SCENE XL ALBERT, puis LUCY
ALBERT
Me faudra-t-il donc m' occuper de ce fat au moment où mon cœur m'appelle auprès de Lucy... au moment où je donnerais ma vie pour retrouver son amour ? Dois-je croire ce que vient de réapprendre Marius?.. Quoi, Lucy! {Trois heures sonnent, Lucy parait sous un -manteau de voyage.) C'est elle !
lucy, à elle-même.
Marius doit m' attendre. {Elle aperçoit Albert.) Ah!
ALBERT
Lucy, où allez-vous ?
lucy, troublée.
Je...
ALBERT
Ah ! répondez... répondez, Lucy.
LUCY
Que vous importent les démarches d'une femme que vous n'aimez pas ?
Que je n'aime pas, moi I moi!
LUCY
Non, vous ne l'aimez pas ! laissez-la du moins souffrir en paix; ne lui imposez pas l'autorité d'un époux, quand vous n'en avez pas l'amour!
ALBERT
Et c'est à moi que vous parlez ainsi, à moi, qui vous sacrifierais tout?
lucy, avec douleur et ironie.
Vous!
ALBERT
Ah! je vous comprends ! vous ne pouvez me pardonner d'avoir résisté à vos larmes : croyez-vous donc qu'il ne m'en ait rien coûté? mais enfin vous l'avez emporté. {Mouvement de Lucy.) Oui, à peine vous avais-je quittée, que le remords de vous avoir refusée m'a saisi, mon cœur s'est brisé; j'ai senti qu'il me serait impossible de reparaître devant
vous sans vous apporter la grâce que vous désiriez si ardemment.. . cette grâce, je l'ai obtenue, la voici.
LUCY
Albert!
ALBERT
Oui, je l'ai sollicitée, obtenue; je ne l'aurais pas dû peut-être ! Prenez, je vous l'apporte pour présent de noces, Lucy. .. voudriez-vous donc me refuser',?
• lucy, vivement en prenant le papier.
Moi, oh! non, non, merci... oh! mille fois merci.
Vous me pardonnez donc de vous avoir affligée, vous me rendez votre tendresse?
LUCY
Vous la rendre, Albert! avez-vous pu croire un seul instant que vous l'aviez perdue? Mais croyezmoi, nous n'en devons pas moins renoncer à cette union... à ce bonheur que j'espérais, et qui est devenu impossible.
ALBERT
Qu'entends-je?
LUCY
Mon ami, vous avez une carrière, des devoirs, votre main n'est pas libre ; vous ne pouvez la donner pour votre bonheur à vous seul ! Monsieur de Prével, vous êtes le représentant de cette colonie ; moi, je suis une pauvre fille sans naissance et sans fortune.
ALBERT
Que m'importe !
lucy, s' oubliant.
Je suis...
ALBERT, l'interrompant.
Vous êtes celle que j'ai choisie, celle que j'aime, et qui va devenir ma femme.
LUCY
Non! mon ami... Albert, encore une fois, c'est impossible ! J'ai lu dans votre cœur ; oui, tantôt, là... ah! plus tard vous regretteriez...
Jamais !
LUCY
Oubliez-moi, je vous en supplie, pour vousmême ! Il le faut, je yous jure qu'il le faut ! Albert, avec défiance.
Lucy, vous pensiez un peu moins à mon intérêt, et un peu plus à mon bonheur, quand ce bonheur était aussi le vôtre...
LUCY
Vous pourriez croire... ?
ALBERT
Je crois que ces réflexions ne vous sont venues que depuis le retour de quelqu'un...
LUCY
Qu'osez-vous dire?
ALBERT
Oui, placée entre deux affections vous n'avez pas plus voulu désoler l'une que trahir l'autre : vous n'avez pas accepté l'amour de Frédéric, mais vous voulez vous soustraire au mien; ne niez pas, je sais tout !
MAGASIN THEATR AL.
lucy, avec force.
Non,
Car vous vouliez partir, Lucy, partir sans me revoir. Oh l c'est yous qui ne m'aimez pas !
LUCY
Ah ! devant le ciel qui m'entend, je le jure, je n'ai jamais aimé que vous, je ne vous ai jamais autant aimé!
ALBERT
Mais alors pourquoi me désoler ainsi? pourquoi vouloir me fuir, moi qui n'ai qu'une pensée, Lucy , ton] bonheur ; qu'un sentiment au cœur, mon amour ?
LUCY, attendrie.
Ah! tant d'amour! comment résister?
ALBERT
Dis-moi que tu ne veux plus partir, que tout cela était un rêve ; que tu veux vivre pour moi? pour moi seul, ma Lucy !
lucy, entraînée, avec passion.
Eh bien ! oui, je reste.
Air de Teniers.
Ta voix me rend la confiance, Quand tu me parles, pour mon cœur L'avenir n'est plus qu'espérance, Ce jour n'a plus que du bonheur !
A elle-même.
Oui, le passé n'était qu'un songe, Il m'aime enfin, et sans retour.
A Albert.
Chagrin, malheur, tout est mensonge ; La vérité, c'est ton amour!
Oui, pour moi tout n'est qu'un mensonge, Je ne crois plus qu'en ton amour !
Elle se jette dans ses bras.
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