DERNIÈRE RÉCONCILATION ET SUPRÊME RUPTURE
Au début d'octobre 1911, nous en étions donc là ; plus de rapports entre nous, un commencement de constatations de disparition de ma femme du domicile conjugal, des mesures conservatoires prises par moi, et Buby aux mains de sa mère, loin de Florence, de ses grands parents et de moi-même. J'avais pu m'assurer, indirectement, que l'état de l'enfant était des plus précaires. Je confesse que je préparais un enlèvement, lorsque Louise m'écrivit, de Milan, qu'elle serait à Florence, à l'hôtel Baglioni, le 14 octobre. Que voulait-elle de moi ? Quelle explication était encore nécessaire entre nous? Je n'en sais rien. Sa lettre n'était pas plus raisonnable que tant d'autres de ses actes. J'ai seulement pensé à Buby.
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Elle arrive à Florence et elle descend à l'hôtel Baglioni.
Je touche ici au plus délicat de ce drame. Je n'ai rien à me reprocher. Ce que j'ai fait, je le ferais encore. Mes parents se désespéraient au sujet de Buby. Outre l'instinct paternel, tout . m'incitait à le reprendre. Il aurait fallu ne pas avoir un atome de cœur pour ne pas aimer le pauvre petit et ne pas songer à lui faire une autre vie que celle que lui préparait sa mère. Et voilà cette malheureuse à Florence.
Je la rencontre rue Tornabuoni ; elle m'entraîne à son hôtel me disant : « Viens, j'ai à te parler, ne perdons pas de temps ». Je la suivis dans son appartement... Ce fut le grand jeu avec tous les gestes du répertoire :
— Tu ne me comprends pas, tu ne m'as jamais comprise. Mon pauvre cœur est sans cesse déchiré. Je pense à toi nuit et jour. Nous pouvions être si heureux I Tu n'as pas su me prendre. Oh! Henri, je t'adore, je n'ai jamais aimé que toi. Je veux mourir. Tue-moi...
J'abrège. Ce fut très long. Si long que j'étais encore là le lendemain et que du 44 octobre au 21, c'est-à-dire sept jours, sept longs jours, je suis resté en compagnie de Louise de Tos-
La mère et l'enfant.
cane, lui cachant ma pensée, lui cachant mon dessein... Plus rien en elle ne m'attirait. Je me violentais sans cesse.
C'est à ce moment qu'elle me fit présent d'un exemplaire de Y Histoire de ma vie affectueusement dédicacé... Et moins de quinze jours plus tard, Mrs. Ffoulkes, dûment stylée, allait me traîner dans la boue de ses inventions de faiseuse de romans!
Dès le 17 au matin, l'enfant, qu'elle avait laissé à Montreux, était à Fiesole avec les bonnes. J'en étais arrivé à ce que je voulais. J'ai entendu alors quelques-uns de mes amis me blâmer. Ils ont cru que j'avais tout oublié et que je reprenais avec ma femme l'existence commune. Je laissais dire et je regardais Buby, si léger dans mes bras, si maigriot, si pâle.
Une première fois je l'avais amené de Fiesole à Florence pour le présenter à ses grands parents qui, bien entendu, ne voulaient plus revoir leur belle-fille. Je fus violemment tenté alors de partir avec lui, de le cacher quelque part, de le mettre à l'abri de sa mère et de la fameuse Hurlimann. C'était encore trop tôt. Devrais-je fuir au loin ? N'est-il pas plus simple
de rentrer dans ma famille avec mon fils et de
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dire : a Je l'ai, je le garde ». Nous nous consultons là-dessus. Je ramenai Buby à Fiesole. Une seconde fois, ie lui fis faire la même promenade ; mais cette comédie m'excédait. Le 20, je ne pouvais plus respirer lorsque j'étais dans la villa Paganucci. Je pris un prétexte pour ne pas y rentrer le soir. Ma rancœur était trop forte, je n'avais plus le courage d'y coucher. Mais j'avais promis d'y déjeuner le lendemain, Louise avait insisté. Elle parlait posément d'une séparation par consentement mutuel. Elle cherchait à savoir ce que je pensais.
— Pourquoi ne pas nous séparer amis ? disaitelle. Tu peux garder l'enfant. Nous irons au tribunal, nous nous quitterons en bons camarades. Je ferai quelque chose pour notre fils. Je n'oublierai jamais que je suis sa mère. Je peux contribuer à son éducation par une rente mensuelle de cinq cents francs et t'aider à lui constituer une dot pour plus tard en lui abandonnant un capital de cent mille francs.
J'eus l'air de céder. J'étais curieux de voir où elle voulait en venir. Mais, me croyant sa dupe, elle changea soudain de ton. Le lendemain, dans l'étude de l'avocat Ugo Nobili où nous
devions régler nos situations, elle m'interpella violemment :
— Allons donc, je vois clair. Tu ne te prêterais à une transaction amiable que pour manger mon argent.
Je crois que ce jour-là je me suis rendu coupable du seul geste d'égarement que j'aie à ma reprocher. J'ai saisi une chaise et il s'en est fallu de peu que je me laisse aller à une violence regrettable. L'avocat Nobili, présent à celte discussion, s'interposa et blâma la Princesse. Je regrettais déjà de n'avoir pu me contenir. A ce moment, Louise paraissait m'exécrer et ne plus pouvoir me regarder. Nous nous quittâmes... et quand le soir nous nous sommes retrouvés dans notre maison, à Fiesole, ma femme vint à moi, l'air doux, et m'embrassa en me demandant pardon.
