‹ Maria Chapdelaine (volume 2)Chapitre 8 sur 8 · M A K 1 A U 11 A P D K LAINE · texte numérisé non relu

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chutes se rapproche et grandit ; le vent du nordouest fait osciller un peu les cimes des épinettes et des sapins avec un grand bruissement frais qui est doux à entendre; plusieurs fois de suite, et de plus en plus loin, un hibou crie. Le froid qui précède Taube est encore loin, et Maria se trouve parfaitement heureuse de rester assise sur le seuil et de guetter la raie de lumière rouge qui vacille, disparaît et luit de nouveau au pied du four.

II lui semble que quelqu'un lui a chuchoté longtemps que le monde et la vie étaient des choses grises. La routine du travail journalier, coupée de plaisirs incomplets et passagers; les années qui s'écoulent, monotones, la rencontre d'un jeune homme tout pareil aux autres, dont la cour patiente et gaie finit par attendrir; le mariage, et puis une longue suite d'années presque semblables aux précédentes, dans une autre maison. C'est comme cela qu'on vit, a dit la voix. Ce n'est pas bien terrible et en tout cas il faut s'y soumettre; m.ais c'est uni, terne et froid comme un champ à l'automne.

Ce n'est pas vrai, tout cela. Maria secoue la tête dans l'ombre avec un sourire inconscient d'extase, et songe que ce n'était pas vrai. Lorsqu'elle songe à François Paradis, à son aspect, à sa présence, à ce qu'ils sont et seront l'un pour l'autre, elle et lui, quelque chose frissonne et brûle tout à la foi»; cii ■cilc.-^^Jroute sa forte

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jeunesse, sa patience et sa simplicité sont venues aboutir à cela: à ce jaillissement d'espoir et de désir, à cette prescience d'un contentement miraculeux qui vient.

A la base du four la raie de lumière rouge vacille et s'affaiblit.

"Le pain doit être cuit!" se dit-elle.

Mais elle ne peut se résoudre à se lever de suite, craignant de rompre ainsi le rêve heureux qui ne fait que commencer.

Septembre arriva, et la sécheresse bienvenue du temps des foins persista et devint une catastrophe. A en croire les Chapdelaine il n'y avait jamais eu de sécheresse comme celle-là, et chaque jour quelque raison nouvelle était suggérée, qui expliquait la sévérité divine.

L'avoine et le blé jaunirent avant d'avoir atteint leur croissance ; le soleil incessant brûla l'herbe et les regains de trèfle, et du matin au soir les vaches affamées beuglèrent, la tête appuyée sur les clôtures. Il fallut les surveiller sans répit, car même les maigres céréales encore sur pied tentaient cruellement leur faim, et pas un jour ne s'écoula sans que l'une d'elles ne brisât quelques pieux pour tenter de se rassasier dans le grain.

Puis le vent tourna brusquement un soir, comme épuisé par une constance si rare, et au matin la pluie tombait. Elle tomba irrégulièrement pendant une semaine, et quand elle s'ar-

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rêta et que le vent du nord-ouest recommença à souffler, l'automne était venu.

L'automne... Il semblait que le printemps ne fût que d'hier. Le grain n'était pas encore mûr, bien que jauni par la sécheresse; seuls les foins étaient en grange; toutes les autres récoltes achevaient seulement d'extraire leur substance du sol chauffé par le trop court été, et déjà l'automne était là, annonçant le retour de l'inexorable hiver, le froid, bientôt la neige...

Alternant avec les jours de pluie, vinrent encore de beaux jours clairs et chauds vers le midi, où l'on pouvait croire que rien n'était changé : la moisson encore sur pied, le décor éternel des bois d'épinettes et de sapins, et toujours les mêmes couchants mauve et gris, orange et mauve, les mêmes cieux pâles audessus de la campagne sombre . . . Seulement l'herbe commença à se montrer, au matin, blanche de givre, et presque de suite les premières gelées sèches vinrent, qui brûlèrent et noircirent les feuilles des plants de pommes de terre.

Puis la première pellicule de glace fit son apparition sur un abreuvoir; fondue à la chaleur de l'après-midi, elle revint quelques jours plus tard, et une troisième fois la même semaine. Les sautes de vent incessantes continuaient bien à faire alterner les journées tièdes de pluie avec ces matins de gel; mais chaque fois que le nord-ouest reprenait, il était un

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peu plus froid, cousin un peu plus proche des souffles glacés de l'hiver. Partout l'automne est mélancolique, chargé du regret de ce qui

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Edwige Légaré s'était attaqué seul à une souche (page 61).

s'en va et de la menace de ce qui s'en vient; mais sur le sol canadien, il est plus mélancolique et plus émouvant qu'ailleurs, et pareil à

la mort d'un être humain que les dieux rappellent trop tôt, sans lui donner sa juste part de vie.

A travers le froid qui venait, les premières gelées, les menaces de neige, Ton retardait pourtant et Ton remettait de jour en jour la moisson, pour permettre au pauvre grain de dérober encore un peu de force aux sucs de la terre et au tiède soleil. Il fallut moissonner pourtant, car octobre venait. L'avoine et le blé furent coupés et mis en grange sous un ciel clair, sans éclat, au temps où les feuilles des bouleaux et des trembles commencent à jaunir.

La récolte de grain fut médiocre; mais les foins avaient été beaux, de sorte que l'année dans son ensemble ne méritait ni transports de joie ni doléances. Et pourtant, les Chapdelaine ne cessèrent de déplorer longtemps encore, dans leurs conversations du soir, et la sécheresse sans précédent d'août, et les gelées sans précédent de septembre, qui avaient trahi leurs espoirs. Contre l'avarice du trop couii; été et les autres rigueurs d'un climat sans indulgence ils n'avaient aucune révolte, même d'amertume; seulement ils comparaient toujours dans leur esprit la saison écoulée à quelque autre saison miraculeuse dont leur illusion faisait la règle; et c'est ce qui mettait constamment sur leurs lèvres cette éternelle

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lamentation des paysans, si raisonnable d'apparence, mais qui revient tous les ans, tous les ans :

— Si seulement c'avait été une année ordinaire !

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Un matin d'octobre, Maria vit en se levant la première neige descendre du ciel en innombrables flocons paresseux. Le sol était blanc, les arbres poudrés, et il semblait bien que l'automne fût déjà fini, au temps où il ne fait que commencer ailleurs.

Mais Edwige Légaré prononça d'un air sentencieux :

— Après la première neige on a encore un mois avant l'hivernement. J'ai toujours entendu les vieux dire ça, et je pense de même.

Il avait raison; car deux jours plus tard une pluie fit fondre la neige et la terre brune se montra de nouveau. Pourtant l'avertissement n'avait pas été perdu et les préparatifs commencèrent : les préparatifs annuels de défense contre les grands froids et la neige définitive.

Avec de la terre et du sable Esdras et Da'Bé renchaussèrent soigneusement la maison, formant un remblai au pied des murs; les autres hommes s'armèrent de marteaux et de clous et firent aussi le tour de la maison, consolidant, bouchant les trous, réparant de leur m^ieux les

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dommages de l'année. De l'intérieur, les femmes poussèrent des chiffons dans les interstices, collèrent sur le lambris intérieur, du côté du nord-ouest, de vieux journaux rapportés des villages et soigneusement gardés, promenèrent leurs mains dans tous les angles à la recherche des courants d'air.

Cela fait il restait encore à ramasser la provision de bois de l'hiver. De l'autre côté de la clôture des champs, à la lisière de la forêt, les chicots secs abondaient encore. Esdras et Légaré prirent leur hache et bûchèrent pendant trois jours; puis les troncs furent mis en tas, pour attendre qu'une nouvelle chute de neige permît de les charger sur le gi'and traîneau à bois.

Tout au long d'octobre les jours de gel et les jours de pluie alternèrent, cependant que la forêt devenait d'une beauté miraculeuse. A cinq cents pas de la maison des Chapdelaine la berge de la rivière Péribonka descendait à pic vers l'eau rapide et les blocs de pierre qui précédaient la chute, et de l'autre côté du courant la berge opposée montait comme un amphithéâtre de rocher en coteau, de coteau en colline, mais comme un amphithéâtre qui se prolongeait sans fin vers le nord. Du feuillage des bouleaux, des trembles, des aunes, des merisiers semés sur les pentes, octobre vint faire des taches jaunes et rouges de mille nuances.

Pour quelques semaines le brun de la mousse, le vert inchangeable des sapins et des cyprès ne furent plus qu'un fond et sei-virent seulement à faire ressortir les teintes émouvantes de cette autre végétation qui renaît avec chaque printemps et meurt avec chaque automne. La splendeur de cette agonie s'étendait sur la pente des collines comme sur une bande sans fin qui suivait l'eau, s'en allant toujours aussi belle, aussi riche de couleurs vives et tendres, aussi émouvante, vers les régions lointaines du nord où nul œil humain ne se posait sur elle.

Mais voici que du nord \dnt bientôt un gi'and vent froid qui ressemblait à une condamnation définitive, à la fin cruelle d'un sursis, et présentement les pauvres feuilles jaunes, brunes et rouges, secouées trop durement, jonchèrent le sol ; la neige les recouvrit et le sol blanchi ne connut plus comme parure que le vert immuable des arbres sombres, qui triomphèrent, pareils à des femmes emplies d'une sagesse amère, qui auraient échangé pour une vie éternelle leur droit à la beauté.

En novembre Esdras, Da'Bé et Edwige Légaré repartirent pour les chantiers. Le père Chapdelaine et Tit'Bé attelèrent Charles-Eugène au gi'and traîneau à bois et charroyèrent laborieusement les troncs coupés qui furent empilés de nouveau près de la maison; quand cela fut fait les deux hommes prirent le "goden-

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dard" et scièrent, scièrent, scièrent du matin au soir; puis les haches eurent leur tour et fendirent les bûches selon leur taille. Il ne restait plus qu'à corder le bois fendu dans le hangar accoté à la maison, à l'abri des grandes neiges, en piles imposantes où se mêlaient le cyprès gommeux qui flambe de suite avec une grande flamme chaude, l'épinette et le merisier qui brûlent régulièrement et font un feu soutenu, et le bouleau au grain serré et poli comme du marbre, qui ne se consume que lentement et montre encore des braises rouges à l'aube d'une longue nuit d'hiver.

L'époque où l'on empile le bois est aussi celle où l'on ''fait boucherie". Après la défense contre le froid, la défense contre la faim. Les quartiers de lard s'entassèrent dans le saloir; à la poutre du hangar se balança la moitié d'une belle génisse grasse — l'autre moitié avait été vendue à des habitants de Honfleur — que le froid devait conserver fraîche jusqu'au printemps; des sacs de farine furent rangés dans un coin de la maison, et Tit'Bé prit un rouleau de fil de laiton et commença à confectionner des collets pour tendre aux lièvres.

Une sorte d'indolence avait succédé à la grande hâte de l'été, parce que l'été est terriblement court et qu'il importe de ne pas perdre une heure des précieuses semaines pendant lesquelles on peut travailler la terre, au lieu

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que l'hiver est long, et n'offre que trop de temps pour ses besognes.

La maison devint le centre du monde, et en vérité la seule parcelle du monde où l'on pût vivre, et plus que jamais le gi'and poêle de fonte fut le centre de la maison. A chaque instant quelque membre de la famille allait sous l'escalier chercher deux ou trois bûches, de cyprès le matin, ' d'épinette dans la journée, de bouleau le soir, et les poussait sur les braises encore ardentes. Lorsque la chaleur semblait diminuer, la mère Chapdelaine disait d'un ton inquiet :

— Ne laissez pas amortir le feu, les enfants !

Et Maria, Tit'Bé ou Télesphore ouvrait la petite porte du foyer, jetait un coup d'oeil et s'en allait vers la pile de bois sans tarder.

Au matin Tit'Bé sautait à bas de son lit longtemps avant le jour pour aller voir si les gros morceaux de bouleau avaient rempli leur office et brûlé toute la nuit; si par malheur le feu était amorti il le rallumait aussitôt avec de l'écorce de bouleau et des branches de cyprès, entassait de grosses bûches sur la première flamme, et retournait en courant s'enfoncer sous les couvertures de laine brune et de catalogue pour attendre que la bonne chaleur eût de nouveau rempli la maison.

Dehors, le bois voisin et même les champs conquis sur le bois n'étaient plus qu'un monde

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étranger, hostile, que l'on surveillait avec curiosité par les petites fenêtres carrées. Parfois il était, ce monde, d'une beauté curieuse, glacée et comme immobile, faite d'un ciel très bleu et d'un soleil éclatant sous lequel scintillait la neige; mais la pureté égale du bleu et du blanc était également cruelle et laissait deviner le froid meurtrier.

D'autres jours le temps s'adoucissait et la neige tombait dru, cachant tout, et le sol, et les broussailles qu'elle couvrait peu à peu, et la ligne sombre du bois qui disparaissait derrière le rideau des flocons serrés. Puis le lendemain le ciel était clair de nouveau; mais le vent du nord-ouest soufflait, terrible. La neige soulevée en poudre traversait les brûlés et les clairières par rafales et venait s'amonceler derrière tous les obstacles qui coupaient le vent. Au sud-est de la maison elle laissait un gigantesque cône, ou bien formait entre la maison et l'étable des talus hauts de cinq pieds qu'il fallait attaquer à la pelle pour frayer un chemin; au lieu que du côté d'où venait le vent le sol était gi'atté, mis à nu par sa grande haleine incessante.

Ces jours-là les hommes ne sortaient guère que pour aller soigner les animaux, et rentraient en courant, la peau râpée par le froid, humide des cristaux de neige qui fondaient à la chaleur de la maison. Le père Chapdelaine

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arrachait les glaçons formés sur sa moustache, retirait lentement son capot doublé en peau de mouton, et s'installait près du poêle avec un soupir d'aise.

— La pompe ne gèle pas ? demandait-il. Y a-t-il bien du bois dans la maison ?

Il s'assurait que la frêle forteresse de bois était pourvue d'eau, de bois et de vivres, et s'abandonnait alors à la mollesse de Thivernement, fumant d'innombrables pipes, pendant que les femmes préparaient le repas du soir. Le froid faisait craquer les clous dans les murs de planches avec des détonations pareilles à des coups de fusil; le poêle bourré de merisier ronflait; au dehors le vent sifflait et hurlait comme la rumeur d'une horde assiégeante.

— H doit faire méchant dans le bois ! songeait Maria.

— Et elle s'aperçut qu'elle avait parlé tout haut.

— Dans le bois il fait moins méchant qu'icitte, répondit son père. Là où les arbres sont pas mal drus on ne sent pas le vent. Je te dis qu'Esdras et Da'Bé n'ont pas de misère.

—Non ?

Ce n'était pas à Esdras ni à Da'Bé qu'elle avait sonore d'abord.

Depuis la venue de l'hiver, l'on avait souvent parlé chez les Chapdelaine des fêtes, et voici que les fêtes approchaient.

— Je suis à me demander si nous aurons de la visite pour le jour de l'an, fit un soir la mère Chapdelaine.

Elle passa en revue tous les parents ou amis susceptibles de venir.

— Azalma Larouche ne reste pas loin, elle; mais elle est trop paresseuse. Ceux de Saint- Prime ne voudront pas faire le voyage. Peutêtre que Wilfrid ou Ferdinand viendront de Saint-Gédéon, si la glace est belle sur le lac . . .

Un soupir révéla qu'elle songeait encore à l'animation des vieilles paroisses au temps des fêtes, aux repas de famille, aux visites inattendues des parents qui arrivent en traîneau d'un autre village, ensevelis sous les couvertures et les fourrures, derrière un cheval au poil blanc de givre.

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Maria songeait à autre chose.

— Si les chemins sont aussi méchants que Tan dernier, dit-elle, on ne pourra pas aller à la messe de minuit. Pourtant, j'aurais bien aimé, cette fois, et **son" père m'avait promis . . .

Par la petite fenêtre, elle regardait le ciel gris, et s'attristait d'avance. Aller à la messe de minuit, c'est l'ambition naturelle et le grand désir de tous les paysans canadiens, même de ceux qui demeurent le plus loin des villages. Tout ce qu'ils ont bravé pour venir : le froid, la nuit dans le bois, les mauvais chemins et les gi'andes distances, ajoute à la solennité et au mystère. L'anniversaire de la naissance de Jésus devient pour eux plus qu'une date ou un rite : la rédemption renouvelée, une raison de gi'ande joie, et l'église de bois s'emplit de ferveur simple et d'une atmosphère prodigieuse de miracle. Or plus que jamais, cette année-là. Maria désirait aller à la messe de minuit, après tant de semaines loin des maisons et des églises; il lui semblait qu'elle aurait plusieurs faveurs à demander, qui seraient sûrement accordées si elle pouvait prier devant l'autel, au milieu des chants.

Mais au milieu de décembre, la neige tomba avec abondance, fine et sèche comme une .poudre, et trois jours avant Noël le vent d'i nord-ouest se leva et abolit les chemins.

Dès le lendemain de la tempête, le père Chapdelaine attela Charles-Eugène au gi'and traîneau et partit avec Tit'Bé, emmenant des pelles, pour tenter de fouler la route ou d'en

A vingt pas de la maison le four, coiffé de son petit toît de planches, faisait une tache sombre (page 95).

tracer une autre. Les deux hommes revinrent à midi, épuisés, blancs de neige, disant que l'on ne pourrait passer avant plusieurs jours.

Il fallait se résigner; Maria soupira et songea à s'attirer la bienveillance divine d'une autre manière.

— C'est-il vrai, sa mère, demanda-t-elle vers

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le soir, qu'on obtient toujours la faveur qu'on demande quand on dit mille Ave le jour avant Noël ?

— C'est vrai, répondit la mère Chapdelaine d'un air gi'ave. Une personne qui a quelque chose à demander et qui dit ses mille Ave comme il faut avant le minuit de Noël, c'est bien rare si elle ne reçoit pas ce qu'elle demande.

La veille de Noël, le temps était froid, mais calme. Les deux hommes sortirent de bonne heure pour tenter encore de battre le chemin, sans grand espoir; mais longtemps avant leur départ et à vi'ai dire longtemps avant le jour, Maria avait commencé à réciter ses Ave. Réveillée de bonne heure, elle avait pris son chapelet sous son oreiller et de suite s'était mise à répéter la prière très vite, revenant des derniers mots aux premiers sans aucun arrêt et comptant à mesure sur les grains du chapelot.

Tous les autres dormaient encore ; seul. Chien avait quitté sa place près du poêle en la voyant remuer et était venu s'accroupir près du lit, solennel, la tête posée sur les couvertures. Les regards de Maria se promenaient sur le long museau blanc appuyé sur la laine brune, sur les yeux humides où se lisait la simplicité pa thétique des animaux, sur les oreilles tombantes au poil lisse, pendant que ses lèvres murmu-

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raient sans fin les paroles sacrées: "Je vous salue, Marie, pleine de grâce. . ."

Bientôt Tit'Bé sauta à bas de son lit pour mettre du bois dans le poêle; par une sorte de pudeur Maria se détourna et cacha son chapelet sous les couvertures tout en continuant à prier. Le poêle ronfla; Chien retourna à sa place ordinaire, et pendant une demi-heure encore tout fut immobile dans la maison, sauf les doigts de Maria, qui comptaient les gi'ains de buis, et sa bouche qui priait avec l'assiduité d'une ouvrière à sa tâche.

Puis il fallut se lever, car le jour venait, préparer le gi'uau et les crêpes pendant que les hommes allaient à l'étable soigner les animaux, les servir quand ils revinrent, laver la vaisselle, nettoyer la maison. Tout en vaquant à ces besognes Maria ne cessa pas d'élever à chaque instant un peu plus haut vers le ciel le monument de ses Ave; mais elle ne pouvait plus se servir de son chapelet, et il lui était difficile de compter avec exactitude. Quand la matinée fut plus avancée pourtant elle put s'asseoir près de la fenêtre, car nul ouvi'age urgent ne pressait, et poursuivi'e sa tâche avec plus de méthode.

Midi: trois cents Ave déjà. Ses inquiétudes se dissipèrent, car elle se sentait presque sûre maintenant d'achever à temps. Il lui vint à l'esprit que le jeûne serait un titre de plus à

lïndulgence divine et pourrait raisonnablement transformer son espoir en certitude; elle mangea donc peu, se privant des choses qu'elle aimait le plus.

Pendant l'après-midi elle dut travailler au maillot de laine qu'elle voulait offrir à son père pour le jour de l'an, et bien qu'elle continuât à murmurer sans cesse sa prière unique, la besogne de ses doigts parut la distraire un peu et la retarder; puis ce furent les préparatifs du souper, qui furent longs; enfin Tit'Bé vint faire radouber ses mitaines, et pendant tout ce temps les Ave n'avancèrent que lentement, par à-coups, comme une procession que des obstacles sacrilèges arrêtent.

Mais quand le soir fut venu, toute la besogne du jour achevée, et qu'elle put retourner à sa chaise près de la fenêtre, loin de la faible lumière de la lampe, dans l'ombre solennelle, en face des champs parquetés d'un blanc glacial, elle reprit son chapelet et se jeta dans la prière avec exaltation. Elle était heureuse que tant d'Ave restassent à dire, puisque la difficulté et la peine ne donnaient que plus de mérite à son entreprise, et même elle eût souhaité pouvoir s'humilier davantage et donner plus de force à sa prière en adoptant quelque position incommode ou pénible, ou par quelque mortification.

Son père et Tit'Bé fumaient, les pieds contre

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le poêle; sa mère cousait des lacets neufs à de vieux mocassins en peau d'orignal. Au dehors la lune se leva, baignant de sa lumière froide la froideur du sol blanc, et le ciel fut d'une pureté et d'une profondeur émouvantes, semé d'étoiles qui ressemblaient toutes à l'étoile miraculeuse d'autrefois.

