PREFACE
(française)
En tout temps, la lecture de ce récit, d'une réalité si saisissante, d'une rare délicatesse morale, nous eût vivement touchés. A cette heure, où nos frères du Canada viennent, avec enthousiasme, mêler leur sang au nôtre pour défendre la mère commune, nous en ressentons une émotion profonde. Les Canadien.^; français, ai- je appris, se reconnaissent très particulièrement dans ces pages simples et sincères. Mais n'y retrouvons-nou^ pas, nous ausd, la cordiale bonne humeur, le mélgj34^^-dLeMJ2Titjiventu'f'eux^^d'att(^ ment à la terre, la scnsihjUUJiannète et tendre, le h on sen sjiiguisé, tejpmJ^rjpiMores^Ie^ lations^de l'ouest? Français et CânôMens^os âmes communient dans cette œuvre de bonne foi. Nous y percevons la réalisation de cette maxime, par laquelle l'auteur termine son récit: "Au pays de Québec rien ne doit mourir et rien ne doit changer."
Rarement aussi, il faut le dire, auteur fut mieux approprié à son ouvrage. C'était une nature peu commune que Louis Hémon. Deux passions avaient rempli son âme d'adolescent : les sports et la méditation. Il se livrait avec fougue aux exercices physiques; et il passait de longues heures, seul, au creux d'un rocher, à suivre d'un œil rêveur le mouvement des vagues. Il avait soif de vie active, de luttes, de risques, de dangers; et, replié sur lui-même, il entendait chanter dans sa mémoire les vers de ses chers poètes français ou anglais, ou il s'offrait amoureusement aux inspirations de la nature.
Il était diplômé de l'Ecole des langues orientales et licencié en Droit. Mais, s'il se mit à écrire, c'est simplement parce que ses ohsprvations et ses réflexions
XVin PBÉFACE
se traduisaient spontanément, dans son esprit, en redis fidèles et en rythmes liarmonieux. Rien de convenu chez cet indépendant, qui fuit les villes pour demeurer lui-même. Mais, à travers V aisance et la familiarité du style, une parfaite justesse d'expression, une élégance discrète et soutenue, une proportion heureuse des développements, une fusion intime du mot, de Vimage, du fait et de Vidée, qui révèlent à chaque pas l'écrivain doué et l'artiste diligent.
Il publia de nombreux articles dans le journal ''L'Auto". Il y réalise, en se jouant, cette alliance de la gymnastique et de la musique, dont un Platon faisait l'essence de l'éducation humaine.
Il publia dans le journal ''Le Temps" une nouvelle anglaise: Lizzie Blakeston^ qui est une merveille d' observation.
Le présent récit diffère assez des précédents pour montrer que le talent de Louis Hé mon était riche et varié. Mais nulle part il n'a traité son sujet avec autant de curiosité et de sympathie. Bien, dans cet ouvrage, qui paraisse destiné à mettre en lumière la personnalité de l'auteur. C'est, ici, la nature qui se décrit elle-même, ce sont les personnages qui vivent à leur manière, et qui s'expriment dans leur langue délicieusement na'ive. Et l'on observe, avec une émotion étrange, l'union intime de rpR ^^ie^ hum ai nés avec la nature au seui de laquelle elles s'écoulent Comment l'homme pourrad-il se dèta-clierTfune nature aussi rude, aussi inclémente, qui ne lui laisse pendant l'année que quelques jours de libre action en plein air? La neige, le froid, le vent, les torrents déchaînés l'assiègent, l'isolent, et lui imposent une lutte presque sans trêve. Sa vie s'emploie à vivre. Et pourtant, dans son cœur, jaillit la poésie, et, parmi les soucis les plus matériels et les plus pressants, l'idéal amour s'épanouit.
L'intention bien arrêtée de Louis Ilémon est de s'effacer constamment devant son sujet; mais, dans
PBÉFACE XIX
son œuvre, l'homme de sentiment et de réflexion se trahit malgré qu'il en ait. Le livre fermé, on songe avec ravissement à cet art subtil qui a tracé dans votre imagination des tableaux désormais inef-j façables. On partage la sympathie qui a permis à^ l'auteur de pénétrer si profondément dans l'âme de ces enfants de la douce France, transportés en de si rudes pays. Et, peu à peu, non sans quelque étonnement, on voit surgir d'une simple nouvelle ce redoutable problème: Quelle fin, hommes d'aujourd'hui, devons-nous donner à notre vie? Il en est au moins trois entre lesquelles nou^ pouvons choisir: la luMet et les aventures__djL pionnier, la joulssaiiçe__dlLjprofirès\ dans Je confort des vUles, l'attackeMent à la terrf^ natale^et^sfs. traditions. De ces trois fins, laquelle est la plus digne d'être poursuivie?
Cher jeune ami, qui nous fûtes enlevé, en pleine jeunesse, par un destin brutal, vous mêlez nos cœurs à ceux de rios frères canadiens, vous nou^ faites réfléchir sur les destinées de l'humanité, vous nous laissez pénétrer dans votre âme inquiète et généreuse. Soyez trois fois remercié; recevez l'hommage de nos regrets affectueux et de notre souvenir reconnaissant.
Emile BOUTROUX de VAcadcmie française.
Paris, 12 juillet 1916.
**Ite, missa est."
La porte de l'église de Péribonka s'ouvrit et les hommes commencèrent à sortir.
Un instant plus tôt elle avait paru désolée, cette église, juchée au bord du chemin sur la berge haute au-dessus de la rivière Péribonka, dont la nappe glacée et couverte de neige était toute pareille à une plaine. La neige gisait épaisse sur le chemin aussi, et sur les champs, car le soleil d'avril n'envoyait entre les nuages gris que quelques rayons sans chaleur et les grandes pluies de printemps n'étaient pas encore venues. Toute cette blancheur froide, la petitesse de l'église de bois et des quelques maisons, de bois également, espacées le long du chemin, la lisière sombre de la forêt, si proche qu'elle semblait une menace, tout parlait d'une vie dure dans un pays austère. Mais voici que les hommes et les jeunes gens franchirent la porte de l'église, s'assemblèrent en groupes sur le large perron, et les salutations joviales,
Z MARIA CHAPDELAIXE
les appels moqueurs lancés d'un groupe à l'autre, l'entre-croisement constant des propos sérieux ou gais ténipignèrent de suite que ces hommes appartenaient à une race pétrie d'invincible allégresse et que rien ne peut empêcher de rire.
Cléophas Pesant, fils de Thadée Pesant le forgeron, s'enorgueilhssait déjà d'un habillement d'été de couleur claire, un habillement américain aux larges épaules matelassées; seulement il avait gardé pour ce dimanche encore froid sa coiffui'e d'hiver, une casquette de drap noir aux oreillettes doublées en peau de lièvre, au lieu du chapeau de feutre dur qu'il eût aimé porter.
A côté de lui Egide Simai'd, et d'autres qui, comme lui, étaient venus de loin en traîneau, agrafaient en sortant de l'église leurs gros manteaux de fouiTure qu'ils seiTaient à la taille avec des échai-pes rouges. Des jeunes gens du village, très élégants dans leurs pelisses à col de loutre parlaient avec déférence au vieux Nazaire Larouche, un gi'and homme gris aux larges épaules osseuses qui n'avait rien changé pour la messe à sa tenue de tous les jours: vêtement court de toile brune doublé de peau de mouton, culottes rapiécées et gi'os bas de laine gi'ise dans des mocassins en peau d'orignal.
— Eh bien, monsieur Larouche, ça marche-t-il ] toujours de l'autre bord de l'eau?
MARIA CHAPDELAINE à
— Pas pire, les jeunesses. Pas pire !
Chacun tirait de sa poche sa pipe et la vessie de porc pleine de feuilles de tabac hachées à la main et commençait à fumer d'un air de contentement, après une heure et demie de
"Ite missa est". La porte de l'église de Péribonka s'ouvrit et les hommes commencèrent à sortir (page 1).
contrainte. Tout en aspirant les premières Douffées ils causaient du temps, du printemps qui venait, de l'état de la glace sur le lac Saint- Jean et sur les rivières, de leurs affaires et des nouvelles de la paroisse, en hommes qui ne se
voient guère qu'une fois la semaine à cause des grandes distances et des mauvais chemins.
— Le lac est encore bon, dit Cléophas Pesant, mais les rivières ne sont déjà plus sûres. La glace s'est fendue cette semaine à ras le banc de sable en face de l'île, là où il y a eu des trous chauds tout l'hiver.
D'autres commençaient à parler de la récolte probable, avant même que la terre se fût monti'ée.
— Je vous dis que l'année sera pauvre, fit un vieux, la terre avait gelé avant les dernières neiges.
Puis les conversations se ralentirent et Ton se tourna vers la première marche du perron, d'où Napoléon Laliberté se préparait à crier, comme toutes les semaines, les nouvelles de la paroisse.
H resta immobile et muet quelques instants, attendant le silence, les mains à fond dans les poches de son gi'and manteau de loup-cervier, plissant le front et fermant à demi ses yeux vifs sous la toque de fourrure profondément enfoncée ; et quand le silence fut venu, il se mit à crier les nouvelles de toutes ses forces, de la voix d'un charretier qui encourage ses chevaux dans une côte.
— Les travaux du quai vont recommencer . . . J'ai reçu de l'argent du gouvernement, et tous ceux qui veulent se faire engager n'ont qu'à
:M a 1{ 1 A C Ji A V 1) E L A I X E 5
venir me trouver avant les vêpres. Si vous voulez que cet argent-là reste dans la paroisse au lieu de i*etourner à Québec, c'est de venir me parler pour vous faire engager vitement.
Quelques-uns allèrent vers lui; d'autres, insouciants, se contentèrent de rire. Un jaloux dit à demi voix:
— Et qui va être un "foreman" à trois piastres par jour? C'est le bonhomme Laliberté. . .
Mais il disait cela plus par moquerie que par malice, et finit par rire aussi.
Toujours les mains dans les poches de son gi'and manteau, se redressant et carrant les épaules sur la plus haute marche du perron. Napoléon Laliberté continuait à crier très fort.
— Un arpenteur de Roberval va venir dans la paroisse la semaine prochaine. S'il y en a qui veulent faire arpenter leurs lots avant de , rebâtir les clôtures pour l'été, c'est de le dire. \ La nouvelle sombra dans l'indifférence. Les cultivateurs de Péribonka ne se souciaient guère de faire rectifier les limites de leurs teiTes pour gagner ou perdre quelques pieds carrés, alors qu'aux plus vaillants d'entre eux restaient encore à défricher les deux tiers de leurs concessions, d'innombrables aiT)ents de forêt ou de savane à conquérir.
H poursuivait:
— H y a "icitte" deux hommes qui ont de l'argent pour acheter les pelleteries. Si vous
avez des peaux d'ours, ou de vison, ou de rat musqué, ou de renard, allez voir ces hommes-là au magasin avant mercredi ou bien adressezvous à François Pai'adis, de Mistassini, qui est avec eux. Ils ont de l'argent en masse et ils payeront **cash" pour toutes les peaux de première classe.
Il avait fini les nouvelles et descendit les marches du perron. Un petit homme à figure chafouine le remplaça.
— Qui veut acheter un beau jeune cochon de ma grand'race ? demanda-t-il en montrant du doigt une masse informe qui s'agitait dans un sac à ses pieds.
Un gi'and éclat de rire lui répondit.
— On les connaît, les cochons de la grand'race à Hormidas. Gros comme des rats, et vifs comme des "écureux" pour sauter les clôtures.
— Vingt-cinq cents ! cria un jeune homme par dérision.
— Cinquante cents !
— ^Une piastre î
— Ne fais pas le fou, Jean. Ta femme ne te laissera pas payer une piastre pour ce cochon-là.
Jean s'obstina.
— Une piastre. Je ne m'en dédis pas.
Hormidas Bérubé fit une giimace de mépris et attendit d'autres enchères; mais il ne vint que des quolibets et des rires.
Pendant ce temps les femmes avaient commencé à sortir de l'église à leur tour. Jeunes ou vieilles, jolies ou laides, elles étaient presque toutes bien vêtues en des pelisses de fourrure ou des manteaux de drap épais; car pour cette fête unique de leur vie qu'était la messe du dimanche elles avaient abandonné leurs blouses de gi'osse toile et les jupons en laine du pays, et un étranger se fût étonné de les trouver presque élégantes au cœur de ce pays sauvage, si typiquement françaises parmi les grands bois dé£olés et la neige, et aussi bien mises à coup sûr, ces paysannes, que la plupart des jeunes bourgeoises des provinces de France.
Cléophas Pesant attendit Louisa Tremblay, qui était seule, et ils s'en allèrent ensemble vers les maisons, le long du trottoir de planches. D'autres se contentèrent d'échanger avec les jeunes filles, au passage, des propos plaisants, les tutoyant du tutoiement facile du pays de Québec, et aussi parce qu'ils avaient presque tous gi'andi ensemble.
Pite Gaudreau, les yeux tournés vers la porte de l'église, annonça :
— Maria Chapdelaine est revenue de sa promenade à Saint-Prime, et voilà le père Chapdelaine qui est venu la chercher.
Ils étaient plusieurs au village pour qui ces Chapdelaine étaient presque des étrangers.
8 MAEIA CHAPDELAINE
— Samuel Chapdelaine, qui a une terre de l'autre bord de la rivière, au-dessus de Honfleur, dans le bois ?
— C'est ça.
— Et la créatui'e qui est avec lui, c'est sa fille, eh? Maria. . .
— Oui. Elle était en promenade depuis un mois à Saint-Prime, dans la famille de sa mère. Des Bouchard, parents de Wilfrid Bouchard, de Saint-Gédéon . . .
Les regards curieux s'étaient tournés vers le haut du perron. L'un des jeunes gens fit à Maria Chapdelaine l'hommage de son admiration paysanne :
"^ — Une belle gi'osse fille ! dit-il.
— Certain ! Une belle grosse fille, et vaillante avec ça. C'est de malheur qu'elle reste si loin d'ici, dans le bois. Mais comment estce que les jeunesses du village pourraient aller veiller chez eux, de l'autre bord de la rivière, en haut des chutes, à plus de douze milles de distance, et les derniers milles quasiment sans chemin ?
Ils la regardaient avec des sourires farauds, tout en pariant d'ellefccette belle fille presque inaccessible; mais quand elle descendit les marches du perron de bois avec son père et passa près d'eux, une gêne les prit ils se reculèrent gauchement, comme s'il y avait eu entre elle et eux quelque chose de plus que la
rivière à traverser et douze milles de mauvais chemins dans les bois.
Les gi'oupes formés devant l'église se dispersaient peu à peu. Certains regagnaient leurs maisons, ayant appris toutes les nouvelles ; d'autres, avant de partir, allaient passer une heure dans un des deux lieux de réunion du village : le presbytère ou le magasin. Ceux qui venaient des "rangs", ces longs alignements de concessions à la lisière de la forêt, détachaient l'un après l'autre les chevaux rangés et amenaient leurs traîneaux au bas des marches de l'église pour y faire monter femmes et enfants.
