SCENE PREMIERE
ALBERT, Mme DE RANCÉ.
ALBERT
Venez, ah! venez , ma tante, je vous en prie; nos amis sortent de table; le bal n'est pas encore commencé... je veux profiter de cet instant de liberté pour causer avec vous.
Volontiers; mais qu'avez-vous donc? ces regards
inquiets, cette agitation... En vérité, Albert, vous auriez à m'annoncer quelque malheur ?
ALBERT
Peut-être, ma tante.
Mme DE RANCÉ.
Ah ! que dites-vous ?
ALBERT
Oui, et le plus grand de tous.
Mme DE rANCÉ.
Mon Dieu, vous m'effrayez à mon tour. Qu'estce donc ?
MARIA
ALBERT
N'avez-vous pas remarqué comme moi, ma tante, l'air contraint et triste de Lucy? Ne voyez-vous pas qu'elle s'efforce de nous cacher quelque chagrin secret?
Mme DE raNCÉ.
Eh quoi! c'est pour cela...
ALBERT
Puis-je être heureux, si Lucy ne l'est pas ?
Vous êtes trop prompt à vous alarmer, mon ami. Ce n'est point tristesse ; c'est l'embarras, c'est le trouble que doit naturellement ressentir une jeune femme qui vient d'enchaîner son avenir, et qui éprouve involontairement autant de crainte que d'amour.
ALBERT
Vous croyez? Mais ce regard inquiet et sombre qui me fuit ou se baisse d'effroi devant le mien, sa voix tremblante, sa main qui frémit dans la mienne; oh! non, non, ce n'est point la crainte que le bonheur inspire a-u cœur d'une jeune fille, c'est la frayeur que fait éprouver un malheur réel.
Mme DE RANCÉ.
Mais quel malheur ?
Albert, s' assurant qu'on ne peut les entendre* Ma tante, vous qui ne la quittez pas , vous qui depuis deux ans lui avez servi de mère, vous êtesvous aperçue, avant le départ de M. Frédéric Bréville pour la France, que ses soins fussent agréables à Lucy ?
Mme de rancé, souriant.
Ah! delà jalousie... déjà!
Albert, avec tendresse.
Je l'aime tant!... comment ne voulez-vous pas que je tremble ?
Mme DE RANCÉ.
Calmez-vous, je puis vous assurer qu'elle ne voyait en lui qu'un hôte agréable, un ami , tout au plus.
ALBERT
Ainsi, jamais... Ah! il n'importe! malgré moi, je ne puis m'arracher cette pensée du cœur, que Lucy le regrette en le repoussant.
Mme DE RANCÉ.
Vous êtes fou, mon neveu.
ALBERT
Puissiez-vous me le prouver ! {Apercevant Lucy qui paraît au fond et regarde la mer.) Mais, tenez, la voilà... est-ce là l'attitude d'une femme heureuse? Au nom du ciel, interrogez-la, faites qu'elle vous ouvre son cœur, que je sache la cause de ses chagrins ; rappelez-lui que je suis son époux, et que j'ai droit de les connaître pour les partager, pour la consoler.
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