‹ Mari d'altesseChapitre 28 sur 28 · DERNIERES RENCONTRES · texte numérisé non relu

DERNIERES RENCONTRES

Ce récit consciencieux de mes quatre ans de vie avec Louise de Toscane se trouvait achevé et je ne savais pas encore, au fond de moimême, si vraiment je le publierais. Je peux répéter ce que j'ai dit en commençant: j'hésitais, j'hésite encore; j'hésiterai à la minute même où cette publication aura commencé.

Est-ce une affaire de tempérament et de nature, j'ai voulu être, presqu'au delà des limites permises, un optimiste et un indulgent. Quoi que Ton ait pu me dire, ie me suis persuadé qu'il était toujours possible d'obtenir de Louise un changement de caractère et de vie. J'aurais tant voulu que le silence se fît sur elle et sur moi.

Notre séparation légale, prononcée le 9 juin

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1912, a laissé à ma femme le droit de voir son fils à son gré. Loin de moi la pensée d'élever Buby en essayant de lui faire croire qu'il n'a point de mère. Je souhaite même ardemment qu'un jour, quand le temps aura fait son œuvre et tout apaisé, il ne puisse avoir que de l'affection pour celle à qui il devra le iour. Lorsque dans celte femme infortunée, on ne pourra plus trouver qu'une mère, sa fatalité d'origine et de nature devra tout excuser aux yeux de son fils. C'est dans cet espoir que ie me suis prêté à la séparation par consentement mutuel demandée par ma femme, aussitôt qu'elle a vu, devant la justice à Florence, que la partie était perdue pour elle. Je n'ai formulé qu'une condition : J'ai dit que je souhaitais que l'enfant restât exclusivement confié à ma garde et à celle de mes parents et élevé par nous à l'exclusion de sa mère dont j'entendais ne rien vouloir pour subvenir aux frais nécessités par Buby pour le mener jusqu'à l'âge d'homme. Ceci bien établi, je ne m'opposais pas à ce que Louise de Toscane vit Buby autant de fois qu'elle le voudrait voir.

L'arrêt a été rendu dans les termes que je désirais. Louise a signé l'acceptation du jugement,

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j'ai signé comme elle. A cette minute-là, j'ai oublié tous mes griefs, elle a paru oublier les siens, si elle en avait de sincères, et nous sommes sortis du tribunal en compagnie de nos avocats. Nous avions l'air de gens réconciliés et qui ne sont plus ennemis par l'effet d'une séparation réciproquement consentie.

C'est alors que se sont répandus dans la presse les bruits d'un rapprochement.

Ma femme, étant à Florence, est venue voir son fils chez mes parents. On en concluait que nous étions redevenus mari et femme. C'était juger bien légèrement et sur des apparences qui ne pouvaient tromper que ceux qui voulaient être trompés.

Louise logeait à Signa, chez la marquise d'Asnasch son amie. Elle arrivait Via Lamarmora, on lui présentait Buby. Elle s'efforçait d'être une maman affectueuse. Je me trouvais là, ma mère aussi et nous parlions en évitant tout ce qui pouvait évoquer le passé.

Subitement, un jour, Louise n'a pu venir voir son fils. Elle est tombée malade à Signa. Elle m'a écrit en me priant d'aller la voir.

Ce n'était guère possible. Qu'elle vint chez moi, ainsi que la justice l'y autorisait, et pour

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la raison qu'elle devait y rencontrer notre enfant, rien de plus naturel. Mais que serais-je allé faire à Signa? Je ne crus pas, d'ailleurs Qu'elle était malade.

Cinq jours plus tard, je fus informé qu'elle était alitée; on parlait même, dans Florence, de la gravité de son état. Alors, ma mère et moi nous sommes partis avec Buby.

Arrivés à Signa, nous avons vu Louise. Elle était réellement atteinte.

Quelle situation! Et comme elle était à plaindre ! Autour d'elle, rien que des étrangers. Dans ce pays où elle avait son mari et son fils, pour elle, point de foyer.

Je suis resté plusieurs heures à Signa. Le lendemain, j'ai prié le Professeur Giannettasio de venir examiner ma femme. C'est une sommité médicale. Je ne pouvais mieux faire.