Samuel Chapdelaine et Maria n'avaient fait que quelques pas dans le chemin lorsqu'un jeune homme les aborda.
— Bonjour, monsieur Chapdelaine. Bonjour, mademoiselle Maria. C'est un ''adon" que je vous rencontre, puisque votre terre est plus haut le long de la rivière et que moi-même je ne viens pas souvent par ''icitte".
Ses yeux hardis allaient de l'un à l'autre. Quand il les détournait, il semblait que ce fût seulement à la réflexion et par politesse, et bientôt ils revenaient, et leur regard dévisageait, interrogeait de nouveau, clair, perçant, chargé d'avidité ingénue.
— François Paradis ! s'exclama le père Chapdelaine. C'est un "adon" de fait, car voilà
10 MAEIA CHAPDELAINE
longtemps que je ne t'avais vu, François. Et voilà ton père mort, de même. As-tu gardé la terre ?
Le jeune homme ne répondit pas; il regardait Maria curieusement, et avec un sourire simple, comme s'il attendait qu'elle parlât à son tour.
— Tu te rappelles bien François Paradis, de Mistassini, Maria? Il n'a pas changé guère.
— Vous non plus, monsieur Chapdelaine.
^"otre fille, c'est différent; elle a changé; mais je l'aurais bien reconnue tout de suite.
Us avaient passé la veille à Saint-Michel-de- Mistassini, au grand jour de l'après-midi; mais de revoir ce jeune homme, après sept ans, et d'entendre prononcer son nom, évoqua en Maria un souvenir plus précis et plus vif en vérité que sa vision d'hier: le grand pont de bois, couvert, peint en rouge, et un peu pareil à une arche de Noé d'une étonnante longueur; les deux berges qui s'élevaient presque de suite en hautes collines, le vieux monastère blotti entre la rivière et le commencement de la pente, l'eau qui blanchissait, bouillonnait et se précipitait du haut en bas du gi'and rapide comme dans un escalier géant.
— François Paradis ! . . . Bien sûr, "son" père, que je me rappelle François Paradis.
Satisfait, celui-ci répondait aux questions de tout à l'heure.
— Non, monsieur Chapdelaine, je n'ai pas gardé la terre. Quand le bonhomme est mort j'ai tout vendu, et depuis j'ai presque toujours travaillé dans le bois, fait la chasse ou bien commercé avec les sauvages du gi'and lac à Mistassini ou de la Rivière-aux-Foins. J'ai aussi passé deux ans au Labrador.
Son regard voyagea une fois de plus de Samuel Chapdelaine à Maria, qui détourna modestement les yeux.
— Remontez- vous aujourd'hui ? interrogeat-il.
— Oui; de suite après dîner.
— Je suis content de vous avoir vu, parce que je vais passer près de chez vous, en haut de la rivière, dans deux ou trois semaines, dès que la glace sera descendue. Je suis icitte avec des Belges qui vont acheter des pelleteries aux sauvages; nous commencerons à remonter à la première eau claire, et si nous nous tentons près de votre terre, au-dessus des chutes, j'irai veiller un soir.
— C'est correct, François; on t'attendra.
Les aunes formaient un long buisson épais le long de la rivière Péribonka; mais leurs branches dénudées ne cachaient pas la chute abrupte de la berge, ni la vaste plaine d'eau glacée, ni la lisière sombre du bois qui serrait de près l'autre rive, ne laissant entre la désolation touffue des grands arbres droits et la
12 MAEIA GHAPDELAIXE
désolation nue de l'eau figée que quelques champs étroits, souvent encore semés de souches, si étroits en vérité qu'ils semblaient étrangler sous la poigne du pays sauvage.
Pour Maria Chapdelaine, qui regardait toutes ces choses distraitement, il n'y avait rien là de désolant ni de redoutable. Elle n'avait jamais connu que des aspects comme ceux-là d'octobre à mai, ou bien d'autres plus frustes encore et plus tristes, plus éloignés des maisons et des cultures; et même tout ce qui l'entourait ce matin-là lui parut soudain adouci, illuminé par un réconfort, par quelque chose de précieux et de bon qu'elle pouvait maintenant attendre. Le printemps qui arrivait, peutêtre ... ou bien encore l'approche d'une autre raison de joie qui venait vers elle sans laisser deviner son nom.
Samuel Chapdelaine et Maria allèrent dîner avec leur parente Azalma Larouche, chez qui ils avaient passé la nuit. H n'y avait là avec eux que leur hôtesse, veuve depuis plusieurs années, et le vieux Nazaire Larouche, son beau-frère. Azalma était une grande femme plate, au profil indécis d'enfant, qui parlait très vite et presque sans cesse tout en préparant le repas dans la cuisine. De temps à autre, elle s'arrêtait et s'asseyait en face de ses visiteurs, moins pour se reposer que pour donner à ce qu'elle allait dire une importance spéciale;
îkl A R I A C H A P D R L AINE
mais presque aussitôt l'assaisonnement d'un plat ou la disposition des assiettes sur la table réclamaient son attention, et son monologue
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Napoléon Laliberté se préparait à crier, comme toutes les semaines, les nouvelles de la paroisse (page 4).
se poursuivait au milieu des bruits de vaisselle et de poêlons secoués.
La soupe aux pois fut bientôt prête et servie. Tout en mangeant, les deux hommes parlèrent de l'avancement de leurs terres et de l'état de la glace de printemps.
— Vous devez être bons pour traverser à soir, dit Nazaire Larouche, mais ce sera juste et je calcule que vous serez à peu près les derniers. Le courant est fort au-dessous de la chute, et il a déjà plu trois jours.
— Tout le monde dit que la glace durera encore longtemps, répliqua sa belle-sœur. Vous avez beau coucher encore icitte à soir tous les deux, et après souper les jeunes gens du village viendront veiller. C'est bien juste que Maria ait encore un peu de plaisir avant que vous l'emmeniez là-haut dans le bois.
— Elle a eu suffisamment de plaisir à Saint- Prime, avec des veillées de chant et de jeux presque tous les soirs. Nous vous remercions, mais je vais atteler de suite après le dîner, pour arriver là-bas à bonne heure.
Le vieux Nazaire Larouche parla du sermon du matin, qu'il avait trouvé convaincant et beau; puis après un intervalle de silence il demanda brusquement :
— Avez-vous cuit ?
Sa belle-sœur, étonnée, le regarda quelques instants et finit par comprendre qu'il demandait ainsi du pain. Quelques instants plus tard il interrogea de nouveau.
— Votre pompe, elle marche-t-y bien ?
Cela voulait dire qu'il n'y avait pas d'eau sur la table. Azalma se leva pour aller en chercher, et derrière son dos le vieux adressa à Maria Chapdelaine un clin d'œil facétieux.
— Je lui conte ça par paraboles, chuchota-t-il. C'est plus poh.
Les murs de planches de la maison étaient tapissés avec de vieux journaux, ornés de calendriers distribués par les fabricants de machines agricoles ou les marchands de grain, et aussi de gi'avures pieuses : une reproduction presque sans perspective, en couleurs crues, de la basilique de Sainte-Anne-de-Beaupré; le portrait du pape Pie X, un chromo où la Vierge Marie offrait aux regards avec un sourire pâle son coeur à la fois sanglant et nimbé d'or.
— C'est plus beau que chez nous, songea Maria.
Nazaire Larouche continuait à se faire servir par paraboles.
— Votre cochon était-il ben maigre? demandait-il; ou bien : — Vous aimez ça, vous, le sucre du pays ? Moi, j'aime ça sans raison. . .
Azalma lui servait une seconde tranche de lard ou tirait de l'armoire le pain de sucre d'érable. Quand elle se fâcha de ces manières inusitées et le somma de se servir lui-même
16 MAKIA CHAPDELAIXE
comme d'habitude, il l'apaisa avec des excuses pleines de bonne humeur.
— C'est correct. C'est correct. Je ne le ferai plus; mais vous aviez coutume d'entendre la risée, Azalma. Il faut entendre la risée quand on reçoit à sa table des jeunesses comme moi.
Maria sourit et songea que son père et lui se ressemblaient un peu; tous deux hauts et larges, gris de cheveux, des visages couleur de cuir, et dans leurs yeux vifs la même éternelle jeunesse que donne souvent aux hommes du pays de Québec leur éternelle simplicité.
Ils partirent presque de suite après la fin du repas. La neige fondue à la surface par les premières pluies et gelant de nouveau sous le froid des nuits était merveilleusement glissante et fuyait sous les patins du traîneau. Derrière eux les hautes collines bleues qui bornaient rhorizon de l'autre côté du lac Saint-Jean disparurent peu à peu à mesure qu'ils remontaient la longue courbe de la rivière.
En passant devant l'église, Samuel Chapdelaine dit pensivement :
— C'est beau, la messe. J'ai souvent bien du regi-et que nous soyons si loin des églises. Peut-être que de ne pas pouvoir faire notre religion tous les dimanches, ça nous empêche d'être aussi chanceux que les autres.
— Ce n'est pas notre faute, soupira Maria, nous sommes trop loin !
Son père secoua encore la tête d'un air de regi'et. Le spectacle ma^ifique du culte, les chants latins, les cierges allumés, la solennité de la messe du dimanche le remplissaient chaque fois d'une grande ferveur. Un peu plus loin il commença à chanter :
J'irai la voir un jour, ^M'asseoir près de son trône, Recevoir ma couronne Et régner à mon tour . . .
Il avait la voix forte et juste et chantait à pleine gorge d'un air d'extase ; mais bientôt ses yeux se fermèrent et son menton retomba sur sa poitrine peu à peu. La voiture ne manquait jamais de l'endormir, et son cheval, devinant l'assoupissement habituel du maître, ralentit et finit par prendre le pas.
— ^Marche donc, Charles-Eugène !
Il s'était réveillé brusquement et étendit la main vers le fouet. Charles-Eugène reprit le trot, résigné. Plusieurs générations auparavant, un Chapdelaine avait nourri une longue querelle avec un voisin qui portait ces noms, et il les avait promptement donnés à un vieux cheval découragé et un peu boiteux qu'il avait, pour s'accorder la satisfaction de crier tous les jours, très fort, en passant devant la maison de son ennemi :
—Charles-Eugène, grand "malavenant" ! Vilaine bête mal domptée ! Marche donc, Charles- Eugène !
Depuis un siècle, la querelle était finie et oubliée; mais les Chapdelaine avaient toujours continué à appeler leur cheval Charles-Eugène.
De nouveau le cantique s'éleva, sonore, plein de ferveur mystique :
Au ciel, au ciel, au ciel, J'irai la voir un jour...
Puis une fois de plus, le sommeil fut le plus fort, la voix retomba, et Maria ramassa les guides que la main de son père avait laissées échapper.
Le chemin glacé longeait la rivière glacée. Sur l'autre rive les maisons s'espaçaient, pathétiquement éloignées les unes des autres, chacune entourée d'une étendue de terrain défriché. Derrière ce terrain, et des deux côtés, c'était le bois qui venait jusqu'à la berge: fond vert sombre et de cyprès sur lequel quelques troncs de bouleaux se détachaient çà et là, blancs et nus comme les colonnes d'un temple en ruines.
De l'autre côté du chemin la bande de terre défrichée était plus large et continue; les maisons plus rapprochées semblaient prolonger le village en avant-garde; mais toujours derrière les champs nus la lisière des bois apparaissait
et suivait comme une ombre, interminable bande sombre entre la blancheur froide du sol et le ciel gris.
— Charles-Eugène, marche un peu !
Le père Chapdelaine s'était réveillé et étendait la main vers le fouet dans son geste habituel de menace débonnaire; mais quand le cheval ralentit de nouveau après quelques foulées plus vives, il s'était déjà rendormi, les mains ouvertes sur ses genoux et montrant les paumes luisantes de ses mitaines en cuir de cheval, le menton appuyé sur le poil épais de son manteau.
Au bout de deux milles, le chemin escalada une côte abrupte et entra en plein bois. Les maisons qui depuis le village s'espaçaient dans la plaine s'évanouirent d'un seul coup, et la perspective ne fut plus qu'une cité de troncs nus sortant du sol blanc. Même l'éternel vert foncé des sapins, des épinettes et des cyprès se faisait rare; les quelques jeunes arbres vivants se perdaient parmi les innombrables squelettes couchés à terre et recouverts de neige, ou ces autres squelettes encore debout, décharnés et noircis. Vingt ans plus tôt les grands incendies avaient passé par là, et la végétation nouvelle ne faisait que poindre entre les troncs morts et les couches calcinées. Les buttes se succédaient, et le chemin courait de l'une à l'autre en une succession de descentes et de montées ofuèr^
20 MAEIA CHAPDELAINE
plus profondes que le profil d'une houle de haute mer.
Maria Chapdelaine ajusta sa pelisse autoui' d'elle, cacha ses mains sous la gi'ande robe de carriole en chèvre giise, et ferma à demi les yeux. Il n'y avait rien à voir ici ; dans les villages les maisons et les granges neuves pouvaient s'élever d'une saison à l'autre, ou bien se vider et tomber en ruines; mais la vie du bois était quelque chose de si lent qu'il eût fallu plus qu'une patience humaine pour attendre et noter un changement.
Le cheval resta le seul être pleinement conscient sur le chemin. Le traîneau glissait facilement sur la neige dure, frôlant les souches qui se di'essaient des deux côtés au ras des ornières; Charles-Eugène suivait exactement tous les détours, descendait au gi^and trot les courtes côtes et remontait la pente opposée d'un pas lent, en bête d'expérience tout à fait capable de mener ses maîtres au perron de leur maison sans être importunée de commandement ni de pesées des guides.
Quelques milles encore, et le bois s'ouvrit de nouveau pour laisser reparaître la rivière. Le chemin dévala la dernière butte du plateau pour descendre presque au niveau de la glace. Sur un mille de berge montante trois maisons s'espaçaient; mais celles-là étaient bien plus primitives encore que les maisons du village.
et derrière elles on ne voyait presque aucun champ défriché, presque aucune trace des cultures de l'été, comme si elles n'avaient été bâties là qu'en témoignage de la présence des hommes.
Charles-Eugène tourna brusquement sur la droite, raidit ses jambes de devant pour ralentir dans la pente et s'arrêta net au bord de la glace. Le père Chapdelaine ouvrit les yeux.
— Tenez, "son" père, fit Maria, voilà les cordeaux !
Il prit les guides, mais, avant de faire repartir son cheval, resta immobile quelques secondes, surveillant la surface de la rivière gelée.
— Il est venu un peu d'eau sur la glace, dit-il, et la neige a fondu; mais nous devons être bons pour traverser pareil. Marche, Charles- Eugène !
