À L MALE O4 L
Avec ; juin le vrai printemps vint brusquement, après quelques jours froids. Le soleil brutal chauffa la terre et les bois, les dernières plaques de neige s’évanouirent, même à l’ombre des arbres serrés; la rivière Péribonka grimpa p eu à peu le long de ses hautes berges rocheuses et vint Paye Ph buissons d’ qunes Tom racines des premières Fa une bôté p Sa ieuse emplit les chemins. La terre canadienne se ne des a.
nigrs vestiges de l'hiver avec une sorte de rudess hätives Cômme par crainte de l’autre hiver qui venait déjà. HAE. «I
Esdras et Da’Bé Chapdelaine revinrent des chantiers où ils avaient travaillé tout l'hiver. E $dra était l’aîné de tous, un grand garçon au corps ol brun de É noir, Fes cheveux, à qui son front bas ‘et son
ëñton renflé féisaient un masque 1 néronien, » impérieux, un peu CE mais il parlait doucement, ‘Peant ses mots, LE montrant en tout une grande patience. P' un re il n’avait assurément que le visage, comm e si NA oid de des longs hivers LE Ja ponné hur Hésished fan AREBIE aan sa & sa race fussent'é res êr en lui pour lui ii faire un cœur simple, doux, et qui RCREAE à à son aspect edoutable.
Da’Bé était aussi grand, mais plus "mince, vif et gai, et ressemblait à son père.
Les époux Chapdelaine avaient donné aux deux premiers de leurs enfants Esdras et Maria, de beaux nee : majestueux et Sonorés : mais après ceux-là ils s’é aient lassés sans doute de tant de solennité, car les deux
YLAL d,uw
suivants n’avaient jamais entendu prononcer leurs noms véritables : on les avait toujours appelés Da’Bé et T'it’Bé, diminutifs enfantins et tendres. Les derniers, pourtant, avaient été baptisés avec un retour de cérémonie: Télesphore... Alma-Rose...
— Quand les garçons seront revenus nous allons faire,de la terre, avait dit le père.
Ils s'y mirent en effet sans tarder, avec l’aide d'Edwige ESC leur ‘homme engagé.” Au/pays de Québec l’érthographe des noms et leur application sont devenues des choses incertaines. Une population dispersée dans un vaste pays demi-sauvage,
AL AHAATEL .
(Lane us © ä 1 2 ne À. cal jilettrée pour la majeure part etn Her a conseillers
TS na ALSLA q £ ; que ses prêtres, s’est accoutumée à ne considérer des
noms que leur son, sans s’embarrasser de ce que peut À UYURA CA. at À Te x
être leur aspect édrit ou leur genre. Naturellement la prononciation a varié de bouche en bouche et de famille
. ee , .
en famille, et lorsqu'une circonstance solennelle fo Eu .
enfin à avoir recours à l’écriture, chacun prétend ép son nom de baptême à sa manière, sans admettre un seul instant il puisse y avoir pour CG de ces noms un canon impeérieux) Des emprunts faits à d’autres langues ont encore accentué l’incertitude en ce qui concerne l'orthographe ou le sexe. On signe Denise, ou Denije ou Deneïje; Conrad ou Courade; des hommes s'appellent Herménégilde, Aglaé, Edwige...
Edwige Légaré travaillait pour les Chapdelaine tous les étés, depuis onze ans, en qualité d'homme engagé. C'est-à-dire que pour ün $alaire de vingt piastres par mois il s’attelait chaque jour de quatre heures du matin
à neuf heures du soir à toute bésogiié à faire, et J Li , ) LCA +
apportait une sorte d’ardeur farouche qui ne s’épuisai
jamais; car c'était un de ces hommes qui sont con-
stitutionnellement incapables de rien faire sans donner
le maximum de leur force et de l'énergie qui est en eux,
ae ne q ST Asa re >) ALARALS A en un Spasme rageur toujours rénouvelé. Court, large, il avait des yeux d’un bleu étonnamment clair — chose ; r Me PACA? :
rare au pays de Québec — à [a fois aigus\et simples, : nas ;
dans un visage couleur d’Atgile surmonté de cheveux
, . . , Ke" d une teinte presque pareille et éternellement haché'de
È 1 ORAUIES Mi GE LS . . .
coûpüres. Car il Se rasait deux où trois fois la semaine, par une inexplicable coquetterie, et toujours le soir, devant le morceau, de miroir pendu au-dessus de la à dues 2 : SIA UP pompe, à la R eur ie de la petite lampe, proménant le rasoir sur Sa barbe dure avec des grébriémiénts d’effort ct de peine. Vêtu d’une chemise et de pantalons en totte du térreux
CLARA, | € étofte ays, d’un brun terreux, chaussé de grandes { , Me Per LÀ COKA bottes A euses, il était en vérité tout entier cou-
leur de terre, et son visage n’exprimait qu’une rusticité
terrible.