N'était-il pas de mon devoir de ne pas abandonner la mère de mon enfant lorsqu'elle était en danger? Etait ce l'heure de laisser parler en moi un juste ressentiment et de n'être plus qu'un indifférent pour celle qui m'a fait souffrir, c'est vrai, mais qui souffrait alors ?

Le professeur Giannettasio, tout le premier, a compris le mobile qui me faisait agir. Il est venu

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avec le Docteur allemand, établi à Florence, et que ma femme avait fait appeler. Nous sommes arrivés, le matin, à Signa. Les deux praticiens ont examiné longuement la malade et se sont consultés. Il a été reconnu indispensable de transporter la Princesse dans une maison de santé. Elle était atteinte d'une péritonite grave.

On a dû attendre trois jours avant de pouvoir la transférer dans l'établissement où il était à prévoir qu'elle serait opérée. Pendant ces trois jours je ne l'ai pas quittée. J'ai fait le métier de garde-malade.

Je ne sais pas si, dans ce moment-là, ma femme a fait un retour sur elle-même et si elle a senti que le jeune homme inexpert et enthousiaste que j'étais, quand nous échangions des serments d'amour, avait, depuis, vieilli dans l'amertume sans devenir amer. Je ne dis pas cala pour me faire valoir. Je le dis parce que c'est le dernier chapitre de mon aventure princière et qu'il faut bien pourtant effacer jusqu'au bout cette affreuse légende qui m'a présenté comme un intrigant ayant épousé une Altesse Royale par calcul et vanité. Voilà quel a été l'aboutissement de mes rêves dorés et de mes calculs savants : J'ai soigné de mon mieux

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Louise de Toscane après avoir successivement perdu en elle l'amante et l'épouse.

Le vendredi matin, 14 min, on la conduisit en automobile, de Si^na au couvent de San Gerome, à Ficsole, chez les sœurs bleues. Au cours du transport, fêtais avec le docteur qui était auprès d'elle. Aussitôt qu'elle a été installée dans la maison de santé, je suis rentré chez moi, croyant avoir fait tout ce qu'il était bon que je fisse. Je suis revenu ensuite prendre des nouvelles de Louise. Ma mère était avec moi. Je fus stupéfait de l'accueil de ma femme. Elle me reçut très froidement. Elle n'était plus la même. Que s'était il passé ? Que lui avait-on dit ? Quelle idée avait-elle en tête? Je m'en fus, découragé et dégoûté et la laissai chez les sœurs bleues en souhaitant qu'elle revint à la santé.

J 'étais humilié plus que je ne saurais l'exprimer de constater que dans la minute même où ma femme ne se sentait plus abandonnée, en eroyant trouver dans la maison où on l'avait transportée les soins nécessaires, elle oubliait tout ce que je venais de faire pour elle.

Le mardi suivant, le professeur Giannettasio

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me fit connaître que l'état de ma femme s'aggravait et que l'opération redoutée paraissait inévitable. Il insista pour que j'allasse de nouveau voir Louise à San Gerome. J'y consentis, mais en emmenant Buby et ma mère.

L'accueil fut meilleur. Louise était dans une heure d'attendrissement. Le vent avait tourné. Je revins les jours suivants. Elle était un peu mieux. L'opération devenait moins nécessaire. Nous causions, comme peuvent causer des blessés ennemis au soir d'une bataille et qui, après avoir combattu, se retrouvent à l'ambulance.

J'en étais là, quand un matin, à huit heures, je reçois une lettre ainsi conçue :

Mon cher Henri,

Je te prie de ne pas venir à San Gerome jusqu'à ce que je te le fasse savoir.

Louise.

J'aurais vécu vingt ans avec Louise que je n'aurais jamais pu m'habituer à ces surprises continuelles, à ces chocs inattendus dont elle gratifie ceux qui l'approchent, ou, du moins, dont j'ai été spécialement gratifié.

J. E. Toselli et Buby sortant via Lamarmora.

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Jg tournais et retournais ce billet sec, comme un coup de bâton en me demandant quel ^nnui nouveau allait sortir pour moi de la maladie de la femme restée la mienne selon la loi — < et l'humanité. Depu'° quinze jours nous n'avions eu ensemble aucune explication désagréab*e. Du reste, je parlais peu, j'avais assez d'écouter.