''Vous êtes bénie entre toutes les femmes ..."

A force de répéter très vite la courte prière elle finissait par s'étourdir et s'arrêtait quelquefois, l'esprit brouillé, ne trouvant plus les mots si bien connus. Cela ne durait qu'un instant : elle fermait les yeux, soupirait, et la phrase qui revenait de suite à sa mémoire et que sa bouche articulait sortait de la ronde machinale et se détachait, reprenant tout son sens précis et solennel.

"... Vous êtes bénie entre toutes les femmes ..."

Une fatigue pesa sur ses lèvres à la longue, et elle ne prononça les mots sacrés que lentement et avec plus de peine; mais les gi'ains du chapelet continuèrent à glisser sans fin entre ses doigts, et chaque glissement envoyait l'offrande d'un Ave vers le ciel profond, où Marie pleine de grâce se penchait assurément sur son trône, écoutant la musique des prières qui montaient et se remémorant la nuit bienheureuse. "... Le Seigneur est avec vous ..."

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Les pieux des clôtures faisaient des barres noires sur le sol blanc baigné de pâle lumière; les troncs des bouleaux qui se détachaient sur la lisière du bois sombre semblaient les squelettes de créatures vivantes que le froid de la terre aurait pénétrées et frappées de mort; mais la nuit glacée était plus solennelle que terrible.

— Avec des chemins de même nous ne serons pas les seuls forcés de rester chez nous à soir, fit la mère Chapdelaine. Et pourtant y a-t-il rien de plus beau que la messe de minuit à Saint-Coeur-de-Marie, avec Yvonne Boilly à rharmonium, et Pacifique Simard qui chante le latin si bellement !

Elle se faisait scrupule de rien dire qui pût ressembler à une plainte ou à un reproche, une nuit comme celle-là, mais malgré elle ses paroles et sa voix déploraient également leur éloignement et leui' solitude.

Son mari devina ces regrets, et touché lui aussi par la fei-veur du soir sacré, il commença à s'accuser lui-même.

— C'est bien vrai, Laura, que tu aurais fait une vie plus heureuse avec un autre homme que moi, qui serait resté sur une belle terre, près des villages.

— Non, Samuel; le Bon Dieu fait bien tout ce qu'il fait. Je me lamente . . . Comme de raison je me lamente. Qui est-ce qui ne se

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lamente pas ? Mais nous n'avons pas été bien malheureux jamais, tous les deux; nous avons vécu sans trop pâtir; les garçons sont de bons garçons, vaillants, et qui nous rapportent quasiment tout ce qu'ils gagnent, et Maria est une bonne fille aussi . . .

Ils s'attendrissaient tous les deux en se rappelant le passé, et aussi en songeant aux cierges qui brûlaient déjà, et aux cirants qui allaient s'élever bientôt, célébrant partout la naissance du Sauveur. La vie avait toujours été une et simple pour eux: le dur travail néces^ saire, lênBon accoraentre époux, la soumission aux lois de la nature et de l'Eglise. Toutes ces choses s'étaient fondues dans la même trame, les rites du culte et les détails de l'existence journalière tressés ensemble, de sorte qu'ils eussent été incapables de séparer l'exaltation religieuse qui les possédait d'avec leur tendresse inexprimée.

La petite Aima-Rose entendit qu'on distribuait des louanges et vint en chercher sa part. — Moi aussi j'ai été bonne fille, eh! son père? — Comme de raison . . . comme de raison . . , Ce serait un gros péché d'être haïssable le jour où le petit Jésus est né.

Pour les enfants, Jésus de Nazareth était toujours "le petit Jésus", l'enfantelet bouclé des images pieuses; et en vérité pour les parents aussi, c'était cela que son nom représen-

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tait le plus souvent. Non pas le Christ douloureux et profond du protestantisme, mais quelqu'un de plus familier et de moins gi'and: un nouveau-né dans les bras de sa mère, ou tout au plus un très petit enfant qu'on pouvait aimer sans gi'and effort d'esprit et même sans songer à son sacrifice futur.

— As-tu envie de te faire bercer ?

—Oui.

Il prit la petite fille sur ses genoux et commena à se balancer d'avant en arrière.

— Et va-t-on chanter aussi ?

—Oui.

— C'est correct ; chante avec moi :

Dans son étable, Que Jésus est charmant !

Qu'il est aimable Dans son abaissement...

Il avait commencé à demi-voix pour ne pas couvrir l'autre voix grêle; mais bientôt la ferveur l'emporta et il chanta de toute sa force, les yeux au loin. Télesphore vint s'asseoir près de lui et le regarda avec adoration. Pour ces enfants élevés dans une maison solitaire, sans autres compagnons que leurs parents, Samuel Chapdelaine incarnait toute la sagesse et toute la puissance du monde, et comme il était avec eux doux et patient, toujours prêt à les prendre sur ses genoux et à chanter pour eux les cantiques ou les innombrables chansons naïves

d'autrefois qu'il leur apprenait l'une après l'autre, ils l'aimaient d'une affection singulière.

. . Tous les i)alais des roîs ]N'^ont rien de comparable Aux beautés que je vois Dans cette étable.

— Encore ? C'est correct.

Cette fois la mère Chapdelaine et Tit'Bé chantèrent aussi. Maria ne put s'empêcher d'interrompre quelques instants ses prières pour regarder et écouter; mais les paroles du cantique redoublèrent son zèle et elle reprit bientôt sa tâche avec une foi plus ardente. "Je vous salue, Marie, pleine de grâce ..."

Trois gros navires sont arrivés, Chargés d'avoine, chargés de blé.

Nous irons sur Teau nous y prom-promener, Nous irons jouer dans l'île . . .

— Et maintenant ? Une autre chanson : laquelle ?

Sans attendre une réponse il entonna:

— Non, pas celle-là . . . Claire fontaine ? Ah ! c'est beau, ça ! Nous allons tous chanter ensemble.

H jeta un regard vers Maria; mais voyant le chapelet qui glissait sans fin entre ses doigts il s'abstint de l'interrompre.

A la claire fontaine

M'en allant promener,

J'ai trouvé l'eau si belle

Que je m'y suis baigné. . .

Il y a longi>emps que je t'aime Jamais je ne t'oublierai . . .

L'air et les paroles également touchantes; le refrain plein d'une tristesse naïve, il n'y a pas que des coeurs simples que cette chanson-là ait attendris.

. . . Sur la plus haute branche,

Le rossignol chantait.

Chante, rossignol, chante,

Toi qui as le cœur gai. . .

Il y a longtemps que je t'aime.

Jamais je ne t'oublierai . . .

Les grains du chapelet ne glissaient plus entre les doigts allongés. Maria ne chanta pas avec les autres; mais elle écouta, et la complainte de mélancolique amour parut ém.ouvante et douce à son cœur un peu lassé de prière.

. . . Tu as le cœur à rire,

Moi je l'ai à pleurer.

J'ai perdu ma maîtresse Sans pouvoir la r'trouver,

Pour un bouquet de roses

Que je lui refusai.

Il y a longtemps que je t'aime, Jamais je ne t'oublierai...

Maria regardait par la fenêtre les champs blancs que cerclait le bois solennel; la ferveur religieuse, la montée de son amour adolescent, le son remuant des voix familières se fondaient dans son cœur en une seule émotion. En vérité le monde était tout plein d'amour ce soir-là, d'amour profane et d'amour sacré, également simples et forts, envisagés tous deux comme des choses naturelles et nécessaires; ils étaient

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tout mêlés l'un à l'autre, de sorte que les prières qui appelaient la bienveillance de la divinité sur des êtres chers n'étaient guère que des moyens de manifester l'amour humain, et que

— La pompe ne gèle pas? (page 112).

les naïves complaintes amoureuses étaient chantées avec la voix grave et solennelle et l'air d'extase des invocations surhumaines.

... Je voudrais que la rose

Fût encore au rosier,

Et que le rosier même

A la mer fût jeté, n y a long^mps que je t'aime, Jamais je ne t'oublierai . . .

"Je VOUS salue, Marie, pleine de grâce ..."

La chanson finie, Maria avait machinalement repris ses prières avec une ferveur renouvelée, et de nouveau les Ave s'égrenèrent.

La petite Aima-Rose, endormie sur les genoux de son père, fut déshabillée et portée dans son lit; Télesphore la suivit; bientôt Tit'Bé à son tour s'étira, puis remplit le poêle de bouleau vert; le père Chapdelaine fit un dernier voyage à l'étable et rentra en courant, disant que le froid augmentait. Tous furent couchés bientôt, sauf Maria.

— Tu n'oublieras pas d'éteindi'e la lampe ?

— Non, son père.

Elle l'éteignit de suite, préférant l'ombre, et revint s'asseoir près de la fenêtre et récita ses derniers Ave. Quand elle eut terminé, un scrupule lui vint et une crainte de s'être peut-être trompé dans leur nombre, parce qu'elle n'avait pas toujours pu compter sur les grains de son chapelet. Par prudence elle en dit encore cinquante et s'arrêta alors, étourdie, lasse, mais heureuse et pleine de confiance, comme si elle venait de recevoir une promesse solennelle.

Au dehors le monde était tout baigné de lumière, enveloppé de cette splendeur froide qui s'étend la nuit sur les pays de neige quand le ciel est clair et que la lune brille. L'intérieur de la maison était obscur, et il semblait que ce

MARIA C II A r D E L A I N E 127

fussent la campagne et le bois qui s'illuminaient pour la venue de l'heure sacrée.

"Les mille Ave sont dits, songea Maria, mais je n'ai pas encore demandé de faveur. . . pas avec des mots."

Il lui avait semblé que ce ne serait peut-être pas nécessaire; que la divinité comprendrait sans qu'il fût besoin d'un vœu formulé par les lèvres, surtout Marie . . . qui avait été femme sur cette terre. Mais au dernier moment son coeur simple conçut des craintes, et elle chercha à exprimer en paroles ce qu'elle voulait demander.

François Paradis . . . Assurément son souhait se rapportait à François Paradis. Vous l'aviez deviné, Marie pleine de grâce ? Que pouvaitelle énoncer de ses désirs . sans profanation ? Qu'il n'ait pas de misère dans le bois . . . Qu'il tienne ses promesses et abandonne de sacrer et de boire . . . Qu'il revienne au printemps . . .

Qu'il revienne au printemps . . . Elle s'arrête là, parce qu'il lui semble que lorsqu'il sera revenu, ayant tenu ses promesses, le reste de leur bonheur qui vient sera quelque chose qu'ils pourront accomphr presque seuls . . . presque seuls ... A moins que ce ne soit un sacrilège de penser ainsi . . .

Qu'il revienne au printemps . . . Songeant à ce retour, à lui, à son beau visage brûlé de soleil qui se penchera vers le sien. Maria oublie

128 MAEIA CHAPDÊLAIN"É

tout le reste, et regarde longtemps sans les voir le sol couvert de neige que la lumière de la lune rend pareil à une gi-ande plaque de quelque substance miraculeuse, un peu de nacre et presque d'ivoire, et les clôtures noires, et la lisière proche des bois redoutables.

Le jour de Tan n'amena aucun visiteur Vers le soir la mère Chapdelaine, un peu déçue, cacha sa mélancolie sous la guise d'une gaieté exagérée.

— Quand même il ne viendrait personne, dit-elle, ce n'est pas une raison pour nous laisser pâtir. Nous allons faire de la tire.

Les enfants poussèrent des cris de joie et suivirent des yeux les préparatifs avec un intérêt passionné. Du sirop de sucre et de la cassonade furent mélangés et mis à cuire; quand la cuisson fut suffisamment avancée, Télesphore rapporta du dehors un grand plat ■ d'étain rempli de belle neige blanche. Tout le monde se rassembla autour de la table, pendant que la mère Chapdelaine laissait tomber le sirop en ébullition goutte à goutte sur la neige, où il se figeait à mesure en éclaboussures sucrées, délicieusement froides.

Chacun fut servi à son tour, les gi'andes personnes imitant plaisamment l'avidité gourmande des petits; mais la distribution fut arrêtée bientôt, sagement, afin de réserver un

130 MAEIA CHAPDELAIXE

bon accueil à la vi'aie tire, dont la confection ne faisait que commencer. Car il fallait parachever la cuisson, et, une fois la pâte prête, rétirer longuement pendant qu'elle durcissait. Les fortes mains grasses de la mère Chapdelaine manièrent cinq minutes durant l'écheveau succulent qu'elles allongeaient et repliaient sans cesse; peu à peu leur mouvement se fit plus lent, puis une dernière fois la pâte fut étirée à la grosseur du doigt et coupée avec des ciseaux, à gi^and effort, car elle était déjà dure. La tire était faite.

Les enfants en mâchaient déjà les premiers morceaux quand des coups furent frappés à la porte.

— Eutrope Gagnon, fit le père. Je me disais aussi que ce serait bien rare s'il ne venait pas veiller avec nous ce soir.

C'était Eutrope Gagnon, en effet. Il entra, souhaita le bonsoir à tout le monde, posa son casque de laine sur la table . . . Maria le regardait, une rougeur aux joues. La coutume veut que le jour de l'an les garçons embrassent les filles, et Maria savait fort bien qu'Eutrope, malgré sa timidité, allait se prévaloir de cet usage; elle restait immobile près de la table et attendait, sans ennui, mais pensant à cet autre baiser qu'elle aurait aimé recevoir.

Pourtant le jeune homme prit la chaise qu'on lui offrait et s'assit, les yeux à terre.

MAlilA C II A l'D KL AI N E 131

— C'est toi toute la visite que nous avons eue aujourd'hui, dit le père Chapdelaine. Mais je pense bien que tu n'as vu personne non plus . . . J'étais bien certain que tu viendrais veiller.

— Comme de raison ... Je n'aurais pas laissé passer le jour de l'an sans venir. Mais en plus de ça j'avais des nouvelles que je voulais vous répéter.

—Ah !

Sous les regards d'interrogation convergeant sur lui il continuait à baisser les yeux.

— A voir ta face, je calcule que ce sont des nouvelles de malchance.

—Oui.

La mère Chapdelaine se leva à moitié avec un geste de crainte.

— Ça serait-il les garçons ?

— Non, madame Chapdelaine. Esdras et Da'Bé sont bien, si le bon Dieu le veut. Les nouvelles que je parle ne viennent pas de ce bordlà; ça n'est pas un parent à vous, mais un garçon que vous connaissez.

Il hésita un instant et prononça le nom à voix basse.

— François Paradis . . .

Son regard se leva un instant sur Maria, pour se détourner aussitôt ; mais elle ne remarqua même pas ce coup d'œil chargé d'honnête sympathie. Un gi'and silence s'était appesanti

non seulement dans la maison, mais sur Tunivers entier; toutes les créatures vivantes et toutes les choses restaient muettes et attendaient anxieusement cette nouvelle qui était d'une si terrible importance, puisqu'elle touchait le seul homme au monde qui comptât vraiment.

— Voilà comment ça c'est passé . . . Vous avez peut-être eu connaissance qu'il était foreman dans un chantier en haut de la Tuque, sur la rivière Vermillon. Quand le milieu de décembre est venu, il a dit tout à coup au boss qu'il allait partir pour venir passer les fêtes au lac Saint- Jean, icitte ... Le boss ne voulait pas, comme de raison; quand les hommes se mettent à prendre des congés de dix et quinze jours en plein milieu de l'hiver, autant vaudi^ait casser le chantier de suite. H ne voulait pas et il le lui a bien dit; mais vous connaissez François: c'était un garçon malaisé à commander, quand il avait une chose en tête. H a répondu qu'il avait dans son cœur d'aller au gi'and lac pour les fêtes, et qu'il irait. Alors le boss Ta laissé faire, par peur de le perdre, vu que c'était un homme capable hors de l'ordinaire, et accoutumé dans le bois. . .

Il parlait avec une facilité singulière, lentement, mais sans chercher ses mots, comme s'il avait tout préparé d'avance. Maria songea tout à coup, au milieu de son angoisse: "Fran-

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13i :maeia chapdelaixe

cois a voulu venir icitte pour les fêtes ... me voir", et une joie fugitive effleura son coeur comme une hirondelle rase Teau.

— Le chantier n'était pas bien loin dans le bois, seulement à deux jours de voyage du Ti-anscontinental, qui descend sur la Tuque : mais ça s'adonnait qu'il y avait eu un accident à la "track" qui n'était pas encore réparée, et les chars ne passaient pas. J'ai eu connaissance de tout ça par Johnny Niquette, de Saint-Henri, qui est arrivé de la Tuque il y a deux jours passés.

—Oui ?

—Quand François Paradis a su qu'il ne pourrait pas prendre les chars, il a fait une risée et dit comme ça que tant qu'à marcher il marcherait tout le chemin, et qu'il allait gagner le grand lac en suivant les rivières, la rivière Croche d'abord, et puis la rivière Ouatchouan, qui tombe près de Roberval.

—C'est correct, dit le père Chapdelaine. Ça peut se faire. J'ai passé par là.

Pas dans cette saison icitte, monsieur

Chapdelaine, sûrement pas dans cette saison icitte. Tout le monde là-bas a dit à François que ça n'avait pas de bon sens de vouloir faire ce voyage-là en plein hiver, au temps des fêtes, avec le froid qu'il faisait, peut-être bien quatre pieds de neige dans le bois, et seul. Mais il n'a fait que rire d'eux et leur dire qu'il était ac-

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coutume dans le bois, qu'un peu de misère ne lui faisait pas peur, parce qu'il était décidé d'aller en haut du lac pour les fêtes, et que là où les sauvages passaient lui passerait bien. Seulement — vous connaissez bien ça, monsieur Chapdelaine, — quand les sauvages font ce voyage-là, c'est plusieurs ensemble, et avec des chiens. François est parti seul, à raquette, avec ses couvertes et des provisions sur une petite traîne . . .

Personne n'avait dit un mot pour le hâter ou l'interrompre; on l'écoutait comme on écoute quelqu'un qui conte une histoire, quand le dénouement approche, visible mais inconnu, pareil à un homme qui vient en se cachant la figure.

— Vous vous rappelez bien le temps qu'il a fait la semaine avant la Noël: il est tombé de la neige en masse, et puis le norouâ a pris. Ça c'est adonné que pendant la tempête François Paradis était dans les grands brûlés, oii la petite neige poudre terriblement et fait des falaises. Dans des places comme celles-là, même un homme capable n'a pas grande chance quand il fait ben fret et que la tempête dure. Et si vous vous rappelez, le norouâ a soufflé trois jours de suite, dur à vous couper la face. . . . —Oui. Eh bien ?

Le monologue qu'il avait préparé n'allait pas plus loin sans doute, ou bien il hésitait à pro-

136 MAEIA CHAPDELAINE

noncer les paroles nécessaires, car il ne répondit qu'après quelques instants de silence à voix basse :

— H s'est écarté . . .

Des gens qui ont passé toute leur vie à la lisière des bois canadiens savent ce que cela veut dire. Les garçons téméraires que la malchance atteint dans la forêt et qui se trouvent écartés — perdus — ne reviennent guère. Parfois une expédition trouve et rapporte leurs coiiDS, au printemps, après la fonte des neiges ... Le mot lui-même, au pays de Québec et surtout dans les régions lointaines du nord, a pris un sens sinistre et singulier, où se révèle le danger qu'il y a à perdre le sens de l'orientation, seulement pour un jour, dans ces bois sans limites.

— H s'est écarté... La tempête Ta sui-pris dans les brûlés et il s'est arrêté un jour ; on sait ça à cause que des sauvages ont trouvé l'abri en branches de sapin qu'il s'était fait, et ils ont vu aussi ses pistes. H est reparti parce qu'il n'avait guère de provisions et qu'il avait hâte d'arriver, je pense; mais le temps était encore méchant, la neige tombait, le norouâ soufflait dur, et probablement qu'il ne pouvait pas voir le soleil ni marquer son chemin, car les sauvages ont dit que ses pistes s'éloignaient de la rivière Croche, qu'il avait suivi, et s'en allaient dret vers le nord.

MAIilA C II Al' DELAI ne' 137

Personne ne parlait encore, ni les deux hommes, qui écoutaient en hochant parfois la tête, comprenant tous les détails de la tragique aventure; ni la mère Chapdelaine, dont les mains s'étaient jointes sur ses genoux comme pour une imploration tardive; ni Maria.

— Quand on a su ça, des hommes d'Ouatchouan sont partis, après que le temps s'était adouci un peu. Mais la neige avait couvert toutes les pistes et ils sont revenus en disant qu'ils n'avaient rien vu, voilà trois jours passés. Il s'est écarté . . .

Tous se redressèrent, avec des soupirs; l'histoire était terminée et en vérité il ne restait plus rien à dire. Le sort de François Paradis était aussi lugubrement certain que s'il avait été enterré dans le cimetière de Saint-Michel de Mistassini, au milieu des chants, avec la bénédiction des prêtres.

Un lourd silence pesa sur la maisonnée. Le père Chapdelaine se pencha en avant, les coudes sur ses genoux, cognant machinalement une de ses mains fermées contre l'autre, avec une moue gi'ave.

— Ça montre que nous ne sommes que de petits enfants dans la main du Bon Dieu, fit-il. François était un des meilleurs hommes de par icitte pour vivi'e dans le bois et trouver son chemin; des étrangers l'engageaient comme guide et il les ramenait toujours chez eux sans

malechance. Et voilà qu'il s'est écarté. Nous ne sommes que de petits enfants ... Il y en a qui se croient pas mal forts et qui pensent qu'ils peuvent se passer de l'aide du Bon Dieu quand ils sont dans leur maison ou sur leur terre; mais dans le bois . . .