— Tu vas dîner ici, dit-elle. Je rapporte une petite tarte comme tu les aimes.
— Ah ! non, merci, répondis-je Assez de tartes... Je ne dîne plus là.
Ses changements de girouette me donnaient des nausées. Le soir même je rentrai chez mes parents avec le projet arrêté de reprendre mon Buby.
Lorsque le 21, j'entrai dans la villa, vers dixt heures du matin, tout était à l'envers. Louise avait résolu de repartir pour la Belgique. Je vis dans l'antichambre des caisses où je lus : « Princesse de Toscane, Bruxelles ». Buby étaiavec les bonnes. Je le cherche, je le prends. Ces. filles n'aimaient guère à le sortir. Elles se sen taient à Fiesole l'objet d'une antipathie générale. Je leur dis, d'un air naturel, que j'ai laissé dehors des amis qui veulent voir l'enfant. Buby, tout heureux, souriait dans mes bras. J'allais passer du vestibule dans la rue quand ma femme m'appela. Elle était dans une pièce dont la porte se trouvait ouverte ; elle recevait son fourreur. Elle me dit aimablement, en me montrant les élégantes peaux de bêtes exposées à sa tentation :
— Veux-tu me faire cadeau de ces fourrures ? J'en désignai une et, froidement, je demandai :
— Combien coûte celle-ci?
— Quatre mille neuf cents francs, répondit le fourreur.
— Ce n'est pas assez beau pour la Princesse, répliquai-je.
Kt je m'éloignai, tenant toujours Buby.
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Je fis un peu de chemin à pied. Les domestiques ne s'étaient aucunement souciés de ma sortie avec mon fils, la mère encore moins. Je trouvai une voiture. Vingt minutes plus tard, Buby était en sûreté chez mes parents et à défaut d'une mère, il avait un grand-père et une grand-mère.
BUBY SAUVE
Les heures passaient à la villa Paganucci sans qu'on y vit revenir Buby ni son père. La Hiïrlimann, m'a-t-on dit, s'inquiéta la première et jeta l'alarme dans le cœur de sa maîtresse. Elle finit par comprendre que ni l'enfant, ni moi, nous ne remonterions à Fiesole.
Dès le lendemain, Louise se précipita chez son avocat. L'homme de loi lui dit que l'étais dans mon droit. Elle remonta à la villa Paganucci, plus furieuse que désolée et se consola du départ de l'enfant en faisant une promenade en biroccino, petite voiture italienne de campagne, à deux roues et un cheval.
On me rapporta d'elle et de son entourage des propos inouïs. Je laissai dire. Mes parents et moi, nous étions tout au bonheur d'installer
chez nous le tout petit qui ne tarda pas à êlre plus gai et plus rose. J'avais pensé que sa mère allait rester à Florence pour chercher à le reprendre, et, fort de mon droit paternel, j'étais décidé à m'y opposer pai< toute espèce de moyens ; mais la Belgique et ses attraits l'emporta. J'appris que Louise ne pouvait pas retarder longuement son départ. Toutefois, son avocat écrivit au mien, M. Paoli, que la princesse désirait voir son enfant avant de quitter Florence. On lui répondit que si elle souhaitait de voir Buby, elle ne le verrait qu'en ma présence. Elle préféra y renoncer après avoir fait présenter requête au Tribunal au sujet du « rapt» de son fils et cette requête contenait à mon sujet des allégations qui ont fait sourire.
Je n'ai plus eu de rapports avec elle jusqu'au 21 novembre 4911, mais j'ai reconnu son influence et sa main dans les attaques et les racontars publiés par certains journaux. Elle a fait prendre des nouvelles de l'enfant, une ou deux fois par son avocat. Enfin, le 21 novembre, nous nous sommes revus devant le Président du Tribunal de Florence qui a rendu contre elle son jugement sur la requête présentée par elle le 23 octobre 1911 tendant à me faire enlever
Buby. Nous n'avons plus été que des adversaires en présence.
Je crois avoir dit tout ce qu'il était nécessaire de dire pour ma libération morale, pour la salut de mon enfant et l'honneur de ma famille. Je me suis efforcé d'être mesuré, de parler sans passion et sans haine. Je m'étais fait une loi de me taire. Je ne m'en suis départi que parce que les événements m'y ont forcé et ces événements, ce n'est pas moi qui en suis cause.
Hors de ce que je publie ici, on chercherait en vain, tant de ma part que de celle de mes parents et de mon avocat, des confidences faites aux journaux ou des communications accordées à des indiscrets. Je crois qu'en eux, comme en moi-même la pitié l'emporte sur tout autre sentiment.
Pauvre Louise de Toscane ! tout s'est tourné contre elle dans ses démêlés avec la justice, la plus humaine et la plus courtoise qui soit, peutêtre. Quelle que fut l'opinion de la magistrature florentine à l'égard de ma femme, elle s'est fait une règle de la traiter avec une bienveillante
équité. Mais chaque fois qu'elle est venue au Tribunal de Florence, dans chacune de ses réponses, perçait la colère de tant de fautes indéniables, le frémissement d'un tempérament qui ne peut se dominer, le mépris des contraintes les plus naturelles et des lois les plus respectables.
Je ne saurais retracer en détail mes dernières rencontres avec celle à qui j'ai donné mon nom. Condamnée le 21 novembre 194 1 , condamnée à nouveau le 9 avril 1912, renvoyée de tous ses moyens, déboutée de toutes ses demandes, elle a vu, suivant mon désir, mon cher petit Buby définitivement confié a ma gaî.db.