Ma mère eut la bonté d'aller s'informer du mystère que cachait le billet d'exclusion qu- je venais de recevoir. Elle y fut avec Buby, naturellement. Elle trouva sa bru, qu'elle a traitée, durant sa maladie, avec toute l indulgence et la pitié maternelle, dans un grand état de colère apparente dont les raisons ne lui furent révélées qu'après force cérémonies.

— Je vous donne en ceat de deviner ce qui se passe, s'écria Louise.

— Que se passe-t-il? répondit ma mère, avec calme.

— Non, non, ie veux que vous deviniez.

— Comment voulez- vous que je devine ?

— Si, si, il faut que vous deviniez. C'est quelque chose d'incroyable.

— Dites-le, ce sera plus vite fait.

— Je ne peux pas le dire.

— Pourquoi?

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— C'est trop fort... C'est trop fort! C'est trop fort!

— Dites-le tout de même.

— C'est une infamie.

— Contre Henri ?

— Évidemment, contre Henri. Contre qui voulez-vous que ce soit ?

— Qu'a-t-il fait ?

— Il n'a rien fait.

— Mais encore?

— Je ne voulais pas venir dans ce couvent...

— Ah! c'est une histoire du couvent?

— Oh! les couvents!... Peut-on vivre dans les couvents ?

— Mais on vous soigne, ici, avec beaucoup de dévouement.

— Oui. Oh ! parbleu ! Pour de l'argent, on est partout très bien soigné ; mais j'aimerais autant ne pas l'être par des bigotes.

— Enfin, Louise, finissons-en. Que vous a-t-on fait? Que vous a-t-on dit?

Louise baissa la voix, et d'un air de grand mystère :

— Avez-vous rencontré la Mère supérieure, en venant ?

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— Non, répondit, ma mère.

— Ah! si vous l'aviez rencontrée...

— Eh ! bien ?

— Eh ! bien, vous n'auriez eu qu'à lire dans ses yeux.

— Lire quoi ?

— C'est elle qui ne veut pas qu'Henri revienne ici.

— Comment, la Mère supérieure ne veut pas qu'Henri revienne ici ?

— Oui, elle ne veut pas qu'Henri revienne me voir.

— Pourquoi donc? Voilà quinze jours qu'il vous fait les visites qu'il doit à votre état...

— Oh! j'en ai la fièvre. J'aurai certainement une rechute. Oh! cette femme, cette femme! avec son air doux, elle me met dans de l'huile bouillante.

t- Que vous a dit la Mère supérieure au sujet d'Henri?

— Elle ne veut pas qu'il vienne parce qu'elle ne le reconnaît pas pour mon mari.

— Qu'est ce que vous dites-là, Louise ?

— Je dis qu'elle ne le reconnaît pas pour mon mari et qu'elle ne reconnaît comme mon époux légitime que S. M. le Roi de Saxe. En cons&.

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quence de cmoi les règles du couvent l'empêchent de recevoir M. Toselli.

Ma mère jugea complètement inutile de discuter davantage. Elle s'en fut emmenant Buby et vint me prévenir.

Depuis que j'ai l'âge d'homme, i'ai toujours pensé qu'il faut être du parti de la justice. J'ai horreur de ce qui est injuste. Je croyais devoir des visites à ma femme, malade, je ne pus m'empechei d'être vivement offensé par la théorie de la Supérieure des sœurs bleues de San Gerome. Mais fallait-il l'en rendre responsable, l'humiliant? distinction qu'elle faisait à mes dépens venait-elle d'elle ou de quelqu'un d'autre? Si respectueux que je sois de la religion, il fallait en avoir le cœur net. Pour être sûr d'être dans mon droit, je soumis le cas à un de mes amis, l'avocat Lorenzo Caréna, et lui répétai le détail de l'entrevue de ma mère et de Louise. Le procédé attribué à la Supérieure des religieuses parut à l'homme de loi aussi peu chrétien qu'incompréhensible.

— Il n'y a qu'une chose à faire, conclut-il: aller, dès ce soir, demander une explication à la Mère Supérieure. Je vous accompagnerai.