Le père Chapdelaine, ses trois fils et son homme
engagé COR EU FA EL OH BTE pe
Le bois sérrait encore de près ls bâtiments ‘qu’ils
avaient élevés eux-mêmes quelques années plus tôt; la
petite maison catrée, la grange de planches mal jointes,
l’'étable de troncs bruts entre lesquels on avait forcé des chiffons et de la terre. jee 4
Entre les quelques champs déjà d richés, nus et la
lisière de grands arbres au feuillage sombre s’étendait
un vaste morcea terrain que la hache n'avait que
timidement éntamé. Quelques troncs vert avaient été
coupés et nn de DE pièces de alpes ” des
+ chicots secs, éciés et fendus, avaient ali en é tout un
ee biver le grand poêle de fonte; mais le Kol était encore
È | 4h A fond DT
couvert d’un chaos de souches, de > ractfé < entre- | léuturtaod Ahélées, d'arbres couchés à terre trop pourris pour brûler, d’autres arbres morts mais rates debout au milieu d’un täillis d'auntés! Loc Les cinq hommes s’ eds rent un. datin vers cette ièce de terre et se mirent à ra e‘de suite et san 2 mot, car la Rae ë de chacun nn fixé e Pen Ehand, Le père Chapdelaine et Da’Bé RER eñ Fée ae ue l'un de l’autre de chaque côté un arbre debout et commencèrent, à balancer éñ éädénce leurs haches à che def ME EM Chacun d’eux faisait d’abord une coche profonde dans le bois, frappant pat temment au même endroit pendant quelques secondes, puis la hache du play © remonta brusquement attaquant le tronc MS A un pied plus haut et faisant voler à chaque Æoup copés au épais comme la main et taiti£ Enste sens ads Le à anaih, fibre. Quand leurs deux en Elles étaient près de Se kup rejoindre, l’un d’eux s’arrêtait et l’autre frappait plus lentement, laissan que fois sa hache un moment dans l’entaille; la Lens bois qui tenait € encore l’arbre debout par une sorte de miracle cédait t,e nhn, le pue se penchait et les deux bûcherons = Hlent à un pas et le regardaient tomber, poussant un grand cri afin que chacun se gare. COUEA,, Edwige Légaré et Esdras s’avançaient alors, etlorsque l'arbre n’était pas trop lourd pour eurs forces jointes ils le prenaient chacun par un bout, croisant leurs fo tesputtug mains, sous la rondeur du tronc, puis se f FLN. raidissänt avec peines l'échiné’ét leurs bras . craquai- A} cr €nta x jointures et s’en allaient le PAR pr dns LL Er “pr ôches , à pas courts et chancelants, ab ea pêni fete ment les autres arbres encore couchés à terre. Quand
MARIA CHAPDELAINE 41 … hoswphol be load ohoauy ù ; ils jugeaïent le fardeau trop pesant Tit Bé s’approchait,, : menant le cheval Charles-Eugène qui traînait un at-Eul *" auquel était attachée une forte chaîne; la chaîne était | : Let À A NS ARR Le 0 enroulée autour du tronc et mere À cheval s'A 4 le a boutait, et avec un effort qui £onflait les muscles de,ses AQU O2 à . . AE ACA Hanch ; tfaînait sur la terre le tronc qui frélait les AHanRS , r Can AËCE 6 OUR Al ALT, souchés et écrasäit les Jeunes aunes. | A midi Maria sortit sur le‘seuil et annonça par un), b long cri que le dîner était prêt. Les hommes se Te" ; : CEE tent leg parmi les souches, éssüuyant d’un
a : ILRe » gl m0 AO A Eh réVErS de main Îes gouttes de Sueur qui leur coulaient
dans les veux, et prirent le chemin de la maison. ca ECG LAN …f .
La soupe ant or dans les assiettes. Les : Ce Pie. DE 107 O ) [a #4 De cinq hommes s’attablèrent lentement, comme un peu étourdis Par le dur travail; mais à mesure qu’ils reprenaient leur Souffle leur grande faim s’éveillait et bientôt ils commencèrent à manger avec avidité. Les deux femmes les servaie t point les assiettes vides,
LOC, Of, RAC Dr apportant le grand plat de'lard et de pommes de terre bouillies, versant le thé chaud dans les tasses. Quand la viande eut disparu, les dîneurs rempliren l urs sou- PATES A : pi AAA A coupes de sirop de sucre da s lequel ils trempérent de € . . A °, E= f ES gros morceaux de pain tendrè; puis, bientôt rassasiés 277-424. parce qu'ils avaient mangé vite et, sans, yn mot, ils repoussèrent leurs assiettes et se renversèrent sur les . Pot =
chaises avec des $oupirs de contentement, plongeant leurs mains dans leurs poches pour y chercher les pipes et les vessies de porc gonflées de tabac. 4.1.
Edwige Légaré alla s’asseoir sur le seuif et répéta deux ou trois fois: “J'ai bien mangé... J'ai bien } mangé...” de l’air d’un juge qui rend ‘Un arrêt im gra
. . > CLIS AP QA AE SE ANT € % î <$
partial, après quoi il s’adossa au chambranle et Jaissa la
fumée de sa pipe et le regard de ses petits yeux pâles suivre dans l'air lé'rhèfne Vagabondage inconscient? Le père Chapdelaine s’abandonna peu à peu sur sa chaise et finit par s’assoupir; les autres fumèrent et devisèrent de leur ouvrage. & Uerl HReltL we.
— S'il y a quelque chose, dit la mère Chapdelaine, qui pourrait me consoler de rester si loin dans le bois, c’est de voir mes hommes faire un beau morceau de terre... Un beau morceau de terre qui a été plein de bois et de chicots et de racines et qu’on revoit une quinzaine après nu comme la main, prêt pour la charrue, je suis sûre qu’il ne peut rien y avoir au monde de plus beau et de plus aimable que ça.
Les autres approuvèrent de la tête et restèrent silencieux quelque temps, savourant l’image. Bientôt voici que le père Chapdelaine se réveillait rafraîchi par son somme et prêt pour la besogne; ils se levèrent et sortirent de la maison.
L'espace sur lequel ils avaient travaillé le matin restait encore semé de souches et embarrassé de buissons d’aunes. Ils se mirent à couper et arracher les aunes, prenant les branches par faisceaux dans leurs mains et les tranchant à coups de hache, ou bien creusant le sol autour des racines et arrachant l’arbuste entier d’une seule tirée. Quand les aunes eurent disparu, il restait les souches.
Légaré et Esdras s’attaquèrent aux plus petites sans autre aide que leurs haches et de forts leviers de bois. À coups de hache, ils coupaient les racines qui rampaient à la surface du sol, puis enfonçaient un levier à la base du tronc et pesaient de toute leur force, la poitrine appuyée sur la barre de bois. Lorsque l'effort
était insuffisant pour rompre les cent liens qui attachaient l’arbre à la terre, Légaré continuait à peser de tout son poids pour le soulever un peu, avec des grognements de peine, et Esdras reprenait sa hache et frappait furieusement au ras du sol, tranchant l’une après l’autre les dernières racines.