— H secoua la tête, et répéta encore d'une voix gi'ave :

— Nous ne sommes que de petits enfants.

— C'était un bon homme, dit Eutrope Gagnon, un vrai bon homme, fort et vaillant, et sans malice.

— Comme de raison. Je ne veux pas dire que le Bon Dieu avait des raisons pour le faire mourir, lui plutôt qu'un autre. C'était un bon garçon, un travaillant, et je l'aimais bien. Mais ça vous montre . . .

— Personne n'a jamais rien eu contre lui, reprit Eutrope avec une sorte de généreux entêtement. C'était un homme rare pour l'ouvrage, pas peureux de rien, et serviable, avec ça. Tous ceux qui l'ont connu avaient de l'amitié pour lui. C'était un homme "dépareillé".

H leva les yeux sur Maria et répéta avec force :

— C'était un bon homme, un homme dépareillé.

— Quand nous étions à Mistassini, dit la mère Chapdelaine, voilà de ça sept ans, ça n'était encore qu'une jeunesse, mais fort et

MAEIA CHAPDELAINE 139

adroit pas mal, déjà aussi grand comme il est là. . ., je veux dire comme il était. . . l'été dernier, quand il est venu icitte. Et toujours de bonne humeur, avec ça. C'était difficile de ne pas l'aimer.

Ils regardaient droit devant eux en parlant, et cependant tout ce qu'ils disaient semblait s'adresser à Maria, comme si son secret d'amour avait été naïvement visible. Mais elle ne dit rien ni ne bougea, les yeux fixés sur la vitre de la petite fenêtre que le gel rendait pourtant opaque comme un mur.

Eutrope Gagnon s'en alla bientôt; les Chapdelaine, restés seuls, furent longtemps sans parler. Enfin le père dit d'une voix hésitante:

— François Paradis n'avait quasiment pas de famille ; alors comme nous avions tous de l'amitié pour lui, on pourrait peut-être faire dire une messe ou deux . . . Eh, Laura ?

— Sûrement. Trois grand'messes avec chant; et quand les garçons reviendront du bois, en bonne santé s'il plaît au Bon Dieu, trois autres pour le repos de son âme, pauvre garçon ! Et tous les dimanches nous dirons un chapelet pour lui.

— H était comme tous les autres, reprit le père Chapdelaine, pas parfait, comme de raison, mais sans malice et propre dans sa vie. Le Bon Dieu et la Sainte Vierge auront pitié de lui.

140 MARIA CIIAPDELAIXE

Encore le silence. Maria sentait bien que c'était pour elle qu'ils disaient cela, parce qu'ils avaient deviné son chagrin et cherchaient à l'adoucir; mais elle ne pouvait parler, ni pour louer le mort, ni pour se plaindre. Une main s'était glissée dans sa gorge, l'étouffant, dès que le dénouement du récit tragique était devenu clair pour elle, et maintenant cette main avait pénétré jusqu'en sa poitrine et lui serrait durement le cœur. Les élancements et la douleur déchirante viendraient plus tard peutêtre; mais pour le moment, ce n'était encore que cela: la poigne cruelle de cinq doigts fermés sur son cœur.

D'autres paroles furent prononcées, qu'elle n'entendit guère; puis ce fut le remue-ménage ordinaire du soir, les préparatifs du coucher, le père Chapdelaine sortant pour aller faire une dernière visite à l'étable et rentrant dans la maison très vite, la peau rougie par le froid, fermant en hâte derrière lui la porte par où une colonne de buée froide s'engouffrait.

— Viens, Maria.

Sa mère l'appelait très doucement, en lui posant une main sur l'épaule. Elle se leva et alla s*agenouiller avec les autres pour la prière. Pendant dix minutes, les voix se répondirent, étouffées et monotones, murmurant les paroles sacrées. Quand ils furent arrivés à la fin du chapelet, la mère Chapdelaine murmura:

—Encore cinq Pater et cinq Ave pour le repos de ceux qui ont eu de la malchance dans le bois . . .

Et les voix s'élevèrent de nouveau, un peu plus étouffées encore qu'auparavant, avec parfois un frémissement qui ressemblait à un sanglot.

Lorsqu'elles se turent et que tous se relevèrent après le dernier signe de croix, Maria se détourna de suite et retourna près de la fenêtre. Le gel avait fait des vitres autant de plaques de verre dépoli, opaques, qui abolissaient le monde du dehors; mais Maria ne les vit même pas, parce que les larmes avaient commencé à monter en elle et l'aveuglaient. Elle resta là quelques instants, immobile, les bras pendants, dans une attitude d'abandon pathétique; puis son chagrin tout à coup se fît plus poignant et l'étourdit; machinalement elle ouviit la porte et sortit sur les marches du peiTon de bois.

Vu du seuil, le monde figé dans son sommeil blanc semblait plein d'une gi-ande sérénité ; mais dès que Maria fut hors de l'abri des murs le froid descendit sur elle comme un couperet, et la lisière lointaine du bois se rapprocha soudain, sombre façade derrière laquelle cent secrets tragiques, enfouis, appelaient et se lamentaient comme des voix.

Elle se recula avec un gémissement, referma

la porte et s'assit près du poêle, frissonnante. La stupeur première du choc commençait à se dissiper; son chagrin s'aiguisa, et la main qui lui serrait le cœur se mit à inventer des pincements, des déchirures, vingt tortui'es rusées et cruelles.

Comme il a dû pâtir là-bas dans la neige ! songe-t-elle, sentant encore sur son visage la morsure rapide de l'air glacé. Elle a bien entendu dire par des hommes que le même destin a effleurés que c'était une mort insensible et douce, au contraire, toute pareille à un assoupissement; mais elle n'arrive pas à le croire, et les souffrances que François a peut-être endui'ées avant de s'abandonner sur le sol blanc défilent dans sa pensée à elle comme une procession sinistre.

Point n'est besoin de voir le heu; elle connaît assez bien l'aspect redoutable des gi'ands bois en hiver, la neige amoncelée jusqu'aux premières branches des sapins, les buissons d'aunes enterrés presque en entier, les bouleaux et les trembles dépouillés comme des squelettes et tremblant sous le vent glacé, le ciel pâle se révélant à travers le fouilhs des aiguilles vert sombre. François Paradis s'en est allé à travers les troncs serrés, les membres raides de froid, la peau râpée par le norouâ impitoyable, déjà mordu par la faim, trébuchant de fatigue; ses pieds las n'ont plus la

M A IM A C il A r D E L A I N E

force de se lever assez haut et souvent ses raquettes accrochent la neige et le font tombe» sur les genoux.

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"Les mille Ave sont dits, songea Maria, mais je n'ai pas encore démandé de faveur... pas avec des mots." (page 127).

Sans doute dès que la tempête a cessé il a reconnu son erreur, vu qu'il marchait vers le nord désert, et de suite il a repris le bon che-

min, en garçon d'expérience qui a toujours eu le bois pour patrie. Mais ses provisions sont presque épuisées, le froid cruel le torture encore; il baisse la tête, serre les dents et se bat avec rhiver meui^trier, faisant appel aux ressources de sa force et de son grand courage. H songe à la route à suivi'e et à la distance, calcule ses chances de survivre, et par éclairs pense aussi à la maison bien close et chaude où tous seront contents de le revoir; à Maria qui saura ce qu'il a risqué pour elle et lèvera enfin sur lui ses yeux honnêtes pleins d'amour.

Peut-être est-il tombé pour la dernière fois tout près du salut, à quelques ai-pents seulement d'une maison ou d'un chantier. C'est souvent ainsi que cela an^ive. Le froid assassin et ses acolytes se sont jetés sur lui comme une proie; ils ont raidi pour toujours ses membres forts, couvert de neige le beau visage franc, fermé ses yeux hardis sans pitié ni douceur; fait un bloc glacé de son corps vivant. . . Maria n'a plus de larmes; mais elle frissonne et tremble ainsi qu'il a dû trembler et frissonner, lui, avant que l'inconscience miséricordieuse vienne ; et elle se seiTe contre le poêle avec une giimace d'horreur et de compassion comme s'il était en son pouvoir de le réchauffer aussi et de défendre sa chère vie contre les meurtriers.

Oh! Jésus-Christ, qui tendais les bras aux

malheureux, pourquoi ne Tas-tu pas relevé de la neige avec tes mains pâles ? Pourquoi, Sainte Vierge, ne l'avez-vous pas soutenu d'un geste miraculeux quand il a trébuché pour la dernière fois ? Dans toutes les légions du ciel, pourquoi ne s'est-il pas trouvé un ange pour lui montrer le chemin ?

Mais c'est la douleur qui parle ainsi avec des cris de reproche, et le cœur simple de Maria craint d'avoir été impie en l'écoutant. Bientôt une autre crainte lui vient: peut-être François Paradis n'a-t-il pas su tenir assez exactement les promesses qu'il lui avait faites. Dans les chantiers, au milieu d'hommes rudes, il a peut-être eu des moments de faiblesse, blasphémé, profané les noms saints,- et il s'en est allé vers la mort en état de péché, accablé du courroux divin.

Ses parents ont dit tout à l'heure qu'ils allaient faire dire des messe^ Comme ils ont été bons ! Ayant deviné son secret, comme ils ont su se taire ! Mais elle aussi peut aider de ses prières la pauvre âme en peine. Son chapelet est resté sur la table: elle le reprend, et tout naturellement ce sont les phrases de TAve qui montent à ses lèvres : **Je vous salue, Marie, pleine de grâce ..."

Aviez-vous douté d'elle, mère du Gahléen ? Parce qu'elle vous avait huit jours auparavant supplié par mille fois et que vous n'aviez ré-

146 MAEIA CHAPDELAIXE

pondu à sa prière qu'en vous figeant dans une immobilité vraiment divine pendant que s'accomplissait le destin, pensiez-vous qu'elle allait, elle, douter ou de votre pouvoir ou de votre bonté ? C'eût été mal la connaître. Comme elle vous avait demandé votre protection pour un homme, voici qu'elle vous demande votre pardon pour une âme, avec les mêmes mots, la même humilité, la même foi sans limites.

"Vous êtes bénie entre toutes les femmes, et Jésus, le fruit de vos entrailles, est béni."

Seulement elle se serre contre le grand poêle de fonte, et bien que la chaleur du feu la pénètre elle continue à frissonner en pensant au pays glacé qui l'entoure, au bois profond, à François Paradis qu'elle ne peut encore imaginer insensible, et qui doit avoir si froid dans son lit de neige . . .

Un soir de février le père Chapdelaine dit:

— Les chemins sont beaux. Si tu veux, Maria, nous irons à la Pipe dimanche, pour la messe.

— C'est correct, son père.

Mais elle avait répondu cela d'un ton lassé, presque indifférent, et ses parents échangèrent un regard furtif par-dessus sa tête.

Les paysans ne meurent point des chagrins d'amour, ni n'en restent marqués tragiquement toute la vie. Ils sont trop près de la nature, et perçoivent trop clairement la hiérarchie essentielle des choses qui comptent. C'est pour cela peut-être qu'ils évitent le plus souvont les grands mots pathétiques, qu'ils disent volontiers "amitié" pour "amour", "ennui" pour "douleur", afin de conserver aux peines et aux joies du cœur leur taille relative dans l'existence à côté ^de ces autres soucis d'une plus sincère importance qui concernent le travail journalier, la moisson, l'aisance future.

Maria n'avait pas songé un moment que sa vie fût finie, ou que le monde dût être pour elle un douloureux désert, parce que François Pa-

radis ne pourrait pas revenir au printemps, ni plus tard. Seulement elle était malheui'euse, et tant que ce chagrin durait elle ne pouvait pas aller plus avant.

Quand le dimanche vint, le père Chapdelaine et sa fille commencèrent de bonne heure à se préparer pour le voyage de deux heures qui devait les amener à Saint-Henri-de-Taillon, où se trouvait l'église. Avant sept heures et demie Charles-Eugène était attelé; Maria, revêtue déjà de sa grande pelisse d'hiver, serrait avec soin dans son porte-monnaie la liste de commissions que lui avait donnée sa mère. Quelques minutes plus tard les grelots de l'attelage commencèrent à tinter et le reste de la famille se groupa derrière la petite fenêtre carrée pour regarder s'éloigner les voyageurs.

Pendant une heure le cheval ne put aller qu'au pas, enfonçant jusqu'aux jarrets dans la neige, car les Chapdelaine étaient seuls à passer sur ce chemin, qu'ils avaient tracé et déblayé eux-mêmes et qui n'était pas assez souvent foulé pour devenir glissant et dur. Mais quand ils eurent rejoint la route battue Charles- Eugène trotta allègrement.

Ils traversèrent Honfleur, hameau de huit maisons dispersées, puis rentrèrent dans le bois. A la longue quelques champs apparurent ; des maisons s'espacèrent au bord du chemin; la lisière sombre s'éloigna peu à peu et bientôt

M A K I A C II A r D E L A I N E 149

le traîneau fut en plein village, précédé et suivi d'autres traîneaux qui s'en allaient aussi vers l'église.

Depuis le commencement de la nouvelle année, Maria était déjà venue trois fois entendre la messe à Saint-Henri-de-Taillon, que les gens du pays persistent à appeler la Pipe, comme aux jours héroïques des premiers colons. C'était pour elle, en même temps qu'un exercice de piété, presque la seule distraction possible, et son père s'était efforcé de la lui donner fréquemment, pensant que le spectacle rare du culte et la rencontre des quelques connaissances qu'ils avaient au village aideraient à secouer sa tristesse.

Cette fois, quand la messe fut terminée, au lieu de visiter des maisons amies ils allèrent au presbytère. Celui-ci était déjà rempli de paroissiens venus de fermes éloignées, car le prêtre canadien n'est pas seulement le directeur de conscience de ses ouailles, mais aussi leur conseiller en toutes matières, l'arbitre de leurs querelles, et en vérité la seule personn'S différente d'eux-mêmes à laquelle ils puissent avoir recours dans le doute.

Le curé de Saint-Henri satisfit tous ses consultants, certains en quelques mots rapides, au milieu de la conversation générale à laquelle lui-même prenait part jovialement; d'autres plus longuement, dans le secret de la pièce

150 MAKIA CHAPDELAINE

voisine. Quand le tour des Chapdelaine fut venu, il regarda l'horloge.

— On va dîner d'abord, eh ? fit-il, bonhomme. Vous avez dû prendre de l'appétit sur le chemin, et moi, de dire la messe, ça me donne faim sans bon sens.

Il rit de toutes ses forces, amusé plus que personne de sa plaisanterie, et précéda ses hôtes dans la salle à manger. Un autre prêtre était là, venu d'une paroisse voisine, et deux ou trois paysans; le repas ne fut qu'une longue discussion agricole coupée d'histoires comiques et de commérages sans malice; de temps en temps un des paysans se souvenait du lieu et émettait quelque réflexion pieuse que les prêtres accueillaient avec des hochements de tête brefs et des "Oui! Oui!" un peu distraits.

Enfin le dîner prit fin; quelques-uns des invités partirent sitôt les pipes allumées. Le curé surprit un regard du père Chapdelaine et sembla se rappeler quelque chose; il se leva en faisant signe à Maria.

H la précéda dans la pièce voisine, qui lui servait à la fois de salle de réception et de bureau.

H y avait un petit harmonium contre le mur ; de l'autre côté, une table qui portait des revues agricoles, un Code, quelques livres reliés en cuir noir; aux murs, le portrait du pape Pie X, une gi'avure représentant la Sainte-

MARIA CnAPDELAINE 151

Famille, une planche en couleurs où voisinaient les traîneaux et les moulins à battre d'un fabricant de Québec, et plusieurs affiches officielles contenant des recommandations sur les incendies de forêts ou les épidémies de bétail.

— Alors il paraît que tu te tourmentes sans bon sens, de même ? dit-il assez doucement en se retournant vers Maria.

Elle le regarda avec humilité, peu éloignée de croire qu'en son pouvoir surnaturel de prêtre il avait deviné son chagrin sans que nul ne l'en eût averti. Lui courbait un peu sa taille démesurée et penchait vers elle sa figure maigi'e de paysan; cai' sous sa soutane il avait tout d'un homme de la terre : le masque jaune et décharné, les yeux méfiants, les larges épaule;» osseuses. Même ses mains, dispensatrices de pardons miraculeux, étaient des mains de laboureur, aux veines gonflées sous la peau brune. Mais Maria ne voyait en lui que le prêtre, le curé de sa paroisse, clairement envoyé par Dieu pour lui expliquer la vie et lui montrer le chemin.

— Assis-toi là ! fit-il en montrant une chaise.

Elle s'assit, un peu comme une écolière qu'on réprimande, un peu comme une femme qui consulte le magicien dans son antre, et attendit avec un mélange de confiance et d'effroi que les charmes surnaturels opérassent.

Une heure plus tard le traîneau filait sur la

152 MARIA CHAPDELAIK"E

neige dure. Le père Chapdelaine commençait à s'assoupir et les guides glissaient peu à peu de ses mains ouvertes.

Une fois encore il se secoua, releva la tête et reprit à pleine voix le cantique qu'il avait entonné en quittant le village :

. . . Adorons-le dans le ciel.

Adorons-le sur l'autel . . .

Puis il se tut, son menton s'abaissa peu à peu sur sa poitrine, et il n'y eut plus sur le chemin d'autre bruit que le tintement des grelots de l'attelage.

Maria songeait aux paroles du prêtre.

— S'il y avait de l'amitié entre vous, c'est bien naturel que tu aies du chagiin. Mais vous n'étiez pas fiancés, puisque tu n'en avais rien dit à tes parents, ni lui non plus; alors de te désoler de même et de te laisser pâtir à cause d'un garçon qui ne t'était rien, après tout, ça n'est pas bien, ça n'est pas convenable . . .

Et encore :

— Faire dire des messes et prier pour lui, ça c'est correct, tu ne peux pas faire mieux. Trois grand'messes avec chant et trois autres quand les garçons reviendront du bois, comme ton père m'a dit, comme de raison ça lui fera du bien et tu peux penser qu'il aimera mieux ça que des lamentations, lui, puisque ça diminuera d'autant son temps de purgatoire. Mais te

M A K I A C II A r D E L A I N E

chagriner sans raison et faire une face à décourager toute la maison, ça n'a pas de bon sens, et le bon Dieu n'aime pas ça.

En disant cela il n'avait pas l'air d'un consolateur ou d'un conseiller discutant les raisons impondérables du cœur, mais plutôt d'un

. . . les Chapdelaine étaient seuls à passer sur ce chemin qu'ils avaient tracé et déblayé eux-mêmes (page 148).

homme de loi ou d'un pharmacien énonçant prosaïquement des formules absolues, certaines. — Une fille comme toi, plaisante à voir, de bonne santé et avec ça vaillante et ménagère, c'est fait pour encourager ses vieux parents, d'abord, et puis après se marier et fonder une famille chrétienne. Tu n'as pas dessein d'en-

154 AIAKIA CHAPDELAINE

trer en religion? Non. Alors tu vas abandonner de te tourmenter de même, parce que c'est un tourment profane et peu convenable, vu que ce garçon ne t'était rien. Et le bon Dieu sait ce qui est bon pour nous ; il ne faut pas se révolter ni se plaindi'e . . .

Dans tout cela, une seule phrase avait trouvé Maria quelque peu incrédule : l'assurance du prêtre que François Paradis, là où il se trouvait, se souciait uniquement des messes dites pour le repos de son âme, et non du regret tendre et poignant qu'il avait laissé derrière lui. Cela, elle ne pouvait arriver à le croire. Incapable de le concevoir réellement dans la mort autre qu'il n'avait été dans la vie, elle songeait au contraire qu'il devait être heureux et reconnaissant de ce grand regret qui prolongeait un peu par-delà la mort l'amour devenu inutile. Enfin, puisque le prêtre l'avait dit...

Le chemin louvoyait entre les arbres sombres fichés dans la neige; des écureuils, effrayés par le passage rapide du traîneau et le bruit des grelots tintant, gagnaient en quelques bonds le tronc des épinettes et grimpaient en s'agriffant à l'écorce. Un froid vif descendait du ciel gris sur la terre blanche et le vent brûlait la peau, car c'était février, ce qui au pays de Québec veut dire deux pleins mois d'hiver encore.

Tandis que le cheval Charles-Eugène trottait

M A U I A C II A r D E L A I N E 155

sur le chemin durci, ramenant les deux voyageurs vers leur maison solitaire, Maria, se rappelant les commandements du curé de Saint- Henri, chassa de son cœur tout regret avoué, et tout chagrin, aussi complètement que cela était en son pouvoir et avec autant de simplicité qu'elle en eût mis à repousser la tentation d'une soirée de danse, d'une fête impie ou de quelque autre action apparemment malhonnête et défendue.

Ils arrivèrent chez eux comme la nuit tombait. Le soir n'avait été qu'un lent évanouissement de la lumière; car depuis le matin le ciel était demeuré giis et le soleil invisible. De la tristesse pesait sur le sol livide; les sapins et les cyprès n'avaient pas l'air d'arbres vivants, et les bouleaux dénudés semblaient douter du printemps. Maria sortit du traîneau en frissonnant et n'accorda qu'une attention distraite aux jappements de Chien, à ses gambades, aux cris des enfants qui l'appelaient du seuil. Le monde lui paraissait curieusement vide, tout au moins pour un soir. Il ne lui restait plus d'amour et on lui défendait le regret. Elle rentra dans la maison très vite sans regarder autour d'elle, éprouvant un sentiment nouveau fait d'un peu de crainte et d'un peu de haine pour la campagne déserte, le bois sombre, le froid, la neige, toutes ces choses parmi lesquelles elle avait toujours vécu et qui Tavaient blessée.