Le soir même, nous allâmes au couvent. Je ne

savais pas qu'on peut entrer dans un couvent comme dans un moulin. Nous arrivons jusqu'au cloître, personne. Je laisse l'avocat s'asseoir sur un banc, je monte deux étages et je parviens à la chambre de ma femme sans avoir rencontré âme qui vive. J'ouvre la porte, je trouve Louise seule. Elle fut stupéfaite en me voyant paraître. J'étais parfaitement calme. Je la priai simplement de me confirmer ce que ma mère m'avait déjà rapporté.

Elle le fit en m'approuvant de venir demander une explication à la Supérieure, et me voilà reparti à travers le couvent qui me parut une maison de santé singulièrement gardée. Je rejoignis mon avocat dans le cloître. Enfin, à force d'élever la voix, de faire du bruit en marchant, une sœur parut qui eut l'obligeance d'aller prévenir la Mère supérieure, sœur Edith, de notre désir d'avoir avec elle quelques instants d'entretien. On nous fit passer dans uno espèce de petit salon où se trouvait le portrait du Cardinal Merry del Val avec des dédicaces flatteuses et toutes les bénédictions possibles au profit de la Mère Supérieure. Nous attendons environ dix minutes, puis, la Mère paraît, les mains dans ses grandes manches, marchant

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tout d'une pièce. Elle avait l'air d'avoir avalé des verges de fer. Je lui présentai mon ami et avocat qui, aussitôt, lui demanda s'il était vrai qu'elle avait défendu l'entrée du couvent à M. Toselli pour qu'il ne put rendre visite à sa Madame Toselli, et lui porter son enfant?

La Mère supérieure prend un temps et répond :

— Oui, parce que je suis ici chez moi.

— Alors, Madame, il résulte de tout cela, que, selon vous, M00' Toselli n'est pas la femme de M. Toselli ?

— C'est la femme de S. M. le Roi de Saxe.

— Mais, Madame, pardonnez-moi : Si Mmt Toselli est la femme du Roi de Saxe et si M. Toselli n'est pas son mari, voulez-vous me dire si vous êtes bien sûre de la parfaite honorabilité de votre maison? Voilà plus de quinze jours que vous recevez ici un amant et an bâtard. Et la mère de M. Toselli, qu'en dites-vous et quel rôle pensez-vous qu'elle a joué en venant avec son aïs et son petit-fils? Et de la Princesse elle-même que pensez-vous qu'elle soit au regard de M. Toselli, si elle n'est pas sa femme?

La Mère Supérieure ne se pressa pas de répondre et répliqua :

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— Monsieur, je n'ai pas de compte à rendre. J'obéis à la religion.

— Ah ! pardon, reprit M, Lorenzo Caréna, pardon, Madame, la religion n'est pas telle que les individus la conçoivent, selon les circonstances ou leurs intérêts. Elle est telle que Dieu l'a faite, ou elle n'est point; et il n'y a jamais eu dans l'Évangile qu'il serait permis à une religieuse d'offenser un galant homme et de faire d'un enfant légitime un bâtard.

— Monsieur, je me conforme aux règles de ma congrégation.

— Comment, Madame 1 vous osez invoquer les règles de votre congrégation après avoir mis plus de deux semaines à vous souvenir de ce qui peut être permis ou non permis ?

La Mère Supérieure ne répondit pas.

Mon avocat reprit :

— Si le Roi de Saxe venait, vous le recevriez?

— Oh! lui, certainement.

J'avais promis à mon avocat de ne pas ouvrir la bouche puisqu'il était là pour parler en mon nom. Je tins bon; mais je me levai le premier et tournai le dos à la religieuse. Nous partîmes, M. Lorenzo Garena et moi, aussi dégoûtés l'un que l'autre de cette fameuse morale chrétienne,

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que cette pauvre religieuse venait d'essayer de soutenir par une mauvaise conception de l'honneur et de la charité.

Mais d'où venait la décision de m'interdire le couvent de San Gerome?

Je me souvins que, quelques iours plus tôt, allant voir ma femme, j'avais rencontré, dans un corridor de la maison de santé, une religieuse qui me dit :

— Comment I M. Toselli, vous avez encore la bonté de venir rendre visite à votre femme et de lui porter l'enfant après ce qu'elle vous a fait? Moi, à votre place, je l'aurais plantée là...