Plus loin les trois autres hommes manœuvraient l’arrache-souches auquel était attelé le cheval Charles- Eugène. La charpente en forme de pyramide tronquée était amenée au-dessus d’une grosse souche et abaissée, la souche attachée avec des chaînes passant sur une poulie, et à l’autre extrémité de la chaîne le cheval tirait brusquement, jetant tout son poids en avant et faisant voler les mottes de terre sous les crampons de ses sabots. C'était une courte charge désespérée, un élan de tempête que la résistance arrêtait souvent au bout de quelques pieds seulement comme la poigne d’une main brutale; alors les épaisses lames d’acier des haches montaient de nouveau, jetaient un éclair au soleil, retombaient avec un bruit sourd sur les grosses racines, pendant que le cheval soufflait quelques instants, les yeux fous, avant l’ordre bref qui le jetterait en avant de nouveau. Et après cela, il restait encore à traîner et rouler sur le sol vers les tas les grosses souches arrachées, à grand renfort de reins et de bras raidis et de mains souillées de terre, aux veines gonflées, qui semblaient lutter rageusement avec le tronc massif et les grosses racines torves.
Le soleil glissa vers l’horizon, disparut; le ciel prit de délicates teintes pâles au-dessus de la lisière sombre du bois, et l’heure du souper ramena vers la maison cinq hommes couleur de terre.
En les servant la mère Chapdelaine demanda cent détails sur le travail de la journée, et quand l’idée du coin de terre déblayé, magnifiquement nu, enfin prêt pour la culture, eut pénétré son esprit, elle montra une sorte d’extase mystique.
Les poings sur les hanches, dédaignant de s’attabler à son tour, elle célébra la beauté du monde telle qu’elle la comprenait: non pas la beauté inhumaine, artificiellement échafaudée par les étonnements des citadins, des hautes montagnes stériles et des mers périlleuses, mais la beauté placide et vraie de la campagne au sol riche, de la campagne plate qui n’a pour pittoresque que l’ordre des longs SsillonsS parallèles et la douceur des eaux courantes, de la campagne qui s'offre nue aux baisers du soleil avec un abandon d’épouse. PT
Elle se fit le ue des gestes héroïques des quatre Chapdelaine et d'Edwige Légaré, de leur bataille contre la nature barbare et de leur victoire de ce jour. ,Elle distribua les louanges et proclama son légitime orgueil, cependant que les cinq hommes fumaient silencieusement leur pipe de bois ou de plâtre, immobiles comme des efligies après leur longue besogne: des effigies couleur d'argile, aux yeux creux de fatigue.
— Les souches sont dures, prononça enfin le père Ghapdehiae les racines n’ont pas pourri dans la terre autant que j'aurais cru. Je calcule que nous ne serons pas clairs avant trois semaines.
Il Ar du regard Légaré; celui-ci approuva, grave.
— Trois semaines... Ouais, blasphème ! C’est ça que je calcule aussi. |
Ils se turent de nouveau, patients et résolus comme des gens qui commencent une longue guerre.
Le printemps canadien n’avait encore connu que quelques semaines de vie que l’été du calendrier venait déjà; et il sembla que la divinité qui réglementait le climat du lieu donnâ soudain à la marche naturelle des saisons un coùp de pouce auguste, afin de rejoindre une fois de plus dans leur cycle les contrées heureuses du sud. Car la chaleur arriva soudain, torride, une chaleur presque aussi démesurée que l'avait été le froid de l'hiver. Les cimes des épinettes et des cyprès, oubliées par le vent, se figérent dans une imimobilité perpétuelle; ? au-dessus de leur ligne sombre s’étendit un ciel auquel l'absence de nuages donnait une apparence immobile, aussi, et de l’aube à la nuit le soleil brutal rôtit la! terre.
Les cinq hommes continuaient le travail, et de jour en jour la clairière qu’ils avaient faite s’étendait un peu,
PAR) Lola 9
plus grande derrière eux, nue, /Semce de déchirures profondes qui montraient la bonne terre.
Maria alla leur porter de l’eau un matin.
Le père Chapdelaine et Tit’Bé coupaient des aunes; Da’Bé et Esdras mettaient en tas les arbres coupés. Edwige Légaré s’était attaqué seul à une souche; une main contre le tronc, de l’autre il avait saisi une racine comme on saisit dans une lutte la jambe d’un adversaire colossal, et il se battait contre l’inertie alliée du bois et de la terre e ennemi lein de haine que la résistance enrage. La souche et tt à coup, se coucha sur le sol; il se passa la main sur le front et,s’assit Sur une racine, Couvert de sueur, hébèté par l'effort. Quand Maria arriva près de lui avec le Seau à demi plein d’eau,
les autres ayant bu, il était encore immobile, haletant, et répétait d’un air égaré: ; ge P"
— Je perds connaissance. . - Alf] je perds connaissance.
Mais il s’interrompit en la voyant venir et poussa un
rugissement : p. |
— De l’eau “frette” | Eau Donnez-moi de l'eau frettél Licid Laufef pe PTT.
Il saisit le seau, en 1 vida (A moitié, se versa le reste
sur la tête et dns le cou'et aussitôt, AE vire A se jeta de nouveau sur la souche vaincue et commença à la
rouler vers un des tas comme on emporte une prise.b11<L Maria resta là quelques instants, regardant le labeur:* L
des hommes et le résultat de ce labeur, plus frappant de jour en jour, puis elle reprit le chemin de la maison, balançant le seau vide, heureuse de se sentir vivante et forte sous le soleil éclatant, songeant confusément aux choses heureuses qui étaient en route et ne pouvaient manquer de venir bientôt, si elle priait avec assez de ferveur et de patience.
Déjà loin, elle entendait encore les voix des hommes qui la suivaient, se répercutant au-dessus de la terre durcie par la ébalège Esdras, les mains déjà jointes sous un jeune cyprès tombé, disait d’un ton placide:
— Tranquillement, .. ensemble!
Légaré se colletait avec quelque HE adversaire inerte, et jurait d’une voix étouffée. > }"<4, |
— Blasphème! Je te ferai bien grouiller, RSu. “
Son halètement s entendait aussi; presque aussi fort.
que ses paroles, Il soufflait une ‘Seconde, puis se rusit sk
de nouveau : la ttlre: faidissant 1e$ bras, tofdant & ses larges reins. : La.
