PRÉLUDE DE PARSIFAL
Après-midi d'été; sur la terrasse; le long de la longue maison blanche; et, devant soi,
Les pelouses, tout près, ondulant de bruissements,
La forêt, au loin, amie séculaire, au cœur profond, aux voix chantantes, aux cimes immuables;
Dans le ciel, l'éclat doux d'un soleil qui descend, chargé d'heures, comme un héros s'en va à son sommeil;
Et, vers les mains, les roses qui se tendent.
Le blessé de guerre est assis sur une chaise longue, face aux cimes des arbres, et face au ciel;
Tête blonde, yeux clairs, corps rigide et dont les membres sont maintenant ainsi que s'ils n'existaient plus;
Seule, la tête va et vient encore, un peu à droite, un peu à gauche, avec effort;
Et le regard encore sait rire et sait méditer.
Autour de lui, nous sommes plusieurs,
Ici, quelques barbons, amoureux de philosopher,
Là, deux adolescents, classe 1920, qui regardent
devant eux en quel avenir ils vont entrer,
Et deux jeunes femmes, à demi inclinées dans le
silence de la causerie.
Les roses, au bord de la terrasse, offrent leur vie par bouffées;
Les grillons crissent dans les pelouses;
On ne sait si la forêt sommeille ou pense;
La température est à ce point précis où nul ne sent de borne entre les choses et soi,
Où rien ne réagit,
Où tout est communion,
Où chacun se retrouve partie du même tout;
On devine seulement que le jour baisse et que le soir monte;
L'on jouit du jour, ainsi que d'une grappe dont on détache les derniers raisins;
L'on attend le soir, ainsi qu'une corbeille où l'on prendra un fruit nouveau.
Les deux jeunes femmes s'approchèrent du* blessé
de guerre... Etes-vous bien ?... Avez-vous besoin de quelque chose ?... Désirez-vous quelque chose ?
Le blessé de guerre ferma ses yeux; il y eut un silence; puis il parla.
« Oui, je désire quelque chose;
« Ce jour d'été, le ciel, la forêt, ce paradis
« Tiède, où mon esprit se promène,
« Ce n'est pas assez de récompense, mes amis,
« Pour l'épreuve d'hier, pour l'épreuve de demain.»
Souriant, car on peut sourire entre un cauchemar fini et un cauchemar qui commence, il nous disait :
« Pour l'enfer des tranchées,
« Et pour l'horreur de deux années parmi les corps humains déchiquetés par la mitraille,
« Et pour ces jambes et ces bras d'infirme,
« Et pour les jours qui vont, l'un après l'autre, passer le long de cette chaise longue,
« Ainsi que passe un troupeau de moutons, l'un poussant l'autre, le long d'une ruine,
« Il me faut une autre récompense. »
Il riait presque, et nous avions nos fronts penchés, les barbons, les adolescents et les jeunes femmes, Vers le rieur,
Et vers cette infortune qui jouait à nous ouvrir ainsi et peu à peu son cœur.
« Eh ! les aînés, dont la sagesse est grande, et vous, les jeunes, qui aurez votre tour,
« Cherchez voir
« A quoi rêve l'outrecuidance de ceux dont la patrie a pris un peu plus que la vie,
« Et dont vous faites des héros, quand ils sont de très pauvres enfants qui réclament un hochet...
« Vous ne savez pas ?... mais celles-ci ont deviné. »
Les yeux des deux jeunes femmes s'étaient enfouis dans son regard;
Toutes deux sourirent, ayant compris; Et, aussitôt, leurs visages devinrent graves.
Par la porte-fenêtre, les deux jeunes femmes rentraient silencieusement dans le petit salon meublé de fleurs et de tapis;
Et la maison unissait là, comme on prend par les mains deux époux, la paix de l'intérieur quasi obscur et la joie du jardin luxuriant;
Nos yeux allaient de lui à elles;
Il nous disait : « ... La dernière exigence du blessé de guerre... »
L'une des deux jeunes femmes était grande et mince et blonde; et elle était un lac dans un crépuscule;
Elle s'assit devant le long piano à queue ouvert;
L'autre, beauté tragique, hier sourire, demain prière, était une harmonieuse flamme sombre;
Elle s'accouda, face au blessé de guerre, et dans rien que le regard de ses yeux pathétiques s'évoquait une danse religieuse.
Les doigts de l'autre touchèrent le clavier.
Grave, lente, une note résonna.
Du ton d'un enfant que l'on contente, le blessé de guerre marmonna : — « La France me doit bien cela. »
Une seconde, une troisième note, une quatrième...
Et de la profondeur béante du piano montait l'âme de Parsifal.
Juillet 1917.