LE DEVOIR NATIONAL
— National ?
Vous parlez d'un devoir national?
Un devoir pour les nationalistes?
N'êtes-vous plus internationaliste?
— Je cite Nicolaï d'après Romain Rolland :
« Bien que tous les peuples aient leur part dans la « faute actuelle, Nicolaï n'entend s'occuper que de celle « de son propre pays... »
— J'entends.
Les tares de chez vous, les fautes de chez vous, les
crimes de chez vous.
i.es autres n'ont-ils point les leurs?
— A Dieu ne plaise !
Je cite encore Nicolaï :
« C'est aux penseurs des autres pays de faire, « comme lui, maison nette, chacun chez soi... »
— Le dernier devoir national?
— Le dernier devoir national.
Balayï, balaya,
Balai de poil, balai de soie,
Balai de fougère fraîche des bois,
Y a du vilain devant chez toi, Balayï, balaya,
Balaie, ami, ce que tu vois.
Balayï, balaya,
Caca qui brille ou qui verdoie,
Caca d'hippopotame ou caca d'oie,
Y a du vilain devant chez moi, Balayï, balaya,
Moi, je balaie ce que je vois.
— Eh bien, qu'avez-vous vu?
N'as-tu pas vu, eh bien,
Un spectacle sublime?
Cet héroïsme?
Ces divins sacrifices de soi?
Et cette noble fièvre?
Et ce peuple,
L'ami Vildrac l'a dit, ce peuple
Admirable, vous l'avez vu?
— Je dis ce que j'ai vu;
Je ne dis rien de ce que je n'ai pas vu,
Ce que je n'ai pas vu, sans doute,
C'était du bleu, du doré, du ro-rose;
Ce que j'ai vu, moi, c'était noir,
Et c'était rouge,
Rouge décomposé de sang putride, rouge de vieux sang noir.
Tu as vu, toi, des saints?
Moi, j'ai vu
Une horde de lâches vieillards, de menteurs jeunes et vieux,
Une bande de dupes, plus vils dans leur sottise que les autres dans leur méchanceté,
Un délire de fous mourant pour le néant,
Une meute de profiteurs, les uns maigres, les autres gras, tous grimaçants,
Les uns échine basse, les autres torse beau,
Et tout au fond un pauvre troupeau pâle, geignant, saignant et tailladé.
Ce que j'ai vu?
A droite, une qui crie : Ici, Champagne, et un amant !
A gauche, une qui crie : Ici, du sang, et des cadavres!
En haut, quelques scélérats qui bouffonnent.
Et leur bêtise! leur incapacité! leur infatuation!
Ce que je vois? le résultat de leur guerre!
Ce que je n'ai pas vu,
Hélas pour moi, hélas,
Je n'ai pas vu, hélas,
La victoire, ange qui vainc la bête,
Le confesseur aux mains désarmées, Tolstoï,
Ou le jus gladii qui fonde le droit, César.
Ce que j'ai vu?
Qui donc, ô Juvénal, ô Jérémie,
O ces années couleur de boue, odeur de fange,
Caricature, orgie et dévastation,
Qui donc pourrait dire cela avec des mots, avec des cris, avec la stupeur d'un sursaut de son cœur?
Ce que j'ai vu?
Oh! je reste stupide,
Ayant dans ma poitrine une fumée à remplir la maison,
Et je ne sais, et je ne sais que dire, pour avoir tellement, pour avoir tellement à dire,
Et j'ai mes deux yeux fixes,
Et je reste la bouche ouverte,
Et je me terre dans mon âme.
— Alors, ce devoir national?
— J'essaie.
Il faut que tous essaient.
Qui sait quel est celui à qui l'esprit répondra oui?
J'essaie.
Il faut qu'un millier et qu'un millier essaient.
Il faut qu'un millier et qu'un millier et qu'un millier tombent dans le chemin,
Les uns dès le premier caillou, les autres au fossé, les autres au seuil de la porte de gloire,
Pour qu'un arrive !
Tous, essayer,
Essayer d'être Jérémie et Juvénaï,
Tous, accepter
De n'être rien que dérisoire Jérémie et qu'avorton de Juvénal,
Afin que, d'entre nous, un soir, à la barrière de la ville et de sa joie,
Tel qu'un lion monte du fourré,
Tel qu'un épervier fond des nues,
Tel qu'une flamme d'incendie éclate la fenêtre,
Tel que l'inondation casse la digue,
Tel qu'à l'aurore le soleil,
Tel que la grêle,
Tel que le vent de malemort,
Tel qu'une baïonnette barre un sentier Je son Qui Vive,
Tel qu'un heurt à la porte éveille le dormeur au petit jour,
Tel que la peur,
Tel que la fièvre,
Tel qu'un cri de colère,
Tel qu'un éclat de rire,
Il apparaisse, lui,
Lui, l'homme prophétique,
Qui dira, qui dira...
Seulement, seulement,
Si tu veux réussir,
Sache, jeune homme,
C'est pas comm' ça qu'il faut agir.
Flattez ! flatti ! flattons les dames ! Les voilà, les jolies dames!
Pour réussir Il vaut mieux d'avoir le sourire.
Flattez ! flatti ! flattons les dames !
Si tu veux qu'on couronne ta flamme,
Faut être bien poli, bien gentil, bien mignon;
A faire le grognon
On ne récolte rien de bon.
Flattez! flatti! flattons les dames!
Les voilà, les jolies dames!
Flattez! flatti! risette aux dames
Plutôt que faire les gros yeux Faut se montrer ben amoureux.
Flattez! flatti! flattons les dames!
Les dames n'ont jamais aimé Qu'on leur dise leurs vérités.
Flattez! flatti! flattons! flattez!
Décembre 1919.