Et une ce de plus sa voix s'élevait en jurons et en plaintes. cor, Llauxte : J
— Je te de que jet ee Ah! ciboire! Qu il fait donc chaud... On va mourir... #ka ll à
Sa plainte | un le cri.
— Boss! On va mourir à faire de la terre!
La voix du père Chapdelaine lui répondait un peua Ltle.
étranglée, mais joyeuse. PTE
— Toffe, Edwige, toffe. La soupe aux pois sera bientôt prête.
Bientôt en effet Maria sortait de nouveau sur le seuil, et les mains ouvertes de chaque côté de la bouche pour envoyer plus loin le son, elle annonçait le dîner par un grand cri chantant.
Vers le soir, le vent se réveilla et une, fraîcheur. délicieuse « descendit sur la terre comme un'pardon. Mais le ciel pâle 1 restait vide de nuages.
— Si le beau temps continue, dit la mère Chapdelaine, les bleuets seront mûrs pour la fête de sainte Anne.
Le beau temps continua et dès les premiers jours de juillet les bleuets mûrirent.
Dans les brûlés, au flanc des coteaux pierreux, partout où les arbres plus rares laissaient passer le soleil, le sol avait été jusque-là presque uniformément rose, du rose vif des fleurs qui couvraient les touffes de bois de charme; les premiers bleuets, roses aussi, s’étaient confondus avec ces fleurs; mais sous la chaleur persistante ils prirent lentement une teinte bleu pâle, puis bleu de roi, enfin bleu violet, et quand juillet ramena la fête de sainte Anne, leurs plants chargés de grappes formaient de larges taches bleues au milieu du rose des fleurs de bois de charme qui commençaient à mourir.
Les forêts du, pays de Québec sont riches en baies |
sauvages; les atocas, les grenadés, les raisins de cran, la salsepareille ont poussé librement dans le’ sillage des grands incendies; mais le bleuet, qui est la luce ou myrtille de France, est la plus abondante de toutes les baies et la plus savoureuse. Sa cueillétte Constitue de juillet à septembre une véritable industrie pour les familles nombreuses qui vont passer toute la journée dans le bois, théories d'enfants de toutes tailles balançant des eaux d’étain, vides le matin, emplis et pesants le soir. D’autres ne cueillent les bleuets que pour euxmêmes, afin d’en faire des cônfitures ou les tartes fameuses qui sont le dessert national du Canada français.
Deux ou trois fois au début de juillet Maria alla cueillir des bleuets avec Télesphore et Alma-Rose; mais
l’heure de la maturité parfaite n’était pas encore venue, et le butin qu’ils rapportèrent suffit à à peine à la confection de quelques tartes de proportions dérisoites.
— Le jour de la fête de sainte Anne, dit la mère Chapdelaine en guise de consolation, nous irons tous en cueillir; les hommes aussi, et ceux qui n’en rapporteront pas une pleine Fes ière n’en mangeront pas.
Mais le samedi soir, qui était la veille de la fête de sainte Anne, fut pour les Chapdelaine une veillée mémorable et telle que leur maison dans les bois n’en avait pas encore connue.
Quand les hommes revinrent de l’ouvrage Eutrope Gagnon était déjà là. Il avait soupé, disait-il, et pendant que les autres prenaient leur repas, il resta assis près de la porte, se balançant sur deux pieds de sa chaise dans le courant d’air frais. Les pipes allumées, la conversation roula géo et sur les travaux de la terre et le soin du bétail.catile (le Letrau)
— À cinq hommes, dit se on fait gros de terre en peu de temps. Mais quand on travaille seul comme moi, sans cheval pour trainer 1 les grosses pièces, ça n’est pas guère d’ avant et on à de la misère. Mais ça avance pareil, ça avance. "©
La mère Chapdelaine, qui l’aimait et que l’idée de son labeur solitaire pour la bonne cause remplissait d’ardente sympathie, prononça des paroles d’encouragement.
— Ça ne va pas, si vite seul, c’est vrai; mais un homme seul se nourrit sans grande dépense, et puis votre frère Egide va revenir de la drave avec deux, trois cents piastres pour le moins, en temps pour les LoinE" et la’ moisson, et si vous restez tous les deux icitte
PLH 4
l'hiver prochain, dans moins de deux ans vous aurez une belle terre.
Il approuva de la tête et involontairement son regard se leva sur Maria, impliquant que d'ici à deux ans, si tout allait bien, il pourrait songer peut-être...
— La drave marche-t-elle bien? demanda Esdras. As-tu des nouvelles de là-bas?
— J'ai eu des nouvelles par Ferdina Larouche, un des garçons de T'hadée Larouche de Honfleur, qui est revenu de la Tuque le mois dernier. Il a dit que ça allait bien; les hommes n’avaient pas trop de misère.
Les chantiers, la drave, ce sont les deux chapitres principaux de la grande industrie du bois, qui pour les hommes de la province de Québec est plus importante encore que celle de la terre. D’octobre à avril les haches travaillent sans répit et les forts chevaux traînent les billots sur la neige jusqu'aux berges des rivières glacées ; puis, le printemps venu, les piles de bois s’écroulent l’une après l’autre dans l’eau neuve et commencent leur longue navigation hasardeuse à travers les rapides. Et à tous les coudes des rivières, à toutes les chutes, partout où les innombrables billots bloquent et s’amoncellent, il faut encore le concours des draveurs forts et adroits, habitués à la besogne périlleuse, pour courir sur les troncs demi-submergés, rompre les barrages, aider tout le jour avec la hache et la gaffe à la marche heureuse des pans de forêt qui descendent.
— De la misère, s’exclama Légaré avec mépris. Les jeunesses d’à-présent ne savent pas ce que c’est que d’avoir de la misère. Quand elles ont passé trois mois dans le bois elles se dépêchent de redescendre et d’acheter des bottines jaunes, des chapeaux durs et des cigarettes
pour aller voir les filles. Et même dans les chantiers, à cette heure, ils sont nourris pareil comme dans les hôtels, avec de la viande et des patates tout l’hiver. Il y a trente ans...
