‹ Mari magnoChapitre 27 sur 33 · HOMMAGE A SCHOPENHAUER OU LE PROBLEME DE L'INTELLIGENCE · texte numérisé non relu

HOMMAGE A SCHOPENHAUER OU LE PROBLEME DE L'INTELLIGENCE

Soir d'été; douceur tiède; champs aux bonnes senteurs; repos du lac et de la rivière et des montagnes; troupeaux qui paissent; âmes rassérénées des hommes: couples qui rient; vieillards qui flânent; enfants qu jouent;

Paix des choses et paix des êtres...

Regardez mieux!

La pierre heurte la pierre et la rompt; l'eau dissout; la plaine est un éboulement;

Arbre ou plante, l'un prend à l'autre obstinément sa part du sol, sa portion de soleil;

Nul insecte qui ne soit assassin;

Vous avez lu Fabre, vous, les anciens?

Vous avez lu Lucrèce, vous, les jeunes?

Quiconque mange a détruit quelque chose; De la pierre à la plante, de la plante à l'invertébré, et jusqu'aux grands anthropoïdes, et jusqu'à l'homme, Struggle for life, c'est bien cela; Ainsi qu'un loup qui rôde, cherchant qui dévorer,

Ainsi que le buisson que le buisson étouffe et qui étouffe le buisson,

Ainsi que le torrent dévastateur, que le ruisseau chanteur, que la marée des mers,

L'homme des temps préhistoriques chasse sa proie.

Volonté de vivre,

Et de grandir, oui, aux dépens chacun d'autrui; Et quand l'intelligence est née, elle est un instrument à la volonté de vivre,

Un instrument nouveau, un instrument de guerre Outil perfectionné, bravo à l'invention!

Un instrument? deux fois un instrument.

Tels Oliab avec Béliséel

Sculptaient, l'un l'idéal, et l'autre le réel.

Deux instruments, Et l'un arme le bras, Et l'autre arme le cœur.

L'inconscient disait : Mon poing tendu! et c'était un sauvage assaut;

Alors l'intelligence a dit : Je fournis mieux qu'un poing tendu; je fournis l'arme dans le poing.

L'inconscient disait : Ma faim! et c'était une rouge colère;

Alors l'intelligence a dit : Je fournis mieux, mieux que la faim,

Je fournis la bonne cause,

Afin que mieux on s'entretue, les hommes !

L'homme pourtant, et dès les premiers temps qu'il fut homme, s'est inquiété;

Aussitôt qu'il est homme, l'homme interroge;

Il interroge, et il s'étonne; il doute; peu à peu, il s'enquiert.

Quelque moyen ne peut-il s'inventer, pour qu'on s'accorde?

Et l'homme doute, et il s'enquiert, et il s'approche.

On est les fils du même ancêtre, et c'est le clan;

On est des clans qui font l'échange; c'est la tribu;

La société est née;

Une religion, des lois, une morale;

Tu ne tueras pas ton prochain, c'est-à-dire celui du clan, de la tribu;

Tu ne convoiteras pas sa hutte, ni sa femelle, ni son bœuf, ni son âne, ni rien qui lui soit propre.

Essai, essai de trêve; Trêve entre loups.

Milliers d'années; et c'est l'état.

L'Orient s'organise; autour de la Méditerranée, voici les villes;

Phidias, d'un doigt serein, façonne l'homme harmonieux;

Rome est fondée;

Les douze tables, en des dictons d'airain, façonnent l'homme juste;

« Et rien ne plaît aux yeux des dieux

« Comme ces réunions d'hommes, assemblés par le droit, qui sont dénommées les cités. »

Le droit? c'est-à-dire un moyen pour que l'homme s'assoie à la table de l'homme;

Et ailleurs un moyen encore :

« A qui te frappe la joue droite, tends la joue gauche. »

Ainsi, parmi vos pères, on a interrogé, on a douté, on a tenté,

Depuis vingt mille années,

Si elle ne pourrait pas, l'intelligence, bâtir la tour,

La tour des peuples,

Peu à peu, à mi côte, et vers le ciel,

Pierre après pierre,

Et quelquefois un pan de mur s'écroule, Mais l'ouvrier a le cœur à l'ouvrage, Et, chaque été nouveau, l'ombre s'allonge, que la masse projette dans la vallée.

O progrès ! ô lent progrès ! ô sûr progrès !

... Que je rie!... que je m'esclaffe!... que je pouffe!... que je hurle de rire!...

Le progrès!... le lent progrès!... le sûr progrès!... Dix millions de tués!

Vingt millions d'éclopés!

Cent milliards de ruines!

Le progrès!...

Au lendemain de cinq ans de tueries, allons, les hommes, aux casernes! allons, les femmes, des enfants !

D'une frontière à l'autre, voilà quant au progrès.

Et dans l'état, quant au progrès, voici :

Les bons bergers, en haut, l'or dans les poches, le fouet aux mains, le cœur insatiable;

En bas, les bons troupeaux, et tour à tour ils flattent du museau, comme des chiens, et tour à tour grincent des dents, comme des hyènes.

Et au foyer, quant au progrès,

La querelle a-t-elle pris fin? a-t-on plus de respect ou plus d'amour? a-t-on dans les serments plus de pudeur? dans les baisers plus de mémoire?

Après-midi d'été; douceur tiède; paix des choses et paix des êtres...

Et le mensonge aussi, l'oppression aussi, la haine;

Entre états, dans l'état, au foyer,

On est encore les hommes des cavernes.

Telle l'âme, ainsi enseignent les églises, Et elle est née sous la loi du péché, Et tout à coup il semble qu'elle s'évade, Cherchant son dieu, cherchant sa paix, cherchant

son grand amour.

Et tout à coup elle est reprise; Satan a dit : C'est

moi! et je suis maître.

Oh ! qu'elle se refuse, l'asservie !

Qu'elle se dresse!

Qu'elle soit un œil ouvert, un œil levé, un œil ailé !

Vous avez vu cette dérision?

Quelques-uns, des meilleurs entre les cerveaux, en ont fait un parti,

Le parti de l'intelligence,

Le parti de l'intelligence mobilisée.

Car il faut qu'elle serve;

Les intérêts du groupe, les intérêts de la patrie, les intérêts de l'ordre, les intérêts du genre humain, Il faut servir...

L'intelligence libre? pensez-vous?

Vivre d'abord! ainsi, par leurs bouches qui haut raisonnent, l'instinct clame.

L'intelligence esclave, oui, Esclave de la volonté de vivre.

Que ne puis- je leur dire : Secundo vivere, Primo philosophari !

L'espoir des cœurs est en la geôle au démon primitif.

Schopenhauer !

Tout est ténèbres dans les cœurs,

Tout est clameur,

Tout est fumée,

Tout est ruée

Vers sa faim ou vers sa colère,

Et l'asservie Chante le chant De la glorification.

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