Comme mai's venait, Tit'Bé rapporta un jour de Honfleur la nouvelle qu'il y aurait le soir, chez Ephrem Surprenant, une grande veillée à laquelle ils étaient tous priés.

H fallait bien que quelqu'un restât pour garder la maison, et comme la mère Chapdelaine émit le désir de faire le voyage pour se distraire un peu, après ces longs mois de réclusion, ce fut Tit'Bé qui resta. Honfleur, le village le plus proche de leur maison, était à huit milles de distance; mais qu'étaient huit milles à faire en traîneau sur la neige à travers les bois, comparés au plaisir d'entendre des chansons et des histoires, et de causer avec d'autres gens venus de loin ?

H y avait nombreuse compagnie chez Ephrem SuiT)renant : plusieurs habitants du village d'abord, puis les trois Français qui avaient acheté la terre de son neveu Lorenzo, et enfin, à la grande suiT)rise des Chapdelaine, Lorenzo lui-même, revenu encore une fois des Etats-Unis pour quelque affaire se rapportant à cette vente et à la succession de son père.

MAHIA CHAPDELAINE 15'î'

Il accueillit Maria avec un empressement marqué et s'assit auprès d'elle.

Les hommes allumèrent leurs pipes; l'on causa du temps, de l'état des chemins, des nouvelles du comté; mais la conversation languissait et chacun semblait attendre. Les regards se tournaient instinctivement vers Lorenzo et les trois Français, comme si de leur présence simultanée dussent naturellement jaillir des récits merveilleux, des descriptions de contrées lointaines aux mœurs étranges. Les Français, arrivés dans le pays depuis quelques mois seulement, devaient ressentir une curiosité du même ordre, car ils écoutaient et ne parlaient guère.

Samuel Chadpelaine, qui les rencontrait pour la première fois, se crut autorisé à leur faire subir un interrogatoire, selon la candide coutume canadienne.

— Alors, vous voilà rendus icitte pour travailler la terre. Comment aimez-vous le Canada ?

— C'est un beau pays, neuf, vaste ... H y a bien des mouches en été et les hivers sont pénibles; mais je suppose que l'on s'y habitue à la longue.

C'était le père qui répondait, et ses deux fils hochaient la tête, les yeux à terre. Leur aspect eût suffi à les différencier des autres habitants du village; mais dès qu'ils parlaient le fossé semblait s'élargir encore et les paroles qui sor-

158 "^lARIA CHAPDELAINE

taient de leur bouche sonnaient comme des mots d'une langue étrangère. Ils n'avaient pas la lenteur de diction canadienne, ni cet accent indéfinissable qui n'est pas l'accent d'une quelconque province française, mais seulement un accent paysan, en quoi les parlers différents des émigi'ants d'autrefois se sont confondus. Ils employaient des expressions et des tournures de phrases que l'on n'entend point au pays de Québec, même dans les villes, et qui aux hommes simples assemblés là paraissaient recherchées et pleines de raffinement.

— Dans votre pays, avant de venir icitte, étiez-vous cultivateurs aussi ?

— Non.

— Quel métier donc que vous faisiez ?

Le Français hésita un instant avant de répondre, se rendant compte peut-être que ce qu'il allait dire serait étrange et difficile à comprendre.

— Moi, j'étais accordeur, dit-il enfin, accordeur de pianos; et mes deux fils que voilà étaient employés, Edmond dans un bureau et Pierre dans un magasin.

Employés — commis — cela c'était clair pour tout le monde; mais la profession du père restait un peu obscure dans les esprits de ceux qui l'écoutaient.

Ephrem Surprenant répéta: "Accordeur de pianos; c'était ça, c'était bien ça!" Et il re-

M A H I A C II A r L> E L A 1 N E 151)

garda son voisin Conrad Néron d'un air un peu supérieur, et de défi, qui semblait dire : "Tu ne voulais pas me croire, ou bien tu ne sais pas ce que c'est; mais tu vois. . ."

— Accordeur de pianos, répéta à son tour Samuel Chapdelaine, pénétrant lentement le sens des mots. Et c'est-il un bon métier, ça ? Gagniez-vous de bonnes gages ? Pas trop bonnes, eh ! . . . Mais de même vous êtes ben instruit, vous et vos garçons; vous savez lire et écrire, et le calcul, eh ? Et moi qui ne sais seulement pas lire.

— Ni moi ! ajouta promptement Ephrem Surprenant.

Conrad Néron et Egide Racicot firent chorus :

— Ni moi !

— Ni moi !

Et tous se mirent à rire.

Le Français eut un geste vague d'indulgence, impliquant qu'ils pouvaient fort bien s'en passer et qu'à lui cela ne servait guère, maintenant.

— Alors vous n'étiez pas capables de vivre comme il faut avec vos métiers, là-bas. Oui. . . A cause, donc, que vous êtes venus par icitte ?

Il demandait cela sans intention d'offense, en toute simplicité, s'étonnant qu'ils eussent abandonné pour le dur travail de la terre des besognes qui lui semblaient si plaisantes et si faciles.

160 MAKIA CHAPDELAINE

V Pourquoi ils étaient venus ? . . . Quelques mois

'\^lus tôt ils auraient pu l'expliquer d'abondance, N&vec des phrases jaillies du cœur: la lassitude du trottoir et du pavé, de l'air pauvre des villes; la révolte contre la perspective sans fin d'une existence asservie; la parole émouvante, entendue par hasard, d'un conférencier prêchant sans risque l'évangile de l'énergie et de l'initiative, de la vie saine et libre sur le sol fécondé. Us auraient su dire tout cela avec chaleur quelques mois plus tôt. . .

Maintenant ils ne pouvaient guère qu'esquisser une moue évasive et chercher laquelle de leurs illusions leur restait encore.

— On n'est pas toujours heureux dans les villes, dit le père. Tout est cher, on vit enfermé ...

Cela leur avait paru si merveilleux, dans leur étroit logement parisien, cette idée qu'au Canada ils passeraient presque toutes leurs journées dehors, dans l'air pur d'un pays neuf, près des gi'andes forêts. Ils n'avaient pas prévu les mouches noires, ni compris tout à fait ce que serait le froid de l'hiver, ni soupçonné les mille duretés d'une terre impitoyable.

— Est-ce que vous vous figuriez ça comme c'est, demanda encore Samuel Chapdelaine, le pays icitte, la vie ?.. .

— Pas tout à fait, répondit le Français à voix basse. Non, pas tout à fait. . .

MAllIA CllAi'DELAlNE 161

Quelque chose passa sur son visage, qui fit dire à Ephrem Surprenant :

— Ah! c'est dur, icitte; c'est dur !

Ils firerrf "oui" de la tête, tous les trois et baissèrent les yeux: trois hommes aux épaules maigi'es, encore pâles malgré leurs six mois passés sur la terre, qu'une chimère avait arrachés à leurs comptoirs, à leurs bureaux, à leurs tabourets de piano, à la seule vie pour laquelle ils fussent faits. Car il n'y a pas que les paysans qui puissent être des déracinés. Ils avaient commencé à comprendre leur erreur, et qu'ils étaient trop différents, pour les imiter, des Canadiens qui les entouraient, dont ils n'avaient ni la force,ni la santé endurcie^ ni la .rudesse nécessaire, ni raptituHë à toutes les besi>gnes: agi'iculteurs, bûcherons, charpentiers, selon la saison et selon l'heure.

Le père hochait la tête, songeur; un des fils, les coudes sur ses genoux, contemplait avec une sorte d'étonnement les callosités que le dur travail des champs avait plaquées aux paumes de ses mains frêles. Tous trois avaient l'air de tourner et de retourner dans leurs esprits le bilan mélancolique d'une faillite. Autour d'eux l'on pensait: 'Torenzo leur a vendu son bien plus qu'il ne valait; ils n'ont plus guère d'argent et les voilà mal pris; car ces gens-là ne sont pas faits pour vivre sur la terre."

La mère Chapdelaine voulut les encourager,

162 MAEIA CHAPDELAINE

un peu par pitié, un peu pour l'honneur de la cultui'e.

— Ça force un peu au commencement quand on n'est pas accoutumé, dit-elle, mais vous verrez que quand votre terre sera pas mal avancée vous ferez une belle vie.

V — C'est drôle, remarqua Conrad Néron, domme chacun a du mal à se contenter. En voilà trois qui ont quitté leurs places et qui sont venus de ben loin pour s'établir icitte et cultiver, et moi je suis toujours à me dire qu'il ne doit rien y avoir de plus plaisant que d'être tranquillement assis dans un office toute la journée, la plume à l'oreille, à l'abri du froid et du gros soleil.

— Chacun a son idée, décréta Lorenzo Surprenant, impartial.

— Et ton idée à toi, ça n'était point de rester à Honfleur à suer sur les "chousses", fit Racicot avec un gros rire.

— C'est vrai, et je ne m'en cache pas : ça ne m'aurait pas adonné. Ces hommes icitte ont acheté ma teiTe. C'est une bonne terre, personne ne peut rien dire à rencontre ; ils avaient dessein d'en acheter une et je leur ai vendu la mienne. Mais pour moi, je me trouve bien oii je suis et je n'aurais pas voulu revenir.

La mère Chapdelaine secoua la tête.

— H n'y a pas de plus belle vie que la vie d'un habitant qui a de la santé et point de

dettes, dit-elle. On est Jibre; on n'a point de "Jooss"; on a ses animaux; quand on travaille, c'est du profit pour soi . . . Ah ! c'est beau !

Le prêtre, le curé de sa paroisse, clairement envoyé par Dieu pour lui expliquer la vie et lui montrer le chemin (page 151).

— Je les entends tous dire ça, répliqua Lorenzo. On est libre; on est son maître. Et vous avez l'air de prendre en pitié ceux qui tra-

vaillent dans les manufactures, parce qu'ils ont un boss à qui il faut obéir. Libre . . . sur la terre . . . allons donc !

H s'animait à mesure et parlait d'un air de défi.

— H n'y a pas d'homme dans le monde qui soitj^ms liBrë'^u'un habitant . . . 'Quand vous pai'lezdTîÔmmes qui ont bien 'réussi, qui sont bien gréés de tout ce qu'il faut sur une terre et qui ont eu plus de chance que les autres, vous dites: *'*Ah! ils font une belle vie; ils sont à l'aise; ils ont de beaux animaux."

"Ça n'est pas ça qu'il faudrait dire. La vérité, c'est que ce sont leurs animaux qui les ont. Il n'y a pas de boss dans le monde qui soit aussi stupide qu'un animal favori. Quasiment tous les jours ils vous causent de la peine ou ils vous font du mal. C'est un cheval apeuré de rien qui s'écarte ou qui envoie les pieds; c'est une vache pourtant douce, tourmentée par les mouches, qui se met à marcher pendant qu'on la tire et qui vous écrase deux orteils. Et même quand ils ne vous blessent pas par aventure, il s'en trouve toujours pour gâter votre vie et vous donner du tourment . . .

"Je sais ce que c'est: j'ai été élevé sur une terre; et vous, vous êtes quasiment tous habitants et vous le savez aussi. On a travaillé fort tout l'après-midi; on rentre à la maison pour dîner et prendre un peu de repos. Et puis avant

MARIA CIIAPDELAINE 165

qu'on soit assis à table, voilà un enfant qui crie: "Les vaches ont sauté la clôture"; ou bien: "Les moutons sont dans le grain." Et tout le monde se lève et part à courir, en pensant à l'avoine ou à l'orge qu'on a eu tant de mal à faire pousser et que ces pauvres fous d'animaux gaspillent. Les hommes galopent, brandissent des bâtons, s'essoufflent; les femmes sortent dans la cour et crient. Et puis quand on a réussi à remettre les vaches ou les moutons au clos et à relever les clôtures de pieux, et qu'on rentre, bien "resté", on trouve la soupe aux pois refroidie et pleine de mouches, le lard sous la table, grugé par les chiens et les chats, et l'on mange n'importe quoi, en hâte, avec la peur du nouveau tour que les pauvres brutes sont peut-être à préparer encore.

"Vous êtes les serviteurs de vos animaux : voilà ëeqïïe~vous "étesT^Vous les lignez, vous les nettoyez ; vous ramassez leur fumier comme les pauvres ramassent les miettes des riches. Et c'est yqiis qui les faites vivre à force dejti'avail, parce que la Terre est avare et l'été trop court. C'est comme cela et il n'y^ Iras moyen que cela change, puisque yous ne pouvez pas vous passer d'eux; sans animaux onjîe peut pas vivre sur la terre. Mais quand bien même on pourrait . . . Quand bien même on pourrait . . . Vous aunez encore d'autres maîtres :

166 MARIA CHAPDELA.INE

l'été qui commence trop tard et qui finit trop tôt, l'hiver qui mange sept mois de Tannée sans profit, la sécheresse et la pluie qui viennent toujours mal à point. . .

**Dans les villes on se moque de ces choseslà; mais ici vous n'avez pas de défense contre elles et elles vous font du mal; sans compter le grand froid, les mauvais chemins, et de YxyxB seuls, loin de tout, sans plaisirs. C'est de la misère, de la misère, de la misère du commencement à la fin. On drFsoûvënt qulFn'y a pour bien réussir sur la terre que ceux qui sont nés et qui ont été élevés sur la terre; comme de raison . . . Les autres, ceux qui ont habité les villes, pas de danger qu'ils soient assez simples pour se contenter d'une vie de même ! "

Il parlait avec chaleur, et d'abondance, en citadin qui cause chaque jour avec ses semblables, lit les journaux, entend les orateurs de carrefour. Ceux qui Técoutaient, étant d'une race sensible à la parole, se sentaient entraînés par ses critiques et ses plaintes, et la dureté réelle de leur vie leur apparaissait d'une façon nouvelle et saisissante qui les surprenait eux-mêmes.

La mère Chapdelaine pourtant secouait la tête.

— Ne dites pas ça; il n'y a pas de plus belle

MARIA CHArDELAINE 167

vie que celle d'un habitant qui a une bonne terre.

— Pas dans ce pays-ci, madame Chapdelaine. Vous êtes trop loin vers le nord; Tété est trop court; le grain n'a pas eu le temps de pousser que déjà les froids arrivent. Quand je remonte par icitte à chaque voyage, venant des Etats, et que je vois les petites maisons de planches perdues dans le pays, si loin les unes des autres, et qui ont Tair d'avoir peur, et le bois qui commence et qui vous cerne de tous les côtés. . . Batêche, je me sens tout découragé pour vous autres, moi qui n'y habite plus, et j'en suis à me demander comment ça se fait que tous les gens d'icitte ne sont pas partis voilà longtemps pour s'en aller dans des places moins dures, où on trouve tout ce qu'il faut pour faire une belle vie, et où on peut sortir l'hiver et aller se promener sans avoir peur de mourir . . .

Sans avoir peur de mourir. . . Maria frissonna tout à coup et songea aux secrets sini'ïtre^ que cache la forêt verte et blanche. C'était vrn* ce que disait là Lorenzo Surprenant; c'était u^ pays sans pitié et sans douceur. Toute l'inimitié menaçante^ du dehors, le îroi'd, la neige p^'ofonde, la solitude semblèrent entrer sond?>i^ dans la maison ^t s'asseoir autour du i^oêV comme un essaim de mauvaises fées, avec d'^"

168 ilAEIA CHAPDELAIXE

ricanements prophétiques de malchance ou des silences plus terribles encore.

"Te souviens-tu des beaux garçons aimés que nous avons tués et cachés dans le bois, ma sœur ? Leurs âmes ont pu nous échapper ; mais leurs corps, leurs corps, leurs corps . . . personne ne nous les reprendra jamais. . ."

Le bruit du vent aux angles de la maison ressemble à un rire lugubre, et il semble à Maria que tous ceux qui sont réunis là entre les murs de planches courbent l'échiné et parlent bas, comme des gens dont la vie est menacée, et qui craignent.

Sur tout le reste de la veillée un peu de tristesse pesa, tout au moins pour elle. Racicot raconta des histoires de chasse, des histoires d'ours pris au piège, qui se démenaient et grondaient si férocement à la vue du trappeur, que celui-ci tremblait et perdait le courage, et puis qui s'abandonnaient tout à coup quand ils voyaient les chasseurs revenir en nombre et les fusils meurtriers braqués sur eux; qui s'abandonnaient, se cachaient la tête entre leurs pattes et se lamentaient avec des cris et des gémissements presque humains, déchirants et pitoyables.

Après les histoires de chasse vinrent des histoires de revenants et d'apparitions; des récits de visions terrifiantes ou d'avertissements pi'odigieux reçus par des hommes qui avaient

blasphémé ou mal parlé des prêtres. Et après cela, comme personne ne consentait à chanter, Ton joua aux cartes; la conversation descendit à des sujets moins émouvants, et le seul souvenir que Maria emporta avec elle de ce qui fut dit alors, quand le traîneau la ramena avec ses parents vers leur maison, à travers les bois enténébrés, fut celui de Lorenzo Sur-< prenant parlant des Etats-Unis et de la vie magnifique des grandes cités, de la vie plaisante, sûre, et des belles rues droites, inondées de lumière le soir, pareilles à des merveilleux spectacles sans fin.

Avant le départ Lorenzo lui avait dit à demi voix, presque en confidence :

— C'est demain dimanche . . . J'irai vous voir après-midi.

Quelques courtes heures de nuit, un matin de soleil sur la neige, et voici qu'il était de nouveau près d'elle, reprenant ses récits merveilleux comme un plaidoyer interrompu.

Car c'était pour elle surtout qu'il avait parlé la veille au soir; elle le comprit clairement. Le grand mépris qu'il avait témoigné pour la vie des campagnes; ses descriptions de l'existence glorieuse des villes, ce n'avait été que la préface d'une tentation dont il lui mettait maintenant sous les yeux les vingt aspects comme on feuillette un livre d'images.

— Ohî Maria, vous ne pouvez pas vousjma-

170 MAEIA CHAPDELAINE

giner. Les magasins de Roberval, la grand'messe, une veillée dramatique dans un couvent; voilà tout ce que vous avez vu de plus beau encore. Eh bien, toutes ces choses-là, les gens qui ont habité les villes ne feraient qu'en rire. Vous ne pouvez pas vous imaginer. . . Rien qu'à vous promener sur les trottoirs des grandes rues, un soir, quand la journée de travail est finie — pas des petits trottoirs de planches comme à Roberval, mais de beaux trottoirs d'asphalte plats comme une table et larges comme une salle, — rien qu'à vous promener de même, avec les lumières, les chars électriques qui passent tout le temps, les magasins, le monde, vous verriez de quoi vous étonner pour des semaines. Et tous les plaisirs qu'on peut avoir; le théâtre, les cirques, les gazettes avec des images, et dans toutes les rues des places où l'on peut entrer pour un nickel, cinq cents, et rester deux heures à pleurer et à rire. Oh! Maria! Penser que vous ne savez même pas ce que c'est que les vues animées !

Il se tut quelques instants, repassant dans sa mémoire le spectacle prodigieux des cinématographes et se demandant s'il pourrait l'expliquer et en raconter les péripéties ordinaires: l'histoire touchante des petites filles abandonnées ou perdues dont la vie est condensée sur récran en douze minutes de misère atroce et

MARIA CllAPbELAINE 171

trois minutes de réparation et d'apothéose dans un salon d'un luxe exagéré . . . Les galopades effrénées des cow-boys à la poursuite des Indiens ravisseurs; l'épouvantable fusillade; la délivrance ultime des captifs, à la dernière seconde, par les soldats qui arrivent en trombe, brandissant magnifiquement la bannière étoilée . . .

Après une minute d'hésitation, il secoua la tête, reconnaissant son impuissance à peindre toutes ces choses avec des mots.

Ils marchaient ensemble sur la neige, les raquettes aux pieds, dans les brûlés qui couvrent la berge haute de la rivière Péribonka au-dessus de la chute. Lorenzo Surprenant' n'avait eu recours à aucun prétexte pour obtenir que Maria sortit avec lui; il le lui avait demandé simplement, devant tous, et maintenant il lui parlait d'amour avec la même simplicité directe et pratique.

— Le premier jour que je vous ai vue. Maria, le premier jour. . . c'est vi'ai ! Voilà longtemps que je n'étais revenu au pays, et j'étais à me dire que c'était une misérable place pour vivi'e, que les hommes étaient une "gang" de simples qui n'avaient rien vu et que les filles n'étaient sûrement pas aussi fines ni aussi smart que celles des Etats ... Et puis rien qu'à vous regarder, je me suis dit tout d'un coup que c'était moi qui n'étais qu'un simple, parce que ni à

I^orenzo Surprenant — "Rien qu'à vous promener sur les trottoirs des grandes rues, un soir, quand la journée de travail est finie " (pgae 170).

MARIA CirAPDELAINE 173

Lowell ni à Boston je n'avais jamais vu de fille comme vous. Après que j'étais retourné là-bas, dix fois par jour je pensais que peutêtre bien quelque malavenant d'habitant allait venir vous chercher et vous prendre, et chaque fois ça me faisait froid dans le dos. C'est pour vous que je suis revenu. Maria, revenu de tout près de Boston jusqu'ici tte : trois jours de voyage ! Les affaires que j'avais, j'aurais pu les faire par lettre; c'est pour vous que je suis revenu, pour, vous dire ce que j'avais à dire et savoir ce que vous me répondriez.