Il se tut quelques instants et exprima d’un seul hochement de tête les changements prodigieux qu’avaient amenés les années.
— Il y a trente ans, quand on a fait la ligne pour amener les “chars” de Québec, j'étais là, moué, et je vous dis que ça c'était de la misère. Je n’avais que seize ans, mais je bûchais avec les autres pour ‘‘clairer” la ligne, toujours à vingt-cinq milles en avant du fer, et je suis resté quatorze mois sans voir une maison. On n’avait pas de tentes non plus pendant l'été: rien que des abris en branches de sapin qu’on se faisait soimême, et du matin à la nuit c'était bûche, bâche, bûche, mangé par les mouches et dans la même journée trempé de pluie et rôti de soleil.
‘Le lundi matin on ouvrait une poche de fleur et on se faisait des crêpes plein un siau, et tout le reste de la semaine, trois fois par jour, pour manger, on allait puiser dans le siau. Le mercredi n’était pas arrivé qu’il n’y avait déjà plus de crêpes, parce qu’elles se collaient toutes ensemble; il n’y avait plus rien qu’un bloc de pâte. On se coupait un gros morceau de pâte avec son couteau, on se mettait ça dans le ventre, et puis bûche et bûche encore!...
‘Quand on est arrivé à Chicoutimi, où les provisions venaient par eau, on était pire que les sauvages, quasiment tout nus, la peau toute déchirée par les branches, et j'en connais qui se sont mis à pleurer quand on leur a dit qu’ils pouvaient s’en retourner chez eux, parce
qu’ils pensaient qu’ils allaient trouver tout le monde mort, tant ça leur avait paru long. Ça, c'était de la misère.
— C'est vrai, dit le père Chapdelaine, je me rappelle ce temps-là. Il n’y avait pas une seule maison en haut du lac: rien que des sauvages et quelques chasseurs qui montaient par là l’été en canot et l’hiver dans des traîneaux à chiens, quasiment comme aujourd’hui au Labrador.
Les jeunes gens écoutaient avec curiosité ces récits d'autrefois.
— Et à cette heure, fit Esdras, nous voilà icitte à quinze milles en haut du lac, et quand le bateau de Roberval marche on peut descendre aux chars en douze heures de temps.
Ils songèrent à cela pendant quelque temps sans parler : à la vie implacable d’autrefois, à la courte journée de voyage qui maintenant les séparait seulement des prodiges de la voie ferrée, et ils s’'émerveillèrent avec sincérité.
Tout à coup Chien grogna sourdement; un bruit de pas se fit entendre au dehors.
— Encore de la visite! s’écria la mère Chapdelaine d’un ton d’étonnement joyeux.
Maria se leva aussi, émue, lissant ses cheveux sans y penser; mais ce fut Ephrem Surprenant, un habitant de Honfleur, qui ouvrit la porte.
— On vient veiller ! cria-t-il de toutes ses forces en homme qui annonce une grande nouvelle.
Derrière lui entra un inconnu qui saluait et souriait avec politesse.
— C’est mon neveu Lorenzo, annonça de suite
Ephrem Surprenant, un garçon de mon frère Elzéar, qui est mort l'automne passé. Vous ne le connaissez pas; voilà longtemps qu’il a quitté le pays pour vivre aux Etats.
L'on se hâta d’offrir une chaise au jeune homme qui . venait des Etats et son oncle se mit en devoir d'établir avec certitude sa généalogie des deux côtés et de donner tous les détails nécessaires sur son âge, son métier et sa vie, selon la coutume canadienne.
— Ouais, un garçon de mon frère Elzéar, qui avait marié une petite Bourglouis, de Kiskising. Vous avez dû connaître ça, vous madame Chapdelaine?
Du fond de sa mémoire la mère Chapdelaine exhuma!
aussitôt le souvenir de plusieurs Surprenant et d’autant de Bourglouis, et elle en récita la liste avec leurs prénoms, leurs diverses résidences successives et la nomenclature complète de leurs alliances.
— C’est ça... C’est bien ça. Eh bien, celui-ci, c’est Lorenzo. Il travaille aux Etats depuis plusieurs années dans les manufactures.
Chacun examina de nouveau avec une curiosité simple Lorenzo Surprenant. Il avait une figure grasse
aux traits fins, des yeux tranquilles et doux, des mains blanches ; la tête un peu de côté, il souriait poliment, sans ironie ni gêne, sous les regards braqués.
— Il est venu, continuait son oncle, pour régler les affaires qui restaient après la mort d’Elzéar et pour essayer de vendre la terre.
— I] n’a pas envie de garder la terre et de se mettre habitant? interrogea le père Chapdelaine.
Lorenzo Surprenant accentua son sourire et secoua la tête.
— Non. Ça ne me tente pas de devenir habitant;
pas en tout. Je gagne de “bonnes” gages là où je suis;
4, je me plais bien; je suis accoutumé à l’ouvrage...
Il s’arrêta là, mais laissa paraître qu'après la vie qu’il avait vécue, et ses voyages, l’existence lui serait intolérable sur une terre entre un village pauvre et les bois.
— Du temps que j'étais fille, dit la mère Chapdelaine, c'était quasiment tout un chacun qui partait pour les Etats. La culture ne payait pas comme à cette heure, les prix étaient bas, on entendait parler des grosses gages qui se gagnaient là-bas dans les manufactures, et tous les ans c’étaient des familles et des familles qui vendaient leur terre presque pour rien et qui partaient du Canada. Il y en a qui ont gagné gros d’argent, c’est certain, surtout les familles où il y avait beaucoup de filles; mais à cette heure les choses ont changé et on n’en voit plus tant qui s’en vont.
— Alors vous allez vendre la terre?
— Ouais. On en a parlé avec trois Français qui sont arrivés à Mistook le mois dernier; je pense que ça va se faire.
— Et y a-t-il bien des Canadiens là où vous êtes? Parle-t-on français?
— Là où j'étais en premier, dans l'Etat du Maine, il y avait plus de Canadiens que d’Américains ou d’Irlandais; tout le monde parlait français; mais à la place où je reste maintenant, qui est dans l'Etat de Massachusetts, il y en a moins. Quelques familles tout de même; on va veiller le soir...