I Le cheval flaira la nappe blanche avant de s'y aventurer, puis s'en alla tout droit. Les ornières permanentes de l'hiver avaient disparu; les jeunes sapins plantés de distance en distance qui avaient marqué le chemin étaient presque tous tombés et gisaient dans la neige mi-fondue; en passant près de l'île, la glace craqua deux fois, mais sans fléchir^4 Charles- Eugène trottait allègi'ement vers la maison de Charles Lindsay, visible sur l'autre bord. Pourtant lorsque le traîneau arriva au milieu du courant, au-dessous de la grande chute, il dut
22 HAEIA CHAPDELAIXE
ralentir à cause de la mince couche d'eau qui s'étendait là et détrempait la neige. Lentement ils approchèrent de la rive; il ne restait plus que trente pieds à franchir quand la glace commença à craquer de nouveau et ondula sous les pieds du cheval.
Le père Chapdelaine s'était mis debout, bien réveillé cette fois, les yeux vifs et résolus sous son casque de fourrm^e.
— Charles-Eugène, marche ! Marche donc ! cria-t-il de sa grande voix rude.
Le vieux cheval planta dans la neige semi- Hquide les crampons de ses sabots et s'en alla vers la rive par bonds, avec de grands coups de collier. Au moment où ils atterrissaient une plaque de glace vira un peu sous les patins du traîneau et s'enfonça, laissant à sa place un trou d'eau claire.
Samuel Chapdelaine se retourna.
— Nous serons les derniers à traverser, cette saison, dit-il.
Et il laissa son cheval souffler un peu avant de monter la côte.
Bientôt après ils quittèrent le gi'and chemin pour un autre qui s'enfonçait dans les bois. Celui-là n'était guère plus qu'une piste rudimentaire encore encombrée de racines, et qui décrivait de petites courbes opportunistes pour éviter les rochers ou les souches. Il gi'impa une montée, seiT3enta sur un plateau au milieu du
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bois brûlé, laissant parfois un aperçu sur la descente du flanc abrupt, les masses de pierre du rapide, le versant opposé qui devenait plus
Hormisdns — "Qui veut acheter un beau jeune cochon de ma grand'race?" (page 6).
haut et plus escaiT)é au-dessus de la chute, puis rentrant dans la désolation des arbres couchés à terre et des chicots noircis.
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Des coteaux de pierre, une fois contournés, semblèrent se refermer derrière eux; les brûlés firent place à la foule sombre des épinettes et des sapins; les montagnes de la rivière Alec se montrèrent deux ou trois fois dans le lointain; et bientôt les voyageurs perçurent à la fois un espace de terre défriché, une fumée qui montait, les jappements d'un chien.
— Ils vont être contents de te revoir, Maria, dit le père Chapdelaine. Tout le monde s'est ennuyé de toi.
L'heure du souper était venue que Maria n'avait pas encore fini de répondre aux questions, de raconter, sans en omettre aucun, les incidents de son voyage, de donner les nouvelles de Saint-Prime et de Péribonka, et toutes les autres nouvelles qu'elle avait pu recueillir au cours du chemin.
Tit'Bé, assis sur une chaise, en face de sa sœur, fumait pipe sur pipe sans détourner les yeux d'elle une seconde, craignant de laisser échapper quelque révélation importante qu'elle aurait tue jusque-là. La petite Almia-Rose, debout près d'elle, la tenait par le cou; Télesphore écoutait aussi, tout en répra-ant avec des ficelles l'attelage de son chien. La mère Chapdelaine attisait le feu dans le grand poêle de fonte, allait, venait, tirait de l'armoire les assiettes et les couverts, le pain, le pichet de lait, penchait au-dessus d'un pot de verre la grande jarre de sirop de sucre. Fréquemment elle s'interrompait pour interroger Maria ou l'écouter et restait songeuse quelques instants, les
poings sur les hanches, revoyant par la pensée les villages dont elle entendait parler.
— . . .Alors, l'église est finie: une belle éghse en pierre, avec des peintures en dedans et des châssis de couleur. . . Que ça doit donc être beau ! Johnny Bouchard a bâti une grange neuve l'été dernier, et c'est une petite Perron, une fille d'Abélard Perron, de Saint-Jérôme, qui fait la classe. . . Huit ans que je n'ai pas été à Saint-Prime, quand on pense î C'est une belle paroisse, et qui m'aurait bien ''adonné"; du beau terrain ''planche" aussi loin qu'on peut voir, pas de crans ni de bois, rien que des champs carrés avec de bonnes clôtures droites, de la terre forte, et les chars à moins de deux heures de voiture. . . C'est peut-être péché de le dire; mais tout mon "règne", j'aurai du regret que ton père ait eu le goût de mouver si souvent et de pousser plus loin et toujours plus loin dans le bois, au heu de prendre une terre dans une des ^deilles paroisses.
Par la petite fenêtre carrée elle contemplait avec mélancolie les quelques champs nus qui s'étendaient derrière la maison, la gi'ange de bois brut aux planches mal jointes, et plus loin l'étendue de terre encore semée de souches, en lisière de la forêt, qui ne faisait que laisser espérer une récompense de foin ou de grain aux longues patiences.
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— Tiens, fit Aima-Rose, voilà Chien qui vient se faire flatter aussi.
Maria baissa les yeux vers le chien qui venait lui mettre sur les genoux sa tête longue aux yeux tristes, et elle le caressa avec des mots d'amitié.
— Il s'est ennuyé de toi tout comme nous, dit encore Aima-Rose. Tous les matins il allait regarder dans ton lit pour voir si tu n'étais pas revenue.
Elle l'appela à son tour.
— Viens, Chien; viens que je te flatte aussi.
Chien allait de l'une à l'autre, docile, fermant à moitié les yeux à chaque caresse. Maria regarda autour d'elle, cherchant quelque changement à vrai dire improbable qui se fût fait pendant son absence.
Le grand poêle à trois ponts occupait 1^^ milieu de la maison; un tuyau de tôle en sortait, qui après une montée verticale de quelques pieds décrivait un angle droit et se prolongeait horizontalement jusqu'à l'extérieur, afin que rien de la précieuse chaleur ne se perdît. Dans un coin la grande armoire de bois ; tout près, la table, le banc contre le mur, et de l'autre côté de la porte l'évier et la pompe. Une cloison partant du mur opposé semblait vouloir séparer cette partie de la maison en deux pièces; seulement elle s'arrêtait avant d'arriver au poêle et aucune autre cloison ne
la rejoignait, de sorte que ces deux compartiments de la salle unique, chacun enclos de trois côtés, ressemblaient à un décor de théâtre, un de ces décors conventionnels dont on veut bien croire qu'ils représentent deux appartements distincts, encore que les regards des spectateurs les pénètrent tous les deux à la fois.
Le père et la mère Chapdelaine avaient leur lit dans un de ces compartiments; Maria et Aima-Rose dans l'autre. Dans un coin, un escalier droit menait par une trappe au grenier, où les garçons couchaient pendant l'été; l'hiver venu, ils descendaient leur lit en bas et dormaient à la chaleur du poêle avec les autres.
Accrochés au mur, des calendriers illustrés des marchands de Roberval ou de Chicoutirni; une image de Jésus enfant dans les bras de sa mère : un Jésus aux immenses yeux bleus dans une figure rose, étendant des mains potelées; une autre image représentant quelque sainte fem.me inconnue regardant le ciel d'un air d'extase; la première page d'un numéro de Noël d'un journal de Québec, pleine d'étoiles grosses comme des lunes et d'anges qui volaient les ailes repliées.
— As-tu été sage pendant que je n'étais pas là, Aima-Rose ?
Ce fut la mère Chapdelaine qui répondit :
— Aima-Rose n'a pas été trop haïssable;
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mais Télesphore m'a donné du tourment. Ce n'est pas qu'il fasse bien du mal; mais les choses qu'il dit ! On dirait que cet enfant-là n'a pas tout son génie.
Télesphore s'affairait avec l'attelage du chien et prétendait ne pas entendre.
Les errements du jeune Télesphore constituaient le seul drame domestique que connût la maison. Pour s'expliquer à elle-même et pour lui faire comprendre à lui ses péchés perpétuels, la mère Chapdelaine s'était façonné une sorte de polythéisme compHqué, tout un monde surnaturel où des génies néfastes ou bienveillants le poussaient tour à tour à la faute et au repentir. L'enfant avait fini par ne se considérer lui-même que comme un simple champ-clos, où des démons assurément malins et des anges bons mais un peu simples se hvraient sans fin un combat inégal.
Devant le pot de confiture vide il murmurait d'un air sombre:
— C'est le démon de la gourmandise qui m'a tenté.
Rentrant d'une escapade avec des vêtements déchirés et salis, il expliquait, sans attendre des reproches:
— Le démon de la désobéissance m'a fait faire ça. C'est lui, certain !
Et presque aussitôt il affirmait son indignation et ses bonnes intentions.
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— Mais il ne faut pas qu'il y revienne, eh, ''sa" mère! Il ne faut pas qu'il y revienne, ce méchant démon. Je prendrai le fusil à "son" père et je le tuerai. . .
— On ne tue pas les démons avec un fusil, prononçait la mère Chapdelaine. Quand tu sens la tentation qui vient, prends ton chapelet et dis des prières.
Télesphore n'osait répondre; mais il secouait la tête d'un air de doute. Le fusil lui paraissait à la fois plus plaisant et plus sûr et il rêvait d'un combat héroïque, d'une longue tuerie dont il sortirait parfait et pur, déhvi'é à jamais des embûches du Mahn.
Samuel Chapdelaine rentra dans la maison et le souper fut servi. Les signes de croix autour de la table; les lèvres remuant en des **Benedicite" muets, Télesphore et Aima-Rose récitant les leurs à haute voix; puis d'autres signes de croix ; le bruit des chaises et du banc approchés, les cuillers heurtant les assiettes. H sembla à Maria qu'elle remarquait ces gestes et ces sons pour la première fois de sa vie, après son absence; qu'ils étaient différents des sons et des gestes d'ailleurs et revêtaient une douceur et une solennité particulières d'être accomplis en cette maison isolée dans les bois.
Us achevaient de souper lorsqu'un bruit de
MARIA CIIAPDELAINE 31
pas se fit entendre au dehors ; Chien dressa les oreilles, mais sans grogner.
— Un veilleux, dit la mère Chapdelaine. C'est Eutrope Gagnon qui vient nous voir.
La prophétie était facile puisque Eutrope Gagnon était leur unique voisin. L'année précédente, il avait pris une concession à deux milles de là avec son frère; ce dernier était monté aux chantiers pour l'hiver, le laissant seul dans la hutte de troncs bruts qu'ils avaient élevée. Il apparut sur le seuil, son fanal à la main.
— Salut un chacun, fit-il en ôtant son casque de laine. La nuit était claire et il y a encore une croûte sur la neige; alors puisque ça marchait bien, j'ai pensé que je viendrais veiller et voir si vous étiez revenu.
Malgré qu'il vînt pour Maria, comme chacun savait, c'était au père Chapdelaine seulement qu'il s'adressait, un peu par timidité et un peu par respect de l'étiquette paysanne. H prit la chaise qu'on lui avançait.
— Le temps est doux; c'est tout juste s'il ne "mouille" pas. On voit que les pluies de printemps arrivent . . .
C'était commencer ainsi une de ces conversations de paysans qui sont comme une interminable mélopée pleine de redites, chacun approuvant les paroles qui viennent d'être prononcées et y ajoutant d'autres paroles qui les
répètent. Et le sujet en fut tout naturellement réterneîle lamentation canadienne : la plainte sans révolte contre le fardeau écrasant du long hiver.
— Les animaux sont dans l'étable depuis la fin d'octobre, et il ne reste quasiment plus rien dans la g-range, dit la mère Cliapdelaine. Hormis que le printemps n'arrive bientôt, je ne sais pas ce que nous allons faire.
— Encore trois semaines avant qu'on puisse les mettre dehors, pour le moins I
— Un cheval, trois vaches, un cochon et des moutons, sans compter les poules, c'est que ça mange, dit Tit'Bé d'un air de grande sagesse.
Il fumait et causait avec les hommes maintenant, de par ses quatorze ans, ses larges épaules et sa connaissance des choses de la terre. Huit ans plus tôt il avait commencé à soigner les animaux et à rentrer chaque jour dans la maison sur son petit traîneau la provision de bois nécessaire. Un peu plus tard il avait appris à crier très fort : ''Heulle ! HeuUe ! " derrière les vaches aux croupes maigres, et: ^'^Hue! Dia!" et "Harrié!'' derrière les chevaux au labour, à tenir la fourche à foin et à bâtir les clôtures de pieux. Depuis deux ans déjà il maniait tour à tour la hache et la faux à côté de son père, conduisait le grand traîneau à bois sur la neige dure, semait et moissonnait sans conseil; de sorte que per-
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sonne ne lui contestait plus le droit d'exprimer librement son avis et de fumer incessamment le fort tabac en feuilles. Il avait encore sa figure imberbe d'enfant, aux traits indécis, des yeux candides, et un étranger se fût proba-
"Viens, Chien; viens, que je te flatte aussi" (page 27).
blement étonné de l'entendre parler avec une lenteur mesurée de vieil homme plein d'expérience et de le voir bourrer éternellement sa pipe de bois ; mais au pays de Québec les garçons sont traités en hommes dès qu'ils pren-
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nent part au travail des hommes, et de leur usage précoce du tabac ils peuvent toujours donner comme raison que c'est une défense contre les terribles insectes harcelants de Tété: moustiques, maringouins et mouches noires.
— Que ce doit donc être plaisant de vivre dans un pays où il n'y a presque pas d'hiver, et où la terre nourrit les hommes et les animaux. Icitte c'est l'homme qui nourrit les animaux et la terre, à force de travail. Si nous n'avions pas Esdras et Da'Bé dans le bois, qui gagnent de ''bonnes" gages, comment ferionsnous ?
— Pourtant la terre est bonne par icitte, fit Eutrope Gagnon.
— La terre est bonne; mais il faut se battre avec le bois pour l'avoir; et pour vivre il faut économiser sur tout et besogner du matin au soir, et tout faire soi-même, parce que les autres maisons sont si loin.
La mère Chapdelaine se tut et soupira. Elle pensait toujours avec regret aux vieilles paroisses où la terre est défrichée et cultivée de puis longtemps, et où les maisons sont proches les unes des autres, comme à une sorte de paradis perdu.
Son mari serra les poings et hocha la tête d'un air obstiné.
— Attends quelques mois seulement... Quand les garçons seront revenus du bois, nous allons
nous mettre au travail, eux deux, Tit'Bé et moi, et nous allons faire de la terre. A quatre hommes bons sur la hache et qui n'ont pas peur de l'ouvrage, ça marche vite, même dans le bois dur. Dans deux ans d'ici nous aurons du grain et du pacage de quoi nourrir bien des animaux. Je te dis que nous allons faire de la terre ...
> Faire de la terre ! C'est la forte expression du pays, qui exprime tout ce qui gît de travail terrible entre la pauvreté du bois sauvage et la fertilité finale des champs labourés et semés. Samuel Chapdelaine en parlait avec une flamme d'enthousiasme et d'entêtement dans les yeux.