Toutes les fois que le sol était nu l'espace de quelques pieds devant eux, dépourvu de chicots et de racines, et qu'il pouvait relever les yeux sans crainte de trébucher dans la neige, il la regardait, mais ne voyait d'elle que son profil penché, à l'expression patiente et tranquille, entre son bonnet de laine et le long gilet de laine qui moulait ses formes héroïques, de sorte que chaque regard lui rappelait ses raisons d'aimer sans lui rapporter de réponse.

— Icitte, ce n'est pas une place pour vous, 'k Maria. Le pays est trop dur, et le travail est \dur aussi: on se fait mourir rien que pour gagner son pain. Là-bas, dans les manufactures, fine et forte comme vous êtes, vous auriez vite fait de gagner quasiment autant que moi; mais si vous étiez ma femme vous n'auriez pas besoin de travailler. Je gagne assez pour deux,

et nous ferions une belle vie: des toilettes propres, un joli plain-pied dans une maison en briques, avec le gaz, l'eau chaude, toutes sortes d'affaires dont vous n'avez pas d'idée et qui vous épai'gnent du trouble et de la misère à chaque instant. Et ne vous figurez pas qu'il n'y a que des "Anglâs" par là; je connais bien des familles canadiennes, qui travaillent comme moi ou bien qui ont des magasins. Et il y a une belle église, avec un prêtre canadien: M. le curé Tremblay, de Saint-Hyacinthe. Vous ne vous ennuieriez pas . . .

H hésita encore, et promena son regard autour de lui sur le sol blanc semé de souches brunes, sur le plateau austère qui un peu plus loin descendait d'une seule course jusqu'à la rivière glacée, comme s'il cherchait des arguments décisifs.

— Je ne sais pas quoi vous dire . . . Vous avez toujours vécu par icitte et vous ne pouvez pas vous fi guider comment c'est ailleurs, et je ne suis pas capable de vous le faire comprendre rien qu'en parlant. Mais je vous aime, Maria, je gagne de bonnes gages et je ne prends pas un coup jamais. Si vous voulez bien me marier comme je vous le demande, je vous emmènerai dans des places qui vous étonneront; de vraies belles places pas en tout comme par icitte, oii on peut vivi'e comme du monde, et faire un règne heureux.

MABIA CHAPDELAINB 175

Maria resta muette, et pourtant chacune des phrases de Lorenzo Surprenant était venue battre son cœur comme une lame s'abat sur la grève. Ce n'étaient point les protestations d'amour qui la touchaient, encore qu'elles fussent sincères et honnêtes, mais les descriptions par lesquelles il cherchait à la ten^r. Il n'avait parlé que de plaisirs vulgaires, de mesquins avantages de confortable ou de vamté; mais considérez que ces choses étaient les seules qu'elle pût comprendre avec exactitude, et que tout le reste — la magie mystérieuse des cités ; l'attirance d'une vie différente, inconnue, au centre même du monde humain et non plus sur son extrême lisière — n'avait que plus de force de rester ainsi impalpable et vague, pareil à une grande clarté lointaine.

Tout ce qu'il y a de merveilleux, d'enivrant, dans le spectacle et le contact des multitudes; toute la richesse foumiillante de sensations et d'idées qui est l'apanaga pour lequel le citadin a troqué l'orgueil âpre de la terre, Maria pressentait tout cela confusément, comme une vie nouvelle dans un monde nouveau, une glorieuse métempsycose dont elle avait la nostalgie d'avance. Mais Riirt/>^t elle avait un grand désir de sjsn aller.

Le vent soufflait de l'est et chassait devant lui une armée de nuages tristes chargés de neige. Es défilaient comme une menace au-

dessus du sol blanc et des bois sombres; le sol semblait attendi'e une autre couche à son linceul, passif, et les sapins, les épinettes, les cyprès, serrés les uns contre les autres, n'oscillaient pas, figés dans cet aspect de gi'ande résignation qu'ont les arbres aux troncs droits. Les souches émergeaient de la neige comme des épaves. Rien dans le paysage ne parlait d'un printemps possible ni d'une saison future de chaleur et de fécondité: c'était plutôt un pan de quelque planète déshéritée où ne régnait jamais que la froide mort.

Ce froid, cette neige, cette campagne endormie, l'austérité des arbres sombres. Maria Chapdelaine avait connu cela toute sa vie; et maintenant pour la première fois elle y songeait avec Jiaine et avec crainte. Quels paradis ce devaient être ces contrées du sud où l'hiver était fini en mars et où dès avril les feuilles se montraient ? Au plus fort de l'hiver l'on pouvait marcher sur les chemins sans raquettes, sans fourrures, loin des bois sauvages. Et dans les villes, les rues . . .

Des questions tremblèrent sur ses lèvres. Elle eût voulu savoir s'il y avait de hautes maisons et des magasins des deux côtés de ces rues, sans interruption, comme on le lui avait dit, si les chars électriques marchaient toute l'année; si la vie était bien chère... Et des réponses à toutes ces questions n'eussent satis-

MARIA en AT DE LAI NE 177

fait qu'une petite partie de sa curiosité émue et laissé subsister presque tout le vague merveilleux du grand mirage.

Elle demeura silencieuse, pourtant, craignant de rien dire qui ressemblât à un commencement de promesse. Lorenzo la regarda longuement tout en marchant à côté d'elle sur la neige, et il ne devina rien de ce qui se passait dans son cœur.

— Vous ne voulez pas, Maria ? Vous n'avez pas d'amitié pour moi, ou bien c'est-il que vous ne pouvez pas vous décider encore ?

Comme elle ne répondait toujours pas, il s'accrocha à cette dernière supposition par peur d'un refus définitif.

— Vous n'avez pas besoin de dire oui de suite, bien sûr ! Il n'a pas guère longtemps que vous me connaissez . . . Seulement pensez à ce que je vous ai dit. Je reviendrai, Maria. C'est un grand voyage, et qui coûte cher; mais je reviendrai. Et si vous pensez assez, vous verrez qu'il n'y a pas un garçon dans le pays avec qui vous pourriez faire un règne comme vous ferez avec moi, parce que si vous me mariez nous vivrons comme du monde, au lieu de nous tuer à soigner des animaux et à gratter la terre dans des places désolées . . .

Us rentrèrent. Lorenzo causa quelque temps du voyage qui l'attendait, des Etats où il allait trouver le printemps déjà venu, du travail

ITS MAIIA CHAPDBLAINl

abondant et bien payé dont témoignaient ses vêtements élégants et sa bonne mine. Puis ii pai'tit, et Maiia, qui avait laborieusement détourné les yeux devant les siens, s'assit près de la fenêtre et regarda la nuit et la neige descendre ensemble, en songeant à son grand ennui.

Personne ne posa de questions à Maria, ni ce soir-là ni les soirs suivants; mais quelque membre de la famille dut parler à Eutrope Gagnon de la visite de Lorenzo Surprenant et de ses intentions évidentes, car le dimanche d'après Eutrope vint à son tour, après le repas de midi, et Maria entendit un deuxième aveu d'amour.

François Paradis était venu au cœ^ir de l!été, descendant du pays mystérieux situé *'en haut des rivières"; le souvenir des très simples paroles qu'il avait prononcées était tout mêlé à celui du grand soleil éclatant, des bleuets mûrs, des dernières fleurs de bois de charme se fanant dans la brousse. Après lui Lorenzo Surprenant avait apporté un autre miragej le mirage des belles cités lointaines et de la vie qu'il offrait, riche de merveilles inconnues. Eutrope Gagnon, quand il parla à son tour, le fit timidement, avec une sorte de honte et comme découragé d'avance, comprenant qu'il n'avait rien à offrir qui eût de la force pour tenter.

Hardiment il avait demandé à Maria de ve-

nir se promener avec lui ; mais quand ils eurent mis leurs manteaux et ouvert la porte ils virent que la neige tombait. Maria s'était arrêtée sur le perron, hésitante, une main sur le loquet, 'faisant mine de rentrer; et lui, craignant de laisser échapper l'occasion, s'était mis à parler de suite, se dépêchant comme s'il redoutait de ne pouvoir tout dire.

— Vous savez bien que j'ai de l'amitié pour vous, Maria. Je ne vous en avais pas parlé encore, d'abord parce que ma terre n'était pas assez avancée pour que nous puissions vivre dessus comme il faut tous les deux, et après ça parce que j'avais deviné que c'était François Paradis que vous aimiez mieux. Mais puisqu'il est mort maintenant et que cet autre garçon des Etats est après vous, je me suis dit que moi aussi je pourrais bien essayer ma chance . . .

La neige descendait maintenant en flocons Iserrés; elle dégi'ingolait du ciel gris, faisait un papillonnement blanc devant l'immense bande sombre qui était la lisière de la forêt, et puis allait se joindre à cette autre neige que cinq mois d'hiver avaient déjà accumulée sur le sol.

— Je ne suis pas riche, bien sûr; mais j'ai deux lots à moi, tout payés, et vous savez que c'est de la bonne terre. Je vais travailler dessus tout le printemps, dessoucher le grand morceau en bas du cran, faire de bonnes clôtures,

et quand mai viendra j'en aurai grand prêt à être semé. Je sèmerai cent trente minots, Maria . . . cent trente minots de blé, d'orge et d'avoine, sans compter un arpent de "gaudriole" pour les animaux. Tout ce gi'ain-là, du beauf grain de semence, je l'achèterai à Roberval et je payerai **cash" sur le comptoir, de même. . . J'ai l'argent de côté tout prêt; je payerai cash, sans une cent de dette à personne, et si seulement c'est une année ordinaire, ça fera une belle récolte. Pensez donc. Maria, cent trente minots de beau grain de semence dans de la bonne terre! Et pendant l'été, avant les foins, et puis entre les foins et la moisson, ça serait le bon temps pour élever une belle petite maison chaude et solide, toute en épinette rouge. J'ai le bois tout prêt, coupé, empilé derrière ma grange; mon frère m'aidera, et peut-être aussi Esdras et Da'Bé quand ils seront revenus. L'hiver d'après je monterai aux chantiers avec un cheval et je reviendrai au printemps avec pas moins de deux cents piastres dans ma poche, clair. Alors, si vous aviez bien voulu m'attendre, ça serait le temps . . .

Maria restait appuyée à la porte, une main sur le loquet, détournant les yeux. C'était cela tout ce qu'Eutrope Gagnon avait à lui offrir; attendre un an et puis devenir sa femme et continuer la vie d'à présent, dans une autre maison de bois, sur une autre terre mi-défri-

chée . . . Faire le ménage et l'ordinaire, tirer les vaches, nettoyer Tétable quand l'homme serait absent, travailler dans les champs peut-être, parce qu'ils ne seraient que deux et qu'elle était forte. Passer les veillées au rouet ou à radouber de vieux vêtements . . . Prendre une demiheure de repos parfois l'été, assise sur le seuil, en face des quelques champs enserrés par l'énorme bois sombre; ou bien, l'hiver, faire fondre avec son haleine un peu de givre opaque sur la vitre et regarder la neige tomber sur la campagne déjà blanche et sur le bois. . . Le bois. . . Toujours le bois, impénétrable, hostile, pleiiL-de^secrets- si n i >stres^__fermé autour d'eux comme une poigne cruelle qu'il faudrait desserrer peu à peu, peu à peu, année par année, gagnant quelques arpents chaque fois au printemps et à l'automne, année par année, à travers toute une longue vie terne et dure.

Non, elle jievoulait pas vivre comme cela.

— Je sais bien qu'il faudrait travailler fort pour commencer, continuait Eutrope, mais vous êtes vaillante, Maria, et accoutumée à l'ouvi'age, et moi aussi. J'ai toujours travaillé fort; personne n'a pu dire jamais que j'étais lâche, et si vous vouliez bien me marier ça serait mon plaisir de peiner comme un bœuf toute la journée pour vous faire une belle terre et que nous soyons à l'aise avant d'être vieux. Je ne prends

Maria Chapdelaine — i'iaisantè à voir, saine et forte, habile toutes les besognes de la maison et de la terre (page 182).

pas de boisson, Maria, et je vous aimerais bien . . .

Sa voix trembla et il étendit la main vers le loquet à son tour, peut-être pour prendre sa main à elle, peut-être pour l'empêcher d'ouvrir la porte et de rentrer avant d'avoir donné sa réponse.

— L'amitié que j'ai pour vous. . . ça ne peut pas se dire ...

Elle ne répondait toujours rien. Pour la deuxième fois un jeune homme lui parlait d'amour et mettait dans ses mains tout ce qu'il avait à donner, et pour la deuxième fois elle écoutait et restait muette, embarrassée, ne se sauvant de la gaucherie que par l'immobilité et le silence. Les jeunes filles des villes l'eussent trouvée niaise; mais elle n'était que shngle et sincère, et proche de la nature, qui ignore les mots. En d'autres temps, avant que le monde fût devenu compliqué comme à présent, sans doute de jeunes hommes, mi-violents et mitimides, s'approchaient-ils d'une fille aux hanches larges et à la poitrine forte pour offrir et demander, et toutes les fois que la nature n'avait pas encore parlé impérieusement en elle, sans doute elle les écoutait en silence, prêtant l'oreille moins à leurs discours qu'à une voix intérieure et préparant le geste d'éloignement qui la défendrait contre toute requêt'^ trop ardente, en attendant . . . Les trois amou-

MARIA C II A r 1) E L A I N E 185

reux de Maria Chapdelaine n'avaient pas été attirés par des paroles habiles ou gracieuses, mais par la beauté de son corps et par ce qu'ils pressentaient de son cœur limpide et honnête; quand ils lui parlaient d'amour elle restait semblable à elle-même, patiente, calme, muette tant qu'elle ne voyait rien qu'il leur fallût dire, et ils ne l'en aimaient que davantage.

— Ce garçon des Etats est venu vous faire de beaux discours, mais il ne faut pas vous laisser prendre . . .

Il devina son geste ébauché de protestation et se fit plus humble.

— Oh! vous êtes bien libre, comme de raison; et je n'ai rien à dire contre lui. Mais vous seriez mieux de rester icitte. Maria, parmi des gens comme vous.

À travers la neige qui tombait. Maria regardait l'unique construction de planches, miétable et mi-gi^ange, que son père et ses frères avaient élevée cinq ans plus tôt, et elle lui trouvait un aspect à la fois répugnant et misérable, maintenant qu'elle avait commencé à se figurer les édifices merveilleux des cités. L'intérieur chaud et fétide, le sol couvert de fumier et de paille souillée, la pompe dans un coin, dure à manœuvrer et qui grinçait si fort, l'extérieur désolé, tourmenté par le vent froid, souffleté par la neige incessante, c'était le symbole de ce qui l'attendait si elle épousait un garçon

comme Eutiope Gagnon, une vie de labeur grossier dans un pays triste et sauvage.

Elle secoua la tête.

— Je ne peux rien vous dire, Eutrope, ni oui, ni non; pas maintenant. . . Je n'ai rien promis à personne. Il faut attendre.

C'était plus qu'elle n'en avait dit à Lorenzo Surprenant et pourtant Lorenzo était parti plein d'assurance et Eutrope sentit qu'il avait tenté sa chance, et perdu. Il s'en alla seul à travers la neige, tandis qu'elle rentrait dans la maison.

Mars se traîna en jours tristes; un vent froid poussait d'un bout à l'autre du ciel les nuages gris, ou balayait la neige; il fallait étudier le calendrier, don d'un marchand de grain de Roberval, pour comprendre que le printemps venait.

Les journées qui suivirent furent pour Maria toutes pareilles aux journées d'autrefois, ramenant les mêmes tâches accomplies de la même manière ; mais les soirées devinrent différentes, remplies par un effort de pensée pathétique. Sans doute ses parents avaient-ils deviné ce qui s'était passé; mais respectant son silence, ils ne lui offraient pas de consens et elle n'c demandait pas. Elle avait conscience qu'il n'appartenait qu'à elle de faire son choix et d'arrêter sa vie, et se sentait pareille à une élève debout sur une estrade devant des yeux

MARIA CHAPUELAINE 187

attentifs, chargée de résoudre sans aide un problème difficile.

C'était ainsi: quand une fille arrivait à un certain âge, lorsqu'elle était plaisante à voir, saine et forte, habile à toutes les besognes de la maison et de la terre, de jeunes hommes lui demandaient de les épouser. Et il fallait qu'elle dit: "Oui" à celui-là, "Non" à l'autre...

Si François Paradis ne s'était pas écarté sans retour dans les grands bois désolés, tout eût été facile. Elle n'aurait pas eu à se demander ce qu'il lui fallait faire: elle serait allée droit vers lui, poussée par une force impérieuse et sage, aussi sûre de bien faire qu'une enfant qui obéit. Mais il était parti; il ne reviendrait pas comme il l'avait promis, ni au printemps, ni plus tard, et monsieur le curé de Saint-Henri avait défendu de continuer par un long regret la longue attente.

Oh ! mon Dou ! Quel temps merveilleux c'avait été que le commencement de cette attente ! Quelque chose se gonflait et s'ouvi'ait dans son cœur de semaine en semaine, comme une belle gerbe riche dont les épis s'écartent et se penchent, et une grande joie venait vers elle en dansant. . . Non, c'était plus vif et plus fort que cela. C'était pareil à une gi'ande flamme-lumière aperçue dans un pays triste, à la brunante, une promesse éclatante vers laquelle on marche, oubliant les

188 M A El A CHAPDELAINE

laraies qui avaient été sur le point de venir en disant d'un air de défi : "Je savais bien . . . Je savais bien qu'il y avait quelque part dans le monde quelque chose comme cela." Fini. Oui, c'était fini. Maintenant il fallait faire semblant de n'avoir rien vu, et chercher laborieusement son chemin, en hésitant, dans le triste pays sans mirage.

Le père Chapdelaine et Tit'Bé fumaient sans rien dire, assis près du poêle; la mère tricotait des bas; Chien, couché sur le ventre, la tête entre ses pattes allongées, clignait doucement des yeux, jouissant de la bonne chaleur. Télesphore s'était endoiTiii, son catéchisme ouvert sur les genoux, et la petite Aima-Rose, qui était encore éveillée, elle, hésitait depuis plusieurs minutes déjà entre un gi^and désir de faire remarquer la paresse inexcusable de son frère et la honte d'une pareille trahison.

Maria baissa les yeux, reprit son ouvrage, et suivit un peu plus loin encore sa pensée obscure et simple.

Quand une fille ne sent pas ou ne sent plus la grande force mystérieuse qui la pousse vers un garçon différent des autres, qu'est-ce qui doit la guider ? Qu'est-ce qu'elle doit chercher dans le mariage ? Avoir une belle vie, assurément, faire un règne heureux . . .

Ses parents auraient préféré qu'elle épousât Eutrope Gagnon — elle le savait — d'abord

M A II I A C II A r D E L A I N E 189

parce qu'elle resterait ainsi près d'eux et ensuite parce que la vie de la terre était la seule Q^u'ils connussent, et qu'ils l'imaginaient naturellement supérieure à toutes les autres. Eu-

trope était un bon garçon, vaillant et tranquille, et il l'aimait ; mais Lorenzo Surprenant l'aimait aussi; il était également sobre, travailleur; il était en somme resté canadien, tout pareil aux gens parmi lesquels elle vivait; il allait à l'église ... Et il lui apportait comme un présent magnifique un monde éblouissant, la magie des villes; il la délivrerait de l'accablement de la campagne glacée et des bois sombres . . .

Elle ne pouvait se résoudre encore à se dire: "Je vais épouser Lorenzo Surprenant." Mais en vérité son choix était fait. Le norouâ meurtrier qui avait enseveli François Paradis sous la neige, au pied de quelque cyprès mélancolique, avait fait sentir à Maria du même coup toute la tristesse et la dureté du pays qu'elle habitait et lui avait inspiré la haine des hivers du nord, du froid, du sol blanc, de la solitude, des gi'andes forêts inhumaines où tous les arbres ont l'aspect des arbres de cimetière. L'amour — le vrai amour — avait passé près d'elle . . . Une gi'ande flamme chaude et claire qui s'était éloignée pour ne plus revenir. Il lui en était resté une nostalgie, et maintenant elle se prenait à désirer comme une compensation et comme un remède l'éblouissement d'une vie Jpintaine dans la clarté pâle des cités.

Un soir d'avril la mère Chapdelaine refusa de se mettre à table avec les autres à l'heure du souper.

— J'ai mal dans le corps et je n'ai pas faim, dit-elle. Je pense que je me suis forcée en levant la poche de fleur aujourd'hui pour faire le pain; maintenant je sens quelque chose dans le dos qui me tire. . . et je n'ai pas faim.

Personne ne répondit rien. Les gens qui vivent d'une vie facile sont prompts à s'inquiéter dès que chez l'un d'entre eux le mécanisme humain se dérange; mais ceux qui vivent sur la terre en sont venus à trouver presque naturel que parfois leur dur métier les surmène et que quelque fibre de leur corps se rompe. Pendant que le père et les enfants mangeaient, la mère Chapdelaine resta immobile sur sa chaise, près du poêle. Elle haletait un peu et sa figure grasse s'altérait.

— Je vas me coucher, dit-elle bientôt. Une bonne nuit et demain matin je serai correcte, certain ! Tu guetteras la cuite. Maria.

Le lendemain en çffet elle se leva à son heure

M A Ji I A C H A P D E L A I N E 191

ordinaire; mais quand elle eut préparé la pâte pour les crêpes, la peine la terrassa et elle dut s'allonger de nouveau. Près du lit elle s'arrêta un instant, se tenant les reins des deux mains, et s'assura que la besogne du jour serait faite.

— Tu donneras à manger aux hommes, Maria. Et ton père t'aidera à tirer les vaches si tu veux. Je ne suis bonne à rien ce matin.

— C'est bon, sa mère; c'est bon, répondit Maria. Reposez-vous tranquillement; nous n'aurons pas de misère.