— Samuel a pensé à aller dans l'Ouest, un temps, dit la mère Chapdelaine, mais je n’aurais jamais voulu. Au milieu de monde qui ne parle que l’anglais, j’aurais été malheureuse tout mon règne. Je lui ai toujours dit:
‘Samuel, c’est encore parmi les Canadiens que les Canadiens sont le mieux.”
Lorsque les Canadiens français parlent d’euxmêmes, ils disent toujours “Canadiens,” sans plus; et à toutes les autres races qui ont derrière eux peuplé le pays jusqu’au Pacifique, ils ont gardé pour parler d’elles leurs appellations d’origine: Anglais, Irlandais, Polonais, ou Russes, sans admettre un seul instant que leurs fils, même nés dans le pays, puissent prétendre aussi au nom de ‘Canadiens.’ C’est là un titre qu’ils se réservent tout naturellement et sans intention
d’offense, de par leur héroïque antériorité. k LorÂE ,
— Et c’est-y une grosse place là où vous êtes?
— Quatre-vingt-dix mille, dit Lorenzo avec une
cl.->moue de modestie.
— Quatre-vingt-dix mille! Plus gros que Québec!
— Oui. Et par les chars on n’est qu’à une heure de Boston. Ça c’est une vraie grosse place.
Alors il se mit à leur parler des grandes villes américaines et de leurs splendeurs, de la vie abondante et facile, pétrie dé raffinéments inouis, qu'y mêénent les artisans à gros salaires.
On l’écouta en silence. Dans le rectangle de la porte ouverte les dernières teintes cramoisies du ciel se fon=
daïent en nuances plus pâtes, se at = la masse indis-
tincte de la forêt faisait un immenselsoclé noir. Les
IT fharingouins arrivaient en légions si nombreuses que
leur bourdonnement formait une clameur, une vaste
note basse qui emplissait la clairière comme un mugissement.
— Télesphore, com nda le père Chapdelaine, fais-
nous de la boucané”{ Ps la vieille chaudière. =
Télesphore prit le seau dont le fond commençait à sl se décoller, y tassa de la terre, puis le remplit de copeaux secs et de brindilles qu’il alluma. Quand le feu monta en une flamme claire, il revint avec une brassée d’herbes et de feuilles dont il couvrit la flamme; une colonne de fumée âcre s’éleva, que le vent poussa dans la maison, chassant les innombrables moustiques affolés. Avec des soupirs de soulagement l’on put enfin goûter un peu
de repos, interrompre la guérilla.
Le dernier maringouin vint se poser sur la figure de la petite Alma-Rose. Gravement elle récita les paroles sacramentelles :
— Mouche, mouche diabolique, mon nez n’est pas une place publique!
Puis elle écrasa préstement # be rie tape.
La boucane entrait par la porte en une colonne oblique; une fois dans la maison, soustraite à la poussée du vent, elle enflait et se répandait en nuées ténues; les murs devinrent vagues et lointains ; le groupe assis entre la porte et le poêle se réduisit à un cercle de figures brunes suspendues dans la fumée blanche.
0) 20e — Salut un chacun! fit une voix claire.
Et François Paradis émergea du nuage et parut sur le seuil.
Maria attendait sa venue depuis plusieurs semaines déjà. Une demi-heure plus tôt le bruit de pas au dehors lui avait fait monter le sang aux tempes, et voici pourtant que la présence de celui qu’elle attendait la frappait comme une surprise émouvante.
— Donne donc ta chaise, Da’Bé! s’exclama la mère Chapdelaine.
Quatre visiteurs venus de trois points différents ré-
unis chez elle, il n’en fallait pas plus pour la remplir d’une agitation joyeuse. En vérité ce serait une veillée mémorable.
— Hein! Tu dis toujours que nous sommes perdus dans le bois et que nous ne voyons personne, triompha son mari. Compte: onze grandes personnes.
Toutes les chaises de la maison étaient occupées; Esdras, Tit’ Bé et Eutrope Gagnon occupaient le banc; le père Chapdelaine était assis sur une chaise renversée; Télesphore et Alma-Rose, du perron, surveillaient la boucane qui montait toujours. "nr,
— Par exemple, s’écria pre Surprenant, ça (25 sd bien des garçons et rien qu’uné filet
L’on compta les garçons: les trois fils Chapdelaine, Eutrope Gagnon, Lorenzo Surprenant et François Paradis. Quant à la fille... Tous les regards convergèrent sur Maria, qui sourit faiblement et baissa les yeux, gênée.
— Âs-tu fait un bon voyage, François? Il a remonté la rivière avec des étrangers qui allaient acheter des pelleteries aux sauvages, expliqua le père Chapdelaine.
Et il présenta formellement aux autres visiteurs François Paradis, fils de François Paradis de Saint- Michel-de-Mistassini.
Eutrope Gagnon le connaissait de nom; Ephrem Surprenant avait connu son père: ‘‘un grand homme,” encore plus grand que lui, et d’une force “ dépareillée.”? Il ne restait plus à expliquer que la présence de Lorenzo Surprenant, qui venait des Etats, et tout fut en ordre.
— Un bon voyage? répondit François. Non, pas trop bon. Il y a un des Belges qui a pris les fièvres et qui
a maiqué en WBdrir. Après ça on se trouvait tard dans
la saison; plusieurs familles de sauvages étaient déjà descendues à Sainte-Anne-de-Chicoutimi et on n’a pas pu les voir; et pour finir, ils ont chaviré un des canots à la descente en sautant un rapide et nous avons eu de la misère à repècher : les elleteries, sans compter qu’un des “boss” a manqué Fa sè AR st qui avait eu les fièvres. Non, on a été malchanceux tout le long. Mais nous voilà revenus “paréil, ét ça fait toujours une “job” de faite.done .
Il exprima par un geste qu’il avait fait son ouvrage, reçu son salaire, et que les bénéfices ou pertes éventuels lui importaient peu.
