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LA PETITE PRINCESSE MONICA S'EN VA. — EXISTENCE ETRANGE

Le mois d'octobre 1907 fut d'une couleur incomparable en Toscane. Les oliviers, les mûriers, les vignes de la colline de Fiesole, les haies de roses de bengale en pleine floraison, s'épanouissaient et embaumaient une fois encore avant les rigueurs de l'hiver, et nous sortions dans la campagne avec bonheur, car nous étions sensibles au charme de la nature.

Le 26 octobre, fut le jour décidé pour le départ de la petite princesse Monica. Le temps était léger et clair, l'espace pleins de souffles caressants. Nous partîmes dès le matin, de très bonne heure, en auto, pour aller chez l'avocat Maltaroli, qui insista aimablement pour nous faire passer dans sa salle à manger où nous prîmes avec lui

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le premier déjeuner, sans nous douter que sa politesse avait pour but de procurer des renseignements à la presse sur l'épisode sensationnel de la remise de la petite princesse Monica à la Cour de Saxe : deux, journalistes étaient dissimulés derrière une porte et écoutaient tout ce que nous disions. Malheureusement, je n'ai su cela que plus tard. L'honorable avocat Mattaroli, de son petit nom Léonida, devait accompagner l'enfant avec la gouvernante attachée à sa personne. Mais nous n'allâmes pas plus loin que Pistoia tellement les routes étaient mauvaises. Nous primes le train pour gagner Modène. Nous étions dans un compartiment réservé. Louise ne semblait nullement triste. Je pensais qu'elle s'efforçait de contenir ses sentiments intimes. J'admirais son courage. L'avocat et moi nous étions plus impressionnés qu'elle. Elle parlait de choses diverses. Quant à la petite, elle était indifférente. Il fallait changer de train à Modène pour prendre la direction de la frontière autrichienne. Ce fut là que la séparation se fit entre la princesse et sa mère. Louise prit sa fille dans ses bras, Monica demanda:

— Quand te reverrai-je, maman?

Et Louise répondit :

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— Il faut le demander à l'avocat Matlaroli. J'étais très ému en posant mes lèvres sur les

joues fraîches de la petite princesse qui me rendit affectueusement mon baiser... Le train partit...

Nous restâmes seuls, Louise et moi. Nous' allâmes nous promener dans Modène. Le temps s'était assombri. Nous entrâmes dans un café. Louise avait perdu son courage. Quelques larmes tombèrent de ses yeux. Notre retour à Florence fut mélancolique et quand nous arrivâmes à la villa Bcatrix, celte annexe de l'hôtel Aurora où nous étions installés, il nous parut vraiment que nous rentrions dans une maison désolée.

— Je ne pourrai plus vivre ici, dit Louise. Je ne veux rien voir de ce qui me rappellera la cruelle séparation à laquelle j'ai dû me résoudre. Allons nous en.

Trois jours après nous avions mis au gardemeuble tous nous objels mobiliers et abandonné Fiesolc pour descendre à Florence vivre à l'hôtel Baglioni.

J'aurais dû, pour ma part, être plus raisonnable ; mais il y a des moments où les artistes sont aussi nerveux que les femmes. Et puis, c'était le premier dégoût aue Louise manifestait

pour un endroit quelconque. Je ne me doutais pas encore qu'il lui était impossible de se fixer nulle part.

Nous voici donc recommençant une existence d'hôtel. Car à Fiesole, sans être complètement chez nous, nous avions tout de même, à peu près, l'illusion d'un home. Nous restâmes un mois à Baglioni et c'est alors que commencèrent entre nous les divergences de vues.

Les beaux jours étaient déjà finis, les heures sombres allaient suivre. v

Louise de Toscane a un goût singulier : elle aime à se trouver dans la société de ses inférieurs et à les traiter avec familiarité. Nul plus que moi n'a horreur des embarras et des gens qui se croient d'une essence supérieure. Les parents qui m'ont élevé m'ont appris qu'il faut aimer ceux qui nous servent et s'y attacher quand ils le méritent, mais de là à être à « tu» et à « toi » avec l'office, il y a une nuance.

On reproche volontiers au caractère italien, en général, et aux florentins en particulier d'être susceptibles et ombrageux. Il faut être juste. C'est peut-être là l'envers d'une certaine sensibilité, si j'osais, je dirais même d'une certaine délicatesse, qui prouve que ce qui touche à la

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dignité a plus d'importance en Italie qu'ailleurs. Je fus donc assez vite agacé, je l'avoue, de l'intimité de Louise avec sa femme de chambre, une suisse-allemande, à laquelle ma femme ne parlait qu'allemand et qui lui répondait de même en d'interminables discours ponctués de grands rires... Je me permis quelques observations, d'abord très affectueuses, très raisonnées. Louise commença par m'approuver ; mais, une heure après, c'était comme si je n'avais rien dit. Enfin, ma femme se mit à sortir dans Florence, à son heure, sans moi, ou, quand je n'étais pas là, sans m'avertir. Je rentrais, je ne trouvais personne. Je m'informais. Mon étonnement provoquait des sourires dans l'hôtel. Je voulus m 'expliquer nettement et j'y mis les formes de la confiance. J'étais un peu froissé, un peu agacé, mais rien de plus. Cette première discussion tourna fort bien. Louise fut très douce.