Pendant deux jours elle resta couchée, surveillant de son lit toute la vie domestique, donnant des conseils.

— Tourmente-toi point, lui répétait son mari sans cesse. Il n'y a quasiment rien à faire dans la maison à part de l'ordinaire, et pour ça Maria est bien capable, et pour le reste aussi, batêche ! Elle n'est plus une petite fille à cette heure: elle est aussi capable comme toi. Reste sans bouger, ben à l'aise, au lieu de "bardasser" tout le temps entre les couvertes et d'empirer ton mal.

Le troisième jour elle cessa de penser aux soins du ménage et commença à se lamenter.

— Oh, mon Dou ! gémissait-elle. J'ai mal dans tout le corps et la tête me brûle. Je vas mourir !

Le père Chapdelaine essaya de la réconforter en plaisantant.

— Tu mourras quand le Bon Dieu voudra que tu meures, et à mon idée ça n'est pas encore de ce temps icitte. Qu'est-ce qu'il ferait de toi ? Le paradis est plein de vieilles femmes, au lieu qu'icitte nous n'en avons qu'une et elle peut encore rendre service, des fois . . .

Mais il commençait à s'inquiéter et tint conseil avec sa fille.

— Je pourrai atteler et aller virer à la Pipe, proposa-t-il. Peut-être bien qu'au magasin ils ont des remèdes pour cette maladie-là; ou bien j'en causerais à M. le curé et il me dirait quoi faire.

Avant qu'ils eussent pris une décision, la nuit était venue et Tit'Bé, qui était allé aider Eutrope Gagnon à scier du bouleau pour son poêle, rentra et le ramena avec lui.

— Eutrope a un remède, dit-il.

Ils se rassemblèrent tous autour d'Eutrope, qui prit dans une de ses poches et ouviit lentement une petite boîte de fer-blanc.

— Voilà ce que j'ai, fit-il d'un air de doute. C'est des pilules. Quand mon frère a eu mal aux rognons, voilà trois ans passés, il a vu dans une gazette une annonce pour ces pilules-là, qui disait qu'elles étaient bonnes ; alors il a envoyé de l'argent pour une boîte. Il dit que c'est un bon remède. Son mal n'est pas parti de suite, comme de raison ; mais il dit que c'est un bon remède. Ca vient des Etats . . .

Pendant quelques instants ils contemplèrent sans mot dire les quelques pilules grises qui

L,e médecin — "Eh bien, la mère, on se met à être malade, tout comme les gens qui o.nt le moyen! (page 200).

roulaient çà et là sur le fond de la boîte. Un remède . . . préparé par quelque homme repu de science en des pays lointains ... Le même res-

194 31 A El A CHAPDELAIXE

pect troublé les courbait qu'inspire aux Indiens la décoction d'herbes cueillies par une nuit de pleine lune, au-dessus de laquelle le guérisseur de la tribu a récité les foimules magiques.

Maria questionna d'une voix hésitante :

— C'est-il bien aux rognons qu'elle a mal, seulement ?

— D'après ce que Tit'Bé m'avait dit, j'avais pensé que c'était ça.

Le père Chapdelaine fit un geste évasif.

— Elle s'est forcée en levant la poche de fleur, qu'elle dit, et maintenant voilà qu'elle a mal dans tout le coii)s. On ne peut pas savoir. . .

— La gazette qui parlait de ce remède-là, reprit Eutrope Gagnon, disait comme ça que quand le monde tombait malade et pâtissait, c'était à cause des rognons, toujours; et pour les rognons ces pilules-là, c'est extra. La gazette le disait, et mon frère aussi.

— Quand même ça ne serait pas pour ce mal-là tout à fait, dit Tit'Bé d'un air de respect, c'est un remède, toujours. . .

— Elle pâtit, c'est sûr: on ne peut pas la laisser comme ça.

Ils s'approchèrent du lit où la malade gémissait et respirait bruyamment, tentant par intervalles des mouvements légers que suivaient des plaintes plus aiguës.

— Eutrope t'a apporté un remède, Laura.

M A Kl A C II A r D E L A I K E 195

'y crois point à vos remèdes, réponditelle entre deux plaintes.

Mais elle regarda pourtant avec intérêt les pilules grises qui roulaient sans cesse dans la boîte de fer-blanc, comme si elles eussent été animées d'une vie surnaturelle.

— Mon frère en a mangé, voilà trois ans passés, quand il avait le mal de rognons si fort qu'il ne pouvait quasiment pas travailler, et il dit que ça lui a fait du bien. Oh! c'est un bon remède, madame Chapdelaine, certain !

A mesure qu'il parlait, son hésitation primitive s'évanouissait, et il se sentait envahi d'une grande confiance.

— Ça va vous guérir, madame Chapdelaine, sûr comme il y a un Bon Dieu. C'est un remède de première classe: mon frère l'a fait venir des Etats exprès. Vous ne trouveriez pas un remède comme ça au magasin de la Pipe, sûrement.

— Ça ne peut pas la rendre pire? interrogea Maria avec un reste de crainte. Ça n'est pas du poison ni une affaire de même ?

Tous les hommes protestèrent ensemble avec une sorte d'indignation.

— Faire du mal, des petites pilules pas plus gi'osses que ça !

— Mon frère en a mangé quasiment une boîte, et il dit que c'est du bien que ça lui a fait.

Quand Eutrope partit, il laissa les pilules

196 MARIA CHAPDELAIXE

derrière lui; la malade n'avait pas encore consenti à en prendre, mais sa résistance diminuait de force à chaque fois.

Elle en prit deux au milieu de la nuit, deux autres au matin, et pendant les heures qui suivirent tout le monde attendit avec confiance que la magie du remède opérât. Mais vers midi il fallut se rendre à l'évidence : elle souffrait toujours autant et continuait à se plaindre. Au soir la boîte était vide, et quand la nuit tomba les gémissements de la malade remplirent la maison d'une tristesse angoissée, maintenant surtout que l'on n'avait plus de remède en quoi l'on pût espérer.

Maria se leva deux ou trois fois, émue des plaintes plus fortes; chaque fois elle trouvait sa mère dans la même position, couchée sur le côté dans une immobihté qui semblait la faire souffrir et la raidir un peu plus d'heure en heure, et toujours se lamentant bruyamment.

— Quoi c'est, sa mère ? demandait Maria. Ça va-t-il mieux ?

— Oh! mon Dou, que je pâtis! Que je pâtis donc ! répondait la malade. Je peux plus grouiller, plus en tout, et ça me fait mal tout de même. Donne-moi de l'eau frette. Maria; j'ai soif à mourir.

Maria lui donna à boire plusieurs fois, mais finit par concevoir des craintes.

— Ça n'est peut-être pas bon pour vous de

M A K I A CIIArDELAINE 197

boire tant que ça, sa mère. Tâchez d'endurer votre soif un temps.

— C'est pas endurable, je te dis. . . La soif, et puis le mal que j'ai dans tout le corps, et la tête qui me brûle ... Oh ! mon Dou ! C'est certain que je vas mourir.

Un peu avant le jour elles s'assoupirent toutes les deux; mais Maria fut bientôt réveillée par son père, qui lui secouait l'épaule et parlait à voix basse.

— Je vas atteler, dit-il. J'irai virer à Mistook pour chercher le médecin, et en passant à la Pipe je vas parler à M. le curé aussi. C'est épeurant de l'entendre se lamenter de même . . .

Les yeux ouverts dans la clarté blafarde de l'aube. Maria prêta l'oreille aux bruits du départ : la porte de l'écurie battant contre le mur; les sabots du cheval sonnant mat sur les madriers de l'allée; des commandements étouffés : "Ho la! Harrié!. . . Harrié donc! Ho!. . ." Puis le tintement des grelots de l'attelage. Dans le silence qui suivit la malade gémit deux ou trois fois, mais sans se réveiller; Maria regarda le jour pâle emplir la maison et songea au voyage de son père, s'efforçant de calculer les distances.

De chez eux au village de Honfleur, huit milles. De Honfleur à la Pipe, six. A la Pipe son père parlerait à M. le curé et puis il continuerait vers Mistook. Elle se reprit, et au lieu

du vieux nom indien que les gens du pays emploient toujours, elle donna au village son nom officiel, celui dont l'avaient baptisé les prêtres: Saint-Cœur-de-Marie ... De la Pipe à Saint- Cœur-de-Marie, huit autres milles . . . Huit et six, et huit encore . . . Elle s'embrouilla, et dit à voix basse :

— Ça fait loin, toujours. Et les chemins seront méchants.

Une fois de plus elle ressentait un effarement tragique en songeant à leur solitude, dont elle ne se souciait guère autrefois. C'était bon quand tout le monde était fort et joyeux et qu'on n'avait pas besoin d'aide; mais qu'un peu de chagrin vînt, une maladie, et le bois qui les entourait semblait resserrer sur eux sa poigne hostile pour les priver des secours du monde, le bois et ses acolytes : les mauvais chemins où les chevaux enfoncent jusqu'au poitrail, les tempêtes de neige en plein avril . . .

Sa mère tenta de se retourner dans son sommeil, s'éveilla en poussant un cri aigu de douleur et aussitôt recommença à gémir sans répit. Maria se leva et alla s'asseoir près d'elle, songeant à la longue journée qui commençait, au cours de laquelle elle n'aurait ni conseil ni aide.

Elle ne fut qu'une longue plainte, cette journée : un gémissement sans fin qui venait du lit où gisait la malade et hantait Tétroite mai-

MARIA CHAPDELAIXE 199

son de bois. De temps en temps se mêlait à cette lamentation quelque bruit domestique: la vaisselle entre-choquée, la porte du poêle de fonte ouverte avec un claquement; des pas sur le plancher, Tit'Bé rentrant dans la maison doucement, inquiet et gauche, pour prendre des nouvelles.

— Ça va-t-il point mieux ?

Maria secouait la tête. Ils restaient tous deux immobiles quelques secondes, regardant la forme immobile sous les couvertures de laine brune, prêtant l'oreille aux plaintes; puis Tit'Bé sortait de nouveau pour vaquer aux menues besognes du dehors; Maria achevait de mettre la maison en ordre et recommençait ensuite son guet patient, que des gémissements plus perçants venaient parfois interrompre comme des reproches.

D'heure en heure elle reprenait son calcul de temps et de distance.

— Son père doit être pas loin de Saint-Cœurde-Marie ... Si le médecin est là, ils vont laisser le cheval reposer une couple d'heures et ils partiront ensemble. Mais les chemins doivent être méchants; au printemps, de ce temps icitte, c'est quasiment pas passable des fois . . .

Un peu plus tard:

— Ils doivent être partis ; peut-être bien qu'en passant à la Pipe ils s'arrêteront pour parler à M. le curé. Ou bien encore il sera venu de

suite dès qu'il aura su, sans les attendre. Il peut arriver dans aucun temps.

Mais la nuit approcha sans amener personne, et vers sept heures seulement des grelots se firent entendre au dehors. C'étaient le père Chapdelaine et le médecin qui arrivaient. Ce dernier entra dans la maison seul, posa son sac sur la table et commença à retirer sa pelisse en grognant.

— Avec des chemins de même, dit-il, c'est pas qu'une petite affaire de venir voir des malades. Et vous, vous êtes venus vous cacher dans le bois, apparemment, le plus loin que vous avez pu. Batêche ! vous pourriez bien tous mourir sans que personne vous vienne en aide.

Il se chauffa quelques secondes au poêle, puis s'approcha du Ht.

— Eh bien, la mère, on se met à être malade, tout comme les gens qui ont le moyen !

Mais après un premier examen il cessa de plaisanter.

— Elle est malade pour de bon, je cré !

C'était sans affectation qu'il parlait comme les paysans ; son gi^and-père et son père avaient travaillé la terre, et lui n'avait quitté la campagne que pour faire ses études de médecine à Québec, parmi d'autres garçons semblables à lui pour la plupart, petits-fils sinon fils de cultivateurs, qui avaient tous gardé des manières frustes de villageois et le lent parler

héréditaire. Il était grand et massif, moustachu de gris, et sa figure épaisse avait toujours une expression un peu gênée de bonne humeur arrêtée court par l'annonce d'un chagrin d'autrui, auquel il devait faire semblant de compatir.

Le père Chapdelaine, ayant dételé et soigné son cheval, rentra dans la maison à son tour. Il s'assit à distance respectueuse avec ses enfants pendant que le médecin remplissait ses rites. Ils pensaient tous :

"Maintenant on va savoir ce que c'est, et il va lui donner de bons remèdes ..."

Mais quand l'examen fut fini, au lieu d'avoir recours de suite aux philtres de son sac, il resta hésitant et se mit à poser des questions sans fin. Comment cela avait commencé, et de quo-, elle se plaignait surtout... Si elle avait déjà souffert du même mal . . . Les réponses ne semblèrent pas l'éclairer beaucoup ; alors il s'adressa à la malade elle-même, mais n'obtint d'elle que des indications vagues et des plaintes.

— Si ça n'est rien qu'un effort qu'elle s'est donné, fit-il à la longue, elle guérira toute seule : elle n'a qu'à rester au Ht sans bouger. Mais si c'est une lésion dans le milieu du corps, aux rognons ou ailleurs, ça peut être méchant.

Il sentit confusément que le doute où il restait plongé désappointait les Chapdelaine, et voulut rétablir son prestige.

— Des lésions internes, c'est gi^ave, et on ne

peut rien y voir. Le plus grand savant du monde ne pourrait pas vous en dire plus long que moi. Il faut attendre . . . Mais ça n'est peut-être pas ça.

Il recommença son examen et secoua la tête.

— Je peux toujours lui donner quelque chose pour l'empêcher de pâtir de même . . .

Le sac de cuir révéla enfin ses fioles mystérieuses: quinze gouttes d'une drogue jaunâtre tombèrent dans deux doigts d'eau, que la malade, soutenue, but avec force plaintes aiguës. Après cela il ne restait apparemment qu'à attendre encore; les hommes allumèrent leurs pipes et le docteur, les pieds contre le poêle, parla de sa science et de ses cures.

— Des maladies de même, dit-il, qu'on ne sait pas bien ce que c'est, c'est plus *'bâdrant" pour un médecin qu'une affaire gi'ave. Ainsi la pneumonie, ou bien la f ièvi'e typhoïde ; les trois quarts des gens de par icitte, honnis qu'ils meurent de vieillesse, ce sont ces deux maladies-là qui les tuent. Eh bien, la fièvre typhoïde et la pneumonie, j'en guéris tous les mois. Vous connaissez bien Viateur Tremblay, le maître de poste de Saint-Henri . . .

H paraissait un peu offensé que la mère Chapdelaine fût atteinte d'un mal obscur, au diagnostic difficile, et non d'une des deux maladies qu'il traitait avec le plus de succès. et il conta par le menu comment il avait guéri

:M a I; I A C II A P I) K LAINE

le maître de poste de Saint-Henri. De là ils en vinrent à discuter toutes les nouvelles du comté, de ces nouvelles qui font le tour du lac

Tit'Sèbe, le remmancheur. C'était un petit homme maigre à figure triste (page 209).

Saint-Jean, colportées de maison en maison, et qui sont d'un intérêt plus passionnant mille fois que les famines ou les guerres parce que

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les causeurs arrivent toujours à les rattacher à quelqu'un de leurs amis ou de leurs parents, dans ce pays où tous les liens de parenté sont suivis méticuleusement en esprit, malgi'é les distances.

La mère Chapdelaine cessa de se plaindre, et painit s'assoupir. Le médecin jugea donc qu'il avait fait ce qu'on attendait de lui, tout au moins pour un soir, vida sa pipe et se leva.

— Je vas aller coucher à Honfleur, dit-il. Votre che\'al est bon pour me mener jusque-là, eh ? Vous n'avez pas besoin de venir, vous; je connais le chemin. Je vas passer la nuit chez Ephrem Surprenant et je reviendi'ai demain dans l'avant-midi.

Le père Chapdelaine hésita quelques instants, songeant que son vieux cheval avait déjà fait une dure journée; mais il ne répondit rien et finit par sortir pour atteler une fois de plus. Quelques minutes plus tard, l'homme de science était parti et la famille se retrouva seule comme à l'ordinaire.

Une gi'ande quiétude remplit la maison.

Chacun songea avec soulagement : "C'est un bon remède qu'il lui a donné, pareil î Elle ne se lamente plus." Mais une heure s'était à peine écoulée que la malade sortit de la toiT)eur où l'avait plongée le trop faible narcotique, essaya de se retourner et poussa un cri. Tous se levèrent de nouveau, navi'és, et se rangèrent

près du lit : elle ouvrit les yeux, et après quelques plaintes aiguës se mit à pleurer bruyamment.

— Oh! Samuel, c'est certain, je vas mourir.

— Mais non ! Mais non ! Fais-toi pas des idées de même.

— Oui, je te dis que je vas mourir. Je sens ça, et ce médecin-là n'est qu'un grand simple qui ne sait pas quoi faire. 11 ne peut même pas dire quel mal que c'est, et le remède qu'il m'a donné n'était pas le bon remède : ça ne m'a pas guéri. Je te dis que je vas mourir.

Elle disait cela d'une voix défaillante, entrecoupée de gémissements, pendant que les larmes coulaient sur ses joues grasses. Son mari et ses enfants la regardèrent, atterrés. La peur de la mort envahit la maison. Ils se sentirent isolés du reste du monde, sans défense, n'ayant même plus de cheval pour aller chercher un secours lointain, et leurs yeux se mouillèrent aussi, cependant qu'ils se taisaient et demeuraient immobiles, consternés comme par une trahison.

Eutrope Gagnon arriva sur ces entrefaites.

— Et moi qui pensais la trouver quasiment guérie, fit-il. Ce médecin-là, donc . . .

Le père Chapdelaine, hors de lui, se mit à crier :

— Ce médecin-là n'est bon à rien, et je le lui dirai bien, moue. Il est venu icitte, il lui a

donné un petit remède de rien dans le fond d'une tasse et il s'en est allé coucher au village comme s'il avait gagné son argent. H n'a rien fait que fatiguer mon cheval; mais il n'aura pas une cent de moi, rien en tout, rien . . .

Eutrope secoua la tête et dit d'un air gi'ave:

— Je n'y ai point confiance non plus, aux médecins. Si on avait pensé à aller chercher un remmancheur, comme Tit'Sèbe de Saint- Félicien . . .

Tous les visages se tournèrent vers lui et les larmes s'arrêtèrent.

— Tit'Sèbe, fit Maria. Vous pensez qu'il est bon pour les maladies de même ?

Eutrope et le père Chapdelaine affirmèrent leur confiance en même temps :

— Tit'Sèbe guérit le monde; c'est sûr. H n'a pas passé par les écoles, lui; mais il guérit le monde.

— Vous avez bien entendu parler de Nazaire Gaudreau, qui était tombé du haut d'une bâtisse et qui s'était brisé la taille. . . Les médecins sont venus le voir: ils n'ont rien su lui dire que le nom latin de son mal, et puis qu'il allait mourir. Alors on a été quérir Tit'Sèbe, et il l'a guéri.

Ils connaissaient tous de réputation le rebouteux, et l'espoir renaissait.

— Tit'Sèbe est un bon homme, et qui guérit le monde. Et pas difficile pour l'argent, avec

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ça. On va le quérir, on lui paye son temps, et il vous guérit. C'est lui qui a remmanché le petit Roméo Boily après qu'il avait été écrasé par une waguine chargée de planches.

La malade était retombée dans une sorte de toi-peur et gémissait faiblement, les yeux fermés.

— J'irai bien le quérir, si vous voulez, proposa Eutrope.

— Mais avec quel cheval donc> fit Maria. Le médecin a emmené Charles-Eugène à Honfleur.

Le père Chapdelaine eut un geste de rage et jura entre ses dents:

— Le vieux maudit ! . . .

Eutrope réfléchit quelques secondes et se décida.

— Ça ne fait rien: j'irai pareil. Je marcherai jusqu'à Honfleur et là je trouverai bien quelqu'un qui me prêtera un cheval et une carriole : Racicot, ou bien le père Néron.

— C'est trente-cinq milles d'icitte à Saint- Félicien, et les chemins sont méchants.

— J'irai pareil.

H partit de suite, et courut sur la neige, songeant au regard reconnaissant de Maria. Les autres se préparèrent pour la nuit, agitant dans leur esprit un nouveau calcul de distance . . . Soixante et dix milles aller et retour ... Et les mauvais chemins ... La lampe resta allumée, et jusqu'au matin la malade se lamenta dans le

silence, tantôt en plaintes aiguës, tantôt en un halètement affaibli.

Deux heures après l'aube, le médecin et le curé de Saint-Henri arrivèrent ensemble.

— Je n'ai pas pu venir plus tôt, expliqua le curé. Mais me voilà tout de même, et j'ai pris le docteur au village en passant.

Ils s'assirent près du lit et causèrent à voix basse ; le médecin procéda à un nouvel examen ; mais ce fut le curé qui en annonça le résultat.

— On ne peut rien dire, fit-il. Elle n'a pas l'air pire; mais ça n'est pas une maladie ordinaire. Je vais toujours la confesser et lui donner l'absolution; après ça nous nous en irons tous les deux et nous reviendrons après-demain.

n s'approcha du lit de nouveau, pendant que tous les autres allaient s'asseoir près de la fenêtre. Pendant quelques minutes les deux voix se répondirent, l'une affaiblie par la souffrance et coupée de gémissements, l'autre assurée, grave, à peine abaissée pour les questions solennelles. Après un murmure indistinct, des gestes augustes planèrent, faisant baisser les têtes, et le curé se leva.

Avant le départ le médecin confia à Maria une petite fiole, avec des recommandations.

