SCENE IX
LUCY; puis FRÉDÉRIC.
LUCY
Et moi.. . vite quelques lignes à Mme deRancé. . . ah! lorsqu'elle saura...
FRÉDÉRIC
Enfin, je yous trouve seule... et yous allez
m'apprendre. . . Oh ! vous me l'avez promis, Lucy, répondez : que se passe-t-il donc ? expliquez-moi ce que j'ai entendu... ce mariage... il n'aura point lieu... n'est-ce pas? M. de Prével n'avait pas votre aveu quand il vous a nommée sa femme?
LUCY
Il l'avait, monsieur...
Frédéric, avec véhémence.
Lui !..... et moi moi!..... vous m'aviez donc
trompé?
•• ' lucy, cherchant à le Calmer .
Non, monsieur Frédéric... j'ai peut-être été imprudente et légère même... mais je ne vous ai point trompé; jamais aucune promesse, aucun engagement...
Mais n'en est-ce pas un, que d'avoir écouté l'aveu de mon amour !... n'est-ce pas déjà promettre d'aimer que de se laisser aimer ?
LUCY
Et qui vous dit que je ne m'abusais pas moimême? que séduite, entraînée un moment... reconnaissante de vos soins...
FRÉDÉRIC
Il serait vrai! ainsi, sans M. de Prével... vous auriez pu accepter...
LUCY
Alors... oui, peut-être; car mon cœur s'ignorait encore. Toute entière à ces plaisirs frivoles, à ces hommages dont j'étais environnée... briller, plaire... paraître belle et m'en tendre dire que je l'étais... cela suffisait à mon cœur... je ne voyais rien au-delà, et, je l'avouerai, ces éloges qu'on me prodiguait à l'envi, j'aimais surtout à me les entendre répéter par yous... {avec embarras) jusqu'au jour...
FRÉDÉRIC
Où M. Albert revint de France et reparut dans cette maison !... Ah ! qui aurait pu prévoir un tel changement?... vous l'aimez! lui dont l'aspect, la parole, les habitudes austères vous causaient presque de l'effroi.
LUCY
En effet... et je ne puis encore me l'expliquer à moi-même... mais ce qui m'avait paru devoir à jamais séparer nos cœurs, les a unis... Dominée par l'ascendant de ce noble esprit, de cette haute vertu que chacun admire dans M. de Prével... que vous dirais-je ?. . . je croyais le craindre encore que je l'aimais déjà... ce que j'avais pris pour de l'effroi... c'était de l'amour !
Frédéric, avec ressentiment.
Ah ! ainsi, c'est à lui, c'est à M. de Prével que je dois mon malheur!... car, sans lui, vous m'aimeriez encore, Lucy!... ou du moins vous m' écouteriez sans colère, comme autrefois ! Et maintenant que, loin de s'affaiblir par l'absence, ma tendresse pour vous...
lucy, l'interrompant.
Monsieur Frédéric je yous en conjure, ».e
me parlez plus ainsi : je vous ai tout dit avec franchise, comme à un ami digne de m'entendre,
MAGASIN THEATRAL
FRÉDÉRIC
Eh bien ! j'y consens ; ne parlons plus de moi, que cette union désespère ! mais de vous, Lucy ! de yous, quine pourrez être heureuse.
LUCY
Monsieur, j'aime Albert, vous dis-je, jeraime... et pour toujours; et si quelque malheur... si son indifférence même me forçait à renoncer à lui , je préférerais encore les souffrances causée» par l'ingratitude de celui que j'aime à tout le -bonheur qui me serait offert par un autre.
Frédéric, avec amertume.
Rien à ajouter à cela, mademoiselle... j'aurais pu douter encore... mais vous, d'un mot... vous m'avez ôté toute incertitude, tout espoir... tout amour-propre même. Ainsi, lui... il pourra être ingrat, cruel, impunément ? Il vous refusera jusqu'à une bonne action le jour où vous lui accorderez le bonheur!... moi, j'aurai quitté famille et patrie pour revenir auprès de vous... j'aurai tout voulu vous sacrifier, et je souffrirai sans récompense... on ne m'aura permis d'espérer que pour mieux me trahir! C'est trop d'humiliation... et si mon partage devait être un outrageant oubli.. .
LUCY
Monsieur!...
FRÉDÉRIC
J'aurais cédé plus volontiers la victoire à tout autre qu'à cet homme froid... ennemi de toute idée généreuse... partisan déclaré d'une barbare oppression...
LUCY, l'interrompant.
Monsieur, vous oubliez que vous êtes chez lui : je n'ai pas le droit de vous dire que votre place n'est plus dans cette maison dont vous insultez le maître absent...
Frédéric, à part, avec colère.
Ah ! que n'est-il ici !...
LUCY
Mais j'ai le droit du moins de ne pas rester complice, par ma présence, des paroles que vous me forcez d'entendre et que tout mon cœur désavoue. Seul, vous rougirez, je l'espère, des outrages adressés (Albert paraît à la porte de droite) à un homme d'honneur, et dont la conduite et les principes, quels qu'ils soient, doivent être respectés, car ils sont honorables et consciencieux ; c'est la dernière fois, sans doute, que j'aurai l'honneur de vous revoir... Adieu, monsieur.
j;-t, Frédéric la suit des yeux.
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