‹ Maria, drame en deux actes, mêlé de chant (sic)Chapitre 24 sur 33 · SCENE V · texte numérisé non relu

SCENE V

LUCY, seule; puis FRÉDÉRIC.

LUCY

Parti! il est parti : je n'ai plus±rien à redouter, rien à craindre de lui; j'avais tort de m'alarmer. Revenu à lui-même, M. Frédéric aura abandonné les projets que semblaient m'annoncerses regards et 'son adieu si menaçant. {Frédéric paraît à la porte de droite.) Il est parti! et Albert m'aime... je suis sa femme, je suis heureuse! et libre... [avec expression) libre!

Frédéric, qui s'est approché d'elle après s'être assuré qu'on ne peut les entendre,

Lucy !

LUCY, poussant un cri d'effroi.

Ah!

FRÉDÉRIC

Silence !

LUCY

Que me voulez-vous ?

FRÉDÉRIC

Silence t vous dis-je.

LUCY

Ah ! répondez, monsieur, qui vous ramène ? pourquoi êtes-vous ici près de moi, à cette heure? Que voulez-vous ?

FRÉDÉRIC

Vous voir, madame, vous contempler une dernière fois; entendre encore cette voix à laquelle d'un monde à l'autre j'étais venu demander un aveu, et dont je n'ai reçu que de dures paroles.

LUCY

Mais, monsieur, songez-vous...

FRÉDÉRIC

Oui, je sais que vous avez voulu me bannir de votre présence; je sais que des valets envoyés par M. de Prével se sont approchés de moi, et m'ont dit de sortir de cette maison.

Monsieur...

Frédéric, s'animant.

On m'en a chassé, madame ! Pour se venger de moi, votre mari n'a pas même daigné lever le bras... (avec indignation et colère) c'est un bras en

livrée qu'il m'a opposé, à moi qui lui offrais une vengeance honorable... oui, il m'a commis avec un valet.

lucy, cherchant à le calmer.

Non, monsieur, une erreur, un malentendu sans doute.

FRÉDÉRIC

Ah! j'en étais sûr; vous l'avez blâmé aussi au fond de votre cœur? Vous avez pensé qu'un amour aussi pur, aussi vrai que le mien, ne méritait pas un pareil affront l

LUCY

Pardon, monsieur; mais vous oubliez que votre présence ici... un semblable entretien... J'en appelle à vous-même, à votre loyauté... puis-je écouter en ce moment ce que déjà ce matin mon devoir m'interdisait d'entendre?

Frédéric, appuyant.

J'ai peut-être à vous dire autre chose que ce matin.

lucy.

Encore une fois, monsieur, je ne puis ni ne dois rester plus long-temps seule avec vous.

Madame, de grâce, un mot encore.

LUCY

C'est impossible, monsieur.

FRÉDÉRIC

Je vous en supplie.

LUCY

C'est inutile.

Frédéric, se plaçant devant elle.

Ah! vous resterez... (mouvement de Lucy; avec autorité) je vous l'ordonne.

LUCY, frappée d'effroi.

Vous l'ordonnez! Ah! d'où vient que malgré moi... d'où vient que j'obéis? Ah! c'est par trop de faiblesse ! Laissez-moi, monsieur, laissez-moi !

FRÉDÉRIC

Non, madame.

lucy, s' élançant vers la table et saisissant une sonnette.

Monsieur, jusqu'ici j'ai cru voir en vous un homme d'honneur, qu'une fatale passion avait emporté trop loin; j'ai pu ne pas cesser de vous estimer et yous plaindre même...

FRÉDÉRIC

Il serait vrai !

LÏCY.

Mais si vous ne vous retirez à l'instant, si vous osez employer la violence pour retenir ici, pour compromettre une femme qui ne vous a pas donné le droit de venir troubler son repos; alors je n'hésiterai plus, j'appellerai, monsieur, j'appellerai... non pas Albert lui seul, mais tout le monde i

FRÉDÉRIC

Eh bien, madame, appelez ! que tout le monde vienne! Au fait, en vous quittant j'avais une nouvelle à répandre pour laquelle il me fallait de la publicité : vous allez au-devant de mes désirs. lucy, se rapprochant involontairement.

Une nouvelle!