— Seulement si elle pâtit bien fort, à crier, et jamais plus de quinze gouttes à la fois. Et ne lui donnez pas d'eau f rette à boire . . .

Elle les reconduisit jusqu'au seuil, la fiole à

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la main. Au moment de monter dans la carriole le curé de Saint-Henri la prit à part et lui dit quelques mots à son tour.

— Les médecins font ce qu'ils peuvent, dit-il avec simplicité, mais il n'y a que le Bon Dieu qui connaît les maladies. Priez bien fort, et je dirai la messe pour elle demain; oui, une grand'messe avec chant, c'est entendu.

Toute la journée Maria s'efforça de combattre avec des prières la marche incompréhensible du mal, et chaque fois qu'elle s'approchait du lit c'était avec l'espoir confus qu'un miracle s'était produit et que la malade allait présentement cesser de gémir, s'assoupir quelques heures et se réveiller guérie. Il n'en fut rien : les plaintes continuaient, et vers le soir elles se muèrent en une sorte de soupir profond, répété sans cesse, qui semblait protester contre un fardeau, ou bien contre l'envahissement lent d'un poison meurtrier.

Au milieu de la nuit, Eutrope Gagnon arriva, ramenant Tit'Sèbe le remmancheur.

C'était un petit homme maigre à figure triste, avec des yeux très doux. Comme toutes les fois qu'on l'appelait au chevet d'un malade il avait mis ses vêtements de cérémonie, de drap foncé, assez usés, qu'il portait avec la gaucherie des paysans endimanchés. Mais les fortes mains brunes, qui saillaient des manches, avaient des gestes qui imposaient la confiance.

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Elles palpèrent les membres et le corps de la mère Chapdelaine avec des précautions infinies, sans lui arracher un seul cri de douleur, et après cela il resta longtemps immobile, assis près du lit, la contemplant comme s'il attendait qu'une intuition miraculeuse lui vînt.

Mais quand il parla, ce fut pour dire :

— Vous avez-t-y appelé le curé ? Il est venu.. . Et quand c'est qu'il doit revenir ? Demain: c'est correct.

Après un nouveau silence, il avoua simplement :

— Je n'y peux rien . . . C'est une maladie dans le dedans du corps, que je ne connais pas. Si c'avait été un accident, des os brisés, je l'aurais guérie. Je n'aurais rien eu qu'à sentir ses os avec mes mains, et puis le Bon Dieu m'aurait inspiré quoi faire, et je l'aurais guérie. Mais ça, c'est un mal que je ne connais pas. Je pourrais bien lui poser des mouches noires sur le dos, et peut-être que ça lui tirerait le sang et que ça la soulagerait pour un temps. Ou bien je pourrais lui donner une boissson faite avec des rognons de castor: c'est bon pour les maladies de même, c'est connu. Mais je ne pense pas que ça la guérirait, ni la boisson, ni les mouches noires.

Il parlait avec tant d'honnêteté, et si simplement, qu'il faisait sentir à tous ce que c'était que la maladie d'un corps humain: un phéno-

MARIA en AT DE LAI NE 211

mène mystérieux et terrible qui se passe derrière des portes closes et que les autres humains ne peuvent combattre que gauchement en tâtonnant, se fiant à des signes incertains.

— Si le Bon Dieu le veut, elle va mourir.

Maria se mit à pleurer doucement; le père Chapdelaine resta immobile et muet, la bouche ouverte, ne comprenant pas encore, et le remmancheur, ayant prononcé son verdict, baissa la tête et regarda longuement la malade de ses yeux compatissants. Ses mains brunes de paysan, inutiles, reposaient sur ses genoux; voûté, un peu penché en avant, doux et triste, il semblait poursuivre avec son dieu un dialogue muet, disant:

— Vous m'avez donné le don de guérir les os brisés, et j'ai guéri; mais vous ne m'avez pas donné le don de guérir les maux comme ceux-ci : alors je suis obligé de laisser cette pauvre femme mourir.

Pour la première fois les marques profondes que la maladie avait creusées sur le visage de la mère Chapdelaine parurent à son mari et à ses enfants être autre chose que des signes passagers de douleur: l'empreinte définitive de la dissolution qui venait. Les soupirs profonds, et en vérité pareils à des râles, qui sortaient de son gosier, devinrent non plus une expression consciente de souffrance, mais la dernière protestation instinctive d'un organisme que déchi-

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rait l'approche de la mort. Et une peur nouvelle leur vint à tous, presque plus forte que leur peur de la perdre.

— Vous ne pensez pas qu'elle va mourir avant que M. le curé revienne ? demanda Maria.

Tit'Sèbe eut un geste d'ignorance.

...ça commençait à ressembler aux vieilles paroisses où elle avait

— Je ne peux pas dire ... Si votre cheval n'est pas trop fatigué, vous feriez bien d'aller le chercher dès qu'il fera jour.

Les regards se tournèrent vers la fenêtre, qui n'était encore qu'une plaque noire, et de là

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revinrent vers la malade. Une femme forte et courageuse, qui avait toute sa santé et toute sa connaissance cinq jours plus tôt. . . Sûrement elle n'allait pas mourir aussi vite que cela. . . Mais, maintenant qu'ils savaient l'issue triste et inévitable, chaque coup d'œil révélait un changement subtil, quelque signe nouveau qui faisait

été élevée et où elle aurait voulu faire tout son règne (page 230).

de cette femme couchée, aveuglée et gémissante, une créature toute différente de leur femme et de leur mère qu'ils avaient connue si longtemps.

Une demi-heure passa : le père Chapdelaine

se leva brusquement, après un nouveau regard vers la fenêtre.

— Je vas atteler, dit-il.

Tit'Sèbe hocha la tête.

— C'est correct: vous ferez aussi bien d'atteler; le jour va venir. De même M. le curé sera icitte pour midi.

— Oui: je vas atteler, répéta le père Chapdelaine.

Mais au moment de partir il semblait se rendre compte tout à coup qu'il se préparait à remplir une mission lugubre et solennelle, en allant chercher le Saint-Sacrement, qui annonce la mort, et il hésitait un peu, comme au seuil d'une étape irrémédiable.

— Je vas atteler.

Il se balança d'un pied sur l'autre, jeta un dernier regard sur la malade, et sortit enfin.

Le jour vint, et bientôt après le vent se leva et commença à mugir autour de la maison.

— Voilà le norouâ qui prend: il va y avoir une tempête, dit Tit'Sèbe.

Maria tourna les yeux vers la fenêtre et soupira.

— Et justement il a neigé il y a deux jours: ça va poudrer, certain ! Les chemins étaient déjà méchants; son père et M. le curé vont avoir de la misère.

Le remmancheur secoua la tête.

— Es auront peut-être un peu de misère en

MARIA Cil AT DEL AINE 215

route; mais ils arriveront pareil. Un prêtre qui apporte le Saint-Sacrement, c'est fort !

Ses yeux doux étaient remplis d'une foi sans borne.

— C'est fort, un prêtre qui apporte le Saint- Sacrement, répéta-t-il. Voilà trois ans passés, on m'avait appelé pour soigner un malade en bas de la rivière Mistassini; j'ai vu de suite que je ne pouvais pas le guérir, alors j'ai dit qu'on aille quérir un prêtre. C'était la nuit et il n'y avait pas d'homme dans la maison, vu que c'était le père qui était malade de même, et que les garçons étaient tous petits. Alors j'y ai été moi-même. Il fallait traverser la rivière pour revenir; la glace venait de descendre — c'était au printemps — et il n'y avait quasiment pas un seul bateau à l'eau encore. Nous avons trouvé une grosse chaloupe qui était restée dans le sable tout l'hiver, et quand nous avons essayé de la mettre à l'eau elle était si enfoncée dans le sable, et si pesante, qu'à quatre hommes nous n'avons seulement pas pu la faire grouiller. H y avait là Simon Martel, le grand Lalancette, de Saint-Méthode, un autre que je ne me rappelle plus, et moi, et à nous quatre, halant et poussant à nous briser le cœur en pensant à ce pauvre homme qui était en train de mourir comme un païen de l'autre bord de l'eau, nous n'avons seulement pas pu gi^ouiller cette chaloupe-là d'un quart de pouce, Eh bien, M.

le curé est venu; il a mis sa main sur le bordage . . . rien que mis sa main sur le bordage, de même. . . 'Toussez encore un coup", qu'il a dit; et la chaloupe est partie quasiment seule et s'en est allée vers l'eau comme une créature en vie. Cet homme qui était malade a reçu le Bon Dieu comme il faut et il est mort en monsieur, juste comme le jour venait. Oui, c'est fort, un prêtre !

Maria soupira encore; mais son cœur avait trouvé dans la certitude et dans l'attente de la mort une sorte de sérénité triste. La maladie obscure, l'inquiétude de ce qui pouvait venir, c'étaient des choses qu'on combattait à l'aveuglette, sans trop les comprendre, des choses vagues et terrifiantes comme des fantômes. Mais devant la mort inévitable et prochaine, ce qui restait à faire était simple et prévu depuis des siècles par des lois infaillibles. M. le curé venait, que ce fût le jour ou la nuit, il venait de loin, apportant le Saint-Sacrement à travers les rivières torrentielles du printemps, sur la glace traîtresse, par les mauvais chemins emplis de neige, en face du norouâ cruel, il venait sans jamais manquer, escorté de miracles; il faisait les gestes consacrés, et après cela il n'y avait plus de place pour le doute ou la peur: la mort devenait une promotion auguste, une porte ouverte sur la béatitude inimaginable des élus ...

MARIA ClIArDKLAINE 217

La tempête s'était levée et faisait trembler les parois de la maison comme les vitres d'une fenêtre tremblent sous des rafales. Le norouâ arrivait en mugissant par-dessus les cimes du bois sombre; sur l'espace défriché et nu qui entourait le^ petites constructions de bois — la maison, l'étable et la grange — il s'abattait et tourbillonnait quelques secondes, violent, mauvais, avec des bourrasques brusques qui tentaient de soulever la toiture ou bien frappaient les murs comme des coups de bélier, avant de repartir vers la forêt dans une ruée de dépit.

La maison de bois frissonnait du sol à la cheminée et semblait osciller sur sa base, si bien que ses habitants, entendant les mugissements et les clameurs aiguës de l'ennemi, sentant tout autour d'eux l'ébranlement de son choc, souffraient en vérité de presque toute l'horreur de la tempête, n'ayant pas cette impression d'asile sûr que donnent les fortes maisons de pierre.

Tit'Sèbe regarda autour de lui.

— C'est une bonne maison que vous avez là, pareil ; bien étanche et chaude . . . C'est-y votre père et les garçons qui l'ont levée ? Oui ... Et de même vous devez avoir pas mal grand de terre de faite, à cette heure . . .

Le vent était si fort qu'ils n'entendirent pas les grelots de l'attelage, et tout à coup la porte battit contre le mur et le curé de Saint-Henri

entra, portant le Saint-Sacrement de ses deux mains levées. Maria et Tit'Sèbe s'agenouillèrent; Tit'Bé courut fermer la porte, puis se mit à genoux aussi. Le prêtre retira sa gi'ande pelisse de fourrure, la toque poudrée de neige qui lui descendait jusqu'aux yeux, et s'en alla vers le lit de la malade sans perdre une seconde, comme un messager porteur d'une gi'âce.

Oh ! la certitude ! le contentement d'une promesse auguste qui dissipe le brouillard redoutable de la mort ! Pendant que le prêtre accomplissait les gestes consacrés et que son muiTnure se mêlait aux soupirs de la mourante, Samuel Chapdelaine et ses enfants priaient sans relever la tête, presque consolés, exempts de doute et d'inquiétude, sûrs que ce qui se passait là était un pacte conclu avec la divinité, qui faisait du Paradis bleu semé d'étoiles d'or un bien légitime.

Après cela le curé de Saint-Henri se chauffa au poêle ; puis ils prièrent encore quelque temps ensemble, à genoux près du lit.

Vers quatre heures, le vent sauta au sud-est, la tempête s'arrêta aussi brusquement qu'une lame qui frappe un mur, et dans le grand silence singulier qui suivit le tumulte, la mère Chapdelaine soupira deux fois, et mourut.

Ephrem Surprenant poussa la porte et parut sur le seuil.

— Je suis venu . . .

11 ne trouva pas d'autres mots et resta immobile quelques secondes, regardant Tun après l'autre d'un air gêné le père Chapdelaine, Maria, les enfants qui étaient assis près de la table, raides et muets; puis il enleva sa casquette d'un geste hâtif, comme pour réparer un oubli, referma la porte derrière lui et s'approcha du Ht où reposait la morte.

On avait changé le lit de position, lui tournant la tête au mur et le pied vers l'intérieur de la maison, afin qu'il fût accessible des deux côtés. Près du mur, deux chandelles brûlaient sur des chaises; une d'elles était fichée dans un grand chandelier de métal blanc que les visiteurs de la famille Chapdelaine n'avaient encore jamais vu; pour l'autre Maria n'avait rien pu trouver de plus approprié qu'une coupe de verre dans laquelle, l'été, on servait les bleuets et les framboises sauvages aux jours de cérémonie.

Le chandelier de métal luisait, le verre de la coupe scintillait à la lumière, qui n'éclairait pourtant que faiblement le visage de la morte. Il avait revêtu, ce visage, une pâleur singulière, raffinée, de femme des villes, effet des quelques jours de maladie ou bien du froid définitif des cadavres, dont le père Chapdelaine et ses enfants s'étaient d'abord un peu étonnés, y voyant ensuite une métamorphose auguste et qui marquait combien la mort l'avait déjà élevée au-dessus d'eux.

Ephrem Surprenant regarda quelques instants, puis s'agenouilla. Il ne murmura d'abord que des mots indistincts de prière; mais quand Maria et Tit'Bé vinrent s'agenouiller aussi près de lui il tira de sa poche son chapelet à gi'os grains et commença à le réciter à demi voix.

Quand ce fut fini, il alla s'asseoir sur une chaise près de la table et resta silencieux quelque temps, secouant parfois la tête d'un air triste, comme il convient de faire dans une maison où il y a un deuil, et aussi parce qu'il était sincèrement chagriné.

— C'est une gi'ande perte, fit-il enfin. Tu étais bien gi'éé de femme, Samuel ; personne ne peut rien 'dire à l'encontre. Tu étais bien gréé de femme, certain !

Après cela, il se tut de nouveau, chercha sans les trouver des paroles de consolation, et finit par parler d'autre chose.

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— Le temps est doux à soir; il va mouiller bientôt. Tout le monde dit que le printemps viendra de bonne heure.

Pour les paysans, tout ce qui touche à la terre qui les nourrit, et aussi aux saisons qui tour à tour assoupissent et réveillent la terre, est si important qu'on peut en parler même à côté de la mort sans profanation. Tous dirigèrent instinctivement leurs regards vers la petite fenêtre carrée; mais la nuit était obscure et ils ne pouvaient rien voir.

Ephrem Surprenant fit de nouveau Téloge de la morte.

— Dans toute la paroisse il n'y avait pas femme plus vaillante qu'elle, ni plus capable. Accueillante, avec ça, et quelle belle façon elle avait pour les visiteurs ! Dans les vieilles paroisses et même dans les villes, où les **chars" passent, on n'en aurait pas trouvé beaucoup qui la valaient. Oui, tu étais bien gréé de femme, certain . . .

Il se leva bientôt, et sortit d'un air attristé.

Dans le long silence qui suivit le père Chapdelaine laissa sa tête retomber peu à peu sur sa poitrine et parut s'assoupir. Maria éleva la voix, craignant un sacrilège.

— Endormez-vous point, son père.

— Non . . . Non . . .

Il se redressa sur sa chaise et carra les

épaules; mais comme ses yeux se fermaient malgré lui il se leva bientôt.

— On va dire encore un chapelet, fit-il.

Ils allèrent s'agenouiller près du lit où reposait la morte et récitèrent un chapelet entier. Quand ils se relevèrent ils entendirent la pluie qui fouettait la vitre et les bardeaux du toit. C'était la première pluie du printemps, et elle annonçait la délivrance, l'hiver fini, la terre reparaissant bientôt, les rivières reprenant leur marche heureuse, le monde métamoi-phosé une fois de plus comme une belle créature qu'un coup de baguette miraculeux délivre enfin d'un maléfice. . . Mais ils n'osaient s'en réjouir, dans cette maison où pesait la mort, et véritablement ils n'éprouvaient presque aucune joie, parce que leur chagrin était profond et, sincère.

Ils ouvrirent la fenêtre et s'assirent de nouveau, prêtant l'oreille au crépitement des gouttes pesantes sur la toiture. Maria vit que son père avait détourné la tête et restait immobile, elle crut que son assoupissement habituel du soir s'emparait de lui une fois de plus ; mais au moment où elle allait le réveiller d'un mot, ce fut lui qui soupira et se mit à parler.

— Ephrem Sui*prenant a dit la vérité, fit-il. Ta mère était une bonne femme, Maiia, une femme dépareillée.

Maria fit "oui" de la tête, serrant les lèvres.

— Courageuse et de bon conseil, elle Ta été

La mère Chapdelaine - "Ta mère était une bonne femme. Maria, une femme dépareillée." (page 222).

tant qu'elle a vécu, mais c'est surtout dans les commencements, juste après notre mariage, et un peu plus tard, quand Esdras et toi vous étiez encore jeunets, qu'elle s'est montrée rare. La femme d'un petit habitant s'attend bien d'avoir de la misère; mais des femmes qui vont à la besogne aussi capablement et d'une si belle humeur comme elle a fait dans ce temps-là, il n'y en a pas beaucoup, Maria.

Maria murmura:

— Je sais, son père; je sais bien.

Et elle s'essuya les yeux, car son cœur se fondait.

— Quand nous avons pris notre première terre à Nonnandin, nous avions deux vaches et pas gros de pacage, car presque tout ce lotlà était encore en bois debout, et difficile à faire. Moi j'ai pris ma hache et puis je lui ai dit: "Je vas te faire de la terre, Laura!" Et du matin au soir c'était bûche, bûche, sans jamais revenir à la maison hormis que pour le dîner; et tout ce temps-là elle faisait le ménage et l'ordinaire, elle soignait les animaux, elle mettait les clôtures en ordre, elle nettoyait l'étable, peinant sans arrêter, et trois ou quatre fois dans la journée elle sortait devant la porte et restait un moment à me regarder, là-bas à la lisière du bois, où je "fessais" de toutes mes forces sur les épinettes et les bouleaux pour lui faire de la terre.

MAKI A C II A r D E L A I N E 225

"Et puis voilà qu'en juillet le puits a tari: les vaches n'avaient plus d'eau à leur soif et elles ont quasiment arrêté de donner du lait. Alors pendant que j'étais dans le bois, la mère s'est mise à voyager à la rivière avec une chaudière dans chaque main, remontant l'écaiTe huit et dix fois de suite avec ses chaudières pleines, les pieds dans le sable coulant, jusqu'à ce qu'elle ait eu fini de remplir un quart, et quand le quart était plein, elle le chargeait sur une brouette et elle s'en allait le vider dans la grande cuve dans le clos des vaches, à plus de trois cents verges de la maison, au pied du cran. C'était pas un ouvrage de femme, ça, et je lui ai bien dit de me laisser faire; mais toutes les fois elle se mettait à crier: "Occupe-toi pas de ça, toi . . . Occupe-toi de rien . . . Fais-moi de la terre." Et elle riait pour m'encourager, mais je voyais bien qu'elle avait eu de la misère, et que le dessous de ses yeux était tout noir de fatigue.

"Alors je prenais ma hache et je m'en allais dans le bois, et je fessais si fort sur les bouleaux que je faisais sauter des morceaux gi'os comme le poignet, en me disant que c'était une femme dépareillée que j'avais là, et que si le Bon Dieu me gai'dait ma santé je lui ferais une belle terre ..."

La pluie crépitait toujours sur le toit; de temps en temps un coup de vent venait fouetter

la fenêtre de gouttes pesantes qui coulaient ensuite sur le carreau comme des larmes lentes. Encore quelques heures de pluie et ce serait le sol mis à nu, les ruisseaux se formant sur toutes les pentes; quelques jours, et de nouveau Ton entendrait les chutes . . .

— Quand nous avons pris une autre terre en haut de Mistassini, reprit Samuel Chapdelaine, c'a été la même chose: du travail dur et de la misère pour elle comme pour moi; mais toujours encouragée et de belle humeur. . . Là nous étions en plein bois; mais comme il y avait des clairières avec du foin bleu parmi les roches, nous nous sommes mis à élever des moutons. Un soir. . .

Il se tut encore quelques instants, puis recommença à parler en regardant Maria fixement comme s'il voulait lui faire bien comprendre ce qu'il allait dire.

— C'était en septembre; au temps où toutes les bêtes dans le bois deviennent mauvaises. Un homme de Mistassini qui descendait la rivière en canot s'était arrêté près de chez nous et il nous avait dit comme ça: "Prenez garde à vos ''moutons, les ours sont venus tuer une génisse "tout près des maisons la semaine passée." Alors la mère et moi nous sommes allés ce soirlà virer au foin bleu pour faire rentrer les moutons au clos la nuit, pour pas que les ours les mangent.