C'était sa passion à lui: une passion d'hom.me fait pour le défrichement plutôt que pourja culture^ Cinq fois déjà depuis sa jeunesse il avait pris une concession, bâti une maison, une étable et une grange, taillé en plein bois un bien prospère; et cinq fois il avait vendu ce bien pour s'en aller recommencer plus loin avec le nord, découragé tout à coup, perdant tout intérêt et toute ardeur une fois le premier labeur rude fini, dès que les voisins arrivaient nombreux et que le pays commençait à se peupler et à s'ouvrir. Quelques hommes le comprenaient ; les autres le trouvaient courageux, mais peu sage, et répétaient que s'il avait su se fixer
quelque part, lui et les siens seraient maintenant à leur aise.
A leur aise ... 0 Dieu redoutable des Ecritures, que tous ceux du pays de Québec adorent sans subtilité ni doute, toi qui condamnas tes créatures à gagner leur pain à la sueur de leur front, laisses-tu s'effacer une seconde le pli sévère de tes sourcils lorsque tu entends dire que quelques-unes de ces créatures sont affranchies, et qu'elles sont enfin à leur aise ?
A leur aise ... Il faut avoir besogné durement de l'aube à la nuit avec son dos et ses membres pour comprendre ce que cela veut dire; et les gens de la terre sont ceux qui le comprennent le mieux. Cela veut dire le fardeau retiré: le pesant fardeau de travail et de crainte. Cela veut dire une permission de repos qui, même lorsqu'on n'en use pas, est comme une grâce de tous les instants. Pour les vieilles gens cela veut dire un peu d'orgueil approuvé de tous, la révélation tardive de douceurs inconnues, une heure de paresse, une promenade au loin, une gourmandise ou un achat sans calcul inquiet, les cent complaisances d'une vie facile.
Le cœur humain est ainsi fait que la plupart de ceux qui ont payé la rançon et ainsi conquis la liberté — l'aise — se sont, en la conquérant, façonné une nature incapable d'en jouir, et continuent leur dure vie jusqu'à la mort: et c'est à ces autres, mal doués ou mal-
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chanceux, qui n'ont pu se racheter, eux, et restent £sclaves^ue Taise apparaît avec toutes ses grâces d'état inaccessible.
Peut-être les Chapdelaine pensaient-ils à cela et chacun à sa manière; le père avec l'optimisme invincible d'un homme qui se sait fort et se croit sage; la mère avec un regret résigné; et les autres, les jeunes, d'une façon plus vague et sans amertume, à cause de la longue vie assurément heureuse qu'ils voyaient devant eux.
Maria regardait parfois à la dérobée Eutrope Gagnon, et puis détournait aussitôt les yeux très vite, parce que chaque fois elle surprenait ses yeux à lui fixés sur elle, pleins d'une adoration humble. Depuis un an elle s'était habituée sans déplaisir à ses fréquentes visites et à revoir chaque dimanche soir dans le cercle des figures de la famille sa figure brune qui respirait la bonne humeur et la patience; mais cette courte absence d'un mois semblait avoir tout changé, et en revenant au foyer elle y rapportait une impression confuse que commençait une étape de sa vie à elle où il n'aurait point de part.
Quand les sujets ordinaires de conversation furent épuisés Ton joua aux cartes : au "quatresept" et au ''bœuf"; puis Eutrope regarda sa grosse montre d'argent et vit qu'il était temps de partir. Le fanal allumé, les adieux faits, il
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s'arrêta un instant sur le seuil pour sonder la nuit du regard.
— n mouille I fit-il.
Ses hôtes vinrent jusqu'à la porte et regardèrent à leur tour; la pluie commençait, une pluie de printemps aux larges gouttes pesantes, sous laquelle la neige commençait à s'ameublir et à fondre.
— Le "sudet" a pris, prononça le père Chapdelaine. On peut dire que l'hiver est quasim.ent fini.
Chacun exprima à sa manière son soulagement et son plaisir; mais ce fut Maria qui resta le plus longtemps sur le seuil, écoutant le crépitement doux de la pluie, guettant la glissade indistincte du ciel sombre au-dessus de la masse plus sombre des bois, aspirant le vent tiède qui venait du sud.
— Le printemps n'est pas loin. . . Le printemps n'est pas loin . . .
Elle sentait que depuis le commencement du monde il n'y avait jamais eu de printemps comme ce printemps-là.
Trois jours plus tard Maria entendit en ouvrant la porte au matin un son qui la figea quelques instants sur place, immobile, prêtant Toreille. C'était un mugissement lointain et continu, le tonnerre des grandes chutes qui étaient restées glacées et muettes tout l'hiver.
— La glace descend, dit-elle en rentrant. On entend les chutes.
Alors ils se mirent tous à parler une fois de plus de la saison qui s'ouvrait et des travaux qui allaient devenir possibles. Mai amenait une alteraance de pluies chaudes et de beaux jours ensoleillés qui triomphait peu à peu du gel accumulé du long hiver. Les souches basses et les racines émergeaient, bien que l'ombre des sapins et des cyprès serrés protégeât la longue agonie des plaques de neige; les chemins se transformaient en fondrières; là où la mousse brune se montrait, elle était toute gonflée d'eau et pareille à une éponge. En d'autres pays c'était déjà le renouveau, le travail ardent de la sève, la poussée des bourgeons et bientôt des feuilles; mais le sol canadien, si loin vers le
nord, ne faisait que se débarrasser avec effort de son lourd manteau froid avant de songer à revivre.
Dix fois, au cours de la journée, la mère Chapdelaine ou Maria ouvrirent la fenêtre pour goûter la tiédeur de l'air, pour écouter le chuchotement de Teau courante en quoi s'évanouissait la dernière neige sur les pentes, et cette autre grande voix qui annonçait que la rivière Péribonka s'était libérée et charriait joyeusement vers le grand lac les bancs de glace venus du nord.
Au soir le père Chapdelaine s'assit sur le seuil pour fumer, et dit pensivement :
— François Paradis va passer bientôt. Il a dit qu'il viendrait peut-être nous voir.
Maria répondit: "Oui" très doucement, et bénit l'ombre qui cachait son visage.
H vint dix jours plus tard, longtemps après la nuit tombée. Les femmes restaient seules à la maison avec Tit'Bé et les enfants, le père étant allé chercher de la gi'aine de semence à Honfleur, d'où il ne reviendrait que le lendemain. Télesphore et Aima-Rose étaient couchés, Tit'Bé fumait une dernière pipe avant la prière en commun, quand Chien jappa plusieurs fois et vint flairer la porte close. Presque aussitôt deux coups légers retentirent. Le visiteur attendit qu'on lui criât d'entrer et parut sur le seuil.
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Il s'excusa de l'heure tardive, mais sans timidité.
— Nous avons campé au bout du portage, dit-il, en haut des chutes. Il a fallu monter la tente et installer les Belges pour la nuit. Quand je suis parti je savais bien que ce n'était quasiment plus l'heure de veiller et que les chemins à travers le bois seraient mauvais pour venir. Mais je suis venu pareil, et quand j'ai vu la lumière . . .
Ses grandes bottes indiennes disparaissaient sous la boue; il soufflait un peu entre ses paroles, comme un homme qui a couru; mais ses yeux clairs étaient tranquilles et pleins d'assurance.
— Il n'y a que Tit'Bé qui ait changé, fit-il encore. Quand vous avez quitté Mistassini il était haut de même . . .
Son geste indiquait la taille d'un enfant. La mère Chapdelaine le regardait d'un air plein d'intérêt, doublement heureuse de recevoir une visite et de pouvoir parler du passé.
— Toi non plus tu n'as pas changé dans ces sept ans-là ; pas en tout ; mais Maria . . . sûrement, tu dois trouver une différence !
Il contempla Maria avec une sorte d'étonnement.
— C'est que. . . je l'avais déjà vue l'autre jour à Péribonka.
Son ton et son air exprimaient que, de l'avoir
revue quinze jours plus tôt, cela avait effacé tout l'autrefois. Puisque l'on parlait d'elle, pourtant, il se prit à l'examiner de nouveau.
Sa jeunesse forte et saine, ses beaux cheveux drus, son cou brun de paysanne, la simplicité honnête de ses yeux et de ses gestes francs, sans doute pensa-t-il que toutes ces choses-là se trouvaient déjà dans la petite fille qu'elle était sept ans plus tôt, et c'est ce qui le fit secouer la tête deux ou trois fois comme pour dire qu'elle n'avait vraiment pas changé. Seulement il se prit à penser en même temps que c'était lui qui avait dû changer, puisque maintenant sa vue lui poignait le cœur.
Maria souriait, un peu gênée, et puis après un temps elle releva bravement les yeux et se 1 mit à le regarder aussi.
Un beau garçon, assurément: beau de coit)s à cause de sa force visible, et beau de visage à cause de ses traits nets et de ses yeux téméraires . . . Elle se dit avec un peu de surprise qu'elle l'avait cru différent, plus osé, parlant beaucoup et avec assurance, au lieu qu'il ne parlait guère, à \n'ai dire, et montrait en tout] une gi'ande simplicité. C'était l'expression de sa figure qui créait cette impression sans doute, et son air de hardiesse ingénue.
La mère Chapdelaine reprit ses questions.
— Alors tu as vendu la terre quand ton père est mort, François ?
— Oui. J'ai tout vendu. Je n'ai jamais été bien "bon" de la terre, vous savez. Travailler dans les chantiers, faire la chasse, gagner un peu d'argent de temps en temps à servir de guide ou à commercer avec les sauvages, ça, c'est mon plaisir, mais gratter toujours le
Charles-Eug-ène, grand "malavenant"! (page ISj.
même morceau de terre, d'année en année, et rester là, je n'aurais jamais pu faire ça tout mon "règne": il m'aurait semblé être attaché comme un animaTÇ un pieu.
— C'est vrai, il y a des hommes comme cela. Samuel, par exemple, et toi, et encore bien d'autres. On dirait que le bois connaît des magies pour vous faire venir . . .
^ MARIA CIIAPDELAIXE
Elle secouait la tête en le regardant avec une curiosité étonnée.
— Vous faire geler les membres l'hiver, vous faire manger par les mouches l'été, vivre dans une tente sur la neige ou dans un camp plein de trous par où le vent passe, vous aimez mieux cela que faire tout votre règne tranquillement sur une belle terre, là où il y a des magasins et des maisons. Voyons, un beau morceau de terrain ''planche", dans une vieille paroisse, du terrain sans une souche ni un creux, une bonne maison chaude toute tapissée en dedans, des animaux gi'as dans le clos ou à Tétable, pour des gens bien gréés d'instruments et qui ont de la santé, y a-t-il rien de plus plaisant et de plus aimable ?
François Paradis regardait le plancher sans répondre, un peu honteux peut-être de ses goûts déraisonnables.
— C'est une belle vie pour ceux quj__aiment la terre, dit-il enfin, mais moi je n'aurais pas été
heureux.
C^elâîf l'éternel malentendu des deux races : les ]3ionniers et les sédentaires, les paysans venus de France qui avaient continué sur le sol nouveau leur idéal d'ordre et de paix immobile, et ces autres paysans, en qui le vaste pays sauvage avait réveillé un atavisme lointain de vagabondage et d'aventure.
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D'avoir entendu quinze ans durant sa mère vanter le bonheur idyllique des cultivateurs des vieilles paroisses, Maria en était venue tout naturellement à s'imaginer qu'elle partageait ses goûts; voici qu'elle n'en était plus aussi sûre. Mais elle savait en tout cas qu'aucun des jeunes gens riches de Saint-Prime, qui portaient le dimanche des pelisses de drap fin à col de fourrure, n'était l'égal de François Paradis avec ses bottes carapacées de boues et son gilet de laine usé.
En réponse à d'autres questions, il parla de ses voyages sur la côte nord du golfe ou bien dans le haut des rivières; il en parla simplement et avec un peu d'hésitation, ne sachant trop ce qu'il fallait dire et ce qu'il fallait taire, parce qu'il s'adressait à des gens qui vivaient en des lieux presque pareils à ceux-là, et d'une vie presque pareille.
— Là-haut les hivers sont plus durs encore qu'icitte, et plus longs. On n'a que des chiens pour atteler aux traîneaux, de beaux chiens forts, mais malins et souvent rien qu'à moitié domptés, et on les soigne une fois par jour seulement, le soir, avec du poisson gelé . . . Oui, il y a des villages, mais presque pas de culture ; les hommes vivent avec la chasse et la pêche . . . Non: je n'ai jamais eu de trouble avec les sauvages; je me suis toujours bien accordé avec
eux. Ceux de la Mistassini et de la rivière d'icitte je les connais presque tous, parce qu'ils venaient chez nous avant la mort de "son" père, ^^oyez-vous, il chassait souvent Thiver, quand il n'était pas aux chantiers, et un hiver qu'il était dans le haut de la Rivière-aux-Foins, seul, voilà qu'un arbre qu'il abattait pour faire le feu a faussé en tombant, et ce sont des sauvages qui l'ont trouvé le lendemain par aventure, assommé et à demi gelé déjà, malgré que le temps était doux. Il était sur leur territoire de chasse, et ils auraient bien pu faire semblant de ne pas le voir et le laisser mourir là; mais ils l'ont chargé sur leur traîne et rapporté à leur tente, et ils l'ont soigné. Vous avez connu ''son" père : c'était un homme ''rough" et qui prenait un coup souvent, mais juste, et de bonne mémoire pour les services de même. Alors quand il a quitté ces sauvageslà, il leur a dit de venir le voir au printemps quand ils descendraient à la Pointe-Bleue avec leurs pelleteries: "François Paradis, de Mistassini, il leur a dit, vous n'oublierez pas . . . François Paradis." Et quand ils se sont arrêtés au printemps en descendant la rivière, il les a logés comme il faut et ils ont emporté chacun en s'en allant une hache neuve, une belle couverte de laine et du tabac pour trois mois. Après ça, ils s'arrêtaient çhçz nous tous les printemps et
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son père avait toujours le choix de leurs plus belles peaux pour moins cher que les agents des compagnies. Quand il est mort, ça été tout pareil avec moi, parce que j'étais son fils et que mon nom était pareil: François Paradis. Si j'avais eu plus de capital, j'aurais pu faire gros d'argent avec eux . . . gros d'argent.
Il semblait un peu confus d'avoir tant parlé, et se leva pour partir.
— Nous redescendrons dans quelques semaines, et je tâcherai de m'arrêter plus longtemps, dit-il encore. C'est plaisant de se revoir !
Sur le seuil, ses yeux clairs cherchèrent les yeux de Maria, comme s'il voulait emporter un message avec lui dans les "gi'ands bois verts" où il montait; mais il n'emporta rien. Elle craignait, dans sa simplicité, de s'être montrée déjà trop audacieuse, et tint obstinément les yeux baissés, tout comme les jeunes filles riches qui reviennent avec des mines de pureté inhumaine des couvents de Chicoutimi.
