SCENE IV
Les Mêmes, MARIUS.
marius, entrant et entendant les derniers mots. M. Frédéric?
LUCY
J'en suis sûre.... et bien qu'il ait paru se résigner à notre mariage, je crains tout encore de l'amour que je lui ai inspiré... oui, quelque chose me dit qu'il n'a pas renoncé à ses projets.
MARIUS
Ce quelque chose vous^ trompe, ma cousine... ce quelque chose est un imposteur! c'est moi qui tous en réponds.
Comment?...
MARIUS
M. Frédéric est parti...
LUCY et Mme DE RANCÉ.
Parti!...
MARIUS
Parti... je l'ai vu, ce qui s'appelle vu, s'embarquer tout-à-1'heure.
lucy, avec joie.
Il serait possible?...
MARIUS
Vous savez que ses nouvelles propriétés touchent aux nôtres! Comme nous, il a l'avantage de posséder la mer dans son antichambre... Eh bien , je l'ai aperçu qui poussait au large dans le canot d'un brick anglais... tandis que son homme d'affaires s'embarquait dans celui du navire en partance pour la Guyane. Cela m'a paru singulier...
Mme DE RANCÉ.
En effet.
MARIUS
J'ai questionné un de ses noirs, et j'ai su que M. Frédéric avait arrêté son passage sur un bâtiment qui fait voile cette nuit pour la Jamaïque.
LUCY
Mais ces projets de vengeance... ce duel?
Oh ! il y aura renoncé... la fermeté de mon cousin lui a imposé... Il a vu que nous n'étions pas gens à nous laisser intimider... il ne remettra jamais les pieds ici... d'ailleurs, après la manière dont il s'est fait traiter par nous !... LUCY, à part.
Et il ne se venge pas!...
Mme DE RANCÉ.
M. Frédéric a compris lui-même l'inutilité et l'inconvenance de ses prétentions.
MARIUS
Voilà!... ne pouvant se faire aimer, il est devenu philosophe... Ainsi donc, belle cousine, ne craignez rien.
LUCY
Au fait, vous avez raison, pourquoi m'inquiéterais-je?...
MARIUS
Eh ! certainement.. . amusons-nous plutôt
j'entends la musique... on va danser (Il lui présente la main.) Ma cousine, permettez... j'avais réclamé la première...
LUCY
Oh! non... pas maintenant... plus tard... je désire rester encore un instant ici... on respire plus à l'aise.
Mme de rancé, allant à elle.
Te trouverais-tu indisposée?...
Non, ma tante... non... seulement un peu de fatigue...
MARIUS
Et puis... je comprends... à la veille de partir pour la France... ma cousine veut faire longuement et solitairement ses adieux à ses perspectives favorites... rêver là sur ce balcon au pied duquel vient battre la mer... et Dieu sait de quelle force ce soir... 'c'est effrayant...
Mme de rancé, passant son bras sous celui que Marius étend vers le fond.
Votre bras, mon neveu?
MARIUS
Oui, ma [tante. (A part.) Et l'on dit qu'il n'y a que les noirs qui soient esclaves !...
Mme DE RANCÉ.
Marius, votre bras donc.
MARIUS
Voilà, matante.
ENSEMBLE
AlR de la Pensionnaire Mariée.
Mme DE RA.NCE.
Venez, laissons votre cousine, Puisqu'elle veut rester ici ; Surtout dans la salle voisine, Bientôt, viens nous rejoindre aussi.
MARIA
LUCY
Oui, votre amitié me devine, Je voudrais être seule ici ; Bientôt, dans la salle voisine J'irai^/vous retrouver aussi.
MARIUS
Laissons-la, car, je le devine, Elle veut être seule ici ; Bientôt dans la salle voisine , Elle va nous rejoindre aussi.
Mme DE RANCÉ, à MctriltS.
Votre bras !
MARIUS, à part.
Toujours sur mes traces, Un tel poids... sous un ciel de feu!
' Allons... mais je prends douze glaces Pour me de'dommager un peu.