— Cher aimé, dit-elle, je t'aime plus encore quand tu as envie de te fâcher. Tu ne comprends donc pas que j'ai été habituée à faire tout ce que jevoulais. Je sors, j'emmène Lisa, oujedisàelle seule où je vais et ce que je compte faire, mais tu penses bien que je ne fais rien de mal. Puis-

je te prévenir chaque fois que j'ai besoin d'aller chez ma modiste ou dans quelque autre magasin ?

En fait, je sus que Louise prenait alors son plaisir à parader à pied ou en voiture dans les principales rues de Florence, pour être regardée.

Son passage éveillait la curiosité la plus vive et elle était heureuse. Elle appelait cela être populaire. Quand nous allions au théâtre, rien ne lui faisait plus de plaisir que la sensation que nous produisions et qui ne m'enchantait guère; mais je la voyais si heureuse 1

— Je suia habituée à être regardée, disait-elle, tu dois comprendre !

J'en prenais mon parti, mais je ne pouvais me résoudre à vivre à l'hôtel. C'était à chaque instant un sujet de discussion entre nous.

— Enfin, disais-je, tu m'as dit et écrit ce-nt fois que tu étais impatiente d'une vie sage et régulière, dans un home arrangé à ton goût. De quoi avons-nous l'air en campement, dans un appartement banal ? Il faut nous installer sérieusement. Le foyer est la base de toute existence sociale et surtout d'une existence comme celle que nous rêvons, faite de travail et d'art.

Louise m'approuvait et nous cherchions l'en-

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droit où nous installer. En attendant les jours passaient et la beauté du ciel nous conviait à d'agréables excursions en automobile, dans la voiture retirée aux créanciers enfin apaisés. J'étais occupé à préparer un concert pour Milan. Ce serait ma première réapparition devant le public, non plus seulement en concertiste, mais aussi en homme dont l'aventure d'amour et le mariage faisaient, hélas! un phénomène. Je travaillais sans avoir mes moyens. J'éîais gêné par cette idée que l'on viendrait plutôt entendre le mari de la princesse de Saxe que l'artiste compositeur exécutant, et j'étais dans un énervement d'autan1 »'us grand que je recevais des propositions étonnantes d'inconscience de la part de certains impresari.

On m'a offert, et j'en ai les preuves écrites, des sommes très élevées pour diverses tournées, notamment en Amérique, à la condition que Louise de Toscane serait près de moi sur l'estrade. J'ai répondu comme il fallait répondre, mais ma femme aurait bel et bien accepté.

J'évitais de lui faire part, en détail, des sentiments que me suggéraient les propositions qui m'étaient faites. Elle vit pourtant des lettres que j'eus l'occasion de répondre, et notamment,

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celle-ci adressée au journal de Paris, « Gomœdia ».

Monsieur,

Je viens de recevoir le numéro 15 de Comœdia... Je n'ai pas signé rengagement avec M. Raspar qui imposait des conditions qui doivent révolter tout honnête homme. J'entends continuer ma carrière, inspirée par l'idéal de l'art et ne pas être pris pour un malheureux insconscient, aveugle et vendu.

Agréez, etc..

Ma femme me suivit à Milan le 22 novembre 1907 pour le concert du 23. Je devais jouer dans la salle du Conservatoire avec l'orchestre de la Scala qui m'accompagna, la Fantaisie hongroise, de List, la Berceuse, de Grieg et la Polonaise en la bémol de Chopin.

Malgré que j'eusse essayé de l'en dissuader, Louise tint à venir au concert et, malheureusement, se plaça en évidence au premier rang, ce qui indisposa une partie du public qui ne vit dans cette attitude qu'une malsaine réclame. Les organisateurs lui avaient offert des fleurs. La joie embellisait ses traits et sa toilette était réussie. Son succès de femme fut très vif; mais j'aurais préféré qu'elle se fût tenue à l'écart en res-

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tant avec moi dans le salon des artistes. Sa présence si près de moi dans la salle n'était pas sans m'impressionner désagréablement. J'eus quelque peine à être maître de mon jeu tout le temps du concert. Après la Fantaisie Hongroise, Louise vint au foyer des artistes et m'embrassa devant tout le monde...

On me critiquait dans la Presse d'avoir épousé une Altesse Royale et Impériale. Pour bien montrer que je n'attendais pas un surcroît de bénéfices, dans ma carrière, de la publicité faite sur mon nom par suite de mon mariage, j'avais désiré que le premier concert qui marquerait ma réapparition en public serait au bénéfice d'une œuvre de bienfaisance. La recette à Milan était destinée aux sociétés artistiques milanaises qui sont entre elles familialement unies.

A la sortie du concert, quelques Allemands réunis firent une ovation à ma femme. C'était pour elle, de son propre aveu, ses meilleurs moments.

Il est bien vrai que les applaudissements, les saluts, les vivats, les sourires de gens un moment assemblés et qui, une heure plus tard, vous auront oublié ou le lendemain même vous cenieront, donnent à ceux qui en sont l'objet

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une espèce d'ivresse. Quand on y a goûté, il est difficile de s'en deshabituer.

Nous restâmes à Milan le lendemain pour voir quelques ateliers d'artistes et quelques personnalités de mes amis. Louise fut partout accueillie avec autant d'égards que de sympathie et elle fut partout charmante.

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