Quelques instants plus tard, les deux femmes et Tit'Bé s'agenouillèrent pour la prière de chaque soir. La mère Chapdelaine priait à haute voix, très vite, et les deux autres voix lui répondaient ensemble en un murmure indistinct. Cinq Pater, cinq Ave, les Actes, puis les longues litanies pareilles à une mélopée.
48 MARIA CHArDELAIXE
''Sainte Marie, mère de Dieu, priez pour nous maintenant et à l'heure de notre mort. . .
"Cœur Immaculé de Jésus, ayez pitié de nous ..."
La fenêtre était restée ouverte et laissait entrer le mugissement lointain des chutes. Les premiers moustiques du printemps, attirés par la lumière, entrèrent aussi et promenèrent dans la maison leur musique aiguë. Tit'Bé, les voyant, alla fermer la fenêtre, puis revint s'agenouiller à côté des autres.
"Grand saint Joseph, priez pour nous . . .
"Saint Isidore, priez pour nous ..."
En se déshabillant, la prière finie, la mère Chapdelaine soupira d'un air de contentement.
— Que c'est donc plaisant de recevoir de la visite, alors qu'on ne voit presque qu'Eutrope Gagnon d'un bout de l'année à l'autre. Voilà ce que c'est que de rester si loin dans le bois . . . Du temps que j'étais fille, à Saint-Gédéon, la maison était pleine de veilleux quasiment tous les samedis soirs et tous les dimanches: Adélard Saint-Onge, qui m'a courtisée si longtemps; Wilfrid Tremblay, le marchand, qui avait une si belle façon et essayait toujours de parler comme les Français ; et d'autres . . . sans compter ton père, qui est venu nous voir quasiment toutes les semaines pendant trois ans avant que je me décide. . .
MARIA C II A r D E L A I N E 49
Trois ans . . . Maria songea qu'elle n'avait encore vu François Paradis que deux fois dans toute sa vie de jeune fille et elle se sentait honteuse de son émoi.
Avec juin le vrai printemps vint brusquement, après quelques jours froids. Le soleil brutal chauffa la terre et les bois, les dernières plaques de neige s'évanouirent, même à l'ombre des arbres serrés; la rivière Péribonka grimpa peu à peu le long de ses hautes berges rocheuses et vint noyer les buissons d'aunes et les racines des premières épinettes; une boue prodigieuse emplit les chemins. La terre canadienne se débaiTassa des deiTiiers vestiges de l'hiver avec une sorte de rudesse hâtive, comme par crainte de l'autre hiver qui venait déjà.
Esdras et Da'Bé Chapdelaine revinrent des chantiers où ils avaient travaillé tout l'hiver. Esdras était l'aîné de tous, un gi-and garçon au corps massif, brun de visage, noir de cheveux, à qui son front bas et son menton renflé faisaient un masque néronien, impérieux, un peu brutal; mais il parlait doucement, pesant ses mots, et montrant en tout une grande patience. D'un tyran il n'avait assurément que le visage, comme si le froid des longs hivers et la bonne humeur raisonnable de sa race fussent entrés
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en lui pour lui faire un cœur simple, doux, et qui mentait à son aspect redoutable.
Da'Bé était aussi grand, mais plus mince, vif et gai, et ressemblait à son père.
Les époux Chapdelaine avaient donné aux deux premiers de leurs enfants, Esdras et Maria, de beaux noms majestueux et sonores; mais après ceux-là ils s'étaient lassés sans doute de tant de solennité, car les deux suivants n'avaient jamais entendu prononcer leurs noms véritables: on les avait toujours appelés Da'Bé et Tit'Bé, diminutifs enfantins et tendres. Les derniers, pourtant, avaient été baptisés avec un retour de cérémonie : Télesphore . . . Aima- Rose . . .
— Quand les garçons seront revenus nous allons ^^aire de la terre, avait dit le père.
Ils s'y mirent en effet sans tarder, avec l'aide d'Edwige Légaré, leur ''homme engagé".
Au pays de Québec l'orthographe des noms et leur application sont devenues des choses incertaines. Une population dispersée dans un vaste pays demi-sauvage, illettrée pour la majeure part et n'ayant pour conseillers que ses prêtres, s'est accoutumée à ne considérer des noms que leur son, sans s'embarrasser de ce que peut être leur aspect écrit ou leur genre. Naturellement la prononciation a varié de bouche en bouche et de famille en famille, et lorsqu'une circonstance solennelle force enfin à
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avoir recours à récriture, chacun prétend épe- 1er son nom de baptême à sa manière, sans admettre un seul instant qu'il puisse y avoir pour chacun de ces noms un canon impérieux. Des emprunts faits à d'autres langues ont encore accentué l'incertitude en ce qui concerne Torthogi'aphe ou le sexe. On signe Denise, ou Denije, ou Deneije; Conrad ou Courade; des hommes s'appellent Herménégilde, Aglaé, Edwige . . .
Edwige Légaré travaillait pour les Chapdelaine tous les étés, depuis onze ans, en qualité d'homme engagé. C'est-à-dire que pour un salaire de vingt piastres par mois il s'attelait chaque jour de quatre heures du matin à neuf heures du soir à toute besogne à faire, et y apportait une sorte d'ardeur farouche qui ne s'épuisait jamais; car c'était un de ces hommes qui sont constitutionnellement incapables de rien faire sans donner le maximum de leur force et de l'énergie qui est en eux, en un spasme rageur toujours renouvelé. Court, large, il avait des yeux d'un bleu étonnamment clair — chose rare au pays de Québec — à la fois aigus et simples, dans un visage couleur d'argile surmonté de cheveux d'une teinte presque pareille, et éternellement haché de coupures. Car il se rasait deux et trois fois la semaine, par une inexplicable coquetterie, et toujours le soir, devant le morceau de miroir pen-
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du au-dessus de la pompe, à la lueur falote de la petite lampe, promenant le rasoir sur sa barbe dure avec des grognements d'effort et de peine. Vêtu d'une chemise et de pantalons en
... et s'en alla vers la rive par bonds, avec de grands coups de collier (page 22).
étoffe du pays, d'un brun terreux, chaussé de grandes bottes poussiéreuses, il était en vérité tout entier couleur de terre, et son visage n'exprimait qu'une rusticité terrible.
Le père Chapdelaine, ses trois fils et son homme engagé commencèrent donc ^ a faire de la terre. '^
Le bois serrait encore de près les bâtiments qu'ils avaient élevés eux-mêmes quelques années plus tôt ; la petite maison carrée, la grange de planches mal jointes, l'étable faite de troncs
bruts entre lesquels on avait forcé des chiffons et de la terre. Entre les quelques champs déjà défrichés, nus, et la lisière de grands arbres au feuillage sombre s'étendait un vaste morceau de terrain que la hache n'avait que timidement entamé. Quelques troncs verts avaient été coupés et utilisés comme pièces de charpente; des chicots secs, sciés et fendus, avaient ahmenté tout un hiver le grand poêle de fonte; mais le sol était encore couvert d'un chaos de souches, de racines entremêlées, d'arbres couchés à terre, trop pourris pour brûler, d'autres arbres morts mais toujours debout au milieu des taillis d'aunes.
Les cinq hommes s'acheminèrent un matin vers cette pièce de terre et se mirent à l'ouvi'age de suite et sans un mot, car la tâche de chacun avait été fixée d'avance.
Le père Chapdelaine et Da'Bé se postèrent en face l'un de l'autre de chaque côté d'un arbre debout et commencèrent à balancer en cadence leurs haches à manche de merisier. Chacun d'eux faisait d'abord une coche profonde dans le bois, frappant patiemment au même endroit pendant quelques secondes, puis la hache remonta brusquement, attaquant le tronc obliquement un pied plus haut et faisant voler à chaque coup un copeau épais comme la main et taillé dans le sens de la fibre. Quand leurs deux entailles étaient près de se rejoin-
dre, l'un d'eux s'arrêtait et l'autre frappait plus lenternent, laissant chaque fois sa hache un moment dans l'entaille; la lame de bois qui tenait encore l'arbre debout par une sorte de miracle cédait enfin, le tronc se penchait et les deux bûcherons reculaient d'un pas et le regardaient tomber, poussant un grand cri afin que chacun se gare.
Edwige Légaré et Esdras s^vançaient alors, et lorsque l'arbre n'était pas trop lourd pour leurs forces jointes ils le prenaient chacun par un bout, croisant leurs fortes mains sous la rondeur du tronc, puis se redressaient, raidissant avec peine l'échiné et leurs bras qui craquaient aux jointures, et s'en allaient le porter
sur un des tas proches, à pas courts et chancelants, enjambant péniblement les autres arbres encore couchés à terre. Quand ils jugeaient le fardeau trop pesant Tit'Bé s'approchait, menant le cheval Charles-Eugène qui traînait un bat-cul auquel était attachée une forte chaîne; la chaîne était enroulée autour du tronc et assujettie, le cheval s'arc-boutait, et avec un effort qui gonflait les muscles de ses hanches, traînait sur la terre le tronc qui frôlait les souches et écrasait les jeunes aunes.
A midi Maria sortit sur le seuil et annonça par un long cri que le dîner était prêt. Les hommes se redressèrent lentement parmi les souches, essuyant d'un revers de main les
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gouttes de sueur qui leur coulaient dans les yeux, et prirent le chemin de la maison.
La soupe aux pois fumait déjà dans les assiettes. Les cinq hommes s'attablèrent lentement, comme un peu étourdis par le dur travail; mais à mesure qu'ils reprenaient leur souffle leur grande faim s'éveillait et bientôt ils commencèrent à manger avec avidité. Les deux femmes les servaient, remplissant les assiettes vides, apportant le grand plat de lard et de pommes de terre bouillies, versant le thé chaud dans les tasses. Quand la viande eut disparu les dîneurs remplirent leurs soucoupes de sirop de sucre dans lequel ils trempèrent de gros morceaux de pain tendre; puis, bientôt rassasiés parce qu'ils avaient mangé vite et sans un mot, ils repoussèrent leurs assiettes et se renversèrent sur leurs chaises avec des soupirs de contentement, plongeant leurs mains dans leurs poches pour y chercher les pipes et les vessies de porc gonflées de tabac.
Edwige Légaré alla s'asseoir sur le seuil et répéta deux ou trois fois : ''J'ai bien mangé . . . J'ai bien mangé. . ." de l'air d'un juge qui rend un arrêt impartial, après quoi il s'adossa au chambranle et laissa la fumée de sa pipe et le regard de ses petits yeux pâles suivre dans l'air le même vagabondage inconscient. Le père Chapdelaine s'abandonna peu à peu sur
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sa chaise et finit par s'assoupir; les autres fumèrent et devisèrent de leur ouvrage.
— S'il y a quelque chose, dit la mère Chapdelaine, qui pourrait me consoler de rester si loin dans le bois, c'est de voir mes hommes faire un beau morceau de terre . . . Un beau morceau de terre qui a été plein de bois et de chicots et de racines et qu'on revoit une quinzaine après nu comme la main, prêt pour la charrue, je suis sûre qu'il ne peut rien y avoir au monde de plus beau et de plus aimable que ça.
Les autres approuvèrent de la tête et restèrent silencieux quelque temps, savourant l'image. Bientôt voici que le père Chapdelaine se réveillait, rafraîchi par son som.me et prêt pour la besogne; ils se levèrent et sortirent de la maison.
L'espace sur lequel ils avaient travaillé le matin restait encore semé de souches et embarrassé de buissons d'aunes. Ils se mirent à couper et arracher les aunes, prenant les branches par faisceaux dans leurs mains et les tranchant à coups de hache, ou bien creusant le sol autour des racines et arrachant l'arbuste entier d'une seule tirée. Quand les aunes eurent disparu, il restait les souches.
Légaré et Esdras s'attaquèrent aux plus petites sans autre aide que leurs haches et de forts leviers de bois. A coups de hache, ils coupaient les racines qui rampaient à la surface
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du sol, puis enfonçaient un levier à la base du tronc et pesaient de toute leur force, la poitrine appuyée sur la barre de bois. Lorsque l'effort était insuffisant pour rompre les cent liens qui attachaient l'arbre à la terre, Légaré continuait à peser de tout son poids pour le soulever un peu, avec des grognements de peine, et Esdras reprenait sa hache et frappait furieusement au ras du sol, tranchant l'une après l'autre les dernières racines.
Plus loin les trois autres hommes manœuvraient l'arrache-souches auquel était attelé le cheval Charles-Eugène. La charpente en forme de pyramide tronquée était amenée au-dessus d'une grosse souche et abaissée, la souche attachée avec des chaînes passant sur une poulie, et à l'autre extrémité de la chaîne le cheval tirait brusquement, jetant tout son poids en avant et faisant voler les mottes de terre sous les crampons de ses sabots. C'était une courte charge désespérée, un élan de tempête que la résistance arrêtait souvent au bout de quelques pieds seulement comme la poigne d'une main brutale; alors les épaisses lames d'acier des haches montaient de nouveau, jetaient un éclair au soleil, retombaient avec un bruit sourd sur les grosses racines, pendant que le cheval soufflait quelques instants, les yeux fous, avant Tordre bref qui le jetterait en avant de nouveau. Et après cela il restait encore à traîne»'
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et rouler sur le sol vers les tas les grosses souches arrachées, à grand renfort de reins et de bras raidis et de mains souillées de terre, aux veines gonflées, qui semblaient lutter rageusement avec le tronc massif et les grosses racines torves.
Le soleil glissa vers l'horizon, disparut; le ciel prit de délicates teintes pâles au-dessus de la Hsière sombre du bois, et l'heure du souper ramena vers la maison cinq hommes couleur de terre.
En les servant la mère Chapdelaine demanda cent détails sur le travail de la journée, et quand l'idée du coin de terre déblayé, magnifiquement nu, enfin prêt pour la culture, eut pénétré son esprit, elle montra une sorte d'extase mystique.
Les poings sur les hanches, dédaignant de s'attabler à son tour, elle célébra la beauté du monde telle qu'elle la comprenait: non pas la beauté inhumaine, artificiellement échafaudée par les étonnements des citadins, des hautes montagnes stériles et des mers périlleuses, mais la beauté placide et vraie de la campagne au sol riche, de la campagne plate qui n'a pour pittoresque que l'ordre des longs sillons parallèles et la douceur des eaux courantes, de la campagne qui s'offre nue aux baisers du soleil avec un abandon d'épouse.
Elle se fit le chantre des gestes héroïques des
quatre Chapdelaine et d'Edwige Légaré, de leur bataille contre la nature barbare et de leur victoire de ce jour. Elle distribua les louanges et proclama son légitime orgueil, cependant que les cinq hommes fumaient silencieusement leur pipe de bois ou de plâtre, immobiles comme des effigies après leur longue besogne: des effigies couleur d'argile, aux yeux creux de fatigue.