— Quoi I ma sœur, répondis-je, vous qui portez cet habit qui impose le pardon des offenses, vous tenez un tel langage ?

La sœur rougit violemment et s'en fut sans repond re.

Il me parut, à dater de ce jour, qu'on était plus froid à mon égard, au couvent.

Notre visite à la Mère Supérieure eut une suite, Un avocat vint, de sa part, trouver Me Lorenzo Caréna en lui disant qu'il était impossible a"\' soeurs de San Gerome de me reconnaître pour le mav'i de Louise de Toscane, en raison des lois de l'Église, mais que la Supérieure signerait

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une déclaration établissant que cette décision ne pouvait aucunement porter atteinte à mon honorabilité sur laquelle on n'avait aucun doute et qui était, en la circonstance, hors de cause.

J'ai reçu, en effet, cette lettre, mais qu'on me permette de m'arrêter sur cet incident qui mérite d'être examiné, car d'autres personnes peuvent se trouver dans le même cas que moi et la thèse de la Supérieure de San Gerome ne paraît pas un instant soutenable au point de vue du droit.

Voilà des religieuses auxquelles l'Italie accorde l'hospitalité. Leur premier devoir est de se soumettre à la loi italienne. Au regard de la loi italienne, le mariage de M. et Mme Toselli, enregistré à Londres au Consulat d'Italie, est un mariage parfaitement valable. Ce n'est qu'un mariage civil, et l'on sait que si j'avais cru que le mariage précédent de ma femme avec le Roi de Saxe ne serait pas annulé en Cour de Rome, je n'aurais pas fait un mariage qui ne devait être que civil. Mais ce qui est fait est fait, et nous n'en sommes pas moins légalement mariés, ma femme et moi. Or, quel est l'enseignement du Saint Siège donné aux catholiques de tous les pays? C'est de se soumettre, d'abord et avant

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tout, à la loi civile, sans laquelle il n'y a pas d'organisation sociale, car même pour l'établissement du culte et la sauvegarde des intérêts moraux, il faut des lois civiles. Le procédé des sœurs bleues de San Gerome est donc aussi abusif que coupable.

Je n'ai pas voulu entrer en conflit avec des femmes, par ailleurs respectables. Je me suis contenté d'envoyer une amie de ma famille, qui connaissait ma femme, lui dire que je regrettais les incidents qui venaient de se produire et qu'il n'était pas de ma dignité de lutter contre un couvent. Ni ma mère, ni mon enfant, ni moi, nous ne reviendrions à San Gerome.

Je partis avec ma famile pour aller au bord de la mer, à Cattolica.

Louise de Toscane n'a rien répondu sur le champ. Mais je supposais bien que je n'aurais pas longtemps la paix. Huit jours plus tard, je recevais une lettre de ma femme me priant de venir à Florence : Elle avait un besoin urgent de me parler « pour organiser sa vie future ».

Voilà des années que j'entends parler d'une organisation de sa vie future. Il y a des gens qui ne peuvent jamais vivre dans le présent. C'est ainsi qu'ils perdent pied, se promènent dans les

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nuées et ne savent pas ce qu'ils font. Il faut les plaindre.

Pitoyable encore une fois, je quittai Cattolica où j'étais tranquille, pour aller à Florence. J'ai vu ma femme, sortie de son couvent. Je l'ai écoutée, pour qu'il ne fut pas dit que j'avais refusé de l'écouter. Mais à quoi bon émettre des opinions et donner des conseils ? J'aurais perdu mon temps et ma peine.

Louise me parla d'abord de s'installer à Montreux. Au bout d'un moment, elle déclara qu'elle préférait aller à Pesaro.

— Je suis convalescente, je suis encore très faible. J'ai tant souffert de cette péritonite. Je te demande de m'accompagner.

Il ne s'agissait que d'être un garde-malade. J'ai accompagné Louise jusqu'à Pesaro.

Nous étions dans le train lorsqu'elle m'a prié de lui apporter Buby à Pesaro, du matin au soir.

Pendant deux jours, j'ai amené Buby à Pesaro ; mais le deuxième jour, Louise m'a déclaré soudain avec élégance :

— La vie est insupportable ici. Je m'embêle, je suis énervée, je ne veux pas rester dans ce trou; je fiche le camp, je vais à Montreux.

