J'AI CONNU UN BRUN PETIT GARÇON
Dix millions de tués; vingt millions d'éclopés; combien de ruines ! combien de voiles noirs autour des fronts et des cœurs !
Les trois vieux chiens de Iahveh se sont réveillés; ils aboient; et ce sont l'épée, la famine et la peste.
Ce que je suis, l'Europe l'est, un corps vivant aux bras brisés, aux jambes désormais inertes, la poitrine empoisonnée de gaz.
Vous n'avez point voulu cela, dites-vous?... (C'est aux Allemands que je parle, bien entendu !) Vos diplomates l'ont-ils voulu, chamarrés de croix, Tandis que, bedonnants, coq-à-1'ânisants, ils distribuaient les territoires, comme deux avoués licitent une succession ?
Et vos feld-maréchaux, ardents à mettre en fête les 420 ?
Vos financiers,
Vos boutiquiers nés repus, vos usiniers nés affamés,
Vos capitaines négriers,
Vos politiciens fleuris de belles filles, comme à la boutonnière on porte un gardénia,
Et l'essaim bourdonnant des journalistes bourrés de truffes, de chèques et d'alcool,
Et vos multimillionnaires, humant l'air, depuis quarante ans, l'œil vers l'est, l'ouïe frémissante ?
N'ont-ils pas, ceux-là, voulu cela ?
Et le grand chef, n'a-t-il pas, lui, voulu cela ?...
Mais vous dites, vous, pauvres gens, que vous, vous ne vouliez pas;
Ils étaient bien pourtant, ceux-là, les favoris de votre élection,
Et vous les estimiez si jolis, si excitants, si odorants !
Vous avez voté leurs budgets, ordinaires et pas ordinaires;
Des milliers d'entre vous mangeaient, chaque jour, à leurs usines à canons, à leurs chantiers à cuirassés;
Vous vous gaussiez des pacifiques;
Vous crachiez, superbes, à votre droite, si quelqu'un nommait Tolstoï,
Et pour les consciencious objectors on dessinait des plans de prisons modernes;
Vous alliez aux revues en chantant des Père la Victoire;
Et vos prêtres citaient saint Luc : Seigneur (verset 38 du chapitre 22), Seigneur, voici deux épées.
Vous n'avez pas voulu cela, braves gens de Thuringe et d'ailleurs; mais il me semble que vous avez approuvé ?
Le chien épée vous déchire; le chien famine vous dessèche; le chien peste gronde à la porte.
Vous n'avez pas voulu cela; mais vous avez approuvé, et d'un cœur pas mal enthousiaste,
S'il me souvient
Des bouquets fichés aux fusils du départ
Et des chansons dans les wagons en route pour la bataille.
Vous avez accepté de mourir en disant oui; vous avez refusé de mourir en disant non.
Folie du premier soir ? soit ! résistez-vous mieux à présent ?
Ces beaux messieurs du G. Q. G. vous organisent, sous le ciel flambant d'été, les pieds gelés du prochain hiver,
Ainsi qu'un magasin de nouveautés organise dès juillet les occasions de fin d'année;
Vous, je vous vois
Hagards, mais l'échiné courbée,
Grognant un peu, obéissant beaucoup.
La gent politique sourit;
Les feld-maréchaux paraphent un : Très bien !
Les financiers, les usiniers, les boutiquiers, tous les négriers crient : Hardi !
Les journalistes chevauchent de pieuses lyres;
Et les munitionnaires s'exclament : Braves enfants !
Vous n'avez pas voulu cela; mais vous avez approuvé diablement.
Vous avez accepté la cause; refusez-vous d'accepter l'effet ?
Or, la justice,
C'est l'effet qui suit la cause.
J'ai connu un brun petit garçon aux yeux humides,
Un brun petit garçon au cœur candidement ardent à vivre.
Petit voyageur d'aube qui part en gambadant vers le plein soleil de midi et la sérénité du soir,
Frais torrent en route, parmi les cascades, vers les fleuves et vers la mer,
Clair navire sonnant de chansons, qui lève l'ancre et tend les voiles.
Le moindre chagrin était des larmes, la moindre joie était des rires.
Tant l'avenir en cette jeune âme était bénédiction;
J'ai vu l'enfant qui grandissait,
Renouveau des renouvellements,
Lumière qui réconcilie la vieillesse avec le monde,
La plus sacrée des choses les plus sacrées, le tendre cœur d'un bel enfant qui veut vivre !
Oh ! ce ne fut pas un fait de cette guerre;
Ce fut l'une de ces maladies soudaines, comme on en voit en tous temps, en tous lieux;
Ce fut l'une de ces survenances sinistres,
Comme un coup qui tout à coup
Toc toc, heurte aux volets,
Le soir, pendant qu'on est assis tranquille, à la veillée et ne pensant à rien...
Qu'est-ce là ? vite, le médecin ! il est trop tard; deux heures du matin sonnent; le souffle se ralentit;
Au-dessus du lit les deux bras d'une mère éperdue vacillent,
Et les grands yeux humides restent béants.
Pour cette petite mort, je me lèverai vers Dieu et je dirai : J'accuse !
Je n'accuserai pas Dieu pour mes blessures, ni pour vos dix millions de tués, ni pour vos ruines.
Vos dix millions de tués n'ont pas voulu, soit ! la guerre qui les a tués;
Qu'ils dorment, victimes misérables de leur acquiescement !
Cette petite mort est le crime de Dieu; vos dix millions de morts sont l'effet qui suit la cause.
Août 1917.