‹ Mari magnoChapitre 11 sur 33 · LE BERGER · texte numérisé non relu

LE BERGER

Le soleil trois fois est entré dans la mer et s'en est revenu;

Déjà son flamboiement une troisième fois empourpre l'occident;

Et tes yeux ne se sont pas arrêtés de pleurer, ni ta bouche de gémir,

Et le sombre voile n'a pas quitté ton front,

Parce que l'homme que tu aimais, Istar, s'en est allé au gouffre noir.

Il était ta joie présente et ton rêve futur;

En lui tes jours l'un à l'autre se souriaient;

Et la route semblait plantée d'un double rang d'arbres en fleurs, que mollement tu gravissais à ses côtés.

Jusqu'au pays inférieur et la pénombre il est parti;

Il a passé la porte qui s'ouvre et ne se rouvre pas;

Il est entré dans la maison où l'on s'assied à tout jamais.

Toi, tu ne veux rien que le suivre, afin de le rejoindre;

Tu ne veux rien que le rejoindre, afin de l'embrasser;

Tu ne veux rien que l'embrasser, d'un embrassement qui ne s'achève pas.

J'ai- entendu, le premier jour, ta prière qui vagissait, comme une source, dans le sable aride de tes larmes;

Le second jour, c'était une rivière, à travers la dévastation de ton cœur;

C'est une mer, aujourd'hui, qui clame, dans le silence de ta douleur;

Et me voici, moi, le berger des âmes, qui viens à toi, la main dressée.

Suis-le ! mais suis la route qu'il a suivie ! Descends, derrière lui, et pas à pas, Dans l'ombre et dans la vision, Jusqu'à la porte et le mystère où il t'attend.

Suis-le ! mais libère-toi, comme il est libéré !

L'époux, à cette heure, est libéré; que l'épouse, comme lui, se libère

Des démons qui tous deux vous tenaient asservis.

Car cette porte, sache que nul ne la franchit,

S'il n'a dépouillé la guirlande et la parure et le manteau et la ceinture.

Là-bas, les vêtements de la terre sont poussière dans le silence;

Là-bas, aucun démon ne hante plus;

Là-bas, il n'est plus de soleil mortel;

Toute chose n'est plus, là-bas, que crépuscule des floraisons, nuit du sourire, ténèbre du désir, abîme de l'orgueil,

Et lumière de pur amour.

Istar se redresse, et elle se met en marche avec ses sept suivantes. Nuit noire. La musique commence, et, en même temps, le vieux drame babylonien christianise.

Septembre 1911.

Représenté, le même automne, à la Comédie de Genève.

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