— Les souches sont dures, prononça enfin le père Chapdelaine, les racines n'ont pas pourri dans la terre autant que j'aurais cru. Je calcule que nous ne serons pas clairs avant trois semaines.
n questionnait du regard Légaré ; celui-ci approuva, gi'ave.
— Trois semaines . . . Oui, blasphème î C'est ça que je calcule aussi.
Ils se turent de nouveau, patients et résolus comme des gens qui commencent une longue guerre.
Le printemps canadien n'avait encore connu que quelques semaines de vie que l'été du calendrier venait déjà; et il sembla que la divinité qui réglementait le climat du lieu donnât soudain à la marche naturelle des saisons un coup de pouce auguste, afin de rejoindre une fois de plus dans leur cycle les contrées heureuses du sud. Car la chaleur arriva soudain, torride, une chaleur presque aussi déme-
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surée que l'avait été le froid de l'hiver. Les cîmes des épinettes et des cyprès, oubliées par le vent, se figèrent dans une immobilité perpétuelle; au-dessus de leur ligne sombre s'étendit un ciel auquel l'absence de nuages donnait une apparence immobile aussi, et de l'aube à la nuit le soleil brutal rôtit la terre.
Les cinq hommes continuaient le travail, et de jour en jour la clairière qu'ils avaient faite s'étendait un peu plus grande derrière eux, nue, semée de déchirures profondes qui montraient la bonne terre.
Maria alla leur porter de l'eau un matin.
Le père Chapdelaine et Tit'Bé coupaient des aunes; Da'Bé et Esdras mettaient en tas les arbres coupés. Edwige Légaré s'était attaqué seul à une souche; une main contre le tronc, de l'autre il avait saisi une racine comme on saisit dans une lutte la jambe d'un adversaire colossal, et il se battait contre l'inertie alliée du bois et de la terre en ennemi plein de haine que la résistance enrage. La souche céda tout à coup, se coucha sur le sol; il se passa la main sur le front et s'assit sur une racine, couvert de sueur, hébété par l'effort. Quand Maria arriva près de lui avec le seau à demi plein d'eau, les autres ayant bu, il était encore immobile, haletant, et répétait d'un air égaré :
— Je perds connaissance... Ah! je perds connaissance.
Mais il s'interrompit en la voyant venir et poussa un rugissement.
— De l'eau ''frette" î Blasphème 1 Donnezmoi de l'eau frette !
Il saisit le seau, en vida la moitié, se versa le reste sur la tête et dans le cou et aussitôt, ruisselant, se jeta de nouveau sur la souche vaincue et commença à la rouler vers un des tas comme on emporte une prise.
Maria resta là quelques instants, regardant le labeur des hommes et le résultat de ce labeur, plus frappant de jour en jour, puis elle reprit le chemin de la maison, balançant le seau vide, heureuse de se sentir vivante et forte sous le soleil éclatant, songeant confusément aux choses heureuses qui étaient en route et ne pouvaient manquer de venir bientôt, si elle priait avec assez de ferveur et de patience
Déjà loin, elle entendait encore les voix des hommes qui la suivaient, se répercutant audessus de la terre durcie par la chaleur. Esdras, les mains déjà jointes sous un jeune cyprès tombé, disait d'un ton placide:
— Tranquillement . . . ensemble !
Légaré se colletait avec quelque nouvel adversaire inerte, et jurait d'une voix étouffée.
— Blasphème î Je te ferai bien grouiller, moue. : .
Son halètement s'entendait aussi, presque aussi fort que ses paroles. Il soufflait une se-
— Un veilleux. C'est Eutrope Gagnon qui vient nous voir (page 31).
conde, puis se ruait de nouveau à la bataille, raidissant les bras, tordant ses larges reins.
Et une fois de plus sa voix s'élevait en jurons et en plaintes.
— Je te dis que je t'aurai... Ah ! vingtgueux ! Qu'il fait donc chaud. . . On va mourir. . .
Sa plainte devenait un grand cri.
— Boss! On va mourir à faire de la terre I
La voix du père Chapdelaine lui répondait un peu étranglée, mais joyeuse.
— Toffe, Edwige, toffe. La soupe aux pois sera bientôt prête.
Bientôt en effet Maria sortait de nouveau sur le seuil, et les mains ouvertes de chaque côté de la bouche pour envoyer plus loin le son, elle annonçait le dîner par un grand cri chantant.
Vers le soir, le vent se réveilla et une fraîcheur délicieuse descendit sur la terre comme un pardon. Mais le ciel pâle restait vide de nuages.
— Si le beau temps continue, dit la mère Chapdelaine, les bleuets seront mûrs pour la fête de sainte Anne.
Le beau temps continua et dès les premiers jours de juillet les bleuets mûrirent.
Dans les brûlés, au flanc des coteaux pierreux, partout où les arbres plus rares laissaient passer le soleil, le sol avait été jusque-là presque uniformément rose, du rose vif des fleurs qui couvraient les touffes de bois de charme; les premiers bleuets, roses aussi, s'étaient confondus avec ces fleurs; mais sous la chaleur persistante ils prirent lentement une teinte bleu pâle, puis bleu de roi, enfin bleu violet, et quand juillet ramena la fête de sainte Anne leurs plants chargés de grappes formaient de larges taches bleues au milieu du rose des fleurs de bois de charme qui commençaient à mourir.
Les forêts du pays de Québec sont riches en baies sauvages; les atocas, les gi'enades, les raisins de cran, la salsepareille ont poussé librement dans le sillage des grands incendies; mais le bleuet, qui est la luce ou myrtille de France, est la plus abondante de toutes les baies et la plus savoureuse. Sa cueillette
constitue de juillet à septembre une véritable industrie pour les familles nombreuses qui vont passer toute la journée dans le bois, théories d'enfants de toutes tailles balançant des seaux d'étain, vides le matin, emplis et pesants le soir. D'autres ne cueillent les bleuets que pour eux-mêmes, afin d'en faire des confitures ou les tartes fameuses qui sont le dessert national du Canada français.
Deux ou trois fois au début de juillet Maria alla cueillir des bleuets avec Télesphore et Aima-Rose; mais l'heure de la maturité parfaite n'était pas encore venue, et le butin qu'ils rapportèrent suffit à peine à la confection de quelques tartes de proportions dérisoires.
— Le jour de la fête de sainte Anne, dit la mère Chapdelaine en guise de consolation, nous irons tous en cueillir ; les hommes aussi, et ceux qui n'en rapporteront pas une pleine chaudière n'en mangeront pas.
Mais le samedi soir, qui était la veille de la fête de sainte Anne, fut pour les Chapdelaine une veillée mémorable et telle que leur maison dans les bois n'en avait pas encore connue.
Quand les hommes revinrent de l'ouvrage, Eutrope Gagnon était déjà là. Il avait soupe, disait-il, et pendant que les autres prenaient leur repas, il resta assis près de la porte, se balançant sur deux pieds de sa chaise dans le courant d'air frais. Les pipes allumées, la
conversation roula naturellement sur les travaux de la terre et le soin de bétail.
— A cinq hommes, dit Eutrope, on fait gros de terre en peu de temps. I\Iais quand on travaille seul comme moi, sans cheval pour traîner les grosses pièces, ça n'est pas guère d'avant et on a de la misère. Mais ça avance pareil, ça avance.
La mère Chapdelaine, qui l'aimait et que l'idée de con labeur solitaire pour la bonne cause remplissait d'ardente sympathie, prononça des paroles d'encouragem.ent.
— Ça ne va pas si vite seul, c'est vrai; mais un homme seul se nourrit sans grande dépense, et puis votre frère Egide va revenir de la drave avec deux, trois cents piastres pour le moins, en temps pour les foins et la moisson, et si vous restez tous les deux icitte l'hiver prochain, dans moins de deux ans vous aurez une belle terre.
Il approuva de la tête et involontairement son regard se leva sur Maria, impliquant que d'ici à deux ans, si tout allait bien, il pourrait songer peut-être . . .
— La drave marche-t-elle bien ? demanda Esdras. As-tu des nouvelles de là-bas ?
— J'ai eu des nouvelles par Ferdina Larouche, un des garçons de Thadée Larouche de Honfleur, qui est revenu de la Tuque le mois
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dernier. Il a dit que ça allait bien ; les hommes n'avaient pas trop de misère.
Les chantiers, la drave, ce sont les deux chapitres principaux de la grande industrie du bois, qui pour les hommes de la province de Québec est plus importante encore que celle de la terre. D'octobre à avril les haches travaillent sans répit et les forts chevaux traînent les billots sur la neige jusqu'aux berges des rivières glacées; puis, le printemps venu, les piles de bois s'écroulent l'une après l'autre dans l'eau neuve et commencent leur longue navigation hasardeuse à travers les rapides. Et à tous les coudes des rivières, à toutes les chutes, partout où les innombrables billots bloquent et s'amoncellent, il faut encore le concours des draveurs forts et adroits, habitués à la besogne périlleuse, pour courir sur les troncs demisubmergés, rompre les barrages, aider tout le jour avec la hache et la gaffe à la marche heureuse des pans de forêt qui aescendent.
— De la misère, s'exclama Légaré avec mépris. Les jeunesses d'à présent ne savent pas ce que c'est que d'avoir de la misère. Quand elles ont passé trois mois dans le bois elles se dépêchent de redescendre et d'acheter des bottines jaunes, des chapeaux durs et des cigarettes pour aller voir les filles. Et même dans les chantiers, à cette heure, ils sont nourris pareil comme dans les hôtels, avec de la viande
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et des patates tout l'hiver. Il y a trente ans . . .
Il se tut quelques instants et exprima d'un seul hochement de tête les changements prodigieux qu'avaient amenés les années.
— Il y a trente ans, quand on a fait la ligne pour amener les "chars" de Québec, j'étais là, moue, et je vous dis que ça, c'était de la misère. Je n'avais que seize ans, mais je bûchais avec les autres pour **clairer" la ligne, toujours à vingt-cinq milles en avant du fer, et je suis resté quatorze mois sans voir une maison. On n'avait pas de tentes non plus pendant l'été : rien que des abris en branches de sapin qu'on se faisait soi-même, et du matin à la nuit c'était bûche, bûche, bûche, mangé par les mouches et dans la même journée trempé de pluie et rôti de soleil.
**Le lundi matin on ouvrait une poche de fleur et on se faisait des crêpes plein un siau, et tout le reste de la semaine, trois fois par jour, pour manger, on allait puiser dans le siau. Le mercredi n'était pas arrivé qu'il n'y avait déjà plus de crêpes, parce qu'elles se collaient toutes ensemble; il n'y avait plus rien qu'un bloc de pâte. On se coupait un gros morceau de pâte avec son couteau, on se mettait ça dans le ventre, et puis bûche et bûche encore ! . . .
"Quand on est arrivé à Chicoutimi, où les provisions venaient par eau, on était pire que les sauvages, quasiment tout nus, la peau toute
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déchirée par les branches, et j'en connais qui se sont mis à pleurer quand on leur a dit qu'ils pouvaient s'en retourner chez eux, parce qu'ils pensaient qu'ils allaient trouver tout leur monde mort, tant ça leur avait paru long. Ça, c'était de la misère.
— C'est vrai, dit le père Chapdelaine, je me rappelle de ce temps-là. Il n'y avait pas une seule maison en haut du lac : rien que des sauvages et quelques chasseurs qui montaient par là l'été en canot et l'hiver dans des traîneaux à chiens, quasiment comme aujourd'hui au Labrador.
Les jeunes gens écoutaient avec curiosité ces récits d'autrefois.
— Et à cette heure, fit Esdras, nous voilà icitte à quinze milles en haut du lac, et quand le bateau de Roberval marche on peut descendre aux chars en douze heures de temps.
Ils songèrent à cela pendant quelque temps sans parler: à la vie implacable d'autrefois, à la courte journée de voyage qui maintenant les séparait seulement des prodiges de la voie ferrée, et ils s'émerveillèrent avec sincérité.
Tout à coup Chien grogna sourdement; un bruit de pas se fit entendre au dehors.
— Encore de la visite ! s'écria la mère Chapdelaine d'un ton d'étonnement joyeux.
Maria se leva aussi, émue, lissant ses cheveux sans y penser; mais ce fut Ephrem Sur-
MARIA C II A r D E L A I N E T"!
prenant, un habitant de Honfleur, qui ouvrit la porte.
— On vient veiller ! cria-t-il de toutes ses forces en homme qui annonce une grande nouvelle.
Derrière lui entra un inconnu qui saluait et souriait avec politesse.
— C'est mon neveu Lorenzo, annonça de suite Ephrem Surprenant, un garçon de mon frère Elzéar, qui est mort l'automne passé. Vous ne le connaissez pas ; voilà longtemps qu'il a quitté le pays pour vivre aux Etats.
L'on se hâta d'offrir une chaise au jeune homme qui venait des Etats, et son oncle se mit en devoir d'établir avec certitude sa généalogie des deux côtés et de donner tous les détails nécessaires sur son âge, son métier et sa vie, selon la coutume canadienne.
— Oui, un garçon de mon frère Elzéar, qui avait marié une petite Bourglouis, de Kiskising. Vous avez dû connaître ça, vous, madame Chapdelaine ?
Du fond de sa mémoire la mère Chapdelaine exhuma aussitôt le souvenir de plusieurs Surprenant et d'autant de Bourglouis, et elle en récita la liste avec leurs prénoms, leurs diverses résidences successives et la nomenclature complète de leurs alliances.
— C'est ça . . . C'est bien ça. Eh bien, celui-ci.
c'est Lorenzo. Il travaille aux Etats depuis plusieurs années dans les manufactures.
Chacun examina de nouveau avec une curiosité simple Lorenzo Surprenant. Il avait une figure grasse aux traits fins, des yeux tranquilles et doux, des mains blanches; la tête un peu de côté, il souriait poliment, sans ironie ni gêne, sous les regards braqués.
— H est venu, continuait son oncle, pour régler les affaires qui restaient après la mort d'Elzéar et pour essayer de vendre la terre.
— Il n'a pas emâe de garder la terre et de se mettre habitant ? interrogea le père Chapdelaine.
Lorenzo Sui-prenant accentua son sourire et secoua la tête.
— Non. Ça ne me tente pas de devenir habitant; pas en tout. Je gagne de "tonnes" gages là où je suis; je me plais bien; je suis accoutumé à l'ouvi'age . . .
,.- H s'arrêta là, mais laissa paraître qu'après la vie qu'il avait vécue, et ses voyages, l'existence lui serait intolérable sur une terre entre un village pauvi'e et les bois.
— Du temps que j'étais fille, dit la mère Chapdelaine, c'était quasiment tout un chacun qui partait pour les Etats. La culture ne payait pas comme à cette heure, les prix étaient bas, on entendait parler des grosses gages qui se gagnaient là-bas dans les manufactures, et tous
Faire de la terre!... Samuel Chapdelaine en parlait avec une flamme d'enthousiasme et d'entêtement dans les yeux (page 35).