M A n I A C II A 1' D E L A I X E 227

"Moi j'avais pris par un bord et elle par l'autre, à cause que les moutons s'égaillaient dans les aunes. C'était à la brunante, et tout à coup j'entends Laura qui crie: "Ah! les maudits!" Il y avait des bêtes qui remuaient dans la brousse, et c'était facile de voir que c'étaient pas des moutons, à cause que dans le bois, vers le soir, les moutons font des taches blanches. Alors je me suis mis à courir tant que j'ai pu, ma hache à la main. Ta mère me l'a conté plus tard, quand nous étions de retour à la maison: elle avait vu un mouton couché par terre, déjà mort, et deux ours qui étaient après le manger. Ça prend un bon homme, pas peureux de rien, pour faire face à des ours en septembre, même avec un fusil; et quand c'est une femme avec rien dans la main, le mieux qu'elle peut faire c'est de se sauver et personne n'a rien à dire. Mais la mère elle a ramassé un bois par terre et elle a couru dret sur les ours, en criant : "Nos "beaux moutons gras ! . . . Sauvez-vous, gi'ands "voleux, ou je vas vous faire du mal!"

"Moi j'arrivais en galopant tant que je pouvais à travers les chousses; mais le temps que je la rejoigne les ours s'étaient sauvés dans le bois sans rien dire, tout piteux, parce qu'elle les avait épeurés comme il faut."

Maria écoutait, retenant son haleine, et se demandant si vraiment c'était bien sa mère qui avait fait cela, sa mère qu'elle avait toujours

228 MARIA CHAPDELAIXE

connue douce et patiente, et qui n'avait jamais donné une taloche à Télesphore sans le prendre ensuite sur ses genoux pour le consoler, pleurant avec lui, et disant que de battre un enfant, il y avait de quoi lui briser le coeur.

La courte averse de printemps était déjà finie; la lune se montrait à travers les nuages comme un visage curieux venant voir ce qui restait encore de la neige de l'hiver après cette première pluie. Le sol était toujours d'une blancheur uniforme; le silence profond de la nuit annonçait que bien des jours encore s'écouleraient avant qu'on entendît de nouveau le tonnerre lointain des grandes chutes ; mais la brise tiède chuchotait des encouragements et des promesses.

Samuel Chapdelaine se tut quelque temps, la tête penchée, les mains sur ses genoux, se souvenant du passé et des dures années pourtant pleines d'espérance. Quand il recommença à parler, ce fut d'une voix hésitante, avec une sorte d'humilité mélancolique.

— A Normandin, et à Mistassini, et dans les autres places où nous avons passé, j'ai toujours travaillé fort ; personne ne peut rien dire à rencontre. J'ai claire bien des arpents de bois, et bâti des maisons et des granges, en me disant toutes les fois qu'un jour viendrait où nous aurions une belle terre, et où ta mère pourrait vivre comme les femmes des vieilles paroisses

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avec de beaux champs nus des deux bords de la maison aussi loin qu'on peut voir, un jardin de légumes, de belles vaches grasses dans les clos ... Et voilà qu'elle est morte tout de même dans une place à moitié sauvage, loin des autres maisons et des éghses et si près du bois qu'il y a des nuits où l'on entend crier les renards. Et c'est ma faute, si elle est morte dans une place de même; c'est ma faute, certain !

Le remords l'étreignait; il secouait la tête, les yeux à terre.

— Plusieurs fois, après que nous avions passé cinq ou six ans dans une place et que tout avait bien marché, nous commencions à avoir un beau bien: du pacage, de grands morceaux de terre faite prêts à être semés, une maison toute tapissée en dedans avec des gazettes à imag-es... Il venait du monde qui s'établissait autour de nous; il n'y avait rien qu'à attendre un peu en travaillant tranquillement et nous aurions été au milieu d'une belle paroisse où Laura aurait pu faire un règne heureux ... Et puis tout à coup le cœur me manquait; je me sentais tanné de l'ouvrage, tanné du pays; je me mettais à haïr les faces des gens qui prenaient des lots dans le voisinage et qui venaient nous voir, pensant que nous serions heureux d'avoir de la visite après être restés seuls si longtemps. J'entendais dire que plus loin vers le haut du lac, dans le bois, il y avait de la bonne terre; que

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du monde de Saint-Gédéon parlait de prendre des lots de ce côté-là, et voilà que cette place dont j'entendais parler, que je n'avais jamais vue et où il n'y avait encore personne, je me mettais à avoir faim et soif d'elle comme si c'était la place où j'étais né. . .

"Dans ces temps-là, quand l'ouvrage de la journée était fini, au lieu de rester à fumer près du poêle, j'allais m'asseoir sur le perron et je restais là sans grouiller, comme un homme qui a le mal du pays et qui s'ennuie, et tout ce que je voyais là devant moi: le bien que j'avais fait moi-même avec tant de peine et de misère, les champs, les clôtures, le cran qui bouchait la vue, je le haïssais à en perdre la raison.

"Alors ta mère venait par derrière sans faire de bruit; elle regardait aussi notre bien, et je savais qu'elle était contente dans le fond de son cœur, parce que ça commençait à ressembler aux vieilles paroisses où elle avait été élevée et où elle aurait voulu faire tout son règne. Mais au lieu de me dire que je n'étais qu'un vieux simple et un fou de vouloir m'en aller, comme bien des femmes auraient fait, et de me chercher des chicanes pour ma folie, elle ne faisait rien que soupirer un peu, en songeant à la misère qui allait recommencer dans une autre place dans les bois, et elle me disait comme ça tout doucement: "Eh bien, Samuel ! C'est-y "qu'on va encore mouver bientôt?'*

"Dans ces temps-là je ne pouvais pas lui répondre, tant j'étranglais de honte, à cause de la vie misérable qu'elle faisait avec moi; mais je savais bien que je finirais par partir encore pour m'en aller plus haut vers le nord, plus loin dans le bois, et qu'elle viendrait avec moi et prendrait sa part de la dure besogne du commencement, toujours aussi capablement, encouragée et de belle humeur, sans jamais un mot de chicane ni de malice."

Après cela il se tut et sembla ruminer longuement son regret et son chagrin. Maria soupira et se passa les mains sur la figure, comme l'on fait quand on veut effacer ou oublier quelque chose; mais en vérité elle ne désirait rien oublier. Ce qu'elle venait d'entendre l'avait émue et troublée ; elle avait l'intuition confuse que ce récit d'une vie dure, bravement vécue, avait pour elle un sens profond et opportun, et qu'il contenait une leçon, si seulement elle pouvait comprendre.

— Comme on connaît mal les gens ! songeat-elle.

Dès le seuil de la mort, sa mère semblait prendre un aspect auguste et singulier, et voici que les qualités familières, humbles, qui l'avaient fait aimer de son vivant, disparaissaient derrière d'autres vertus presque héroïques.

Vivre toute sa vie en des lieux désolés, lors-

qu'on aurait aimé la compagnie des autres humains et la sécurité paisible des villages; peiner de l'aube à la nuit, dépensant toutes les forces de son corps en mille dures besognes, et garder de l'aube à la nuit toute sa patience et une sérénité joyeuse; ne jamais voir autour de soi que la nature primitive, sauvage, le bois inhumain, et garder au milieu de tout cela l'ordre raisonnable, et la douceur, et la gaieté, qui sont les fruits de bien des siècles de vie sans rudesse, c'était une chose difficile et méritoire, assurément. Et quelle était la récompense ? Quelques mots d'éloge, après la mort.

Est-ce que cela en valait la peine ? La question ne se posait pas dans son esprit avec cette netteté ; mais c'était bien à cela qu'elle songeait. Vivre ainsi, aussi durement, aussi bravement, et laisser tant de regret derrière soi, peu de femmes en étaient capables. Elle-même . . .

Le ciel baigné de lune était singulièrement lumineux et profond, et d'un bout à l'autre de ce ciel des nuages curieusement découpés, semblables à des décors, défilaient comme une procession solennelle. Le sol blanc n'évoquait aucune idée de froid ni de tristesse, car la brise était tiède, et quelque vertu mystérieuse du printemps qui venait faisait de la neige un simple déguisement du paysage, nullement redoutable, et que l'on devinait condamné à bientôt disparaître.

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Maria, assise près de la petite fenêtre, regarda quelque temps sans y penser le ciel, le sol blanc, la barre lointaine de la forêt, et tout à coup il lui sembla que cette question qu'elle s'était posée à elle-même venait de recevoir une réponse. Vivre ainsi, dans ce pays, comme

...une métamorphose auguste et qui marquait combien la mort l'avait déjà élevée au-dessus d'eux (page 220).

sa mère avait vécu, et puis mourir et laisser derrière soi un homme chagi'iné et le souvenir des vertus essentielles de sa race, elle sentait qu'elle serait capable de cela. Elle s'en rendait compte sans aucune vanité et comme si la réponse était venue d'ailleurs. Oui, elle serait capable de cela; et une sorte d'étonnement lui

234 MARIA CUAPDELAINE

vint, comme si c'était là une nouvelle révélation inattendue.

Elle pourrait vivre ainsi; seulement..! elle n'avait pas dessein de le faire. . . Un peu plus tard, quand ce deuil serait fini, Lorenzo Sui-prenant reviendrait des Etats pour la troisième fois et l'emmènerait vers l'inconnu magique des villes, loin des grands bois qu'elle détestait, loin du pays barbare où les hommes qui s'étaient écartés mouraient sans secours, où les femmes souffraient et agonisaient longuement, tandis qu'on s'en allait chercher une aide inefficace au long des interminables chemins emplis de neige. Pourquoi rester là, et tant peiner, et tant souffrir, lorsqu'on pouvait s'en aller vers le sud et vivre heureux ?

Le vent tiède qui annonçait le printemps vint battre la fenêtre, apportant quelques bruits confus: le murmure des arbres serrés dont les branches frémissent et se frôlent, le cri lointain d'un hibou. Puis le silence solennel régna de nouveau. Samuel Chapdelaine s'était endormi; mais ce sommeil au chevet de la mort n'avait rien de gi'ossier ni de sacrilège ; le menton sur sa poitrine, les mains ouvertes sur ses genoux, il semblait plongé dans un accablement triste, ou bien enfoncé dans une demimort volontaire où il suivait d'un peu plus près la disparue.

Maria se demandait encore: Pourquoi rester

MARIA ClIArDELAlNE

là, et tant peiner, et tant souffrir? Pourquoi?... Et comme elle ne trouvait pas de réponse voici que du silence de la nuit, à la longue, des voix s'élevèrent.

Elles n'avaient rien de miraculeux, ces voix; chacun de nous en entend de semblables lorsqu'il s'isole et se recueille assez pour laisser loin derrière lui le tumulte mesquin de la vie journalière. Seulement elles parlent plus haut et plus clair aux cœurs simples, au milieu des grands bois du nord et des campagnes désolées. Comme Maria songeait aux merveilles lointaines des cités, la première voix vint lui rappeler en chuchotant les cent douceurs méconnues du pays qu'elle voulait fuir.

L'apparition quasi miraculeuse de la terre au printemps, après les longs mois d'hiver... La neige redoutable se muant en ruisselets espiègles sur toutes les pentes; les racines surgissant, puis la mousse encore gonflée d'eau, et bientôt le sol délivré sur lequel on marche avec des regards de déhce et des soupirs d'allégi'esse, comme en une exquise convalescence ... Un peu plus tard les bourgeons se montraient sur les bouleaux, les aunes et les trembles, le bois de charme se couvrait de fleurs roses, et après le repos forcé de l'hiver le dur travail de la terre était presque une fête; peiner du matin au soir semblait une permission bénie . . . Le bétail enfin délivré de l'étable entrait en

236 MARIA CHAPDELAI^^E

courant dans les clos et se gorgeait d'herbe neuve. Toutes les créatures de l'année: les veaux, les jeunes volailles, les agnelets batifolaient au soleil et croissaient de jour en jour tout comme le foin et l'orge. Le plus pauvi'e des fermiers s'arrêtait parfois au milieu de sa cour ou de ses champs, les mains dans ses poches et savourait le grand contentement de savoir que la chaleur du soleil, la pluie tiède, l'alchimie généreuse de la terre — toutes sortes de forces géantes — travaillaient en esclaves soumises pour lui . . . pour lui . . .

Après cela, c'était l'été : l'éblouissement des midis ensoleillés, la montée de l'air brûlant qui faisait vaciller l'horizon et la lisière du bois, les mouches tourbillonnant dans la lumière, et à trois cents pas de la maison les rapides et la chute — écume blanche sur l'eau noire — dont la seule vue répandait une fraîcheur déhcieuse. Puis la moisson, le grain nourricier s'empilant dans les granges, l'automne, et bientôt l'hiver qui revenait... Mais voici que miraculeusement l'hiver ne paraissait plus détestable ni terrible : il apportait tout au moins l'intimité de la maison close, et au dehors, avec la monotonie et le silence de la neige amoncelée, la paix, une gTande paix . . .

Dans les villes il y aurait les merveilles dont Lorenzo Surprenant avait parlé, et ces autres merveilles qu'elle imaginait elle-même confu-

lément: les larges rues illuminées, les magaûns magnifiques, la vie facile, presque sans abeur, emplie de petits plaisirs. Mais peut-être se lassait-on de ce vertige à la longue, et les soirs où l'on ne désirait rien que le repos et la tranquillité, où retrouver la quiétude des champs et des bois, la caresse de la première brise fraîche, venant du nord-ouest après le coucher du soleil, et la paix infinie de la campagne s'endormant tout entière dans le silence ?

*'Ça doit être beau, pourtant!" se dit-elle en bngeant aux gi'andes cités américaines. Et une autre voix s'éleva comme une réponse. Là-bas c'était l'étranger : des gens d'une autre race parlant d'autre chose dans une autre langue, chantant d'autres chansons. . . Ici. . .

Tous les noms de son pays, ceux qu'elle entendait tous les jours, comme ceux qu'elle n'avait entendus qu'une fois, se réveillèrent dans sa mémoire: les mille noms que des paysans pieux venus de France ont donnés aux lacs, aux rivières, aux villages de la contrée nouvelle qu'ils découvraient et peuplaient à mesure . . . lac à l'Eau-Claire ... la Famine . . . Saint-Cœurde-Marie . . . Ti'ois-Pistoles . . . Sainte-Rose-du- Dégel . . . Pointe-aux-Outardes . . . Saint- Andréde-l'Epouvante . . .

Eutrope Gagnon avait un oncle qui demeurait à Saint- André-de-l'Epouvante : Racicot, de

Honfleur, parlait souvent de son fils, qui était chauffeur à bord d'un bateau du Golfe, et chaque fois c'étaient encore des noms nouveaux qui venaient s'ajouter aux anciens: les noms de villages de pêcheurs ou de petits ports du Saint-Laurent, dispersés sur les rives entre lesquelles les navires d'autrefois étaient montés bravement vers l'inconnu . . . Pointe-Mille- Vaches ... les Escoumains . . . Notre-Dame-du- Portage ... les Grande s-Bergeronnes . . . Gaspé...

Qu'il était plaisant d'entendre prononcer ces noms, lorsqu'on parlait de parents ou d'amis éloignés, ou bien de longs voyages ! Comme ils étaient familiers et fraternels, donnant chaque fois une sensation chaude de parenté, faisant que chacun songeait en les répétant: **Dans tout ce pays-ci nous sommes chez nous . . . chez nous ! "

Vers Touest, dès qu'on sortait de la province, vers le sud, dès qu'on avait passé la frontière, ce n'était plus partout que des noms anglais, qu'on apprenait à prononcer à la longue et qui finissaient par sembler naturels sans doute; mais où retrouver la douceur joyeuse des noms français ?

Les mots d'une langue étrangère sonnant sur toutes les lèvi'es, dans les rues, dans les magasins ... De petites filles se prenant par la main

pour danser une ronde et entonnant une chanson que Ton ne comprenait pas ... Ici . . .

Maria regardait son père, qui dormait toujours, le menton sur sa poitrine comme un homme accablé qui médite sur la mort, et tout de suite elle se souvint des cantiques et des chansons naïves qu'il apprenait aux enfants presque chaque soir.

A la claire fontaine.

M'en allant promener. . .

Dans les villes des Etats, même si l'on apprenait aux enfants ces chansons-là, sûrement ils auraient vite fait de les oublier !

Les nuag-es épars qui tout à l'heure défilaient d'un bout à l'autre du ciel baigné de lune s'étaient fondus en une immense nappe giise, pourtant ténue, qui ne faisait que tamiser la lumière; le sol couvert de neige mi-fondue était blafard, et entre ces deux étendues claires la lisière noire de la forêt s'allongeait comme le front d'une armée.

Maria frissonna; l'attendrissement qui était , venu baigner son cœur s'évanouit; elle se dit / une fois de plus :

"Tout de même. . . c'est un pays dur, îcitte. Pourquoi rester?"

Alors une troisième voix plus grande que les autres s'éleva dans le silence: la voix du pays

240 M A El A CHAPDELAINE

de Québec, qui était à moitié un chant de femme et à moitié un sermon de prêtre.

Elle vint comme un son de cloche, comme la clameur auguste des orgues dans les égUses, comme une complainte naïve et comme le cri perçant et prolongé par lequel les bûcherons s'appellent dans les bois. Car en vérité tout ce qui fait Tâme de la province tenait dans cette voix: la solennité chère du vieux culte, la douceur de la vieille langue jalousement gardée, la splendeur et la force barbare du pays neuf où une race ancienne a retrouvé son adolescence.

Elle disait:

"Nous sommes venus il y a trois cents ans, et nous sommes restés . . . Ceux qui nous ont menés ici pourraient revenir parmi nous sans amertume et sans chagiln, car s'il est vrai que nous n'ayons guère appris, assurément nous n'avons rien oublié.

"Nous avions apporté d'outre-mer nos prières et nos chansons : elles sont toujours les mêmes. Nous avions apporté dans nos poitrines le cœur des hommes de notre pays, vaillant et vif, aussi prompt à la pitié qu'au rire, le cœur le plus humain de tous les cœurs humains: il n'a pas changé. Nous avons marqué un plan du continent nouveau, de Gaspé à Monti'éal, de Saint- Jean-d'Iberville à l'Ungava, en disant : Ici toutes les choses que nous avons apportées avec

nous, notre culte, notre langue, nos vertus et jusqu'à nos faiblesses deviennent des choses sacrées, intangibles et qui devront demeurer jusqu'à la fin.

"Autour de nous des étrangers sont venus, qu'il nous plaît d'appeler des barbares; ils ont pris presque tout le pouvoir; ils ont acquis presque tout l'argent ; mais au pays de Québec rien n'a changé. Rien ne changera, parce que nous sommes un témoignage. De nous-mêmes et de nos destinées, nous n'avons compris clairement que ce devoir-là : persister . . . nous maintenir. . . Et nous nous sommes maintenus, peutêtre afin que dans plusieurs siècles encore le monde se tourne vers nous et dise: Ces gens sont d'une race qui ne sait pas mourir . . . Nous sommes un témoignage.

''C'est pourquoi il faut rester dans la province où nos pères sont restés, et vivre comme ils ont vécu, pour obéir au commandement inexprimé qui s'est formé dans leurs cœurs, qui a passé dans les nôtres et que nous devrons transmettre à notre tour à de nombreux enfants : Au pays de Québec rien ne doit mourir et rien ne doit changer. . ."

L'immense nappe giise qui cachait le ciel s'était faite plus opaque et plus épaisse, et soudain la pluie recommença à tomber, approchant encore un peu l'époque bénie de la terre nue et des rivières délivrées. Samuel Chapde-

laine dormait toujours, le menton sur sa poitrine, comme un vieil homme que la fatigue d une longue vie dure aurait tout à coup accablé. Les flammes des deux chandelles fichées dans le chandelier de métal et dans la coupe de verre vacillaient sous la brise tiède, de sorte que des ombres dansaient sur le visage de la morte et que ses lèvres semblaient murmurer des prières ou chuchoter des secrets.

Maria Chapdelaine sortit de son rêve et songea: "Alors je vais rester ici... de même!" car les voix avaient parlé clairement et elle sentait qu'il fallait obéir. Le souvenir de ses autres devoirs ne vint qu'ensuite, après qu'elle se fût résignée, avec un soupir. Aima-Rose était encore toute petite; sa mère était morte et il fallait bien qu'il restât une femme à la maison. Mais en vérité c'étaient les voix qui lui avaient enseigné son chemin.

La pluie crépitait sur les bardeaux du toit, et la nature heureuse de voir l'hiver fini envoyait par la fenêtre ouverte de petites bouffées de brise tiède qui semblaient des soupirs d'aise. A travers les heures de la nuit Maria resta immobile, les mains croisées dans son giron, patiente et sans amertume, mais songeant avec un peu de regret pathétique aux merveilles lointaines qu'elle ne connaîtrait jamais, et aussi aux souvenirs tristes du pays où il lui était commandé de vivre; à la flamme chaude qui

n'avait caressé son cœur que pour s'éloigner sans retour, et aux grands bois emplis de neige d'où les garçons téméraires ne reviennent pas.

— Oui... Si vous voulez je vous marierai comme vous m'avez demandé, le printem^js d'après ce printeraps-ci. . . (page 244).

En mai, Esdi'as et Da'Bé descendirent des chantiers, et leur chagrin raviva le chagi'in des autres. Mais la terre enfin nue attendait la semence, et aucun deuil ne pouvait dispenser du labeur de l'été.

Eutrope Gagnon vint veiller un soir, et peutêtre, en regardant à la dérobée le visage de Maria, devina-t-il que son cœur avait changé, car lorsqu'ils se trouvèrent seuls il demanda:

— Calculez-vous toujours de vous en aller. Maria.

Elle fit: "Non" de la tête, les yeux à terre.

— Alors ... Je sais bien que ça n'est pas le temps de parler de ça, mais si vous pouviez me dire que j'ai une chance pour plus tard, j'endurerais mieux l'attente.

Maria lui répondit:

— Oui... Si vous voulez je vous marierai comme vous m'avez demandé, le printemps d'après ce printemps-ci, quand les hommes reviendront du bois pour les semailles.

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