LA PRIÈRE DE MINUIT
Le jour a terminé son cycle;
L'aube est un souvenir qui rit; midi, un rouge souvenir; le soir, un souvenir qui songe.
Minuit est l'heure de la ténèbre; La prière de minuit est la prière de la ténèbre.
La prière de minuit est la prière de l'hiver; Le printemps a donné des bourgeons, l'été des fleurs, l'automne sa cueillette;
La prière de minuit est la prière des frimas.
La prière de minuit est la prière des cheveux blancs;
Les cheveux d'aurore, les cheveux d'or, les grisonnants cheveux ont laissé leurs reflets à chaque halte des années,
Comme un manteau à qui chaque saison emporte un peu du chatoiement de ses couleurs.
Jeunes poètes, amis connus et inconnus, qu'ici voici venus pour m'écouter,
Cœurs frais encore de leur avril, De quoi vouliez-vous qu'il vous parle, Le poète en cheveux blancs ?
Eh bien, je parlerai des dieux; Je parlerai d'un dieu dont je sais la légende entre beaucoup de dieux;
C'est le seigneur Iahveh, dieu d'Israël.
De quoi, jeunes poètes, vouliez-vous qu'il vous parle,
Le poète en cheveux blancs
Qui est venu vers vous les mains tendues ?
Eh bien, je parlerai des hommes, et je dirai
Quel matin, quel midi et quel soir j'ai vu passer, l'un après l'autre,
Comme trois visiteurs qui entrent, l'un après l'autre, dans le logis et s'éloignent dans le jardin.
Iahveh, dieu d'Israël, permets que le poète, au terme de sa vie, reconnaisse sa vie Dans la vie qui fut ta vie !
Ce fut d'abord le temps où les tribus arrivaient du désert,
Plantaient la borne,
Et bâtissaient la hutte et le rempart.
Finies, les courses hâves dans le sable, et la peur des soirs sans fontaines;
Voici que le pays ruisselant de lait et de miel offre son oasis perpétuel,
Comme une épouse offre son sein au voyageur.
Iahveh est un taureau juvénile et qui demain sera pubère;
D'un bout du champ à l'autre bout, il bondit et renifle et mugit,
Tandis que les vieillards sourient et se touchent entre eux le coude.
Iahveh est un lionceau qui s'élance hors du fourré,
Et joue à faire peur, à se cacher, à apparaître.
Iahveh est un bélier, un bouquetin, un chevrelet;
Il fouille de sa double corne et lance en l'air la motte herbue,
Et s'arrête et regarde et sursaute.
...Enfance, ô pétulance, innocence, insouciance, ô jeux énormes !
L'enfant est roi du monde, étant roi dans sa métairie;
L'enfant est éternel, ayant les heures à venir devant ses yeux;
Ainsi que le soleil, quand il ouvre les portes du ciel,
Il éclate de rire,
En ouvrant la porte des jours.
Du fond de la ténèbre et du frimas et de la neige, Le poète songe aux ébats des premiers jours.
Des siècles ont passé.
Iahveh, dieu d'Israël, s'est vêtu d'une semblance d'homme;
Il est un beau guerrier à la main forte, au bras tendu ;
Son cœur est amoureux des filles de la Palestine.
L'une avait nom Ohola;
Elle était une noire fille, et sa naissance était d'une étrangère, son père étant Amoréen et sa mère Hétéenne;
Et Iahveh l'oignit d'huile, la vêtit de broderie, la chaussa de blaireau, la ceignit de lin fin, et la voila de soie;
H encercla de bracelets ses poignets, de colliers sa gorge, de pendants ses oreilles, et d'anneaux sa narine,
Et il la nourrissait de farine et de miel, en sorte qu'elle était parfaite.
Or, voici l'éternelle aventure, l'éternelle aventure amoureuse;
Oui, voici l'aventure éternelle des amours, des trahisons, des jalousies, des vengeances et des pardons délicieux.
Ohola s'est amourachée du manteau pourpre d'Assour, et lui livre ses seins pour qu'il les froisse entre ses mains.
Ainsi fait Ohola ; Oholiba, sa sœur, fait-elle mieux ?
Nenni ! le Chaldéen était venu, ceinturé de vermillon, coiffé de mitre flottante,
Par quelque soir de clair de lune, je suppose.
C'est pourquoi le seigneur Iahveh, dieu des armées, s'écrie, et il frappe du pied, et il lève le poing.
Oh ! le beau jeu des amours divines ! ne tremblez pas; car tout à coup
Le dieu s'est repenti de sa colère;
Entre le figuier et la vigne, voici, on entend à nouveau
Le bruit de l'allégresse et le bruit des louanges,
Et les voix de l'épouse et de l'époux.
...O ma chaude jeunesse! ô mes vingt ans!
Dieu amoureux ! dieu jaloux ! dieu effréné !
Oh ! comme nous l'avons vécue, ô mon dieu, toi et moi,
La vieille histoire amoureuse !
Du fond de la nuit et de l'hiver et du silence Le poète songe au midi de sa vie.
Des siècles ont passé ;
Iahveh, dieu d'Israël, a saisi dans sa puissante chevelure un rais d'argent;
Il est un roi sévère;
Le char aux quatre Kéroubim et aux quatre Ophanim demeure à la remise; des messagers portent les ordres; Iahveh est désormais un dieu qu'on ne voit plus;
L'odeur des sacrifices n'arrive plus friande à sa narine;
Il regarde le monde, et s'interroge si son œuvre
Est bonne autant qu'il l'avait dit.
Il dit : Le poids de cette tiare me fatigue; soit ! je déléguerai mon fils.
Le dieu abdique; que le fils règne ! c'est son tour.
Le père au fond béant du ciel s'éloigne,
Ainsi qu'un vendangeur dont la vendange est achevée, les mains pleines de grappes,
Et ces grappes sont les souvenirs.
Noble maturité des cheveux gris ! automne ! soir de dieu !
Maintenant, vieux est le dieu; vieille est l'année; vieux est le jour.
Le dieu en cheveux blancs est solitaire.
Sait-il encore sourire ? on dit que non; moi, je sais qu'il sourit; car il voit en son cœur
L'enfant, jeune taureau, lionceau folâtre, bouquetin,
Et le guerrier lascif et coléreux,
Et le monarque grave, avec un rais d'argent près de la tempe;
Mais, s'il sourit, il sourit rêveusement,
Ainsi qu'un pèlerin qui a gravi le col, et dont les pieds sont las, et le cœur bon encore,
Et qui derrière lui regarde les lacets du sentier, l'éboulis et le lac
Et l'ombre que font en bas les filles dans la fontaine.