‹ Mari magnoChapitre 3 sur 33 · POUR LE GRAND AMI D'AU-DELA LES MERS · texte numérisé non relu

POUR LE GRAND AMI D'AU-DELA LES MERS

à Houston Stewart Chamberlain.

C'était l'un des ancêtres du Pollion qui fut fameux, sous les Césars, à Rome; il était né, trois ou quatre cents ans avant notre ère, dans les montagnes et les neiges du Samnium, âpre berceau de la famille;

Par une fortune dont j'ignore les causes, il avait été élevé sous les cieux clairs de la Sicile;

Puis, il était venu à Rome (1).

Coutumier des méditations prolongées, il regarda fixement les peuples, leurs origines et leurs destinées;

Il aperçut que l'Italie avait une mission : régénérer le monde, parce que son cœur était le plus ferme, et qu'elle avait inventé le droit;

Et Rome reconnut en la jeune voix de Pollion sa vieille voix séculaire; cette salutation d'un peuple qui se reconnaît en un homme, se dénomme la gloire.

Mais il ne séparait pas dans sa pensée les âpres

(1) L'auteur n'avait pas à avertir la Censure, en avril 1917, que son imaginaire Pollion était une transposition d'Houston Stewart Chamberlain lui-même, né en Angleterre et Anglais, élevé en France et devenu Allemand.

montagnes familiales et la claire cité sicilienne et Rome; il croyait en l'œuvre commune.

Soudain, voici Romains et Samnites en guerre; la Sicile s'est alliée au Samnium; l'Italie entière s'allume; les armes heurtent les armes.

... (Que l'on ne cherche point cet épisode dans aucun des livres de Tite-Live; et que Clio soit indulgente!)

Pollion voit se dresser sa nouvelle patrie contre sa terre natale et contre la terre de son adolescence; et j'imagine — ne me demandez pas, Pollion, que je vous approuve! — j'imagine comment, dans votre esprit, un lent travail, un très ancien travail put aboutir.

Oui, depuis des années, peu à peu et chaque jour, vous jugiez Rome plus digne de la mission que votre philosophie lui avait octroyée;

Et, peu à peu et chaque jour, — ah! Pollion, pourquoi votre esprit en jugea- t-il ainsi? — vous jugiez qu'ils en étaient moins dignes, vos anciens compatriotes du Samnium, vos anciens condisciples de la Sicile,

Tels, de pauvres cadets que l'aîné lâche en route... — ah! Pollion, me demandez-vous de vous suivre? vous suivre, non! mais vous comprendre, oui!

Il me semble entendre, ce jour-là, le cri muet de votre bouche :

« Hélas! la montagne où je suis né! hélas! les jar-

dins dorés où j'ai grandi! ils ont abdiqué leur part de la mission; à Rome seule appartient d'accomplir, sans eux, malgré eux et contre eux, l'œuvre héroïque. »

Ainsi Pollion songeait-il, solitaire, au pied des rostres; l'ombre vespérale descendait, une à une, les marches du Capitole; je ne sais quels dieux lointains glissèrent autour de lui dans l'air, formes flottantes; l'un d'eux, qui avait hautaine allure, parla, et il lui dit :

« Rome t'a donné la richesse et la louange; Rome n'a plus rien à te donner.

« Reviens au pays de tes pères; reviens, si tu t'y complais mieux, au pays de ton adolescence; les frères que tu retrouveras auront pour toi de nouvelles couronnes et combien d'or!

« Ne seras-tu pas celui qui aura secoué ses sandales sur la ville barbare?

« Tu nous diras quelles sont les faiblesses romaines et tu te réjouiras aux réveils de notre force.

« Tu seras un retour d'enfant prodigue; viens! nul veau ne sera assez gras pour la bombance. »

Pollion releva le front; le soleil couchant rougissait le Capitole; dans Rome, par derrière, on entendait des bruits d'armes qu'on aiguise; un petit dieu bossu, crochu, ventru, cornu, s'était tapi contre sa toge; il toussa, cracha, soupira, et il dit :

« Moi, je connais un tiers parti, un sûr parti, un

bon parti, et tout repos... Le neutre te tend ses bras... Sois neutral, mon Pollion! »

O Pollion, l'éclat de votre rire! votre franc rire qui cascade comme un torrent ! et vous montiez les marches saintes qui montent vers Jupiter.

Ami, qui résidez au-delà d'infranchissables mers,

Un jour, il nous sera rendu de les franchir, ces mers; le soir, après le fraternel dîner, l'heure sonnera du coude sur la nappe hospitalière, et des nuages emmêlés de votre cigarette et de mon cigare;

Et nous aurons, à ce moment, maille à partir, et controverse, et grondante dispute, et je vous retorquerai vos conclusions et ne vous concéderai pas même vos prémisses.

Mais, entre ceux, ici, qui vous glorifient et ceux, là, qui vous injurient,

Je me lève et je dis qu'il est beau, dans l'erreur ou dans la vérité, d'obéir à son cœur.

Vous n'avez point renié les dieux de votre cœur; vous avez préféré le foyer de votre adoption au foyer de votre naissance, au foyer de vos quinze ans; avez-vous délibéré? je n'en crois rien; vous avez dit :

« Ici, j'ai pressenti le lourd secret d'un peuple; ici, j'ai frappé juste, puisque la fontaine a jailli.

« Ici, des rêves se sont éveillés frères jumeaux avec mes rêves; ici, mon subconscient s'est retrouvé natif.

« La patrie est celle où l'on entend les mêmes chants d'oiseaux, où l'on marche de conserve dans le sens des mêmes étoiles.

« Ma patrie est parmi ceux qui m'ont rendu mon âme, parmi ceux dont j'ai remis l'âme en chemin. »

Au plus loin des clans préhistoriques, quand les hommes erraient en quête du gibier et de la pêche et des fruits pris aux arbrisseaux et des fontaines,

Quel lien attachait ces bégayants sauvages en groupes indestructibles? la parenté physique? non point; mais une parenté mystique,

De sorte qu'ils communiaient, non point en l'ancêtre dont ils étaient peut-être issus, mais en l'ancêtre totémique en qui ils se reconnaissaient frères,

Et nos civilisations sont nées du fait social originel.

... Comment auriez-vous, ô mon ami, renié le clan où vous vous êtes reconnu l'un des fils du même père spirituel?

Saura-t-on combien ont trahi!

Ils n'ont point trahi la patrie où ils sont nés; ils ont

trahi la patrie de leur foi, de leur espérance et de leur amour.

Ils n'ont point trahi leur terre; ils ont trahi leur ciel.

Et voyez leur premier châtiment; ils sont devenus bas.

Vous, je n'ai guère entendu les paroles que vous avez dites dans la tourmente; de si loin, d'informes échos m'en sont seuls parvenus, et le son n'en fut pas toujours agréable à mes oreilles.

Mais vous avez été fidèle, — fidèle, cette première des grandes vertus! cette première des grandes noblesses! cette première des grandes beautés!

Votre récompense, la voici : vous êtes demeuré très grand, très noble et très beau.

Nos chemins sont différents; je suis le mien; je ne suis pas le vôtre; sachez-le, je n'aime pas le vôtre; mais je vous aime, et vous admire, et vous envie d'avoir donné aux hommes un tel exemple.

Ecrit en mars 1917.

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