— Ça fait toujours une “job” de faite, répéta-t-il lentement. Les Belges se dépêchaient pour être de retour à Péribonka demain dimanche; mais comme il restait un autre homme du pays avec eux, je les ai laissés finir la descente, seuls pour venir veiller avec vous. C’est plaisant! fe revoir les maisons!
Son regard erra avec satisfaction sur l’intérieur pauvre empli de fumée et sur les gens qui l’entouraient. Parmi toutes ces figures brunes, hâlées par le grand air et le soleil, sa figure était la plus brune et la plus hâlée; ses vêtements montraient de nombreuses cicatrices ; un pan de son gilet de laine déchiré lui retombait sur l'épaule; des mocassins avaient remplacé ses bottes de printemps. Il semblait avoir apporté avec lui quelque chose de la nature sauvage ‘‘en haut des rivières”’ où les Indiens et les grands animaux se sont enfoncés comme dans une retraite sûre. Et Maria, que sa vie rendait incapable de comprendre la beauté de cette nature-là, parce qu'elle était si près d’elle, sentait pourtant qu’une
magie #’était mise à l'œuvre et lui envoyait la griserie #15 41%. de ses philtres dans les narines.» 2212 ,
Esdras avait été chercher le jeu de cartes, des cartes
au dos rouge pâle, usées aux coins, parmi lesquelles Ja
de cœur, perdue, avait été remplacée par un rectangle de carton rouge vif qui Lors l'inscription bien claire: “ Dame de cœur /”’ Ouses. à books
L'on joua au quatre-sept. Les deux Surprenant, Voncle et le neveu, avaient respectivement la mère Chapdelaine et Maria comme partenaires ; après chaque partie celui des couples qui avait été battu quittait la table et faisait place à deux autres joueurs, La nuit était tout à fait tombée; par la fenétre ouverte quelques mouches pénétrérent, C4 promenërent dans la maison leur musique härcelänte et leurs piqüres.
— T élesphore! cria Esdras, guette la boucane; voilà les mouches qui rentrent,
Quelques minutes plus tard, la fumée emplissait de nouveau la maison, opaque, presque étouffante, mais accueillie avec joie. La veillée poursuivit son cours placide, Une heure de jeu, quelques propos échangés avec des visiteurs qui apportent des nouvelles du vaste monde, on appelle encore cela du plaisir au pays de Québec
Entre les parties, Lorenzo Surprenant entretenait Maria de sa vie et de ses voyages; ou bien il l’interrogeait sur sa vie à elle, Il ne songeait pas à assumer d’airs prétentieux ni supérieurs, et pourtant elle se sentait génée de trouver si peu de chose à dire et ne répondait qu'avec une sorte de honte.
Les autres causaient entre eux ou regardaient les joueurs. La mère Chapdelaine répétait les veillées in-
nombrables qu’elle avait connues à Saint-Gédéon, du temps qu’elle était fille, et elle regardait l’un après l’autre avec un plaisir évident les trois jeunes hommes étrangers réunis sous son toit. Mais Maria s’asseyait à la table, maniait les cartes, puis retournait à quelque siège vide, près de la porte ouverte sans presque jamais regarder autour d’elle. Lorenzo Surprenant était constamment à côté d’elle et lui parlait; elle sentait aussi les regards d’Eutrope Gagnon passer souvent sur elle avec leur expression coutumière de guet patient: et de l’autre côté de la porte elle savait que François Paradis se tenait penché en avant, les coudes sur ses genoux, muet avec son beau visage rougi par le soleil et ses yeux intrépides. <+ dames ©: iii ba
— Maria n’a pas une bien belle façon à soir, dit la mère Chapdelaine comme pour l’excuser. Elle n’est guère accoutumée aux veilleux, voyez-vous...
Si elle avait su!...
À quatre cents milles de là, en haut des rivières, ceux des “sauvages” qui avaient fui les missionnaires et les marchands étaient accroupis autour d’un feu de cyprès sec, devant leurs tentes, et promenaient leurs regards sur un monde encore rempli pour eux comme aux premiers jours de puissances occultes, mystérieuses: le Wendigo géant qui défen ‘qu’on chasse sur, son territoire; les philtres malfaisants ou guérisseurs que savent préparer avec des feuilles et des racines les vieux hommes pleins d’expérience; toute la gamme des charmes et des magies. Et voici que sur la lisière du monde blanc, à une journée des “c ars,” dans, la maison de bois emplie de boucane âcre, un sortilège impérieux flottait aussi avec la fumée et parait de grâces incon-
v ts MUR,
cevables, aux yeux de trois jeunes hommes, une belle fille simple qui regardait à terre"
La nuit avançait; les visiteurs s’en allèrent: les deux Surprenant d’abord, puis Eutrope Gagnon, et il ne resta plus que François Paradis, debout, qui semblait hésiter.
— Tu couches icitte à soir, François? demanda le père Chapdelaine.
Sa femme n’attendit pas une réponse.
— Comme de raison! fit-elle. Et demain on ira tous ramasser des bleuets. C’est la fête de sainte Anne.
Lorsque quelques instants plus tard, François monta l’échelle avec les garçons, Maria en ressentit un plaisir ému. Il lui paraissait venir ainsi un peu plus près d’elle, et entrer dans le cercle des affections légitimes.
Le lendemain fut une journée bleue, une de ces journées où le-ciel éclatant jette un peu de sa couleur claire sur la terre. Le jeune foin, le blé en herbe étaient d’un vert infiniment tendre, émouvant, et même le bois sombre semblait se teinter un peu d’azur.
François Paradis redescendit l’échelle au matin, métamorphosé, en des vêtements propres empruntés à Da’Bé et à Esdras, et quand il eut fait sa toilette et se fut rasé, la mère Chapdelaine le complimenta sur sa bonne mine.
Une fois le déjeuner du matin pris, tous récitèrent ensemble un chapelet à l’heure de la messe, et après cela le long loisir merveilleux du dimanche s’étendit devant eux. Mais le programme de la journée était déjà arrêté. Eutrope Gagnon arriva comme ils finissaient le dîner, qui avait été servi de bonne heure, et aussitôt
après ils partirent tous, munis d’une multitude disparate Se plats et di obelets d’étain.