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les ans c'étaient des familles et des familles qui vendaient leur terre presque pour rien et qui partaient du Canada. Il y en a qui ont gagné gros d'argent, c'est certain, surtout les familles où il y avait beaucoup de filles; mais à cette heure les choses ont changé et on n'en voit plus tant qui s'en vont.
— Alors vous allez vendre la terre ?
— Oui. On en a parlé avec trois Français qui sont arrivés à Mistook le mois dernier; je pense que ça va se faire.
— Et y a-t-il bien des Canadiens là où vous êtes ? Parle-t-on français ?
— Là où j'étais en premier, dans l'Etat du Maine, il y avait plus de Canadiens que d'Américains ou d'Irlandais; tout le monde parlait français; mais à la place où je reste maintenant, qui est dans l'Etat de Massachusetts, il y en a moins. Quelques familles tout de même; on va veiller le soir . . .
— Samuel a pensé à aller dans l'Ouest, un temps, dit la mère Chapdelaine, mais je n'aurais jamais voulu. Au milieu de monde qui ne parle que l'anglais j'aurais été malheureuse tout mon règne. Je lui ai toujours dit: "Sa- "muel, c'est encore parmi les Canadiens que "les Canadiens sont le mieux."
Lorsque les Canadiens français parlent d'euxmêmes, ils disent toujours "Canadiens", sans plus; et à toutes les autres races qui ont der-
rière eux peuplé le pays jusqu'au Pacifique, ils ont gardé pour parler d'elles leurs appellations d'origine: Anglais, Irlandais, Polonais ou Russes, sans admettre un seul instant que leurs fils, même nés dans le pays, puissent prétendre aussi au nom de "Canadiens". C'est là un titre qu'ils se réservent tout naturellement et sans intention d'offense, de par leur héroïque antériorité.
— Et c'est-y une grosse place là où vous êtes ?
— Quatre-vingt-dix mille, dit Lorenzo avec une moue de modestie.
— Quatre-vingt-dix mille ! Plus gros que Québec !
— Oui. Et par les chars on n'est qu'à une heure de Boston. Ça c'est une vraie grosse place.
Alors il se mit à leur parler des grandes villes américaines et de leurs splendeurs, de la vie abondante et facile, pétrie de raffinements inouïs, qu'y mènent les artisans à gi'os salaires.
On l'écouta en silence. Dans le rectangle de la porte ouverte les dernières teintes cramoisies du ciel se fondaient en nuances plus pâles, auxquelles la masse indistincte de la forêt luisait un immense socle noir. Les maringouins arrivaient en légions si nombreuses que leur bourdonnement formait une clameur, une vaste
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note basse qui emplissait la clairière comme un mugissement.
— Télesphore, commanda le père Chapdelaine, fais-nous de la boucane . . . Prends la vieille chaudière.
Télesphore prit le seau dont le fonds commençait à se décoller, y tassa do la terre, puis le remplit de copeaux secs et de brindilles qu'il alluma. Quand le feu monta en une flamme claire il revint avec une brassée d'herbes et de feuilles dont il couvrit la flamme; une colonne de fumée acre s'éleva, que le vent poussa dans la maison, chassant les innombrables moustiques affolés. Avec des soupirs de soulagement l'on put enfin goûter un peu de repos, interrompre la guérilla.
Le dernier maringouin vint se poser sur la figure de la petite Aima-Rose. Gravement elle récita les paroles sacramentelles:
— ^Mouche, mouche diabolique, mon nez n'est pas une place publique !
Puis elle écrasa prestement la bestiole d'une tape.
La boucane entrait par la porte en une colonne oblique; une fois dans la maison, soustraite à la poussée du vent, elle enflait et se répandait en nuées ténues; les murs devinrent vagues et lointains; le groupe assis entre la porte et le poêle se réduisit à un cercle de
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figures brunes suspendues dans la fumée blanche.
— Salut un chacun ! fit une voix claire.
Et François Paradis émergea du nuage et parut sur le seuil.
Maria attendait sa venue depuis plusieurs semaines déjà. Une demi-heure plus tôt le bruit de pas au dehors lui avait fait monter le sang aux tempes, et voici pourtant que la présence de celui qu'elle attendait la frappait comme une surprise émouvante.
— Donne donc ta chaise, Da'Bé ! s'exclama la mère Chapdelaine.
Quatre visiteurs venus de trois points différents réunis chez elle, il n'en fallait pas plus pour la remplir d'une agitation joyeuse. En vérité ce serait une veillée mémorable.
— Hein ! Tu dis toujours que nous sommes perdus dans le bois et que nous ne voyons personne, triompha son mari. Compte : onze grandes personnes.
Toutes les chaises de la maison étaient occupées ; Esdras, Tit'Bé et Eutrope Gagnon occupaient le banc; le père Chapdelaine était assis sur une caisse renversée; Télesphore et Aima- Rose, du perron, surveillaient la boucane qui montait toujours.
— Par exemple, s'écria Ephrem Surprenant, ça fait bien des garçons et rien qu'une fille ! L'on compta les garçons : les trois fils Chap-
delaine, Eutrope Gagnon, Lorenzo Surprenant et François Paradis. Quant à la fille . . . Tous les regards convergèrent sur Maria, qui sourit faiblement et baissa les yeux, gênée.
— As-tu fait un bon voyage, François ? H a remonté la rivière avec des étrangers qui allaient acheter des pelleteries aux sauvages, expliqua le père Chapdelaine.
Et il présenta formellement aux autres visiteurs François Paradis, fils de François Paradis de Saint-Michel-de-Mistassini.
Eutrope Gagnon le connaissait de nom; Ephrem Surprenant avait connu son père : "un gi'and homme", encore plus grand que lui, et d'une force "dépareillée". Il ne restait plus à expliquer que la présence de Lorenzo Sui'prenant, qui venait des Etats, et tout fut en ordre.
— Un bon voyage? répondit François. Non, pas trop bon. Il y a un des Belges qui a pris les fièvi'es et qui a manqué en mourir. Après ça on se trouvait tard dans la saison ; plusieurs familles de sauvages étaient déjà descendues à Sainte-Anne-de-Chicoutimi et on n'a pas pu les voir; et pour finir, ils ont chaviré un des canots à la descente en sautant un rapide et nous avons eu de la misère à repêcher les pelleteries, sans compter qu'un des "boss" a manqué de se noyer, justement celui qui avait eu les fièvres. Non, on a été malchanceux tout du
long. Mais nous voilà revenus pareil, et ça fait toujours une "job" de faite.
Il exprima par un geste qu'il avait fait son ouvrage, reçu son salaire, et que les bénéfices ou pertes éventuels lui importaient peu.
— Ça fait toujours une ''job" de faite, répéta-t-il lentement. Les Belges se dépêchaient pour être de retour à Péribonka demain dimanche ; mais comme il restait un autre homme du pays avec eux, je les ai laissés finir la descente seuls pour venir veiller avec vous. C'est plaisant de revoir les maisons !
Son regard erra avec satisfaction sur l'intérieur pauvre empli de fumée et sur les gens qui l'entouraient. Parmi toutes ces figures brunes, hâlées par le grand air et le soleil, sa figure était la plus brune et la plus hâlée; ses vêtements montraient de nombreuses cicatrices ; un pan de son gilet de laine déchiré lui retombait sur l'épaule; des mocassins avaient remplacé ses bottes de printemps. Il semblait avoir apporté avec lui quelque chose de la nature sauvage "en haut des rivières" où les Indiens et les grands animaux se sont enfoncés comme dans une retraite sûre. Et Maria, que sa vie rendait incapable de comprendre la beauté de cette nature-là, parce qu'elle était si près d'elle, sentait pourtant qu'une magie s'était mise à Toeuvre et lui envoyait la griserie de ses philtres dans les narines.
Esdi^as avait été chercher le jeu de cartes; des cartes au dos rouge pâle, usées aux coins, parmi lesquelles la dame de cœur, perdue, avait été remplacée par un rectangle de carton rouge vif qui portait l'inscription bien claire: "dame de cœur".
L'on joua au quatre-sept. Les deux Sumrenant, l'oncle et le neveu, avaient respectivement la mère Chapdelaine et Maria comme partenaires; après chaque partie celui des couples qui avait été battu quittait la table et faisait place à deux autres joueurs. La nuit était tout à fait tombée ; par la fenêtre ouverte quelques mouches pénétrèrent et promenèrent dans la maison leur musique harcelante et leurs piqûres.
— Télesphore î cria Esdras, guette la boucane; voilà les mouches qui rentrent.
Quelques minutes plus tard, la fumée emplissait de nouveau la maison, opaque, presque étouffante, mais accueillie avec joie. La veillée poursuivit son cours placide. Une heure de jeu, quelques propos échangés avec des visiteurs qui apportent des nouvelles du vaste monde, on appelle encore cela du plaisir au pays de Québec. -
Entre les parties, Lorenzo Sui'prenant entretenait Maria de sa vie et de ses voyages; ou bien il l'interrogeait sur sa vie à elle. H ne songeait pas à assumer d'airs prétentieux ni supé-
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rieurs, et pourtant elle se sentait gênée de trouver si peu de chose à dire et ne répondait qu'avec une sorte de honte.
Les autres causaient entre eux ou regardaient les joueurs. La mère Chapdelaine répétait les veillées innombrables qu'elle avait connues à Saint-Gédéon, du temps qu'elle était fille, et elle regardait l'un après l'autre avec un plaisir évident les trois jeunes hommes -étrangers réunis sous son toit. Mais Maria s'asseyait à la table, maniait les cartes, puis retournai c à quelque siège vide près de la porte ouverte sans presque jamais regarder autour d'elle. Lorenzo Surprenant était constamment à côté d'elle et lui parlait; elle sentait aussi les regards d'Eutrope Gagnon passer souvent sur elle avec leur expression coutumière de guet patient; et de l'autre côté de la porte elle savait que François Paradis se tenait penché en avant, les coudes sur ses genoux, muet, avec son beau visage mugi par le soleil et ses yeux intrépides.
— Maria n'a pas une bien belle façon à soir, dit la mère Chapdelaine comme pour l'excuser. Elle n'est guère accoutumée aux veilleux, voyez-vous . . .
Si elle avait su ! . . .
A quatre cent milles de là, en haut des rivières, ceux des "sauvages" qui avaient fui les missionnaires et les marchands étaient accrou-
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pis autour d'un feu de cyprès sec, devant leurs tentes, et promenaient leurs regards sur un monde encore rempli pour eux comme aux premiers jours de puissances occultes, mystérieuses: le Wendigo géant qui défend qu'on chasse sur son territoire; les philtres malfaisants ou guérisseurs que savent préparer avec des feuilles et des racines les vieux hommes pleins d'expérience; toute la gamme des charmes et des magies. Et voici que sur la lisière du monde blanc, à une journée des "chars", dans la maison de bois emplie de boucane acre, un sortilège impérieux flottait aussi avec la fumée et parait de grâces inconcevables, aux yeux de trois jeunes hommes, une belle fille simpl-"^ qui regardait à terre.
La nuit avançait: les visiteurs s'en allèrent: les deux Surprenant d'abord, puis Eutrope Gagnon, et il ne resta plus que François Paradis, debout, qui semblait hésiter.
— Tu couches icitte à soir, François ? demanda le père Chapdelaine.
Sa femme n'attendit pas une réponse.
— Comme de raison î fit-elle. Et demain on ira tous ramasser des bleuets. C'est la fête de sainte Anne.
Lorsque, quelques instants plus tard, François monta l'échelle avec les garçons, Maria en ressentit un plaisir ému. Il lui paraissait veni'
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ainsi un peu plus près d'elle, et entrer dans le cercle des affections légitimes.
Le lendemain fut une journée bleue, une d3 ces journées où le ciel éclatant jette un peu de sa couleur claire sur la terre. Le jeune foin, le blé en herbe étaient d'un vert infiniment ten-
— Blasphème! Je te ferai bien grouiller, moue... (page 62).
dre, émouvant, et même le bois sombre semblait se teinter ou peu d'azur.
François Paradis redescendit l'échelle au matin, métamorphosé, en des vêtements propres empruntés à Da'Bé et à Esdras, et quand il eut fait sa toilette et se fut rasé, la mère Chapdelaine le complimenta sur sa bonne mine.
Une fois le déjeuner du matin pris, tous ré citèrent ensemble un chapelet à l'heure de la
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messe, et après cela le long loisir merveilleux du dimanche s'étendit devant eux. Mais le programme de la journée était déjà arrêté. Eutrope Gagnon arriva comme ils finissaient le dîner, qui avait été servi de bonne heure, et aussitôt après ils partirent tous, munis d'une multitude disparate de seaux, de plats et de gobelets d'étain.
Les bleuets étaient bien mûrs. Dans les brûlés, le violet de leurs grappes et le vert de leurs feuilles noyaient maintenant le rose éteint des dernières fleurs de bois de charme. Les enfants se mirent à les cueillir de suite avec des cris de joie; mais les gi'andes personnes se dispersèrent dans le bois, cherchant les grosses taies au milieu desquelles on peut s'accroupir et remplir un seau en une heure. Le bruit des pas sur les broussailles et dans les taillis d'aunes, les cris de Télesphore et d'Alma-Rose qui s'appelaient l'un l'autre, tous ces sons s'éloignèrent peu à peu et autour de chaque cueilleur il ne resta plus que la clameur des miouches ivres de soleil et le bruit du vent dans les branches des jeunes bouleaux et des trembles.
— Il y a une belle taie icitte, appela une voix.
Maria se redressa, le coeur en émoi, et alla rejoindre François Paradis qui s'agenouillait derrière des aunes. Côte à côte ils ramassèrent des bleuets quelque temps avec diligence, puis
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s'enfoncèrent ensemble dans le bois, enjambant les arbres tombés, cherchant du regard autour d'eux les taches violettes des baies mûres.
— Il n'y en a pas guère cette année, dit François. Ce sont les gelées de printemps qui les ont fait mourir.
Il apportait à la cueillette son expérience de coureur des bois.
— Dans les creux et entre les aunes, la neige sera restée plus longtemps et les aura gardés des premières gelées.
Ils cherchèrent et firent quelques trouvailles heureuses: de larges taies d'arbustes chargées de baies grasses, qu'ils égrenèrent industrieusement dans leurs seaux. Ceux-ci furent pleins en une heure; alors ils se relevèrent et s'assirent sur un arbre tombé pour se reposer.
D'innombrables moustiques et maringouins tourbillonnaient dans l'air brûlant de l'aprèsmidi. A chaque instant il fallait les écarter d'un geste; ils décrivaient une courbe affolée et revenaient de suite, impitoyables, inconscients, uniquement anxieux de trouver un pouce carré de peau pour leur piqûre; à leur musique suraiguë se mêlait le bourdonnement des terribles mouches noires, et le tout emplissait le bois comme un grand cri sans fin. Les arbres verts étaient rares: de jeunes bouleaux, quelques trembles, des taillis d'aunes agitaient
leur feuillage au milieu de la colonnade des troncs dépouillés et noircis.
