Paget. Nous étions bras dessus, bras dessous. La princesse en déduisit sur le champ que Buckingham Palace allait être instruit de ce que nous voulions faire sur le sol du Royaume-Uni. Elle mêlait sans façon Leurs Majestés le Roi et la Reine d'Angleterre à nos affaires intimes.

Le 25 septembre, selon l'avocat, devait être le jour de notre mariage. Nous allâmes chez le Registrar,dansle Strand. Démarche vaine, on nous renvoie. Louise éclate en fureur et défie la coalition des souverains qui conspirent contre notre bonheur. M. Witt, notre avocat, est très calme. A onze heure et demie, M. Lequeux, qui était allé aux informations, nous rejoint. Nous marierait-on, ne nous marierait-on pas? Il n'en savait rien encore. Soudain, à midi, coup de téléphone. Nous pouvions venir sur le champ chez le Registrar.On nous marierait. Bon! notre avocat qui devait nous servir de témoin, M. Witt est parti. On lerettrape en téléphonant, et Louise et moi, suivis de M. Lequeux, nous arrivons à pied, sans suite et sans équipage, a ureau du

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Registrar où nous attendait Madame Witt, qui avait eu la délicatesse d'apporter un magnifique bouquet de roses.

Ah! ce mariage !... J'ai pensé depuis, bien des fois que seule la sainteté des serments fait les unions solides et prospères... Ce mariage à Londres, quelle scène de vaudeville I Louise prononça la première les formules qu'impose la loi anglaise. Elle parle anglais, elle comprenait; mais moi je n'ai rien compris, si ce n'est qu'on appelait ma femme « Comtesse Montignoso». J'ai répété comme un perroquet des phrases qui faisaient rire jusqu'au Registrar, tant ma prononciation était extraordinaire. Louise essayait de garder son sérieux. Elle se tenait droite et attentive. Elle était en jupe tailleur et blouse blanche. Moi, en casquette et en costume de voyage. Nous échangeâmes nos anneaux. Je lui donnai un cercle d'or dans lequel j'avais fait graver «Enrico, 25 septembre 1907» et elle me donna une bague avec un brillant qui venait de la reine Carola de Saxe.

Nous allâmes déjeuner avec nos témoins. Pas un journaliste ne se trouva sur notre route. La presse ne savait pas encore la nouvelle. Après déjeuner, je me rendis au Consulat d'Italie pour

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la légalisation de notre mariage. Ce fut l'affaire de dix-sept schellings.

Depuis huit jours, nous avions quitté le Cecil pour nous installer à l'hôtel Norfolk, dans l'espoir de dépister les journalistes et nous nous étions fait inscrire sous le nom prosaïque et français de M. et Madame Dubois. Or, dès que nous fûmes mariés, la nouvelle se sut par les clercs du Registrar office, et nous fûmes bientôt découverts au Norfolk. Comme nous y rentrions à la fin de l'après-midi du jour même de notre mariage, l'hôtesse nous accueillit avec sévérité. Elle était horriblement scandalisée et je fis une ample connaissance avec le mot «schoking». Elle blâma Louise de lui avoir caché sa véritable identité et elle nous reprocha à l'un et à l'autre de n'être pas mariés ; mais ma femme lui mit sous les yeux notre acte de mariage et cette femme vertueuse dut désarmer. Mais M. et Madame Dubois avaient suffisamment vu l'Angleterre. Le soir même, nous quittions l'hôtel Norfolk.

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