Les bleuets étaient bien mürs. Dans les brûlés, le violet de leurs grappes et le vert de leurs feuilles noyaient maintenant le rose éteint des dernières fleurs de bois de charme. Les enfants se mirent à les cueillir de suite avec des cris de joie; mais les grandes personnes se dispersèrent dans le bois, cherchant les grosses fales au milieu desquelles on peut s’accroupir et remplir un seau en une heure. Le bruit des pas sur les broussailles et dans les taillis d’aunes, les cris de Télesphore et d’Alma-Rose qui s’appelaient l’un l’autre, tous ces sons
S éloignèrent peu à peu et autour de chaque Me FT il ne resta plus que la clameur des mouches ivrés”de soleil et le bruit du vent dans les branches des jeunes bouleaux et des trembles.
— Il y a une belle tale icitte, appela une voix.
Maria se redressa, le cœur en émoi, et alla rejoindre François Paradis qui s’agenouillait derrière des aunes. Côte à côte ils ramassèrent des bleuets quelque temps avec diligence, puis s’enfoncèrent ensemble dans le bois, enjambant les arbres tombés, cherchant du regard autour d’eux les taches violettes des baies mûres.
— Ïl n’y en a pas guère cette année, dit François. Ce sont les gelées de printemps qui les ont fait mourir.
Il apportait à la cueillette son expérience de coureurquié des bois.
— Dans les creux et entre les aunes, la neige sera restée plus longtemps et les aura gardés des premières gelées.
Ils cherchèrent et firent quelques trouvailles heureuses; de larges tales d’arbustes chargées de baitg grasse PAR
g arbustes chargées de baies grasses,
Les
U beced Yes oke hu ne
qu’ils égrenèrent industfieusement dans leurs seaux.
Ceux-ci furent pleins en une heure; alors ils se relevè-
rent et s’assirent, sur un arbre tombé, pour se reposer. ,, ,
D’innombrables moustiques et maringouins tour-MA LA 4aud\ billonnaient dans l’air brûlant de l’après-midi. A chaque, instant, il fallait les. écarter d’un geste; ils décrivatent une,courbe affolée et revenaient de suite, impitoyables,
inconscients, uniquement anxieux de trouver un pouce, , carré de peau pour leur piqüre ; à leur musique suraiguë se mêlait le bourdonnement des terribles mouches noires, et le tout emplissait le bois comme un grand cri sans fin. Les arbres verts étaient rares: de jeunes bouleaux, quelques trembles, des taillis d’aunes agitaient leur feuillage au milieu de la colonnade des troncs dépouillés et noircis.
François Paradis regarda autour de lui comme pour s'orienter.
— Les autres ne doivent pas être loin, dit-il.
— Non, répondit Maria à voix basse.
Mais ni l’un pi l’autre ne poussa un cri d’appel.
Un éCuféuil descendit du tronc d’un bouleau mort M 79 QUE AS LE RS 7 quer à te re. AU mi ieu, de la clameur ivre des
les sautérelles pondeuses passaient avec un mouches, les saute P P erépi ménit Sec ; un souffle de vent apporta à travers les aunes le grondement lointain des chutes.
François Paradis regarda Maria à la dérobée, puis détourna de nouveau les yeux en serrant très fort ses mains l’une contre l’autre. Qu’elle était donc plaisante à contempler! D’être assis auprès d’elle, d’entrevoir sa poitrine forte, son beau visage honnête et patient, la
simplicité franche de ses gestes rares et de ses attitudes,
une grande faim d’elle lui venait et en même temps un attendrissement émerveillé, parce qu’il avait vécu presque toute sa vie rien qu'avec d’autres hommes, durement, dans les grands bois sauvages ou les plaines de neige.
Il sentait qu’elle était de ces femmes qui, lorsqu'elles se donnent, donnent tout sans compter : l’amour de leur corps et de leur cœur, la force de leurs bras dans la besogne de chaque jour, la dévotion complète d’un esprit sans détours. Et le tout lui paraissait si précieux qu’il avait peur de le demander.
— Je vais descendre à Grand’Mère la semaine prochaine, dit-il à mi-voix, pour travailler sur l’écluse à bois. Mais je ne prendrai pas un Coup, Maria, pas un seul!
Il hésita un peu et demanda abruptement, les yeux à terre:
— Peut-être... vous a-t-on dit quelque chose contre moi?
— Non.
— C’est vrai que j'avais coutume de prendre un coup pas mal, quand je revenais des chantiers et de la drave; mais c’est fini. Voyez-vous, quand un garçon a passé six mois dans le bois à travailler fort et à avoir de la misère et jamais de plaisir, et qu’il arrive à la Tuque ou à Jonquières avec toute la paye de l’hiver dans sa poche, c’est quasiment toujours que la tête lui tourne un peu: il fait de la dépense et il se met chaud, des fois... Mais c’est fini.
Et c’est vrai aussi que je sacrais un peu. À vivre tout le temps avec des hommes ‘‘rough” dans le bois ou sur les rivières, on s’accoutume à ça. Il y a eu un temps
. ROLL als ; à que je sacrais pas mal, et M. le curé Tremblay m'a disputé une fois parce SRE MES dit devant lui que . . ANA e . . .
je n'avais pas peur du diable. Mais c’est fini, Maria. Je vais travailler tout l’été à deux piastres et demie par jour et je mettrai de l’argent de côté, certain. Et à l’automne je suis sûr de trouver une ‘job ” comme fore- : — ue WAREO: :
man dans un chantier, avec de grossés gages. Au printemps prochain j'aurai plus de cinq cents piastres de
sita encore, et Ta question qu’il alla
sauvées, claires, et je reviendrai. ,. ’ Dé IF env af de Aie Aotet wr-he “1 { Y ol
changéa sûr 8es levres"
— Vous serez encoreicitte... au printemps prochain?
— Oui.
Et après cette simple question et sa plus simple réponse, ils se turent et restèrent longtemps ainsi, muets et solennels, parce qu’ils avaient échangé leurs serments.
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