François Paradis regarda autour de lui comme pour s'orienter.
— Les autres ne doivent pas être loin, dit-il.
— Non, répondit Maria à voix basse.
Mais ni l'un ni l'autre ne poussa un cri d'appel.
Un écureuil descendit du tronc d'un bouleau mort et les guetta quelques instants de ses yeux vifs avant de se risquer à terre. Au milieu de la clameur ivre des mouches, les sauterelles pondeuses passaient avec un crépitement sec; un souffle de vent apporta à travers les aunes le grondement lointain des chutes.
François Paradis regarda Maria à la dérobée, puis détourna de nouveau les yeux en serrant très fort ses mains Tune contre l'autre. Qu'elle était donc plaisante à contempler ! D'être assis auprès d'elle, d'entrevoir sa poitrine forte, son beau visage honnête et patient, la simplicité franche de ses gestes rares et de ses attitudes, une grande faim d'elle lui venait et en même temps un attendrissement émerveillé, parce qu'il avait vécu presque toute sa vie rien qu'avec d'autres hommes, durement, dans les grands bois sauvages ou les plaines de neige.
Il sentait qu'elle était de ces femmes qui, lorsqu'elles se donnent, donnent tout sans compter :
l'amour de leur corps et de leur cœur, la force de leurs bras dans la besogne de chaque jour, la dévotion complète d'un esprit sans détours. Et le tout lui paraissait si précieux qu'il avait peur de le demander.
— Je vais descendre à Grand'Mère la semaine prochaine, dit-il à mi-voix, pour travailler sur l'écluse à bois. Mais je ne prendrai pas un coup. Maria, pas un seul !
Il hésita un peu et demanda abruptement, les yeux à terre :
— Peut-être . . . vous a-t-on dit quelque chose contre moi ?
— Non.
— C'est vrai que j'avais coutume de prendre un coup pas mal, quand je revenais des chantiers et de la drave; mais c'est fini. Voyezvous, quand un garçon a passé six mois dans le bois à travailler fort et à avoir de la misère et jamais de plaisir, et qu'il arrive à la Tuque ou à Jonquières avec toute la paye de l'hiver dans sa poche, c'est quasiment toujours que la tête lui tourne un peu: il fait de la dépense et il se met chaud, des fois . . . Mais c'est fini.
''Et c'est vrai aussi que je sacrais un peu. A vivre tout le temps avec des hommes "rough" dans le bois ou sur les rivières, on s'accoutume à ça. Il y a eu un temps que je sacrais pas mal, et M. le curé Tremblay m'a disputé une fois parce que j'avais dit devant lui que je n'avais
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pas peur du diable. Mais c'est fini, Maria. Je vais travailler tout Tété à deux piastres et demie par joui' et je mettrai de Targent de côté, certain. Et à l'automne je suis sûr de trouver une "job" comme foreman dans un chantier, avec de grosses gages. Au printemps prochain j'aurai plus de cinq cents piastres de sauvées, claires, et je reviendrai.
Il hésita encore, et la question qu'il allait poser changea sur ses lèvres.
— Vous serez encore icitte ... au printemps prochain ?
—Oui.
Et après cette simple question et sa plus simple réponse ils se turent et restèrent longtemps ainsi, muets et solennels, parce qu'ils avaient échangé leurs seiments.
En juillet les foins avaient commencé à mûrir, et quand le milieu d'août vint, il ne restait plus qu'à attendre une période de sécheresse pour les couper et les mettre en grange. Mais après plusieurs semaines de beau temps continu, les sautes de vent fréquentes, qui sont de règle dans la plus grande partie de la province de Québec, avaient repris.
Chaque matin les hommes examinaient le ciel et tenaient conseil.
— Le vent tourne au sudet. Blasphème ! H va mouiller encore, c'est clair, disait Edwige Légaré d'un air sombre.
Ou bien le père Chapdelaine examinait longuement les nuages blancs qui surgissaient l'un après l'autre au-dessus des arbres sombres, traversaient joyeusement la clairière et disparaissaient derrière les cîmes de l'autre côté.
— Si le norouâ tient jusqu'à demain, on pourra commencer, prononçait-il.
Mais le lendemain le vent avait encore changé, et il semblait que les nuages allègres de la
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veille revinssent sous forme de longues nuées confuses et déchirées, pareilles aux débris d'une armée après la défaite.
La mère Chapdelaine prophétisa des malchances certaines.
— Je vous dis que nous n'aurons pas de beau temps pour les foins. Il paraît que dans le bas du lac il y a des gens de la même paroisse qui se sont faits des procès les uns aux autres. Le bon Dieu n'aime pas ça, c'est sûr.
Mais la divinité se montra enfin indulgente et le vent du nord-ouest souffla trois jours de suite, fort et continu, assurant une période de temps sans pluie. Les faux avaient été aiguisées longtemps d'avance, et les cinq hommes se mirent à l'ouvrage le matin du troisième jour. Légaré, Esdras et le père Chapdelaine fauchaient; Da'Bé et Tit'Bé les suivaient pas à pas avec les râteaux et mettaient de suite en tas le foin coupé. Vers le soir, tous les cino prirent des fourches et firent les veilloches, hautes et bien tassées, en prévision d'une saute de vent possible. Mais le temps resta beau. Cinq jours durant ils continuèrent, balançant tout le jour leurs faux de droite à gauche avec le grand geste ample qui paraît si facile chez un faucheur exercé et qui constitue pourtant le plus difficile à apprendre et le plus dur de tous les travaux de la terre.
Les mouches et les maringouins jailHssaient
par milliers du foin coupé et les harcelaient de leurs piqûres; le soleil ardent leur brûlait la nuque et les gouttes de sueur leur brûlaient les yeux; la fatigue de leurs dos toujours plies devenait telle vers le soir qu'ils ne se redressaient qu'avec des grimaces de peine. Mais ils besognaient de l'aube à la nuit sans perdre une seconde, abrégeant les repas, heureux et reconnaissants du temps favorable.
Trois ou quatre fois par jour Maria ou Télesphore leur apportait un seau d'eau qu'ils cachaient sous des branches pour la conserver froide; et quand la chaleur, le travail et la poussière de foin leur avaient par trop desséché le gosier, ils allaient, chacun à son tour, boire de grandes lampées d'eau et s'en verser sur les poignets ou sur la tête.
En cinq jours, tout le foin fut coupé, et comme la sécheresse persistait, ils commencèrent au matin du sixième jour à ouvrir et retourner les veilloches qu'ils voulaient gi'anger avant le soir. Les faux avaient fini leur besognes, et ce fut le tour des fourches. Elles démolirent les veilloches, étalèrent le foin au soleil, puis vers la fin de l'après-midi, quand il eut séché, elles l'amoncelèrent de nouveau en tas de la gi'osseur exacte qu'un homme peut soulever en une seule fois au niveau d'une haute chan-ette déjà presque pleine.
Charles-Eugène tirait vaillamroent entre les
brancards; la charrette s'engouffrait dans la gi'ange, s'arrêtait au bord de la tasserie, et les fourches s'enfonçaient une fois de plus dans le foin durement foulé, qu'elles enlevaient en galettes épaisses, sous l'effort des poignets et des reins, et déchargeaient au côté.
Le bois serrait encore de près les bâtiments qu'ils avaient
A la fin de la semaine tout le foin était dans la gi-ange, sec et d'une belle couleur, et les hommes s'étirèrent et respirèrent longuement comme s'ils sortaient d'une bataille.
— H peut mouiller à cette heure, dit le père
MARIA CIIArDELAINE
Chapdelaine. Ça ne nous fera pas de différence.
Mais il apparut que la période de sécheresse n'avait pas été exactement calculée à leurs besoins, car le vent continua à souffler du nordouest et les jours ensoleillés ne cessèrent pas de s'égrener, monotones.
Chez les Chapdelaine les femmes n'avaient pas à participer aux travaux des champs. Le
élevés eux-mêmes quelques années plus tôt (page 53).
père et ses trois grands fils, tous forts et adroits à la besogne, auraient suffi, et s'ils continuaient à employer Légaré et à lui payer un jsalaire, c'est qu'il avait commencé à travailler
94 MARIA CHAPDELAIXE
poui' eux onze ans plus tôt, quand les enfants étaient tout jeunes, et ils le gardaient maintenant à moitié par habitude et à moitié parce qu'ils répugnaient à se priver des services d'un si terrible travailleur. Pendant le temps des foins Maria et sa mère n'eurent donc à faire que leur ouvrage habituel: la tenue de la maison, la confection des repas, la lessive et le raccommodage du linge, la traite des trois vaches et le soin des volailles, et une fois par semaine la cuisson du pain, qui se prolongeaii souvent tard dans la nuit.
Les soirs de cuisson, l'on envoyait Télésphore à la recherche des boîtes à pain, qui se trouvaient invariablement dispersées dans tous les coins de la maison ou du hangar, parce qu'elles avaient servi tous les jours à mesurer l'avoine au cheval ou le blé d'Inde aux poules, sans compter vingt- autres usages inattendus qu'on leur trouvait à chaque instant. Lorsqu'elles étaient toutes rassemblées et nettoyées, la pâte levait déjà, et les femmes se hâtaient de se débarrasser des autres ouvrages pour abréger leur veillée.
Télesphore avait fait brûler dans le foyer d'abord quelques branches de cyprès gommeux, dont la flamme sentait la résine, puis de grosses bûches d'épinette rouge qui donnaient une chaleur égale et soutenue. Quand le four était chaud, Maria y rangeait les boîtes
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pleines de pâte, et après cela il ne restait plus qu'à surveiller le feu et à changer les boîtes de place au milieu de la cuisson.
Le four avait été bâti trop petit, cinq ans auparavant, et depuis la famille n'avait jamais manqué de parler toutes les semaines du four neuf qu'il était urgent de construire, et qui en vérité devait être commencé sans plus tarder; mais par une malchance sans cesse renouvelée, l'on oubliait à chaque voyage de faire venir le ciment nécessaire; de sorte qu'il fallait toujours deux et quelquefois trois fournées pour nourrir pendant une semaine les neuf bouches de la maison. Maria se chargeait invariablement de la première fournée; invariablement aussi, quand la deuxième fournée était prête et que la soirée s'avançait déjà, la mère Chapdelaine disait charitablement :
— Tu peux te coucher, Maria, je guetterai la deuxième cuite.
Maria ne répondait rien ; elle savait fort bien que sa mère allait tout à l'heure s'allonger sur son lit tout habillée, pour se reposer un ins- ' tant, et qu'elle ne se réveillerait qu'au matin. Elle se contentait donc de raviver la boucane qu'on faisait tous les soirs dans le vieux seau percé, enfournait la deuxième cuite et venait s'asseoir sur le seuil, le menton dans ses mains, gardant à travers les heures de la nuit son inépuisable patience.
A vingt pas de la maison le four, coiffé de
96 MAEIA CHAPDELAINE
son petit toit de planches, faisait une tache sombre; la porte du foyer ne fermait pas exactement et laissait passer une raie de lumière rouge; la lisière noire du bois se rapprochait un peu dans la nuit. Maria restait immobile, goûtant le repos et la fraîcheur, et sentait mille songes confus tournoyer autour d'elle comme un vol de corneilles.
Autrefois cette attente dans la nuit n'était qu'un demi-assoupissement, et elle ne cessait de souhaiter patiemment que la cuisson achevée lui permît le sommeil; depuis que François Paradis avait passé, la longue veille hebdomadaire lui était plaisante et douce, parce qu'elle pouvait penser à lui et à elle-même sans que rien vînt interrompre le cours des choses heureuses qu'elle imaginait. Elles étaient infiniment simples, ces choses, et n'allaient guère loin. Il reviendrait au printemps; ce retour, le plaisir de le revoir, les mots qu'il lui dirait quand ils se trouveraient seuls de nouveau, les premiers gestes d'amour qui les joindraient, il était déjà difficile à Maria de se figurer clairement comment tout cela pourrait arriver.
Elle essayait pourtant. D'abord elle se répétait deux ou trois fois son nom entier, cérémonieusement, tel que les autres le prononçaient: François Paradis, de Saint-Michel-de- Mistassini . . . François Paradis ... Et tout à coup, intimement : François.
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C'est fait. Le voilà devant elle, avec sa haute taille et sa force, sa figure cuite par le soleil et la réverbération de la neige, et ses yeux hardis. Il est revenu, heureux de la revoir et heureux aussi d'avoir tenu ses promesses, d'avoir vécu toute une année en garçon sage, sans sacrer ni boire. Il n'y a pas encore de bleuets à cueillir, puisque c'est le printemps; mais ils trouvent quelque bonne raison pour s'en aller ensemble dans le bois; il marche à côté d'elle sans la toucher ni rien lui dire, à travers le bois de charme qui commence à se couvrir de fleurs roses, et rien que le voisinage est assez pour leur mettre à tous deux un peu de fièvre aux tempes et leur pincer le coeur.
Maintenant ils se sont assis sur un arbre tombé, et voici qu'il parle.
— Vous êtes-vous ennuyée de moi. Maria ?
C'est assurément cela qu'il demandera d'abord ; mais elle ne peut pas aller plus loin dans son rêve, parce qiie lorsqu'elle est arrivée là une détresse l'arrête. Oh! mon Dou! Comme elle aura eu le temps de s'ennuyer de lui, avant que ce moment-là vienne ! Encore tout le reste de l'été à traverser, et l'automne, et tout l'interminable hiver ! Maria soupire; mais l'infinie patience de sa race lui revient bientôt, et elle commence à penser à elle-même, et à ce que toutes ces choses signifient pour elle.
Pendant qu'elle était à Saint-Prime une de
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ses cousines qui devait se marier prochainement lui a parié plusieurs fois de ce mariage. Un jeune homme du village et un autre, de Normandin, l'avaient courtisée ensemble, venant tous deux pendant de longs mois passer dans sa maison la veillée du dimanche.
— Je les aimais bien tous les deux, a-t-elle avoué à Maria. Et je pense bien que c'était Zotique que j'aimais le mieux; mais il est parti faire la drave sur la rivière Saint-Maurice; il ne devait pas revenir avant l'été; alors Roméo m'a demandée et j'ai répondu oui. Je l'aime bien aussi.
Maria n'a rien dit; mais elle a songé qu'il devait y avoir des mariages différents de celuilà, et maintenant elle en est sûre. L'amitié que François Paradis a pour elle et qu'elle a pour lui, par exemple, est quelque chose d'unique, de solennel et pour ainsi dire d'inévitable, car il est impossible de concevoir comment les choses eussent pu se passer autrement, et cela va colorer et réchauffer à jamais la vie terne de tous les jours. Elle a toujours eu l'intuition confuse qu'il devait exister quelque chose de ce genre: quelque chose de pareil à l'exaltation des messes chantées, à l'ivresse d'une belle journée ensoleillée et venteuse, au grand contentement qu'apporte une aubaine ou la promesse sûre d'une riche moisson.
Dans le calme de la nuit le mugissement des