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Et elle est partie pour Montreux sans plus se soucier de Buby.

Je reconnus que j'étais encore une fois déçu dans mon incorrigible espérance. J'avais pensé que la présence de l'enfant, la maladie, quarante-deux ans d'âge pouvaient avoir changé. Louise et qu'elle serait un peu calmée. Vain espoir! Elle est allée à Montreux. Et, bien entendu, dès qu'elle a été à Montreux, je n'ai pas eu le repos.

Elle m'a télégraphié à Cattolica qu'elle était très malade, très affligée et que je vienne au plus vite.

Les gens qui lisent ceci diront: « Mais un homme n'est pas un homme qui cède ainsi à tous les caprices d'une femme qui n'est plus effectivement la sienne».

Je me suis dit tout ce que l'on peut se dire ; mais qu'on se dise aussi que l'enfant est là, entre nous, et que mon devoir, à cause de l'avenir, est de tout sacrifier pour que plus tard mon fils n'ait pas de reproches à me faire.

J'avais des raisons de me rendre à Milan; je n'étais pas encore décidé à pousser jusqu'à Montreux. J'ai pris le train et me suis arrêté dans la capitale de la Lombardie.

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Cet arrêt a été cause de tous ces bruits de collaboration musicale qui ont couru la presse de l'univers, vraiment bien bonne de faire les honneurs de l'information à des choses aussi peu importantes. On a raconté que « la Princesse de Saxe et M. Enrico Toselli, composaient ensemble une opérette ». On en a même donné le titre: « La Belle Françoise ». Je n'ai pas rectifié. Où en serais-je si j'avais rectifié tout ce qu'on a publié sur le compte de ma femme et sur le mien? Mais tout n'est pas faux dans cette his toire de collaboration. Voici la vérité :

A Milan, j'ai rencontré à la gare, M. Paolo Reni, un de mes amis, écrivain de talent et auteur dramatique apprécié, en relations avec l'honorable M. Lorenzo Sonzogno, qui est non seulement le plus grand éditeur d'Italie, mais un des principaux du monde. M. Paolo Renme parle de la possibilité pour moi d'entrer en relations avec M. Lorenzo Sonzogno qui pui blierait diverses de mes compositions écrites sur des paroles en allemand de la Princesse de Saxe, avec une version italienne de Paolo Reni. J'ai, en effet, mis en musique quelques-unes des poésies de ma femme. On en a publié plusieurs

nous allons voir M. Lerenzo Sonzogno, près duquel je trouve le plus charmant accueil et, en causant, cette idée se présente à son esprit qu'il serait encore plus intéressant que j'écrive la musique d'une opérette en trois actes, dont M. Paolo Reni se chargerait d'obtenir le texte, de Louise de Toscane. Un homme de théâtre obtient toujours ces choses-là d'une femme qui aime à faire parler d'elle dans le journaux.

J'ai examiné cette proposition en considérant qu'un musicien reçoit de l'éditeur un livret et le met en musique en étant libre de ne pas s'occuper de la personne qui l'a écrit. Au surplus, il me suffisait de connaître M. Paolo Reni. Je pouvais oublier le reste. Secondement si j'envisageais que l'affiche porterait le nom de ma femme et le mien, je reconnaissais là une valeur marchande. Quel que fût son caractère, devais-je en dédaigner le prix, à cause même de mon enfant ?

Il ne me parut pas opportun de formuler des objections. M. Paolo Reni fut donc chargé par M. Sonzogno de traiter avecla Princesse la question livret. Il lui télégraphia en lui demandant de venir à Milan. Ma femme répondit que ce n'était pas possible et qu'elle ne pouvait se dé-

ranger. Sur quoi, M. Paolo Reni prit le train et alla à Montreux où il fit part à la Princesse des désirs de M. Lorenzo Sonzogno. Aussitôt, changement à vue : Louise accepte avec enthousiasme, prend le train à midi quarante et arrive à huit heures à Milan.