MAGASIN THEATRAL

FRÉDÉRIC

Oui, une révélation à faire, une accusation à porter contre un membre du conseil colonial, contre un adversaire déclaré de l'émancipation des noirs, qui, trahissant en secret les principes rigoureux qu'il professe tout haut, vient d'abuser de la confiance des colons en prenant lui-même pour femme une esclave.

lucy, très -vivement.

Mais s'il l'ignorait, monsieur?

FREDERIC

Sauriez-vous de qui je veux parler, madame?

LUCY

Moi, non, assurément, je ne sais rien, monsieur; mais, avant d'accuser...

Eh bien, madame, vous n'appelez plus? vous ne sortez pas ? vous voyez, je ne m'y oppose plus.

LUCY

Mais, monsieur, c'est que vous avez dit... mais cela n'est pas; si cela était, c'est que l'homme dont vous parlez aurait été trompé.

• FRÉDÉRIC

Trompé ! M.cïe Prével ignorait donc .. .

LUCY

Monsieur! eh! qui vous parle de M. de Prével?

Frédéric, la regardant en face.

Ainsi on l'a calomnié... M. de Prével a en effet épousé M11 e Lucy Dolsey?

lucy, éperdue.

Monsieur...

FRÉDÉRIC

Et ce n'est pas à Maria que je parle ?

lucy, avec terreur.

Ciel!

FRÉDÉRIC

A Maria la fugitive, Maria l'esclave ?

LUCY

Ah ! taisez-vous... au nom du ciel, taisez-vous!

FRÉDÉRIC

Vous l'avouez donc?

lucy, mourante et se soutenant à peine. Oui, car je vois bien que vous savez tout; mais vous aurez pitié...

FRÉDÉRIC

A-t-on eu pitié de moi ! de moi, qu'on a chassé honteusement? et croit-on maintenant...

lucy, regardant autour d'elle.

Eh bien, oui, je sais que je ne puis plus attendre de vous que de la haine, de la colère; mais si vous êtes implacable, monsieur, l'héritier de la femme généreuse qui protégea mon enfance, celui auquel j'appartiens maintenant, ne voudra pas punir dans un homme d'honneur la faiblesse coupable de la femme qui le compromet si cruellement... il m'entendra, je lui dirai tout ce que j'ai souffert; mes tourmens, mes terreurs... je trouverai des paroles qui l'attendriront! Où est-il? je ne vous demande plus qu'une chose, monsieur, le nom de mon maître !

FRÉDÉRIC

Ton maître, Lucy !

FRÉDÉRIC

A tes genoux.

Ah!

lucy, avec terreur.

Où est-il?

lucy.

Oui, à tes genoux ; ton maître, qui se reproche ta douleur et tes larmes, ce maître, que tu croyais si implacable, est là qui tremble devant toi, qui t'aime plus que jamais, Lucy, et qui te supplie de lui rendre ton amour.

LUCY

Mon Dieu !

FRÉDÉRIC

Lucy, j'ai tout prévu; une embarcation sera là au bout du jardin ; elle nous transportera sur un navire qui part cette nuit même pour la Jamaïque. Dans une heure !

Avec amour.

U Air : Dejntis long-temps ,

Oh! viens! sur un autre rivage Nous cacherons des jours heureux.

Viens! les titres de ton servage, Nous les hrûlerons tous les deux.

Ici quand ton refus me hrave, Vois ta liherté dans mes bras !

Je viens re'clamer mon esclave, Mais c'est le tien que tu suivras ; C'est ton amant que tu suivras.

LUCY, avec fierté.

Non, laissez-moi... je n'irai pas.

FRÉDÉRIC

Lucy !

, LUCY

Je n'irai pas!...

FRÉDÉRIC

Songez que celui qui vous supplie pourrait parler en maître!... {Avec amour.) Lucy, ce que je te demande avec prière... je pourrais l'ordonner. lucy, avec frayeur en prêtant l'oreille.

Ciel!... on approche.

FRÉDÉRIC

Viens!...

LUCY

Non!...

FRÉDÉRIC

Ah!... Lucy... j'attendrai jusqu'à neuf heures la femme que j'aime... Si à neuf heures elle n'est pas venue... je viendrai ici, moi, devant tous, réclamer mon esclave.

Il sort.

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