Le soir même, au restaurant Cova, M. Sonzogno lui fut présenté et prit rendez-vous avec elle pour le lendemain matin. A l'heure dite, M. Sonzogno, accompagné de M. Reni, arrive à l'hôtel et explique ses vues à la Princesse qui accepte avec une joie enfantine de signer un contrat. L'engagement fut préparé et paraphé à deux heures de l'après-midi. Puis la Princesse ne fit qu'un saut jusqu'à la gare. Elle fila comme une flèche sur Bruxelles, dévorée de l'ardeur du travail. Quant à moi, qui étais tenu au courant, je considérais, tout réfléchi, que s'il était possible d'intéresser Louise à quelque labeur de longue haleine et de mettre un peu d'ordre dans sa vie en amenant son esprit tourmenté à s'attacher à une œuvre théâtrale qui pourrait réussir et être suivie d'autres œuvres, ce serait pour elle, pour son fils et pour moi, un bonheur inespéré. Je n'avais pas le droit de refuser une collaboration qui serait exclusivement artisti-

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que, dès lors que ie croyais y voi^ vn noyen de faciliter le relèvement A l'amé'i oral ion royale de la rrère de Brby J'étais encore prêt à cet effort, à <"et'e concession J:a^rr.M.tais àe donner à Louise 'a r^tisfaction de se ctohe lîw écrivain et de tiré:' ce na *ï de son ftniçn avec moi, s il en écullait. ce que j'ai toujours espéri envers ctc.n^e touV un moyen de la détourner de tout ae qui "a perd. Je fis ces ïréflexion* pendant quatre jours. 1> csnquj'èm0, M. Reni sut que M Son-^ogno avait reçu une îeltre étrange de ma femme. J'aurais été le dernier à m'en étonner. M. Paolo Reni prit le train pour la Belgique., arriva à Bruxelles deris le quartier où Louise de Toscane s'?st instelpe sous (e nom de Comtesse d'Yzette et il fut tout de suite renseigné. Louise lui montra le brouillon de la lettre écrite à M. Sorzoguo et qui expliquait que la Princesse, aprè? avoir tourna et retourné le projet d'opéré' te, déclarai qu'elle ne voulait rien écrire, dans la craint nue la Cour de Saxe ne lui enlevât son apanage. Elle ajouta même qu'elle avait reçu un télégramme tV r avocat Maltaro'i lai annonçant que si elle ;c\J>]|àif une pièce de théâ-'ie quelconque, tovt subside lui serait supprimé par la Cou* de Saxe.

Je n'ai pas à apprécier ces affirmations, quelque puisse être leur fond d'erreur ou de vérité. On pourrait objecter que Louise de Toscane n'a plus rien à perdre de ses revenus, car ce qui lui reste représente l'intérêt de sa dot et aucune justice ne saurait admettre qu'il soit possible de l'en priver. Je m'en tiendrai à constater l'impossibilité où l'on est d'aboutir à quoi que ce soit de logique ou de conforme aux engagements consentis dans toute entreprise avec elle.

Ainsi s'est effacé mon dernier espoir d'un labeur qui, pour surprenant qu'il ait pu être de sa part, eut été tout de même un labeur artistique, un commencement d'habitude de l'esprit, de discipline de la raison. C'est en vain que j'avais résolu de me prêter à toutes les concessions possibles, dans les limites de l'honneur, pour que ma femme put donner libre cours à ses dons intellectuels et en tirer, en même temps qu'un bénéfice matériel, le bénéfice moral qui s'attache aux œuvres littéraires.

Ne songeons plus à tout cela. Mes efforts et mes sacrifices ont été des efforts et des sacrifices perdus... J'étais prêt, jusqu'à ladernière minute, à supprimer ce livre... Qu'il paraisse et qu'il ait

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son destin comme Louise de Toscane aura le sien et moi le mien.

Je ii'ai plus rien à ajouter. C'est fini. Ai-je dit l'essentiel de ce qu'il fallait dire? Ai-je assez dit ? Ai-je trop dit? Je ne m'en rends pas compte... Et je ne veux pas m'attarder là-dessus. Je voudrais oublier mon aventure, refaire ma vie eri ne pensant jamais plus à la mère de mon enfant. Mais, est-ce possible? En tout cas, je n'y penserai que pour la plaindre. Je n'ai plus qu'un but : travailler et me reposer du labeur artistique dans l'amour de mon fils. J'en attends des joies préférables à celles de tout autre amour.

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